M AH IL I
(lu brouillard. Laviuia était devant moi, me
touchant presque. Nous nous regardâmes un
instant sans parler, et avec un faible soupir» elle tomba dans mes bras.
Nous ne pouvions prononcer un mot» nous n'entendions que les battements de nos cœurs,
nous ne sentions plus rien qu'un bonixeur
surliumaiu ! Je dus m adosser à un arbre pour ne pas plier sous ce léger fardeau. Elle porta son mouchoir à ses lèvres ; il se teignit de sang.
— « Ah ! encore l m'écriai-je.
Elle se dégagea et me regarda fixement* ^ € Tu as... déjà vu ? — me demanda-t-elle avec une telle expression de douleur, que je ne répondis pas d'abord, rassemblant péniblement mes pensées. Mes yeux se baissèrent sous son regard et je balbutiai :
— « Oui, je t'ai vue à Lucerne, pendant mon voyage de noce.
€ Et à Zurich ?
— <i Non, je n'ai eu aucun pressentiment de ta présence ; je ne l'ai sue que longtemps après.
— «Qui te l'a dit?
MARIÉ 1 dâ
— € Ma femme.
Nous nous regardâmes en silence.
— « Pourquoi es-tu si malheureuxi Jaanino ?
fit-elle brusquement.
— € Parce que je ne puis oublier Sorrente.
Ce fut à son tour de baisser les yeux.
— c Tu as brisé ma vie, Lavinia ; si Je suis malheureux» c'est ta faute !
Elle regardait toujours à terre.
— « Je t'en ai voulu, Lavinia, plus qu'à per* sonne au monde !
— « Ne suis-je pas assez punie? s'écria-t«-
elle, sans relever le front.
— « Qu'est-ce que j'en sais?di8-je durement.
— « Oh i Jannino I
Elle joiguil les mains.
— € Tu étais ma fleur, mon joyau, mon
rayon de soleil, mon idole. Toi seule rendais ma vie bonne et belle ; tu étais tout pour mol tout I
— « Pourquoi ces reproches, maintenant qu'il n*y a plus rien entre nous ? Jadis, tu as
été si bon, Jannino ; aucun reproche n'est sorti de tes lèvres 1 Tu as agi comme un saint.
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J'eus honte de mon indignation passionnée.
Je la rendais, malgré moi» responsable de tout ce que j'avais souliert j je ne voulais cependaui pas le lai laisser voir ; je voulais être orgueilleux^ froid 6t dur, la puuir de toutes mes souffrances, et elle me désarmait d'un seul mot : — c Tu as agi comme un saint.
Que suis-je devenu, depuis ce temps-là ?
Fautril que ce soient ses lèvres qui évoquent cet autre et meilleur moi-même?
^ « J*ai essayé de me rendre digne de toi, Jannino; j'ai étudié la peinture, je vis à Paris, et je travaille du matin au soir. J*ai beaucoup à faire ; je suis ici en visite ciiez des amis, pour me reposer un peu.
Je souffrais à en crier. Une vie près d'elle eût été le ciel l Je me représentai, avec uue ardeur avide, Lavinia dans mon atelier, elle et moi peignant, chantant, heureux au delà de tout. Je grinçai des dents en l'entendant me raconter qu'elle s'était donnée à l'art, seulement pour se soustraire à la tyrannie de sa tante et pouvoir vivre de son travail. Elle avait eu plus de force de volonté que moi. Elle avait
Uigiiizea by LiOOgle
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donné des leçons de dessin pour arriver à percer ; puis elle avait peint des portraits qui lui rapportèrent bientôt un revenu suffisant. De tout temps, elle avait pu ce qu'elle voulait. Le public venait volontiers chez la belle artiste qui travaillait si vite, — surtout, disait-elle en riant, parce qu'elle embellissait la plupart de ses modèles.
Elle me raconta tout cela avec une grande animation. Nous ne nous apercevions pas que le temps se passait, que le brouillard se dissipait lentement, enfin traversé des rayons du soleil couchant, qui enveloppa tout d'une splendeur lumineube ! Elle ne me questionna pas beaucoup, avec le tact merveilleux qu'elle a touleurs montré. Nous nous sommes promis de r^ùVLB retrouver chaque jour.
iS décembre*
Je n*al rien à i*aconter ici; je lui raconte tout,
à elle, et j'y puise rapaisement. Nous avons
changé de rôles. Elle est devenue mon confesseur, elle m'écoute du haut de son énergie créatrice et me soutient affectueusement, comme la
dIus douce des sœurs.
12 janvier.
A travers la neige, nousuous sommes rejoints ; nous nous sommes promenés au hasard. Elle a même trouvé le moyen de me rendre le som* meil. CetLc terrible surexcitation s'est apaisée. Je ne sens plus la froideur entre ma femme et moi, à présent que Lavinia me rassasie de sa tendresse, de son intelligence et de sa sympa* thie profonde.
iO février.
Si je ne m'étais juré d'être daus ces pages d'une absolue sincérité, je me tairais aujour-
HAMti t 97
A*huu Mais il faat que j'écrive tout; ce sera une expiation.
Deux jours, trois jours... Lavinia n'avait pas reparu à notre rendez-vous. Plein dlnquiétude, je me décidai à aUer chez elle. Je trouvai la villa qu'elle habitait ; je ne me fis pas annon^ cerf mais conduire à sa chambre sous un nom supposé. Quand j'ouvris la porte, elle bon* dit du lit où elle reposait tout habillée, et s'élança vers moi. Je voulus l'entourer de mes bras ; elle étendit les mains pour m'écarter et inclina très bas la tête. Le souvenir du passé nous envahissait tous deux. Sa chambre avait le môme parfum qu'à Sorrente, des fleurs partout, principalement des violettes. Ses cheveux étaient en désordre, ses joues se coloraient d'une teinte encore plus foncée, c Tu viens chez moi ?
— € Ne puis-je venir m'informer de ta santé?
demandai-jè, en l'attirant presque violemment, son front s'appuya sur ma poitrine, mais je voulais qu'elle me regardât.
€ Lavinia, tu ne m'as jamais oublié ?
— € Moi, grand Dieu ? s'écria-t-elle, me jetant