‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 2 sur 16 · PAR H. ARNAUD · texte numérisé non relu

PAR H. ARNAUD

PAUL A GUSTAVE

\iix Cliaimilles, le 0 mai 18...

« Eli bien! Gustave, tu l'avais prédit; je no passerai pas l'année, je me marie; que veux-tu! il faut faire une fin; j'ai vingt-cinq ans, et quand j'attendrais jusqu'à trente, qu'y gagnerais-je? quelques années de liberté que peut-être j'emploierais mal; et puis, je suis amoureux..., c'est-à-dire, j'ai été amoureux pendant quinze jours de la femme que je vais épouser. Alors, je n'osais prendre une résolution; je

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mp méfiais fie moi-même: à présent que je suis (le sang-froid, tout -à-fait de sang-froid, il me semltle que ce que je vais faire est parfaitement convenable, et je m'y décide sans peur: si c'est une folie, je t'assure qu'on ne siurail la faire plus raisonnablement. Pour que tu en conviennes, il faut que je te raconte ce qui m'est arrivé depuis un mois.

Tu m'as vu partir pour cette terre de mon oncle, on je suis appelé à passer chaque année trois ou quatre mortelles semaines au milieu des plaisirs de la campagne. Ce n'est pas ma faute, certainement, si la chasse me fatigue, si le vvist me donne des tiraillements de nerfs, si les parties de pèclie et de promenade me causent un mortel ennui. Je m'ennuxais donc, je m'ennuyais beaucoup lorsque j'appris, par hasard, que nous avions pour voisin." de cam[tagne madame de La Javy; te rappelles-tu madame de La Javy? C'est cette petite femme si jolie, si blonde, si eléganle, que nous avions remarquée au bal de la comtesse D... Elle arrivait alors d'Allemagne; et toute française qu'elle nous parùl, elle n'avait jamais quitte Vienne asant de venir à Paris l'hivir dernier. S m père, le marquis de Savenay, avait épouse une Allemande; elle mourut jeune en lui laissant celte fille unique qui fut élevée tlans sa famille malernelle et mariée ensuite à M. de La Javy dont elle portait encore le deuil cet hiver. Le marquis de Savenay a voyagé presque toute sa vie; il y a quelques années cependant qu'il vint s'établir dans celte maison de campagne que sa fille habite maintenant; ensuite, psusse par le besoin de changer encore de place, il

s'embarqua au Havre, et depuis dix-sept ans on reçoit de lui des lettres datées de toutes les parties du inonde.

Savenay est à une petite lieue des Charmilles, cl je (is ma visite comme voisin; madame de La Javy me reçut fort gracieusement et me présenta aux personnes qu'elle avait amenées à la campagne; ce sont trois ou quatre femmes de sa société intime, toutes spirituelles et toutes charmantes. Alors, je ne m'ennuyai plus. Au bout de huit jours, je vis bien que jetais amoureux de madame de La Javy, et pourtant, laut-il te le dire, elle ne me semblait plus si fraiche ni si jolie qu'a Paris, mais il y a en elle une si grande [lerl'ection de manières, un soin si continuel de plaire, une élégance si rare, que je m'y laissai prendre. Alors, alors... liens, en deux mots, je l'aimai, je voulus lui plaire, je réussis, et mon bonheur augmenta mon amour; puis, je ne sais ni comment ni pourquoi, cela s'est altieiii, et j'ai réfléchi sur ma position. J'ai vu que madame de La Javy était un fort beau parti et que je pouvais faire par raison ce que j'avais d'abord ete tente de faire par inclination; j'ai parle très-sericusement de mariage, et comme madame de La Javy y pensait de son côte, tout a ete bientôt conclu. A présent, je vais à Savenay tous les jours; c'est une délicieuse vie, et pourvu que cela dure quand je serai marié!... Vois-tu, Gusla\e, il me vient comme cela des idées; et puis... tu vas me dire que je suis un |i)U, n'importe, il faut que je te dise tout. Madame de La Javy est belle, agréable, charmante; mais j'ai decou\erl..., il nie semble..., enfin, je me suis aperçu

158 BIADELINE.

qu'elle n'est plus jeune; je m'en suis aperçu tout a coup, hier seulement; c'est un peu tard, n'est-ce pas? Hier, j'allais à Savenay ; il n'était guère que mifli, et d'habitude je n'arrive pas avant deux heures. Je rais i)ied à terre dans l'avenue, et je pris un autre chemin à travers le parc. Tu sais comme les campagnes du Valois sont belles au mois de mai ; les bois sont entièrement reverdis, et les oiseaux chantent sous les jeunes feuilles. Il y a partout comme un parfum sauvage ; de tous côtés s'élèvent de doux bruissements : c'est le printemps, le jeune printemps qui revient. J'allais lenlement, sans songer à rien, content de vivre, heureux sans savoir [lourquoi.Tout à coup j'enlendis, à dix pas devant moi, comme un doux caquelagemêlede petits celais de rire. J'avançai avec precautiiin; c'étaient madame de La Javy et trois autres femmes qui étaient là, assises en rond sur le gazon, à l'ombre des lihis. Elles formaient ainsi un groupe ravissant; la taille souple de madame de La Javy était serrée par une large ceinture, dont les bouts flottaient sur une robe de mousseline blanche; son chapeau détache laissait voir les boucles légères de ses cheveux blonds; une gaze environnait son cou un peu frêle. Il y avait dans celte simple toilette un air et une coquetterie qui dissimulaient tout ce qu'il était possible de dissimuler. Mais un rayon de soleil tombait d'aplomb sur ce visage que je n'avais guère aperçu qu'il la lueur des bougies, ou bien dans le demi-jour d'un salon, sons les reflets des rideaux de soie, et je ne retrouvai plus ce teinl, celte peau satinée dont j'avais tant de fois admire I éclat. Madame

3UDELINE. 139

de La Javy avait bien toujours ses beaux yeux, son gracieux sourire, SCS dents brillantes; mais tous ces charmes étaient encadres dans une multitude de rides si flnes, qu'il fallait le grand jour pour les découvrir. Ses joues n'avaient plus la pâleur animée que j'aimais; elles étaient d'une blanclieur morbide; enlin, je n'admirai plus rien en elle que ses deux petits pieds, si jolis, si h l'aise dans un charmant S(ndicr vert comme la pantoufle de Cendrillon, et qu'elle allongeait mollement sur l'herbe. Les femmes qui l'accompagnaient me semblèrent aussi horriblement pâles et fatiguées.

Tandis que je les regardais ainsi, caché derrière les lilas, une pelile pa^sanne s'était arrêtée à l'entrée du bosquet, et considérait de loin ce groupe de belles dames. La pauvre enfant portait un méchant chapeau de paille sur sa coiffe d'indienne, et sa jupe de laine avait plus d'une pièce. Une chemise bien blanche, dont les manches n'allaient qu'au coude, laissait voir ses bras brunis par le soleil, et elle s'appuyait sur le manche d'un long râteau qui lui servait à ratisser les allées. Ces dames ne prenaient pas garde à elle; une singulière question de vanité féminine les préoccupait en ce moment. Elles en étaient a disserter sur leur chaussure et à faire comparaison de leurs pieds. Toutes quatre avaient le pied (in et charmant ; il eut fallu, en vérité, une grande justesse de coup d'œil pourapprécier la différence. 11 n'y avait qu'un moyen de juger la chose. Madame de La Javy détacha son petit soulier vert, et le mit au milieu du cercle; chacune decesdamesl'essava à son tour, et ce fut comme

pour la fameuse pantouûe de verre ; personne ne pul le chausser.

— Jo le voyais bien ! murmura madame de La Javy avec un petit sourire de triomphe. — En vérité, ma chère, vous avez un pied d'enfant! dirent ces dames; personne au monde, si ce n'est vous, ne pourrait mettre ce petit soulier.

Alors la jeune paysanne, qui s'était peu à peu rapprochée, s'écria d'un air naïf et conOaiit, le plus drôle (lu HKinde : Oui da ! Si Madame voulait , j'essayerais un peu. — Toi, Madeline ! approche; nous le voulons bien, s'écrièrent ces dames en riant aux éclals.

La paysaime rejeta en riant aussi ses sabots de bois; elle avança son pied couvert d'un épais bas bleu, et s'écria avec une joie et une vanité enfantines : Voilà !

Enetfet, elle avait chaussé le petit soulier vert sur ses gros bas de laine.

C'est étonnant ! dirent ces dames ; cette jeune fille a des pieds comme si elle n'avait jamais marché que sur des tapis de Sallandrouze ! — Et Dieu sait ! répliqua-t-elle en riant; ma plus belle jupe n'est pas si belle que ces tapis, et je n'ai garde de marcher dessus.

— Rendez-moi donc mon soulier, Madeline, dit madame de La Javy avec humeur; vous allez le salir. — Vous devriez plutôt l'envoyer au château vous chercher une autre chaussure, et lui laisser celle-ci pour danser les dimanches, dit une de ces dames. — Oui, cela serait d'un bel effet, des souliers verts et

MADELIXE. 1 il

des l)as Ijletis! interrompit mailame de La Javy avoc un rire contraint ; les gens du village se moqueraient d'elle!....

— Oh! certainement, Madame a bien raison, dit k paysanne avec nne petite mine naïve, d'ailleurs ses souliers me seraient trop grands!

A ce mot je me rais à rire, sans songer que j'étais la incognito; toutes ces dames jetèrent un cri; Madeline s'avança résolument, écarta les branches des lilas, et me découvrit dans ma cachette.

— Oh! oh! fit-elle en me poussant légèrement, c'est un beau monsieur!

Ces dames se reprirent à rire de plus belle ; mais madame de La Javy avait rougi jusqu'au blanc des yeux , et elle ne riait que du bout des lèvres.

— Vous étiez donc là à nous épier, iLmsieur? me dit-elle avec une gaieté contrainte; puis, se tournant vers Madeline, elle ajouta sèchement. Que faites-vous là? Est-ce ici votre place? Allez-vous-en!

Nous sommes rentrés au château; je donnais le liras à madame de la Javy. Pendant le reste de la journée, elle a ete parfaitement aimable; par une sorte de convention tacite, il semblait que chacun ' évitait de reparler de ce qui s'était passé le matin. Le soir, en m'en allant, j'ai repris le chemin du parc; il faisait un beau clair de lune; on y voyait comme en plein j^ur. En passant devant les lilas, j'ai aperçu une femme assise sur le carré de gazon ; c'était Madeline.

— Bonsoir, ma belle enfant, lui ai-je dit; seule ici, toute seule et si tard! Vous m'avez tout l'air

lu

142 MADELIME.

d'attendre quelque beau berger. — Nenni , Monsieur, m'a-t-elle répondu en se levant; vous voyez Ijien que je «^artle la Noire, celte pauvre Noire, qui nie suit comme un chien. Ici, la Noire!

Une vache qui paissait près de là vint de notre côté; la jeune fille allant au-devant d'elle, lui mit ses deux bras sur la tête comme un joug; puis elle l'amena ainsi devant moi. Tu aurais lait un petit tableau décela, Gustave. Figure-toi cette enfant appuyée au cou robulc de l'animal qu'elle caressait de ses deux petites mains, ce corps svelte et gracieux sous cet horrible jupon de laine, cette belle tète si riante, si fraîche, si jeune , et ces cheveux abondants qui s'échappaient de la petite coiffe d'indienne. J'ai dit bonsoir à Madeline, et je me suis éloigné. Celte nuit, j'ai mal dormi, et ce matin je t'écris tout ce qui m'a passé par la tête depuis hier. Il faut avoir confiance en ta patiente amitié pour te conter tous ces petits détails de la vie intime , toutes ces divagations de tête et de cœur.

A présent, tu es averti, tu sais que bientôt tu seras de noce, et probablement je ne t'écrirai plus que pour l'annoncer le jour heureux. Nous attendons M. de Savenay; une lettre datée de la Nouvelle- Orléans annonce son retour en France. J'habiterai les Charmilles jusqu'à l'époque de mon mariage; je ne retournerai à Paris que marié. Est-ce que tout ceci ne l'elonne pas , mon vieil ami de collège? Oui , nous sommes vieux, tout\ieux; nous allons avoir des cheveux blancs. Adieu, Gustave. »

MADKLINR. 145

Paul repartit pour Savenay après avoir écrit cette longue lettre où, comme tous ceux qui font des confidences, il avait rapporté fort exactement les faits sans en déduire les conséquences véritables. En passant par l'avenue, il rencontra Louisot , l'un des valets de la ferme, qui courait après Madelinc; la petite paysanne fuyait comme une biche. Tout à coup elle se retourna brusquement et dit avec un air de tête fier et résolu : Louisot, je le défends de me suivre! et elle s'en alla tranquillement, tandis que le rustre interdit restait là en murmurant : Diablesse , va !

Paul mit son cheval au pas pour l'attendre.

— Dis-moi , Louisot, lui demanda-t-il, quelle est celte petite fille? — C'est la fille à niamzelie Colette, répondit Louisot. — La fille à mamzelle Colette! qu'est-ce que ça veut dire? Kl son père?

Le paysan haussa les épaules et dit en clignant de l'œil : Son père! qui le sait? Oli! c'est ça une histoire! elle n'a pas sa pareille dans les livres. — Conte-moi cela, Louisot. — Tout ce que j'en sais c'est par ouïdire, parce que je n'ai que vingt-trois ans; mais c'est égal , la mère Frachot me l'a tout conté et elle le savait de la bonne source, ayant vu la chose de ses yeux. Vous saurez donc que mamzelle Colette était

lii SIADELINK.

la lille du père Pichon , le fermier d'ici, el qu'elle était jolie, jolie comme on ne peut pas plus, ce qui faisait qu'on l'appelait partout la belle Colelle. Bonne sninte Vierge! il aurait peut-être iiùeux valu pour elle être laide comme le péché! Vous pensez bien qu'avec ce visage et les mille écusde dot que lui faisait le père F*ichon , elle ne manquait pas de parti; mais elle riait avec tout le monde et elle ne se souciait de personne, comme Ma ieline. Pourtant ses parents voulaient l'établir, car elle approchait de ses vingt ans , et ils l'accordèrent avec Simon ïoutcl , un grand bel homme qui commençait dans le négoce des bestiaux. Vous comprenez bien ça, Monsieur? — Parfaitement. — M. le marquis de Savenay était pour lors au château , reprit le paysan , et si vous le connaissiez, il pourrait vous raconter cela encore mieux que moi ; car le repas des fiançailles se fil dans la grande salle, et irême il y assista; tout le monde s'en souvient ; il avait un habit noir et tous ses rubans à la boutonnière; c'était un bel homme, à ce qu'on dit, et bien bon pour le pauvre monde : malheureusement il devait partir le surlendemain... — Après, après! interrompit Paul, vous perdez le fil de votre histoire, ami Louisot. — M'y voici. La belle Colette fut donc fiancée avec Simon Toutel qui on était amoureux et jaloux comme un tigre; mais Jiah ! elle s'en gaussait, elle le faisait enrager avec ses airs gracieux pour tout le monde; si bien qu'il avait dit qu'aussitôt le mariage fait , il ne la mènerait plus à la danse ni nulle part. Voilà cependant qu'il lui vient une lettre et qu'il est obligé d'alli-r recueillir tm

petit héritage dans son pays qui est à cent lieues d'ici. Le père Pichon décida que le mariage ne se ferait qu'à son retour, et Colette n'eu parut ni bien aise, ni fàcliee. A celte époque-ià pourtant, chacun remarqua qu'elle était pâle et qu'elle n'allait plus à la danse. La mère Fracliot ne sait pas au juste ce qui se passa alors; mais elle a vu une lettre que la mère Pichon écrivit à Simon Toutcl , deux mois après son départ, et où elle lui disait : Revenez, il en est bien temps , Simon, ça pourrait faire des malheurs dans la maison si le père Pichon se doutait de quelque chose. Simon Toulel revint sans rien comprendre à cette lettre, et quand il arriva la mère Pichon vint tout de suite le trouver et lui dit en pleurant que, puisqu'il s'était passé de notaire et de curé, il fallait aller bien vite à la mairie : c'était clair, ça. Comprenez-vous, Monsieur?

— Eh ! oui ; continue. — Je vous laisse à penser ce que repondit Simon ïoutel, lui qui n'avait rien comme ça sur la conscience. Jl s'en alla comme un furieux à la ferme. Il trouva le père Pichon qui dînait, et Colette assise au coin du feu sous la cheminée, La mère Frachot était là par hasard ; elle a tout vu, et elle dit que Simon Toulel entra avec son chapeau sur la tête, et qu'il alla droit à Colette en criant : Mamzelle, la mère Pichon vient de me parler.... mais qu'est-ce que vous avez dit là?... qu'est-ce que vous voulez dire?... Vous avez eu le front de me mettre en avant, et pourquoi?... Pour sauver votre honneur. Mais ce n'est pas moi qui l'ai taché, votre honneur, vous le savez bien... Je n'ai rieu à voir daiis

116 MADKI.INE.

tout ce qui va arriver, rien du tout...— Ah oà! qu'estce qu'il veut donc dire, lui? demanda alors le père Pichon qui s'était levé d'un air en colère, cl en toisant Si lion Toutcl des [)ieds à la tête avec ses gros yeux. — Rien ! mon père, rien ! dit Colette en se mettant entre eux les bras étendus; mais les forces lui manquèrent; elle tomba sur ses genoux. La mère Frachot dit qu'elle la crut morte; il fallut lui donner du vinaigre pour la faire revenir. La pauvre mère Pichon arriva comme sa fille reprenait connaissance. Elle avait couru de toutes ses forces après Simon Toutel ; mais c'était trop tard. Le père IMchon avait pris son couteau; il pleurait, et il voulait tuer sa fille. Tous les gens de la ferme étaient accourus; on le retenait : sans cela il y aurait eu un malheur. Colette était à genoux; elle se cachait le visage et faisait des gémissements pitoyables. — Parle, parle donc, malheureuse! criait le père Pichon; dis quel est cet infâme, que j'aille le chercher, puisqu'il se cache!.... car il laut qu'il t'épouse, il le faut, sinon je le lue!... Son nom ! dis-moi son nom!... — 3Iais Colette ne disait rien, et cela dura ainsi jusqu'au soir. Vous sentez que Simon Toutel n'était pas resté là. On enferma Cnlelte dans sa chambre, et la pauvre mère Pichon essaya de toutes les manières de lui faire confesser la vérité; elle n'avouait jamais rien, elle ne faisait que pleurer. Simon Toutel se maria au bout d'un mois pour faire voir qu'il était consolé de tout cela, et on fit deux ou trois chansons dans le l)ays. Colelte ne reparut plus; elle était toujours enfermée. Au bout de cinq ou six mois elle mil au

MADEUNE. 147

monde celle petite Madeline, et peu de temps après elle mourut. Ce qu'il y a d'eloiiiiant, c'est que le père et la mère Pichon gardèrent l'enfant. Cela ne leur porta pas bonheur; il y eut de mauvaises récoltes; le travail ne se faisait peut-être pas bien; bref, ils se ruinèrent, et ils moururent, ne laissant rien que des dettes. Heureusement les nouveaux fermiers sont de braves gens, ils ont garde jLuleline pour mener les vaches; elle a vingt ccus de gage. C'est bien, ça, de leur part; car enlin l'enfant leur a coûte : ils l'ont prise à l'âge de dix ans, et elle n'en a guère que seize. La voilà, celle histoire.— 31erci, Louisot. — Bonjour, Monsieur, dit le paysan en tirant son chapeau ; je vas au foin, sauf votre respect; voilà les faucheurs qui sont déjà dans le pré.

Paul arriva tout pensif au château, il se serait volontiers dispensé de cette visite pour aller se promener seul dans le parc, à l'endroit où Madeline menait ses vaches; le souvenir de cette enfant le préoccupait. 3Iadame de La Javy était seule ; elle attendait Paul depuis une heure. En l'entendant venir, elle avait quille précipitamment la fenêtre et baisse les rideaux.

— Mon Dieu ! dit-elle avec un sourire boudeur et mignard, je croyais que vous ne viendriez pas aujourd'hui! — Pardon, répondit-il, j'ai été retenu bien malgré moi ; une visite, des lettres à écrire... — lit une conversation de trois quarts d'heure dans l'avenue avec Louisot, le valet de ferme; mais vous faisiez donc un cours d'agriculture? — Eh ! non. Madame, répondit Paul étourdiment ; il me racontait l'histoire

Ii8 JUUKLINE.

(Je celte petite Madeline. — Ah ! ah ! fit dédaigneusement mad.Tme de La Ja\ y, elle est donc fort intéressante?—Vous n'en a\ez rien entendu dire, Madame? — Non; mais je me figure ce que ce doit être : les amours champêtres d'une vachère et d'un valet de charrue. — Point du tout. Madame, cette enfant n'aime personne... — C'est fort intéressant à savoir, interrompit madame de La Javy avec ironi;^; mais vous me raconterez cela une autre fois. Je n'ai pas l'esprit tourné à ri(i\lle aujourd'hui.

Paul ne répondit lien: il alla s'asseoir devant la lahle et se mit à parcourir un album: madame de La Javy se plaça devant une glace, arrangea les nœuds de ruban bleu qui retenaient ses cheveux blonds, s'impatienta tout haut contre sa levrette, contre le temps, contre Paul lui-même; mais il ne releva pas la tête. Alors elle sonna.

— Avertissez mademoiselle Leblanc, dit-elle au domestique.

Un moment après, mademoiselle Leblanc entra. C'était une de ces pauvres filles qui ont passé trente ans et auxquelles il ne reste plus que les ruines d'une beauté parf.iite: ses traits étaient (lelris. creuses par une extrême maigreur; elle avait une physionomie douce et malheureuse, un maintien modeste et ce qu'on appelle l'air comme il faut. Depuis longtemps elle vivait près de madame de La Jav\ , dans celte situation equivcque qui n'est ni l'indépendance ni la domesticité; elle était demoiselle de compagnie.

— Mademoiselle Leblanc, je voudrais faire de la musique, dit madame de La Javy; vous allez m'accoiiipagiier, n'est-ce |ias?

mauklim:. 119

Mademoiselle Leblanc connaissait cette façon d'in- ' limer un ordre auquel il fallait sur-le-champ obéir; elle avança les tabourets, uu\ril le piano et prépara les partitions.

— Mon Dieu! ce n'est pas cela! dit madame de La Javy avec impatience : voyons des romances.

Mais le piano n'était pas d'accord, mademoiselle Leblanc accompagnait sans expression, et Paul n'avait pas l'air d'écouter.

— Assez, assez de musique pour aujourd'hui, dit madame <lc La Javy en tâchant de dissimuler son depil et sa mauvaise humeur. Mademoiselle Leblanc, voulez-vous nous lire quelque chose? Nous avons lii les journaux, les revues de celle semaine; voyons.

El maden.oiselle Leblanc se mit à lire. Au bout d'un quart d'heure, Paul se leva, fit un tour dans le salon et sortit. Madame de La Javy n'essaya pas de le retenir. Un moment après, elle dit à sa demoiselle de compagnie: Je vous remercie, mademoiselle Leblanc; vous pouvez monter dans votre chambre; je n'ai plus besoin de vous.

Quand elle fut seule, elle se mit devant une glace et se regarda longtemps avec une sorte de frayeur et de découragement. Elle était encore belle, pourtant, mais pas si belle qu'autrefois, et elle se dit, dans l'amertume profonde de son cœur : Est-ce que j'ai vieilli! Puis elle s'assit et fondit en larmes. Paul rentra en ce moment.

— Mon Dieu! s'ecria-t-il, qu'avez- vous, qu'avez- Aous donc? Qu'est-ce qui vous afflige ainsi?

Elle ne pouvait certainement pas l'avouer.

— J'ai du chagrin, répondit-elle en se couvrant la figure de son mouchoir; vous me boudez. — Allons donc! vous êtes..,

11 allait dire : Vous êtes un enfant! Mais il sentit que cela avait l'air d'une impertinence, et il s'arrêta court.

— Je suis une folle, n'est-ce pas? dit madame de La Javy en lui tendant la main; c'est vrai peut-être; mais que voulez-vous! je vous aime! — Et moi aussi, Nanine, je vous aime, répondit-il en baisant la main qu'elle lui abandonnait.

La paix fut ainsi faite. Un moment après il vint du monde, et le reste de la journée s'écoula fort paisiblement.

3Iais c'en était fait, Paul en était décidément aux regrets, et il considérait l'avenir avec une sorte d'effroi. Vingt fois le jour, il se faisait à lui-même cette question : Qui sait quel âge a madame de La Javy? Et, comme il ne pouvait se dissimuler qu'elle avait quelques années de plus que lui, il se trouvait tout-àfait ridicule. — Si elle était ma maîtresse, se disait-il, cela ne serait rien ; mais ma femme! Une femme qui dans dix ans sera tout-à-fail \ieille, tandis que moi!... Aussi, où diable ai-je été chercher une veuve ! Nanine est belle; mais y a-t-il quelque chose de comparable à la grâce, aux charmes d'une jeune fille! Qu'est-ce qui vaut ces formes juvéniles, cette fraîcheur de seize ans! Tous les arlilices du goût et de l'élégance, tous les prodiges de la coquetterie n'en approchent pjis.

Lerésultat deces rellexioiis fut un refroidissement involontaire et très-marqué dans les relations de Paul

HADELINE.

avec madame de La Javy. Elle en éprouva une vive douleur et une sourde colère ; mais comme toutes les femmes doYit le cœur en est à son dernier enjeu, elle n'abondonna pas la partie. Elle savait bien que des plaintes, des reproches, ne ranimeraient pas cet amour qui s'éteignait; elle craignait de donner un prétexte de rupture à cet bomnie qu'elle allait épouser, et elle dissimula ses larmes. Paul la trouvait toujours calme, affectueuse, point du tout exigeante. Elle ne lui demandait compte ni de ses froideurs, ni de ses inégalités, et il finit par convenir avec luimême que, du moins, madame de La Javy avait un cœur indulgent et un charmant caractère.

Cependant il ne pouvait chasser de son esprit certaines idées, et malgré lui, il faisait souvent une comparaison bizarre : il s'appliquait à établir un syslème de compensation entre la petite paysanne mal vêtue, aux mains rudes, au teint hàlé, et la grande dame élégante, habillée avec tant de goût, et dont le teint délicat n'avait jamais affronté le soleil. Mais il en venait toujours à celte conclusion, que quelques soins et un peu de toilette ajouteraient sur-le-champ ce qui manquait à la beauté de Madeline, et que toutes les ressources de la plus habile coquetterie ne pourraient pas remettre en sa fleur celle de madame de La Javy.

Paul ne cherchait pas Madeline, mais il la rencontrait souvent , et toujours il lui adressait quelques mots en passant; elle s'était ainsi habituée à le voir. Une fois, il la trouva dans le parc, assise au pied d'un arbre, avec un livre ouvert sur ses genoux.

ï'i'i MADELINE.

— Comment, vous savez lire? dil-il un peu étonné.

— Oui cià 1 répondit-elle d'un petit air glorieux, el écrire, et compter aussi; la mèrePichon m'a envoyée à l'école quand j'étais petite. —Cela ne vous sert pas à grand'chose à présent? — Si fait, cela m'amuse.

— Ah ! al) 1 — Quand j'ai file tout le lin de ma quenouille, on gardant les vaches; quand je me suis lait de beaux bouquets de violettes et de muguet , je me mets à l'ombre sous un arbre et je lis. — Et qui donc vous donne des livres? — Ah! c'est une personne bien bonne et que j'aime bien, c'est mademoiselle Leblanc.

Paul prit sans rien dire le volume que tenait la petite vachère : c'était Robinson Crusoé.

— Et cette lecture vous plait? demanda-t-il. — Oh! oui, oui. Monsieur! Que je serais heureuse, si je pouvais , comme cela , aller dans une ile, avoir une petite cabane sous de grands arbres, et un troupeau de chèvres ! — Il me semble qu'il j a mieux que cela ici. — Oui; mais ce n'est pas à moi, rcpondit-elle.

— Ainsi, vous consentiriez à passer votre vie toute seule? — Oui, répondit-elle sans hésiter ; oui, si le malheur faisait que la mère Panou mourut. — La mère Panou ! Qui est-ce que la mère Panou ? — C'est la fermière d'ici , une bien brave femme.— Celle qui vous donne Ningt écus de gages? — Oui , Monsieur, répondit simplement Madeline, et en vérité, je ne les gagne p.is; mais la mère Panou dit que c'est pour m'aider à faire mon trousseau. — Ah! ah! vous vous mariez donc? — Kst-ce que j'ai un amoureux? rcpondit-elle en secouant la tête. — Si vous voulez les

madeline. 1')Ô

rroiitcr, VOUS n'eii manquerez pas; il y a d'abord M. Louisot. — Ni lui, ni un autre! répliqua-l-clle Nivenrient el avec une décision qui annonçait quelque arrière-peiisoe; d'amoureux, de mari , je n'en veux point ! — Kh ! pourquoi? dit Paul d'un air surpris et

incrédule. — Pourquoi! elle hesila un moment,

en cherchant ci>mment exprimer sa pensée; puis elle reprit d'une voix plus basse et avec une légère rou- ;'iur : Parce que je n'ai ni père, ni mère, et qu'un homme pourrait me le reprocher quand je serais sa femme.

A ces mots elle s'éloigna lentement, et Paul fit un iirand tour dans le parc avant d'arriver au château. Ce jour-là , chacun remarqua qu'il était préoccupe et qu'il répondait d'un air contraint aux prévenances de madame de La Javy. Pourtant , leur mariage était toujours une chose arrêtée, et l'on continuait à s'occuper de celte foule d'arrangements qui précèdent le grand jour. On attendait , d'une semaine à l'autre, M. de Savenay.

Un soir, Paul venait de quitter madame de La Javy, et selon son habitude il traversait le parc pour aller rejoindre son domestique, qui l'attendait avec les chevaux à la petite porte. En passant près d'une haie, il entendit de l'autre côté des sanglots étouffes, de profonds soupirs, comme ceux d'un cœur oppressé par quelque affreuse douleur. 11 s'avança vivement pour voir qui pleurait ainsi : c'était Madeline.

Elle était assise par terre, les coudes sur ses genoux , le visage caché dans ses mains.

— Mon enfant, que vous est-il <lonc arrivé? s'é-

1j4 MADELIN E.

cria-t-il. — Vous no savez donc pas le malheur? (lit-elle en sanglotant; la pauvre mère Panou... — Eli bien? — Elle vient de mourir... il j a peut-être une heure... pas davantage... et ce matin elle se portail bien. ... Le mal l'a tuée comme un coup de tonnerre! — Une apoplexie! — Oui, le médecin a dit

que c'était cela et il n'a rien fait! Quand il est

venu du village, tout était déjà fini! Uh ! mon

Dieu! mon Dieu! demain on enterrera la mère Panou!

Paul s'assit près de la petite paysanne; ces plaintes, cette douleur profonde et vraie le touchait au cœur; il avait des larmes dans les yeux.

— 3Ion enfant, dit-il doucement, ne pleurez pas comme cela, songez que la mère Panou est à présent avec le bon Dieu, puisqu'elle était une si brave femme. — 3Iais je ne la verrai plus! s'écria Madeline.

Et elle se remit à pleurer.

Il y eut un long silence; puis Paul reprit : Il faut rentrer à la ferme, mon enfant. — Oh! non, non, s'écria-t-elle, cela me ferait trop de peine! La mère Panou est là... sur son lit... toute blême... Quand je l'ai vue comme ça, il m'a pris comme un serrement

de cœur je ne pouvais pas pleurer ça m'étouf-

fait — Mais vous ne pouvez pas rester ici , seule ,

toute la nuit! vous aurez peur, vous aurez froid. Voyez comme la rosée tombe. — Non, non, je n'ai pas peur, je n'ai pas froid, dit-elle en ramenant ses petits pieds sous sa jupe et en baissant la tête dans l'attitude d'un morne désespoir.

Paul insista encore pour la reconduire à la ferme; mais elle s'y refusa avec l'obstination d'une douleur

MADELINE. 'ioo

qui rcduiite tout ce qui i)eut raccroilro. Alors Paul alla dire à sou domestique de l'attendre à cent pas de Il petite porte du parc, sur le chemin des Charmilles: puis il revint s'asseoira côté de Madeiine.

— Je vais rester encore un peu avec vous, dit-il; puis, quand vous serez plus tranquille , je m'en irai. — Ah ! Monsieur, vous avez bon cœur ! s'écria Madeiine: je ne suis qu'une pauvre lillc; mais, allez, je n'oublierai jamais que, quand j'avais tant de peine , Vdusavez voulu me consoler.

Paul la regardait tandis qu'elle lui parlait ainsi; jamais il n'avait vu une telle beauté d'expression dans une tête de femme. La lune qui venait de se lever iclairait en plein le visage de 3Iadeline et adoucissait k'S reflets bruns de sa peau; ses grands yeux brillaient à travers un globe de larmes qui roulaient lentement sur ses joues, et de temps en temps elle les essuyait avec une mèche de ses longs cheveux. Ce desordre, cet élan de douleur donnait à sa physionomie un caractère indicible. Peu à peu cependant Sun désespoir lit place à l'abattement; elle devint plus tranquille et elle se mit à rappeler avec un profond attendrissement les vertus de la mère Panou.

— Elle avait toujours la main ouverte pour les pauvres, disait-elle; elle travaillait depuis l'aube jusqu'au soir; quand je faisais mal, elle ne me reprenait pas avec des paroles dures; j'étais comme sa

lille Je l'aimais tant ! Ah 1 si Dieu avait voulu me

[jrendre à sa place, je serais morte de bon cœur... — K^t-ce qu'elle laisse des enfants? demanda Paul. — < lui. Monsieur, une fille et un gendre; mais...

Elle secoua IrisleuR-nl la tête.

1o6 MADRLINE.

— Est-ce que vous ne resterez pas avec eux? — Non , répondit-elle. — Et alors où voulez-vous aller?

— Je n'y ai pas encore songé. — Et cela ne vous inquiète pas? — Pourquoi? dit-elle étonnée, est-ce qu'on ne gagne pas toujours son pain en travaillant?

— Si jeune, toute seule au monde , vous serez perdue si vous ne rencontrez pas toujours d'honnêtes gens. — Non, non, Monsieur, répondit-elle avec confiance; je suis une honnête fille et je ne crains rien : personne n'aura le cœur de me faire du mal.

Paul ne songeait pas à s'en aller; il ne savait ce qui se passait en lui. Quelque habitué qu'il fût à analyser ses impressions, il ne pouvait se rendre compte des sentiments que lui ifispirait celte jeune fille. C'était tout à la fois de la pitié, une secrète admiration, un tendre intérêt, une sorte de respect. Il ne vint pas une seule fois à sa pensée de profiter de cette situation pour essayer de faire nailrc au cœur de Madeline quelque chose pour lui. Il ne lui dit pas qu'elle était belle et qu'il était heureux près d'elle, dans le silence de cette nuit sereine et douce, à l'abri de celte haie d'aubépine qui si'couait autour d'eux ses parfums. La jeune fille ae songeait pas à lui dire de partir; elle lui parlait toujours avec effusion, elle pleurait, elle se laissait aller à toutes ces alternatives de déchirements et de repos auxquelles sont sujettes les grandes douleurs. La nuit entière passa ainsi; quand l'aube parut, Paul se leva et tendit une main à Madeline, qui sans hésiter avança la sienne.

— Ma chère enfant, dit-il, voici le jour. Il faut

HADELINE. 1)7

aller au château raaintoiianl, si vous ne voulez pas rentrer tout de suite à la ferme. Bientôt les gens seront levés: vous irez trouver mademoiselle Leblanr, qui est l.>onne pour vous, et elle vous gardera jusqu'à ce que tout soit fini. >'est-ce pas, Madeline, que vous n'allez pas rester toute seule ici à vous désespérer, que vous allez faire ce que je vous dis?

Elle fit signe que oui, et, pressant la main de Paul sur son front, elle dit : Le bon Dieu vous bénira, Monsieur, parce que vous êtes bien bon !

PAUL A GUSTAVE

Aux Ctiarniille.s, 1^' juin 18...

Tu avais encore raison, Gustave, ce mariage ne se fera pas. Tu l'as deviné, j'aime .Madeline; je l'aime avec tendresse, avec jalousie, avec passion, comme je n'ai jamais aimé aucune femme; car elle ne ressemble à aucune de celles que j'ai jusqu'ici rencontrées. Je t'ai écrit, le lendemain de cette nuit que je passai tout entière dans le parc avec elle. Depuis... mais couiprendrais-tu tout ce que je vais te dire? C'est que je... c'est bien étrange, c'est que je suis fou! Le lendemain, en retournant à Savenay, je n'avais qu'une volonté, c'était de revoir Madeline; je la cherchai dans le parc, près de cette haie où

K)8 3IAUKI.INE.

nous avions passé la nuit ensemble; elle n'y était pas, et j'en eus autant de douleur et de peine que si elle eût manqué à un rendez-vous promis. Il fallut entrer au château, aller trouver madame de La Javy qui m'attendait peut-être depuis deux heures. Elle nie reçut comme toujours; elle me tendit la main; elle médit avec tendresse, et sans la moindre nuance d'humeur, que j'avais bien tardé, et qu'elle était inquiète. Moi, je me sentais confus, et j'avais comme un remords. J'essayai de répondre à cet accueil , (l'être à mon tour alfoctueux, empressé, mais je fus pris aussitôt d'une tristesse affreuse, d'un mortel <lécouragement, d'une sorte de dédain pour tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais. La grâce de madame de La Javy me semblait de l'affelerie, son sourire une grimace, son parler un jargon vide et prétentieux. Je trouvai tout mal en elle, t(>ut, jusqu'à ses cheveux, dans lesquels elle met de la poudre blonde pour en rendre les boucles plus légères, il y a cependant un mois que je trouvais cela charmant, .l'étais maussade, ennuyé, et je ne suis sorti de cet état qu'à l'aspect de mademoiselle Leblanc, tu sais, celte pau\re demoiselle qui tient compagnie à madame de La Javy quand elle s'ennuie. Tous mes empressements ont ete pour elle, et cela a dû paraître fort étrange. Madame de La Javy n'a pu en concevoir aucune jalousie ; cependant la demoiselle de compagnie n'a plus, littéralement parlant, que l'ombre de sa beauté ; et puis elle a l'air si triste, si hun:ble, si souffrant; on s'intéresse à une femme comme. ni , mais on ne l'aime pas. Je sus par elle que Made-

MADELINR. 130

linc allait rester au château; qu'on lui avait trouvé un emploi à la basse-cour. — A la basse- cour! m'écriaijc avec un étonnement qui dut paraître risible à la bonne mademoiselle Leblanc. — Mais oui, me répondit-elle avec simplicité, il n'y a pas eu moyen de la placer dans les cuisines.

J'éprouvais une indignation, une rage que je ne saurais exprimer, et qu'il fallait bien taire, sous peine de passer pour un fou ridicule.

Le soir je cherchai Madeline, je la cherchai encore le lendemain , toujours sans succès ; enlin , le malin du troisième jour, je la rencontrai dans le parc. Elle était en deuil , avec une petite jupe noire et une coiffe noire serrée sous le menton. Cet habit eût enlaidi toute autre femme; mais ses traits sont si purs, si délicats, ro\ale de son visage est si parfait, que rien ne peut diminuer sa beauté. Elle fut contente en me voyant. Je ne sais ce que je lui dis ; mais je lui parlai avec respect, avec tendresse, comme on parle quand on a dans le cœur un sentiment véritable. Il fallut la quitter enfin et aller trouver cette femme que je n'aime plus, que je n'ai jamais aimée; c'était un supplice !

Le lendemain, presque tous les jours suivants, je revis Madeline. Si tu savais comme cette enfant est bien douée! quel esprit fin et naïf, quelle belle intelligence! quelle âme élevée. Tous les nobles sentiments sont innés chez elle, et, malgré son ignorance, elle a les idées les plus justes sur ce monde qu'elle vuit de si loin ; mais il y a aussi en elle le germe de passions ardentes, profondes..., le cœur de cette

IrO MADEI.TNE.

l'ommc SL'ia dévoué, fidèle jusqu'à la mort, à son premier amour. Un soir, c'était avant-hier, je rencontrai Madolinc plus loin que de coutume, près de la petite porte du parc : elle était là, assise sur le };azon, ses vaches paissaient devant elle; Pacha, mon lévrier, était déjà venu se coucher à ses pieds, et elle le flattait de ses deux petites mains.

La nuit était sereine, mais sans clair de lune; celle demi-obscurite redoublait le frisson de bonheur et d'amour qui parcourt mon être quand j'approche de Madcline. Je m'assis près d'elle, mou cœur battait violemment; je ne distinguais passes traits, mais j'ciilendaissa respiration préci[)ilee; il me sembla qu'elle était émue comme moi. Je lui pris la main el je lui dis en la metlaiit sur mon cœur : Madcline, ma chère Madeliiie! Elle ne me repondit rien et ne relira pas sa main ; il y eut un moment de silence; puis, je dis en me penthant vers elle : Ma- (îcline, je vous aime ! alors je m'aperçus qu'elle pleurait.

— Ah! seigneur mon Uieu ! ayez pitié de moi, murmura-t-elle.

Je la pris dans mes bras, je la serrai contre ma poili ine, je baisai ses cheveux.

— Ah! .\lonsieur, Monsieur! dit-elle d'une voix plaintive, vous ne voudrez pas perdre une pauvre lille! — Ecoule, lui dis-jo en la retenant toujours dans mes bras et en appuyant ma tète sur son épaule, je jure sur mon honneur que tu n'as rien à craindre (!e moi , rien. Je t'aime el je ne veux pas taire de lui ma maîtresse; non, je ne le veux pas. Ce que je veux,

M\DF.LI.NR. IGI

je n'en sais rit-n... Je l'aime, voilà toul ce que je peux dire à présent.

Elle se rejeta en arrière el dit avec une sorte d'indignation : Vous allez épouser madame! — Non, je ne l'épouserai pas, lui ropondis-je; ce mariage n'est plus possilileà présent.

Elle laissa aller sa tète sur ma poitrine avec un long suupir el dit d'une voix enlrccoupée : Monsieur de Cliameroy, vous dites que vous êtes un liDnnèle homme. Eh bien ! il faut le prouver, il laul vous en aller à Paris dès demain.

Alors . s'animanl par degrés, elle me parla de ma position, de mes devoirs, des siens, avec des expressions si vives, si vraies, si louchantes, que je ne savais quelle raison lui opposer. Je n'avais que mon amour: mais c'était assez puisqu'elle m'aimait. Je finis par lui faire promettre que rien ne serait changé entre nous, que nous nous reverrions souvent. Je la quittai , et je te jure, Gustave , que cette enfant que j'aime, dont je suis aimé, qui était à ma merci, esl sortie de cet entretien sans que mes lèvres aient seulement glissé de ses cheveux à son front.

Le lendemain, c'était hier, je revins à Savenay de bonne heure; je voulais trouver madame de La Javy seule; je voulais lui avouer mon amour sans lui dire qui j'aimais, et me mettre à sa merci pour toul le reste. Elle était dans sa chambre, et, en m'apercevant , elle s'écria avec son éternel sourire : C'est vous, mon cher Paul 1 si matin ! quelle aimable surprise I

Puis elle me fil un geste mignard et se rassit en

clalanl sa robe. Il me sembla que c'était absolument comme une première scène des vaudevilles du Gymnase, et je restai là déconcerté comme un débutant qui ne sait pas bien sim rôle.

— Mais, qu'avez-vous donc? grand Dieu, reprit madame de La Javy du même air enjoué; je vous trouve une physionomie étrange.

— C'est que je viens vous faire des aveux, des aveux pénibles, lui répondis-je en reprenant courage. Et aussitôt je lui dis tout d'un trait ce qui se passait dans mon cœur depuis tantôt un mois. Dès les premiers mots, madame de La Javy était devenue très-pàle. Elle me laissa achever sans m'interromprc; et après un moment de silence elle médit : Vous n'avez oublie qu'une chose, c'est de me dire à quand votre mariage , et qui vous allez épouser... — Il n'est pas question de mariage, repliquai-je un peu confus. — Ah ! ah 1 — J'ai dû vous avouer les dispositions de mon cœur; il n'était pas loyal de me taire avec vous; mais je ne puis vous confier un nom qui est le secret d'une autre. — Je n'insiste pas, dit-elle en affectant un grand calme, mais je vojais bien, au frémissement de ses lèvres, à l'altf ration de s.i voix, qu'elle était violemment émue, et je sentais un remords du mal que je lui faisais. — Monsieur de Chameroy, reprit-elle après avoir réfléchi un moment, vous comprenez que tout projet de mariage est maintenant rompu entre nous; mais il me semble que nous ne devons pas, pour cela, cesser de nous voir ; je veux rester votre amie. Vous reviendrez chez moi tous les jours comme par le passé, et d'abord

nous ne dirons rien de notre rupture; puis peu à peu, ce qui avait été renvoyé se trouvera dcfuiitivement rompu , et tout sera dit.

Celte l\»is, je baisai, avec une véritable tendresse, la main que me donnait madame de La Javy. Je l'assurai de mon amitic, de mon dévouement ; j'étais si content d'elle!

— A demain, me dit-elle en se levant; aujourd'hui , je vous congédie; allez à vos amours.

Et nous nous sommes quittés les meilleurs amisdu inonde. Vois-tu, j'avais été injuste à son égard ; d'abord j'avais cru qu'elle était susceptible, jalouse; comme je me trompais ! Elle est douce, raisonnable, charmante. C'est étrange pourtant qu'elle ait pris la chose ainsi , qu'elle n'ait pas manifesté plus de dépit , de curiosité! Cette femme a certainement un grand empire sur elle-même ; car, vois-lu , il est impossible qu'elle ait vu rompre ainsi notre projet d'union sans une vive douleur. Elle m'aimait! Est-ce par fierté ou par dévouement qu'elle se sacrifie ainsi?

A présent , je ne sais non , je ne sais rien , si ce

n'est que j'aime Madeline J'ai besoin de les conseils, Gustave; il faut me venir trouver aux Charmilles, et je te ferai voir cette enfant. Serait-ce donc

une si grande folie? Je suis riche , maitre de mes

actions; peu m'importe d'épouser une femme sans fortune. Adieu, Gustave, point de réponse à cette lettre! Je t'attends.

Doux jours plus t:ucl, madame de La Ja\y avait découvert que Paul rencontrait .Madeline dans le parc, et qu'ils avaient ensemble de longs entretiens. Quand elle vit que c'était cette petite paysanne qui lui avait ôté l'amour de M. de Chameroy, elle en ressentit la plus profonde humiliation , la plus cruelle jalousie dont un cœur de femme soit susceptible. D'abord elle pleura ; ensuite elle songea aux moyens d'humilier, d'écraser sa rivale, et de ramener son amant. Au premier abord , cela ne paraissait pas difficile. Madame de La Javy calcula qu'il fallait dissimuler avec Paul, et attaquer Madeline par tous les côtés de sa position si liurable et si dépendante.

Le lendemain matin , madame de La Javy descendit au jardin. Onlinairement elle ne parlait pas à Madeline qu'elle rencontrait parfois sur son chemin ; la petite paysanne était ce jour-là dans les allées, le râteau à la main , et elle travaillait sous les ordres du jardinier, en attendant Tlieure de conduire les vaches au pré. Madame de La Javy la regarda un moment de loin et sourit avec un morne dédain ; mais au fond de son âme bouillonnait une âpre jalousie , un regret douloureux : cette petite paysanne, mal vêtue, soumise à de vulgaires travaux, lui faisait envie; elle avait seize ans !

MADEI.INE. 10->

Madame de La Javy alla s'asseoir au fonddii janlin. après avoir ordonné en passant à Madeline de lui lairc un bouquet. Ln moment après, la petite paysanne accourut avec une touffe de fleurs «H la main : C'est l)ien ! dit sèchement madame de La Javy : mellez-les là. Il faut que je vous parle.

Madeline lit un pas en arrière et devint tremblante. Ecoutez, continua madame de La Javy avec sévérité; je n'aime pas avoir dans ma maison des lilles d'une mauvaise conduite. On m'a rapporté bien des choses qui ne sont pas à votre honneur; vous savez ce que je veux dire. Vous êtes la maitresse de M. de Chameroy...

— Oii ! oh ! Madame ! s'écria Madeline éperdue. — Ne m'interrompez pas! reprit madame de La Javy; je sais que vous êtes la n)aitresse de M. de Chameroy, qu'il vous a perdue déjà. Mais vous voulez donc (inir comme votre mère?... Elle, du moins, avait pour amants des hommes de sa condition; elle pouvait espérer que celui qui l'avait séduite prendrait la place de son fiancé; il l'abandonna pourtant, et elle n'a

jamais osé avouer seulement son nom Et vous

croyez peut-être que M. de Chameroy vous traitera autrement? Mais vous êtes folle ! regardez ce qu'il est et ce que vous êtes!

Madeline était tombée à genoux sur le gazon ; elle cachait sou visiige dans ses mains, et fondait en larmes.

— Si vous aviez de la religion, de l'honneur, vous comprendriez tout cela, et vous n'auriez pas fait cf

jue vous avez fait, continua impitoyablement ma-

1CG UADELINE.

(lame de La Javy ; mais la vanité vous a perdue. M. de Chameroy a eu un caprice pour vous, et vous vous êtes abandonnée à lui ; pensez-vous vous en faire aimer davantage ainsi? Allez! au fond de son âme ii vous méprise !

A ce mot Madeline leva la tête.

— Non, non. Madame ! s'écria-t-elle avec énergie ; il ne me méprise pas! je n'ai rien fait pour qu'on me méprise ! J'ai eu tort, c'est vrai, de parler avec M. de Chameroy, de l'écouter quand il m'a dit qu'il m'aimait, de l'aimer, moi aussi!... Mais pourtant je suis une honnête fille, Madame! — Qui le croirait, si on savait vos rendez-vous? répliqua madame de La Javy on haussant les épaules. — Oui, c'est mal ce que j'ai fait, dit Madelineen pleurant; mais, je le jure devant le bon Dieu qui m'entend, je ne mérite pas qu'on me méprise! Je ne savais pas... Vous, Madame, vous ne seriez pas tombée en faute comme moi, parce que vous avez de l'expérience... mais une pau\re fille!... Je n'ai que seize ans; à seize ans on n'est pas sage et avisée comme à votre âge...

Madame de La Javy avait rougi; sans le savoir, cette enfant venait de lui rendre en une parole toutes les humiliations qu'elle-même avait subies depuis qu'elle était là, tremblante et prosternée.

Il y eut un silence, puis madame de La Javy reprit froidement : Il faut que tout cela finisse. Il y a un moyen ; malgré votre conduite, je veux faire quelque chose pour vous : allez trouver mademoiselle Leblanc, elle vous le dira. Mais souvenez-vous bien qu'avatit tout je veux que vous ne parliez de rien à M. de Cha-

BIADELIXE. 107

meroy, de rien absolument. Je connaîtrai ainsi la vérité; je verrai si vous n'avez pas menti en me disant que vous n'êtes pas encore sa maîtresse. Allez !

Madeiine se releva lentement et dit avec soumission : Le bon Dieu me punit !

La bonne mademoiselle Leblanc avait été avertie par madame de La Javy ; quand la jeune fille frappa timidement à la porte de sa petite chambre, elle accourut et dit en la prenant par la main : Entre, entre, Madeiine. Ah! pauvre enfant, qu'as-tu faitl Madame sait tout, et elle ne te pardonnera pas! Mais ne savais-tu pas qu'elle doit se marier avec M. de Chameroy? — Je le savais, et cela me faisait bien du chagrin, répondit ingénument Madeiine; ah ! mademoiselle Leblanc, je ne suis pas si coupable qu'on vous l'a dit peut-être. Si vous saviez comme Madame m'a parlé d'une façon méprisante!... Comme elle me regardait!... J'aurais dû lui raconter tout ce qui s'elait passé... mais son air m'empêchait, je ne pouvais rien dire... J'avais le cœur fermé... Je vous confesserai tout, à vous..

Alors elle lui avoua avec une entière sincérité ses relations avec M. de Chameroy, et comment il avait renoncé à son mariage avec madame de La Javy.

Pendant ce récit, mademoiselle Leblanc secouait Is tète d'un air consterné.

— Ma pauvre enfant, dit-elle, la plus malheureuse dans tout ceci ce sera toi ! .Si tu savais ce que c'est d'aimer un homme au-dessus de soi, un homme qui ne peut vous épouser! M. de Chameroy t'aime à présent, et il a rompn pour toi son mariage; mais

168 MADELINK.

dans un an, pUis lût penl-clro, il en aura du rof;rol... Vois-lu. il laul prendre une Ijonne resoluliori, pt renoncera lui... — Je le vois bien! dit Madelirie en pleurant. — Mais Madame ne croira pas que In > renonces, si tu ne tais pas tout ce qu'elle veut.

— Je le ferai. — Klle me l'a dit ce malin, ce qu'elle veut : elle veut le donner une dol et te f lirc épouser Louisol...— Olil non,nonl interrompit Madelinea\ec, efTroi, non, cela n'est pas possible... Je ne serai jamais la femme de Louisol ni de personne. Oh 1 que je suis malheureuse! Mon Dieu, faites-moi mourir!... — Ecoule, reprit mademoiselle Leblanc en pleurant avec elle, si tu n'épouses pas Louisol, lu deviendras infailliblement la mailresse de M. de Cliamcrov , et alors lu seras encore plus malheureuse. Je sais ce qu'on souffre ainsi... Madeline, quand j'avais seize ans, j'étais belle comme toi, j'étais pauvre et abandonnée en ce monde comme loi, et je fus aimée par un homme d'une autre condition que la mienne, par un homme noble, riche comme M. de Chamcroy. Je l'aimai aussi, et... je devins sa mailresse... oui, que Dieu me pardonne! J'ai assez pleuré celle faute!... Pendant tr(ns mois je fus heureuse... trois mois de bonheur dans toute ma vie! puis M. de Savenay partit !... — M. de Savenay ! le père de Madame! s'écria Madeline. — Tais-loi! lais-loi! interrompit mademoiselle Leblanc en lui mettant la main sur la bouche, son nom m'est échappé!... C'est un secret, Madeline! Tu n'en diras jamais rien! il n'y a que madame de La Javy au monde qui le sache. — Madame de La Javy, mon Dieu ! — Oui, et elle en a bien abusé, dit

MA DE UN p. lOÎ)

iinèrcnieiil mademoiselle Leblanc; va, j'ai été bien iialheureuse!... Crois-moi, reprit-elle après un sience, épouse Louisol. — J'aime mieux mourir I ré- )ondit jMadeline en sanglotant.

Mademoiselle Leblanc laissa ce ûol de larmes s'c- )uiscr; puis elle embrassa la jeune fdle et lui dit ioucenienl : Eli bien! puisque tu ne veux pas épouser ^'•uisot, dis-moi ce que tu veux fiire.— T mt ce que ous me commanderez. Je ne parlerai plus à M. de Ihameroy, je n'irai plus dans le parc ni au jardin, ni lans les endroits où je peux le rencontrer. On me lonnera de l'ouvrage, et je (lierai tout le jour, enfernée dans ma chambre; je i'crai tout ce que vous vuu- Irez, tout! mais je n'épouserai pas Louisot.

Rien ne put vaincre celte résolution de Madeline; lie ne répondit plus que par des larmes aux raisonlements et aux instances de mademoiselle Leblanc, ^orsque madame de La Javy apprit cela, elle se couenta de reiwndre: C'est bien. Mademoiselle Leblanc, ous mettrez cette lille dans une chambre des comdes, et vous la surveillerez. On ne peut certainement •as la marier maigre elle !

Le même jour, madame del>a Javy annonça qu'elle liait donner une série de fêles auxquelles tous les hàteaux voisins seraient conviés. On devait avoir al et comédie, de la musique sur l'eau, des danses ans le parc, et même des tableaux animés, jladamc e La Javy avait vu ce dernier divertissement en Jlemagne, et elle prétendait à la gloire de l'imporeren France. Pendant toute la soirée, il ne futquesion que de cela. Paul se prêtait a\cc emprcssemenl

à lous CCS [)nijels; il prit d'avance ses rôles, el fui d'un entrain que tout le monde remarqua ;pourlanl il a\ail les jeux sur la pendule, et quand dix heures sonnèrent, il partit.

— Bonsoir, dit madame de La Javy en lui barrant le passage d'un air riant; ne vous pressez pas, je crois que Dominique n'a pas encore amené les chevaux.— Il m'attend à la petite porte; je vais traverser le parc à pied, répondit Paul d'un air indifférent, le temps est superbe. — Oui, va, va, murmura madame de La Javy, tu n'y trouveras personne!

PAUL A GUSTAVE

« Je t'attendais, et tu n'es pas venu; j'ai besoin de loi, pourtant. Gustave, je suis l'homme du monde le plus malheureux ! je crois que je deviens fou ! Depuis une semaine je n'ai pas vu 3Iadeline ! Elle est au château, cependant ; je le sais, j'en suis sur, les domestiques l'ont dit h Dominique ; mais elle ne quitte |)as sa chambre, une chambre tout en haut de la maison, où il est in)[>ossiblc d'arriver sans être rencontre par dix personnes. Je voulais lui écrire, je ne l'ai pas fait... Si on venait à le savoir! je serais ridicule... Ah! je suis bien malheureux, el j'en rougis, je suis jaloux! C'est un mot de madame de La Javy qui m'a jelé dans l'âme ce doute cruel. Hier, clic a dit devant

moi à une de ses femmes : Louisol, le garçon de ferme, était ce matin dans l'escalier. D'où venait-il? Je n'entends pas que ces gens-là rayent les parquets du château avec leurs souliers ferres. — Madame n'a qu'à le lui faire signifier, a répondu la camérisle avec un malin sourire; cela contrariera peut-être la femme de chambre que vient de prendre mademoiselle Leblanc, Madeiine la vachère. — zMlons, taisezvous, Juliette, a dit madame de La Javy en riant.

Ainsi Lonisol mcjiite dans sa chamijre; elle parle à ce rustre...Qui sait? peut-être se sont-ils aimés quand elle était à la ferme... Je serais le rival malheureux de Louisol! il faut avouer que ce serait là un plaisant rôle!

On prépare ici des bals, des comédies, des tableau\ animés, que sais-je! madame de La Javy a invité beaucoup de monde; c'est bientôt sa fête, et, ce jour-là, il y aura grand spectacle. Mais je ne verrai peut-être pas tout cela : il est possible que je quitte la campagne, que je retourne à Paris... J'y retournerai si je ne puis voir Madeline, si elle continue à me fuir.

J'oubliais de te dire que M. de Savenay est arrivé hier. C'est un beau vieillard. Malgré ses soixante ans, il a des habitudes de jeune homme; il s'habille à la mode, il monte à cheval; en vérité, on ne le croirait pas d'un autre temps, s'il n'était pas d'une politesse aussi empressée près des femmes. Sa fille m'a présenté à lui; mais il n'a été question ni de mariage rompu, ni de rien. Adieu, Gustave, j'ai comme un pressentiment que je suivrai de près celte lettre, et que tu me reverras bientôt. »

l'!2 MADELINE.

Deux jours plus tard il y avait grande compagnie a» château de Sa\enay, et on débattait le programme de la première fête qu'allait donner madame de La Ja\ y. Il s'agissait d'arranger les tableaux animés, cl de distribuer les rôles dans cette comédie immobile et muette. La scène était le cadre où devaient se grouper les persoimages pour représenter la Corinne de (ierard.

Tandis qu'on s'occupait des costumes, madame de La Javy prit le bras de Paul, et lui dit à voix basse : Venez! il faut que je vous montre quelque chose, mon pauvre ami.

Il y avait dans la manière dont ce mot fut dit une iitiance de inoquciie et de pitié que M. de Chamemy comprit sur-lo-cbamp: il vil que madame de La Javy savait tout, et il en eut une certaine lionle. Klic l'emmena dans sa bii)iiiithèque, et déployant un papier qu'elle roulait entre ses doigts, elle dit d'un air convaincu : 3Ion cher Paul, il faut avouer que vous êtes un grand fou ! — C'est vnii, répondit-il simplement; mais dites-moi, Madame, comment ce billet est-il entre vos mains? — Rien de plus simple : Madeline, qui peuf-clrc n'a pu le lire, l'avait laissé tomber dans l'escalier; une de mes femmes l'a trouvé.

Paul déchira le billet avec unesourde rage el s'assit vis-à-\is do madame de La Javy.

— Voilà donc qui vous aimiez ! reprit-elle d'un air de compassion ; qui s'en serait douté, bon Dieu 1 Mais vous allez donc sur les brisées de Louisot? — Ne vous moquez pas de moi, Madame, dit-il sourdement ; jr iuis fou, c'est vrai !... Mais je ne suis peul-êtrc pas si

MADF.I.ÎNF.. \'^

ridicule que vous le croyez. Celle fille que j'aime est une pauvre enfant plus huml>le, plus dédaignée que la dernière de vos femmes, mais elle est belle, elle est sage!...

Madame de La Javy haussa les épaules.

— Oui, c'est un ange! continua M. de Chameroy ; si vous la connaissiez, si vous saviez... — Je sais qu'elle est la maîtresse de Louisol, dit froidement madame de La Javy. — On vous a trompée, 3Iadame, s'écria Paul, cela n'esl pas vrai ! Je ne le crois pas! Je ne le croirais que si je le voyais!

Madame de La Javy réfléchit un moment, puis elle dit tranquillement : Eh bien, je vous le ferai voir!

Le lendemain matin il y eut répétition des tableaux animés, et tous les gens de la maison y assistèrent. Paul aperçut de loin Madeline assise derrière mademoiselle Leblanc, à côté de Louisot; elle ne tourna pas une seule fois les yeux vers lui.

Le même soir, au moment où Paul se relirait, madame de La Javy vint à lui et lui dit tout bas: Restez; j'ai promis de vous faire voir quelque chose.

Puis elle retourna s'asseoir tranquillement au milieu du cercle. Paul, morne, agité, stupéfait, resta debout dans l'embrasure d'une fenêtre; une heure après, madame de La Javy le retrouva à la même place.

— Allez m'attendre un moment dans le jardin, lui dit-elle rapidement, près de la pièce d'eau, comme il y a trois mois... Comme il y a trois mois, quand vous m'aimiez, ajoula-l-elle entre un soupir et un sourire.

Il la salua profondément el sortit.

In ra(inifM)t après toutes les fenêtres du château deSavenay s'éclairèrentsuccessivemenl; chacun était remonté chez soi. Madame de La Javy rentra la dernière dans sa chambre. Elle congédia Juliette, et vint regarder la pendule. Son regard pensif semblait interroger l'aiguille dont le pas invisible avanrait vers minuit: puis elle se souleva brusquement el alla ouvrir une porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. La nuit était fort sombre; pas une seule étoile ne brillait au ciel couvert de nuages immobiles.

— Saint-Jean! dit madame de La Javy à voix basse. — J'ai fait exactement ce que madame m'a commandé, répondit quelqu'un qui attendait sur la terrasse. — C'est bien ; allez tout surveiller comme je vous l'ai dit.

Elle s'enveloppa d'un long cachemire el descendit vers la pièce d'eau. Paul vint au-devant d'elle; il avait comme un frisson d'impatience et d'inquiétude.

— Monsieur de Chameroy, dit-elle en lui prenant le bras, je veux bien remplir ma promesse, mais ce ne peut être qu'à certaines conditions. Songez au rôle que je joue ici : j'épie les amours de mademoiselle Madelineet deM.Louisot,je vous découvre leurs rendez-vous; il fallait, certes, un grand désir de vous convaincre, de vous prouver que vous êtes trompé, joué ]iar cette Agnès en sabots , pour me résoudre à ce que je vais faire, et, je vous le répèle, ce ne peut être qu'à certaines conditions. — Dites, Madame. — Il faut que, quoi que vous voyiez, vous soyez assez

mailrc de vous pour ne rien manifester; il faut qu'il ne vous échappe pas une parole, pas un geste. — Je vous le promets, Madame, répondit Paul.

Alors madame de Javy l'amena dans le parc; tous deux marchaient en silence, haletants et troublés. Ils allèrent ainsi jusqu'à un endroit qu'on appelait l'ermitage. C'était un petit bois de pins, au milieu duquel il y avait une maisonnette surmontée d'une croix.

— C'est par ici que ces amants ont leur rendezvous, dit madame de La Javy en s'arrêtant,

Paul regarda autour de lui.

— Je ne vois rien, murmura-l-il.

En ce moment, une faible lueur parut à l'unique fenêtre de la maisonnette. Madame de La Javy entraîna Paul de ce côté sans rien dire. On n'y voyait pas à deux pas devant soi, et le vent soufflait bruyamment dans le feuillage sonore des pins. Madame de La Javy s'approcha de la fenêtre, et regarda au joint des volets; puis elle serra violemment le bras de Paul en lui disant à voix basse : Eh bien! voulez-vous voir?

Il appuya son front contre le volet vermoulu, et ne jeta qu'un coup d'oeil dans l'intérieur. Madeline était là, accoudée sur une table, dans une attitude d'abandon et de repos; Louisot, assis devant elle, lui tenait la main ; une lampe accrochée au mur éclairait ce groupe.

Paul s'éloigna sans proférer un seul mot; il était ous le coup d'une de ces cruelles déceptions qui brisent subitement l'affection la plus puissante; il éprou-

176 MADELINC.

vait loiil ce que le cœur d'un homme peut ressentir (le regrets, d'indignation, de mépris amer. Madame de La Ja\ y le laissait h ses impressions, et marchait silencieusement à côté de lui. Ils s'en retournèrent ainî-i jusqu'à la place où Paul avait attendu madame de La Javy. Elle allait le quitter, il la retint et la lit asseoir près de lui.

— Nanine, dit-il, j'étais fou ; mais me voilà redevenu sage, il faut que j'efface tous les souvenirs de cette honteuse et ridicule folie; il faut que je retrouve tout ce que j'ai perdu. Ne voudrez-vous pas me le rendre? — Je ne vous l'avais pas ôté, rcpondilellc en serrant les mains de Paul contre son cœur.

Il avait froid, il frissonnait.

— Mon Dieu ! reprit-elle effrayée, qu'avez-vous? — Rien, je suis heureux. Oui, Nanine, je suis bien heureux puisque vous m'aimez toujours!.,. Demain vous parlerez à votre père; rien ne s'oppose maintenant à noire mariage; plus d'attente, plus de delais Dans quinze jours, Nanine, le jour de votre

fête, le jour du hal, vous pouvez être ma femme. — Mon Dieu ! repiiqua-t-clle en souriant, on va dire que nous avons fait des mystères, et que j'ai voulu in\iter tout ce monde à mes noces.

Paul ne retourna aux Charmilles qu'au petit jour. Dans la matinée, madame de La Javy (it partir Madeline pour sa terre de Louvigncs, à trente lieues de là, et renvoya Louisot, en lui payant trois années de sages.

Le mariage de Paul et de luadaine de La Javy devait se faire le !*"■ juillet. Deux jours avant, dans l'après-midi, >L de Savenay et mademoiselle Leljlane faisaient une partie d'échecs dans le vestibule. La chaleur était accablante; chacun faisait la sieste, et madame de La Javy, retirée dans sa chambre avec Paul, pré[)arait les lettres de faire part et réglait le programme de la fêle qu'elle devait donner le lendemain de SOS noces.

M. deSa\eiiay était accoudé sur l'échiquier, et il avait interrompu son jeu.

— Mademoiselle Leblanc, disait-il, je puis vous le confier, à vous; je ne suis pas content de ma (ille; je ne vois pas avec plaisir son mariage. M. de Chameroy est un galant homme, plein d'esprit et de belles qualités; il a de la fortune, une bonne position dans le monde, mais il est trop jeune. Entre nous, vous savez l'âge de Nanine, j'avais dix-neuf ans quand j'épousai sa mère, et elle naquit la première aimée tie notre mariage. Il y a longtemps de cela. — Ilélas! Monsieur, elle aime 31. de Chameroy ! dit la bonne mademoiselle Leblanc. — Mais lui, l'aime-t-il? — Elh; le croit, et puisqu'il l'épouse... — Voilà une raisoni Ma chère mademoiselle Leblanc, Nanine va faire une folie. Mais le moyen de l'empêcher! elle veut ce

178 MADELI>E.

qu'elle veut. — Oh ! certainement. Quand vous êtes arrivé, 3Innsieur, ce mariage était rompu. Eh bien ! elle a trouvé moyen de le renouer. Comment, je n'en sais rien... — Ni moi non plus. .M. de Chameroy s'en repentira peut-être; elle ne sera pas heureuse. Du moins je ne verrai pas de près ce mauvais ménage... — Vous voulez repartir, vojager encore ! s'écria mademoiselle Leblanc avec une triste surprise. — Je veux m'en aller, répondit le marquis. J'avais compte retrouver ici un intérieur, une famille; je m'étais trompé. Ce n'est pas ma fille qui rendra ma vieillesse heureuse ; je le sens bien, et vous le savez bien aussi, vous qui la connaissez.

iMademoiselle Leblanc hocha tristement la tête.

— L'avenir me paraît bien triste à présent, reprit le marquis avec amertume; ma fille n'a pour moi que des semblants de respect et d'affection, et sou\enl même elle ne prend pas la peine de déguiser l'espèce de gêne que je lui cause. Dans toute cette affaire, ji; me suis aperçu que je n'avais pas même le droit de remontrance; mes conseils ont été fort mal reçus. Mademoiselle Leblanc, c'est bien cruel de ne compter l»our rien dans le cœur de sa fille, de son unique enfant! — Hélas! je savais que vous éprouveriez tous CCS mécomptes, mais je croyais que vous y seriez moins sensible. Autrefois vous vous passiez aisément de cette vie intérieure. — J'ai vieilli, ma chère ma- «lemoiselle Leblanc! répondit le marquis avec un long soupir. — Et alors vous avez senti votre isolement. Ah! 3Ionsieur, il y a des êtres dont la vie s'écoule ainsi dans la solitude de l'effroi cl l'avenir

MADELINK. 179

— Hui csl-ce qui pleure là dehors? iiilcrrompit M. (le Saveiiay.

Mademoiselle Leblanc alla regarder à travers les lames des persierines.

— Seigneur mon Dieu ! s'écria-t-elle, c'est Madeline! Madame lui avait défendu de reparaître ici.

La jeune tille arrêtée devant la porte voulait entrer absolument, et un domestique la ruiloyait pour la renvoyer. Alors M. de Savenay lui-même alla ouvrir.

— Qu'est-ce donc, mon enfant? dit-il; que voulez-vous?

La jeune fille entra toute rouge et haletante. Ses souliers étaient poudreux et son gros chapeau de paille lui tombait en gouttière sur les épaules; on voyait qu'elle venait de faire une longue route.

— Oh ! mademoiselle Leblanc, dit-elle en joignant les mains , faites-moi parler à M. de Chameroy ! .le suis venue à pied depuis Louvignes, j'ai marche nuit et jour! — Ah! mon Dieu! interrompit mademoiselle Leblanc étonnée, et que veux-tu lui dire? — Je veux lui dire que je suis une hoimôte fille, repondit-elle en pleurant ; que Louisot n'est pas mon amoureux, et que madame lui a fait une tromperie abominable! — Tais-toi, lais-loi, 31adeline! interrompit mademoiselle Leblanc effrayée.

Quelques domestiques étaient déjà accourus et écoulaient aux portes.

— Venez, mon enfant, dit M. de Savenay ; venez avec moi et vous m'expliquerez tout cela.

Il l'amena dans son appartement; mademoiselle

Leblanc les suivit toute consternée et prévoyant Itien quelque chose d'extraordinaire.

Madeline était si fatipuee que ."\I. de Savenay fut «djligé de la soutenir; elle tomba épuisée sur un fauteuil et dit en baisant les mains de mademoiselle Leblanc : Ma bonne demoiselle! j'avais promis de ne

I)as revenir ici : mais ce que je ne savais pas Ah !

mon Dieu! mon Dieu! C'est Louisot qui est venu h Louvignes et qui m"a tout raconté... Il était de moitié dans cette tromperie; il y allait sans malice lui et de tout son cœur, parce qu'il voudrait ra'épouscr... Je lui pardonne... — Mais que veut-elle donc dire?... interrompit M. de Savenay impatienté; le Ciel me confonde si j'y comprends un seul mol! Qu'est-ce qu'il y a de commun entre celte enfant et 3L de Chameroy?

Alors mademoiselle Leblanc raconta ce qui s'était passé. Pendant ce récit, Madeline pleurait, les mains jointes.

— Oui, c'est vrai tout cela, dit-elle; mais j'étais résolue à ne plus voir M. de Chameroy ; à m'en aller si loin, si loin, qu'il ne pût jamais me trouver. Mais ce n'était pas assez : madame a voulu me faire épouser Louisot, et comme j'ai refuse, elle a dit que j'et.iis sa maîtresse...; et comme M. de Chameroy ne voulait pas le croire, elle m'a fait venir un soir dans le parc, sous prétexte de faire des tableaux animés, comme ils disent. Saint-Jean le chasseur m'a enfermée dans la maisonnette; Louisot s'est mis là tout près de moi, et il m'a dit qu'on allait venir nous regarder pour voir l'effet... et moi, je suis restée là

MADELI.NE. ISI

pour obéira madame... Savcz-voiis qui elle a amené alors? M. de Chameroy ! et il a cru que tout cela était vrai... que j'allais ainsi la nuit avec Louisot. Le lendemain, madame m'a fait partir pour L^iuvignes; et ce n'est qu'avanl-hier... Lnuisut est vcsiu: il m'a dit lout cela... Alors je suis partie... Il laut que je dise à M. de Chameroy comme on l'a trompe, après je m'en irai... Je ne suis qu'une pauvre (ille; mais ce n'est pas juste qu'on me méprise... qu'on m'oie mon honneur!..,

— Mon enfant, dit 31. de Savenay, je vous promets que vous aurez salisfaction devant M. de Chameroy, devant tout le monde : c'est moi qui me charge de votre juslification. Je ferai plus encore; quels sont vos parents? — tlle n'en a point , répondit mademoiselle Leblanc. — Ils sont morts, c'étaient sans doute de braves gens? — Il faut dire la vérité, je n'ai jamais eu de i)arents, dit Madeline en baissant la vue; tout ce que je sais, c'est que ma mère s'appelait Colette et qu'elle m'a mise au monde sans être mariée... — Colette Piclion ! interrompit M. de Savenay d'une voix altérée, la fdle de mes anciens fermiers? en arrivant , j'ai cru la trouver mariée à Simon ïoutel, mais on m'a dit qu'elle était morte..., et on ne m'a poiiil parle de tout cela. — Oui, Moiiiieur, répondit mademoiselle Leblanc, elle mourut sans dire que! était le père de celte enfant , et en vérité, personne n'en sait rien... — Et quel âge avezvous? demanda le marquis à Madeline. — J'ai eu seize ans à la Chandeleur, répondit-elle.

M. de Savenay s'assit ; il était devenu pâle.

ISi MADELINE.

— Mademoiselle Leblanc, dit-il après un monienl de silence, menez celle enfant dans votre chambre, prenez-en soin, je vous la confie.

Et sur-le-champ il descendit chez madame de La Javy, elle était encore seule avec M. de Chamcroy.

— Madame, lui dit le marquis , vous avez fait une action infâme! vous avez attiré une pauvre jeune lille dans un guet-apcns! vous l'avez perdue de réputation...

A cette véhémente sortie , Paul se leva en pâlissant el parut attendre dans une horrible anxiété ce que madame de La Ja\y allait répondre. Elle s'était levée aussi ; ses genoux tremblaient, une pâleur su- !)itc s'était répandue sur ses joues et sur ses lèvres: mais elle ne baissa point la vue et elle répondit à son |)ère : Monsieur, je ne dois compte de mes actions à |)crsonne, pas même à vous. — Je le sais, répliqua M.deSavenay avec indignation, aussi n'est-ce pas à vous que je veux dire ce que je viens d'apprendre : c'est à M. de Chameroy, que vous avez indignement abusé. Madelinc est ici.

Madame de La Javy comprit alors que tout était découvert, qu'il n'y avait plus moyen de rien nier, et elle prit aussitôt son parti.

— Oui, dit-elle, j'ai voulu dotaclier M. de Cliauicroy de cette malheureuse, et j'y avais réussi; nous allions être heureux... Vous venez, mon père, vous jeter à travers notre bonheur; tout est rompu, tout est fini... Votre fille en mourra peut-être; mais l'honneur de Madeline est sauve! Je recoiniais bien là votre tendresse et vos soins 1

MADEUNE. 185

Paul clail coiiiine uti homme frappé île vertige, cl il n'exprimait son indignation et sa surprise que par de sourdes exclamations.

— Venez, Monsieur... lui dit le marquis en le prenant par le bras.

Madame de La Javy se mit devant eux : C'est bien! dit-elle, je vois la fin de tout ceci. Mon mariage est rompu, il ne me reste d'autre parti à prendre, après un tel éclat , que d'aller me cacher dans quelque couvent. Avant une année peut-être, M. de Chameroy aura accompli l'insigne folie dont j'avais voulu le sauver, il aura donné son nom à Madeline, elle sera sa femme... Mais il aura beau faire, vous aurez beau dire, il n'en aura pas moins fait un mariage ridicule, honteux... il n'en aura pas moins épouse une paysanne, une bâtarde! — Peut-être. Madame, répondit M. deSavenay en entraînant Paul. — Madeline, ma pauvre enfant! on m'a tout raconté, s'écria M. de Chameroy en venant à elle; ah! comme j'ai clé trompe !

Elle était tonte pâle et tremblante, et, malgré sa fatigue, elle se tenait debout contre la porte; car elle n'osait pas s'asseoir en présence du marquis.

— Ah! Monsieur, à présent que vous savez tout, je m'en vais, dit-elle; ma bonne mademoiselle Leblanc, adieu — Mon enfant, restez là près de

moi, dit M. deSavenay en lui prenant la main. Et il se mit à la regarder; puis il la baisa au front et descendit chez lui en la recommandant encore à mademoiselle Leblanc. Paul le suivit et ils restèrent une heure enfermés ensemble.

ÎS4 JIAUELI.NE.

Deux heures après, niaJame de La Javy partit pour Paris, et M. de Chanieroy retourna aux Charniilles; tuus les hôtes du château s'en allèrent aussi peu à peu dans la journée: ce fut comme une débâcle.

M, de Savenay passa le reste de la journée enfermé chez lui, oii il eut une longue conférence avec cette mère I-rachot qui savait si hien l'histoire de la pauvre Colette.

Le soir il vint trouver mafîemoiselle Leblanc; la petite paysanne était déjà couchée dans son ancienne chambre , sous les combles.

— Ah! monsieur le marquis, dit la demoiselle de compagnie, quelle journée! quelle terrible journée!... Un mariage rompu! Madame partie [n)ur toujours peut-être! Oue île scandales, que de malheurs! Et celte pauvre enfant, la cause involontaire (le tout cela, si à plaindre aussi 1 lille a pleure tout le jour en apprenant ces desordres. ()ue deviendra-telle à présent, bon Dieu! — Eile restera avec nous, répondit le marquis. Mademoiselle Leblanc, savezvousquel est le père de cette enfant? C'est moi! — ^'ous ! dit-elle stupéfaite. — Oui , le jour même des iianrailles de la pauNre Colette, j'abusais de son inexpérience, de ma position, d'un hasard que nous n'avions pas cherché... Ce fut une mauvaise action; je me la suis souvent reprochée, et je ne savais pas alors quelles en avaient été les suites! — Elles ont été bien terribles! dit mademoiselle Leblanc d'uiK! voix triste, — J'ai peut-être encore d'autres loris à reparer, dit le liiarquis après un silence cl en la re-

MADELI.NE. 18">

garilanl; vous ne me comprenez pas, Louise? — Non, Monsieur, dil-elle tout éperdue. — Il y a moyen «le réparer ces torts, reprit-il; voulez-vous devenir ma femraeet reconnaître Madeline pour notre enfanl?

A cette proposition si inattendue mademoiselle Leblanc éprouva un si grand saisissement, une telle émotion de surprise et de joie, qu'elle ne put répondre el qu'elle se contenta de tendre ses deux mains au marquis qui les serra dans les siennes.

Le lendemain matin Paul reçut une longue lettre du marquis de Savenay, dont voici le dernier paragraphe : « Vous comprenez, Monsieur, que celte enfant a besoin de recevoir une nouvelle éducation qui l'initie aux habitudes du monde dans lequel elle est appelée à vivre; il faut perfectionner ces dons naturels, ces heureuses dis[)ositions qui l'ont mise audessus de l'état où elle a vécu si longtemps. Je ne peux donc vous la donner aujourd'hui ; mais, si dans un an vous me faites l'honneur de me demander la main de mademoiselle Madelinc de Savenay, je vous l'accorderai volontiers. »

Gustave était enfin venu trouver son ami aux Charmilles. Quand Paul eut achevé de lui lire celle lellre, il s'écria : Cette fois j'y crois; ce mariage se ferai Si tu pouvais comme cela nie trouver une bergère !

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