‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 1 sur 16 · Marie d'Énambuc · texte numérisé non relu

Marie d'Énambuc

Sur la côle occidentale de la Martinique, au delà de cette vaste plage sablonneuse qui s'elend entre l'anse Thomaso et la haute falaise appelée le Morncaux-Bœufs, il y avait, vers le milieu du xvii« siècle, une possession dont les limites touchaient d'nn côté le rivage et s'avançaient de l'autre jusqu'au pied du Morne-Vert. Ce magnifique domaine appartenait à M. d'Enambuc du Parquet, lieutcnant-gcneral du roi de France aux Antilles. M. d'Enambuc était parvenu à une de ces hautes fortunes réservées aux hommes d'élite qui savent poursuivre leur voie à travers tous les obstacles et tous les périls. Cadet d'une noble fa-

mille de la Normandie et réduit à une très-mince légitime, il était passé aux îles avec le grade d'officier de marine, et, par son courage, son habileté, la fermeté prudente de son caractère, il y avait conquis une autorité indépendante et absolue. Sa puissance égalait celle des princes souverains; sujet du roi de France, il renouvelait en Amérique un de ces pactes féodaux dont aucun exemple n'existait plus dans la mère-patrie : il était seigneur propriétaire de la 3Iarlinique, de la Grenade et de Sainte-Lucie. Comme les anciens grands vassaux de la couronne, il avait droit de haute et basse justice dans toute l'étendue de ses domaines; les magistrats qu'il nommait ne relevaient d'aucun parlement;leursjugemenls étaient sans appel, et dans tous les cas, même celui de la peine 'de mort, il avait le plus beau droit delà souveraine puissance, le droit de grâce. Sous le titre de lieutenant-général du roi de France, il levait des troupes, commandait les expéditions et pouvait faire la guerre à quiconque n'était ni sujet ni allié de son souverain. Il avait des gardes, des officiers, des gentilshommes, il régnait enfin.

Pendant son dernier voyage en France, lorsqu'il était allé recevoir l'investiture de cette grande autorité, 31. d'Enambuc avait épousé à Paris une demoiselle pauvre, mais de haute noblesse, et qui tenait par alliance aux meilleures familles du royaume. Ce fut un étrange changement dans la destinée de cette jeune fille; elle quitta son obscure maison de la rue Culture-Sainte-Catherine pour aller à l'autre extrémité du monde chercher une fortune, des honneurs

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qu'elle n'avait jamais ambitionnés. En arrivant à la

Martinique, elle trouva sa maison formée; elle eut des demoiselles, des pages, des gentilshommes, toute une cour; sa suite était aussi nombreuse que celle d'une princesse du sang; il ne lui manquait que le titre. D'abord on Tappela madame la générale, puis tout simplement Madame, et c'était ainsi qu'on la désignait dans toute l'iie, comme on s'était habitué à nommer le lieutenant-general, Monsieur. La jeune femme accepta avec un na'if orgueil tous ces honneurs. Elle avait quinze ans à peine quand elle arriva, et son jeune âge, sa beauté, ses qualités charmantes, lui gagnèrent l'afl'ection de toute cette population turbulente et mêlée qui habitait la colonie. Les blancs, les riches créoles, lui tcinoignaient un grand respect ; les noirs et tout le pauvre peuple l'appelaient la petite reine. Tandis que le général s'occupait de son gouvernement, elle donnait des l'êtes au fort Saint-Pierre; ou bien, retirée a son habitation des 3Iornes, elle s'y reposait dans les molles et somptueuses habitudes de la vie créole.

Celait un délicieux séjour que celui des Mornes. La maison, bâtie en pierres et flanquée de quatre grands pavillons, s'élevait entre deux massifs de caneUciers dont les hautes cimes dépassaient son toit d'ardoises. Bien qu'il n'y eût sous ses murailles ni palissades, ni fosses, elle n'était pas cependant sans quelques moyens de défense; les fenêtres du rez-dechaussee étaient garnies de solides contrevents, une espèce de herse pouvait au besoin s'abaisser derrière la grande porte, et le vestibule était précède d'uu

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passage voûté où quelques hommes déterminés auraient suffi pour arrêter une armée. A l'entour de la maison, il y avait un jardin irrégulièrement planté, et clos de tous côtes par une haie de raquettes ou figuiers d'Inde. Cette plante, qui dans les régions tropicales atteint la hauteur d'un grand arbrisseau, formait un mur naturel plus inexpugnable que les meilleurs retranchements. Ses larges feuilles charnues et armées de longues épines opposaient une formidable barrière à quiconque eût ose tenter le passage, et sim fruit môme, tout hérissé de ces dards aigus dont la cruelle piqûre traverse les plus forts vêtements, semblait défier la main imprudente qui se fût avancée pour le cueillir. Cette redoutable muraille était coupée en un seul endroit par une grille qui faisait face à la porte principale et à travers laquelle on apercevait les allées sinueuses et ombragées du jardin.

Non loin delà maison et en descendant vers la plage, il y a\ait les cases à nègres, le mcjulin à sucre et toutes les dépendances d'une vaste exploitation. De magnifiques cultures s'étendaient aux environs et jetaient leurs teintes variées sur ce paysage. Dans les basfonds, les cacaoyers croissaient à l'abri du vent qui flétrit leur feuillage délicat ; les terrains secs étaient plantes de maïs dont les épis fuselés ont la couleur de l'or, et les champs de cannes à sucre formaient de longs sillons d'une verdure jeune et gaie entre lesquels se balançaient de sveltes bouquets de cocotiers. Mais au delà de ces riches cultures la terre avait encore tout le luxe sauvage de sa végétation primitive;

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on ne découvrait aucune trace du travail de l'homme dans les profondes vallées qui séparent les 3Iornes; partout des bois inextricables coupés par des savannes solitaires et dominés par des raonlagnes chauves, partout une nature vigoureuse et sombre sur laquelle rayonnait le ciel ardent des Antilles. Quelquefois une fumée blanche s'élevait en longues colonnes du milieu de ces épaisses forêts, ou bien un incendie resplendissait tout à coup au loin et dévorait l'herbe desséchée des savannes : à ces signes, ou reconnaissait la présence des sauvages qui vivaient dans l'intérieur de l'ile. Ces peuplades étaient remontées vers le haut pays à mesure que les Européens avaient envahi les côles, mais ce n'était pas sans avoir d'abord essaye de défendre leur territoire. Les premiers colons avaient soutenu contre elles plusieurs combats, les habitations écartées avaient été souvent ravagées et brûlées par ces hordes qu'animait un féroce instinct de vengeance; mais niainlenanl elles étaient alTaiblies et peu redoutées. Quelques relations commerciales s'étaient même établies entre les Caraïbes et les habitants du fort Saint-Pierre. Plus d'une fois de légères pirogues avaient paru sur la rade, et les sauvages qui les montaient avaient salué avec des cris d'elonnement et d'admiration les vaisseaux de haut bord ancrés au mouillage, les édifices élevés sur la côte, ei surtout cette habitation des 3Iornes, la plus belle et la plus considérable de toute l'ile. Ils contemplaient avec une sorte de stupéfaction la maison à trois étages, le large perron à double escalier et le toit d'ardoises qui reluisait au soleil comme le dos écailleux

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de quelque gigantesque poisson ; mais ils admiraient de loin toutes ces merveilles et ne se hasardaient pas à visiter ces parages, où ils avaient jadis un grand carbet ou village forme par l'agrégation de plusieurs familles. Ils abordaient pour faire leurs échanges et ne quittaient pas la plage. Vers la nuit ils regagnaient leurs pirogues et prenaient le large pour retourner à la côte orientale de l'ile, dont ils occupaient encore quelques points.

Le jour de l'Assomption, en l'année 1637, un homme déjà sur le retour de l'âge et une jeune dame étaient assis devant la porte de l'habitation des Morues, sous un léger lendelet de toile des Indes ; c'était le général d'Eiiambuc et sa femme. Un bel enfant de quatre à cinq ans jouait à leurs pieds avec un polichinelle aussi grand que lui, qu'il tâchait de faire tenir à cheval sur le dos d'un petit négrillon, et de temps en temps il laissait là ce rare joujou, récemment apporté de France, pour venir s'accouder sur les genoux de sa mère. Un peu plus loin, trois ou quatre négresses se tenaient debout et chucholaient gaiement entre elles. I>e soleil se couchait, et ses rayons, voiles d'une légère brume, jetaient sur la plage un doux crépuscule; la mer, d'un bleu sombre, déferlait mollement sur le sable; pas une voile ne se montrait dans celte immense étendue; tout était solitaire et muet comme au jour où le navire de Christophe Colomb iduciia pour la première fois ces bords inconnus. Apparemment il y avait dans la grandeur mélancolique de cette scène quelque chose qui émut douloureusement la jeune fenmie, car elle se ren-

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fonça avec un geste mélancolique dans son fauteuil de bambou, et murmura en fermant les yeux pour retenir une larme qui tremblait sous ses longs cils: Mon Dieu! je voudrais être à demain! — Maman, dit tout à coup l'enfant, c'est votre fête aujourd'hui, pourquoi n'avez-vous point de bouquet? Moi, j'avais un beau bouquet au côté le jour de saint Henri.

Puis, allant \ivement vers son père, il ajouta avec l'insistance mutine de son âge : Maman n'a point de bouquet, elle n'en veut pas; diles-lui donc d'en mettre un ; je vais lui en chercher un au jardin.

A ces mots, il jeta là son polichinelle, descendit en sautant le perron, et échappa avec des cris joyeux aux mains des négresses qui accouraient pour veiller sur lui. Madame d'Enambuc se leva et suivit un moment l'enfant des yeux; puis elle revint s'asseoir près de son mari, et resta là, le coude appuyé au bras du fauteuil où il était à demi étendu. Ces deux visages ainsi rapprochés formaient un étrange et triste contraste. Le général avait alors environ quarante ans; une épaisse chevelure noire couvrait sa tête puissante; sa figure était noble et régulière; mais la maladie avait éteint le chaud coloris de sa peau bronzée par le soleil des tropiques; une pâleur livide commençait à s'étendre sur ses traits amaigris; ses yeux ternes étaient retirés au fond de leurs orbites, et sa haute taille, enveloppée d'une robe de chambre de satin des Indes, ressemblait déjà à un squelette sous son linceul. Sa jeune femme, au contraire, avait ces fraîches couleurs si rares sous le climat ardent des

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Antilles, et le pur éclat de son teint illuminait sa beauté sereine et douce. Ses yeux d'un bleu mourant, ses cheveux d'un blond pâle retombant en boucles abondantes autour de son visage, donnaient à sa physionomie quelque chose de seraphique. Quand elle croisait les bras sur sa piiitrine et s'enveloppait des plis tlollants de sa longue robe de mousseline blanche, elle ressemblait à un ange qui vient de replier ses ailes.

— Helas! dit-elle en se penchant affectueusement vers son mari, nous sommes tristes aujourd'hui; mais j'espère que l'année prochaine nous pourrons célébrer plus gaiement cet anniversaire.

Et comme il ne repondait pas, elle reprit d'un air caressant et presque enfantin ; N'est-ce pas que l'an prochain nous aurons ici beaucoup de monde? Nous danserons, et je veux qu'on [)arle longtemps du bal que je donnerai aux Miirnes. Certainement alors vous ne serez plus malade. Oue je serai heureuse quand je vous verrai bien rétabli I Je ne sais [)lus à quel saint m'adresser quand je tous vois soulTrir ainsi; mais vous guérirez, vous guérirez promptcmcnt, j'en suis sûre : j'ai tant prie Dieu pour vous! 11 me semble que vous êtes mieux ce soir? — Oui, ma chère Marie, rcpondit-il d'une vuix l'aible, je suis mieux en effet; le vent frais de la mer m'a fait du bien.

Elle se rapprocha encore, et lui prit la main en souriant d'un air rassuré. Il y eut un moment de silence pendant lequel ils furent préoccupes tous deux de pensées bien différentes : elle, ranimée par l'espoir, oubliait ses inquiétudes passées; lui, frappe

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d'un pressentiment funeste, reganlait l'avenir avec effroi, ou, pour mieux dire, il ne voyait plus d'avenir : il sentait que ses jours étaient comptés, et que leur terme était proche. Les fatigues, les soucis du pouvoir, l'influence d'un climat dévorant, avaient ruiné sa puissante organisation; la mort allait l'arrêter au milieu de sa carrière, et il se détachait avec un morne desespoir des biens dont il avait espéré jouir encore longtemps.

— Je voudrais voir revenir le docteur, dit madame d'Enambuc en tournant la tète vers le chemin de Saint-Pierre; il m'avait promis d'être de retour avant la nuit. — Je n'ai pas besoin de lui, je vous assure, mon enfant, dit le général avec un sourire triste; ne vous inquiétez pas de ce retard; allez, le remède le plus sur a mon mal, c'est le repos absolu que nous avons ici, c'est la solitude où vous vous êtes enfermée avec moi. Là-bas, il y avait trop de monde autour de nous, trop de gens qui m'obsédaient de leurs soins intéressés. Quand on souffre, on n'est bien que seul avec ceux qu'on aime.

A ces mots, il tourna son visage vers la brise salée qui soufflait du large, et respirant profondément, il reprit avec une espèce de frisson : 3Ion Uieu, Marie, qu'il fait bon ici ! c'est comme une soirée de printemps en France, j'ai presque froid.

— Le printemps de France! répéta la jeune femme avec un long soupir : voilà six ans passés que vous m'avez amenée ici, mais je ne l'ai pas oublié. N'est-ce pas qu'un jour, quand les affaires du pays seront tranquilles, nous ferons un vo\age en France, et que

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j'irai encore cueillir des violettes dans le bois de Vincennes? — Enfant! murmura le général en passant sa main pâle et amaigrie sur la belle tête blonde qui se penchait vers lui; oui, un jour vous retournerez en France, bientôt peut-être, helas!... — Oh! mon ami, que dites-vous! s'écria t-elle avec effroi; mon Dieu, quelles pensées vous viennent aujourd'hui! Vous êtes mieux, vous êtes bien, le docteur l'a dit. Les larmes qu'elle retenait avec effort lui coupèrent la parole, elle s'appuya en sanglotant sur l'épaule du malade et murmura : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi parlez-vous ainsi? Vous êtes dans la force de l'âge, ce mal affreux passera; vous avez encore longtemps, bien longtemps à vivre avec votre Marie. — Oui, oui, mon enfant, dit le général d'une voix brisée, je le sais bien; mais que voulez-vous? D y a six mois que ce mal dure, ces longues souffrances m'ont abattu; parfois je manque de patience et de courage, et puis les affaires du pays m'inquiètent; Dieu sait comment elles vont depuis que je ne m'en occupe plus! Qui sait comment Gorcelas gouverne à ma place! — C'est un homme de tête; vous l'avez choisi vous-même, et jusqu'ici il ne s'est élevé aucune plainte, — Qu'en savez-vous, Marie? qui me dira sans crainte, sans prévention, sans arrière-pensée ce qui se passe? Gorcelas n'a pas ma confiance : j'ai cédé, en le nommant mon lieutenant-général, h des considérations, à des influences; mais, si je venais à mourir, .Marie, ce n'est pas lui que je chargerais de soutenir vos droits et ceux de mon fils, car ce n'est pas lui qui aurait assez d'habileté, de courage, de

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dt'sintércssernent pour mainlonir ici votre autorilé et conservera Henri tout mon héritage. Que deviendriez-vous, grand Dieu ! si je venais à vous manquer sans vous laisser un appui, un conseil, un protecteur? Allons, ne pleurez pas ainsi, Marie; tout ce que je dis là n'est qu'une prévision inutile peut-être; je suis mieux, je suis bien, vous le voyez. — Rentrons, dit-elle en s'efForçant do retenir ses larmes et de chasser les inquiétudes qui venaient de pénétrer pour la première fois jusqu'à son cœur; je crains pour vous la fraîcheur humide du soir. — Non, répondit-il, elle me ranime au contraire; il y a longtemps que je ne m'étais trouvé aussi hien qu'en ce moment. Je veux me mettre à table avec vous pour souper.— Décidément, nous faisons fête aujourd'hui, dit-elle avec joie; voici tantôt six mois, mon ami, que vous n'avez soupe, et nous allons célébrer ainsi le premier jour de votre convalescence.

Elle passa sur ses yeux son mouchoir de linon pour effacer toutes les traces de ses larmes, et se prit à sourire avec sa sérénité habituelle; mais malgré elle il lui restait au cœur un triste pressentiment, les paroles de son mari l'avaient frappée d'une douleur inattendue et terrible; car, pendant cette maladie lente qui le consumait sous ses yeux, jamais la pensée qu'il pourrait en mourir ne lui était venue. Elle n'avait jamais aimé M. d'Enambuc de passion, elle ne s'était même pas décidée à l'épouser et à le suivre si loin de sa famille et de son pays sans une secrète douleur et de profonds regrets; mais il l'avait tant aimée, il l'avait rendue si heureuse, qu'elle s'était

attachée à lui avec une affection profonde, pleine de reconnaissance, de soumission et de respecl. En l'entendant pour la première fois manifester ses sinistres prévisions, elle s'était reveillée au milieu de sa sécurité, et une fatale lumière lui montrait tout à coup le danger.

— Eh liien ! à quoi songez-vous donc, mon amour? dit le général, inquiet à son tour de la voir pâle et consternée; vous voilà toute rêveuse. Je vous ai affligée avec ma maussade humeur de malade. Allons, ne songeons plus à tout cela. Parlons un peu, je vous prie, des réjouissances qui ont lieu aujourd'hui, et auxquelles nous seuls ne prenons point part. Les illuminations et les danses doivent commencer maintenant à Saint-Pierre. On a distribué douille ration dans tous les ateliers, et annonce un pardon général pour les fautes passées. Aujourd'hui, aucun esclave n'a été mis aux quatre piquets, et tous ont eu du tafia pour boire à la santé de la petite reine. — Oui, ditelle en effeuillant le bouquet de jasmin et de roses de Perse que son fils venait de mettre sur ses genoux, grâce au Ciel, tout le monde est content aujourd'hui dans l'ile, tout le monde fait fête. — Excepté vous, ma pauvre Marie: point de bal, pointde souper, point de musique, pas même une sérénade; vous auriez dû permettre au moins que les violons vinssent ici ce soir. — Je voulais vous en faire la surprise, répondit-elle en souriant, et ils doivent être dans la petite salle, attendant que la nuit soit close pour venir jouer sous les fenêtres. — Ah ! c'est Lien ! dit le malade avec une toux sèche, je les entendrai avec plaisir.

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Kn ce raomeiil le trol de plusieurs chevaux releiilil dans l'avenue qui séparait les cases à nègres de l'haliilaliiin, el la sentinelle qui montait la garde devant la grille du jardin cria : Qui vive! — C'est le docteur, enfin 1 dit madame d'Enambuc; il ne revient pas seul. — Sans doute Loinvilliers l'accompagne, répondit le général; voilà, près de huit jours que nous ne l'avons vu. — Vous l'aimez fort, et je lui fais bon accueil par égard pour vous, dit doucement la jeune femme; mais, en vérité, je ne sais ce qui peut vous plaire en lui; c'est un homme froid, taciturne et ne sachant guère son monde L'a\ez-vous remarque l'autre jour, quand je l'ai prie à diner? Il n'a eu garde de me donner la main pour passer dans la salle ; sous prétexte de quitter son épée, il s'est arrête à la porte de la galerie, et je suis allée me mettre à table toute seule. Une autre fois, vous l'avez engagea m'accompagner pour faire un tour de jardin, et il n'a pu s'en dispenser; mais pensez-vous qu'il ait seulement avance son bras pour mel'olTrir? Point du tout; il a marché un peu en arrière, sans faire autre cérémonie que de me donner le pas, et sans me dire une parole. Je crois, Dieu me pardonne! que pendant celte silencieuse promenade il recitait tout bas sou chapelet. — Yuilà, certes, un jeune gentilhomme fort peu galant, répondit le gênerai d'un air de douce ironie; mais, u.a chère Marie, en le jugeant si sévèrement, vous n'avez pas assez considéré peut-être son origine et la vie qu'il a toujours menée. Ce n'est pas sa faute s'il n'a point la politesse et les belles manières françaises: car, en vérité, où les aurait-il

apprises? II a perdu fort jeune encore son père, le comte Thomas de l.uiiivilliers, cl il a cle élevé par sa mère, une Espagnole de Spiritu-Santo, qui lui a donné les hahiludcs graves et austères de sa natinn. Quand il a eu douze ans , elle l'a envoyé à son oncle le commandeur Loinvilliers de Poincy, qui en a (iiit un honnête homme, un brave soldat, un intrépide marin comme lui, rien de plus.

— Vous avez raison, dit madame d'Enambuc d'un air convaincu ; un homme qui n'a jamais été en France ne peut pas être un bel esprit, un raffiné, ni savoir son monde comme un habitué de la Place- Royale. — Vous voilà donc revenue de vos préventions, ma chère Marie? — Vraiment oui. Monsieur, répondit-elle avec une charmante bonhomie; voici M. de Loinvilliers: pour réparer mon tort, vous allez voir quel bon accueil je vais lui faire.

La grille du jardin venait de s'ouvrir; deux cavaliers, après avoir mis pied à terre au bout de l'avenue, s'axancèrent suivis de quelques domestiques noirs. L'un était un petit homme grêle, assez laid de visage et déjà d'un âge rniir. Son pourpoint de ratine noire descendait jusqu'au genou sur une ample paire de chausses de la uième étoffe et de la même couleur; un rabat de linon, passablement chilTunné, retombait sur sa poitrine, et il était coiffe d'une espèce de chapeau à trois cornes, semblable à celui des pères (le la doctrine chrétienne. Il ne portait ()oint (le perruque, mais ses cheveux abondants et un pc" longs simulaient assez bien cette partie essentielle (lu costume des membres de la faculté; c'était, avec

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son rabal, comme un insigne de sa profession, et personne ne s'y trompait; on ne l'abordait jamais qu'en l'appelant monsieur 11- docteur. 11 marchait appu\é sur une petite canne qui, dans sa ciiurse à elles al, lui avait servi de cravache, et dont il ne se séparait pas plus que de son tricorne. L'autre persoiHiage était un homme d'riivirun trente ans, dont la peau a\ait un rollel si bronze, qu'on aurait soupçonné en lui un mélange de sang africain, si ses cheveux, d'un noir brillant, son prolil aquilin et ses lèvres linemenl découpées n'eussent clairement prouve qu'il était de pure race eunspeenne. Sa taille était peu élevée, mais sa démarche avait quelque chose de grave et de hardi tout à la lois. Sa ph\ sionomie était d'une sévérité calme, et l'on ne voyait guère sa bouche sourire sous ses moustaches retroussées,

— -M. le comte, sovez le bienvenu, dit madame d'Enambuc en inclinant sa tète avec grâce, et vous aussi, mon cher docteur; nous vous aller.dioiis avec impatience, con;me doivent vous attendre tous vos malades.— iloii cher Loinviliiers... dit le gênerai eu lui tendant la main avec effusion. Mais il ne put achever, une loux sèche et douloureuse lui coupa la parole.

— Voilà comnie on suit mes ordonnances ! s'écria brusquement le docteur; on se lient dehors après le coucher du soleil, et par une nuit fraîche comme celle-ci encore 1 Allons, gênerai, il faut rentrer. — Tout de suite, docteur, répondit le malade d'un air resigne.— Loango ! cria vivement madame d'Enambuc en se tournant vers la porte.

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Un grand nègre parnl aussitôt, suivi de trois ou quatre autres esclaves qui l'aidèrent à enlever le fauteuil du général; Marie suivit, appuyée au bras du docteur, et M. I>oinvilliers resta un peu en arrière.

— Monsieur, dit madame d'iùiambuc en s'arrêlant pour l'attendre, j'espère que vous êtes venu pour souper avec nous? — J'aund cet honneur, Madame, répondil-il en s'inclinant d'un air grave et tinude.

Un moment après, le maiire d'hôtel vint annoncer que le souper était ser\i. Viadame d'Knandiuc se leva avec un dend-sourire et avança la main vers Loinvilliers en lui disant d'un air d'autorité toute pleine de grâce : Allons, Monsieur !

A ce geste, le comte res!a un moment comme indécis; puis il avança aussi la main, et les doigts roses et efiiiés do Marie touchèrent ses gants de Imffle; ce contact le fit frissonner, une légère pâleur couvrit son visage, et il devint tout treud)lant. La jeune femme, le voyant ainsi interdit, se prit derechef à sourire et l'encouragea d'un regard bienveillant.

— Monsieur, dit-elle, c'est une bonne œuvre de visiter ainsi les malades; je vous sais un gré infini d'être venu ce soir au lieu de rester à Saint-Pierre, où, sans doute, vous vous seriez mieux diverti qu'ici.

Ces |)aroles retentirent jusqu'à l'âme de Loinvilliers et la trt)u!)lèrenl encore plus profondément ; pourtant, il n'y répondit que par quelques paroles froides et contraintes. Le docteur s'écria : Oui certainement, on s'amuse aujourd'hui à Saint-Pierre. (^)uand nous sommes partis, les danses commençaient sur la place du mouillage, où l'on a fait un arc de

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Irinmpho siiriî:ontL' d'un lrans[)aiviit au ii.ilieu duquel osl ctrit lo beau nain de Marie. Toutes les cases Sitiil illuminées et pavoisei-s, e'esl un l'ort beau coup (i'œil: aujourd'hui, les iniliies mit manœuvre devant le fort, tamhour lialtant , enseignes déployées. Les comi)agnies étaient au complet, et tous ces braves gens ont crié, en ôtant leurs chapeaux devant l'arc de triomplie : Vive Madame!

Ces derniers mots parurent causer une énîotion de joie au général, et il dit en regardant sa fcinme avec attendrissement : Les habitants vous aiment , Marie; je crois que vous pourrez compter sur leur dévouement et leur fidélité. D'ici h quelque temps il faudra faire une Itiurnee dans tous les quartiers de l'île. — Oui, Monsieur; des que vous serez un peu rétabli, nous la ferons ensemble, répondit-elle d'une voix<dteree.

tin triste silence suivit ces pi-.roles, chacun avait compris la pensée ilii gênerai et ses pre\isioiis. Marie baissait les yeux pour cacher les larmes qui roulaient sous ses pau[)ières; M. de Loinvilliers était absorbe dans quelque pens^'e intérieure, et le docteur observait avec une attention inquiète la physionomie du malade, qui, la tèle appuyée au dossier de son fauteuil et les yeux à demi fermes, semblait près de s'endormir. Toutes les fenêtres de la galerie qui servait de salle à manger étaient ouvertes; vingt bougies éclairaient cette vaste pièce meublée, comme toutes celles de l'habit ilion. avec un mélange singulier de luxe et de simplicité. Les murs et le plafond étaient blanchis à la chaux, sans aucune espèce de tenture

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ni d'ornement ; le parquet, carrelé en pierres de plusieurs coulcm-s, avait l'apparence d'une grossière mosaïque, cl les ^ms meubles fabriques dans le pays n'étaient pas d'une forme élégante; mais une magnifique argenterie reluisait sur le buffet d'acajou massif, et un grand lustre de cristal était suspendu aux solives. La table, autour de laquelle venaient de s'asseoir madame d'Knamlmc et ses convives, était couverte du plus beau linge de Flandre et d'une profusion d'admirables porcelaines chinoises. Une douzaine d'esclaves servaient, attentifs au moindre signe; leur livrée était un haut-de chausse raye et une veslc sans manches qui laissait voir une chemise de nankin dont la couleur jaune pâle faisait ressortir le noir mat de leur peau, lis portaient au cou un carcan d'argent massif large de deux doigts, sur lequel étaient gravées les armes de M. d'Eiiambuc; des aiguillelles bleues, dont les ferrets étaient aussi d'argent, flottaient sur leurs épaules ; mais ils n'avaient point de chaussure, les pieds nuds étant la marque essentielle et obligée de leur servitude.

Le souper s'achevait tristement et en silence, lorsque le qui-vive de la sentinelle annonça une nouvelle visite.

— Qui donc peut nous arriver si tard? dit madame d'Enambuc, donnée et presque inquiète.

Quelques instants après, un esclave vint annoncer que quelqu'un qui arrivait de France, le marquis Henri de iJaubray , demandait a èlre introduit. A ce nom, les joues de Marie de\inront blanches comme le mouchoir qu'elle tenait à la main, et elle dit d'une

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voix (lisliiicîe, mais dont l'accoiit avait quelque chdse de sourd et de voilé: M. de .Maubray ! qu'il entre!... Puis, contenant son émotion, elle s'approcha du général et lui dit doucement : Vous avez entendu. Monsieur? On nous annonce quelqu'un qui vient de France, M. Henri de Maubray, un genlilliorame breton dont la famille était attachée à la cour du feu roi d'Angleterre... — Elle le connaissait déjà ! pensa Loinvilliers, qui avait observé avec une sourde inquiétude l'agitation de Marie et les efforts qu'elle faisait pour la dissimuler.

Le gênerai releva la tète, et dit en regardant autour de lui comme un homme qui cherche à ressaisir ses souvenirs et ses idées après un pénible sommeil : M. de 3Iaubray? Je ne me rappelle pas ce nom-là, ma mémoire s'affaiblit. Vous lui parlerez, Marie; moi, je vais me retirer, je souffre... — Monsieur, répondit-elle vivement, permet tez-m.oi de vous suivre: puisque vous souffrez, je ne vous quitte pas...

Au moment oîi elle achevait ces mots, M. de Maubray entra. Son regard parcourut rapidement la salle, et, après avoir saine Marje, il s'arrêta comme s'il eût hésité à reconnaitre !e général.

— C'est moi. c'est bien moi, .Monsieur, lui dit le malade avec une espèce de sourire; approchez, je vous prie, car je ne puis pas me lever pour avoir l'honneur de vous recevoir.

M. de Maubray avait change de visage à l'aspect de cet homme faible et moribond ; il tressaillit intérieurement en entendant cette voix lente, qui semblait près de s'éteindre avec le dernier souflle de vie

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qui animait ce corps déiiile; mais, surmontant aussitôt son ctonnemcnt et son trou! .le, il s'avança et salua le général avec celte bonne grâce un peu lière et cette politesse aisée qui révélait tout d'abord les gens du beau monde et de la cour : Monsieur , dit-il, j'arrive de France sur le Saint-Malo, qui a mouillé hier au Fort-Royal ; nous allons sous peu remettre à la voile pour Saint-Domingue, et, avant de repartir, j'ai voulu apporter moi-même à madame d'Enambuc des nouvelles de sa famille.

En achevant ces mots, il présenta à Marie un paquet de lettres qu'elle reçut de ses mains sans lever les yeux sur lui, et sans le remercier autrement qu'en inclinant la tête.

— J'espère, Monsieur, que le Saint-Malo tardera quelques jours à reprendre la mer, dit le gênerai en faisant un effort pour se tourner vers le marquis; jusque-là, je vous prie de me faire l'honneur d'accepter chez moi l'hospitalité, la bonne hospitalité créole...

A cette proposition qu'elle aurait dû pourtant prévoir, Marie regarda le marquis avec une sorte de frayeur, d'anxiété profonde. Il sourit faiblement comme pour la rassurer, et répondit en s'iiiclitiant : Je vous remercie, général; doinain matin je dois être de retour au Fort-Royal, et à mon grand regret il me laut repartir dans une heure... — Je n'insiste pas alors. 3Iais vous devez avoir un appétit de voyageur; au moins vous vous mettrez h table, et vous souperez tout en nous donnant des nouvelles de France.

MAKIK d'e>AMBIT. 21

Le marquis s'inclina de nouveau avec un goslc de rcmerciment et de refus. Bien que ses paroles et sa contenance ne manifestassent aucun trouble, la pâleur de son visa^^e et le son de sa voix décelaient une certaine agitation inlérieure qui n'échappa ni h madame d'Enamlnic ni à M. de Loinvilliers. Marie aussi était troublée au fond de l'âme; mais sa propre émotion la rendit niailre,-sc d'elle-même et lui donna la force de dissimuler tout ce que la présence du marquis avait re\eille en elle de saisissement, de souvenirs, de regrets, d'amère joie. Loinvilliers, morne et attentif, s'était retiré avec le docteur Janson dans l'embrasure d'une fenêtre. Madame d'Enambuc resta assise en face du marquis de Maubray , à quelques pas du général, qui était retombé dans son immobilité et sa somnolence. Marie osa lever alors les yeux sur M. de ÎLiubray : sis années d'absence l'avaient bien change; mais il lui sembla que ce visage bruni par le soleil, amaigri par de longues fatigues, était encore plus lier, [ilus noble et plus beau. Henri de Maubray avait alors environ trente ans; il appartenait à une fami'tie dont le nom se rattachait aux plus anciennes époques de l'iiisloirc de Bretagne, et tout en lui annonçait cette belle et forte race du Nord, dont le sang ne s'est jamais mêle h celui des populations méridionales. Ses cheveux, d'un blond vif, retombaient autour de son large front en boucles légèrement frisées. Sa bouche étroite et vermeille avait une expression de froideur hautaine que modifiait singulièrement la douceur presque féminine de son regard. La blancheur animée de son teint s'elait

23 HABIE D'KNAHBt'C.

à peine allérée sous le climat brûlant de la zone torride, ses yeux étaient d'un bleu sumbre comme ceux de ses aïeux, dont il avait aussi la stature élevée et les formes sveltes. Il y avait dans sa physionomie calme et fièrc, dans tous les (rails de sa puissante organisation, quelque chose qui rappelait les hommes d'un autre âge; on eût dit un de ces rois barbares dont les armées vainquirent les logions romaines, ou bien un de ces bardes que les peuples de l'Armorique vénéraient comme les dieux du savoir et de la poésie. Mais le pauvre gentilhomme n'avait pas retiré d'autre avantage de son illustre origine; l'héritage de ses aïeux était perdu pour lui, et sa tenue annonçait une irès-modeste fortune. Bien que son ton et ses manières rappelassent qu'il appartenait h la haute société de son temps, son coslume n'était pas celui d'un raffiné de la cour d'Anne d'Autriche, et il avait plutôt l'air d'un reitre que d'un grand seigneur, avec son pourpoint de raselle grise et son chapeau de feutre, dont le bord relevé portait, au lieu de plume, une cocarde noire.

3Iarie avait baissé les yeux devant le regard mélancolique et fixe que M. de Maubray arrêtait sur elle, et comme il ne lui parlait pas, elle essaya de rompre la première ce silence embarrassant pour tous deux.

— Monsieur, dit-elle d'une voix dont le léger tremblement démentait le calme qu'elle essayait de montrer, vous passez sans doute la mer pour la première fois? — Oui, Madame, répondit-il, je viens aux iles dans le dessein de m'y établir; c'est la res-

KARIE D'E>fAMBLC. 23

source onlinnirc des gei'.s qui, commo moi, n'en ont plus d'autre.

Et comme elle le regardait avec une surprise pleine de tristesse, il ajouta simplement : J'ai perdu les débris de ma fortune au ser\ice du roi mon mai're, cl je suis condamne à mort en Angleterre. — Vous y étiez retourné? s'écria Marie. — J'y ai passé ces six dernières années, les armes ii la main contre le tyran régicide Olivier Crom-vvell. J'ai été blessé et pris dans une rencontre: mais on ne m'a pas traite en prisonnier de guerre. Condamné comme rebelle à mourir de la main du hourreau, j'allais être pendu lorsque j'ai trouvé iroyen de m'echappcr des prisons de Leith. Alors je suis revenu en France. — Oh! mon Dieu ! murmura Marie en joignant les mains, — Je suis retourné à Paris après plus de six ans d'absence, rcjirit Maultray d'une voix triste, et je suis aile revoir des gens dont je m'étais séparé avec douleur dans le plus crud moment de ma vie. — Vous avez vu ma sœur, ma chère Louise! s'écria Marie; c'est elle-même qui vous a remis ces lettres!

A ces mots, sa voix s'altéra; le souvenir de son pays, de sa (\imille, se mêla dans son âme à tout ce qu'elle avait déjà de trouble et d'attendrissement; elle ne put retenir ses pleurs.

Maubray la regardait avec une sombre joie; il semblait recueillir dans son cœur ces larmes silencieuses.

— Marie! raurmura-t-il, si bas qu'elle devina ce nom sur ses lèvres plutôt qu'elle ne l'entendit. Alors, saisie d'un secret remords, elle recula son siège de

24 KAiir- n'RNAMBrc.

manière à loucher le raiiteuil du général, el appuya sa main froiile el tremhlanle sur celle Ju malade. — Madame, reprit Mau'.iray, dans quelques momenls je \ais partir, el liienlùl je serai à Saint-Domingue, d'où proliahlement je ne reviendrai plus, car vous savez la guerre que nous font là-bas les Espagnols.

En ce moment le général se réveilla comme en sursaut et dit en regardant autour île lui : ¥.h bien! Marie, ne devions-nous pas avoir des violons ce soir? Il me semljle que vous m'aviez promis une sérénade. Cette musique pourra divertir un moment M. de Maubray, auquel je demande bien pardon d'être de si maussade compagnie.

Madame d'Enamînic fit signe à un esclave qui se tenait à la porte de la salle; un moment après, les violons commencèrent à jouer sous les fenêlrcs. Alors le docteur et Loinvilliers se rapprochèrent; la musique servit de prétexte pour se dispenser de la conversation que personne, excepté le docteur, n'aurait soutenue sans efforts. Marie, immobile et debout à côté du général, écoulait sansentendre; il lui semblait que le temps passait avec une effroyable rapidité, et pourtant chaque minute lui pesait pendant cette visite qu'elle désirait et tremblait de voir finir. A chaque mouvement de Maubray, elle tressaillait intérieurement, car elle sentait que l'heure s'écoulait et qu'il allait partir.

La musique cnnlinuait toujours; après avoir exécuté plusieurs morceaux, les violons jouèrent un air de danse fort à la mode du temps où les frondeurs avaient chassé de Paris le cardinal Mazarin. Marie

MARIE d'eNAMBUC. 2i>

frissonna en ontendanl la première mesure de celle jojeuso sarai;aiidc; elle lui rappelait une epuque unique dans sa \ic, s. m premier pas dans le inonde, une lèle où eile parut quelque temps a\aiil son mariage. Sans (ii)Ule ce si)u\enir l'rappa aussi M. de 31auli^a^ , car il uiii une main sur sa [)oilrine coiiinie un iionniie qui soutTre de quelque émotion penii)le et ^iolenle. Un moment après, il se le\a pour prendre couj^e du général; puis, s'inclinanl devant Marie, il lui lit ses adieux et sortit sans l'avoir regardée une dernière lois.

Deux heures plus lard, un silence profond régnait dans riiafilation, les lumières s'étaient éteintes une à une derrière les jalousies de bambou, et, selon l'usage, l'esclave charge de fermer la porte principale en avait mis les clefs au chevet du généra!. 11 elait près de minuit; tout dormait; pourtant une faible clarté se monlrail encore à la fenêtre de l'un des pavilluns, et le rideau de gaze étendu devant le châssis se gonflait mollement au souille de la brise : c'était la lampe de nuit allumée dans la chandjre de madame d'Énambuc qui répandait ces douteuses lueurs au milieu des pins profondes ténèbres- qui eussent depuis^longlemps voile le ciel. La jeune femme venait de se faire déshabiller; un anqjle peignoir flot-

tait autour de sa taille déliée, et retombait sur ses petits pieds nus posés sur une nalte de pite. Pensive et le front Laissé, elle roulait niacliinalenient les longues boucles de sa chevelure, et les e.nprisonnait sous le madras noue autour de sa tête comme un léger turlian. Une esclave agenouillée devant elle tenait deux pantoufles de maroquin lirodé. si étroites, si (lues, qu'elles seînljliienl ne pouvoir chausser qu'un enfant. Ses autres femmes préparaient tout pour la coucher : l'une dcploxait le vaste pavillon de gaze qui en\ironnait le lit, l'autre cachait sous un globe de porcelaine la lampe qui devait veiller toute la nuit; une troisième rafraîchissait l'air en agitant un large éventail de feuilles de lalanier emmanché d'un bambou. Un moment après, elles se retirèrent; il ne resta près de Marie que l'esclave qui passait la nuit pi es d'elle, et dcirmail au pied de son lit. C'était une jeune fille qui ne ressemblait point aux autres femmes esclaves de l'habitation. Ses cheveux d'un noir Ijrillant, ses traits délicats el sa peau d'un bistre clair décelaient une autre origine; elle appartenait à ces tribus sauvages que les Européens avaient chassées, et dont les débris étaient disperses dar.s les bois el le long des grèves de la côte orientale de l'île. L'indienne avait la plixsiononiie triste et le regard inquiet el vague particulier aux races sauvages; mais son sourireelait plus doux, plus intelligent, et il y avait dans ti'Ute sa personne une certaine grâce nonchalante qui n'appartient qu'aux femmes dont la \ie s'eeoule dans des occupations faciles el un certain bien-être matériel. — Pâli. la, dit madame

u.vRiE d'enambic. 27

trEnaml uc avec un long soupir, rcicve ce rideau, Jésus! ou j'étouffe ici.

L'escli.vc lira la double gaze qui s'abaissait devant la fenêtre, et revint s'agenouiller aux pieds de madame <rE!iambuc.

— .Maîtresse, dit-elle, le ciel est noir du côté de la mer; il y aura peut-être un orage celte nuit. — Que Dieu garde du mauvais temps les pauvres voyageurs! murmura madame d'Enambuc en se penchant à la fenêtre.

Le ciel sans étoiles se confondait à l'horizon avec la mer noire et immobile ; une sorte de doux ijruissement s'élevait du fond des bois et se mêlait au murmure lointain do quelque torrent cache sous des berceaux de lianes. De rapides lueurs traversaient incessamment les ténèbres de celte sombre nuit; c'étaient les fulgores ou mouches luisantes, qui se croisaient dans l'air comme do petits météores et s'allaient perdre à travers le feuillage loutTu des caneticiers. Les ananas, les frangipaniers, les jasmins, toute cette moisson de fleurs qui s'épanouissait dans le jardin, exhalait une senteur ambrée à laquelle se mêlait l'humide haleine des bois. 11 y avait, dans celle atmosphère tiède et pleine de parfums, quelque chose qui alanguissait l'àme et calmait ses agitations; Marie l'éprouva. Les si uvenirs réveilles dans son cœur s'apaisèrent; elle éleva vers le ciel un regard plus calme, et murmura avec une religieuse conliance : 3Ion Dieu 1 rendez heureux celui que je ne dois plus revoir, et faites que j'oublie le temps où il nous fut permis de nous aimer!

28 UWAlî. DÉ5.\MCLC.

Mais celle prière même raviva le souvenir qu'elle voulait étouffer; sa pensée retourna malgré elle au jour où son père lui annonça qu'il avait pronîis sa main au marquis (le.Alaubray,à cette fête où elle avait paru comme sa fiancée, à leurs amours si promplement traversées par l'inexorable ambition de sa famille, à ce lien brisé avec de si cruels regrets. Ces six années, pendant lesquelles elle avait pourtant vécu consolée, calme et beureuse, s'eiTacèrent devant ce souvenir, qui revenait toul-puissant après avoir été si longtemps reloule dans les plus secrets replis de son cœur.

— Oh ! mon Dieu! répeta-t-elle épou%antée de sa douleur, éloignez de moi cette pensée! Ayez pitié, pitié de ma folie, mon Dieu!

En ce moment, l'esclave penchée à la fenêtre se redressa brusquement et demeura immobile , le visage tourné vers le jardin.

— Qu'est-ce donc, Palida? demanda madame d'Énambuc, tout à coup réveillée de sa rêverie. — Maîtresse, répondit-elle, c'est étrange! Ou dirait qu'il y a par ici des peaux rouges... — Des peaux rouges! s'écria la jeune femme en se levant avec un geste de i frayeur; alors les chemins ne sont pas sûrs d'ici au Fort-Royal. Seigneur, mon Dieu!... 3Iais je suis folle! Maubray doit être retourné par mer.

Puis, se remettant un peu, elle ajouta : Tu te trompes, Palida; il n'y a persorme là-bas. Pourquoi ces sauvages auraient-ils quitte leurs carbets? Que viendraient-ils faire ici? Et d'ailleurs, comment peux tu reconiiailre leur présence par une nuit si

sombre? — Je ne les vois certainement pas, maîtresse, répondit Palida; mais ne savez -vous pas qu'on sent une peau rouge plutôt encore qu'on ne l'aperçoit?

En achevant ces mots, elle tourna son visage vers la brise et respira lentement comme pour chercher à reconnaître les émanations qui l'avaient frappée. Ainsi que tous les individus de race sauvage, elle avait des sens doués d'une grande finesse et une sagacité remarquable. Au bout d'un moment, elle dit en quittant la fenêtre: La brise est tombée; je ne sens plus rien que l'odeur des ananas et des fleurs de frangipaniers. Si les peaux rouges rôdent par ici, on retrouvera demain la plante de leurs pieds marquée sur le sable le long de la plage, à moins qu'ils ne fassent comme la tortue quand elle retourne à la mer, et qu'ils n'effacent leurs traces en se retirant. — 3Iais ces pauvres idolâtres n'ont pas naturellement la peau plus rouge que toi, Palida, et on ne les reconnaîtrait pas à l'odeur comme les nègres d'Angola, s'ils allaient tout nus, tels que Dieu les a mis au monde. — Non sans doute, maîtresse; c'est le vêlement qu'ils se font chaque jour qui leur donne cette couleur et celte odeur étrange. Figurez-vous que chaque malin , après s'être baigné à la mer ou dans quelque ruisseau, un Caraïbe ne passe pas moins d'une grande heure à sa toilette. D'abord sa femme lui tresse proprement les cheveux et lui orne la tête de plumes , de verroteries et d'autres brimborions; puis elle lui barbouille tout le corps d'un mélange de roucou et d'huile de palmiste; les plus

glorieux se font faire sur cet habit une façon de hrorlerie noire avec le jus de certaines lianes, et, après s'être ainsi accommodés, ils s'imaginent avoir aussi bon air que vous quand vous avez votre robe de satin garnie de dentelles d'argent et votre collier d'émeraudes. — Et tous les jours ils recommencent cette belle toilette? — Tous les jours, maîtresse; à la vérité, le jus de liane laisse une couleur solide, mais elle disparait sous les couches du roucou , et au bout de quelques jours il faut recommencera broder le justaucorps. — Et les femmes aussi portent cet étrange vêtement? — Elles n'en ont point d'autre. — Dis-moi, Palida, est-ce que tu ne préfères pas la jupe rayée, ton madras des Indes et tes anneaux d'argent à celte abominable parure? — Oh! oui, maîtresse. — Et si je te disais de t'en aller, retournerais-tu parmi les peaux rouges? — Jamais, jamais! On ne peut plus demeurer dans leurs carbets quand on a appris à bien vivre et à prier Dieu. — Mais tu serais libre. — Libre, oh! non, non, maitresse! chez les peaux rouges, toutes les femmes sont esclaves et elles ont de mauvais maîtres. A ces mots, prononcés avec une sombre énergie, madame d'Enambuc, étoimée, regarda Palida et lui dit : Tu n'as donc plus de mère? — Ma mère! répondit-elle d'une voix sourde, elle est morte, et c'est mon père qui l'a tuée ! — Jésus , mon Dieu ! — Oui , maîtresse, et le lendemain une autre prit sa place. C'est que, parmi les peaux rouges, la vie d'une femme ne compte pas plus que celle d'un chien : elles ne naissent que pour travailler et mourir. —

MARIE d'eXAMBLC. 51

Pauvres créatures ! elles seront plus heureuses quand les missionnaires auront converti ces hommes idolâtres.

En ce moment des aboiements furieux se firent entendre au loin , dans la direction des cases.

— C'est Nankin qui jappe ainsi, dit Palida en retournant à la fenêtre. Jésus ! on dirait qu'il flaire des peaux rouges! — Il les connaît donc? — J.e pauvre animal appartenait à un colon qui demeurait là-bas sous le Mornc-à-l'Islet et qui fut tué par les sauvages.

Il y eut un silence, puis madame d'Enambuc reprit d'un air rassure : La grille est fermée, il y a une douzaine d'hommes au corps-de-garde, et la sentinelle est à son poste , prête à lâcher son coup de mousqueton sur quiconque se présentera d'une façon suspecte. Nous pouvons dormir tranquilles... — Maîtresse, il y a du monde dans le jardin, interrompit Palida; entendez-vous, là-bas, vers le pavillon?

Une idée subite, folle, se présenta à l'esprit de madame d'Enambuc; elle crut un moment que Maubray n'était point parti, qu'il avait voulu attendre le jour, caché près d'elle, et qu'avant de s'éloigner il espérait peut-être lui dire un dernier adieu.

— Baisse la jalousie, Palida, dit-elle brusquement; la nuit avance, tâchons de dormir.

L'esclave se pencha pour saisir les cordons qui pendaient en dehors de la fenêtre; au même instant une légère raffale souffla du large et secoua les branches dos caneficiers, dont les longues siliqucs s'en-

ù-2 MARIE DEXABIBUC.

tre-choquèrcnt avec un bruit sec. Palida tourna de nouveau son visage au vent; une lente aspiration souleva sa poitrine; la bouche enlr'ouverte, les narines dilatées, elle essaya de recennailre les subtiles émanations que l'air emportait mêlées à l'arôme des fruits et des Heurs. Au bout d'une minute, elle abaissa la jalousie par un brusque mouvement, et dit d'une voix altérée: Sur mon salut, je ne m'étais pas Irompcel Alaitresse, il y a des peaux rouges là-bas! — Jésus, mon Dieu! il faut donner l'alarme, répondit madame d'Enambuc en allant vers la fenêtre. Palida se jeta devant elle.

— N'approchez pas de là , maîtresse ! n'aprochez pas, s'écria-t-elle ; vous serviriez début à quelque flèche! Soyez sûre que les peaux rouges ont les yeux tournés de ce côté , où l'on doit apercevoir une clarté du dehors. — Ces gens sont entres ici par trahison, par surprise. Ils vont nous attaquer, dit madame d'Enambuc avec terreur. Mon Dieu, ayez pitié de nous!

Elle se précipita hors de sa chambre et traversa en courant la longue galerie qui séparait son appartement de celui du général ; mais, avant d'entrer chez son mari, elle s'arrêta.

— Et mon fils! Palida, dit-elle en se retournant, va chercher mon fils, amène-le près de moi !

Le général avait renvoyé les deux esclaves qui veillaient ordinairement près de lui; mais il n'étîiil pas seul. Loinvilliers, assis près de son lit, achevait xle lire des papiers qu'il avait apportés de Saint- Pierre. Une seule bougie éclairait ce groupe immo-

MARIE d'ENaMBLC. 33

bile cl projetait dans la chambre une faible lueur.

— Marie! s'écria le général en la voyant entrer pâle et haletante; c'est vous, Marie! encore levée à cette heure? Eh! que se passe-t-il donc? —Nous sommes en danger, répondit-elle d'une voix à peine articulée; une troupe de Caraïbes entoure rhal)itation... Palida les a reconnus... ils sont là... sous ces fenêtres... — Que dites-vous? interrompit le général en se relevant, voici les clefs de la grille, et il est aussi impossible de franchir la haie que d'escalader le fort Saint-Pierre.

En ce moment Palida entra suivie d'une négresse qui portait l'enfant endormi dans ses bras.

— Tu crois que les peaux rouges rôdent par ici? lui dit le général; parle, qu'as-tu vu?

Elle répéta ce qu'elle venait de dire à sa maîtresse. Tout le monde dort dans l'habitation, ajouta-t-elle ; il n'y a personne ni dans la galerie , ni dans les salles d'en bas; les fenêtres sont bien fermées et barricadées en dedans , ainsi que la grande porte.

— C'est bien , dit le général en laissant retomber sa tête pâle et fatiguée sur l'oreiller. Persoime n'est sorti, et il n'y a pas à craindre qu'une trahison ail livré l'entrée du jardin aux peaux rouges... Tu as eu une vision, Palida. — Plût à Dieu! maître, s'écriat-elle ; mais ne vous rendormez pas ! Elle s'interrompit subitement : une lueur blafarde venait d'apparaître entre les lames des jalousies.

— Maître, reprit-elle, il y a un orage du côté de la mer; à la lueur des éclairs vous allez voir ce qui se passe là dehors, et si je me suis trompée.

<>4 MARIE DENiUBUC.

Loinvilliers était déjà à la fenêtre. Un éclair plus resplendissant illumina les airs, et la foudre gronda dans l'éloignement. Au même instant le comte laissa retomber la jalousie qu'il avait relevée d'une main , et dit en montrant une flèche plantée dans la manche de son justaucorps : C'est vrai ! en voici la preuve; ils sont une centaine sous ces fenêtres.

En achevant ces mots, il arracha la flèche qui avait traversé son justaucorps au-dessus du poignet, et ajouta froidement, après en avoir examiné la pointe: Elle est empoisonnée; la blessure aurait été mortelle.

Palida se rapprocha de la fenêtre. Cachée derrière la jalousie, elle regarda encore dehors à la lueur inressante des éclairs. Ils ont passé par-dessus la haie, dit-elle avec stupéfaction , voyez!...

En cfi'et, les sauvages avaient franchi ce rempart redoutable par un singulier artifice. Il y avait en dehors du jardin un grand tamarinier dont les branches s'étendaient par-dessus la haie, et se joignaient à celles d'un canelicier qui déployait au fond de l'allée son feuillage d'un vert foncé. LesCaraïbcsavaient passé un à un sur cette espèce de pont aérien, et pénétré sans bruit dans le jardin. Il n'y avait plus à délibérer, il fallait se défendre. Ce n'était pas la première fois que les sauvages attaquaient ainsi par surprise les habitations isolées, et l'on savait de quelle vengeance ils étaient capables.

Le général s'était levé; il vint vers sa femme, qui, assise à l'écart, tenait son lils dans ses bras, et semblait plongée dans une morne stupeur.

Marie, lui dit-il, vous allez vous retirer dans la

MARIE d'eNAMBUC. 3S

galerie avec voire fils... N'approchez pas des fenêtres... Gardez-vous d'essayer de voir ce qui se passera dehors... Marie, prontettez-nioi de rester là, d'attendre avec courage et résignation que le danger soit passé. — Ah! Monsieur, s'écria-t-elle, et vous?... Vous allez exposer votre vie! — C'est mon devoir et mon métier. — Mais mon devoir à moi est d'être près de vous, de ne pas vous quitter... — Allez, 3Iarie, interrompit le général avec une sorte d'autorité et en lui montrant la porte de la galerie; allez m'attendre, et priez Dieu...

Elle prit la main qu'il lui tendait, la serra contre ses lèvres; puis, relevant la tête, elle lui dit avec un accent plein de soumission, de courage et de fierté : Oui, Monsieur, je vais vous obéir, et soyez assuré que je n'aurai point peur. Je sais que vous sauverez votre femme et votre enfant... Si vous succombiez en nous défendant, soyez tranquille... je ne tomberais pas vivante aux mains de ces misérables.

Comme elle achevait ces mots, un horrible hourra retentit au dehors, et un choc violent ébranla la grande porte.

— Au guichet! Loinvilliers , au guichet! cria le général.

En un moment tout le monde fut sur pied dans l'habitation. Le général envoya les femmes près de madame d'Enambuc, et fit ses dispositions pour le combat. Il arma ses nègres et les rangea dans des espèces de casemates d'oîi l'on pouvait défendre à couvert le passage qui précédait le vestibule; puis il vint au guichet avec Loinvilliers.

5(5 MARIE d'lNAMBUC.

C'était comme un miracle de voir cet homme miné pyr la fièvre, affaibli par de si longues souffrances, recouvrer tout à coup ses forces et son énergie en face du danger. En donnant ses ordres, en se préparant à ce terrible combat où il avait pour lui l'avantage de la position , celui des armes , mais où le nombre pouvait l'emporter sur la discipline, l'expérience du chef et la supériorité des moyens de défense, il avait l'accent aussi ferme, la voix aussi haute que jadis, quand il passait en revue ses milices sur la plage de Saint-Pierre.

La galerie où venaient de se réfugier madame d'Enambuc et ses femmes était au premier étage, et les fenêtres, qui s'ouvraient sur une partie du jardin appelée le labyrinthe, étaient à trente pieds du sol. Leur élévation semblait rendre inutiles les énormes contrevents qui défendaient celles du rez-de-chaussée ; elles n'étaient fermées que par de légères jalou sies et par des rideaux de gaze dont le tissu transparent ondulait au souffle de la brise devant leurs immenses châssis. Un silence absolu régnait dans cette vaste pièce, à peine éclairée par le reflet de la lampe suspendue dans l'escalier, et où vingt femmes agenouillées priaient dans les angoisses du désespoir et de la terreur. Une clameur etTro\able et incessante résonnait au dehors; c'était le cri de guerre des sauvages. Leurs massues frappaient comme en mesure la lourde porte, et ces coups retentissants avaient des échos dans toutes les parties de l'habitation ; c'était un bruit plus menarant , plus terrible que celui lie rarlillerie.

MARIE d'eNAMBCC. 57

Madame d'Enambuc tenait son fils dans ses bras et priait à voix basse; quiconque l'eût vue si faible et si tremblante un moment auparavant, aurait été frappé de ce qu'elle montrait tout à coup de courage et de sang-froid. Cette jeune femme, qu'aucun danger n'avait jamais éprouvée , dont la douceur et la timidité allaient jusqu'à la faiblesse, étaient maintenant une femme forte; le péril de cette situation venait de révéler tout ce qu'il y avait dans son âme d'énergie et de tranquille courage.

— Ma fille, dit-elle en se tournant vers Palida, qui, pâle, immobile, et les genoux en terre, disait ses prières d'une voix précipitée; ma fille, notre vie est entre les mains de Dieu... Ayons bon courage... La porte peut tenir encore longtemps. Jésus, mou Dieu! quels cris effroyables !... Ne dirait-on pas une légion de démons autour de nous!... Mais il ne faut pas avoir peur de ces hurlements; tout ce bruit ne renversera pas les murailles.

En ce moment le docteur Janson entra tout blême et tout effaré. Eh bien! eh bien I s'ecria-t-il, je viens d'être éveillé par une belle musique, et nous allons avoir une belle nuit, à ce qu'il me parait !... — Docteur, s'écria madame d'Enambuc en se levant, nous allons avoir des blessés ! Vous êtes ici heureusement!...— Heureusement! grommela le docteur en levant les yeux et les mains au ciel d'un air consterné. Enfin , ce ne sera pas la première fois que j'aurai fait mon métier sur le champ de bataille... A la vérité, c'était chrétien contre chrétien, et je ne m'étais jamais trouvé en face de ces damnées peaux ouses!...

58 MARIE O'eNAMBL'C.

Une décharge de mousqueterie coupa la parole au docteur Janson ; il courut à l'escalier et tâcha de voir ce qui se passait en bas.

— Bon! s'écria-t-il après avoir pris position au fond du vestibule, derrière une porte dont le large panneau lui servait de bouclier ; bon ! nous avons tiré à bout portant... La moitié de ceux qui ont été touchés ne se relèveront pas. — Voyez-vous mon mari, docteur? s'écria madame d'Enambuc penchée sur la rampe; dites-moi si vous le voyez!... — Il est à couvert ainsi que tous nos gens derrière la porte ; ils ont tiré par le vasistas et les meurtrières...

Une nouvelle décharge retentit comme un coup de tonnerre et fit trembler la maison jusque dans ses fondements; des cris plus épouvantables s'élevèrent au dehors , puis il se fit tout à coup un grand silence.

— Celte fois nous avons balayé la place! s'écria le docteur en avancantla tête hors de sa cachette; loué soit Dieu! l'alarme est donnée au corps-de-garde... Nous devrions entendre des coups de mousquet en dehors de la grille, à moins cependant que le poste n'ait été surpris et égorgé, ce qui est bien possible... — Et les nègres. Monsieur! les nègres! interrompit madame d'Enambuc frappée d'une soudaine espérance; ils vont venir à notre secours!... — Mais ils n'ont point d'armes; on n'oserait pas armer les nègres d'atelier, répondit le docteur. Sainte mère de Dieu! pourvu qu'il ne vienne pas à l'esprit des cinq cents esclaves qui sont là-bas de tuer leurs commandeurs et de venir se joindre à ces misérables!...

UARiE d'enambuc. 39

Une nouvelle clameur plus épouvantable couvrit la voix du docteur, et en même temps la porte fut attaquée avec des coups furieux et précipités, semblables à ceux ds ces machines de guerre qui, aussi bien que le canon, faisaient brèche aux murailles. Les ais doublés de fer craquèrent et se fendirent; les panneaux disjoints résistèrent encore un moment, puis la porte tomba sous l'effurt puissant qui la brisait. Un cri de victoire retentit jusqu'au ciel, et, presque au même instant, un second cri de surprise et de rage : la herse venait de tomber derrière la porte et opposait aux assaillants ses larges barreaux de fer. Les sauvages attaquèrent ce nouvel obstacle avec furie; ils lancèrent dans le vestibule une grêle de flèches qui n'atteignit personne.

Le docteur avait promptemenl regagné le premier étage, et, arrête sur le plus haut palier, il regardait en bas avec une anxiété pleine d'épouvante : La herse tiendra plus longtemps que la porte!... s'écriat-il ; béni soit celui qui la lit si forte et si solide!... Vojez la bonne grille! elle ne bouge pas plus qu'un roc sous la main d'un de ces misérables! L'alarme est donnée; on aura entendu le bruit de notre mousquelerie : le tambour bat maintenant du côté de la grande anse et jusqu'au fort Saint-Pierre; il va nous arriver du secours 1 les milices vont mettre en pièces ces païens, ces cannibales!... nous serons sauvés!... — Que Dieu et sa sainte mère vous entendent! dit madame d'Enambuc, debout à la porte de la galerie et tenant toujours son fils dans ses bras.

H y eut dix minutes d'attente cl d'angoisses

'ÎO MARIE d'eNAMBUC.

inexprimables. Le bruit lointain de la foudre se mêlait aux cris sauvages des peaux rouges, qui attaquaient la herse avec des efforts désespérés; de pâles éclairs illuminaient soudainement le ciel et faisaient apparaître au milieu des ténèbres cette multitude d'hommes nus , hurlant , et hideux comme des damnés. Le feu des assiégés ne se ralentissait pas; mais il faisait moins de mal aux assaillants, parce que les coups portaient dans une direction oblique. Deux fois pourtant M. de Loinviliiers s'avança et tira ses pistolets à bout portant sur ceux qui battaient la herse de leurs lourdes massues. La lampe suspendue dans le vestibule ne projetait qu'une demi-clarté dans le passage voùlé qui allait devenir un champ de bataille , et à travers les barreaux de la herse on distinguait à peine une masse confuse et mouvante qui se heurtait contre cet obstacle avec une horrible furie. Une foule de morts et de blessés gisaient au bas du perron, et des plaintes lamentables se mêlaient au cri de guerre des sauvages.

— Nous leur avons tué beaucoup de monde, dit le général à M. de Loinviliiers, qui, débouta l'entrée du passage, rechargeait ses armes; n'importe, il faut nous recommander à Uieu; car, s'il ne nous vient point de secours, c'en est fait de nous: la herse ne tiendra pas un quart d'heure de plus. — Nous défendrons le passage, réjjondil froidement Loinviliiers.

Comme il disait ces mots, des cris perçants retentirent 5ans la galerie, le docteur parut sur l'escalier les mains levées au ciel.

— Les peaux rouges, voilà les peaux rouges à l'escalade! cria-t-il; secours, miséricorde!

Le tumulte était si grand au dehors, qu'on s'entendait à peine ; pourtant le général comprit ce geste et cet accent de terreur : Loinvilliers! s'écria-t-il, entendez-vous là-haut?

Le comte s'élança et franchit l'escalier, ses pistolets à la main. Un silence effrayant avait succédé à ces cris de détresse ; le docteur Janson , adossé contre la rampe, montrait silencieusement de la main l'entrée de la galerie. Loinvilliers regarda autour de lui avec une sorte de frisson, et d'abord il devina plutôt qu'il ne vit ce qui se passait dans cette demi-obscurité, où tout était immobile et muet. C'était une étrange et horrible scène : les esclaves avaient fui à l'autre extrémité de la galerie et se pressaient dans l'angle le plus sombre comme un troupeau surpris par quelque bête fauve; madame d'Enambuc, seule et debout contre la muraille, couvrait son Ois de tout son corps et murmurait des prières inarticulées. A deux pas d'elle, devant une fenêtre dont la jalousie vacillait encore, un Caraïbe brandissait son redoutable couteau de guerre et jetait autour de lui un regard inquiet et farouche; aucun vêtement ne couvrait sa peau rougeàtre, ses cheveux étaient longs et mêlés comme une crinière; un ornement en forme de croissant reluisait sur sa large poitrine, et annonçait sa dignité de chef. Presque au même instant , un autre sauvage parut à la fenêtre et sauta dans la galerie; tous deux aperçurent alors madame d'Enambuc , et s'élançant vers elle, ils la saisirent par sa longue chevelure ; mais Loinvilliers était là.

— Marie! cria-t-il en parant le coup qui allait la frapper et qu'il reçut dans le bras, Marie, me voici!... Le pistolet qu'il tenait delà main droite lui échappa; mais il fit feu de l'autre à bout portant, et l'un des sauvages tomba. Alors commença un combat corps à corps où chaque coup portail, et qui ne dura pas deux minutes. Loinvilliers n'avait plus que son poignard , et tout son sang s'écoulait par une horrijjle blessure; mais il voyait madame d'Enambuc étendue devant lui comme privée de vie, et il combattait avec le courage aveugle d'un homme au désespoir. Il atteignit son ennemi et le renversa blessé à mort; puis, faisant un dernier effort, il releva les deux cadavres et les jeta par la fenêtre, sur la tête des sauvages qui escaladaient la muraille.

Cependant le docteur était accouru près de madame d'Enambuc, et il retrouvait, pour la secourir, la présence d'esprit, le sang-froid admirable de sa profession. Vingt sauvages auraient maintenant envahi la galerie, il aurait vu leurs redoutables massues levées sur lui, leurs flèches empoisonnées voler autour de sa tète , qu'il n'aurait pas changé de place. Penché sur Marie, l'œil fixe et attentif, le visage immobile, il écoutait le souffle irrégulier qui soulevait la poitrine découverte et ensanglantée de la jeune femme.

— Elle est morte! s'écria le comte en se jetant à gennux près de Marie , elle est morte ! — Non , grâce au Ciel! dit le docteur, je ne lui trouve d'autre blessure qu'une égralignure à l'épaule : c'est le saisissement qui lui a fait perdre connaissance; mais la voilà

MABIE D'kNAMBCC. 43

qui soupire ol revient... — Jésus , mon Dieu ! soyez béni! j'ai donc paré le coup! murmura Loinvilliers d'une voix affaiblie ; c'est moi qui vais mourir... Une belle fin... j'ai donné ma vie pour elle... Dites-le-lui quelquejour, Monsieur...

En achevant ces mots, il tomba sur le parquet, roide et comme mort.

Tandis que ceci se passait dans la galerie , la herse avait été brisée, et les peaux rouges tentaient de franchir le passage; mais on tirait sur eux par les meurtrières. Ils tombaient dès qu'ils étaient entrés, et pas un ne se relevait. On les aurait tous tués ainsi jusqu'au dernier, si l'on avait pu continuer le feu; mais les munitions allaient manquer, il n'y avait plus ni poudre ni balles.

Cependant le tambour battait dans les mornes, et une troupe d'habitants venait du côté de Saint-Pierre. Quand ils furent sur la hauteur qui domine la plage, ils firent une décharge dont le bruit, répété par les échos des mornes, fut entendu même de ceux qui étaient dans les casemates. Les Caraïbes, épouvantes, cherchèrent alors à s'enfuir, mais la haie et les énormes barreaux de la grille leur opposaient de tous côtés d'insurmontables obstacles. Ils essayèrent de regagner la rase campagne en passant par l'espèce de pont aérien sur lequel ils avaient passé pour descendre dans le jardin : quelques-uns à peine parvinrent à s'échapper ainsi. Quand les milices arrivèrent, elles massacrèrent le reste de ces malheureux sous les murs de l'habitation.

Une heure plus lard le jour se levait enfin, et l'on

44 MARIE d'eNAMBLC

commençait à se reconnaître au milieu de ces horribles débris. Les miliciens bivouaquaient dans le jardin , et les esclaves du grand atelier, leurs commandeurs en tête, creusaient des fossés le long de la plage et enterraient les morts. Une scène encore plus lugubre se passait dans l'inlérieur de l'habitation : le général était étendu sur son lit; les forces et l'animation qu'il avait retrouvées au moment du danger s'éteignaient rapidement en lui ; il avait consumé dans cette nuit d'angoisses les restes de sa vie; pâle, immobile, affaissé sur lui-même, il dormait d'un sommeil qui ressemblait à la mort. Marie était assise près de lui, et de temps en temps elle portail machinalement la main à sa poitrine légèrement blessée. Son regard fixe, sans larmes, presque sans expression, décelait cette morne fatigue qui succède aux émotions violentes et douloureuses. Le ducteur Janson, debout au chevet du malade, observait d'un regard sombre et attentif les progrès de cette agonie que son art ne pouvait même prolonger. Les gens de la maison se tenaient à dislance, silencieux et consternés.

Tout à coup le général se souleva par un brusque mouvement.

— 3Iarie! cria-t-il d'une voix brève et haletante. — Me voici ! répondit la jeune femme en se dressant épouvantée; me voici!

Le général tourna vers elle son regard terne et vitreux en répétant : 3Iarie ! ma chère Marie, venez là, que je vous voie ! et mon fils?

Palida lui présenta l'enfant dont il loucha la tête

MARIE d'eNAMBUC. ^l'â

Itlondc comme pour le bénir, puis il reprit : Où esl Loinvilliers?

— Il est là, dans la galerie, répondit le docteur. — Vous répondez de sa vie? dit le malade avec effort. — J'en réponds sur la mienne. — Qu'il vienne alors, qu'il vienne sur-le-champ , murmura le général en retombant affaissé.

Un moment après Loinvilliers s'avança soutenu par deux esclaves; il était d'une pâleur livide, mais son regard animé, vivant, annonçait que la mort s'était déjà retirée de lui. Le général lui fit signe d'avancer sa main, et la serrant dans la sienne, il dit d'une voix entrecoupée , mais distincte : Je n'ai plus

le temps de vous parler, Loinvilliers Le père du

Tertre va venir : il faut donner à Dieu seul ces derniers moments...

Marie cacha son visage sur l'oreiller avec un cri sourd; puis, se tournant vers le médecin, elle lui dit : Cela n'est pas possible ! on ne meurt pas ainsi I Il a encore plusieurs jours de vie! vous m'en avez répondu hier, docteur !

Le médecin se relira un peu en arrière du malade et baissa tristement la tête. Madame d'Enambuc se rassit; elle ne croyait pas que son mari fût près de mourir, et elle se mit à prier Dieu pour lui.

— Loinvilliers, reprit le général d'une voix haletante et si basse , que le comte , penché sur lui , put à peine l'entendre; Loinvilliers, vous savez ce que je

vous ai dit hier soir Je me fie à votre loyauté , à

votre courage Je vous laisse à ma place Vous

gouvernerez pendant la minorité de mon fils , con-

«b MARIE D ENAMBUC.

jointemenl avec sa mère... Vous lui conserverez mon héritage...

Il se tut, et faisant un dernier effort , il tourna les yeux vers Marie en ajoutant : Et quelque jour, Loinvilliers, vous épouserez ma veuve....

Le visage du comte devint encore plus pâle; il se pencha sur le lit avec une faible exclamation. Le général était retombé la tête renversée en arrière; sa main n'avait pas laissé aller celle du comte; ses souffrances semblaient s'apaiser : un souffle plus lent soulevait sa poitrine; ses traits avaient repris leur sérénité; on eût dit qu'il dormait.

Marie n'avait rien entendu; la fatigue émoussait toutes ses facultés; elle ne voyait plus que confusément ce qui se passait autour d'elle; ses inquiétudes affreuses, sa douleur même, s'éteignaient dans cet anéantissement complet du corps et de l'àrae. Loinvillicrs, debout en face d'elle, de l'autre côté du lit, la regardait d'un œil fixe, éperdu, et serrait dans ses deux mains la main du mourant avec une effroyable expression de joie.

Au bout de quelques minutes, le docteur, qui s'était retiré un peu à l'écart pour laisser toute liberté à ce dernier entretien , se rapprocha d'un air inquiet et écarta le rideau; dès qu'il eut jeté les yeux sur le général, il s'écria en prenant vivement le bras de Loin\illiers : Monsieur, il faut emmener madame d'Enambuc! Relevez-vous! retirez-vous! ne voyezvous pas que tout est fini ?

MARIE d'eNAMBLC. 47

Le soleil venait de disparaître derrière une iiarre de nu'agcs noirs et déchirés, dont les fantastiques découpures s'allongeaient comme des oraljres de geatits dans l'azur assombri du ciel, La limite extrême de l'horizon était marquée par une ligne d'un rouge endamme, présage certain d'un ouragan. Bien que l'air lut très-calme, la mer se brisait avec violence contre les murailles du fort S;iint-Pierre; on eût dit que quelque tempête sous-marine grondait dans les abîmes et soule\ait les flots. La plage était déserte, on n'entendait plus le chant monotone des esclaves employés aux travaux de la rade, ni la voix rauque des matelots, ni les cris joyeux des enfants qui, lorsque le temps était beau , venaient nager le soir dans les eaux tièdes et profondes, sans souci des requins dont les bandes voraces s'approchent parfois de ces parages. Quelques lumières brillaient au loin le long de la côte, semblables à des étoiles rouges au-dessus desquelles se levaient les étoiles plus pâles du ciel; tout était calme et muet, hors la mer, dont les vagues irritées battaient le rivage avec un bruit sinistre.

Madame d'Enambuc était accoudée à l'une des fenêtres du fort, et son regard errait a>ec une morne distraction sur l'horizon immense, éclairé par les

48 MARIK d'eNAMBDC.

mouranles lueurs du jour. Le doclcur Janson,(lel»oul derrière elle, avait l'air absorbé d'un homme qui songea la solution de quelque problème.

Les appartements du fort Saint -Pierre ctaienl meubles, comme l'habitation des Mornes, avec un luxe spleiidide et plein de contrastes. La salle d'audience, où était en ce moment madame d'Enambuc, n'offrait nulle recherche élégante dans sa décoration: tout y était d'un stjle simple, riche et sévère; aucune tenture ne cachait les murs, et il n'y avait point de vitres aux fenêtres devant lesquelles s'abaissaient des stores en salin blanc barioles de peintures chinoises; un tapis des Indes couvrait la table surchargée de lettres et de papiers comme celle d'un sccrclaire-d'Etat.Le portrait en pied du général, suspendu en face de la porte, était surmonte d'une espèce de dais; il avait pour pendant un trophée d'armes formé avec le casque, les gantelets et l'épéc du défunt, cl au-dessus duquel était deplojé le drapeau Qcurdelisc que son guidon portail dcNant lui les jours de combat. Les fenêtres de cette vaste salle s'ouvraient sur des fortifications dont la mer baignait le pied ; même par un lemps calme , on y entendait le bruit sourd cl incessant des vagues, et la vue attristée ne rencontrait d'autre horizon que l'espace infini où se confondaient le ciel et les flots.

Madame d'Enambuc quitta lenteraenl la fenêtre, et s'assit devant le portrait du général. Le docteur vint près d'elle , et lui prenant le bras, il appuya ses deux doigts sur le pouls, qui vibrait avec une violence inégale. Au bout d'un moment, Marie retira su

MAKIE d'eNAMBCC. 49

main en secouant faiblement la lêle; le docteur réfléchit un peu, puis il dit tout à coup : Vous êtes malade, je le vois bien. Madame; mais qu'avez-vous? je n'en sais rien. — Ce que j'ai , doclcur? réponditelle d'une voix brève; je souffre, je me consume, je me meurs! — Je le vois bien, répéta le médecin en la regardant en face; mais pourquoi? — Parce que j'ai sujji des épreuves au dessus des forces humaines, parce que j'ai tout perdu, parce que je suis ici loin de tous les miens, sans conseils, sans appui, et qu'une responsabilité terrible pèse sur moi.

Le docteur hocha la lêle, el, après un moment de silence, il dit avec une sorte d'hésitation : Le comte de Loinvilliers a votre confiance. — Non, docteur, non, répondit froidement madame d'Enambuc; et sans le souvenir du général, sans ses dernières volontés, que je respecte comme celles de Dieu même, le comte n'aurait jamais pris ici tant d'autorité : c'est un homme hautain , xindiailif, plein de sourdes passions; je me méfie de lui.— il vous est dévoué pourtant, dit le docteur en regardant fixement madame d'Enambuc; il vous est dévoué à la vie et à la mort : n'en avez-vous pas eu la preuve? — Il m'a sauvé la \'ni au péril de la sienne, repondit-elle sourdement; je m'en souviens. — Il y a eu hier un an que le général a passé de ce monde à une meilleure vie, reprit le docteur, et, depuis ce jour, le comte de Loinvilliers vous sert avec beaucoup de zèle et de dévouement; je ne puis comprendre. Madame, ce qui vous porte à douter de sa loyauté. Que craignez-vous donc de lui? — Son amour, répondit madame d'Enambuc. — Ah!

1)0 MAKIE u'ENAMBL'C.

murmura le docteur éloiiiic, il vous en a parlé déjà! — Non, répondit Marie en passant la main sur sa robe de taffetas noir, il n'a pas encore osé. — Mais votre deuil finit aujourd'hui, Madame, et, selon l'usage, toute votre maison l'a déjà quitté. — Je le porterai là encore longtemps, murmura madame d'Enambuc en serrant ses mains jointes contre son cœur, et en jetant un mélancolique regard sur le portrait du général. Hélas ! si celui que nous avons perdu existait encore, je n'éprouverais pas tant de troubles et de tourments! Je \ivais calme et heureuse prés de lui; l'affection sainte et dévouée que je lui portais avait éloigné de moi toute peine; et maintenant, mon Dieu, que je souffre!

Le docteur ne comprit rien à celte espèce de confidence qui s'échappait d'une àme dévorée par ses souvenirs et ses regrets; il pensa tout simplement que madame d'Enambuc était épouvantée de l'iiitluence que le comte avait su prendre dans les affaires, et des prétentions qu'il concevait peut-être. La position ne lui semblait pourtant ni fort embarrassante, ni fort périlleuse.

— Eh bien ! Madame, dit-il après réflexion, quand même le comte aurait conçu des espérances, quand même il oserait les manifester, pourquoi cette déclaration vous mettrait-elle dans un si grand souci? — Parce qu'alors il faudra lutter contre cet homme et choisir entre son amour ou sa haine. Allez, docteur, je le connais bien, il ne pardonnera pas un refus. — Vous êtes donc décidée à refuser? interrompit le médecin avec inquiétude. Ah! Madame, comprenez-

vous bien toutes les conséquences?... — Oui, car je sais tout ce qui se passe, répondit froidement madame d'Enanibuc; je sais que mon autorité a des ennemis qui l'attaquent sourdement et qui tâchent d'amener une révolte; je sais que M. de Loinvilliers se croit nécessaire pour contenir ces turbulences. C'est par ce motif qu'il s'est peu à peu entouré d'une milice à lui, de ce qu'on appelle sa garde espagnole : une poignée d'aventuriers! Il y a longtemps que je vois toutes ces menées. — Et pourtant vous n'avez pas pu les empêcher. A qui vous fier pour combattre l'influence du comte? — Quelqu'un viendra peutêtre! dit madame d'Enambuc en jetant un long regard du côté de la mer. — Ah! quelqu'un que vous attendez? dit le docteur étonné. — Quelqu'un que j'attends depuis longtemps, répondit Marie. Oui, docteur, il y a au monde un homme dont la loyauté, le dévouement, me sont bien connus, un homme dont toute la vie a été le plus noble exemple de courage et de fidélité. Je lui ai fait connaître ma position; et, s'il n'est pas mort, il viendra. — Dieu veuille que ce soit bientôt ! s'écria le docteur de plus en plus étonné.— Oui, il viendra, dit 3Iarie avec confiance. Puis, retombant tout à coup dans les craintes, les affreuses perplexités de celte longue attente, elle murmura avec un sombre abattement : Mais s'il était mort?

11 y eut un silence; puis le docteur reprit : Depuis longtemps j'avais deviné les sentiments de M. de Loinvilliers; il vous aime. Madame, il vous aime d'un amour emporté, jaloux. — Je l'ai compris à

îîS MARIE d'eNAMBUC.

l'espèce de haine qu'il a pour mon fils, dit amèrement madame d'Enambuc; pauvre enfant! ma tendresse pour lui irrite M. de J.oinvilliers. Cet amour ^ de mère, pur et saint comme celui que nous portons à Dieu, inspire à cet homme une sourde jalousie. Il se réjouit quand il songe à la douleur qui va me frapper. Hélas! le jour approche où il faudra me séparer de mon fils et l'envoyer en France. — L'expresse volonté du général fut qu'il serait élevé par les révérends pères oratoriens de Paris. — Cette volonté sera accomplie, docteur, dit madame d'Enambuc avec une douloureuse résignation. C'est la plus grande preuve que je puisse donner de ma soumission à celui à qui, durant sa vie, je n'ai jamais désobéi. Cher enfant! bientôt il traversera cette mer immense, je verrai d'ici disparaître la voile du vaisseau qui l'emmènera !

A ces mots, sa voix se brisa, et elle tourna son visage couvert de larmes vers la fenêtre au-dessous de laquelle on entendait battre les vagues.

— Ma science ne peut rien contre un mal causé par de telles peines, murmura le docteur découragé. Madame, tant que vous serez sous l'influence de toutes ces pensées, la lièvre ne vous quittera pas. Il faudrait pourtant tâcher de guérir. Je suis convaincu que le mouvement d'un voyage, l'air frais des montagnes, vous seraient salutaires. Vous seriez distraite d'ailleurs par l'aspect d'objets nouveaux, et vous laisseriez ici une partie de vos soucis. Il serait vraiment temps d'entreprendre la tournée que vous aviez projetée dans les différents quartiers de l'île. — J'y songe,

MARIE D HNAMBUC. »*

répondit Marie; vous m'accompagnerez, docteur. Je veux aller visiter nos nouvelles possessions à la pointe de Vauclain. — Ce voyage ne présente plus maintenant aucun danger, reprit le docteur après un moment de silence; piis un seul Caraïbe ne se montrera sur votre chemin; M. de Loinvilliers vous a délivrée à tout jamais de ces terrihles ennemis. — Il est vrai, dit madame d'Enarabuc d'une voix altérée, le comte a exercé contre ces malheureux de terribles représailles, il les a exterminés! Que de sang répandu, mon Dieu! Tous les jours, dans mes prières, je rue souviens de ces pauvres idolâtres que j'avais espéré voir un jour convertis à notre fui. — Ainsi vous partirez pour le Vauclain; vous partirez bientôt. Madame?

— Oui, bientôt, docteur, répondit-elle pensive, en retournant s'accouder à la fenêtre.

La nuit était venue, et le ciel, sombre comme la mer, se couvrait de nuages qui laissaient à peine entrevoir quelques étoiles. Les candélabres allumés dans les appartements du fort répandaient de vives clartés au milieu des ténèbres de cette nuit orageuse, et chaque fenêtre formait comme un grand cadre lumineux dont les rellets étiiicelaient dans l'écume blanche des vagues. Il n'y avait dans la vaste pièce qui précédait la salle d'audience qu'un esclave faisant fonction d'huissier; mais quelques dames et les officiers de la maison de madame d'Enarabuc jouaient aux cartes dans le premier salon en attendant le souper.

— Madame, dit respectueusement le médecin en

Si MAHIE d'eNAMBIC.

se rapprochant de Marie, sans doute on vous attend... — Encore un moment de solitude et de liberté, interrompit-elle d'une voix plaintive; depuis mon lever je suis entourée, obsédée... Helas! on a raison de m'appelcr la petite reine; je subis l'esclavage du Irùne. — Votre santé, Madame, peut servir quelquefois d'excuse pour vous dispenser de ces devoirs fatigants. — Oui, c'est vrai, docteur; je suis fatiguée; je souffre : d'ici à l'heure du souper je no verrai personne et ne m'occuperai d'aucurie affaire, c'est votre ordonnance, n'est-ce pas? — 31. le comte de Loinvilliers! cria l'esclave en poussant les deux battants de la porte. — Il est mon lieutcnant-general, et il a le droit d'entrer ici à toute heure, dit amèrement madame d'Enambuc; il faut le recevoir et l'écouler. Allez, docteur; dans un quart d'heure, je serai au salon.

Le bougeoir couvert d'un abat-jour que Pulida venait de poser sur la table ne répandait qu'une faible clarté qui se projetait tout entière sur les brillantes rosaces du tapis, et laissait dans une demi-obscurité le reste de la salle. Madame d'Enambuc s'était rassise; d'une main, elle fouillait avec distraction les papiers amoncelés sur la table; son autre main, serrée contre la poitrine, semblait chercher à étoutTer quelque pénible émotion. Son visage était calme pourtant, et elle répondit au salut de M. deLoinvilliers avec un sang-froid qui ne laissait deviner ni mécontentement, ni crainte, ni embarras. Le comte s'approcha avec cet air grave et impassible que l'habitude de contenir toutes ses impressions avait donné

MARIE d'eNAMBUC. HS

à sa physionomie. Au premier abord, madame d'Enamhuc put croire que celle fois encore elle évilerail l'explication qu'elle avait prévue, et que sou lieutenant-général n'avait à lui parler que des affaires de son gouvernement. Alors elle osa lever les yeux surcet liommedont elle redoutait également l'amour et la haine, et elle lui dit d'une voix faible :

— Eh Lien! Monsieur, que se passe-t-il aujourd'hui? Avez- vous des nouvelles de France? Signalel-on quelque navire? — Rien, Madame, répondit M. de Loinvilliers; la mer est fort grosse, tout annonce un mauvais temps, et aucun vaisseau n'oserait s'approcher de la cote. Ceux qui étaient au mouillage sont ailes se mettre à l'abri dans la baie du Fort-Royal. — C'est bien, Monsieur. J'espère que nous n'aurons cette nuit aucun sinistre ni sur mer, ni sur terre. Les habitants doivent avoir, comme les marins, pris leurs précautions contre l'ouragan. — Les colons sont en général d'une si grande insouciance, qu'il faut prendre pour eux les mesures de sùrelé. 11 y a le long de la côte quelques maisons exposées à la violence des eaux, où je pense qu'il ne serait pas prudent de dormir celte nuit; j'ai envoyé l'ordre d'en faire sortir tous les habitants et de leur aiuioncer qu'ils trouveraient ici un asile jusqu'à demain. — El les nègres, Monsieur? — Les nègres? Je ne me suis pas occupé d'eux; leurs maitres en feront ce qu'ils voudront. J'ai dû songer à la sùrelé des habitants, et non à la conservation de leurs propriétés. Votre sollicitude. Madame, ne doit pas s'étendre jusque-là; c'est à eux de mettre à couvert leurs marchandises et leurs escla-

56 MARIE D'eNAMBL'C.

ves, el de faire en sorle que la mer ne les balaye pas celle nuil dans les magasins. — Mais, Monsieur, où voulez-vous qu'ils cnvoionl leurs nègres? inlerrompit madame d'Enambuc; en rase campagne sans doule? C'esl la dernière marchandise qu'on songera à mellre à couvert, parce qu'elle n'a pas à redouler les mêmes avaries qu'une couffe de sucre ou une caisse d'indigo. Apres avoir travaillé par le mauvais temps, les nègres iront dormir sous les murailles du fort, sans abri contre le vent et la pluie? Je ne le veux pas. Le sort de ces malheureux devient plus rude de jour en jour. Je regarde comme un des devoirs de ma position de les proléger, de les secourir. Celte nuit. Monsieur, eux aussi trouveront ici un asile.

Celle commisération et celle humanité envers la race noire n'étaient point du tout dans les idées de M. de Loinvilliers, Né et élevé en Amérique, il avait les inflexibles préjugés des créoles, et un nègre était pour lui un animal domestique; il le voyait du même œil que son chien ou son cheval. Ci'tle fois pourtant il n'essaya pas de combattre les généreuses dispositions de madame d'Enambuc; et, prenant la plume pour écrire l'ordre qu'elle venait de donner, il lui dit seulement avec un sang-froid où perçait quelque ironie : Voire charité. Madame, s'étendra-t-elle jusqu'aux engagés? — Sans doute, répondit-elle vivement ; les malheureux ! ils sont encore plus à plaindre que les esclaves, bien qu'ils soient de race blanche comme nous!

Ceci était littéralement vrai. Ceux qu'aux Antilles on appelait engagés étaient de pauvres aventuriers

MAniK d'enambcc. 87

qui, n'ayant aucune ressource, payaient leur passage aux iles en aliénant trois années de leur liberté. La compagnie des Indes occidentales faisait activement ce monstrueux trafic, et les vaisseaux transportaient incessamment aux colonies des centaines de malheureux, attirés dans l'espoir de faire fortune après qu'ils seraient sortis de cet esclavage temporaire. Tant que durait leur engagement, ils étaient plus à plaindre que les noirs; le maître qui avait acheté trois années de leur vie les ménageait moins que ses esclaves; car il lui importait peu qu'au jour de leur émancipation leur sanlé fût entièrement ruinée, et qu'ils mourussent des suites de leurs souffrances. Le colon propriétaire n'avait nul compte à rendre des moyens qu'il employait pour contraindre ses engagés au travail et à l'obéissance; il leur infligeait les mêmes châtiments qu'à ses nègres; les paresseux et les rebelles passaient aux quatre piquets, et on ne leur épargnait pas le cachot; aussi la mortalité était-elle effrayante sur les habitations cultivées par les individus places dans cette condition mixte, plus dure et |»lus misérable que la servitude absolue. Cependant le préjugé mettait l'engagé bien au-dessus de l'esclave. Celui qui survivait aux effroyables épreuves de ces premières années faisait souvent une fortune rapide et parvenait à une bonne position sociale, tandis que le nègre affranchi ne pouvait jamais effacer son origine ni racheter la bassesse de sa première condition. Du reste, le sort des gens qui passaient aux iles était généralement à la merci du pouvoir le plus arbitraire. Tout homme qui, en débarquant, ne

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pouvait justifier de certains moyens d'exislonco était considéré comme engagé de droit et livré immédiatement à un maître. Cet elat de choses enfantait une foule d'iniquités épouvantables, auxquelles une législation spéciale ne porta remède qu'environ cinquante ans après l'établissement des premiers colons aux Antilles françaises.

Le comte de J.oinvilliers écrivit deux lignes, et agita d'une main impatiente la sonnette posée sur la table. Aussitôt la figure noire et muette d'un esclave parut à la porte. Le comte lui remit la lettre; puis, revenant vers Marie, il lui dit avec une espèce de sourire : Maintenant, Madame, vous voilà tranquille sur le sort de ceux que votre bonté protège; le sort de ces miseraliies vous a un moment inquiétée; c'est, en vérité, plus d'honni ur et de bonheur qu'ils ne méritent. Les engagés sont en général des gens de sac et (\>i corde, des bandits chargés de méfaits, qui, ne pouvant plus vivre en France sous peine de la hart, viennent s'abattre sur nos colonies. La plupart du temps on ne sait ce qu'ils sont ni d'où ils viennent; ils ont toujours mille contes à débiter sur leur origine, et pas un bon papier pour prouver ce qu'ils avancent. Heureusement on fait ici justice de ces vagabonds, et le fouet d'un commandeur les range mieux à l'ordre que le bâton d'un garde-chiourme. — Oui, Monsieur, repondit madame d'Enambuc avec une gravité triste, il faut que justice se fasse, mais justice pour tous. Dans certains cas, les engagés et même les esclaves peuvent recourir à mon autorité: je dois les défendre s'ils sont trop durement opprimes

par leurs maîtres, et je ne dénierai à aucun d'entre eux ma protection. — Jusqu'ici, 3Iadarae, pas un n'y a eu recours, dit rroidcmcnt le comte.

Madame d'Enambuc le regarda en face el répondit : Qui sait? je suis certaine que tous ceux qui ont recours à ma justice n'arrivent pas jusqu'à moi.

Le sourire qui errait sur les lèvres du comte s'effaça; d'un coup d'œil inquiet et rapide, il observa Marie : elle était sérieuse et triste; mais rien dans sa physionomie ne décelait une arrière-pensée, ni un ressentiment caché. L'espèce de crainte qui avait frappé Loinvilliers s'évanouit, et il répondit avec tranquillité : Toutes les demandes et réclamations écrites vous sont remises, Madame; vous dictez les réponses et les signez de votre main : en vérité, vous ne pouvez faire davantage, à moins toutefois d'aller comme le roi saint Louis, vous asseoir en plein champ sous un arbre pour écouter les plaintes de vos sujets, et rendre la justice. — Je le devrais peut-être, pour empêcher- les iniquités qui se commettent en mon nom, répIiqua-t-cUe d'un ton bref et en se levant

Loinvilliers tressaillit intérieurement, el, pour la seconde fois, il interrogea la physionomie de madame d'Enambuc avec une sorte d'anxiété.

— 3L le comte, reprit-elle avec l'air de calme tristesse qui lui était habituel , les affaires sont finies pour aujourd'hui, je vais passer au salon. — Un moment encore, je vous en supplie. Madame, répondit Loinvilliers d'une voix grave et a\ec une émotion qu'il ne put entièrement contenir; c'est pour moi |>ersonnellemcnt que je réclame celte audience.

Madame d'Enamhuc avait pâli légcretncnt cii eii- Icndanl ces paroles, mais le courage lui revint proraptement, et elle attendit de sang-froid celte explication qu'elle prévoyait et qu'elle redoutait depuis si longtemps.

— Achevez, Monsieur, répondit-elle d'une voix assurée et en se rasseyant en face du comte; je suis prête à vous entendre.

M. de Loinvilliers ne se faisait pas illusion sur les sentiments de Marie à son égard : il savait que cette femme pour laquelle il avait un amour violent, capable de tout, le voyait avec une sourde aversion; il savait qu'elle le redoutait, et que, pour se soustraire à son induence, elle avait appelé à son secours un autre homme qu'elle aimait peut-être; mais il savait aussi comment il s'était délivré de ce rival, et il comptait sur l'ascendant de sa position pour vaincre la résistance inexorable qu'il prévoyait.

— Madame, reprit-il en s'asseyant à côté de Marie, qui, froide, immobile et le regard baissé, semblait recueillie dans une morne attention, je suis venu ici ce soir pour vous déclarer des choses que de rigoureuses convenances me défendaient de vous dire un jour plus tôt. Dans la situation où se trouve mon âme, Dieu sait ce que m'a coûté cette année de silence! mais le gioment est enfui venu où je puis réclamer les droits que m'a légués celui dont toutes les volontés ont été sacrées pour vous. — Quels droits, Monsieur, et que voulez-vous dire? interrompit Marie avec u\\ étonnement plein d'effroi et un geste de doute ; Dieu m'est témoin que je n'ai fait aucune pro-

MABIË d'eNAMBLC. 61

messe. — Je le sais, Madame; aussi n'est-ce pas une parole donnée par vous que je viens réclamer : je siens vous dire ce qui s'est passe il y a un an, lorsque le gênerai me lit venir près de son lit de mort. A'ous rappelez-vous, Madame, celle chambre où l'on n'entendait que des pleurs et des sanglots, celte place où vous étiez assise, et où il me semble vous voir encore, pâle, delaillanle, les yeux fermes, immobile comme une morte?... Moi aussi, j'étais là, le général touchait à son dernier moment ; il me tendit la main, et il me dit : Loinviiliers, vous gouvernerez pendant la minorité de mon (ils, vous lui conserverez son héritage, et quelque jour vous épouserez ma veuve. — 31. le comte! s'écria madame d'Enambuc en se dressant et en se tournant avec véhémence vers le portrait du général; M. le comte. Dieu vous entend! — Dieu et celui dont voici l'image vénérée, répondit Loinviiliers en se tournant aussi vers le portrait, qui semblait abaisser sur eux son regard immobile. Aucun témoin n'a entendu ce que je viens d& vous dire; mais, sur xua foi de chrétien, sur mon hotmeur de gentilhomme, je jure que c'est la vérité : n'est-ce point assez pour que vous n'en doutiez plus. Madame? — Je vous crois , Monsieur, niurmura-t-elle d'une \o\\ éteinte et sans détourner du portrait de M. d'Enambuc son regard fixe et sans larmes ; je vous crois. Seigneur mon Dion, celui quj fut jii>le et sage entre tous s'est donc une fois trompé !

Loinviiliers devina ces derniers mots plutôt qu'il ne les entendit ; un sourire amer plissa ses lèvres, et ion œil étincela sous ses larges sourcils; pourtant il

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sut se contenir encore, et il dit avec calme : Tant que votre deuil a duré, Madame, j'ai dû me taire et ne vous l'aire cunnaitre mes sentiments et mes espérances que par mes actions. Vous avez pu cependant me comprendre, et voir le but auquel j'aspirais. — Oui, Monsieur, interrompit-elle sourdement; j'avais prévu que bientùt il faudrait choisir et voir en vous mon second mari ou mon ennemi mortel.

Loinvilliers lit un mouvement, puis il reprit avec le même sang-froid : Vous savez ma naissance et ma fortune, Madame; ni l'une ni l'autre ne sont au-dessous de l'honneur que j'amliitionne, et dont celui qui fut votre époux m'a juge digne; vous savez maintenant sa dernière volonté, et les droits qu'il m'a lègues : j'attends votre réponse. — A\ant de vous la faire coiuiaitre, j'ai besoin de me recueillir et de prier Dieu, dit Marie en se levant; demain. Monsieur, oui, demain, vous saurez ma resolution.

Ces derniers mots lurent prononces avec un accent qui devait laisser peu d'espoir à Loinvilliers; pourtant il ne témoigna ni dépit ni découragement, et ce fut d'un air de tranquille s.ilisfaclion qu'il offrit la main à madame d'Enambuc pour passer au salon où l'attendait sa petite cour.

Deux lioures plus tard, Marie rentrait dans sa chambre à coucher, appuvco au bras du docteur Jan-

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son, el sui\ic d'une douzaine d'esclaves qu'elle congédia aussitôt. Palida seule resta assise sur le seuil de la porte.

— Mon Dieu, que je soufîre ! dit madame d'Enambuc en se laissant aller sur le vaste fauteuil de bambou placé au pied de son lit ; il y a dans l'air comme une liumiditeljrùlante qui me pénètre et me donne Ja fièvre. — Une fièvre d'inquiétude et de chagrin, murmura le docteur en posant ses longs doigts osseux sur le bras de la jeune femme, qui renversa sa tête pâle sur le dossier du fauteuil.

Tout était silencieux dans les vastes appartements du fort; mais, au dehors, l'orage grondait avec une horrible furie, la mer se brisait avec un bruit rauquc et profond contre les murailles, et ses vagues ecumeuses formaient comme une nappe immense qui déroulait incessamment ses plis d'un blanc argenté au milieu des ténèbres de celte lugubre nuit.

.Madame d'Enambuc prêta un moment l'oreille à ce tumulte des éléments, et dit avec un long soupir : Heureusement, aucune créature humaine n'est en péril sur cette mer terrible; les pauvres gens qui ont leurs habitations sur la côte sont en sùreleici. Quand le beau temps reviendra, nous n'aurons aucun malheur irréparable à déplorer; mais que celte nuit \a me parailre longue, Jésus mon Dieu 1 je ne dormirai pas. — Essayez quelques gouttes de ceci, dit le bon docteur en offrant à madame d'Enambuc une tasse l)0sée près d'elle sur un plateau d'argent ; vous savez que cette potion calmante vous a procuré parfois un peu lie sommeil.

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Elle but quelques gorgées avec docilité; puis, repoussant la tasse, elle murmura : Je ne sais ce qui se passe en moi; j'ai comme le pressentiment de quelque malheur, mon esprit est trouble de mille chimères, le cœur me bat comme si j'étais près d'un grand danger... J'ai peur, docteur; je vous en supplie, restez près de moi. — Je ne \ous quitte pas, répondit-il avec une atfectucuse sollicitude; allons, Madame, reprenez courage, rappelez la fermeté de votre àme, vous en aurez besoin dans les circonstances difficiles où vous vous trouvez; c'est aux dangers réels et présents qui vous menacent, qu'il faut songer. J'ai pris sur moi de faire avertir le père du Tertre; il va venir; vous avez toute confiance en lui. — Oui, c'est un homme pieux et plein de lumières; ses exhortations m'ont souvent consolée; il connaît les peines secrètes et profondes de mon àme; il m'aidera à sortir de ces perplexités, de ces anxiétés cruelles. Ses paroles rassureront ma conscience et me donne- ' ront la force et l'espoir en Dieu qui sont près de me manquer; soyez tous deux mes conseillers. Montrezmoi la justice, la vérité, mon devoir, car ma tète se perd, et je doute de moi-même.

Le docteur serra silencieusement la main que lui tendait madame d'Enambuc. La jeune femme se souleva lentement, et fit le tour de la chambre d'un pas faible et inégal. L'agitation de son esprit lui donnait ce besoin de mouvement auquel ses forces suffisaient h peine. En passant devant un miroir, elle s'arrêta et dit avec un faible sourire : Jésus! j'ai l'air d'une morte.

MAHIE d'eNAMBI'C. ()0

En effel, elle n'etail plus cette belle Marie si brillante naguère de vie et de iVaichcur. L'expression radieuse et sereine de sa physionomie était effacée par une sombre langueur; une blancheur uniforme avait éteint ses joues où remontait par moment un fugitif incarnat; son regard seul avait encore toute sa puissance, il éclatait encore plus doux, plus fier, plus pénétrant sous ses longues paupières brunes. Tout à coup Marie tourna la tète vers la fenêtre avec une sorte de tressaillement.

— Docteur, avez-vous entendu? dit-elle, la sentinelle a crié qui vive dans la grande cour. — C'est sans doute en voyant venir le père du Tertre qui se rend ici, répondit le médecin. — Comment le père du Tertre n'a- 1- il pas préfère passer par les salles basses? objecta madame d'Enambuc; il fait mauvais traverser la cour avec un temps pareil.

A ces mots, elle s'approcha de la fenêtre et regarda dehors. La pluie toniloait à torrents d'un ciel sombre et déchiré par de rares éclairs; une lanterne accrochée devant la porte projetait sa lueur sur la sentinelle qui parcourait d'un pas égal l'espace assigne à sa faction. Une obscurité complète régnait dans la vaste cour qui séparait la chapelle des appartements du fort; mais, au fond de ces ténèbres, brillait une lueur rougeàtre dont le reflet éclairait en plein une porte cintrée.

— Il y a du monde dans la chapelle, dit madame d'Enambuc avec étonnement ; on vient d'en ouvrir la porte, et j'y vois de la lumière.

Elle regarda encore, le front appuyé à la fenêtre

66 MARIE D'eNAMBIC.

dont le châssis était garni de larges plaques d'écaille transparente.

— Il est minuit, dit le médecin; c'est l'heure à laquelle le père du Tertre se lève pour dire les matines; peut-être a-t-il voulu cette nuil faire ses dévotions dans la chapelle.

Comme il achevait ces mots, la porte s'ouvrit loutà-fait, et un homme s'arrêta sur le seuil; sa haute taille se découpa comme une noire silhouette sur un fond lumineux, et il resta là une minute, le hras appuyé contre le chambranle de pierre, dans l'attitude d'une pénible fatigue.

— Oh ! mon Dieu, murmura Marie en frissonnimt, cette ombre ressemble à quelqu'un! je reconnais sa taille, sa chevelure... Est-ce Maubray, mon Dieu?

En ce moment, la porte de la chapelle se referma, tout disparut, et le regard éperdu de Marie resta plongé dans les ténèbres.

— Voici Sa Révérence, dit le médecin en prenant doucement le bras de madame d'Enambuc pour la ramener à sa place.

Le père du Tertre entra. C'était un vieux moine jacobin d'un esprit droit, ferme et plein d'expérience. Depuis dix ans, il était missionnaire dans les colonies, et il avait acquis, dans ces difficiles fonctions, une haute réputation et beaucoup d'influence.

— Mon père, dit madame d'Enambuc d'une voix fort émue et en allant au-devant de lui , savez-vous qu'il y a du monde dans la chapelle? — Je le sais, Madame, répondit-il en souriant; vous avez donne, pour celte nuit, l'hospitalité à tant de gens, qu'on ne

savai! plus où les loger. Les magasins, les salles basses, étaient encombres, car on a apporté ici beaucoup de marchandises. Quand les colons et leurs denrées ont été à l'abri, il ne s'est plus trouvé de place pour les esclaves ni pour les engagés. Alors j'ai pris sur moi de conseiller à votre capitaine des gardes d'envoyer les noirs coucher à l'écurie avec les chevaux , et j'ai emmené les blancs dans la chapelle, d'où j'ai retiré le très-saint sacrement; elle sera leur dortoir pour cette nuit : n'est-il pas juste que ceux qui sont sans abri aillent dormir dans la maison de Dieu? — Ce sont les engagés qui passent la nuit là-bas? murmura madame d'Enambuc, dont le visage redevint calme et qui sentit subitement s'apaiser les battements de son cœur; c'était une vision. Hélas! cette image est sans cesse devant mes yeux!

Il y eut un moment de silence; puis madame d'Fnambuc reprit : Mon père, j'ai besoin de vos conseils; vous m'avez soutenue et guidée dans les moments les plus pénibles de ma vie; aidez-moi dans cette nou\elle épreuve. Mon père, ce que j'avais craint est arrivé.

Alors elle raconta son entrevue avec le comte de Loinvilliers, et les propositions de înariage auxquelles, le lendemain, elle était déterminée à répondre par un refus.

— Mon père, dit-elle en finissant, je suis convaincue que iM. de Loinvilliers a dit la vérité; mais ma conscience ne me fait pas un devoir d'obéir à cette dernière et terrible volonté... Celui qui est au ciel et qui voit le fond de mon âme ne me condam-

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nora pas. — Ma fille, répuiidit le père du Terlre d'une voix grave et triste, ceci n'est point un cas de conscience; devant Dieu, vous êtes liljre; mais le comte de Liiinvilliers soumettra voire volonté par la loi du plus fort. Il sait bien comment vous contraindre à ce mariage. Vous ne connaissez pas entièrement ce qui se passe ici et le péril où vous êtes. Il y a un parti contre vous dans la colonie, un parti redoutable, composé des petites gens, qui partout sont les plus nombreux et les plus remuants. Qu'importe que les capitaines de paroisse vous soient dévoues, si leurs milices sont prêles à se révolter contre votre autorité? Tous ces mutins redoutent le comte de Loinvilliers et ceux qu'ils appellent sa garde espagnole. Ils redoulciit aussi beaucoup le baron de Loinvilliers de Poincy , gouverneur de Saint-Christophe, qui pourrait, au besoin, envoyer à son neveu une ou deux barques armées en guerre pour les réduire, ("est ce qui a arrêté jusqu'ici toute tentative de sédition; on se souvient de la manière dont le comte vous a vengée des peaux rouges, et l'on est convaincu qu'il ne pardonnerait pas plus h des chrétiens qu'a des idolâtres. Mais le jour où il cesserait d'être votre lieutenant général , le jour où il se retirerait de votre service, ce jour-là, Madame, vous verriez votre autorité méconnue, attaquée ouvertement, et peut-être seriez- vous forcée de résigner vos pouvoirs...

— Jamais, mon père, jamais, interrompit-elle avec véhémence, nulle force humaine ne saurait me contraindre h abandonner les droits de mon fils. Je ne

MARIE d'eNAMBCC. 69

quitterai pas ma place, tant que le roi laissera entre mes mains ce pouvoir dont les soucis me tuent. — ^ladame, dit le médecin, vous m'avez manifesté tantôt un espoir : si vous- pouviez opposer quelqu'un à M. de Loinvilliers, si vous vous aidiez d'un homme ferme, courageux, habile comme lui, il y aurait moyen de le réduire. — Oui, si Maubray venait! murmura madame d'Enambuc avec un accent indicible (le découragement, de douleur, d'ardente impatience ; mais il n'arrive pas.

Apparemment le père du Tertre savait tout ce qtic l'âme de Marie renfermait d'incertitudes, de frayeurs, d'inutiles espérances, car il lui répondit en secouant tristement la tête : Il n'y a plus d'espoir maintenant. Depuis six mois, parti de Saint-Domingue pour venir ici sur un bâtiment dont on n'a plus eu de nouvelles, il faut prier Dieu pour le repos de sonàrae.

Madame d'Enambuc frissonna; ce mot la frappait subitement d'une afl'reuse certitude,

— Oui, dit-elle en baissant la tête comme pour se soumettre à la volonté de Dieu, tout est fini.

Le moine recommença alors à lui représenter le péril de sa situation et les avantages immenses de son mariage avec le comte de Loinvilliers. Le médecin se joignit au confesseur, et tous deux, pénétrés des mêmes craintes, donnèrent les mêmes conseils. La malheureuse femme résista longtemps; enfin, cpou- \antee, vaincue, elle promit de ne pas éloigner le comte par un refus définitif, et même de lui laisser «les espérances. Ses conseillers ne la quittèrent que bien avant dans h» nuit. En sortant , le moine dit au

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docteur Janson : Btl'iii soit Dieu, qui nous a inspiré les paroles qui pouvaient convaincre Madame! La détermination qu'elle vient de prendre sauve l'héritage de son fils et assure la tranquillité de la colonie. — Oui , mon père ; mais peut-être lui coùtera-t-elle la vie, répondit le médecin.

Vers le matin, le vent tomba subitement, les nuages amoncelés se déchirèrent et laissèrent voir la face radieuse du soleil levant. Bientôt le ciel montra son azur limpide, nul souffle ne troubla les airs; mais la mer sombre et irritée brisait encore ses montagnes d'eau contre la grève. Les habitations avaient peu souffert dans l'intérieur des terres : les champs de cannes verdoyaient encore, les bouquets de bananiers dressaient toujours leurs longues feuilles d'un vert glauque sur le toit de paille des cases à nègres ; mais la violence des eaux avait couvert la côte de débris.

Dès que le jour parut, un certain tumulte annonça le départ de ceux qui avaient trouve un abri dans le fort. Madame d'Enambuc sommeillait accablée, pourtant elle entendit ce bruit confus de pas et de voix.

— Palida, dit-elle en se soulevant; Palida I L'esclave se dressa au pied du lit.

— Ecoute, reprit madame d'Enambuc, voilà les nègres et les engagés qui s'en vont; je veux faire une aumône à ces pauvres gens; donne -moi ma bourse.

Palida apporta un petit sac en velours noir dans lequel il y avait une poignée d'écus.

MAIUE d'ENAMBCC. 71

— Donrio-lour luul, dit madame d'Enamhuc; ils se le parUigeroiil; je ne veux pas compter l'argent des pauvres.

Palida entr'ouvrit la fenôlre, et, avanr<jnt sa tête brune, elle cria en jetant la bourse dans la cour : Voici de la part de 31adame pour les esclaves et les engagés; partage égal. Et se retirant aussitôt, elle referma la fenêtre sans prendre garde à ceux qui ramassaient cette grosse aumône.

— Vive la petite reine ! crièrent plusieurs voix dans la cour. Puis quelques coups de fouet claquèrent en l'air, et tout rentra dans l'ordre et le silence.

A l'heure de la messe, madame d'Enambuc se leva pour se rendre à la chapelle. Selon l'usage, elle était accompagnée de la plupart des gens de sa maison. En entrant, elle trouva près de la porte M. de Loinvilliers, qui la salua silencieusement, lui présenta l'eau bénite, et la conduisit à sa place. La chapelle du fort Saint-Pierre était décorée avec une simplicité digne des [)remiers temps du christianisme. On n'y vojaitni tableaux, ni dorures, ni sculptures précieuses, mais on y mettait chaque jour en profusion des Ileurs et du feuillage, les plus beaux dons de la terre. Des branches d'oranger, de vertes palmes, ornaient l'autel à la droite duquel était le prie-Dieu de madame d'Enambuc. La fenêtre, étroite et recouverte d'un ample rideau de mousseline, ne laissait pénétrer qu'un raycm de soleil dont le reflet, en tombant sur les murs d'une blancheur vive, répandait ime douce et tranquille lumière. Celte humble église était merveilleusement disposée pour la prière et la médita-

72 MARIE d'eNAMBCC.

tion. Séparée des autres constructions par une vaste cour, elle s'élevait isolée sur le rempart et dominait la mer, dont le murmure éternel retentissait sous sa voûte.

Madame d'Enambuc s'agenouilla, le front baissé, sur l'appui du prie-Dieu. Le comte de Loinvilliers, debout derrière elle, la contemplait avec un avide bonheur. Elle cachait son visage sur son livre d'heures; il ne voyait que son cou frêle et blanc , et sa longue chevelure, dont les boucles dorées s'échappaient d'un reseau de soie noire. Mais il devinait les larmes qu'elle répandait, et son cœur tressaillait d'une cruelle joie, car il comprenait qu'elle s'était soumise et qu'elle pleurait sur elle-même. Son inflexible amour, son implacable jalousie , triomphaient et il songeait sans remords à l'espèce de violence qui allait lui livrer cette femme dont le cœur fermé pour lui appartenait peut-être à un autre.

Madame d'Enambuc s'était soumise en effet, car le secret et dernier espoir qui l'avait jusque-là soutenue s'était évanoui. La veille encore elle attendait, il y avait dans son âme une lueur de confiance et de courage; mais tout à coup cette lueur s'était éteinte. Jlaintenant tout était fini ; elle pleurait la mort de Maubray , et elle écoutait en frissonnant le bruit rauque de la mer, dont les profonds abîmes l'avaient sans doute englouti. Le père du Tertre était à l'autel ; les assistants suivaient la messe avec un silencieux recueillement ; le docteur Janson lui-même, les deux ;;enoux en terre, priait sans distraction. Marie resta [iroslernée pendant toute la messe ; au dernier évan-

MARIE DENAMHLC. 10

gile, elle se releva, et, dans ce raouvemenl, sou regard se tourna machinalement versla muraille blanche sur laquelle ressortaienl de giandes lettres récemment tracées a\ec un charbon. Ces lettres formaient un mot presque illisible, mais que Marie devina; car son livre d'heures s'échappa de ses mains, et elle retomba à genoux, tremblante, éperdue, le cœur saisi d'étonnement, de doute et presque d'ofïroi : c'était le nom de Maultray qu'elle venait de lire sur la muraille. Ses regards demeurèrent fixes sur ces lettres inégales et qu'une main mal assurée semblait avoir écrites dans l'obscurité. Comment ce nom, ignoré de tous ceux qui vivaient iiutour d'elle, se trouvait-il écrit là? Pourquoi ra\ait-on mis sous ses yeux en un pareil moment ? Etait-ce un avertissement, un reproche ? Son esprit se perdait en conjectures. Elle eut sur-lechamp la pensée qu'un des engages pouvait seul avoir écrit ce mot dont la vue remplissait son à:ne de perplexité, de soudaines espérances et de mortelles craintes. Mais pourquoi ce mystère? Pourquoi, si le sort de Maubray était connu de l'un de ces malheureux, n'en avait-elle pas été instruite? Comment n'avail-on pas essayé de pénétrer jusqu'à elle pour le lui apprendre?

Tandis que Marie, immobile et perdue dans ses émotions et ses pensées, demeurait à genoux, le visage tourné vers la muraille, M. de Loinvilliers, pâle et agite, regardait du même côté avec une singulière expression d'étonnement et de rage. Lui aussi avait lu ce nom. Un moment après, il sortit ; la messe était finie. Madame d'Eiiambuc resta encore nu quart

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d'heure dans la chapelle pour se recueillir el songer aux mo\eiis d'apprendre la vérité, de savoir par quel inconcevable hasard ce nom, toujours présent à sa pensée, s'était tout à coup trouve sous ses yeux. Quand elle se retira avec sa suite, elle trouva dehors M. de Loinvillicrs; il était entoure d'une partie de ses gens et leur parlait de ce ton bref et impérieux qui faisait trembler tout le monde.

— Ricio, dit-il en s'adressant à une espèce de géant aslurien que ses camarades avaient surnomme saint Christophe , -a-t'en sur-le-champ chez tous les habitants dont les engagés ont passe la nuit dans la chapelle, et commande-leur de ma part d'en\oyer ici tous ces drôles. Il faut que je sache q.iel est celui qui a osé charbonncr son nom de païen sur le ii.ur d'un lieu consacre. Par mon baptême 1 je promets de lui faire faire amende honorable. — .Monsieur, dit madame d'Eiiambuc en s'avançant , je veux interroger moi-même ces malheureux. — On va les amener en votre présence, répondit tranquillement le comte ; n'avez-vous point. Madame, d'autres ordres à me donner? — Dans un moment, Monsieur; suivezmoi, dit-elle préoccupée d'une \ague défiance, et craignant que Loinvillicrs ne piil interroger avant elle les engages.

11 lui offrit la main et la reconduisit dans ses appartements sans témoigner le moindre embarras, ni la moindre inquiétude; pourtant ses jeux se tournaient souvent vers la porte, et deux ou trois fois il alla se mcltro à la fenêtre qui donnait sur la grande cour. -Madame d'Enambuc, faible, oppressée, le Iront

MARIE d'eNAMBUC. TÔ

appuyé sur sa main, était assise dans la salle d'audience ; elle attendit , dans une cruelle anxiété , l'espèce de révélation qui allait sans doute l'éclairer sur le sort de 31aubray. Sa préoccupation était si profonde, qu'elle ouldiait jusqu'à la présence du comte, qui, sombre et agile, se promenait lentement dans la salle sans dire une parole.

Au bout d'une heure environ , les engagés arrivèrent conduits par Ricio. En entrant, l'Aslurien échangea un rapide regard avec son maitre et hocha la têle d'un air signiticatif. i e signe, le comte sourit légèrement , le sang rellua vers ses joues , il sembla respirer plus librement, et son regard fauve tomba sur madame d'Enambuc avec l'expressioti d'une sourde joie. F^es engagés étaient restés interdits et tremblants près de la porte. Ces pauvres gens étaient hases, brûles par le soleil, à peine vêtus. Leur aspect avait quelque chose de plus triste et de plus misérable que celui des nègres; on lisait sur leur physionomie des souffrances morales plus profondes que celles des esclaves. Jladame d'Enambuc jeta sur eux un coup d'œil prompt et trouble ; tous ces visages lui étaient inconnus. Alors ellere\int subitement de l'espèce de doute et d'espérance qui faisait battre son cœur avec violence, et elle murmura: Quelle folle pensée!... c'était impossible!... — Approchez tous, dit rudement le comte.

Les engagés s'avancèrent intimidés et tremblants. Leurs regards se tournaient vers madame d'Enambuc avec une expression craintive et suppliante. Ii:> a\aient peur, car ils ignoraient de quoi on les accu-

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sait, el ils savaient de quels châtiments on puiHSsail les plus légères fautes. La première parole de la petite reine les rassura.

— 3Ics amis , dit-elle d'une voix douce, l'un d'entre vous a péché contre Dieu en écrivant un nom profane dans un endroit consacré. Je vous ai fait venir pour que vous me déclariez quel est le coupable. Je promets d'avance de lui pardonner : il ne subira d'autre châtiment que la pénitence imposée par Sa Révérence le père du Tertre. Voyons, que celui qui est en faute se dénonce lui-même pour me donner une preuve de son repentir.

Les engagés se regardèrent entre eux d'un air surpris; personne ne répondit.

— Eh bien ! reprit madame d'Enambuc avec la même douceur, vous vous taisez? J'ai pourtant promis un entier pardon. Allons, que le coupable se déclare !

Tous gardaient le silence et s'excusaient par des gestes négatifs. Enfin l'un d'eux s'avança , et se jetant aux genoux de madame d'Enambuc, il lui dit d'un accent humble et contrit : Pardonnez-nous, Madame, pardonnez-nous; mais, en vérité, il est impossible que nous soyons en faute cette fois : pas un d'entre nous ne sait lire son nom , et encore moins l'écrire... — Personne d'entre vous n'a donc écrit le nom de Maubray sur le mur de la chapelle? interrompit madame d'Enambuc d'une voix altérée. — Personne, sur mon baptême et sur mon salut!

A celte déclaration, simple et précise, Marie baissa la tète d'un air décourage el lit signe aux engages de

se retirer. Au moment où ils sortaient, celui qui avait pris la parole se ravisa et dit à l'un de ses compagnons : Dieu me pardonne ! j'ai peut-être trompé sans le vouloir la petite reine. Il y avait cette nuit avec nous un compagnon dont nous ne pouvons pas repondre : c'est ce grand matelot que le capitaine Baillardet a amené de Saint-Christophe, im sournois qui n'a pas ouvert la bouche. Avant l'aube, il était à se promener dans la grande cour, comme s'il avait fait le plus beau temps du monde... — Marche! cria Ricio en poussant l'engagé avec le bois de sa pique; marche ! ou , par le sang de Dieu ! je te laisse en chemin avec un pouce de lame sous la peau.

Loinvilliers était resté près de madame d'Enanibuc ; elle réfléchit un moment, puis elle dit avec la tenace obstination d'une espérance déçue et d'une ardente perplexité : La chapelle est ouserle dès le matin; sans doute quelque étranger y sera entré et aura écrit ce nom ; nous le découvrirons ; je saurai enfin la vérité. — Il y a des hasards inexplicables, répliqua froidement le comte.

Marie secoua la tète et ne répondit pas.

— En xérite, Madame, reprit Loinvilliers, un fait aussi insignifiant ne devrait pas vous préoccuper ainsi. Que vous importe ce nom? C'est sans doute celui de quelque pauvre diable qui l'aura mis sur le mur de la chapelle en manière iVex-roto. Puisque vous ne voulez pas le faire châtier, il est inutile , ce me semble, de chercher à le découvrir.

Marie regarda le comte avec inquiétude ; il lui semblait qu'une cruelle ironie perçait dans ses paroles ,

dans sa physionomie surtout; mais il ajouta aussitôt d'un ton calme et dégagé qui la rassura : En ceci pourtant, comme en toutes choses , vous serez obéie, Madame; si vous le voulez, nous ferons comparaître ici tous les gens capables de signer leur nom. Le nombre n'en sera pas bien considérable, vos sujets étant en général fort peu lettrés. — Vous raillez, Monsieur, interrompit -elle avec une fierté pleine d'amertume.— A Dieu ne plaise, Madame! réponditil d'un ton plus grave; au fond de l'âme, je suis préoccupé comme vous, mais c'est pour de plus grands intérêts : après notre entrelien d'hier soir, il vous reste quelque chose à me dire. — M. le comte , dit Marie en mettant la main à son front pâle et brûlant, j'y ai songé toute la nuit, j'ai prié Dieu, et pourtant... Non , je ne puis rien vous dire. Il me faut encore un peu de temps... — J'attendrai, Madame, dit Loinvilliers d'un air plein de contiance et de tranquillité.

A ces mots, il la salua et sortit. Madame d'Enambuc passa le reste du jour dans de cruelles alternatives; toutes les investigations qu'elle ordonna n'aboutirent à rien , et elle finit par dire comme M. de Loinvilliers qu'il y a des hasards inexplicables. Le même soir, la nouvelle se repandit qu'un engagé avait donné deux coups de couteau à son maître; l'événement était arrivé au quartier du Prêcheur. Ce fut le comte qui l'annonça à madame d'Enambuc.

— Ce matin , dit-il , un brave marin , appelé Baillardet, a été blessé par un de ses hommes, un engagé qu'il avait amené de Saint-Christophe. Ce crime ne

MARIE u'ENAMBCC. 79

peut pas rosier impuni, il faudra faire un exemple. — Une comlamnalion à mort! interrompit Marie consternée; ce sera la première fois depuis que je commande ici... — Il faut que justice se fasse : celui

qui tue doit être tué — Ce maUieureux n'a pas

accompli le crime; vous parlez de blessures... — Oui; mais il s'agit d'un engagé qui a levé la main contre son n;aitre. N'eùl-il fait que le toucher, c'est assez pour qu'il soit pendu. Cet exemple est nécessaire au maintien de l'ordre sur les liaUitations, à la tranquillité de la colonie , à notre propre sûreté. Les esclaves et les engagés tremblent devant les blancs libres auxquels ils appartiennent; mais ils sont cinquante contre un. Que deviendrions-nous, Madame, si quelque jour ils n'étaient plus retenus par la terreur des châtiments? — Oui, je sais qu'il ne doit y avoir ni miséricorde ni pardon pour le coupable, repondit madame d'Enambuc avec une triste conviction; mais je ne mettrai pas mon nom au bas de sa sentence de mort : c'est vous, Monsieur, qui la signerez comme mon lieutenant-général. Dès demain, je pars pour le Vauclain. Que justice se fasse! je reviendrai quand tout sera fini.

A celle époque, l'intérieur de l'ile n'était peuplé que de quelques colons dont les habitations , sépa-

80 MARIE D'eNAMBCC.

rées les unes tles autres par des bois inexlricalilcs. par de profondes %alk'es , formaient de rares stations à travers ce pays perdu. A mesure qu'on s'éloignait de la côte occidentale, ces solitudes prenaient un aspect plus âpre; on n'y retrouvait aucune trace du passage des hommes, aucun vestige de travail humain; c'était la pompe stérile et magnifique des déserts dans toute sa sauvage beauté.

Madame d'Enambuc partit avec une suite nombreuse pour la pointe du Yauclain. Elle allait en litière , portée par douze vigoureux nègres qui se relayaient d'heure en heure. Le docteur Janson et Sa Révérence le père du Tertre chevauchaient à ses côtés sur de pacifiques mules; ses femmes suivaient à cheval , et après ces noires amazones , venaient à pied une trentaine d'esclaves chargés de bagage. Une compagnie des gardes escortait la caravane le mousquet au bras , et deux guides couraient en avant. Marie, à déni couchée sous les rideaux de sa litière avec son bel enfant sur ses genoux, ressemblait véritablement à une de ces indolentes souveraines que les peuples de l'Inde voient passer de loin prosternés dans la poussière; elle était triste, languissante et belle comme les esclaves couronnées des sultans. Les noirs, accourus sur son passage, criaient : Vive la petite reine! Partout les milices des paroisses étaient sous les armes. Les colons dont elle traversait les possessions venaient lui offrir des présents et la complimenter. Mais, le second jour de son voyage, elle se trouva dans les solitudes jadis habitées par les peaux rouges et que nul visage blanc n'avait jamais

MARIE d'eNAMBL'C. 81

traversées. La caravane défila lentement au milieu de ces vastes savannes, de ces bois où il n'y avait d'autre chemin que le lit desséché des torrents. La nuit, il fallut dresser un ajoupa, et madame d'Enambuc dormit avec son fils sous un toit de feuilles de balisier, plante sur quatre piquets. Ainsi que l'avait prévu le docteur, le mouvement du vovage la ranima , et l'aspect de cette nature calme et riante reposa son àme. La morne douleur, l'abattement profond où elle était tombée, se changèrent en une tranquille mélancolie. Elle oublia les soucis du présent, les inquiétudes mortelles de l'avenir; un vague espoir la releva, elle se sentit un moment revivre.

Le soleil couchant ne jetait plus que d'incertaines lueurs derrière les mornes, lorsque la caravane arriva sur les eminences qui dominent la pointe du Vauclain. Nulle parole ne peut décrire les admirables beautés du paysage qui s'offrit alors aux regards de madame d'Enambuc. A travers le doux crépuscule qui voilait la terre et le ciel, elle vit à ses jtieds des savannes dont la fraîche verdure lui rappela les prairies de notre France, de grands arcs de feuillage formés par une forêt de palmiers ; puis, au delà, l'Océan, l'Océan immense, qui brisait sur les récifs ses vagues sombres et frangées d'écume. Des parfums ravissants s'exhalaient de cette terre féconde; un air plus frais et plus vif agitait les profondes ramées où gazouillaient encore les oiseaux.

— Nous voici dans la terre promise, s'écria le père (lu Tertre saisi d'une réminiscence biblique; nous \(iici dans la vallée d'Ebron! — Il n'y manque rien

82 MAKIE d'ENAMBUC.

que les troupeaux et les patriarches, murmura le médecin , et les nègres qui travaillent là -bas ne ressemblent guère à un peuple pasteur.

En effet, une cinquantaine d'esclaves courbés au milieu d'un champ de cannes et frappant la terre eu mesure, sous les ordres de leur commandeur, ne rappelaient nullement les paisibles bergers de Jacob. Sur la lisière du terrain qu'ils exploitaient, s'élevait une grande case couverte de feuilles de latanier et ombragée par un bouquet d'orangers. C'était la nouvelle habitation élevée sur l'emplacement où se trouvait naguère le carbet des peaux rouges.

Une espèce de village commençait à se former à l'cntour, et l'on allait y bâtir une petite église. Madame d'Enambuc fut reçue par le géreur, qui ne put lui présenter les clefs de son habitation , attendu qu'il n'y avait pas même de serrures. Il y eut un moment de tumulte et de confusion ; les travaux cessèrent; tout le monde accourut pour voir la petite reine. Les misérables noirs se pressaient à la porte d'un air timide et curieux, en frappant des mains avec des acclamations de joie. Ces témoignages touchèrent 31arie jusqu'au fond de ràme;pourla première fois depuis longtemps, elle ressentit un mouvement de douce satisfaction : le sort de ces malheureux dépendait d'elle seule, elle pouvait les soulager. Sur-le-champ elle donna des ordres qui furent proclamés par le gereur et qui jetèrent les esclaves dans des transports de joie. Deux heures plus tard , Marie était dans la galerie qui devait lui servir de chambre à coucher. Ses femmes venaient de se reli-

siARiE d'e.naubuc. 83

rer; Palida seule veillait debout près d'une fenêtre. La lune se levait brillante et sereine surles savannes; la brise frémissait dans le feuillage sonore des palmiers, et par moments, on entendait au loin un bruit sourd et cadence; c'était celui du tam-tam: les esclaves dansaient sur le sable du rivage, aux paisibles clartés de la lune.

— Palida, dit madame d'Enambuc en se soulevant sur son hamac, que regardes-tu? — L'arbre sous lequel était l'ajoupa de ma racre , répondit l'esclave; nous sommes à l'endroit même où les peaux rouges avaient leur grand carbet. — Tu t'en sou\iens?Tu reconnais ces lieux? — J'y suis née et j'y ai vu mourir ma mère, repondit Palida d'une vois altérée. — Pauvre fille! murmura madame d'Enambuc.

L'esclave revint se coucher sur la natte devant le hamac.

— Tu pleures , Palida, reprit doucement madame d'Enambuc; tu m'as dit pourtant que les femmes étaient esclaves chez les peaux rouges, et que, si tu étais libre, tu ne voudrais pas retourner parmi les tiens. — Jamais, jamais je n'aurais pu vivre comme

eux , dit-elle vivement ; mais je les plains Quand

je songe à cet horrible massacre c'est ici les

femmes, les enfants, les vieillards, on a tout tué... Il ne reste plus trace du grand carbet ; le feu a pas5e partout... -Maîtresse, il y a des hommes impitoyables parmi les blancs comme parmi les peaux rouges, parmi les chrétiens comme parmi les idolâtres. — Le comte de Loinvilliersl murmura madame d'Enambuc ; oh ! Palida , que je crains cet homme !

o4 MAKIE U ENAMBLC.

Elle se mit à faire sa prière ; puis elle dit avec un élan de confiance et de courage : J'ai le cœur plus tranquille; je me sens bien ici. Palida, pour la première fois depuis longtemps, il me semble que je vais avoir un sommeil calme, et que Dieu me garde pour demain quoique bonheur.

A ces nmts, elle passa un de ses bras sous sa tête fatiguée, et ferma les yeux. Palida imprima un léger mouvement d'oscillation au hamac et berça doucement sa maîtresse, qui bientôt s'endormit d'un tranquille sommeil. Vers le matin , madame d'Enambuc lut éveillée par les aboiements furieux des chiens de garde.

— Qu'est-ce donc, Palida? qu'arrive- t-il? dit-elle eu se réveillant presque effrayée.

L'esclave alla regarder au dehors.

— Je ne vois rien , maîtresse, répondit-elle, rien qu'un pauvre noir arrêté là-bas ; sainte mère de Dieu ! on dirait que les chiens veulent le dévorer; sans doute il n'est pas de l'habitation. — Quelque esclave marron qui vient demander sa grâce; il l'aura, dit madame d'Enambuc en refermant les yeux.

Le môme jour, après déjeuner, Marie sortit pour faire une promenade en litière. Le docteur et le père du Tertre l'accompagnaient, et elle était environnée d'une partie de ses gardes. A moment où elle traversait l'allée (le l'habitation, un nègre sortit tout à coup d'un massif d'arbres sous lequel il s'était blotti, et se jeta au-devant delà litière. Les gardes essayèrent de le repousser; mais il s'avança résolument jusqu'à la petite reine, cl il dit en jetant à ses pieds une

bourse de velours noir: Maîtresse, un pauvre blanc vous envoie ceci.

Palida releva la bourse et la remit à madame d'Enambuc , qui la reçut avec un geste de surprise.

— Que signifie ce présent? dit-elle. C'est la bourse qui a été donnée l'autre jour aux engages avec une aumône.

A ces mots , elle l'ouvrit. Il y avait dedans un écu dont l'empreinte était effacée et sur lequel on avait écrit avec une pointe très-afïilée des caractères bien visibles. Marie les eut à peine regardes, qu'elle se dressa avec un cri sourd : elle venait de lire pour la seconde fois le nom de Maubray.

— Qui t'a remis ceci? dit-elle au nègre prosterné devant elle. — Cn pauvre blanc engage qui doit être pendu pour avoir levé la main contre son maître. — Un engage ! l'engage du capitaine Baillardet ? s'écriat-elle. — Lui-même; il a été pris au quartier du Prêcheur après avoir fait ce mauvais coup , le bon garçon! — Tu étais là? tu as tout vu? tu connais Maubray? interrompit-elle d'une voix à peine articulée.—Je le connais , c'est un bon petit blanc. Nous avons ramé ensemble. Quand il a été pris , je l'ai suivi. En arrivant à Saint-Pierre, il a demandé à parler à la petite reine , et quand on lui a dit qu'elle était partie, il m'a remis ceci, et j'ai promis de l'apporter. — Et il y a deux jours, déjà deux jours ! s'écria madame d'Enambuc avec un profond gémissement; puis, se tournant vers sa suite stupéfaite, elle ajouta d'un ton bref : A cheval , à cheval sur-lechamp! Nous serons ce soir au Fort-Royal. Là, je

86 MAKiu d'en\mbuc.

m'embarquerai, et, si le vent est favorable, je puis être celte nuit à Saint-Pierre. J'arriverai, mon Dieu, j'arriverai à temps. — Madame, dit le docteur épouvanté, pouvez-vous voyager ainsi, faible et malade comme vous l'êtes; vous voulez donc vous tuer?... — C'est lui qui va mourir, c'est lui qui est mort peut-être! répondit-elle en pleurant: pourvu que j'arrive à temps... A cheval ! Faites venir les guides... qu'ils ii;e mènent par le chemin le plus court; peu importent la fatigue, le danger... je passerai partout... mais il faut que j'arrive; il le faut, entendezvous? sinon, Maubray est perdu! — Nous ne vous quitterons pas, Madame, dit le moine; sur l'heure, nous partons avec vous.

Elle était déjà descendue de sa litière, et elle hâtait avec une morne impatience les apprêts du départ. Le docteur se rapprocha du père du Tertre , et lui dit consterné : Dans l'état où est madame , elle ne peut voyager ainsi qu'entre son médecin et son confesseur; elle pourrait mourir en chemin, mon père. — Ce ne sont pas les fatigues ou les souffrances du corps qui la tueront, répondit le moine en secouant la tète.

Quelques moments après, madame d'Enambuc était à cheval; celte violente secousse avait relevé ses forces. Une animation fiévreuse ramenait un léger incarnat sur ses joues, et donnait à son regard plus d'éclat et de vie.

— Allons! dit-elle, redevenue tout à coup forte et courageuse ; allons! il faut. Dieu aidant, que j'arrive cette nuit même à Saint-Pierre. Au galop, et toujours par le plus court chemin !

MAKIE d'eMMBCC. 87

Elle partit suivie seulement du médecin, du père du Tertre, de Palida et de deux de ses guides. Les guides couraient en avant. La troupe passa à travers les bois et les précipices, sans s'écarter de la ligne droite qui du pied de la montagne de Vauclain conduit au fond de la baie de Fort-Royal. Madame d'Enambuc leva les mains au ciel en apercevant la mer : le vent était favorable, et dans trois heures on pouvait arriver à Saint-Pierre.

Il était environ six heures du soir, le soleil se couchait, et une forte brise soufflait du sud-est. Madame d'Enambuc, assise au fond de la barque et le front dans ses mains, calculait avec d'horribles angoisses le temps qu'il avait fallu pour condamner Maiibray. Les formes judiciaires étaient expedilives , un procès criminel pouvait être terminé en vingt-quatre heures ; mais , quand l'arrêt était prononce , il était d'usage de laisser au condamne une dernière nuit pour songer au salut de son âme : madame d'Enambuc pouvait arriver à temps. La barque voguait vent arrière et laissait un long sillage. Bientôt la lune se leva et inonda le ciel de sa blanche lumière; un jour transparent remplaça le sombre crépuscule où la nature avait un moment disparu. Les sinuosités du rivage se découpèrent en vives arêtes sur le bleu foncé de la mer; tous les détails du paysage devinrent visibles, mais avec des teintes affaiblies, semblables à celles des peintures en grisaille. On n'entendait que le bruit du vent dans la voile, et parfois le grincement de la barre du gouvernail. Le docteur Jansou et le père du Tertre s'entretenaient à voix basse. Ma-

88 MABIE d'eNAMBLC.

dame d'Enanibuc, les bras croisés, la tète baissée, se tenait immobile à l'arrière de la barque. Au bout de trois bcurcs environ, quelques lumières apparurent dans i'eioignement; un arrivait sur la rade de Saint-Pierre.

La lune répandait une lumière si vive, qu'il était aisé de distinguer les objets le long de la côte. Bientôt madame d'Eiiambuc reconnut à l'entrée du mouillage l'endroit qu'on appelait la Grosse-Roche. Alors elle se détourna défaillante, et dit d'une voix éteinte on serrant les bras de l'esclave assise à ses genoux : Palida , regarde; que vois-tu sur la plage, au-dessous de la Grosse-Roche? — Jésus! s'écria la jeune fdie, je vois la potence.

Madame d'Enambuc fit un mouvement violent el essaya de regarder; mais sa vue troublée ne distingua rien; alors elle tomba à genoux et dit d'un air égaré : Regarde encore... Que vois-tu là-bas?... un homme?... — Rien, rien que le bras delà potence, répondit Palida. — Ah 1 il est vivant! il est vivant , mon Dieu! s'écria madame d"P>nambuc. Puis s'appuyant sur l'épaule de Palida, elle poussa un long soupir el penlit connaissance.

Quelques moments après, la barque mouilla devant le fort Saint-Pierre. 11 était alors environ dix heures du soir, .^ladame d'Enambuc, à peine revenue de son évanouissement, descendit à terre, et prenant le bras de son esclave, elle dit avec résolution, les yeux levés vers les fenêtres du fort : On ne m'attend pas là-haut; mais me voici.

Le médecin el le moine, inquicls de ce qui

MARIE d'eNAMBCC. 89

allait arriver, essaycrenl de la retenir et de lui persuader que l'un d'eux devait d'abord annoncer son retour.

— Nom, mon père, répondit-elle au moine, i! fuut que je me présente devant M. de Loinvilliers sans qu'il ait un seul moment pour se reconnaître. Vous ne savez pas tout... non, vous ne savez rien... et moi-même j'ignore le secret de celle effroyable iniquité... mais je le soupçonne à présent, et bientôt je vais tout apprendre... Venez, venez... justice sera faite... je le jure par le salul de mon àrae !

A ces mois, elle marcha seule et la première vers le fort. Tout dormait déjà; un silence profond régnait le long de la plage où ne se montrait personne. La sentinelle en faction à l'entrée de la grande cour cria : Qui vive! — Madame et sa suite , repondit le moine , qui marchait le premier. Tous entrèrent dans la cour; en la traversant , madame d'Enambuc aperçut une clarté dans la chapelle, au seuil de laquelle étaient arrêtés quelques hommes. — Mon Dieul s'écria-t-elle, il est là ! Et tremblante, éperdue, les mains levées au ciel, elle alla vers la chapelle; mais les hommes qui étaient sur le seuil lui barrèrent le passage: aucun ne l'avait reconnue, car son visage était caché sous le capuchon de sa manie. — llolà ! ma mie, que venez-vous faire ici? dit l'Asturien Ricio; ne savez-vous pas qu'il y a là-dedans un homme qui ne peut plus avoir affaire qu'au prêtre et au bourreau? Nul autre ne le verra cette nuit , la dernière de sa vie ; retirez-vous.

Madame d'Enambuc rejeta on arrière son capu-

chon , regarda l'Espagnol , qui demeura comme pétrifié, et passa outre. Le condamné était seul dans la chapelle , et agenouillé à côté du prie-Dieu de Marie ; ses poignets étaient serrés dans des menottes, et ses pieds étroitement enchaînés, de manière qu'il ne pouvait faire un pas ni seulement joindre les mains. Une casaque d'esclave lui couvrait les épaules, et ses longs cheveux d'un bond vif retombaient par derrière sur ce grossier vêtement; la lampe allumée devant l'autel éclairait en plein son visage, il avait l'air calme et recueilli. Au bruit que fit Marie en entrant, il ne tourna pas la tète, et elle put s'avancer sans qu'il la vit. Quand elle se trouva près de lui, elle le considéra un moment avec une ardente émotion; elle reconnut lentement, et le cœur plein d'une compassion profonde, d'une immense joie, ces traits amaigris, cette belle chevelure, ce noble port de tête que tant de misères, de souffrances et d'ignominies n'avaient point changé; puis elle vint s'agenouiller à Sun prie-Dieu.

— Maubra y ! dit-elle doucement et en se tournant vers lui.

A cette voix, il tressaillit, ses lèvres devinrent pâles, et il s'écria en essayant de joindre les mains : Marie, chère Marie! Dieu du ciel, est-ce une vision? — C'est moi, dit-elle d'une voix brisée par l'excès de son émotion , c'est moi , Henri , je viens vous sauver. Oh! bcni soit Dieu, qui permet que j'arrise à temps! rendons-lui grâce, Henri.

Elle se recueillit et pria un moment les yeux levés an ciel ; puis elle reprit en tendant la main au prison-

MARIE d'eMMBUC. 91

nier : Levez-vous, Maubray, levez-vous et venez avec moi. Il se souleva avec effort, et elle s'aperçut qu'il pouvait à peine marcher, tant il était affaibli et étroitement lié; alors elle le soutint, et, le regardant avec des yeux pleins de larmes, elle ajouta : Appuyez-vous sur moi, Uenri... Oh! comme vous avez souffert, hélas! et moi aussi! — Oh! Marie, Marie! c'est vous, dit-il en serrant contre sa poitrine la main qui le soutenait ; puis , succombant à cette violente émotion de joie, il s'arrêta et fixa sur Marie un regard éteint. — Henri! s'écria-t-elle , Henri, vous pâlissez! — Un moment de faiblesse, répondit-il; pourtant, j'étais calme tout à l'heure en face de la mort; mon cœur ne battait pas plus vite... je ne tremblais pas... mais à présent je me sens défaillir... Oh ! 3Iarie, ce bonheur si inespéré, si grand, est audessus de mes forces, j'y succombe... 3Iarie, je suis faible... j'aurais peur de mourir à présent, je veux vivre... Mais savez-vous que je suis condamné, condamné à un supplice infâme, que la potence est dressée , que je n'ai plus que cette nuit? — Oui ! s'écria-t-eile , mais je suis ici.

La suite de madame d'Enambuc s'était arrêtée au seuil de la chapelle; chacun attendait dans une sorte de stupéfaction ce qui allait se passer; les hommes qui veillaient sur le condamné et qui tous appartenaient à la garde espagnole du comte , s'étaient rangés des deux côtés de la porte. Madame d'Enambuc s'avança vers eux le regard fier, irrite , la tête haute, car peut-être prévoyait-elle déjà quelque résistance à ses ordres; d'une main , elle soutenait la chaîne pas-

92 MAKIE d'eNAMDJC.

sée dnns le carcan qui serrait !e cou de Maubray.

— Retirez-vous, dit-elle aux Espagnols, il n'y a plus personne à garder ici. — Madame, répondit l'un de ces hommes avec quelque hésitation, nous repondons à 31. le comte du prisonnier. — Je prends tout sur moi , interrompit-elle, et vous n'aurez pas à en rendre compte à mon lieutenant-général ; allez.

Ils obéirent. Madame d'Knambuc ordonna à ses gens de détacher les fers du prisonnier; puis elle lui dit : Voire main. Monsieur, et venez avec moi.

Il avança son bras meurtri, et elle y appuya légèrement sa main recouverte d'un gant de soie; quiconque ne l'eût pas vu de ses yeux n'aurait pu croire que la petite reine marchait conduite par ce pauvre engagea peine vêtu d'une grosse toile de Guinée, et dont les pieds nus portaient encore la marque d'un anneau de fer longtemps rivé à la cheville. Ils traversèrent ainsi la grande cour; au moment où ils entraient, M.deLoinvilliers parut en haut de l'escalier. Ricio venait de lui apprendre ce qui se passait : Jésus mon Sauveur! murmura le père du Tertre à l'oreille du médecin, que va-t-il arriver? On monta silencieusement à la salle d'audience. Madame d'Enambuca\ait une contenance calme, mais une énergie concentrée animait son regard, et le comte se fut à peine trouvé en face d'elle, qu'il comprit que non-seulement elle sauverait Maubray , mais encore qu'elle essayerait de le venger. Elle s'assit en entrant, et montra de sa main les sièges rangés autour de la table, comme pour inviter ceux qui la suivaient à prendre place; mais tout le monde resta debout.

MARIE U ENA>im C. »•)

M. (le Loirivilliors se r;i|)proclia : sa [jhjsionornie, un moment troublée, était redevenue froide et audacieuse. Il regarda un moment le prisonnier, puis il détourna la tète, et eut l'air d'attendre l'explication de ce qui se passait. Le père du Tertre et le médecin s'étaient misa côté de madame d'Enambuc; Maubray resta devant elle, immobile, dans l'attitude d'un homme à peine revenu d'une de ces violentes émotions qui paralysent toutes les forces physiques.

— M. le marquis, dit lentement 3Iarie en se tournant vers lui , il s'est passé des choses que j'ai ignorées et dont vous seul pouvez me rendre compte. Parlez; comment se fait il que je retrouve dans une si épouvantable situation un bon gentilhomme, un des plus braves et des plus fidèles serviteurs du feu roi d'Angleterre? Comment se fait-il que dans son malheur il ne se soit point adressé à moi qui commande ici? — Parce qu'il n'a pu vous approcher , Madame, répondit Maubray, parce qu'il a été victime de la plus affreuse iniquité. — Achevez, dit madame d'Enambuc en regardant le comte. — Le récit de tant de misères et de souffrances vous paraîtra, Madame, à peine croyable, reprit Jlaubray avec une sombre amertume. Il y a six mois environ, je partis de Saint- Domingue sur une caravelle qui portait le pavillon espagnol. Des motifs puissants, l'impatience où j'étais d'arriver ici, ne me permettaient pas de choisir une autre embarcation. Au bout de huit joiu-s de navigation, le mauvais temps nous jeta sur la côte de Saint-Christophe. L'équipage put gagner la terre; mais la caravelle périt à une encablure du rivage, et

fii MAïUE d'lnamblc.

nous ne sauvâmes que notre Nie. De pauvres colons qui habitent les bords île la risière de Pentecôte, nous secoururent, nous donnèrent des vivres et leur.^ propres vêlements, car nous manquions de tout. Dans cette cruellesiluation, jecrus devoir m'adresscr d'abord au guu\enieur de Saint-Christophe, au baron Loinvilliers de Poincy... — A votre oncle, M. le comte? dit Marie en regardant Loinvilliers, qui ne répondit à cette espèce d'interpellation que par un niuu\emenl de têle. — Je déclarai mon nom au gouverneur, reprit .Maubra y. et j'ijsai, Madame, me mei- Ire sous votre protection. Je joignis une lettre à celle (jue vous ccrixit le baron de Loinvilliers... — Celle leltre, jene l'ai pas reçue, inlern!ni|iit Marie; mais achevez, .Alonsieur. achetez. — J'espérais une réponse, continua Maubray ; j'attendais dans une mortelle impatience les moyens de passer à la Martinique; mais pas un navire, pas une barque... Tout à coup je reçus un ordre du guuserneur. 11 me faisait sommer, par un de ses agents, lie fournir les preuves de ce que j'avais avance et de déclarer mes ressources pour vivre libre sur la colonie. Mes elTels, mes papiers, tout était perdu; je ne pouvais donner les preuves qu'on me demandait, mais j'affirmai, sur ma foi de chrétien et sur ma parole d'honnête homme, que j'avais dit la vérité. Onnemecrul pas, Madame... je fus arrête, condamne sans appel... comme lus malfaiteurs, les vagabonds qui abordent aux i'es... et l'on m'acheta... oui, Madame, j'ai ete vendu... m<>,i itiallre m'emmena sur son liabilalion, à la pointe des i'aUnisles — Kl von»; n'avez pas proleslc coulu»

8IAR1K d'k.NAMBIC. C-3

celle horrible violence? interroinpil encore .Marie,

et vous ne vous êlcs pas adresse à moi ! Pas une

lettre! pas un seul mot!... — Pouvais-je écrire? répondit douloureusement Maubray; une lettre! comment l'aurais-je Iraeco? avec mon sang, sur une leuille, sur une ocorce d'arbre? mais elle ne vous serait pas parvenue. Non, non, je voulais, j'espérais plutôt m'e^adiT et aborder à la nage quelque barque qui m'eut jelc ici... JLiisj'elais attentivement surveille Deux luis je lus pris au bord de la mer et

ramené à l'habitation. Voyez ces marques, ce sont celles des l'ers, des coups de fouet d'un commandeur.

A ces mots, il montra ses bras nus que sillonnaient de paies cicatrices. Madame d'Enambuc frissonna et regarda encore Loinviliiers, dont la bouche dédaigneuse semijla un moment s'animer d'un léger sourire.

— Je n'espérais plus ma délivrance, continua Maubraj ; j'étais résigné à mourir bientôt dans ces tortures; mais mon maître me revendit au patron B.iillardet. Alors je repris un peu d'espoir et décourage : les esclaves de maitre Baillardet étaient parfois employés comme matelots sur une grosse barque avec laquelle il faisait le cabotage d'une ile à l'autre. Mon tour arriva enfui; la barque toucha d'abord à la (jpdeloupe, puis elle lit voile pour la Martinique, et, il y a huit jours, nous mouillâmes dans la rade de Saint-Pierre. Je vins à terre a\ec le patron; j'étais plein de joie et d'espoir : tandis qu'on débarquait les marchandises, je m'échappai, je vins sous les murailles du fort, je voulus essayer de pénétrer jusqu'à

98 MAKIF. d'eNAMBIC.

vous; niais vous cliez ciiJ'eniicc dans les apparlenieiils inlcrieurs, dont je ne pus approcher. Cependant le temps devint mauvais, tout présageait un ouragan terrible, et les habitants, dont les magasins sont sur la côle, reçurent l'ordre de venir se mettre à l'ai, ri dans le fort. Le patron Baillardet y apporta ses marchandises, et , comme la place manquait , on nous mit la nuit dans la chapelle. Dès le matin, j'avais quille le tort. Au moment où, oblige de suivre les aulres engages, je passais sous vos fciiètres, votre honte. Madame, vi ulut venir à notre secours et soulager notre misère : vous nous files l'aumône... j'en eus ma part, deux ecus ; avec l'un je rachetai votre bourse.

— La voici, dil .Marie en la lirantdesa poche; ah! le doigt de la Providence est visible en tout ceci!... — Le même jour, dans la matinée, je lus envoyé par le patron Baillardet à la pointe du Prêcheur. Cet ordre rossendilail à un caprice brutal ; je m'y soumis pourlani, car j'espérais revenir bientôt, et je croyais être au moment de ma délivrance. J'avais touche la terre où vous commandez, il me semblait que tous mes malheurs claienl finis : j'avais de l'espoir, du courage, de la patience. Baillardet arriva une heure après moi au Prêcheur. 11 était à cheval et suivi de quelques noirs. La marée montante commençait à remettre à Ilot quelques canots échoués sur le sable, le long de la |>lage. Le patron sauta dans celui qui lui appartenait, et me dit de le suivre. Les noirs se regardaient avec épouvante et hésitaient à s'embarquer; alors Baillardet leur commanda de prendre les

MABIE d'eNAMBLC. ÔT

rames. Il voulait, malgré la grosse mer, aller au Fort-Royal; car, s'écria-t-il avec une effroyable male- (iiotion, il faut gagner le large avec la harque, sinon ce qui reste de marchandises à bord sera saisi et confisqué!... Je compris alors que les ciiances de salut sur lesquelles je comptais m'échappaient. Tout elail fini, si je quittais la Martinique ; je résolus de mourir plutôt que de me rembarquer. — Allons! mecriaBaillardet, à la rame! Au lieu d'obéir, je me jetai à l'eau et gagnai la plage. Le patron furieux fit feu sur moi de ses deux pistolets, puis il s'elanea à ma itoursuile. J'avais peu d'avance sur lui, il m'atteignit: alors commcnra une lutte corps à corps. Baillardel voulait mi' tuer, j'en suis convaincu ; je défendais ma vie, plus que ma vie, ma liberté : c'est ainsi que je l'ai blesse. Les coups de pistolet avaient donné l'alarme; on accourut d'une habitation voisine; tout l'atelier se mit à ma poursuite. Peu m'importait d'être pris; je venais ici moi-même me constituer prisonnier. Mais l'espérance que j'avais de paraître enfin devant vous, .Madame, s'évanouit bientôt : en entrant dans la prison du fort, j'appris que vous étiez partie le matin même. Je demandai à comparaître devant votre lieulenant-général, pour expliquer ma position, pour me défendre; j'espérais en cette dernière chance de salut; je l'attendis sans pouvoir compter les jours ni les nuits dans l'horrible fosse où l'on m'avait jeté, car il n'y pénétrait aucune clarté. La porte de ce cachot se rouvrit enfin; le greffier se présenta, assisté de deux soldats; il venait me lire ma sentence : j'étais condamné à mort... Depuis il ne s'est passé que

98 M A ni F. n'FNAMBlC

<iuelqucs h<urcs; c'est aujourd'hui même que j'ai entendu mon arrêt, et il ne me restait plus que celte Duit... c'étaient les prières desagonisanisqueje disais dans la chapelle... voilà la vérité. Au mépris de tout droit et de toute justice, on m'a ôte ma liberté, on m'a couvert d'ignominie, on m'a traîné en face du gibet, et si la Providence ne vous eût ramenée ici. Madame, demain je serais mort de la main du bourreau !

Un moment de silence suivit ces paroles véhémentes; puis madame d'Enambuc se tourna vers le comte et lui dit avec une expression profonde : Eh bien ! Monsieur? Loinvilliers redressa la tête, il était d'une extrême pâleur; mais nul autre signe ne trahissait la sombre rage qui l'animait. Il fit un pas en avant comme pour repondre en face à cette interpellation, et, sans nulle violence dans le geste, sans aucune émotion dans la voix, il dit lentement : Le patron Biillardet est mort aujourd'hui de ses blessures. — Que Dieu sauve son âme ! s'écria madame d'Enambuc avec un geste de surprise et de consternation. Le prisonnier leva les mains au ciel avec un mou\ cment d'horreur. Sans doute il avait plus d'une fois frappé un ennemi à mort sur le champ de ba • taille; mais il ne lui était jamais arrivé de tuer un homme en luttant ainsi avec lui corps à corps.

— Oui, le patron Baillardel est mort, reprit Loinvilliers en se tournant vers Maubray; il est mort frappé par un de ses engagés , et c'est vous qui êtes son meurtrier. Peu importent vos antécédents et voire titre; le jnge n'a dû voir que votre crime et la

M^BIE d'eMAMULC. *^'0

eondilion où vdus ctioz quand vous l'avez cotnniiï : l'arrêt qui nous condninne est juste. V qui en appellerez-vous d'ailleurs? Quel tribunal a le droit do casser la sentence qui vous condaujuc? i>a juridiction des magistrats de celte colonie est indépendante et souveraine. C'est un de nos plus beaux privilèges; tiius les habitants se lèveront, s'il le faut, pour le défendre et faire exécuter la loi. — Mais vous oubliez mon droit, interrompit madame d'Enainbuc en se levant avec fierté et en étendant la main vers le prisonnier, comme pour le proléger et le défendre; vous oubliez mon plus beau droit, celui de faire grâce quand la justice humaine a condamné. — En effet, Madame, vous pouvez sauver col homme du gibet, répondit le comte. — M. le marquis, reprit-elle en se tournant vers Maubray, demain vous aurez \os lettres de grâce.

Maubray lléchit les genoux et baisa la main qu'elle lui tendait; mais l'émotion l'empêchait de parler. Il a\ait vu la mort d'un œil calme, et son bonheur l'accablait. Son âme, ordinairement si ferme, était comme abattue par l'excès de sa joie. Il tressaillait, et des larmes troublaient son regard, car c'était plus que la vie qu'il venait de ressaisir; c'était l'espoir, la certitude d'être aimé de Marie. Lviin\iliicrs subit d'un air impassible son humiliation et le triomphe de son rival; mais personne ne fut trompé par celte apparente tianquillile. Le père du Tertre et le médecin échangèrent des regards inquiets quand le comte sortit après avoir salué madame d'Enambuc 5ans dire une parole. Un moment plus tard, Maubray

100 MARIE d'eNAMBCC.

se retira, accompagné du docletir; comme ils flrscendaienl l'escalipp, ils se trouvi-reiit en face de Lninvilliers. qui s'arrêta sur la dernière marche pour leur barrer le passage. Son chapeau enfoncé sur ses yeux ne laissait voir que le bas de son visage; mais l'expression de sa bouche blême el serrée, et de son attitude, annonçaientune provocation. Maubray le regarda avec étonnement : il ignorait les motifs du déni de justice dont il a\ail été victime, et il voyait dans le comte un juge inique et non un ennemi personnel.

— Monsieur, lui dit Loinvillicrs d'une voix brève et haute, l'autorile souveraine de madame d'Enambuc a cassé la sentence qui vous condamne, elle vous a sauvé de la potence; mais son pouvoir ne va pas jusqu'à vous réhabiliter dans l'opinion, et aux yeux de tous vous êtes un assassin.

A cette insulte, Maubray recula d'un pas et fil un mouvement comme pour saisir une épée. — Vous n'avez point d'armes, reprit Loinvillicrs avec un dédain ironique: je n'y avais pas songé en vous provoquant. Vous êtes gentilhomme. Monsieur, je puis me i)attre contre vous, et je ne vous refuse pas satisfaction. Maubray le regarda avec plus d'élonnement que de colère, et lui répondit avec une fierté calme qui, malgré sa casaque d'esclave et les traces que tant de misères avaient laissées sur sa personne, montrait bien de quel sang il était : Demain, au point du jour, sous les murailles du fort, — A l'épée? — A l'épée. Monsieur. — Un duel! s'ccria le médecin effrayé; vous n'y pensez pas. Messieurs ! Madame ne souffrira

MARIE D'ENASrBLC. 101

pas que deux bons genlilshoinmcs s'égorgent ainsi. — Oui, docteur, vous avez raison; je n'y songeais pas, répliqua Loinvilliers. Madame pourrait être avertie et nous mettre aux arrêts pour empêcher ce combat; mais il y a un moyen. Monsieur, ajnuta-t-il en se tournant vers Maubray, voulez-vous à l'heure même vous battre avec moi? — Je suis à vos ordres. Monsieur, répondit-il froidement. — Arrêtez, Messieurs! s'écria le médecin en se jetant entre eux; vous ne pouvez pas vous battre sans témoins ; si l'un de vous elait tue, l'autre serait considère comme un meurtrier. — Nous trouverons des témoins, interrompit Loinvilliers : vous, d'abord, docteur. Ne songez pas à retourner là-haut pour donner l'alarme; vous allez venir avec nous, sinon je vous fais arrêter par les hommes de ma garde.

Le docteur suivit tout éperdu les deux adversaires. Ils trouvèrent dans la cour Ricio et quelques hommes de la garde espagnole qui semblaient les attendre. En sortant du fort, Maubray dit à demi voix au docleur : Je ne comprends rien à ce qui se passe; une telle insulte... un duel, où peut-être l'un de nous deux succombera!... Cet homme est en démence. — Non, non, répondit le médecin, mais il est votre ennemi mortel, car il aime madame — Ah! je comprends tout à présent, s'écria Maubray , et, se tournant vers Loinvilliers, il ajouta violemment: Hâtons-nous, Monsieur; on pourrait venir. Il faut que nous ayons le temps de nous battre...— Mais, Monsieur, les chances sont contre vous, dit le docteur en saisissant le bras de Maubray: vous pouvez à peine vous sou-

t^:î MAhlE d'kMAMBIC.

tenir. Si ce diaijle d'homme me laissait au moins le temps de vous donner quelque hon cordial! Mais, dans l'état où vous êtes, vous n'aurez pas seulement la force de manier une épce. — Soyez tranquille, Monsieur, ropundit Mauhray en serrant la main du docteur; il y a mnintenant en moi quelque chose qui me rend fort.

Ils firent encore quelques pas pour se mettre à couvert sous le rempart. Ricio tenait deux cpées qu'il présenta à Mauhray.

— Vous avez le choix, Monsieur, dit Loinvilliers en 6tant son pourpoint et en détachant sa cravate de dentelle. MauLray leva les yeux vers le fort et regarda un moment les fenêtres de la salle où il avait laissé Marie; puis, avant de se mettre en garde, il se rapprocha du médecin, et lui dit d'une voix triste : Monsieur, si je succomljc, dites à madame d'Enamljuc que ma dernière pensée a été pour elle.

Un quart d'heure plus tard, madame d'Enambuc entendit un tumulte sourd et des pas précipités sous ses fenêtres. — Quelque malheur encore! murmurat-elle frappée d'un vague pressentiment.

— Que font tous ces gens-là dehors? dit le père du Tertre en regardant par la fenêtre. — Ah ! ne le voyez vonsjjas, mon père? s'écria madamed'Enanduc «n se rejetant en arrière et en se couvrant le visage de ses mains... un homme blessé... mort peut-être... On l'apporte ici...

En ce moment Ricio entra tout en désonlre.

— Mon père, dit-il. hàtez-vous de venir, M. le comte fst hiessé... D'un moment à l'autre, il peut rendra

MARIE n'ENAMRlC. 1 0">

gon âme à Dieu... Venez le confesser. — Il va mourir, s'écria madame d'Enambuc saisie d'horreur, il va mourir? Qui donc l'a lue? — C'est l'engagé, le prisonnier, celui qui devait être pendu demain, répondit Ricio,

Un peu après, le docteur arriva ; il trouva madame d'Enambuc agenouillée et priant Dieu.

— I.oinvillicrs est mort? s'écria-t-elle. — Pas encore, Madame, répondit le médecin; il a un coup d'cpéc dans !a poitrine, mais on revient parfois de res blessures-là.

En effet, le docteur ne s'était point trompé dans ses prévisions; le comte guérit de celte blessure qui. au premier aspect, avait semblé mortelle. Aussitôt après son duel avec Maubray. on l'avait, selon son expresse volonté et au risque de le voir expirer pendant le trajet, transporté dans son habitation. Le lendemain même de l'événement, il envo\ a sa démission à madame d'Enamhuc, qui l'accepta. Ceci eut un grand retentissement dans la colonie. Des gens qui étaient hostiles à Loinvilliers, qui le haïssaient même pour la hauteur iidlexible de son caractère, se rapprochèrent de lui; les colons lui savaient gre d'avoir défendu leurs droits, et, sans examiner le fond de la question, ils blâmaient hautement madame d'Enambuc d'avoir sauvé du dernier supplice

lOÎ MARIE d'kNAMBIC.

un engagé qui a\ait lue sou inailro on défendant sa |»ropre vie. Une sourde fermentation régnait dans l'Ile: tout était à craindre. P(»urtant Marie était Iran- (|uille. Que lui importaient maintenant la vengeance du comte de Loinvilliers, les complots qui se tramaient peut-être, et les dangers imminents dont elle était environnée? Mauhray était là, elle ne craignait plus rien. Quand elle le voyait si fier, si courageux. si calme, si dévoué, elle retrouvait la sécurilé qu'elle avait eue autrefois, lorsqu'elle vivait puissante et respectée à l'abri de la souveraine autorité du général.

Il était écrit que la destinée de Marie ressemblerait en tout à celle d'une sou \crai ne : libre et maîtresse de sa main, elle ne put s'unir publiqucmenl à l'homme de son choix. Une nuit, le marquis de Maubray la conduisit à la chapelle, où le père du Tertre les attendait. Leur mariage n'eut pas d'autres témoins que le docteur Janson et un gentilhomme de la maison de madame d'Enambuc. Les mesures étaient si bien prises, que personne n'eut le moindre soupçon, pas même les esclaves qui servaient la petite reine; Palida seule veillait et attendait dans la chambre à coucher de sa maîtresse. La même nuit, d'autres faits s'accomplissaient non moins mystérieusement, et, tandis que le père du Tertre disait la messe de mariage, il y avait une assemblée secrète chez le comte de Loinvilliers, qui, toujours souffrant de sa blessure, n'avait pas reparu au fort Saint-Pierre.

Il y avait sous les remparts une petite terrasse qui communiquait avec les appartements intérieurs;

MARIE d'eNAMBIC. 1 0>

Marie s'y arrêta un momeiil en sortant de la chapelle. D'inie main, elle s'appuyait an bras de 3Iaubray, de l'autre elle retenait le voile de dentelle dont les plis lloltaient auteur de sa taille. Jamais, même dans la Iraiclieur éclatante de sa première beauté, elle n'avait elé si ravissante. Sa langueur lui donnait un nouveau charme, et la douce pâleur répandue sur ses traits semblait éclairer leur pureté divine. Elle leva vers 31aubray ses yeux pleins de joie et de mélancolie; une même pensée les occupait; ils songeaient à un autre tcnips, déjà bien éloigné, au temps de leurs premières amours.

— Henri, dit-elle, ne vous scndJe l-il pas que le passe n'a point existé, que je suis sortie hier du couvent de l'Annonciation, et que nous venons de nous uiarier à l'église de Saint-Louis? — Oh! ma chère âme, répondit-il avec une tendre émo'.ion, il est vrai... J'ai tout oublié... je suis heureux! — Heureux!... ensemble pour toujours !...murmura-t-elle en appuyanl son front à l'épaule de Maubray.

La nuit était sombre, et la brise qui soufllail de l'est apportait de l'intérieur des terres les chauds parfums des girofliers en fleur. Tout à coup un canelicier, le seul arbre dont la verdure tapissât les murailles du fort, frémit, agite par une légère rafale, et ses longues siliques s'entre-choquèrent avec un bruil sec. .Marie frémit.

— Comme le ciel est noir là-bas! comme l'air est lourd! murmura-t-elle; cette nuit ressemble à une autre nuil bien fatale et qui eut un aflVcux lendemain!...

106 MAK1I-: d'k\amblx.

— CclU- iiiiil est belle, la plus belle de ma vii-î répondit Maubray en serrant contre sa poitrine les mains jointes de Marie; éloigne ces terreurs, ces luiiestcs souvenirs... Soyons heureux enlin...

Le lendemain était un dimanche, et dès le point du jour le père du Tertre s'était rendu à l'église paroissiale (!u .Mouillage, pour confesser les gens qui de\aieiit l'aire leurs dévotions. Mais, contre son habitude, il retourna au fort a\anl de dire la grand'messe. Marie venait de passer dans la salle, où elle avait trouvé le docteur Janson.

— Mon père, est-ce qu'il y a quelque mauvaise nouvelle? s'ecria-t-elle en voyant entrer le moine, dont le visage annonçait une certaine agitation.

Il s'arrèla au seuil de la porte, pour s'assurer que personne ne pouvait écouter; puis il fit signe à l'alida de se mettre là en sentinelle.

— 3ladame, dit-il en se ra[iprochant de Marie, un complot va éclater aujourd'hui même, dans deux heures, à l'issue de la messe... La Providence a permis que je fusse averti. On veut se défaire du marquis, on veut le tuer... — Et qui s'est chargé de cet assassinat? interrompit Marie en pâlissant. — Lu parent de Baillardel l'insultera au sortir de l'église, où l'on s'attend h le voir paraître à votre suite. On ne lui laissera pas le temps de mettre l'epée à Ja main, on se jettera sur lui, et vingt bras le frapperont à la fois.— C'est le comte qui a prépare ce guetapens, s'écria 3Iarie, c'est luil n'est-ce pas, mon pore? Oh .' je le croyais incapable d'une telle làchetcî... — Oui, c'est lui, mais il n'e^l pas seul... I,e« coloui

MARu; d'i:>ajiblc. 107

croyeiîl se faire ainsi juslice de leurs prupics mains. Ils ont vu avec une indignation furieuse ce qui s'est .passé... Vous êtes sur un abime, Madame I tout ce que je prévoyais est près d'arriver. — Mais3Iaubray est un homme de tèle, un homme de cœur... Il nous défendra, il nous sau\cra. — C'est pour cela qu'on veut d'aliord se défaire de lui. D'ailleurs, Madame, il ne faut pas vous le dissimuler, le marquis ne peut rien que par son courage personnel , son dévouement. Les circonstances qui ont entoure son arrivée; ici empècherotit tiinjours qu'il ait uneinlluence puissante Le comte de Loinvilliers le sait bien il

triomphe... — Mais que faire alors, que faire? s'écria Marie avec épouvante. Mon père, je ne puis même dire à .Maubray le péril où nous sonunes; il le braverait.—Nous l'empêcherons aisément d'aller ce malin il l'église du Mouillage, dit le docteur, mais on attendra une autre occasion. — J'entourerai Maubray de ma garde, et d'ailleurs il y a une justice ici , je puis enc'gre faire arrêter et punir ceux qui trament la rébellion cl l'assassinat. — Non, vous tie le pourrez pas. Madame! s'écria le moine; il ne faut plus songer à un coup d'autorité; vous perdriez tout peut-être, et même la \ie, sans sauver M. de Maubray. Oo m'a révélé tout le complot Des gens de votre propre

maison y ont trempe... Vous ne pou\cz plus vous fier aux capitaines de paroisse; ceux du Prêcheur, du Carbcl cl du Lamantin étaient cette nuit chez M. de Loinvilliers, et ils ont repondu des autres. Toute celte ti-arae a été conduite avec tant de pru^ denco et de si'cret, qu'il a fallu une fa\cur de ta Pru-

lOS MAKIE d'eNAMBIC.

>i(leiice pour la découvrir... C'est un des Espagnols qui m'a tout révélé en confession. Pour vous convaincre de l'imminence et de ia grandeur du péril, je n'ai qu'un mot à lijouter : c'est le comie qui est l'àme du complot, il dirige tout ; vous le connaissez, et vous savez s'il est homme à différer longtemps et «i manquer sa vengeance.

Tandis que le moine [)arlail, Marie marchait avec agitation, le regard fixe, les mains croisées; de temps en temps elle s'arrêtait devant la fenêtre et regardait la mer.

— Il faut sauver Maubray, dit-elle, et pour le sau- \er il n'y a qu'un moyen... le Saint-Malo met à la voile demain au point du jour. — Vous voulez partir, 3Iadame? vous v(juiez retourner en France? interrompit le moine. — Non, non, pas moi, mon père, ré[)ondit-elle, mais 31auhray... Je lui confierai mou fils; et vous-même, vous l'accompagnerez, charge d'une mission prés du roi. Je resterai ici, j'y resterai seule, sans craindre le comte ni aucun de mes ennemis : mon espoir est que la bonté du roi abrégera cette situation. — Je ne vous comprends pas. Madame, dit le moine avec un profond etonnemcnt. — Ia's dépêches que je vous remettrai vous expliqueront tout, rcpondit-elle avec calme. Maintenant, mon père, retournez à l'église du Mouillage : j'y serai dans une heure.

Ouand le père du Tertre fut sorti, Marie se rapprocha du médecin.

— Docteur, dit-cllc. je ne veux pas faire mes adieux à Maubrax .

MAKIE d'eNAMBCC. 1011

En prononranl ces mots, sa fermeté l'abandonna tout à coup, et elle fondit en larmes.

— Non, reprit-elle, non, je ne le reverrai pas, je ne le pourrais sans mourir. D'ailleurs, je ne saurais le tromper; il devinerait la vérité, il voudrait rester... Non, non, qu'il parte, qu'il parte! il y va de sa vie!... Aveugle que j'étais! j'avais pu croire que Loinvillicrs ne se vengerait pas... Oh! certainement il tuerai! Henri... Seule ici, je ne le craindrai plus. N'ai-je pas déjà lutte contre son inQuence, contre son amhition, contre son amour?.... Puis viendra enfin le jour de ma délivrance... Mais à présent, c'est à iMaubray qu'il faut songer... Allez le trouver, docteur; dites-lui de se rendre sans délai à bord du Saint-Mato, et d'y attendre une lettre de moi. Diteslui que je lui ai fait mystère d'un dessein qui m'occupait depuis son arrivée ici, et que je vais le lui faire connaître. Dites-lui que je vais exiger de son amour le plus grand sacrifice; dites-lui qu'il y va de ma vie, de notre bonheur. Oh ! il me croira, il partira Je vais envoyer mes ordres au capitaine

Docteur, vous ne quitterez pas Maubray , vous l'empêcherez de revenir à terre. Allez, mon vieil ami, je me fie à vous.

En ce moment une voix se fit entendre dans le premier salon ; la maison de madame d'Enambuc se réunissait pour la suivre à l'église.

— C'est lui! murmura Marie en fuyant dans sa chambre. 0 mon Dieu! donnez-moi la force et le courage! — Je vais vous obéir. Madame, dit vivement le docteur; soyez tranquille : j'ai tout compris.

110 MARIE D'eNAMBCC.

Un peu après, madame d'Eiiambuc monta en litière pour se rendre à l'église du Mouillage. Elle tenait son fils sur ses genoux. Toute sa maison la suivait, et la compagnie des gardes précédait sa litière. Cet apparat n'était d'usage qu'aux jours de grande fête, et l'on remarqua, avec un certain etonnemenl, l^spèce de solennité dont s'était entourée la petite reine. L'église était déjà pleine de monde, son étroite enceinte contenait à peine les privilégies, les gens de pure race blanche; les peaux noires, les esclaves, se tenaient dehors, et assistaient de loin aux offices, comme autrefois en Europe les excommuniés. Marie aperçut, en entrant, le comte de Loinvjlliers au milieu d'un groupe nombieux. 11 était encore tout malade et affaibli; mais son regard noir et brillant avait toujours la même expression de vivante énergie. Au moment où Marie parut, tous les regards se tournèrent vers elle, et le plus profond silence régna dans la nef. Loinvilliers avait cherché Maubray d'un rapide coup d'oeil.

— Par le corps du Christ ! murmura-t-il en serrant le bras de Ricio, je ne le vois pas ! il n'est pas venu!

Marie traversa la nef d'un pas lent, et vint s'agenouiller avec son fils au prie-Uieu préparé pour elle devant la sainte table. Déjà le père du Tertre avait reçu ses instructions ; avant de commenctT la messe, il s'arrêta au pied de l'autel, et se retournant vers l'assemblée , il dit à haute voix : Mes frères , joignezvous d'intention au saint sacrifice que je vais offrir, et demandez à Dieu de répandre ses bénédictions sur

HARIE d'eNAÎIBIC- 1 l l

ec jeune enfant et sur sa mère. C'est aujourd'hui que madame se sépare de son lîls pour l'envoyer en France, où il doit être élevé selon l'expresse volonté de son défunt père, autrefois seigneur de cette ilc. Prions, mes frères, pour que Dieu garde et protège la veuve et l'héritier du général d'Enamljuc.

A ces mots, l'assemblée entière s'emut, et tous les yeux se tournèrent vers Marie avec etonnement : elle s'était levée.

— Oui, dit-elle, mon fds vient vous faire ses adieux, il ne reviendra ici que dans bien des années, quand il sera un homme. Alors, il ne démentira pas le sang dont il sort, il se souviendra des exemples que lui a légués son père; maintenant je le confie à des mains sûres : c'est Sa Révérence le père du Tertre et M. le marquis de 3Iaubray qui l'emmènent en France.

A cette déclaration si inattendue, il y eut un mouvement dans le groupe qui environnait Loinvilliers; tous ces visages sombres et attentifs se tournèrent vers le comte. Il sourit d'un air calme et se rail tranquillement à genoux pour entendre la messe qui commençait. La triste Marie priait et pleurait prosternée devant l'autel; ses mains froides et tremblantes serraient les mains de son flls, elle lui parlait tout bas comme pour soulager son cœur.

— Ah! mon cher enfant, disait-elle, je reste seul» ici, seule et désolée! Tu me chercheras demain, tu m'appelleras..., mais celui auquel je te confie l'aimera aussi... Si quelque danger te menace, il te détendra, il le sauvera; bientôt tu seras avec lui dans ce beau pays que j'ai (nnl aimé et regretté; prie

lia UARIE d'e.NAMBCC.

Dieu alors, pauvre enfant innocent ! prie-le pour que ta mère puisse aller te rejoindre!

Quand la messe fut finie, et que J\Iarie sortit tenant son fils par la main , on se pressa autour d'elle, les femmes pleuraient en regardant ce bel enfant qui les saluait en souriant d'un air de petit prince. La nouvelle du départ de Maubray avait tout à coup calmé les esprits, et la petite reine recueillit sur sou passage des marques de sympathie qu'on ne lui eût pas accordées quelques heures auparavant.

La maliieureuse femme accomplit courageusement son sacrifice; en rentrant au fort, elle écrivit à Maubray ; sa lettre ne contenait que ces mots : 11 faut nous quitter, Henri! vous vous resignerez à cet affreux malheur, car il y va de ma sùrete, de ma \ic

peut-être; le père du Tertre vous expliquera tout

Au nom du Ciel, au nom de notre amour, partez! c'est votre femme qui vous en prie à genoux. Je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde, mon fils... Un devoir sacre me retient, je ne puis abandonner pour vous suivre les grands intérêts remis à ma garde. Je dois compte au roi et à l'héritier du général d'EnamImc de ma conduite ici; mais j'espère, j'attends le moment qui me délivrera de celte responsabilité terrible. Le père du Tertre va porter mes supplications au roi. Henri, j'irai te retrouver; j'en fais la promesse devant Dieu, je le serai rendue 1

Le Saint Malo était mouillé à quelques encablures du rivages, sous les fenêtres du fort ; des embarcations allaient et venaient incessamment pour les préparatifs de ce départ précipite. Maubray élail à

uarie d'enambic. 115

bord depuis deux heures quand il recul la lellre de sa femme; déjà le docteur Janson lui avail fait pressentir son malheur, il était comme un homme hors de sens quand le père du Tertre arriva. Le moine avait une longue expérience des souffrances humaines, il connaissait l'art de les calmer, et il sut inspirer à Maubray le courage de se soumettre à cette séparation. Marie passa le reste de la journée et toute la nuit assise près de la fenêtre, les yeux tournés vers le navire qui allait emporter tout ce qui lui était cher au monde. Un peu avant l'aube, le père du Tertre vint avec une suite nombreuse chercher le jeune d'Enambuc. La malheureuse mère tenait son enfant endormi sur ses genoux; elle l'embrassa silencieusement et le remit au moine en disant avec cette sombre tranquillité qui est la plus haute expression des douleurs violentes : Priez Dieu pour moi, mon père, et dites à Maubray que nous nous reverrons.

Plusieurs heures après, Marie était encore devant la fenêtre, agenouillée, immoltilc et les yeux lixés sur la mer. Son regard suivait une voile qui s'elTaçait de moment en moment et qui disparut enfin dans la ligne indécise où les eaux bleues se confondaient avec le tranquille azur des cieux. Lorsqu'elle n'aperçut plus rien que l'espace immense et vide, elle étendit les bras en s'écriant, l'âme saisie d'un pressentiment funeste : Les reverrai-jc, mon Dieu? Puis elle se releva brusquement et murmura, en regardant autour d'elle avec une sorte de terreur : A présent, je suis seule!

Le docteur et Palida étaient près d'elle, ils l'em-

114 JlAIilK d'k.NAMBLC.

iijcricrenl; comme elle traversait la salle d'audience. liOirivilliers entra. En revoyant dans un pareil moment celui dont la fatale iiinuencc avait rempli sa vie de trouble et de douleur, Marie ne put reprimer un mouvement d'effroi, ses genoux fléchirent; elle <lit d'une voix à peine articulée et avec une morne froideur : Excusez-moi, Monsieur, je ne puis avoir l'honneur de vous recevoir aujourd'hui. — Je venais seulement, Madame, pour vous assurer de mou dévouement, répondit-il d'un air grave; en tout»! circonstance, je serai prêt à vous en donner des preuves.

Elle ne répondit à ces protestations qu'en inclinant la fêle, et sortit lentement. Le comte la suivit du regard.

— Ah! murmura-t-il avec une profonde expression de joie, elle ne l'aimait dune pas, puisqu'il est parti? C'est son fils qu'elle pleure... Oh! Marie, Marie! cet homme serait mort s'il fut resté. Mais non, lu ne l'aimais pas... j'étais fou de le croire.

A dater de ce jour, le comte revint sou\enl au fort Saint-Pierre; il n'avait pas cependant repris l'autorité qu'il avait longtemps exercée, cl la petite reine ne lui rendit pas sa charge de lieutenant-général. <iui demeura vacante. Ee départ de Maubray avait produit une certaine sensation dans la colonie, et îipaisé les ressentiments furieux dont il avait failli <''lre la victime; mais tout n'était pas fini pourtant, et le comte de Loin\iIliers, qui, pour perdre .Maubray, avait fomenté tous ces complots, était aile j)lu8 loin à son insu. Maubray n'était qu'un prétexte

MAHIE d'eNAJIBLC. 11^

pour les gens, depuis luugloinps liosliles ii la pelilc reine, qui avaient en vue auUe chose que de venger la mort du patron Baillardet. Tous ces mécontenlb voulaient se soustraire à l'aulorile seigneuriale, dont ils dépendaient immédiatement, et taire de la colonie un petit Eial gouverne par des magistrats élus entre les notables habitants , comme les capitaines de paroisse. Toutes ces menées restèrent longtemps secrètes : le comte de Loinsilliers n'y était point mêle; on avait cessé de le craindre, pourtant on se mciîait de lui. 31arie nignorait pas enliéremeiil ce qui se passait; mais elle était dans cette espèce de sécurité que donne l'habitude d'une position dilïîcile. Elle se soutenait avec une admirable grandeur d'âme au milieu des peines amères qui la rongeaient. Tous lui obéissaient encore, nul n'avait manqué au serment de fidélité qu'il avait prêté entre ses mains; toutefois les mêmes acclamations n'accueillaient plus sa présence, et les pauvres noirs criaient seuls encore sur son passage : Vive la petite reine 1

Quelques mois s'écoulèrent ainsi. Le comte de Loin\iliiers voyait avec une sombre inquiétude, utK? sourde impatience , l'espèce de défense que .Marie lui opposait. 11 y avait dans ses refus une sorte d'inertie contre laquelle les violences du comte se brisaient. Il était loin cependant de perdre toute espérance; il comptait sur le temps, sur la persévérance de se.-> soins , et surtout sur l'isolement où était Marie r il ne savait pas quel espoir la faisait vivre. Un matin , c'était au commencement de l'iùvernage, dix mois en-

1 If) MAKIK D'e.HAMIîLC.

viron après le départ de Maubray, la petite reine se promenait sur la plage, appuyée au bras du docteur Janson; Palida portait le vaste parasol bariole de peintures chinoises et reventail de sa maîtresse; quelques négresses suivaient à distance; le vieux médecin avait l'air soucieux.

— Pourvu que toute cette canaille paye les rôles sans tuer les collecteurs! murmura-t-il. Cinquante livres par tète de cette plante nauséabonde qu'on appelle ici pélun, et tabac à Paris : il n'y a pas de |)ays au monde où la taille soit moins lourde. — Je ne suis pas tranquille, dit Marie ; depuis ce matin on entend dans les mtirnes le son des buccins; ce sont des gens qui s'avertissent d'une habitation à l'autre, comme quand on voyait venir les peaux rouges. — Xe serait-il pas à propos que le capitaine de la paroisse fût mande?... En cas d'emolion populaire, je crois qu'on peut compter sur lui et sur ses gens. — Qui sait? dit Marie en secouant la tête; dans un moment d'efFervescence, les rebelles entraîneront les gens paisibles. Dieu me garde d'ailleurs de voir

les habitants armi's les uns contre les autres.

Ea ce moment, le bruit éloigné des tambours se fit entendre, et bientôt on aperçut le long de la plage, du côté duCarbet, une foule d'hommes qui s'avançaient ; la plupart avaientdes fusils et des piques dont le fer aigu reluisait au soleil.

— Ils ont fourbi leurs armes! s'écria le docteur. Toutes ces piques étaient rouillécs et attachées au râtelier depuis la guerre des peaux rouges... Madame, ils en veulent peut-être à votre personne; venez, ren-

MARIE D'E!<AMBLC. 117

trezdanslcfori, faites fermer les portes.— Pourquoi? répondit Marie avec calme. S'ils viennent nous attaquer, qui pourra nous défendre? La compagnie des gardes, soixante hommes contre celle multitude prête à nous assiéger?... Rentrons au fort; mais la porte restera ouverte, et c'est dans la grande cour que j'attendrai.

Cependant la Iroupearrivait au pas de charge ; elle fil halle devant le fort. On put reconnaître alors qu'elle était composée d'une foule de colons des quartiers du Prêcheur et du Girbot; la plupart avaient aussi arme leurs engagés. L'exact et veridiquc auteur de VHistoire des Antilles nous a conservé les noms des meneurs de cette rébellion : c'étaient un neveu du patron Baillardcl et deux riches colons, Vigeon et Sigaliz. Ils amenaient chacun environ deux cents hommes bien armés et fort résolus. A l'approche de celle troupe, M. de la Fontaine-Héron, commandant de la place de Saint- Pierre, avait promplemcnt réuni tout son monde, et la garde de la petite reine était rangée au fond do la cour. Marie ordonna à M. de La Fonlaine-Héron de faire mettre bas les armes h ses gens, puis elle s'avança seule au-devant des révoltés jusque sur la porte de la grande cour; là, elle s'arrêta et dit avec calme: Que voulez-vous, Messieurs, et par quel motif vous présenlez-voiis ainsi devant moi?

Une clameur inintelligible s'éleva, il y eut un moment de confusion et de desordre; tous répondaient à la fois ; puis Sigaliz s'avança et porta la parole : Madame, dit-il, les notables habitants sont reunis

en ce moment dans les magasins du Mouillage pour a\iseraux inlerèls de la colonie; nous venons en leur nom vous sommer de vous rendre à celte assemblée. — Nulle assemblée ne peut se former si elle n'a été convoquée par moi, re|)ondit Marie avec fermeté; je ne reconnais aucun des actes émanes de ce nouveau pouvoir. Relirez-vous, et dites à ceux qui vous envoient que je suis prête à les entendre, s'ils veulent venir ici me soumettre leurs réclamations. — Ce n'est pas entre les murailles du fort, sous les mousquets de la garnison qu'ils pourraient parler librement, s'écria Sigaliz; il faut nous suivre, Madame!

A ces mots, il lit un mouvement comme i)our mettre la main sur la pelile reine. Ce geste fut le signal de l'attaque. Les révoltés tentèrent d'envahir la cour, tandis que les gardes, serres autour de Marie et la pique en avant, tâchaient de protéger sa rentrée dans les appartements du fort; mais Vigeon el ses hommes s'emparèrent bientôt de la porte. Au milieu de ce tumulte, on entendait une voix qui criait : Sauvez, sauvez madame! C'était celle de Palida; l'esclave s'était jetée devant sa maîtresse cl la couvrait de son corps. Au bout de quelques minutes, Sigaliz se lit jimr jusqu'à la pelite reine, el, la saisissant d'un bras vigoureux, il l'emporta tout echevelée el couverte de sang.

— Elle est prisonnière! elle est prisoimière! cria-t-on de tous côtés, et la troupe entière ahandoinia la place pour suivre Sigaliz, qui emmenait la pelile rwine aux magasins du Mouillage.

JI.VKIK d'enambuc. 110

Deux jours plus lard, vers minuit, Marie veillait encore dans la chamiire qui lui servait de prison. Elle était assise devant une petite taljle sur laquelle était ouvert son livre d'heures ; en lace d'elle, Palida, deljuut et le dos appuyé à la muraille, semblait écouter si quelque hruit ne se taisait pas entendre au dehors; mais tout se taisait , hors le vent qui murmurait au châssis grille de la fenêtre. Une lam])e de terre éclairait à peine celle triste cellule, située sous le toit d'un des magasins du Mouillage, et qu'on avait arrangée à la hâte pour servir de prison à Marie; au milieu de ces vagues ténèbres, ressortait comme une lumineuse apparition la ligure blanche et immobile de la petite reine : elle lisait le front baissé, les mains jointes, et par moments elle jetait les yeux sur un papier place devant elle, à côte d'une ecritoire en fer-blanc, semblable à celle que les scribes de profession portaient alors suspendue à la ceinture.

— 3Iaitresse, dit Palida en relevant la tête, il me semble que j'entends quelque chose en bas, comme des gens qui viennent. — C'est la sentinelle qui marche devant la porte; va, tout le monde dort ici, repondit Marie. — Non, non, on a parlé, dit l'esclave en montant sur le banc de bois placé devant la fenêtre et en essayant de voir ce qui se passait dehors;

l'iO MAlllK d'eNAMBLC.

mais elle n'aperçut qu'une lumière qui brillait non loin de là, au couvent des pères jacobins. Tout était muet et désert aux environs, car alors le quartier du Mouillage n'existait pas encore, et la ville de Saint- Pierre n'était qu'une grosse bourgade bâtie sous le fort. Tout à coup un léger bruit se fit entendre derrière la porte même de la prison, et la clef tourna doucement dans la serrure.

— Maîtresse! s'écria Palida, on ouvre!

Le cœur de Marie battit violemment.

— A celte heure! murmura-t-elle; que Dieu ait pitié de nous!... Qui donc vient ici?

La porte s'entr'ouvril et se referma doucement, le porte-clefs resta dehors, et Loinvilliers entra. Marie s'était levée; en reconnaissant le comte, elle recula jusqu'au fond de la chambre et resta là, tremblante et appuyée des deux mains à l'épaule de Palida. Loin- \illiers parcourut la prison du regard; puis ses yeux s'arrêtèrent sur Marie avec une amère joie. Combien de fois, dans l'égoïsme cruel de son amour, il avait souhaité la voir ainsi seule, abaissée, abandonnée de tout secours humain! Il crut réduire enfin, sinon le cœur, du moins la fierté de cette femme, dont le salut dépendait en ce moment de lui, et dit en se rapprochant de Marie : Je viens à voire secours. Madame...— Vous! interrompit-elle avec un geste de doute cl presque d'effroi. — Savez-vous ce qui se passe? repril-il; les rebelles sont maîtres du fort et de la ville; ils ont nommé des magistrats, des officiers nouveaux... ils ont rédigé un acte par lequel vous renoncez à vos droits et à ceux de votre fils... — Cet

UARIE D'eNAMBI'C. 121

aclc, le voilà, répondit-elle en montrant le papier placé sur la table. — Ils l'ont apporté pour vous lo faire signer, ils l'ont laissé... eh bien! — Eh bien! dussé-je mourir ici, je ne rachèterai pas ainsi ma liberté, ma vie. —Mais vous pouvez échapper autrement à ces misérables, s'écria Loinvilliers ; j'ai gagné vos gardes, mes Espagnols nous attendent au bord de la rivière des Pères. Au point du jour, nous serons en sûreté dans les Mornes, et alors, savez-vous ce que je ferai, Marie? J'enrôlerai tous les flibustiers de ces iles; mon oncle le baron de Poincy m'enverra des troupes de Saint-Christophe. Avec toutes ces forces réunies , j'attaquerai les rebelles , je les traiterai comme j'ai traité les peaux rouges. Vous serez vengée, Marie! le voulez-vous? Alors il faut vous fiera moi, il faut me suivre. — Non , répondit-elle, non ; car qui sait quel prix vous mettriez à votre dévouement?— Le plus haut prix, je l'avoue, s'écria Loinvilliers; j'exigerais une promesse, un serment que vous accompliriez quand vous seriez revenue ici victorieuse et vengée. — Je n'ai donc plus d'espoir qu'en Dieu, dit-elle en baissant la tête; je ne vous suivrai pas, Monsieur. — Marie, au nom du Ciel, par pilie pour vous-même, s'écria Loinvilliers, venez, le temps presse; mais vous me haïssez donc plus que la mort? Ces misérables vous tueront; qui peut vous sauver si ce n'est moi? Quel secours pouvez-vous attendre dans cette Ile séparée du reste du monde parles abimes immenses de la mer?

Marie s'était assise ; elle détourna la tête et fit signe à Loinvilliers de sortir. Alors il se mit à ses genoux,

' -2 JIARIE d'eXAMBUC.

i! lui parla encore longtemps avec des transports (l'amour, de fureur, avec menace, avec prière; mais elle fui inébranlable. Le comte la quitta enfin, irrité, désespéré de ses refus, et résolu pourtant à la sauver.

La situation de la petite reine était affreuse; les auteurs de cette rébellion s'étaient trop compromis pour ne pas aller jusqu'aux dernières extrémités, si Marie ne signait l'acte qui les investissait légalement du pouvoir. Mais Loinvilliers les surveillait, et il leur suscita des embarras qui ne leur laissèrent pas le temps d'arriver à leurs fins; il agit sourdement auprès (les capitaines de paroisse qui déjà voyaient avec inquiétude les embarras du nouveau gouvernement ; il se servit de l'influence toute-puissante du clergé pour ramener les petites gens; il réclama enfin hautement la liberté de Marie. Cependant la petite reine était toujours étroitement gardée. Aucune nouvelle de ce qui se passait au dehors ne lui était transmise, et Loinvilliers lui-même ne put parvenir une seconde fois jusqu'à elle. Un jour enfin la porte s'ouvrit, et elle vit entrer le docteur Janson; le pauvre homme était blême et défait.

— Oh ! mon vieil ami, s'ecria-t-elle tout en larmes, c'est vous! que vous ont-ils donc fait, grand Dieu ! — Ils m'ont enfermé là-bas dans une chambre noire, répondit-il piteusement, depuis un mois; et vous. Madame? Oh! les infâmes, vous traiter ainsi! mais ils ont peur à présent. Sigaliz et les autres se sont enfermés dans le fort, il y a une assemblée au quartier du Prêcheur , le comte de Loinvilliers s'y est rendu; d'un moment à l'autre, les choses peuvent changer de face.

MARIE d'eNAMBIC. l^J

— D'un momonl h l'autre il peut arriver un navire de France! s'écria Marie avec un accent indicible de confiance et d'espoir. Docteur, il y a aujourd'hui onze mois que .Maubray est parti.

. En parlant ainsi, elle était pâle, animée, et ses prunelles brillantes semblaient se dilater. Le médecin lui prit le bras et se mit à compter les pulsations de l'artère avec une attention inquiète. Elle sourit et dit en étendant la main du côté de la mer : Maubray m'attend là-bas, j'irai. Vous m'y conduirez, docteur. En ce moment, un grand tumulte s'éleva du côté du fort; on entendait le roulement des tambours et un bruit confus. — Sainte mère de Dieu! on va se battre! s'écria Marie. Il y eut un moment d'angoisse et de cruelle attente : le bruit approchait.

— On vient vous délivrer. Madame ! s'écria le docteur.

Au même instant les portes s'ouvrirent, et Loinvilliers parut à la tète d'une vingtaine d'hommes.

— Vous êtes libre. Madame, dit-il; Baillardet, Vigeon et Sigaliz viennent d'être arrêtés, les habitants se recom.mandent à votre miséricorde. La vigie a signalé un navire, un navire de l'Etat, et les rebelles sont effrayes. — Un navire qui vient de France! s'écria Marie en levant les mains au ciel; mon Dieu, soyez béni !

La petite reine fut ramenée au fort Saint-Pierre comme en triomphe; ceux qui un mois auparavant Ja poursuivaient de clameurs furieuses s'attendrissaient maintenant en la voyant s'avancer si pâle, si faible, si souffrante, mais le front éclatant de joie. Le

lui UARIE d'eNàHBL'C.

docteur et Palida la soutenaient, car elle n'avait pas voulu monter dans sa litière. Quand elle fut sur la plage, elle s'arrèla les yeux fixes sur le navire dont on distinguait en pleine raer la haute voilure. Oh I murniura-t-elle avec un élan de conûancc et d'espoir, voici ma délivrance!

Loinvilliers marchait, plein d'orgueil et d'espoir, à côté de la petite reine; dans l'effusion de sa joie, elle lui avait adressé quelques paroles bienveillantes. Il rentra avec elle au fort, et chacun, en le voyant si radieux, pensa que sa charge dé lieulenant-général lui était déjà rendue. Avant de suivre Marie dans les appartements, il appela Ricio et lui dit à voix basse : Que mon canot suit prêt sur l'heure. Dès que le navire qu'un signale aura mouillé , j'irai à bord. Il faut que je sois raaitre ici : elle est à mui maintenant !

Le soir même, le vaisseau de guerre VAmphitrite jela l'ancre dans la rade de Saint-Pierre. Le père du Tertre et M. de Vauderoque d'Enambuc, frère du défunt général, étaient h bord.

Lelenderaain, vers midi, une assemblée solennelle, convoquée par la petite reine, se réunit au fort. Les principaux habitants, le clergé, tous les officiers, tous les employés du gouverneur, remplissaient la salle d'audience. Le comte de Loinvilliers avait repris sa place près du fauteuil uù allait venir s'asseoir la petite reine. Pour la première fois de sa vie peutêtre, il ne pouvait dissimuler entièrement ce qui se passait au fond de son àme; un sourire involontaire faisait frémir ses lèvres pâles, une secrète joie éclatait sur son front de marbre et dilatait ses sombres pru-

MAKIE UENAMUtC. ISJO

nelles. On ignorait quelle cuinmunication la petite reine voulait faire à l'assemblée. I.oinviUiers luimême ne se douta pas un instant de ce qui allait se passer. A midi précis, Marie parut, conduite par son Lcau-frère, M. de Vauderuque d'Eiiambuc; le père du Tertre marchait à côté d'elle, tenant dans ses mains un pli auquel pendait le sceau royal. Une acclamation s'éleva de tous côtés; on cria : Vive la pclile reine! vive iMadanie ! Mario s'inclina, visiblement émue; son beau visage si pâle, si languissant, s'anima d'une légère rougeur, et elle leva la main vers le portrait du général comme pour lui reporter tous ces hommages, (^uaud les acclamations eurent cessé, Marie prit des mains du père du Tertre le parchemin scelle, et d'une voix très-émue, mais haute et distincte : Messieurs, je suis touchée jusqu'au i'ond de l'àme des sentiments que vous me témoignez, et j'en garderai toujours un \if souvenir. Je vous ai réunis pour vous faire mes adieux. Sa Majesté, cédant à mes supplications, a remis en d'autres mains le gouvernement de la colonie. C'est le frère de celui que vous avez tous pleuré et dont la raémuire est restée ici en vénération ; c'est M. de Vauderoque d'Enambuc qui représentera mon (ds et commandera au nom du roi de France; voici les lettres patentes. Messieurs, je vous présente votre nouveau gouverneur. En achevant ces mots, elle se tourna vers M. de Vauderoque, qui se leva et salua l'assemblée. Il y eut un moment d'etonnement et de silence. Personne ne s'attendait à une telle déclaration ; tous les regards se tournèrent vers Luinvilliers, qu'un

126 MARIE d'eNASIBIC.

moment auparavant chacun désignait comme le futur époux de la petite reine. Il était debout, immobile et calme en apparence; mais il avait la main sur son poignard , car sa première pensée fut de tuer Marie sur l'heure; puis il calcula rapidement qu'il avait quelques jours devant lui et qu'il pouvait encore devenir le m.iitre de cette femme, dont la possession était depuis si longtemps l'unique but de sa vie. 11 dissimula sa rage, sa fureur, toutes les passions qui bouleversaient son âme , et il entendit d'un visage tranquille la longue harangue que M. de Vaudcroque fit à rassemblée. Quand tout le monde se fut retiré, il se rap[)rocha de la petite reine, et lui dit, le regard ardent, les lèvres pâles et serrées: Vous partez! vous voulez aller retrouver cet horamel mais, sur mon âme, sur mon salut, il ne vous reverra jamais!

L'Amphitrite devait faire voile pour Saint-Domingue après quelques jours de relâche à la Jlarlinique, et l'époque de son retour en France était encore éloignée. Marie ne voulut point l'attendre; elle se décida à partir sur un na\irede Bordeaux qui venait de compléter sa cargaison à la B:isse-Terre de la Guadeloupe. On essaya vainement de la dissuader d'entreprendre une si penibie et si longue traversée sur un vaisseau marchand mal construit et mauvais voilier; elle n'écoula que l'ardente impatience qui depuis si longtemps la consumait.

Quelques jours plus tard, une foule d'habitants se pressaient le long de la plage. Ils étaient venus de tous les quarlieis do l'iie en apprcnaj)! l'arrivée du

MARIE d'eXAMBLC. 1^7

nouveau gouverneur el le départ de la petite reine. Les regrets et l 'altendrissemont étaient universels; en ce moment on ne se souvenait que de la bonté, de la justice, des nobles qualités de Marie; ceux-là même que l'idée d'être gouvernes par une femme avait le plus révoltes, la pleuraient maintenant. Tous les canots de la rade étaient en mouvement autour de VAviphiirile, qui allait transporter la petite reine et sa suite à la Guadeloupe , où elle devait s'embarquer sur le Saint-JMcoias de Bordeaux. Les noirs chantaient sur un air monotone et plaintif des paroles improvisées; tous aimaient cette jeune femme, dont ils n'avaient jamais aperçu que de loin le doux visage; ils la pleuraient, car ils savaient qu'elle avait souvent jeté sur leurs misères un regard de compassion, et qu'elle les protégeait contre l'oppression des blancs. La petite reine entendit la messe dans la chapelle où une année auparavant elle avait à pareil jour épousé secrètement le marquis de Maubray ; son âme était pleincde joie et d'espoir; il lui semblait que cet anniversaire devait lui porter bonheur. Après avoir fait ses dévotions, elle descendit vers la plage, accompagnée de tous les gens de sa maison qui la suivaient en France. Une longue acclamation s'éleva à son aspect; la foule eploree se pressa sur son passage avec mille bénédictions et mille vu'ux. Marie, tout à la fois triste et radieuse, mil une main sur son cœur el salua cette multitude inconstante, qui, un mois auparavant, l'avait vue traînée en prison, et ne s'était point levée pour la délivrer. Elle était d'une extrême pâleur, et elle se soutenait h peine. Le gou-

128 MAuiE u'knajiblc.

veriieur lui donnait la main; mais elle était si failjle, qu'il lui fallait aussi s'appuyer au hras du docteur Janson. Lorsqu'elle fut entrée dans le canot qui devait la transporter à bord, elle se retourna cl lit encore un signe de la main. Alors les sanglots éclatèrent ; la foule tendit les bras vers elle en criant : Vive! vive la petite reine ! — Adieu , adieu, dit-elle en jetant un long regard sur cette terre où elle avait régné, où elle avait tant souffert; adieu ! la France ne me fera jamais oui)lier cet autre côté du monde.

Le comte de Loinvilliers n'était pas venu faire ses adieux à la petite reine; seul et caché derrière les remparts, il la vit s'embarquer et quitter pour toujours la Martinique. Quand le canot eut al.orde L\4inphitrite, quand ?darie eut quitte le pont, après a\oir une dernière l'ois salue la foule immobile sur le rivage, Loinvilliers appela Ricio.

— Allons! tout est -il prêt? s'écria-t-il. Moi aussi, je pars! Oh ! Juan de Mata, terrible écumeur de mer, quelle proie! Allons! allons retrouver aux Saintes mes amis les forbans! Cj sont eux qui me rendront la petite reine!

II y a dans l'Océan qui sépare les deux mondes des chemins invisibles que le navigateur sait reconnaître et suivre; il y a comme des jalons jetés au milieu des eaux, devant lesquels passent les navires qui sillonnent la vaste mer. Juan de Mata, capitaine du San-Jayo, savait bien dans quelles latitudes il fallait attendre le Saint-Mcolas de Bordeaux, et un mois environ après le départ de Marie, le forban croissait par le travers des Bermudes. Le San-Jajo était une

MARIE d'eNAMBIC. 129

légère goëk'tic armée de cariDns, et montée par iiii équipage recrute dans les quatre parties du munde, mais dans lequel les Espagnols étaient en majorité. Pendant quinze jours de croisière, il avait reconnu deux ou trois navires que le capitaine Juan de Mata eût volontiers abordés; mais Loinvilliers le força d'attendre.

Le temps était calme, des brises molles et changeantes ridaient à peine l'immense étendue au milieu (le laquelle la goëlelte ressemblait à un point blanc sur un velours bleuâtre. Loinvilliers ne quittait guère le pont ; adosse aux bastingages, promenant ses yeux surl'liorizon, il regardait si aucune voile n'apparaissait sur l'azur indeeis du ciel; il attendait avec une sombre et cruelle impatience qu'un vent favorable lui amenât sa proie. Enlin la vigie cria : Navire! et l'on aperçut bienli'ii distinctement un vaisseau, qu'à sa lourde voilure, à sa niarche, on reconnut pour le Saint- Mcolas de Bordeaux. Alors la joie de l'équipage se manifesta par des cris et d'effroyables malédictions; on se prépara au combat comme à une fèti' car Oii ne prévoyait nulle résistance. Le comte de Loinvilliers prit .îuan de Mata à part.

— Nos conventions tiennent, lui dit-il; à vous et à vos hommes la cargaison tout entière, à moi madame d'Enambuc. Vous me transporterez avec elle dans quelque port de l'Amérique du Sud. Ce sont bien nos conventions, Juan de Mata? — Ce sont nos conventions, et sur mon salut, je les accomplirai, repondit le forban, la main sur la poitrine. — Oh! maintenant elle est à moi! s'écria Loinvilliers; ni le ciel ni l'enfer ne sauraient me l'arracher !

1 30 MABIE d'eNAMBCC.

Cependant le Saint-Aicolas avait reconnu de son côté ce navire, qui commençait à lui donner la chasse, et il essaya de fuir; mais la goélette, d'une marclie infiniment supérieure, lui eut bientôt fait connaître l'inutilité de sa manœuvre. La faible brise qui soufflait de l'est était tombée; le lourd navire marchand resta immobile et comme enchaîné par une puissance invisible sur cette mer endormie, tandis que la goélette avançait sur lui, grâce à sa voilure, qui lui permettait de profiter du moindre souffle de vent. Quand elle fut à une portée de pistolet du Saint- Nicolas, les forbans se dressèrent sur les lisses avec des cris sauvages, et se préparèrent à jeter les grapins dans les haubans,

— A l'abordage ! à l'abordage ! cria Juan de Mata.

La goélette accosta le Saint- \icolas , et les forbans envahirent le pont, lo poignard aux dents, la hache dans une main et le pistolet dans l'autre. Il y eut un moment de confusion, mais on ne se battit point, le vaisseau marchand étant entièrement desarmé. Tandis que les forbans se rendaient maîtres du capitaine et de l'équipage, Loinvilliers descendit dans l'entre-pont. En entrant dans la chambre, i première personne qu'il trouva devant lui fut le docteur Janson.

— Monsieur, lui cria~t-il, toute résistance serait inutile; nous sommes maîtres du navire. Où est madame d'Enambuc?

Le médecin ouvrit la porte d'une des cabines, et répondit simplement : La voilà !

Les sabords ouverts éclairaient en plein cet étroit

MAKIE l» ENAMBUC. lOl

espace; Palida elail assise par terre dans un coin, la lêle clans ses mains. Au milieu de la cabine, il y avait une caisse étroite et recouverte d'un drap noir.

— Morte! s'écria Loinvilliers en s'arrètant

comme foudroyé. Elle est mortel... — Je n'ai pu la sauver; elle avait trop souffert! repondit le médecin. — Monsieur, interrompit Loinvilliers avec égarement , ôtez ce drap 1 découvrez ce cercueil ! je veux la voir. — C'est une profanalinn, s'écria le médecin en reculant avec épouvante; Monsieur, au nom du Ciel, laissez en paix ces restes sacrés!

— Je veux la voir! répéta Loinvilliers avec un geste de menace.

Le médecin releva le drap d'une main n)al assurée et découvrit le cercueil. Son art avait conservé ces Irisles dépouilles; elle était là comme endormie, la lêle ensevelie dans ses longs cheveux, les niain> jointes sur le crucifix. Le comte de Loinvilliers s'agenouilla; deux larmes, les premières qu'il eût versées de sa vie, roulèrent le long de ses jitues, et il s'écria dans un affreux desespoir : Marie! 3IarieI morte pour l'éternité ! — Elle vous a pardonné à ses derniers moments, dit le médecin; elle a prié pour TOUS, pour vous dont le lunesle amour a rempli sa ?ie d'amertume et de malheur. Maintenant, du moins, laissez-moi accomplir ses dernières volontés; souffrez que je ramène en France ses tristes restes pour les rendre à son mari , le marquis de Maubray, — Son mari! s'écria le comte en se dressant avec une sombre fureur; elle était sa femme! — Elle l'avait épousé secrètement à la Martinique.

1'^ MAIIIE n'ENASIBrr.

Loinvilliors l'interrompit et lui imposa silence d'un geste violent; puis, redevenant calme en apparence et maitre de lui-même, il appela Juan de Mala. Le forban pâlit et s'arrêta épouvanté en apercevant celte femme morte, dans ce cercueil ouvert près duquel Palida et le médecin venaient de s'agenouiller.

— Est-ce là madame d'Enambuc? dit-il en faisant lin signe de croix; par le Dieu vivant! ce n'est pas ainsi que vous vous attendiez à la retrouver, seigneur comte! Maintenant qu'allez-vous faire? — Ses funérailles, répondit Loinvilliers.

Un quart d'heure après, tout l'équipage du Saint-Nicolas et tous les forbans étaient reunis, la tête nue, sur le pont; l'aumônier, son missel à la main, disait les prières pour les morts devant le cercueil auquel on avait attaché deux boulets; le comte, agenouillé contre les bastingages, murmurait le De Profundis d'une voix creuse et brisée. Après l'absoute, deux hommes soulevèrent le cercueil et le lancèrent par-dessus le bord. Les profondes eaux jaillirent avec un bruit sourd et se ridèrent au loin; puis le gouiïre se referma, tout fui fini; la petite reine était à jamais cachée au fond des abimes de la mer. Alors le comte se releva et dit entre ses dents : Il ne la reverra ni vivante ni morte !

MADELINK,

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