‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 11 sur 16 · LE PROSCRIT · texte numérisé non relu

LE PROSCRIT

Rémond prit la lettre des mains d'Emilie el la lut lentement.

— Hélas! murmura-t-elle, il ne s'est pas troublé. Cette lettre est donc vraie! et Vernon m'a trahie! Mon Dieu, ayez pitié de moi!

Elle se laissa tomber sur le siège que sa tante venait de quitter et resta accablée. Debout près d'elle, Rémond la contemplait en silence. Quoi qu'il eût lieu d'être blessé de l'épreuve à laquelle elle l'avait soumis, sa physionomie n'ex-

primait qu'un sentiment d'intérêt et de pitié profonde.

— Vous espériez, n'est-ce pas, dit-il, qu'à la vue de cette lettre une émotion involontaire nie trahirait? Ce n'était pas assez pour vous de douter de la vérité de ces accusations, vous vouliez encore confondre le calomniateur?

— Monsieur, balbutia Emilie, je mérite vos reproches et j'écouterai sans me plaindre tous ceux que vous m'adresserez, car je vous ai offensé cruellement.

— Je sais trop, répondit-il, ce qu'on souffre quand on aime, pour ne point pardonner à l'é- {jarement de la passion. Mon devoir est de me soumettre et d'attendre que vous me jugiez plus favorablement.

— Vous êtes généreux, monsieur. C'était la dernière espérance à laquelle je me rattachais : maintenant tout est fini et je crois bien que cette lettre a dit la vérité.

— Permettez-moi de me taire sur ce sujet. Je serais suspect à vos yeux si j'y ajoutais foi, et vous pourriez douter de ma sincérité si j'essayais d'y découvrir un mensonge.

— Ce n'est pas cela que j'attends de vous, monsieur, et je n'ai pas besoin qu'on m'éclaire.

— Qu'avez-vousà m'ordonner, mademoiselle.

— Aujourd'hui même ma tante m'a- encore pressée d'accepter votre main. J'ai refusé connne je l'avais déjà fait; car en acceptant, je vous aurais trompé, monsieur; ma bouche aurait menti à mon cœur et j'aurais consenti à Aolre

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malheur et au mien. Si M. Vernon a rompu les nœuds qui nous unissaient, je dois les briser à mon tour. Mais je l'ai aimé... et malgré sa perfidie... je l'aime encore...

Rémond laissa échapper un sourd gémissement.

— Pardonnez, reprit Emilie, pardonnez à un tel aveu. 11 vaut mieux, dans la situation où je me trouve, ([ue je ne garde par devers moi aucun secret, et qu'après avoir appris à lire dans votre cœur, je vous dise tout ce que le mien renferme. Oui, j'ai aimé Vernon , et je ne puis en un instant revenir à l'indifférence. Ce que l'avenir me réserve, je l'ignore, et peut-être ne me sera-t-il jamais permis de pouvoir oublier... Et cependant, monsieur, vous serez toujours là à mes côtés, triste et désirant, sans oser le demander, un mot ou un regard... Je n'ai plus le droit, maintenant, de vous dire : « Eloignezvous, j'appartiens à un autre qui a reçu mes serments comme j'ai reçu les siens ; » mais j'ai toujours le droit de rester pure à mes yeux, de préférer des larmes stériles et une douleur dont je ne dois compte à personne, à des pensées que je n'oserais avouer et à des regrets qui troubleraient votre repos. IVe m'interrogez pas, monsieur, tant que je garderai le silence. Quand je parlerai, vous pourrez être certain que je serai sincère.

— J'attendrai, dit Rémond avec résignation.

— Vous ferez plus encore, reprit-elle. M. Vernon est proscrit ; condamné et parjure à ses

promesses, rien sans doute ne le rappellera ici, la mort l'y attend et de nouvelles affections le retiennent ailleurs. Pourtant, s'il était assez imprudent pour reparaitre, si sa vie é'.ait en danger!. ..Vous avez du crédit, de l'influence... vous pourriez le soustraire au péril, sauver celui qui fut votre rival... Oh ! que je sois rassurée sur sa vie !...

— Dieu veuille, interrompit Rémond, qu'il ne se présente pas! mais tenez-moi comptedela promesse que je vous fais de préserver sa tète.

— Merci, monsieur, merci, dit Emilie en joignant les mains.

— Vous n'avez plus rien à me demander? reprit Réniond. La nuit va bientôt venir; désirezvous retourner auprès de votre tante?

— Allez la rejoindre, monsieur, et laissez-moi ici. Si vous rencontrez Marthe, veuillez me l'envoyer, je reviendrai avec elle. Ma tête est brûlante, l'air du soir me fera du bien.

Rémond s'inclina devant elle.

— J'ai failli me trahir, dit-il en s' éloignant, quand elle m'a montré cette lettre. Mais maintenant mon secret m'appartient, et je n'ai plus pour juge de mes actions que ma conscience. Emilie sera à moi !

Restéeseule, mademoiselle Richomme s'abandonna à toute sa douleur. Les larmes abondantes qu'elle versa la soulagèrent d'abord ; puis elle arriva à cet état de prostration qui suit les crises violentes, où le corps semble avoir perdu l'eiercice de ses sens, et Tàme la faculté de

souffrir davantage. Elle avait tiré de son sein un collier de perles sur lequel ses regards s'étaient arrêtés fixes et immobiles.

— Voilà, dit-elle enfin, le dernier don de son amour, qu'il m'a laissé le jour de sa fuite, ce riche collier qui avait appartenu à sa mère. Gardez-le, me dit-il, en mémoire d'un infortuné que vous ne reverrez peut-être jamais, mais qui vous aimera toujours. La piété superstitieuse de ma mère avait attaché une vertu secrète à chacune de ces perles, héritage de famille, et bénites autrefois par un ministre de la religion. Hélas! ce talisman n'a préservé ni la vie du père ni le bonheur du fils. Je le donne à 1 épouse que j'ai choisie devant Dieu, non pour écarter le malheur, mais pour vous rappeler mon amour et mes serments... Et moi aussi, confiante et crédule comme sa mère, je voyais dans ce collier le gage d'un avenir plus heureux, je lui prêtais une langue mvstérieuse, et j)Our me rassurer, je faisais parler ces perles comme d'autres interrogent une fleur en l'effeuillant. Pourquoi m'avez-vous trompée? Pourquoi m'avez-vous répondu qu'il m'aimait? Je devrais vous rejeter loin de ce cœur où vous avez toujours reposé, et ni mes mains ni mes yeux ne peuvent se détacher de vous, et, malgré moi, j'en rougis, mes lèvres vous désirent encore; recevez donc mon dernier baiser, et que votre vue désormais ne me rappelle plus que sa perfidie.

Un bruit de pas se fit entendre à peu de dis-

tance; elle se leva précipitamment. Effrayée, elle voulut prendre la fuite. Une main se posa sur la sienne.

— ]\'ayez pas peur, mademoiselle, lui dit Marthe.

— Ah! c'est toi! s'écria Emilie : donne-moi le bras et regagnons la maison, la nuit est tout à fait venue.

— C'est pour cela qu'il faut rester. Il y a assez longtemps que je guette le moment de vous trouver seule, mais enfin votre tante est chez elle; 31. Rémond, dont j'épiais le départ, aj)rès avoir rôdé dans le parc, a rencontré Bernard et c'est éloigné avec lui. Mademoiselle, savez-vous que toute la journée on a été à la recherche d'un proscrit?...

— Que dis-tu?

— Mais pendant que les mouchards battaient la campagne et la ville, grâce à moi, il était en sûreté. Au point du jour il est arrivé ici. et je l'ai caché dans les bâtiments abandonnés de l'ancienne ferme. Je voulais vous prévenir, mais pas moyen de vous parler!...

— Quel est donc ce proscrit, Marthe? Tu ne me l'as pas nommé!

— Votre cœur n'at-il pas deviné? s'écria en se jetant à ses pieds un homme qui avait suivi Marthe.

— Vernon!

— Oui, c'est moi, Emilie!

— Vernon ! répéta la jeune fille avec un accent mêlé de joie et de terreur, et debout de-

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vant lui qui cherchait à la retenir, elle le repoussait de ses deux mains, comme si elle eût hésité à croire le témoignage de ses yeux et de ses oreilles. Vernon! vous m'aimez donc toujours?

— En as-tu douté?

Il se releva, la prit dans ses bras et la soutint. Elle laissa tomber sa tête sur son épaule et dit d'une voix faible :

— C'est trop d'émotions ! je me meurs !

— Je vous laisse, dit Marthe, et vais faire sentinelle. Mais soyez prudents et parlez bas. Je viendrai vous retrouver ici.

Emilie s'était évanouie. Vernon fit quelques pas en avant et se heurta contre un banc de jyazon. 11 l'y déposa, et, s'asseyant à côté d'elle, il l'entoura d'un de ses bras pour la soutenir, pendant que de son autre main il pressait et réchaufifait ses mains glacées. Elle restait sans mouvement et la vie ne se trahissait que par une respiration courte et pénible qui sifflait dans sa jioitrine.

— Emilie, disait-il, reviens à toi. C'est moi qui te parle , moi qui t'aime , que tu as cru perdu et qui ai tout bravé pour te revoir et pour fuir avec toi! Puis il la pressait de nouveau contre son cœur et ajoutait : Emilie, j'ai tant de choses à te dire! Ah! si ce retour imprévu est une joie au-dessus de tes forces, combien l'absence a dû te faire souffrir! Pauvre enfant ! il m'est arrivé quelquefois, errant loin de toi et privé de tes nouvelles, de craindre

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que mon souvenir s'efFaçàt de ton cœur, et ce matin, quand j'ai franchi l'enceinte de cette demeure, je tremblais moins d'être découvert que de te trouver infidèle. Injuste que j'étais! je t'ai moins aimée peut-être que tu ne m'aimais. J'étais tout pour toi, et moi j'ai ouvert mon âme à d'autres désirs, j'ai partagé ma vie entre ton amour et des rêves de gloire et d'ambition ! Mais maintenant je suis à toi tout entier. La France n'est plus rien pour moi puisque nous ne pouvons y vivre ensemble, et ma patrie est le lieu d'exil où je te nommerai ma femme. Oh! réponds-moi... réponds-moi... dis-moi que tu m'entends... J'ai semé l'or pour arriver jusqu'à toi : à prix d'or j'ai séduit ceux même qui ont promis de livrer ma tête... Cette nuit, bientôt... deux hommes les ])lus ardents à me poursuivre, les plus dévoués en apparence à mes ennemis, doivent m'attendre à la porte du parc et me conduire au rivage... Dis-moi seulement que tu consens à me suivre... Rien — rien encore !... Oh! mon Dieu, prenez la moitié de mon âme pour ranimer la sienne! Je sens son cœur battre sous ma main , son souffle effleurer mon visage, et c'est en vain que je lui parle! Emilie, toi que j'ai respectée si souvent quand la fièvre allumée par tes regards brûlait mon sang, toi qui m'appartient par ce qu'il y a de plus sacré au monde, par l'amour et le malheur, reprends la vie dans ce baiser de ton époux. Avant de te le donner , je jure, si nous devons être séparés pour ne plus nous revoir,

que ces lèvres qui vont presser les tiennes ne toucheront jamais celles d'une autre femme.

11 se pencha sur elle. Sous cette étreinte chaste quoique passionnée, elle tressaillit, rouvrit les yeux, et portant les mains à son front comme pour retenir sa mémoire fugitive et fixer ses idées encore incertaines et flottantes :

— Vernon!... dit-elle... je l'ai revu...

— Il est à tes pieds, Emilie.

— Oh! si c'est un rêve , ne me réveillez pas.

— Non , ce n'est pas iine illusion ; c'est moi , c'est ton amant qui ouhlie en ce moment tout ce qu'il a souffert , tous les tourments d'une année d'absence. Si dans cette nuit obscure qui nous favorise , tu ne peux reconnaître mes traits, reconnais-moi du moins à mes transports, à ces larmes de joie qui tombent sur les mains. Je n'ai pas besoin, moi, de la clarté du jour pour te voir, pour lire sur ton visage l'expression de bonheur etd'amour qui l'anime, et ce sourire si doux qui revient sur tes lèvres, comme autrefois quand nous étions heureux! Je te vois avec les yeux de l'âme, et pour te contempler telle que le chagrin t'a faite, pâle et triste encore, mais toujours belle, plus belle peut-être, je regarde dans mon cœur. Parlemoi à ton tour, Emilie : pourquoi ne me répondstu pas?

— Si vous saviez, Vernon?... Ma raison se trouble et succombe à tant d'émotions diverses!... Malheureux! si l'on vous découvrait!...

— Je ne crains rien, si tu m'aimes toujours.

— Si je vous aime?... c'est vous qui le demandez...

— Ah ! ce doute t'offense, Emilie; pardonnemoi. Ecoute, le temps presse et les instants sont comptés. Dans une heure je viendrai te retrouver ici, dans une heure nous fuirons ensemble...

— Fuir! s'écria-t-elle.

— Si périlleux que te paraisse ce projet, tout est pré[iaré pour en assurer le siiccès. Tu sais bien que tu peux te fier à mon honneur. Ce n'est [)as ma maitresse que je viens enlever, c'est ma femme devant Dieu et bientôt devant les hommes. Dans quelques jours nous serons en pays étranger, où un prêtre nous unira. IVe redoute pas la misère avec moi ; c'est le sort d'un proscrit qui n'est pas obligé de mendier son pain. Touché de pitié, mon oncle est venu à mon secours, il m'a fait parvenir une somme d'argent suffisante pour vivre dans quelque obscure retraite, et je la lui rendrai plus lard sur la fortune de mon père. Eh quoi! tu semblés hésiter?... tu gardes encore le silence? Emilie, quand nous nous sommes quittés, il y a un an, tu m'as dit : Yernon, en quelque lieu que tu sois condamné à vivre, dès que tu auras mis ta tête en sûreté, si tu veux que je partage ta destinée, je serai prête à te suivre. L'as-tu oublié?

— IVon ; mais alors...

— Alors vous m'aimiez, n'est ce pas? interrompit Vernon, passant avec impétuosité d'un sentiment extrême à un autre, et aujourd'hui

ce n'est plus cela. Insensé! j'ai cru à la durée dun serment ! eh bien ! soit ! je vous rends votre liberté. Je ne vous demande pas même le nom de celui qui vous a fait trahir la foi jurée !. . . Je voulais fuir dans une heure avec vous : dans une heure, je livre ma tête à mes ennemis. Adieu.

— Vernon, dit-elle en s'attachant à lui, vous ne mequitterezpas : Pouvez-vous me parler ainsi? Pouvez-vous ra'accuser, quand c'est moi qui dois croire à votre perfidie? Cette lettre que j'ai lue, cette lettre arrivée d'Espagne...

— Une lettre, dis-tu?

— Cette jeune fille séduite, enlevée à sa mère...

— Je ne te comprends pas! C'est une calomnie, un mensonge inventé pour me perdre! Cette lettre, qui l'a écrite? qui te l'a remise?

— Parlez donc plus bas, dit Marthe en s'approchant; on vous entend du bout de l'allée. Il faut vous séparer. Votre tante vous a demandée tout à l'heure; j'ai répondu que vous vous étiez retirée dans votre cbarabre, mais elle peut insister pour vous voir, et monter chez vous. Si elle ne vous trouvait pas... Allons, venez, venez.

— Emilie, encore un mot. Je n'ai pour me justifier que ma parole, à laquelle tu croyais autrefois. Suis-je coupable ou innocent à tes yeux. J'ai bravé la mort pour te revoir, je reviens au péril de ma vie chercher mon trésor et le ravir à ceux qui m'accusent lâchement quand

je ne puis me venger et les confondre. Si cela te suffit pour te prouver que je t'aime, dis-lemoi. Dans une heure, une lumière à ta fenêtre, et je l'attends ici. »

— Dans une heure. Marthe, emmène-moi.

Les deux femmes s'éloignèrent aussi rapidement que l'obscurité le leur permettait. Yernon resta quelque temps la tête penchée vers la direction qu'elles avaient prise, et lorsqu'il n'entendit plus le bruit de leurs pas sur les feuilles séchées qui couvraient l'allée, il se dirigea vers la porte du parc pour s'assurer de la présence des deux hommes qui devaient protéger sa fuite.

Lorsqu'elle fut arrivée à l'extrémité de cette longue allée, et que le ciel, où scintillaient quelques étoiles, se découvrit à ses regards, Emilie s'arrêta pour respirer.

' — Si vous voulez rester ici quelques moments, dit Marthe, vous le pouvez. Madame Dercy a sans doute renoncé à l'intention de vous parler ce soir. Elle est, je crois, couchée, car ce n'est plus la luniière de la lamjic, mais celle d'une veilleuse qu'on aperçoit derrière les rideaux. Et puis, d'ailleurs, elle saurait que vous êtes dans le jardin avec moi, elle n'y trouverait pas à redire, et cela ne compromettrait personne, au lieu que si on vous avait surprise là-bas!... Reposez-vous, mon enfant.

— Oui, ma bonne Marthe, car je suis brisée et j'ai pourtant besoin de toutes mes forces.

— Ah çà, reprit la nourrice, parlant avec

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une familiarité que, en raison de son âge, de ses soins et de son dévouement, mademoiselle Riebomme lui permettait quand elles étaient seules, ah çà, j'espère bien, ma petite Lilie, que tu vas me remercier du rendez-vous que je t'ai ménagé. Ah dame! j'ai peut être eu tort, je n'ai pas consulté M. le curé pour savoir si je devais me prêter à ce rôle-là. ftlais quoi! si j'avais refusé ce matin de le cacher et de te prévenir, Dieu sait ce qui serait arrivé. Enfin, vous vous êtes revus; ça vous donnera du courage à tous deux. Mais, pas d'imprudence... Tu n'iras pas le retrouver ce soir.

— Il le faut pourtant, Marthe. Il ne t'a donc rien dit?

— A peine si j'ai eu le temps de lui parler. J'avais si peur que quelqu'un ne l'aperçut! Je ne lui ai pas souffle mot de ce sournois de M. Rémond. A quoi cela aurait-il servi? à le tourmenter inutilement, ce pauvre jeune homme; et puis, avec son caractère emporté, il aurait peut-être voulu aller lui chercher querelle. Tu ne lui as rien dit non plus, n'est-ce pas Lilie ?

— jVon ; je suis tombée mourante entre ses bras, et je venais de reprendre mes sens quand tu es arrivée. Quelle journée, ma bonne Maithe ! Quand il s'est présenté devant moi, je croyais qu'il m'avait trahie : ma tante m'avait montré une lettre. Je n'ose croire qu'elle ait employé un pareil moyen pour me détacher de lui... Elle exige que j'épouse M. Rémond. Je

résisterai encore, je résisterai toujours ; mais je m'attirerai sa colère, elle me chassera peutêtre de chez elle, et alors que devenir? Je n'ai qu'une ressource, celle de suivre Vernon, de partir avec lui ce soir.

— Partir!

~- Oui, Marthe; il me l'a proposé, il a tout préparé pour notre fuite; et quoiqu'on l'ait accusé, quoiqu'un instant je Taie cru coupable, je remets ma destinée entre ses mains. Il m'a menacée de se livrer à ses ennemis, et il l'aurait fait, 3Iarthe, si je n'avais pas consenti. Excepté toi, personne ne sait combien je l'aime et combien cet amour est pur. Je vais pourtant laisser après moi un nom flétri, la réputation d'une fille perdue... Je ne te dis pas de me défendre, mais de te souvenir de moi et de me pardonner si je t'abandonne; tu ne me réponds pas, Marthe, et j'entends que tu pleures...

— Je pleure, paice que vous allez me quitter,

— Et tu me condamnes peut-être sans oser me le dire?

— Que Dieu vous protège, mon enfant ! je n'ai pas le droit de m'opposer à votre résolulion-, je ne suis rien pour vous qu'une pauvre vieille femme qui, après avoir mangé le pain de votre famille, aurais voulu vous consacrer le reste de ma vie. Si je ])Ouvais vous suivre, je vous dirais de m'emmener.

— Tu as été ma seule confidente, Marthe, et après lui, tu es la personne que j'aime le plus au monde. Un dévouement comme le tien, une

nmitié aussi sincère, ont depuis longtemps effacé entre nous toute distinction de rang-. Tu connais Vernon comme moi, tu sais qu'on peut se confier à son lionneur. Dans quelques jours je serai sa femme; je ne partirais pas s'il ne me l'avait promis ; mais avant de fuir avec lui, j'ai besoin d'entendre des paroles qui me rassurent, et c'est à toi que je les demande.

— Que faites-vous? dit Marthe en voyant qu'Emilie se mettait cà genoux devant elle. Relevez-vous donc, mademoiselle.

— Non. Tu as été ma seconde mère et tu dois remplacer aujourd'hui celle que le ciel m'a ravie. Blarthe, bénis ta fille, et dis-lui qu'elle n'est pas coupable à tes yeux.

— Eh bien, donc, que ma bénédiction te porte bonheur, mon enfant, et si tu commets une faute, que j'en sois seule punie, moi qui te laisse partir.

Emilie se releva et se jeta en pleurant dans les bras de sa nourrice. Après un instant de silence elle lui dit :

— Ma conscience ne me fait aucun reproche : je vais échapper au malheur que je redoutais; je devrais avoir du courage, et malgré moi j'ai peur! Je n'oserai pas rentrer dans cette maison que je vais quitter.

— Soyez sans crainte. Votre tante n'a pas de soupçon, et par précaution j'avais laissé les portes ouvertes. Remontez dans votre chambre, il faut bien que vous preniez des vêtements de voyage.

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