‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 10 sur 16 · MEILLEUR AMI · texte numérisé non relu

MEILLEUR AMI

HIPPOLYTE ETIENNEZ.

Lelo octobre dernier, un petit vieillard, couvert de sueur et de poussière, entra précipitamment dans l'hôtel des Quatre-Nalions, rue Louisle-Grand, 42.

— Monsieur de Corvelles, deraanda-t-il au maître de l'hôtel.

A cette question, le maître de l'hôtel fixa sur le vieillard un regard hébété que celui-ci, du reste, lui rendit avec usure.

— Monsieur de Corvelles, répondit-il.

Puis se retournant vers sa femme, occupée en

ce moment à porter quelques écritures sur son registre :

— Est-ce que ce n'est pas le jeune homme qui arrive de Bordeaux?

— Eh oui! sans doute, répondit l'hôtesse.

— Eh bien, monsieur, reprit le mailre de la maison, voyez à l'escalier A, n" 8.

A ces mots, le vieillard fit un demi-tour, chercha des yeux l'escalier A, et le franchit tout d'une haleine jusqu'au n° 8, situé, il est vrai, au premier. La porte étant ouverte, il entra; mais l'appartement était vide; du moins il ne s'y trouvait que quelques valises et un domestique qui s'efforçait de mettre un peu d'ordre dans les bagages de son maître.

— M. de Corvelles, demanda le vieillard pour la seconde fois.

— Monsieur, il vient de sortir.

— Comment! il vient de sortir! Il arrive à l'instant même... Et, tenez, tenez, voilà encore sa voiture dans la cour.

— C'est possible : mais à peine descendu, M. de Corvelles a passé un habit et envoyé chercher une citadine.

L'inconnu, consterné de sa mauvaise chance, resta un moment anéanti, sans prendre gaide même à la sueur abondante qui ruisselait sur son front. Enfin, après quel([ues minutes de recueillement :

— M. de Corvelles tardera-t-il beaucoup à rentrer?

— Je ne sais pas, monsieur; il ne m'a rien dit.

— Allons, c'est bien ; je repasserai.

— Si monsieur veut me dire son nom...

— C'est inutile ; dites seulement à M. de Corvelles que son meilleur ami est venu pour le voir.

A peine le petit vieillard fut-il parti, que M. de Corvelles rentra dans son appartement. Victor de Corvelles était un homme d'une trentaine d'années, i^laître de sa fortune dès l'âge de vingt ans, il l'avait eu bientôt absorbée dans les plaisirs ruineux que la capitale offre aux jeunes gens privés de la tutelle et des conseils de leur famille. Après avoir mangé son bien, Victor fit conmie tant d'écervelés, il se mit à manger le bien des autres, et emjtrutita des sommes énormes. Ces dettes étaient, à la vérité, justifiées en partie par l'espoir qu'il avait d'hériter d'un oncle retiré du monde dans quelqut^ bruyère de la Bourgogne; mais enfin cet oncle n'était pas mort, et pouvait disposer de ses richesses envers tout autre que son trop confiant neveu.

Ces réflexions finirent bientôt par poursuivre tellement M. de Corvelles, que, dans le but de KB distraire, il forma le dessein de voyager. Un beau matin, il partit donc sans prévenir personne, et parcourut successivement les princi- ])aux Etats de l'Europe. Deux ans après il rentrait en France par les Pyrénées.

Barèges était en ce moment le centre de réunion d'un grand nombre d'étrangers; il en était venu de tous les points du globe, et notamment

(le Paris, ce grand lac providentiel qui déborde chaque année, an jtrintemps, et court retremper, au contact du bon goût et des bonnes manières, les esprits naturellement arides et rétifs de la province. Victor résolut d'y passer la saison des eau\; mais, de tous les logements abandonnés par les habitants aux hôtes que la goutte, la mode et le spleen leur avaient envoyés cette année, il ne restait plus qu'une misérable mansarde, située à l'extrémité de la ville; néanmoins notre voyageur y fit monter un lit et s'en empara.

Un jour, pendant une de ses courses dans les Pyrénées, il rencontra sur sa route deux promeneurs amenés sans doute par une curiosité semblable à la sienne. L'un était un homme d'une cinquantaine d'années; son œil dur et profond témoignait d'une rigidité de principes à toute épreuve; ses lèvres fines et pincées trahissaient ce caractère froid et réservé qui appartient en propre aux gens versés dans les affaires d'argent ou dans les spéculations commerciales : enfin ses grosses joues vermeilles et son ventre rebondi annonçaient une opulence incontestable, et il les portait avec ostentation, comme s'il se fut enorgueilli des procédés qui les avaient bouffis ; c'était, à n'en pas douter, un homme riche, un homme de commerce.

L'autre était une jeune fille; à en juger par la souplesse de sa taille et par la finesse exquise de ses traits, ce devait être une enfant à peine sortie de l'adolescence; du reste, ces symplô-

mes manifestes n'eussentils pas existé, il eut été néanmoins facile de deviner son âge à l'expression timide et pudique de son regard.

A l'endroit où Victor rencontra les deux pronieneuis, le chemin se trouvait fort étroit : c'était un petit sentier taillé dans le roc par les pieds des pâtres, et bordé, à droite et à gauche, par des précipices ou ])ar des roches glissantes qu'il eut été imprudent de franchir. Aussi, à la v ue l'un de l'autre, les deux hommes e'arrétèrent-ils, fort indécis de ce qu'il leur restait à faire dans cette circonstance embarrassante.

— Monsieur, dit gravement le plus âgé, je crois qu'il faut que nous nous en retournions chacun par où nous sommes venus.

— Pourquoi cela? demanda Victor.

— A moins que vous ne vouliez passer sur moi.

— Je puis revenir seul sur mes pas, répondit le jeune homme avec courtoisie; par ce moyen, je n'interromprai pas votre promenade, et j'aurai le plaisir d'achever la mienne en votre compagnie.

A cette proposition gracieuse, la jeune fille rougit, et son père — car ce devait être son père — s'inclina légèrement en forme de remerciement.

Cependant la belle enfant avait jifoduit sur M. de Corvelles une impression assez vive, et, sans qu'il se rendit encore un compte bien net des sentiments qu'il éprouvait à son égard, il

désirait ardemment entamer la conversation avec ses nouveaux compagnons de voyage. Plusieurs fois déjà, dans ce dessein, Victor leur avait adressé la parole; mais, soit que le danger de la situation eût absorbé tousses esprits, soit qu'il eût deviné l'intention suspecte du jeune homme, soit enfin qu'il eût jugé à propos de maintenir sa dignité en garde contre la lamiliarité trop expansive d'un inconnu, le négociant n'avait répondu jusque-là que par monojiyllabes et d'un ton foit peu engageant. A vrai dire, tout concourait à contrarier les vœux de notre jeune voyageur. Placé par la force des choses en tète du cortège, Victor ouvrit la marche, et n'osait se retourner aussi souvent qu'il l'eut voulu pour admirer la beauté de sa compagne. 11 l'avait tenté néanmoins à plusieurs reprises; mais chaque fois il avait trouvé derlière lui la face rébarbative du vieux père, qui le regardait d'un œil imperturbable et lui masquait ainsi la plus belle partie de son horizon. 11 fallait pourtant se hâter : l'étroit sentier ne pouvait être éternel ; une fois sorti de ce passage difficile, Victor sentait qu'il n'avait plus de prétexte pour demeurer près de ses com[iagnons ; et d'ailleurs, peut-être le vieillard luimême s'empresserait -il alors de s'alîranchir d'un voisinage qui paraissait si peu le charmer.

C'est eu ed'et ce qui arriva. L'austère négo- «;iant n'eut pas plus tôt vule terrain s'étendresons ses pieds que, se tournant vers le jeune homme :

— ilousieur , dit-il , il nous reste des remer-

ciements à vous adresser pour votre complaisance.

— Monsieur, répondit Victor, c'est moi qui ai le plus à vous remercier.

Puis, s'étant salués réciproquement, ils s'éloignèrent chacun de son côté.

A peine M. de Corvelles se trouva t-il seul, que lesentiraent confus qui l'avait agité jusquelà resplendit subitement dans son âme et y projeta une éblouissante clarté. Victor n'en pouvait pas douter :il était amoureux. Malheureusement il n'avait aucun espoir de revoir jamais l'adorable jeune tille. Il descendait la montagne, l'air morne et consterné, lorsqu'une dernière espérance lui fit tourner la tête en arrière... Tout à coup il s'arréla :

— Ah! mon Dieu! s'écria-t-il.

Et, portant aussitôt sa main au-dessus de ses yeux comme pour isoler sa vue des objets variés qui s'étalaient devant son regard, il demeura un instant immobile, absorbé dans une muette et sérieuse attention.

— Je ne me trompe pas! reprit-il : il y a un homme en danger là -haut... une femme est près de lui... elle agite son moucboir... c'est du secours qu'elle demande!

Et , cédant sur le champ à l'impulsion généreuse de son cœur, il s'élança comme une flèche et courut vers l'endroit d'où partait ce douloureux appel. Qu'on juge de l'étonnement de Victor en retrouvant datis le personnage en danger précisément son compagnon de voyage.

— Oh ! monsieur, monsieur, s'écrie la jeune fille en se précipitant vers le jeune homme, sauvez mon père!

En effet, le négociant, poussé par nne malencontreuse curiosité, s'était aventuré sur la pointe d'un roc d'où, sans contredit, l'horizon qu'on découvrait eût pu être magnifique, si les précipices quirenfouraient n'eussentcondamné celui qui les admirait à en jouir éternellement.

— Comment diable vous trouvez-vous là? demanda Victor étonné de ce trait d'audace.

— Et ! parbleu! parce qu'en y montant je ne songeais pas à la difficulté d'en descendre.

— Eh bien! laissez-vous glisser, je vais vous retenir,

— Bien obligé! A mon âge, monsieur, on ne glisse plus, on roule,

— Ah! c'est différent. .. Attendez.

Puis, ayant franchi légèrement l'espace qui le séparait de l'imprudent curieux, Victor se coucha sur le sol, se cramponna de son mieux aux fissures du rocher , et tendit une de ses mains au négociant.

— Maintenant, reprit-il, laissez-vous aller. Je ne vous lâcherai pas, ne craignez rien; la montagne tombera plutôt avec nous.

— Elle en est bien capable, murmura le gros liomme en obéissant toutefois à l'invitation de son libérateur.

El, pendant que le pauvre père se félicitait dans les bras de sa fille de son salut miraculeux, Victor, assis sur ses talons, s'abandonna à

la pente de la montagne et descendit comme une avalanche au milieu d'eux.

— Monsieur, dit le négociant, grâce à vous, je viens de l'échapper belle 1 Puis-je savoir à qui je suis redevable d'un pareil service?

— A M. Victor de Gorvelles, répondit modestement le jeune homme.

La particule qui blasonnait si élégamment le nom de notre voyageur produisit un effet magique sur son interlocuteur.

— Monsieur, reprit-il, j'espère que nous nous reverrons. Sans doute vous habitez Barèges ?

— Pas précisément, répondit Victor.

En effet, son grenier n'était pas dans la ville, il était dessus.

— Dans tous les cas, lorsque, par hasard, vous passerez devant l'hôtel du Cheval-Blanc , veuillez ne pas oublier M. Auvray, de Bordeaux ; c'est mon nom.

Victor répondit comme il convenait à cette gracieuse invitation, et ajouta un sourire aimable pour la part que la jeune fille y avait prise par son regard.

Leuxheures après, Victor de Gorvelles pas?a, par hasard, devant Ihôtel du Cheval-Blanc ; mais sans doute ce hasard ne lui parut pas de bon aloi; car il ne fit que jeter un coup-d'œil rapide sur la maison sans y entrer : en bonne justice ii avait triché. Le lendemain, il se montra moins scrupuleux. Les visites du jeune homme, d'abord assez éloignées, finirent par se rapprocher tellement qu'elles n'en firent bientôt plus qu'une.

Non-seulement Victor aimait la fille du vieux négociant, mais encore il en était aimé. Lucile, c'est ainsi qu'elle s'appelait, avait trop peu d'expérience, sinon pour taire le sentiment quelle éprouvait, du moins pour en comprimer les élans indiscrets.

Cependant, tout a un terme dans la vie, même la saison des bains : le moment de se séparer arriva.

— M. Victor, dit un jour le négociant, recevez nos adieux, ma fille et moi nous quittons Barèges demain.

— Vous retournez sans doutéà Bordeaux? demanda avec anxiété le jeune homme.

— Non : j'ai promis à Lucile de lui montrer la capitale; moi-même j'ai quelques affaires importantes à y conclure : nous allons à Paris.

— A Paris?... Moi aussi je vais à Paris. Si vous me permettez de vous accompagner, vous m'éviterez les regets de votre absence.

— Mon cher monsieur de Gorvelles, ce serait avec bien du plaisir; mais tous les chevaux sont arrêtés d'avance à la poste, et j'ai été réduit à jirendre les deux seules places qui fussent disponibles dans les voitures publiques.

— Ah ! !

— Du reste, si vous parvenez à trouver le moyen de nous rejoindre, voici mon adresse. Vous savez avec quel plaisir je vous reverrai toujours.

En effet, le lendemain M, Auvray partit avec sa fille. Quant à Victor, grâce à son impré-

voyance et malgré toutes ses démarches, il fut obligé d'attendre huit grands jours avant de pouvoir les suiAre. Cet intervalle était long et suffisant pour porter à ses affections un préjudice irréparable. Aussi, à peine à Paris, où nous le savons de retour, notre jeune homme s'empressa-t-il daller porter sa carte au domicile du vieux négociant, pour le prévenir de son arrivée et le préparer à la visite qu'il lui destinait en personne; après quoi il revint, l'esprit plus calme et plus tranquille, à son hôtel, qui était, comme nous l'avons vu, l'hôtel des Quatre- Nations.

— Monsieur, dit son domestique, il est venu un monsieur pour vous.

— Son nom? demanda Victor.

— Ma foi, monsieur, je ne le sais pas, mais c'est le meilleur de vos amis.

— Le meilleur de mes amis! murmura Victor stupéfait... Doit-il revenir?

— Oui, monsieur.

— Allons, c'est bien ! laisse-moi.

A cet ordre, le serviteur docile ouvrit la porte et se retira; et Victor, barrasse par les fatigues du voyage, se laissa tomber nonchalamment sur un fauteuil; mais presque aussitôt la porte de l'appartement se rouvrit, et le domestique se représenta.

— Monsieur, dit-il, le voilà !

— Qui?

— La persouîie de ce matin.

— Le meilleur de mes amis?

— Oui, monsieur.

— Ah! Fais-le entrer.

Alors le domestique se rengea de côté, et le petit vieillard, encore couvert de sueur et de poussière, entra dans l'appartement. Mais, à sa vue, Victor tressaillit et se leva.

— M. Benn ! s'écria- 1- il. Puis il retomba anéanti sur son fauteuil.

M. Benn, dont l'apparition subite ne nous a pas permis jusqu'à présent de saisir nettement le type ni la yihysionomie, était un homme tout à fait sur le déclin de sa vie; son extrême maigreur seule, par le peu de prise qu'elle offrait aux maladies et aux infirmités de la vieillesse pouvait le maintenir dans un état de santé satisfaisant pour son âge.

Son front, jadis étroit et borné comme ton' ceux des intelligences vulgaires, avait si bien travaillé, depuis, à ragrandissement de son territoire qu'il avait fini par englober dans son domaine une boîine partie de l'occiput et des pariétaux. Deux sourcils blancs et toufîus, suspendus à son crâne nu et desséché, comme des broussailles neigeuses au flanc d'im rocher aride, témoignaient également que l'hiver avait touche depuis longtemps cette tète presque octogénaire. Enfin des rides profondes, sans expression et sans caractère , triste et dernier symptôme d'une existence qui s'en va, achevaient de prouver la flagrante décrépitude du petit vieillard. Cependant sous cette enveloppe usée. I\l. Benn avait conservé intérieurement

une ardeur toute juvénille qui se trahissait encore par la'pétuîance de ses niouvemenls et par le feu de son regard.

Cette ardeur que les hommes ont coutume de porter successivement sur les diflerentes passions, Benn ne l'avait jamais appliquée qu'à une seule, la jiassion de l'argent. Avec de pareilles dispositions on va loin : d'abord on place à la caisse d'épargne, enfin on prête à la petite semaine; et, si peu qu'on ait la bosse de la convoitise, on vole. M. Benn n'alla pas jusque-là; le mot lui avait fait peur; mais il se livra à l'usure avec une telie habileté, qu'en quelques années il eut amassé des capitaux considérables.

M. de Corvelles ne fut pas le dernier à recourir au\ coùîeuses complaisances de notre usurier, et celui-ci, encouragé par le nom de Victor et par les renseignements recueillis sur le fameux oncle de Bourgogne, ne ciutpas devoir repousser une aflaire dans laquelle l'insouciance de l'emprunteur lui faisait une latitude illimitée. Il lui prêta ainsi jusfju'à concurrence de plus de trente mille francs. Mais, comme le jeune homme continuait à puiser sans scrupule et sans souci dans la bourse perfide, M. Benn commença à concevoir des inquiétudes et finit par refuser sans pitié. A partir de ce moment, Victor ne revint plus, et ce fut l'usurier qui courut après lui: Victor demanda des délais, ils lui furent accordés; mais néanmoins il ne. put payer ses billets à échéance, et ceux-ci ,

LtW. 9

prolestés, rentrèrent tous successivement dans la caisse de l'usurier. M. Benn avait une certaine réputation à niénafjei-; son crédit sur la place pouvait se trouvei- ébranlé par ces ])rotéts successifs : il devint menaçant. Aussitôt M. de Gorvelles sentit que la lutte n'était plus égale : il se replia en colonne serrée ; et c'est alors qu'il opérait cette belle retraite que nous l'avons vu accomplir à travers l'Europe en général et Barèges en particulier.

Il est facile de comprendre maintenant l'effroi que l'entrée de 31. Benn produisit sur le jeune homme. A la vérité, la surprise avait une part au moins égale dans son craotion. Aj)rès deux années d'absence, à peine descendu de voiture, et dans un hôtel qti'il n'avait jamais habité, comment l'odieux créancier était-il j)arvenu à connaitre son retour et à découvrir son domicile? Victor ne pouvait s'en rendre compte. Le subterfuge même dont M. Benn s'était servi pour se faire inti oduire, en s'annonçant comme le meilleur de ses aviis , était peu de nature à le rassurer. D'un autre côté, M. de Cervelles se trouvait encore sous le charme des beaux rêves qu'il avait faits au pied des Pyrénées, et tout plein des douces espérances que l'amour de mademoiselle Auvray lui jierraettait de concevoir. Bien qu'il n'eût pas crii devoir sitôt en faire la demande, son intimité avec la jeune fille, et surtout linq^ortant service rendu au vieux père, lui laissaient entrevoir un mariage dont son cœur et sa bourse éprouvaient

également le besoin. Or, non-seulement l'apparition de l'usurier ramenait dans son sein tous les soucis et toutes les inquiétudes qui avaient déjà une fois provoqué sa fuite, mais le menaçait en outre d'une rupture inévitable avec l'austère négociant.

Néanmoins, apiès un instant de recueillement nécessaire pour se remettre de son premier trouble, Victor rassembla son énergie et se prépara à recevoir bramement le choc du créancier.

— M. Benn, reprit-il, que voulez-vous?

M. Benn, qui était resté pendant le même temps immobile et plongé dans une sorte d'extase à la vue du jeune homme, s'ébranla (ont à coup ; et, allongeant ses deux bras vers celui-ci de manière à faire sortir la moitié de ses bras des manches trop courtes de son habit :

— Ah ! M. Victor, s'écria-t-il, que je suis aise de vous revoir !

— Vous êtes bien bon, M. Benn.... Asseyezvous donc...

— Oh! merci, je ne suis pas fatigué... Permettez-moi ])lutôt de vous eontem{)ler à mon aise... C'est que c'est bien vous !... Comme vous avez l'air frais et dispos! Votre santé est excellente, n'est-ce pas?

— Excellente, M. Benn.

— Allons, tant mieux!... Ah! vous m'avez donné bien des inquiétudes! Partir ainsi sans pi évcnir personne, et rester deux années sans

donner de vos nouvelles! Savez-vous que je vous ai cru mort?

— Pauvre M. Benn!

■ — Aussi figurez-vous ma joie, ce matin, lorsqu'en flânant , bien désolé, danslarueSaint-Honoré, le long des boutiques, je vous ai vu passer en chaise de poste! D'abord l'émotion m'a cassé bras et jambes! mais les forces me sont revenues presque aussitôt , et je suis parti comme un trait à la poursuite de votre voiture... Ab ! j'ai bien couru, je vous assure; mais enfin je vous retrouve, je vous revois : je suis content, je suis heureux; tous mes chagrins, toutes mes fatigues sont oubliés !

En prononçant ces mots, le petit vieillard essuya une larme, et fixa sur le jeune homme •lin regard plein d'admiration et de tendresse. Quant à Victor, il ne revenait pus de sa surprise,

— Comment! M. Benn, dit-il, vous avez suivi ma voiture à la course?

— Oui, monsieur... Et pourtant vous aviez trois chevaux! C'est que, vovez-vous, je sens que je vous aime comme mon enfant.

— En vérité, M. Benn, je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance.

— Oh ! ce n'est pas difficile. Soyez bien sage, ménagez bien votre santé, vivez longtemps, vivez toujours, si cela se peut : c'est là tout ce (jue je vous demande.

— Ma foi, M. Benn, vous n'êtes pas exigeant.

— Eh! mon Dieu! non. Tenez, M. Victor, continua le créancier d'ui) air patelin , nous avons eu autrefois quelques difFéreiids ensemble : et bien! je vous en prie, qu'ils soient tous oubliés.

— Très-volontiers.

— Votre oncle vit toujours, n'est-ce pas? reprit l'usurier en fixant à la dérobée un regard sournois sur le jeune horarae.

Hélas ! oui.

— Et sans doute vous n'avez point assez d'argent pour nie payer?

— Hélas! non.

— Eh bien! tant mieux! s'écria le petit vieillard en reprenant aussitôt son premier jeu de physionomie. Je ne veux pas que vous me payiez, moi; j'en suis bien le mailre. D'ailleurs, nous avons toujours le temps d'arranger cette afiFaire-là plus tard.

— Certainement.

— Allons, sans adieu, M. Victor. J'espère que vous me permettez de revenir vous voir de temps à autre !

— Avec jilaisir, 31. Benn.

— Si jamais vous avez besoin de quelque service, comptez sur moi.

— J'y compterai.

— IVe suis-je pas le meilleur de vos amis? En achevant ces mots, M. Benn tendit la

main au jeune homme, et se retira après lui avoir lancé, dans un regard et dans un sourire ineffables, tout ce qu'il pouvait avoir de tendresse sur le cœur.

— Que le ciel te confonde, toi et ton nmitié! murmura Victor en refermant sa porte. Je veux être pendu si j'y comprends quelque chose!

Lacondaitede M. Benn, surtout après les justes motifs de ressentiment qu'il avait contre M. deCorvelles, était bien faite pour ])rovoquer rétonnementdece dernier; mais les desseins de la Providence sont impénétrables, et jamais elle ne réussit mieux dans ses miracles que lorsqu'elle opère sur les caractères les plus endurcis. Or, voici comment elle accomplit la merveilleuse métamorphose de l'usurier. La disparition subite de Victor plongea d'abord 51. Benn dans une stupeur profonde ; cette fuite lui sembla un acte de mauvaise foi insigne, et gâté qu'il était par son habitude de tromper les au-

1res, le rusé vieillard ne put se pardonner d'avoir élé cette fois dupé à son tour. Quand jadis on voulait punir un chevalier, coupable de quelque félonie, on lui pendait son écuyer.

M. Benn, pour se venger du fugitif, fit une rafle générale de tous ses débiteurs et les envoya pèle mole en fourrière à Clichy ; ce fut nn vrai massacre des innocents. Mais cette humeur aveugle et féroce dura peu ; elle était trop coûteuse. D'ailleurs M. Benn avait eu dans l'intervalle le temps de faire des léflcxions. En effet, il y a des hommes et des femmes auxquels la vif; élégante qu'ils mènent à Paris est tellement nécessaire que beaucoup d'entre eux tomberaient mort à trois pas de la barrière.

Or, Victor était de ce nombre; il y avait flonc tout à présumer qu'il reviendrait tôt ou lard voltiger autour de ce flambeau fatal qu'on n'abandonne jamais qu'après y avoir brûlé ses ailes. C'était une question de temps et pas autre chose. M. lienn le comprit ainsi et attendit avec patience. Cependant, l'absence de Victor se prolongeant indéfiniment, il ne lui fut plus ])crmis bientôt de douter que son débiteur ne i'iit mort et n'eut emporté ses dix mille écus avec lui dans la tombe.

Telles étaient précisément les réflexions de M. Benn au moment où il vit passer M. de Corvelles en chaise de poste. Dire la révolution qui s'opéra subitement en lui à cette vue est chose imj)Ossible ; il répudia soudain tous les sentiments inexorables et Iracassiersqui avaient fait

de lui, autrefois, le plus barbare des créanciers, et adopta irrévocablement les formes expansives et merveilleuses que nous l'avons vu employer à l'égard de Yictor.

Victor n'était-il pas en effet la représentation la plus vraie de sa créance? Les trente mille francs ne se trouvaient-ils pas liés à l'existence dn jeune honmie de manière à accompagner toutes les phases, à subir toutes les influences de sa destinée? Le débiteur malade, les trente mille francs éprouvaient nécessairement une dépréciation incalculable; ils étaient complètement perdus , le débiteur mort. Lorsque M. Benn rencontra M. de Corvelles, les trente mille francs étaient frais, vermeils, gaillards, dispos ; avec quel soin ne fallait-il pas ménager une santé si florissante, et éviter tout ce qui pourrait lui porter atteinte! D'ailleurs ce n'était encore qu'une affaire de patience, et il serait toujours temps de demander à cette terre si bien soignée qu'elle rendît avec usure le dépôt précieux confié à son sein.

Malheureusement, Victor ne connaissait pas, comme nous, les motifs de la conversion de son créancier. Il résolut donc de profiter des instants de répit que semblait lui promettre la tendresse feinte ou véritable de M. Benn, pour mettre à exécution, le plus promptement possible, le projet qu'il nourrissait depuis si longtemps dans son cœur. Ce projet, comme on le comprend facilement, était de demander la main de mademoiselle Auvrav.

Dès le lendemain, M. de Corvelles se rendit à la demeure du négociant bordelais. Celui-ci était retenu dans son cabinet par une affaire relative à son commerce, et le jeune homme ne rencontra que la jeune fi!le au salon. L'entrevue fut touchante, comme on le pense bien; mais presque aussitôt M. Auvray sortit de son cabinet et tendit les bras au jeune homme.

— Ah! ah! s'écria-t-il, vous voilà donc enfin!

Victor répondit de son mieux à cette bienveillante réception ; puis, après quelques instants d'une conversation banale, croyant le moment propice à ses desseins :

— 31. Auvrav, dit-il, vous êtes le maître de ma destinée; vous seul pouvez la rendre heureuse à jamais.

— Et que faut-il pour cela? demanda le négociant surpris.

— La main de votre fille !

A cette demande inattendue , Lucile trop émue sans doute pour assister à un entretien qui touchait de si près à son bonheur, feignit une préoccupation subite et se retira. Quant à M. Auvrav, il s'était trouvé pris tellement à l'improviste qu'il eut d'abord assez de peine à se remettre. Cependant, après un instant de silence et de rénexion, il serra affectueusement la main dn jeune homme dans les deux siennes, et l'avant secouée à plusieurs reprises :

— Victor, répondit- il, après le service que

TOUS m'avez rendu, croyez que je suis profondément touché de lu démarche q»Te vous venez de faire...

En ce moment les yeux du jeune homme brillèrent d'un éclat merveilleux.

— Mais, continua le Bordelais, je regrette de ne pouvoir l'accueillir; ma fille est promise depuis longtemps et je n'ai qu'une parole.

C'était court et clair; il n'y avait pas une seule objection à faire. Victor se retira le cœur navré; Lucile l'attendait dans l'antichambre.

— Eh bien? demanda-t-elle.

— Je suis un homme perdu; votre main est promise à un autre!

— Grand Dieu ! c'en est donc fait ! mes pressentiments ne m'avaient pas trompée !

— Que voulez-vous dire?

— Oui, reprit la jeune fille , il lue semblait avoir entendu à la dérobée parler de ce mariage; mais jusqu'à présent je n'osais y croire, tant j'étais loin de penser que mon père consentirait jamais à me donner un époux, sans me consulter.

— Vous connaissez donc mon rival?

— Je l'ai vu deux ou trois fois seulement à Bordeaux, où il nous a été présenté par un ami de mon père.

— Son nom ?

— Emile Leblay...

— Sa profession?

— Médecin...

— Sa demeure?

— Ici nième...

— A Paris?

— Oui, à Paris...

— Ah! je comprends mainlenant le but du voyage de votre père ; mais rassurez,-vous, Lucile ; ce mariage n'aura pas lieu...

, — Oh ! mon Dieu ! qu'allez-vous faire?

— Ne craignez rien ; je le sais.

En prononçant ces mois, Victor sortit précipitamment; mais, une fois dans la rue, il s'arrêta, car à vrai dire, il ne savait que faire.

Cependant peu à peu ses sens se calmèrent, et il put envisager sa position sous toutes les faces ; elle n'était pas belle. En vain il se creusait la tête, retournait son imagination, invoquait son génie; il ne savait comment se défaire de son rival. Il y avait bien un moyen; c'était de le tuer ; mais, en France, on ne tue pas un ennemi, sans lui donner le droit de vous rendre la pareille; à défaut de mieux, Victor choisit ce parti.

Aussitôt il se rendit chez M. Emile Leblay, M. Emile Leblay était un grand jeune homme pâle et sec; mais il était aisé de voir, à une certaine exj)ression répandue sur son visage, que cet épuisement ne provenait ni de la méditation ni du travail. Il avait étudié la médecine, comme tant d'autres, mais seulement pour satisfaire les désirs de sa famille. Lorsque Victor entra, le jeune docteur, revêtu d'une ample robe de chambre et mollement étendu sur un divan dégustait avec délices les bouflées d'une l)ipe,

placée sur la cheminée, et dont le long tuyau se déroulait en spirales sur le parquet.

— Monsieur, dit Victor en abordant brusquement la discussion, l'affaire qui m'amène vers vous est fort grave; permettez-moi de passeiles préambules... Vous devei épouser, je crois, mademoiselle Auvray?

— C'est vrai, monsieur.

— Et quand ce mariage doit-il se faire?

A cette question inconvenante ledocteur s'arrêta un instant et fixi un regard interrogatif 6ur son interlocuteur; mais repoussant aussitôt sa première idée :

— Monsieur, reprit-il, le mariage se fera probablement la semaine prochaine.

— Eh bien, non, monsieur, répondit Victor en secouant la tête, ce mariage ne se fera jamais.

A ces mots, Emile rejeta vivement loin de lui le tuyau de sa pipe et se releva de toute sa hauteur.

— Qu'est-ce à dire, monsieur?

— C'est-à-dire, répondit Victor en se couvrant, que, moi aussi, j'ai des prétentions à la main de Lucile et que je ne souffrirai pas qu'un autre l'obtienne.

— C'est un duel alors que vous me propose! !

— C'est la mort de l'un, ou la mort de l'autre.

Le docteur se rassit.

— En bonne conscience, monsieur, rcprit-il

avec calme et en souriant, je serais en droit de vous refuser, car la partie n'est pas égale; j'ai plus à perdre quevous, mais pour tant j'accepte... Quand nous rencontrerons-nous?

— Dans une heure.

— A quel endroit ?

— Au bois de Yincennes, si vous voulez bien.

— Et quelles sont vos armes?

— Peu importe : cependant je pense que le pistolet est préférable pour le résultat que nous voulons obtenir.

— Le pistolet! soit.

— Quant aux témoins, reprit Victor, je vous serai obligé de vouloir bien me prêter un des nôtres; car je ne connais ici personne qui puisse m'en servir.

Le docteur reprit froidement sa pipe, s'inclina en signe d'assentiment, et se remit tranquillement à fumer.

Lorsque M. de Corvelles se trouva dehors, il s'aperçut qu'il venait de faire une bêtise. Sans aucun doute, eut-il le bonheur de tuer son rival, M. Auvray ne consentirait jamais à donner sa fille à un spadassin; mais il était trop tard pour reculer; "Victor courut se préparer au combat qui allait se livier.

— Julien, mes })istolets, demanda M. de Corvelles à son domestique, en rentrant chez lui.

Julien sortit et rentra bientôt avec une boite magnifique qu'il déposa sur un guéiidon. A la vue de ses armes, le visage de Victor s'épanouit et ravonna d'un air de fierté indicible; il v a

ainsi une foule de gens qui n'ont pas de quoi vivre, mais qui ont toujours de quoi se tuer. Le jeune homme prit ses pistolets l'un après l'autre, et en examina soigneusement les batteries, ' dont il fit jouer les ressorts à plusieurs reprises. Cependant cet examen , en se prolongeant, nivicna insensiblement dans l'esprit de M. de Corvelles des réflexions tant soit peu lugubres. lîientôt même son agitafion devint si vive, qu'il lut obligé d'ouvrii- la croisée, afin d'éteindre à la rraicheur de l'air du dehors le feu qui lui brûlait le front et la poitrine.

Au même moment la porte s'ouvrit et M. Benn apparut sur le seuil.

— Oh ! petit imprudent, s'écria le vieillard on courant d'abord fermer la croisée, pouvezvous rester la fenêtre ouverte par ce temps-là!

On était au 16 octobre.

Puis revenant aussitôt poser sa face réjouie devant celle du jeune homme :

— Eh bien! reprit-il, comment vous portezvous ?

L'arrivée imprévue de M. Benn avait vivement contrarié Victor; il répondit brusquement ; mais l'usurier ne remarqua pas cette humeur chagrine, et tirant de sa poche une boîte dejugubes, achetée évidemment à l'intention de son débiteur :

— Vous en offrirai-je? dit-il.

— Merci, répondit sèchement Victor.

— A propos, reprit le ])etit vieillard, j'ai reçu ce malin un panier de vin de Bourgogne ;

niais je ne bois pas de vin ; vous me ferez, j'espère, l'honneur de l'accepter?

— iVous verrons cela, répondit M. de Corvelles avec un mouvement marqué d'impatience.

Cette fois, M. Benn sortit de son aveuglement.

— Ali! mon Dieu, M. Victor, s'écria-t-il , qu'avez-vous donc? Vous éies tout changé!

— Je n'ai rien.

— Si fait , si fait; vous avez du chagrin ou bien vous êles malade... Oh! dites-le moi, je vous en prie! Si vous êtes malade, je vous enverrai un médecin ; si vous avez besoin de consolation, ne suis-je pas voire meilleur ami!

A ces derniers mots, Victor ne put se contenir plus longtemps.

— Eh bien ! oui, répondit-il, oui, M. Benn, j'ai quelque chose... j'ai envie d'être seul!

En prononçant ces paroles , le jeune homme se retira dans l'embrasure de la croisée, sans prendre garde qu'il découviait par là au\ yeux du vieillard la boite de pistolets qu'il lui avait masquée jusqu'alors. A cette vue M. Benn changea de visage et trembla de tous ses membres ; il conij)rit tout : ses trente mille francs allaient se battre en duel! Il voulut crier, mais la voix lui manqua ; il voulut se jeter aux genoux de M. de Corvelles, mais ses jambes refusèrent de bouger ; si bien qu'après quelques minutes de silence, Victor, qui avait porté toute son attention sur la rue, se crut seul et se rc-

tourna. A peine eut-il aperçu l'usurier dans son étrange posture, muet, immobile, les yeux stupidement fixés sur la boite fatale, qu'il tressaillit et sentit l'énormité de son imprudence.

Evidemment, Victor, en disposant de sa vie, sans Tagrément de M. Benn, commettait un abus de confiance dont celui-ci devait demander compte ; donc la scène, que l'entrée intempestive du vieillard lui avait fait craindre et qu'il avait cherché à éviter, était imminente et il n'y avait plus moven de la conjurer. Cependant, tout indélicate qu'elle fut, il restait une dernière ressource au jeune homme ; c'était de crier plus haut que l'usurier s'il s'avisait de crier, et d'employer plus de force que lui s'il lui prenait fantaisie de faire résistance. Convaincu même que le premier coup était toujours le meilleur, Victor résolut de commencer l'attaque et s'avançant d'un air menaçant vers le vieillard :

— M. Benn, s'écria-t-il...

Mais à ce mot l'usurier sortit de sa torpeur ;

il reporta vivement son regard sur M. de Corvelles, recula d'un pas pour donner plus de dignité à sa pose, et croisant fièrement ses bras sur sa poitrine :

— Monsieur Victor, répondit-il, croyez-vous que ce soit bien ce que vous faites-là?

Victor, touché le premier, perdit aussitôt ses avantages et courba la tète.

— Quoi! reprit le vieillard, vous allez vous battre, exposer vos jours ! Rien dans votre cœur

ne vous crie donc que c'est un crime? Mais, malheureux, enfant, soiigez du moins à votre mère, que votre mort iera mourir de déses- [loir !

Dans la chaleur de limprovisalion, M. Bonn oubliait que M. de Gorvelles était orphelin de- ]iuis son bas âge,

— Ma mère est morte depuis longtemps, répondit celui-ci.

— Et votre fiancée, continua M. Benn trop animé en ce moment pour avoir entendu l'observation de son adversaire, n'éprouvez-vous donc aucun remords des pleurs que vous lui ferez verser?

— Celle que j'aime est promise à un autre, répondit Victor en grinçant des dents.

— Et moi, enfin, moi qui vous suis dévoué comme nn j)ère à son enfant, ne comprenezvous donc pas la perte cruelle que je ferais en vous perdant; ah! je n'y pourrais survivre!

En achevant ces mots, le vieillard appuya ses mains sur ses yeux et essuya quelques lar- •^iies du bout des doigts.

— Hélas! reprit-il, je croyais pourtant être voire meilleur ami.

Victor leva les veux au ciel, à cette protestalion d'amitié qui le poursuivait sans cesse; rc- ]!endant, cette fois, il la pardonna au pauvrr usurier, en considération de sa douleur pro fonde, et d'un ton rem])li de bienveillance :

M. Benn, répondit-il, je sais tout ce que je vous dois...

— IVon, vous ne le savez pas :

— Si, M. Benn; je sais tout ce que je vous dois pour votre amitié, pour vos soins, pour vos prévenances ; niais il y a dans la vie des circonstances où malheureusement l'homme ne peut suivre la voix de son cœur.

— Ainsi, vous persistez à vouloir vous battre?

— Il le faut?

— Non, il ne le faut pas; je ne veux pas que vous vous battiez, moi!

— Je me battrai, pourtant.

— Vous ne vous battrez pas!

— Ah ! je ne me battrai pas !

— IVon, monsieur, vous ne vous battrez pas!

— Eh bien! si, je me battrai, et, qui plus est, je me ferai tuer... ah!

— Eh bien! nous verrons cela... ah!

— En prononçant ces mots, M. lîenn se précipita du côté de la porte et disparut comme un éclair.

Ainsi qu'on le voit, la scène avait passé par toutes les phases imaginables, depuis les supplications et la douleur jusqu'aux menaces et la colère.

— Ah! je ne me battrai pas, reprit encore M. de Corvelles en se promenant dans sa chambre avec une agitation extrême; c'est ce que nous allons voir!

Puis ayant jeté un regard sur la pendule, il commença aussitôt les préparatifs du départ; à peine furent-ils terminés, il sonna avec violence; son domestique se présenta.

— Julien, dit-il, vite un fiacre!

Un instant après, le serviteur revint annoncer que la voiture attendait dans la rue. Alors Victor s'empara de sa boîte de pistolets, descendit en toute hâte l'escalier et monta dans la voiture.

— Au bois de Yiucennes, et promptement! cria-t-il au cocher.

Le fiacre s'ébranla aussitôt et partit; mais au même moment un autre fiacre qui stationnait à quelque distance, se balança sur ses ressorts; M. Benn en sortit à moitié par la portière, et s'écria de toute la force de ses poumons : — En route, cocher!

Cependant, la voiture qui emportait M. de Corvelles avançait avec une lenteur desespélante. Le cocher, en apprenant la longueur de la course, avait pris sur le champ les précautions nécessaires pour faire le voyage le j)lus commodément possible; il s'était enveloppé soigneusement dans son manteau, avait lancé dans l'espace un coup de fouet inoffensif, et s'était endormi aussitôt, en recommandant son âme à Dieu et son corps à ses chevaux. Victor s'aperçut promptement de la négligence de son guide, et la supporta d'abord avec résignation; mais craignant bientôt, lui, le provocateur de la querelle, d'arriver le dernier sur le terrain, il ne put contenir son impatience.

— Cocher, s'écria-t-il avec ce ton et cet esprit railleur que donne quelquefois la colère, voyez donc un peu si nous n'irions pas plus vite à reculons!

Le cocher, réveillé en sursaut par cette exclamation, releva brusquement la tète, ouvrit des yeux hébétés, et, voyant que tout était tranquille autour de lui, fouetta ses chevaux et se rendormit. Néanmoins, par une chance d'un heureux présage, lorsque M. de Gorvelles arriva au bois de Vincennes, il était seul au rendez-vous.

Slalgré l'assurance de ses dernières paroles, il s'en fallait beaucoup qu'en quittant le jeune homme, M. Benn sût bien positivement comment il empêcherait le duel de son débiteur, sans aucun doute, en ce moment, le malheureux créancier eût consenti à céder sa créance à trois quarts de perte. Un duel est une affaire grave et solennelle; quand deux hommes se haïssent assez pour vouloir jouer leur existence au jeu terrible des armes, il est bien difficile de les en détourner. Eh bien, ce que les supplications d'une mère, ce que la menace du châtiment, ce quela craintede la mort n'ont jamais pu faire, M. Benn osa, seul, le tenter. Peut-être eûtil réussi, en effet, on se jetant au milieu des combattants à la façon deé Sabines; mais d'habitude M. Benn n'allait pas par les chemins héroïques : il alla chercher les gendarmes. Les premiers qu'il rencontra lui parurent bons pour son projet.

— Messieurs, leur dit-il, un crime afl'reux va se commettre; je vous requiers, au nom de la loi, de me prêter main forte pour l'empêcher !

A cette brusque interpellation, les deux gendarmes s'arrêtèrent stupéfaits; mais la formule

était sacramentelle; elle prescrivait un devoir qu'il n'y avait pas moyen d'esquiver.

— Qu'y a-l-il donc, demandèrent-ils?

M. Benn leur expliqua en peu de mots l'aventure, et les poussa, encore tout étourdis, dans un fiacre qui passait. Ce qui arriva ensuite est connu; M. Benn, caché, avec son armée, dans sa voitnre, attendit la sortie de M. de Corvelles, et le suivit à distance jusqu'au lieu désigné pour le duel.

A peine fut-il descendu de son fiacre, qu'impatient de se soustraire à une attention que son arsenal portatif eût nécessairement attirée, Victor s'enfonça dans l'épaisseur du bois; mais M. Benn et ses deux compagnons ne le perdirent pas de vue un seul instant. Enfin quand l'usurier jugea l'occasion favorable :

— Gendarmes, dit-il, empoignez-moi d'abord celui-là !

Aussitôt les deux gendarmes coururent après le jeune homme, et s'étant approchés de lui poliment :

— Monsieur, dit l'un d'eux en désignant la boîte accusatrice, que portez- vous là?

— Qu'est-ce que cela vous lait? répondit brusquement M. de Corvelles en se retournant.

— Ah! qu'est-ce que cela nous fait!... avez vous des papiers?

A cette demande, Victor se mordit les lèvres et pâlit; il com[trit qu'il était perdu.

— Est-ce qu'on a besoin de papiers pour se promener? demanda-t-il.

— Monsieur, reprit tranquillement le gendarme, on n'a pas besoin non plus d'une boîte de pistolets. Yons êtes en contravention; veuillez nous accompagner à votre domicile pour que nous constations votre identité.

Victor écumait de rage; il jetait des yeux hagards autour de lui , comme s'il eût espéré quelque secours imjirévu , fùt-il venu de son ennemi; mais personne ne parut; les deux soldats étaient de taille et de force à ne pas craindre une lutte; il renonça donc à entreprendre une résistance scandaleuse et inutile, et les suivit jusqu'à sa voituie qui l'attendait. Une heure après, ils arrivèrent à l'hôtel des Quatre-lSations , et les deux gendarmes, après s'être bien assurés de la demeure, du nom et de la position de leur prisonnier, le délivrèrent et lui demandèrent pardon de l'avoir dérangé.

31. Benn avait assisté de loin à l'enlèvement de M. de Corvelles , et, malgré le succès, il éprouvrait une grande inquiétude. En effet, avec un caractère aussi altier que celui de Victor, il restait à craindre que cette scène n'eût des suites cent fois ])lus redoutables que le duel qu'elle avait empêché. L'usurier sentit la nécessité de les prévenir, et, remontant en toute hâte dans son fiacre, il accompagna de loin le jeune homme, et entra, peu de temps après lui, dansThùtel. Victor était affaissé sur un fauteuil, en proie à un abattement extrême ; mais, à la vue du petit vieillard , il se leva vivement, ses yeux éfincelèrent, et, d'une voix terrible ;

— Ah! vous voilà ! s'écria-t-il en menaçant le pauvre homme du geste et du regard!.,. Je comprends tout maintenant : c'est vous qui ave^ envoyé les gendarmes , et vous venez jouir de votre triomphe!

A cette brusque attaque, M. Benn éprouva un moment de terreur involontaire; mais le sentiment de ses trente mille francs lui rendit son courage et sa présence d'esprit :

— Je ne vous comprends pas, répondit-il en affectant un air étonné.

— Oui, oui, dissimulez; je sais à quoi m'en tenir désormais ! \ ous m'avez joué un tour indigne, M. Benn; mais je vous jure que cela vous coulera cher!

— Qu'est-ce que cela me coûtera? demanda l'usurier avec un étonnement qui cette fois était sincère.

— Sans doute vous avez cru par là sauver votre créancier; mais, continua M. de Corvelles en se précipitant sur ses armes, vous vous êtes trompé, M. Benn! A mon désespoir vous avez ajouté la hcnte : maintenant je ne puis plus vivre, il ne me reste plus qu'à me tuer!

A ces paroles, le ])etit vieillard bondit comme un tigre; il se jeta sur le bras du jeune homme, le désarma; puis, tombant aussitôt à genoux :

— Oh! monsieur Victor, s'écria-t-il, au nom de Dieu ne faites pas cela! Oui, je suis coupable ; c'est moi qui ai empêché ce duel monstrueux, maispour sauver votre existence, votre existence seule; entendez-vous, M. Victor?

Cependant, Victor paraissant plus calme, M. Benn se releva; mais il n'osa passe hasardera renouer l'entretien; cefutViclorqui commença.

— M. Benn, dit-il, vous m'avez fait bien du tort, mais je vous pardonne, à la condition que vous le réparerez. Vous êtes, dites-vous, le ineilleur de mes amis : par conséquent, je n'ai pas besoin de me gêner avec vous ; j'ai deux services à vous demander.

— Parlez, mon^^ieur, répondit le vieillard , enchanté de la tournoure que prenaient les aflaires; vous savez que je vous suis tout dévoué.

— D'abord, il me faut de l'argent : vous allez m'en prêter. On ne sait ce qui peut survenir; je veux payer tout de suite tous mes créanciers.

A cette étrange demande, les yeux de M. Benn prirent une telle extension qu'ils s'arrondirent connne des yeux de poisson; mais ce n'était pas le moment de discuter; l'usurier jugea plus à propos de faire tout bas ses réserves, et tout haut une })roniesse.

— C'est bien, M. Victor, répondit-il, vous en aurez.

— Maintenant, comme je suis engagé par l'honneur à <'e que le duel que vous avez eml'éché s'accomplisse, il faut que vous alliez vousmême expliquer à mon adversaire le motif qui s'est opposé à notre première rencontre, et lui demander l'heure à laquelle il lui convient de I émettre la partie.

— Vous voulez donc toujours vous battre? dit M. Benn consterné.

- lôô —

— C'est une nécessité. Cet homme m'enlève la femme que j'aime et doit l'épouser ; il faut qu'il meure ou qu'il me tue; il n'y a i)as à balancer.

A cette révélation, M. Benn se redressa et une lueur d'espérance illumina son visage.

— Quand doit donc se faire ce mariage? demanda-t-il.

— Dans une semaine.

— Y a t-il une dot?

— Sans doute.

— Il y a une dot! s'écria l'usurier hors de lui... Ce mariage ne se fera pas!

Victor haussa les épaules.

— Qui l'empêchera?

— Moi !

— Comment cela?

— Je n'en sais rien; mais il ne se fera pas, je vous le jure, et la dol sera pour nous !

Le ton assuré du vieillard, son air inspiré, l'idée de sa grande habitude des affaires, produisirent dans l'esprit de Victor une transformation complète :

— Ah! M. Benn, s'écria-t-il en prenant avec efifusion les mains de ce dernier, si vous réussissez dans votre projet, vous pouvez compter sur ma reconnaissance !

— J'y compte bien aussi ; mais il n'y a pas un instant à perdre. Voyons, le nom du beau-père?

— M. Auvray, négociant.

— Ah! c'est un négociant ! Tant mieux ! un confrère!... Quelle rue?

— Rue Richelieu, ISO.

— Et le nom de votre rival?

— Emile Leblav.

A ce nom, M. Benn tomba subitement à la renverse, comme s'il eût reçu un coup de bélier dans la poitrine.

La chute violente de M. Benn, sans aucun motif apparent, au moment où son visage reflétait la joie la plus sincère et la plus viNe étonna tellement M. de Corvelles qu'il ne douta pas un instant que son créancier ne fût frappé d'apoplexie. 11 se jeta ])récipitamment sur lui; mais aussitôt le petit vieillard se releva.

— Eh bien ! demanda le jeune homme, encore plus surpris de cette guérison subite, qu'avezvous donc?

Mais le pauvre usurier ne pouvait parler.

— Vous connaissez donc M. Leblay? reprit Victor.

— Hélas! M. Victor, répondit l'usurier, trop étourdi encore pour mesurer la portée de ses paroles, M. Leblay est un de mes débiteurs!

A ces mots, M. de Corvelles se mordit les lèvres ; il comprit tout.

En effet le docteur et lui ne s'étaient pas rencontrés seulement aux pieds de la fille du commerçant bordelais; ils avaient eu l'un et l'autre, à leur insu, autrefois, des relations intimes avec la bourse de l'usurier.

— M. Benn, reprit Victor avec une sorte d'aigreur qu'il ne chercha pas, du reste, à dissiuiuler, maintenant je sens que je n'ai plus riew

à espérer. Vous avez deux créances qui vous sont également chères, et une seule dot pour les payer. Veuillez du moins vous rappeler le tour infâme que vous m'avez joué ce matin, et la promesse que vous m'avez faite de le réparer.

En disant ces mots le jeune homme montrait du doigt la porte au vieillard. Peut être espérait-il par ces ])aroles ramener à lui le cœur indécis de l'égoïste usurier ; mais son système d'intimidation n'eut aucun succès : M. Benn, impatient de sortir de son embarrassante situation et de réfléchir librement à ce qu'il lui restait à faire dans cette fâcheuse occurence, se leva aussitôt.

— M. Victor, répondit-il, il est vrai qu'une complication inattendue est venue contrarier les premiers élans de mon cœur; mais ne perdez pas courage ; dans une heure, quelles qu'elles soient, vous aurez de mes nouvelles.

Et il sortit de l'appartement.

Une fois à la porte de l'hôtel, M. Benn se dirigea hâtivement vers sa demeure.

Le docteur et Victor se disputaient si également son cœur, que 31. Benn demeura un instant abruti, comme cela arrive toujours aux. plus profonds penseurs au début de leurs méditations. Enfin la lumière pénétra dans son âme; et sa position lui apparut sous son véritable aspect.

De même qu'il n'y avait qu'une jeune fille, il n'y avait qu'une seule dot. 11 fallait donc néces-

sairement qu'un combat eût lieu entre les deux débiteurs ou entre les deux dettes ; mais la discussion qui s'éleva dans l'esprit de l'usurier ne fut pas longue : le duel réel, celui des deux jeunes gens, fut repoussé avec horreur. Une fois sorti de cet embarras, M. Benn sentit un bien-être inexprimable. Cependant il restait encore un point douteux à décider : à savoir laquelle des deux créances serait la victime.

De tous les débiteurs de M. Benn, Victor était sans contredit celui qui lui avait coûté le plus de larmes et de peines, celui auquel il avait fait les plus belles protestations, donné le plus de gages de sa tendresse. M. Benn se décida d'àboid en faveur de Victor. Cependant un calcul rajiide lui démontra aussitôt que la dette d'Emile était quelque peu supérieure à celle de son rival. En bonne conscience, en bonne justice, en bonne économie, elle devait donc avoir la préférence. Avant d'être homme, M. Benn était usurier : cette fois, ce fut Emile qui l'emporta. Oui, mais Emile était un bon vivant, amoureux de la vie et des plaisirs, qui endurait })atiemment ses dettes et ses créanciers : tandis que Victor avait donné, le matin même, un tel échantillon de son dégoût de la vie et de l'exaspération de son caractère, qu'en vérité l'argent placé stir sa tête n'était pas à l'abri de tout danger. Cette dernière considération convainquit l'usurier, et Victor se trouva définitivemenl l'élu de son cœur.

M. Benn professait le plus profond respect

pour la chose jugée. Une fois le sacrifice d'Emile résolu, il ne pensa plus qu'au moyen de mettre opposition au malencontreux mariage. Ce n'était pas difficile; il suffisait d'envoyer le docteur à Glichy. M. Benn était bien certain que jamais un négociant comme M. Auvray ne donnerait sa fille à un prisonnier pour dettes, surtout au début de sa captivité. Parfaitement rassuré par l'infaillibilité de son projet, l'usurier s'approcha d'une table, encombrée de paperasses, qui occupait le milieu de la chambre, et écrivait à M. de Corvelles la lettre suivante :

« Mon cher M. Victor, à partir de ce moment, vous pouvez vous considérer comme le seul concurrent à la main de mademoiselle Auvray, et renoncer à tout projet de duel et de vengeance; car dans vingt-quatre heures je vous aurai délivré de votre rival. »

Puis il remit la lettre à un commissionnaire, et rentra chez lui afin de rassembler les titres qu'il possédait contre le débiteur condamné.

Le lendemain, 17 octobre, M. Benn ella frapper à la porte de son voisin ; ce voisin était un huissier.

— M. Plumet, dit le vieillard, envoyez chercher un fiacre et deux gard.es du commerce^ j'ai un jugement de prise de corps à faire exécuter ce matin.

Quelques instants après, deux gardes arrivèrent et les quatre sinistres ])ersonnages montèrent dans le fiacre qui les attendait dans la rue. La voiture partit, et bienlôl elle s'arrêta.

— IGO —

— Attendez-moi là, dit M. Benn à l'huissier ; je vais me présenter seul et faire sortir le gibier du gîte : alors vous tomberez dessus.

A ces mois, l'huissier letioussa ses manches; c'est ainsi que ces sortes de chats montrent leurs grifl'es ; les deux gardes du commerce l'imitèrent, et M. Benn monta seul à l'appartement du docteur.

— Ah! ah! dit celui-ci en apercevant l'usurier, M. Benn!

— Oui, monsieur, c'est moi, répondit le vieillard en fronçant ses gros sourcils pour cacher le regard perçant qu'il dardait sur le jeune homme.

— Il y a longtemps que je ne vous ai vu.

— J'ai à vous dire la même chose.

— Et puis-je savoir ce qui vous amène?

— Mais il nie semble , monsieur, qu'il vous serait facile de le deviner. J'ai montré jusqu'à présent beaucoup de patience; mais ce n'est pas une raison pour qu'elle soit...

— Eternelle.

— Vous l'avez dit, monsieur; je suis venu vous demander de l'argent.

— Vous avez bien t'ait, répondit tranquillement le docteur : je vous attendais pour vous en donner.

La secousse qu'éprouva M. Benn en ce moment fut au moins égale à celle qu'il avait ressentie la veille.

— Quoi! s'écria-t-il, vous allez me payer?

— Cela vous étonne?

— Vous avez donc fait un héritage?

— Précisément... Cependant, monsieur Beiiii, vous comprenez que je n'ai pas une pareille somme à votre disposition chez moi. Voici un bon payable à vue sur mon notaire; vous lui remettrez mes billets.

M. Benn avança la main machinalement et prit la traite; il était alterré. En effet, il n'y avait plus moyen de s'opposer au mariage du -docteur, et Dieu sait à quelles extrémités le désespoir pouvait conduire Victor, avec ses manies de due! et de suicide! IVéanmoins, M. Bonn ne crut pas devoir rechigner plus longlenqis contre l'heureuse chance qui le servait malgré lui, et, cédant aussitôt à une sorte de reconnaissance pour le i)rocédé délicat de son débiteur, il recouvrit son masque refrogné d'un doux et bienveillant sourire.

— Allons, M. Emile, dit le vieillard, je vous remercie... Au revoir.

— Non, M. Benn, répondit le docteur en reconduisant poliment l'usurier jusqu'à la porte, non, pas au revoir... adieu!

Cependant l'huissier, tapi dans le fond de la voiture, et la main sur la poignée de la portière, guettait sa proie depuis une heure derrière le store perfidement baissé. En \oyant l'usurier reparaître seul, il se montra tout entiert

— Eh bien? deraanda-t-il.

— Vous pouvez vous en aller.

— Et le fiacre?

— Vous le payerez,

Ili^A. 11

La première pensée de M. Bonn fut d'aller sur le champ toucher le montant de sa traite. Par un hasard providentiel, le 17 octobre était un dimanche, et les études de notaires se trouvaient fermées. M. Benn avait tant éprouvé d'émotions depuis vingt-quatre heures qu'il ne possédait plus son calendrier. 11 s'en revint donc, la tête basse, et fort indécis sur ce qu'il avait à faire. Sa visite à Victor lui inspirait une telle épouvante, que, dans l'excès de son tremblement, son corps frappait alternativeraeiit toutes les parois de son habit, malgré son ampleur. Cependant, il fallait bien se résoudre à cette visite. Victor, encouragé par la lettre de la veille, pouvait se rendre chez H. Auvray, et, sans aucun doute, il valait mieux désabuser d'avance le jeune homme que de le laisser s'exposer à l'humiliation et au désenchantement cruel qui l'attendaient chez le négociant.

— Vraiment, pensa M. Benn, c'est dommage qu'il n'y ait pas moyen de rompre le mariage du docteur; maintenant surtout qu'il m'a payé, si je pouvais faire passer la dot aux mains de M. de Corvelles, je recouvrerais mes deux créances à la fois !

A peine M. Benn eut-il formulé cette réflexion profonde qu'il ressentit intérieurement un malaise extrême, comme s'il eût été en voie de quelque laborieux enfantement. En efifet, son génie prit l'eu subitement et fit explosion. Aussitôt M. Benn partit comme un boulet de canon, et vint s'alatlre en ricochet à la i)or(e

de M. Auvray. Il lui était venu une idée.' Quelques instants après, l'usurier était introduit.

— Monsieur, dit-il, je suis confus de venir vous importuner de mes bagatelles; mais j'ai appris que vous connaissiez M. Emile Leblay.

— Je le connais en effet, répondit le négociant en toisant d'un regard surpris l'étrange personnage qu'il avait devant les yeux.

— Monsieur, reprit l'usurier, je me nomme Salomon Benn.

A cette révélation, 31. Auvray ne put reprimer un mouvement : il y avait du sang du Christ sur ce nom accusateur ; mais M. Benn n'y prit pas garde.

— Je suis, continua-t-il, je suis... négociant comme vous; et dans le temps, j'ai fait des affaires avec M. Leblay.

— Des affaires ! demanda M. Auvray avec étonnement. Quelles affaires donc? M. Leblay est docteur en médecine, et je ne comprends pas...

— Ah! reprit l'usurier avec un sourire malin, les jeunes gens ont quelquefois besoin d'argent, et alors... vous comprenez.

— Oui, monsieur, oui, je comprends maintenant, répondit le négociant en fronçant le sourcil et en reculant son fauteuil. Eh bien, monsieur, après?

— Eh bien, monsieur, M. Leblay et moi nous avons donc été pendant quelque temps on compte courant ensemble; mais tout à coup nos

relations ont ocssé, et M. Emile est resté mon débiteur d'une somme considérable.

— Ah! il vous doit de l'argent?

— Oui, monsieur.

— Et combien vous doit-il?

— Mais... une trentaine de mille francs, et plus.

— Trente mille francs! s'écria M. Auvray en se levant brusquement.

Puis, s'ëtant rassis aussitôt ;

— Allons, monsieur, dit-il, continuez.

— Voyant que je ne pouvais me faire rembourser de mes avances, j'ai obtenu un jugement de prise de corps...

— En jugement!

— Un jugement de prise de corps contre 31. Leblay. Il me serait, \\sr conséquent, facile de le châtier de sa mauvaise volonté ; mais je ne voudrais pas le punir de sa mauvaise fortune.

— Monsieur, reprit M. Auvray, je connais peu M. Leblay ; il m'a été présenté récemment par un ami commun : cependant, je vous avoue que le bien qu'on m'en a dit dément complètement vos paroles.

M. Benn comprit que c'étaient des preuves qu'on lui demandait. Il se' félicita grandement que le 17 octobre fut un dimanche et que les études de notaires fussent fermées : car il tira aussitôt son portefeuille, et, présentant les papiers qu'il contenait à son interlocuteur :

— Monsieur, dit-il, voiKà qui témoignera de jua véracité,

M. Auvray s'empara vivement des papiers , et les examina avec soin les uns après les autres. Enfin, il ne lui fut plus permis de douter.

— Je n'ai plus rien à dire, répondit-il en remettant d'une main tremblante les papiers à l'usurier.

Et, s'étant pris le front à deux mains, il demeura un instant plongé dans ses réflexions.

— • Il paraît, dit-il bientôt, que M. Leblay a mené à Paris une conduite assez dissipée?

— Hum, hum ! répondit l'usurier qui connaissait la perfidie de ses réticences... comme tous les jeunes gens!

— Oui... Et pensez -vous être son unique créancier?

A ces mots, M. Benn prit un air de dignité blessée inexprimable.

— Monsieur, répondit-il, c'est une délation que vous me demandez !

C'était dire que le docteur avait d'autres créanciers.

— Pardon, pardon, murmura M. Auvray en tombant sur son fauteuil, vaincu par la colère ei l'indignation.

M. Benn triomphait : le coup avait porté juste, et il profita avidement de l'instant de répit que lui laissa le négociant pour savourer sa victoire. Cependant le silence se prolongeait et M. Auvray ne sortait pas de ses réflexions.

— Eh bien, monsieur? reprit l'usurier.

— Eh bien, répondit le négociant, M. Leblay

VOUS payera sans doute, car il est à la tête d'une biillante fortune ; son père vient de mourir dernièrement.

— Je vous remercie beaucoup, monsieur.

Alors je vais tenter une dernière épreuve sur M. Leblay et de ce pas je cours chez lui.

M. Benn faisait cette remarque adroite afin que, le cas échéant, M. Auvray put croire que la visite qu'il venait de lui faire avait précédé celle qu'il avait déjà rendue au jeune médecin et dans laquelle celui-ci lui avait donné une traite sur son notaire. Puis, après une salutation révérencieuse, il laissa le négociant en proie à ses tristes méditations et sortit radieux.

L'usurier, qui, cette fois, ne redoutait plus la présence de M. de Corvelles, courut aussitôt chez le jeune homme. Il était temps qu'il arrivât, car celui-ce mourait d'impatience.

— Eh bien! demanda-t-il dès qu'il aperçut le vieillard, avez-vous réussi?

— Chut? répondit M. Benn en appuyant mystérieusement son doigt sur ses lèvres.

— Qu'est-ce donc ?

— Vous allez voir !

— Mais enfin ?

— Tout à l'heure il va venir quelqu'un ou quelque chose qui vous en dira plus que moi. J'ai là, voyez-vous, un pressentiment infaillible...

Autant l'air de jubilation de l'usurier ramenait d'espérance, autant ses réticences soulevaient d'anxiété dans le cœur du jeune homme ;

mais, malgré les plus vives sollicitations, Victor ne put obtenir d'autre réponse de l'impitoyable vieillard. Quelques instants après on gratta à la porte. M. Benn se leva précipitamment et courut se cacher dans une chambre voisine. C'était le domestique de M. de Gorvelles qui apportait une lettre; mais le jeune homme, exclusivement préoccupé de son amour, la jeta avec indififérence sur une table. Aussitôt M. Benn, revenu de son effroi, sortit de sa cachette, et, s'approchant le plus près possible de Victor :

— Eh bien! dit-il, quant je vous disais!... Lisez donc.

Victor, frappé de l'accent singulier du vieillard, décacheta vivement la lettre et lut qui suit? « Mon cher M. Victor, des circonstances ini- -> maginables viennent de me dégager de la " parole que j'avais donnée au sujet de la main » de ma fille ; aujourd'hui je suis assez heureux » pour pouvoir moi-même vous l'offrir : venez, » je vous attends. »

Cette lettre produisit un tel éblouissement sur M. de Cervelles qu'il fut obligé un instant de se couvrir les yeux. Quant à M. Benn, il crevait de joie dans sa peau.

— Monsieur Benn, s'écria le jeune homme en prenant avec effusion la main du vieillard, je vous dois la vie!

— Il est certain que vous me devez beaucoup répondit l'usurier, qui, comme nous l'avons vu, avait son idée fixe et réservait toujours ses droits.

— Ccpeiulant je soupçonne que vous avez envoyé M. Leblay à Clicliy : or, je ne puis supporter qu'un homme soit privé de sa liberté pour moi.

Du tout : M. Leblay est libre, et, qui plus est, il m'a payé.

— Comment avez-vous donc fait?

— Ali! ceci est mon secret: mais allez, allez vite... Tenez, voilà votre canne, votre chapeau; il n'y a pas une roinute à perdre...

— Je cours!...

— C'est cela, courez!... Moi je vous attends ici ; car je veux connaître le jour de votre mariage; il est bien juste que j'y assiste.

— Certainement...

— Allons, bonne chance, et surtout prenez bien fi;arde au\. voitures!

Mais déjà le jeune homme était loin et se dirigeait à grands pas vers la demeure de M. Auvray. Cependant, chemin faisant, il rencontra la maison du docteur; cette vue lui rappela qu'il avait un devoir à remplir : il monta.

— Monsieur, dit-il, j'ai une explication à vous donner et une réparation à vous offrir.

— ?ii l'une ni l'autre, répondit le docteur, en souriant; personne n'est à l'abri des gendarmes.

— Mais j'épouse mademoiselle Auvray.

— Je le sais; voici une lettre de M. Auvray qui m'en informe , et, à vrai dire, je n'en suis I)as fâché ; seulement," je soupçonne fort quelqu'un de m'avoir dfsservi dans celte affaire, et je me suis promis de lui donner une petite cor

reetion ; depuis ce momeut j'ai changé de canne.

En disant ces mots, M. Leblay montra un jonc du plus beau diamètre, par lequel il avait remplacé la petite baguette qu'il portait habituellement.

— Du reste, reprit-il, c'est la seule vengeance à laquelle je tienne.

En ce moment, M. de Corvelles ne put se défendre de songer aux épaules de son meilleur ami; mais il dissimula sa pensée avec soin, et, après avoir serré cordialement la main de son généreux rival, il prit sa course vers la demeure de M. Auvray.

Le reste se devine. Le mariage fut fixé à quelques jours de là, et célébré avec une grande pompe, et surtout avec une sincère allégresse de part et d'autre. M. Benn, suivant la promesse qu'il s'était faite, avait assisté de loin à la cérémonie, caché derrière un pilier de l'église; mais, pensant avec raison qu'à partir de ce moment il ne lui était plus permis de se présenter dans la maison de M. de Corvelles, dans la crainte d'y rencontrer le beau-père et de compromettre le gendre, il guettr. le jeune homme à la sortie du temple, et, profitant habilement d'un mouvement de la foule, s'approcha de lui sans être aperçu.

— M. Victor, lui dit-il, j'aurais bien besoin, demain, de ce que voulue devez.

— Combien vous dois-je?

— Quarante mille francs.

— Je vous les porterai.

— Vous ne m'en voulez pas, au moins?

— Gomraent donc!

— Je suis toujours le...

— Oui, oui, reprit brusquement M. de Corvelles en interrompant l'usurier, le ineilïeur et le plus cher de mes amis.

riN.

LA

AUGUSTE ARXOULD.

J.-J. SIMON ET SACRÉ FILS, IMP .-ÉDITEURS nvE î)T.s alexie:is, MinÉno 15.

LA ROIE DE FORTIII.

UNE REXCOXTRE.

On était à la fin d'une belle journée d'août 182o. Le soleil, qui commençait à décliner, inondait encore de lumière les sommets arides des montagnes du Beaujolais. Aucune fraîcheur ne se faisait sentir, aucun souffle n'agitait l'air enflammé et pesant. Quelques arbres jaunis, à moitié dépouillés, dressaient ça et là sur le ciel leur silhouette immobile. On n'entendait d'autre bruit que l'aigre chanson des cigales, que le bourdonnement des insectes qui se jouent le soir dans la poussière d'or des rayons du soleil, et le frôlement des herbes desséchées que remuaient en fuyant des lézards qui s'effrayaient eux-mêmes. Tout à coup le calme de ces solitudes fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu qui retentit dans les anfracluosités des rochers, et à laquelle répondirent à une grande

distance, et dans une partie plus élevée de la montagne, les aboiements d'un chien. Un dogue de haute taille, l'œil ardent, le nez auvent, s'élança sur le sentier tracé entre des précipices à gauche et une muraille de rochers à droite. Au bout de quelques secondes , un vigoureux coup de sifflet parti de derrière un buisson de ronces lui ordonna de faire retraite, mouvement qu'il exécuta non sans se retourner de temps à autre , et en étouffant de sourds grognements entre ses redoutables mâchoires. Puis le silence régna de nouveau.

Un quart d'heure environ s'écoula. Un jeune homme portant sur ses épaules un sac de voyage et armé d'un fusil de chasse parut à l'extrérailé inférieure de la route. Quoique son bagage fût léger et que sa taille et ses membres annonçassent la vigueur , il marchait avec peine et gravissait lentement le sentier semé de cailloux roulants sous ses pieds. 11 s'arrêta, et, se fai- .sant d'une de ses mains un abri contre l'éclat du soleil, il regarda autour de lui comme un homme qui cherche à s'orienter.

— Ce doit être là Thisy, dit-il en apercevant dans le lointain quelques maisons et le clocher d'une petite ville perchée comme un nid d'aigle au haut de la montagne; voilà les premières habitations que je découvre depuis que j'ai quitté Cubli/e.

Cela dit, il reprit le refrain d'une chanson qui, de])uis le matin, lui tenait compagnie et qu'il répétait tantôt à voix basse, tantôt de

toute la force de ses poumons pour varier ses plaisirs. 11 se contentait alors de fredonner, circonstance qui lui valut de n'être pas immédiatement troublé dans ses vocalises par une menaçante apparition. Sa vue se porta à droite: la muraille de rochers, sur laquelle l'instant d'auparavant dardait le soleil, s'était abaissée insensiblement, et finissant par ramper sur le sol, laissait à découvert une des plus admirables perspectives qu'il y ait au monde, et en même temps une des plus inconnues. Aucun de ces esprits d'élite, poètes ou peintres, qui créent après Dieu et qui ont le privilège de dispenser la renommée et la gloire, n'a encore été chercher des inspirations dans les montagnes du Beaujolais. Le génie de l'industrie et de la spéculation, qui a déjà commencé à s'en emparer, y tracera de larges routes, aplanira leurs pentes, abattra leurs forêts et fouillera en tous sens leurs entrailles pour en arracher les trésors de minéralogie qui s'y amassent depuis des siècles, avant qu'on ait songé à illustrer, par la parole ou la couleur, leurs merveilleux points de vue et leurs aspects pittoresques.

Le jeune homme oublia un moment sa lassitude. Sons ses pieds s'ouvraient des abîmes : des roches de formes diverses et bizarres, recouvertes en certaines parties d'une terre noire et maigre, où croissaient, pour toute végétalion, des bruyères roses, des scabieuses sauvages et quelques humbles polygalas, descendaient en gradins escarpés et rompus jusqu'à la limite

OÙ se déroulait sur les flancs de la montagne une large ceinture de vignes. Là, s'élevaient des arbres énormes, dont la tête étincelait des derniers feux du jour; là, s'étendaient des vallons déjà plongés dans l'ombre et parsemés d'habitations qui s'éclairaient tour à tour et dont les toits fumaient entre les grands châtaigniers; plus loin, de riches campagnes bornées par la Saône, et de l'autre côté de la rivière les plaines basseset profondes de la Bresse encore inondées de lumière; puis, au point extrême où la distance effaçait tout autre objet, les montagnes de la Savoie, et en face le Mont-Blanc, dont les cimes neigeuses, frappées par le soleil couchant et colorées de teintes fantastiques, semblaient une masse de nuages immobiles à l'horizon. Malgré la magnificence de ce spectacle, notre voyageur n'était pas homme à rester longtemps en extase. Quoique à la vivacité d'impressions qu'on possède d'ordinaire à vingt ans, il joignît un énergique stimulant de l'enthousiasme , l'amour qui désire encore et qui espère, la vie positive qu'il avait embrassée et qui était en rapport avec ses goûts, le mettait en garde conlie les écarts de l'imagination. Les grandes scènes de la nature le touchaient extérieurement par leurs aspects matériels, sans éveiller en lui d'autre pensée que celle du moment, ou le désir de s'élancer au-delà de l'image offerte à ses yeux. Il l'admirait tant qu'il la voyait, mais il ne l'emportait pas dans son souvenir ])our s'en faire un objet de contemplation intime.

DE FORTUM. 9

Quand il avait répété suffisanmient celte exclamation : Mon Dieu , que c'est beau! ou bien : C'est superbe! tout était dit de sa part. Son enthousiasme expirait, comme il était né, tranquillement et sans fatigue, semblable en cela à beaucoup d'hommes qui, prenant la nonchalance de l'esprit pour la méditation , admirent j)ar oisiveté et j)ar paresse, jusqu'à ce que l'envie de bailler les avertisse qu'il est temps de porter ailleurs leurs regaids, et de donner un autre aliment à ce qu'ils appellent leur rêverie. C'est superbe! s'écria Frédéric, et, passant par extension de son mot favori à des idées d'un ordre tout différent, il entonna à pleine voix et en se remettant en marche :

Oui, vous avez des droits superbes Comme seigneur de ce canton ; Vous avez les premières...

11 ne put achever le troisième vers, et la rime lui resta dans le gosier : aux éclats de sa voix, le formidable dogue s'était élancé à sa rencontre et s'apprêtait à lui disputer le passage. Frédéric voulut d'abord lécarter par ses menaces, mais ses démonstrations ne faisaient qu'irriter son ennemi. A quarante pas plus haut sur la route, un homme assis près d'un bui<son regardait ce simulacre de combat. Frédéric, qui commençait à craindre que la lutte ne devînt sérieuse en se prolongeant, cria à cet homme :

— Appelez votre chien, ou je le tue.

En même temps il arma son fusil et coucha

le dogue en joue. L'iiomme siffla, et le chien recula jusqu'à lui en montrant toujours les dents et prêt à reprendre les hostilités.

— Pardieu! dit Frédéric, quand on trouve son plaisir à faire sa société d'animaux de celle taille et de ce caractère, on devrait au moins les tenir encliainés et ne pas les dresser à égorger les passants.

A l'approche du jeune homme, l'inconnu s'était levé brusquement; une vive rougeur avait coloré ses joues pâles et maigres. Il avait allaché sur Frédéric un regard curieux, comme si, à son aspect, il eût senti se réveiller un souvejiir pénible, et que sa figure lui eut rappelé une ressemblance eiicoie vague et incertaine dont il cherchait à se rendre compte. Cependant c'était la première fois qu'ils se voyaient. Après cette émotion involontaire, mais non sams cause, il reprit la froideur habituelle de son maintien, et répondit avec un sourire dédaigneux et railleur :

— Monsieur suppose peut-être queje suis un industriel de grand chemin, et queje m'embusque le soir sur les routes avec mon associé pour détrousser les voyageurs. 11 me sera permis aussi de témoigner quelque inquiétude devant un individu armé, et de vous demander sur quelle créature, bêle ou homme, vous avez tout à l'heure exercé la justesse de votre coup d'oeil, car c'est vous sans doute qui avez tiré un coup de fusil au bas de ce sentier.

Lit distance avait empêché d'abord Frédéric

DE FORTUNE. Il

de distinguer les traits de sou interlocateur. Sous l'impression d'un premier mouvement de colère, il lui avait adressé la parole en marchant vers lui, et croyant avoir affaire à quelque i)aysau, à quelque lustre j^rossier. 11 était surpris de se trouver en face d'un homme d'un extérieur jilein de noblesse et dont la figure exprimait une distinction froide et hautaine.

— En effet, répondit-il, j'ai tiré un coup de fusil sur des becfigues que j'ai aperçus dans les vignes, et je les ai manqués..Mais j'aurais été plus adroit en ajustant un ])lus gros gibier. Bien vous a pris d'appeler votre chien : une seconde plus tard, il était mort.

— La peur vous a fait croire que vous couriez un danger réel. Je l'ai instruit non pas à attaquer, mais à me défendre. A terre, Bug ! à terre! et ne bougez pas.

Cet ordre fut accompagné d'un suufflet appliqué sur les mâchoires pendantes du dogue, qui se coucha aux. pieds de son mailie, le museau jiosé sur ses deux pattes étendues devant lui, l'œil inquiet et tourné sournoisement du côté de Frédéric.

— Je serais vraiment désolé d'avoir manqué de patience, reprit le jeune homme, et de vous avoir privé d'un ûdele serviteur, d'un ami, peut-être.

— D'un ami! dit l'inconnu : personne ne lu'aime, monsieur, et je n'aime personne.

— C'est de la franchise, et on ue vous reprochera pas de mettre de l'hypocrisie dans votro

cgoïsme. Chacun est libre de prendre la vie comme il l'en tend.

— ÎVon pas à votre âge, peut-être; mais an mien, il faut bien subir les leçons de l'expérience. Vous croyez à ramitié, n'est-ce pas? aux bons sentiments, aux dévouements désintéressés ; mensonges que tout cela! Savez-vous ce que c'est qu'un serviteur fidèle, un ami sincère? Le premier, le voilà à mes pieds, soumis et rampant par crainte ; que demain, vous qu'il étranglerait maintenant sur un signe de moi, vous le rencontriez courant sur mes traces perdues, haletant et affamé, il s'attachera à vous pour un morceau de pain. Et de tous les serviteurs, ceux de cette espèce sont encore les meilleurs et les moins méprisables, car ils n'ont ni jaison ni intelligence. C'est l'inslinct d'une grossière nature qui les guide, ce sont les appétits gloutons de la brute qu'ils écoutent et qu'ils satisfont, et le ventre seul les fait reconnaissants ou révoltés! Le second, monsieur, est de tous les hommes, l'homme qui vous souhaite le plus de mal, qui vous plaint le plus haut quand vous souffrez, et qui, au fond du cœur, se réjouit le plus de voire malheur ; votre ami, c'est l'homme qui, à vos côtés, médite sans cesse une perfidie, qui surprend vos secrets pour vous trahir, c'est le dépositaire qui vous vole, l'assassin qui en vous embrassant cherche sur votre poitrine la place où enfoncer le poignard. Vous souriez d'un air de pitié incrédule , jeune homme, et vous ne voyez dans mes paroles que

les exagérations d'un esprit malade, que les bizarreries d'un fou, et de sottes déclamations qui n'ont pas même le mérite de la nouveauté. Oui, ce que je vous dis a été dit mille fois, c'est un triste lieu commun qui traine dans tous les livres; mais est-ce ma faute si partout, et en tout temps, les hommes sont les mêmes, fourbes, vils et corrompus? Vous ne trouverez pli^s qu'il estinsef.sé de les haïr et de les mépriser quand vous aurez assez vécu pour les connaître.

Au commencement de ce sermon en plein air, Frédéric avait réprimé une envie de rire; mais peu à peu il était devenu sérieux. Ce qui chez un autre eût été complètement ridicule paraissait chez ce singulier prédicateur empreint d'une certaine dignité qui n'avait rien d'étudié : il avait parlé sans emphase dans la voix, sans geste théâtral, et surtout avec l'accent d'une conviction profonde, Frédéric subissait, sans pouvoir se l'expliquer et s'y soustraire, une sorte de fascination qui le tenait immobile devant cet homme dont le regard ne l'avait pas quitté un seul instant. Il en vint à penser que le hasard lui avait fait rencontrer un de ces malheureux qui cachent une infirmité morale sous des formes sensées, et dont l'esprit, ravagé par la folie, conserve encore le langage et les apparences de la raison.

— Je comprends que mes discours doivent vous sembler au moins bizarres, reprit cet homme après un assez long silence ; cependant

il y a peut-être aux paroles que je tous ai dites une cause que vous ignorez...

— Laquelle? interrompit Frédéric.

— Mais que, dans le cas où elle existerait, ce que je ne sais pas encore moi-même, je ne vous dirais pas.

— A votre aise, monsieur. Le jour est bien près de finir, et il est temps que je continue ma route, quelque ]tlaisir que je prenne à votre conversation. Bonsoir, monsieur.

— Et il y aurait de l'indisciélion à vous demander où vous comptez passer la nuit?

— A Thisy.

— Vous n'y êtes pas encore.

— IVe sont-ce pas les ])remières maisons de Thisy qu'on aperçoit en haut de ce sentier?

— Oui, mais vos yeux vous trompent sur la distance. Il n'y a que les oiseaux qui, du point où nous sommes peuvent arriverlà basen droite ligne ; à trois cents pas d"ici le rocher tourne à gauche. Entendez-vous, dans celte direction, presque derrière nous, un tintement de grelots? Ce sont les chevaux de quelques fabricants de toile de notre ville qui se mettent en roule à cette heure pour arriver demain matin au marché de Villetranche.

— Eh bien? dit Frédéric.

— Eh bien, le chemin passe là où vous entendez le bruit. Vous avez encore à peu près trois quarts de lieue à faire pour arriver à Thisy.

— Voilà une mauvaise nouvelle, monsieur, car je suis parti à pied ce matin de l'endroit

que vous venei de nommer, de Villefranche ; sauf une halte d'un quart d'heure dans un mauvais cabaret, je ne me suis arrêté qu'ici, et je crois que ce moment de repos m'a élé plus nuisible qu'utile. Je me sens les jambes engourdies, et la fatigue ru'est tombée dans les talons. Mais c'est une raison pour moi de ne pas m'attarder davantage; encore une fois, monsieur, bonsoir,

— Quand vous serez au milieu du tournant de la montagne, vous ferez attention à ne pa.s vous éloignci- des rochers à gauche. Suivez-les de façon à les toucher toujours de la main. Les terres, de l'autre côté, sont coupées à pic. Un éboulement qui a eu lieu il y a un mois, après un violent orage, n'a laissé au chemin que quelques pieds de largeur. 11 faut le eonnaitre parfaitement et marcher avec les plus grandes précautions, pour passer ce défilé sans danger.

— Merci de vos renseignements, dit Frédéric en saluant de nouveau.

A peine avait-il fait quelques pas que cet homme le rappela et lui dit :

— Si vous le désirez, je vous servirai da guide.

— Ma foi, monsieur, cela n'est pas de refus !

— Pourquoi ne m'en avez-vous pas fait la demande?

— Franchement, après la conversation qua nous venons d'avoir et les sentiments peu philanthropiques dont vous me paraissez animé,

!G LA KOIE

je ne vous aurais pas cru disposé à rendre service à un inconnu.

— On peut haïr les hommes en général sans {)Ourtant souhaiter que ceux dont on n'a pas à p-e plaindre parliculièreiucnt se rompent le cou. Partons, monsieur.

Au hout d'une vingtaine de pas :

— Vous êtes fatigué, dit-il -^ débarrassez-vous de votre bagage. Ici, Bug!

Il prit le sac de voyage de Frédéric et le suspendit par une des courroies à la gueule du dogue, îlaintenant, continua-t-il, pour vous aider à marcher, prenez mon bâton et donnez-moi votre fusil.

Le jeune homme accueillit cette proposition avec un air de défiance. Son compagnon devinant sa pensée :

— Dieu me pardonne! je crois que vous me supposez capable d'en faire usage contre vous? Comme vous voudrez, monsieur : gardez-le. Assurément je ne prendrai pas la peine de me justifier d'une intention d'assassinat.

— Ce serait inutile, en effet. Je tous prie, monsieur, d'oublier ce mouvement dont je n'ai jias été le maitre. J'accepte votre offre.

— A la bonne heure ! Et cette arme ne sera pas- plus redoutable entre mes mains gue le bâton noueux que vous tenez.

Il tira en l'air la charge du fusil.

— Ah! ah! dit-il en entendant retentir plus vivement le bruit des grelots qu'il avait fait remarquer à Frédéric, voilà les bidets qui pren-

DE FORTUîfE. 17

lient la poste : l'explosion les a effrayés, et la peur les rend plus alertes que n'aurait fait le plus vigoureuï coup de fouet.

— Ohé! olié ! là-bas! crièrent deux voix rauques et encore éloignées. Une lumière brilla; quelques chevaux chargés de pièces de toile passèrent au trot et à la débandade ; puis deux hommes, dont l'un portait un falot, et qui couraient à toutes jambes après les bidets, parurent au bout du sentier; ils ralentirent leur course en approchant de Frédéric et de son compagnon.

— Que le diable vous torde le cou ! s'écria l'un d'eux : quel gibier chassez-vous donc à cette heure?

— Nous tirons des merles blancs, répondit le jeune homme, choqué de la grossièreté de l'apostrophe.

— Je vais vous apprendre à ne pas faire le mauvais plaisant, qui que vous soyez, vous et votre camarade.

— Viens donc, Pierre, et ne leur cherche pas querelle, dit en l'entrainant celui qui })orfait le falot. j\e reconnais-tu pas le plus grand des deux ? C'est monsieur...

Frédéric ne put entendre le nom que cet homme prononça en baissant la voix. Il tourna la tète vers son compagnon de route, et aux dernières lueurs du falot qui s'éloignait, il le vit marchant la tète baissée, comme absorbé dans ses pensées, et comme s'il n'eût fait aucune attention à ce qui venait de se passer.

— Pnrdon , lui dit-il , de vous interrompre dans vos méditations. J'espère que ma demande ne vous paraîtra pas indiscrète; je vous dois des remerciements, et il est naturel que je désire savoir votre nom.

— Vous êtes comme tous les hommes, monsieur, vous avez besoin de connaître le nom pour apprécier la chose. Le nom d'un individu qu'on rencontre par hasard et que sans doute on ne reverra plus, quelle importance cela a-t- 11? Aucune, pas même celle de l'éiirjuette placée sur un sac ou sur une bouteille, car les lettres qui le composent n'expriment aucune idée, et il n'annonce pas ce que celui qui le porte a dans la tète et dans le cœur; mais pourtant, puisqu'il vous est agréable de savoir le mien, monsieur, je m'appelle... d'Argèle. Donnez-moi le bras, le précipice est à dix pas en face de nous.

Ils ])rirentà gauche; l'appui offert à Frédéric ne lui i"ul pas inutile; le chemin inégal et coupé par des quartiers de roches, qui ça et là perçaient le sol, descendait rapidement et s'enfonçait dans une gorge circulaire, semblable à un vaste entonnoir ; l'obscurité était telle que le jeune honmie ne pouvait pas même voir celui qu'il touchait de l'épaule. Quelques étoiles, seules lumières qu'ils aperçussent, brillaient au firmament. Elles scintillaient au-dessus de leurs létes sans percer l'ombre condensée à leurs pieds et autour d'eux.

— Vraiment, dit Frédéric, un romancier ne

saurait choisir un site plus couTcnable pour placer une scène de brigands ou évoquer d'effrayantes apparitions. Rochers, cavernes , abîmes, rien ne manque à celui-ci, et je m'attends presque , à chaque pas, sentir une main invisible me saisir au collet.

— 11 n'y a guère d'exemples d'attaques nocturnes dans ce pavs, saut" les cas de veng^eance particulière : c'est la première fois que vous y venez ?

— Oui, monsieur ; la fantaisie m'a pris de traverser à pied une partie des montagnes du Beaujolais que je ne connaissais pas : j'ai quitté Lyon hier matin.

— Vous habitez Lyon?

— Depuis près de quatre ans.

— Votre famille y est établie?

— Qui vous a dit que j'avais encore ma famille?

— Je puis le supposer; vous n'êtes pas d'âge à avoir vu mourir votre père et votre mère de -vieillesse.

— Je n'ai plus de mère, monsieur.

Puis, après un instant de silence, Frédéric ajouta avec un léger accent d'ironie :

— Mais il me semble que pour quelqu'un qui condamne la curiosité chez les autres...

— Je suis passablement curieux, n'est-ce pas! Je ne sais, en vérité, pourquoi je vous ai adressé cette question.

Si Frédéric avait pu voir la figure d'Argèle, il n'aurait certes pas cru à cette indifférence.

Celui ci, eu etfet, depuis qu'il avait commencé à interroger le jeune homme, écoutait chaque réponse avec une anxiété croissante, et il parlait lentement pour déguiser l'émotion qui faisait trembler sa voix.

— Je plaisante , reprit Frédéric, et je suis tout disposé à vous satisfaire. Mon père, qui s'est remarié il y a quelques années , est négociant armateur à Marseille : il s'appelle Rémond.

A ce nom, d'Argèle ticssaillit de la tête aux pieds, et laissa échapper un cri sourd et aussitôt étouffé.

— Qu'avez-vous donc? demanda le jeune homme en s'arrêtant.

— Ce n'est rien... un étourdissement... une palpitation violente... j'y suis sujet, et cela me frappe parfois comme un coup de foudre. Mais c'est déjà passé; continuons notre route.

Ils étaient à l'endroit le plus périlleux de la montagne. Malgré les difficultés du chemin et l'indisposition ([ui aurait dû diminuer ses forces d'Argèle entraînait rapidement Frédéric. Au bout d'une demi-heure environ , l'obscurité devint moins profonde. Ils rencontrèrent quelques cabanes, puis un groupe de maisons.

— Nous sommes à Thisy, monsieur, dit d'Argèle. 11 s'agit maintenant pour vous de trouver un logement.

— N'y a-t-il ])as des auberges?

— Il y en a une fort mauvaise où vous serez horriblement couché , et où je doute que vous

puissiez vons faire servir à souper. Voulez-vous accepter l'hospitalité chez moi?

— Je craindrais de vous gêner.

— Si vous n'avez pas d'autre raison que cellelà, c'est une chose convenue. Je serai votre hôte pour cette nuit. Allons, Bug, ajouta-t-il en débarrassant le chien du sac de voyage , allons, annoncez notre arrivée.

Le dogue s'élança vers une maison isolée et ahoyà devant la porte , qui s'ouvrit bientôt après. A la clarté d'une lanterne Frédéric aperçut une servante qui , à la vue d'un étranger , recula de surprise.

• — Entrez donc, dit d'Argèle à Frédéric.

UNE PROVOCATIOX.

En toute autre circonstance, Frédéric eût héhésité à accepter l'oflre de d'Argèle. Peut-ctre même la prudence lui cùt-clle conseillé de ne passe remettre ainsi, pendant toute une nuit,

eldansunelinbitalion isolée, à ladiscrélion d'un iiicoruiii. Mais la coiiliance s'élablit plus raj)idenieiU entre des hommes qui se reiiconirent par hasard et pour quelques heures seulement, que lorsqu'il s'agit de créer des rapports dans la vie habiiuelle. La réserve, dansée deinier cas, est commandée par l'inlerct, par mille nécessités impérieuses; on s'observe avant de s'engager, car le terrain où l'on s'abrite est une sorte de champ de bataille livré à un antagonisme per[)étuel. Dans le premier cas, au contraire, tout se borne à des démonstrations de bienveillance et de bons sentiments, qui n'ont, réels ou empruntés, qu'une durée de quelques instants. D'ailleurs, les manières et le langage de cet homme avaient assez vivement piqué la curiosité de Frédéric pour qu'il désirât connaître la cause de cette humeur misanthropique, et il espérait l'amener à lui faire quelque confidence. Enfin, outre ces motifs plus ou moins déterminants, il y en avait un qui })eut-èlre aurait suffi seul à décider le jeune homme : c'était un immense appétit que la jierspective d'un insuffisant et mauvais souper d'auberge avait singulièrement effrayé. La servante demeurait immobile et stu[iéiaite; elle portait alternativement ses regards sur son maître et sur Frédéric, comme si, malgré ce qu'elle voyait et ce qu'elle entendait, elle doutait encore qu'un étranger eut été invité à franchir le seuil de cette maison. L'âge, et surtout la figure de cette femme, mettaient d'Argèle a

l'abri de toute supposition injurieuse pour ses mœurs. 11 était évident que sa liaine pour les homiues s'étendait également à la plus belle moitié du genre humain , dont il avait recueilli chez lui un des plus laids échantillon» qu'on pût rencontrer.

— Jésus, Maria! Qu'est-il donc arrivé? ditelle enfin; et peu s'en fallut qu'elle ne fit un sig;ne de croix.

D'Argèle ne parut pas faire attention à cette exclamation; il lui dit quelques mots à l'oreille et ajouta à haute voix :

■ — Préparez à souper pour monsieur, Joséphine, et hâtez-vous.

— Pour moi seul? demanda Fiédéric. J'avais compris que vous m'invitiez à vous tenir couipagnie. ÎVe mangez-vous pas?

— iVon.

— SoiilIVez-vous encore?

— IVon, Passez par ici.

lis entrèrent dans une chambre au rez-dechaussée. D'Argèle, après avoir indiqué du geste un siège à Frédéric, s'assit près d'une table sur laquelle il avait j)Osé la lumière, et, sans s'occuper davantage de la présence du jeune homme, il ouvrit un livre. Le plus grand et même le seul ornement de la pièce où ils se trouvaient était une extrême j)ropreté. Audessus de la cheminée, haute et large, étaient placés en croix deux fusils de chasse, et sur l'un des côtés, y)lus à portée de la main, une paire de pistolets et un couteau-poignard. Deux

tables, un bufiet et quatre chaises en novercom- ])Osaient lout l'anieuljlemenf .

Tandis que Joséphine mettait la nappe, allait et venait, trottait par la chambre en reg^ardant à la dérobée Frédéric dont la réception, pour elle habituée à une séquestration absolue, était une énigme inexplicable , le jeune Rémond examina d'Argèle plus coiuplétement qu'il ne l'avait fait encore. La lecture n'était qu'une contenance qu'il cherchait à se donner. Son • esprit et sa jiensée étaient occupés ailleurs. Tantôt ses doigts, agités par un tremblement nerveux, retournaient les feuillets à de trop couits intervalles pour qu'il eût eu le temps de les lire; tantôt le volume restait ouvert jtendant plusieurs minutes à la même page. Une grande infortune, une déception j)rofonde, avaient dû troubler l'existence de cet homme et rompre violemment les liens qui l'attachaient autrefois à la société.

Soit qu'il parlât, soit qu'il gardât le silence, il y avait en lui quelque chose qui«ltirait et qui conunandait l'attention, le signe mystérieux et infaillible qui distingue dans la foule ceux dont la vie a été marquée par quelque événement extraordinaire ou bouleversée {)ar les passions. Quoi qu'il n'eût que quarante ans au plus, ses cheveux étaient tout à fait blancs, et contrastaient d'une manière étrange avec ses soui'cils restés noirs sans aucun mélange. Les lignes du visage étaient belles et régulières. La forme carrée du menton et le développement

de la partie inférieure des joues révélaient une énergie et une résolution qui, dans certaines circonstances, pouvaient s'exalter et se roidir jusqu'à devenir iinjiitovables. Le front, rudement accentué, indiquait aussi une nature plus vigoureuse que souple et facile, une de ces intelligences qui ne conçoivent pas toujours avec promptitude, mais où la pensée, une fois que sou gerrue est éclos, enfonce des racines éternelles. Le Irait le plus singulier de cette physiononiie était le peu d'éclat c|ue jetaient les yeux. Le regard, sans ravonnement, ne servait d'interprète à aucune des émotions de l'âme : il tombait froid et raorne, et semblait se clouer sur l'objet qui l'avait attiré. Ce manque d'expression , cette inunobililc complétaient, en éloignant toute idée de changement, le caractère inflexible de cette figure si fortement accusée par ses contours et lui donnait quelque ressemblance avec une médaille.

Joséphine servit le soujier, qui consistait en viandes froides et en fruits. Sur un signe de son maitre elle se retira. L'embarras pour Frédéric était d'entamer une conversation que son hùte, toujours absorbé dans sa lecture, ou plutôt dans ses réflexions, n'avait pas l'air disposé à soutenir. Ke sachant par où commencer, il prit le parti de satisfaire d'abord sa faim et sa soif. Quand l'une et l'autre furent calmées :

— Vous Toyez, monsieur, dit-il, que je ne fais pas le cérémonieux, et que ce n'est pas du

LA BOfE. 3

l)Out des lèvres que j'use de vos oflFres obligeantes. Mais j'ai le regret d'avoir dérangé vos habitudes.

— Nullement. J'étais parfaitement libre de ne pas vous recevoir.

— J'espère, du moins, que vous ne refuserez pas de remplir ce verre et de l'approcher du mien?

— Je ne bois à la santé de personne.

— Pardon, reprit Frédéric, j'avais oublié que vous n'avez et ne voulez avoir aucun ami. J'étais trop présomptueux de croire qu'en si peu de temps je deviendrais une exception à des principes qui me paraissent définitivement arrêtés, et qui sont chez vous, sans doute, le résultat d'une triste expérience.

— Soyez franc, dit d'Argèle, vous désirez nie faire parler, apprendre de moi pourquoi je fuis le monde, pourquoi j'ai adopté celle vie solitaire et sauvage.

— Je ne le nierai pas puisque vous m'avez deviné. Que ma curiosité ne vous semble pas trop indiscrète, monsieur. Je m'exagère peutêtre la singularité des circonstances qui nous réunissent, mais jusqu'à présent ma vie a été si calme, si uniforme, le lendemain a toujours été pour moi si parfaitement semblable à la veille, qu'une simple rencontre, un hasard qui détruit cette régularité, me parait presque une aventure. J'ai vingt-trois ans; à mon âge, vous aviez déjà, je suis tenté de le croire, passé par de rudes épreuves.

DE FORTU:(E. 27

— Non, répondit d'Argèle. Qui vous le fait peas&r ?

— Je ne sais; mais il me semble que l'histoire de votre vie...

— Est celle de la vie de bien des hommes. Il y en a bien peu dont l'existence domine la foule. La plupart sont le jouet d'événements qui s'agitent autour d'eux, qui les entraînent contre leur volonté, leurs désirs et leurs calculs, et les poussent souvent à leur ruine. Jeunes, nous donnons un but sérieux à la vigueur de notre esprit; nous avons la pensée prudente et opiniâtre qui prépare le succès, l'audace qui le décide, et à un jour marqué, la terre, semée de pièges invisibles, s'écroule sous nos pieds, et nous tombons avec les débris de nos projets, les uns sur un échafaud, les autres dans l'exil ou dans quelque coin obscur de la patrie; tous, vivants ou morts, recouverts bien vite du linceul de l'oubli.

— Je me trompe fort, pensa Frédéric, ou je dois être devant un conspirateur en retraite.

— Et puis, continua d'Argèle, d'autres viennent qui remplacent les victimes. L'homme déchude ses espérances se condamne à l'obscurité; il sent s'apaiser peu à peu le tumulte de ses désirs trompés, et, à mesure que ses membres s'affaiblissent dans le repos, les rêves de son esprit deviennent moins ardents; le calme complet succède à l'agitation, et il ne reste plus de tant de fougue et d'emportement qu'un être inactif, las de lui mémC; inutile aux autres^

sans joies dans le passé et dans le présent, et qui n'attend rien de l'avenir.

— Si telle est en effet votre vie, monsieur, vous nie paraissez à plaindre; et pour vous dire toute ma pensée, je vous crois malheureux, non pas seulement parce que vous n'avez pas réussi, mais parce que vous ne pouvez oublier que vous avez été vairicu.

— C'est vrai, dit d'Argèle d'une voix sombre. Il quitta précipitamment la place qu'il avait prise en l'ace de Frédéric, et se promena à grands pas dans la chambre. C'est vrai, jeune homme; vous ne savez pas ce que c'est que la torture des souvenirs. Il n'y a plus de repos pour celui qui se rappelle et qui ne sait ni ne veut pardonner. En vain il s'est offert lui-même en victime, en vain il a donné au malheur sa vie à flétrir, sa chair à dévorer, ses larmes à boire; ce n'est pas assez : il faut une expiation, et, dans sa pensée et dans son cœur, vit toujours un désir immuable, une flamme qui brûle sans cesse, un horrible espoir qui le ronge, et qui dit au suicide: Va-t'en! X'essaye pas de me tenter! Tu es la fin de tout, des peines comme des plaisirs ; mais je veux encore garder mes peines car mon tour viendra peut-être de voir couler des larmes, d'entendre des gémissements et de repousser des prières inutiles. Un moment, un seul, peut effacer pour moi des années de misère et de douleurs! Certes, l'oubli est la vertu des faibles et des lâches, et la vengeance est une chose sainte et sublime ! La société juge

et frappe le coupable ; l'homme peut prendre son ennemi corps à corps et le terrasser, quand il l'a jugé et condamné au tribunal de sa conscience, et qu'aux veux de Dieu comme aux siens celui qu'il tue est un infâme qui échappe à la loi, parce qu'au lieu de dérober un trésor, il a Aolé la confiance et la foi jurée, parce qu'au lieu de répandre le sang, il a trahi ce qu'il y a de plus sacré parmi les bonnues ! Qui oserait dire qu'on n'a pas le droit de se \enger de tels parjures, et qu'il faut remettre leur châtiment à une justice suprême qui s'endort dans .sa toute-puissance, et qui a l'éternité pour séparer le mal du bien ?

L'étonnement de Frédéric était au comble, et à ce sentiment de surprise il se joignait une sorte de terreur secrète. Malgré la \iolence de ses paroles, d'Argèle était horriblement pâle, et son regard qu'avait illuminé un éclair rapide, avait déjà repris son eflrayantefixite.il se rapprocha de la table :

— Je suis un fou, dit-il en se rasseyant, et TOUS ne devez rien comprendre à mes emportements. Mais me voici redevenu calme; tout à l'heure, j'ai refusé l'offre que vous m'avez faite: je vous dois une réparation. Si vous ne me gardez pas rigueur, vous me permettrez de boire à l'accomplissement de vos souhaits.

— De grand cœur, répondit Frédéric, souhaitez-moi d'être heureux, comme moi je souhaite que vos peines si profondes qu'elles soient s'effacent bientôt.

— Eh bien donc, jeune homme, je bois à votre bonheur futur, à votre fortune, à vos amours.

— Merci, monsieur. Quel dommage, ajoutat il mentalement, quel dommage qu'une âme si énergique soit frappée de vertige et que la raison s'éteigne par intervalles chez cet homme qui a du être bon et généreux!

— Vous m'avez interrogé, reprit d'Argèle après quelques instants de silence : parlons de vous, maintenant. Vous m'avez dit, je crois, que votre père habitait Marseille?

— Oui, monsieur.

— Et que vous n'aviez plus votre mère?

— J'étais bien jeune encore et déjà séparé d'elle quand elle est morte. Son souvenir est sacré pour moi, mais je n'avais jamais reçu ses soins, je me rappelais à peine ses caresses : cette perte m'a été moins sensible que si j'avais été élevé auprès d'elle. Ceux qui l'ont connue, et qui m'en ont parlé, ont toujours rendu hommage à ses principes de vertu, et sa mémoire, à cet égard, est pure de tout soupçon et de tout reproche. Mais je sais qu'entre elle et mon père il n'a pas existé d'amour. C'était une union où le cœur n'avait eu aucune part et que la raison leur avait conseillé de rompre d'im commun accord. Ils n'avaient pas voulu d'un divorce : une séparation consentie mutuellement et sans éclat leur promettait de vivre à l'abri des querelles intérieures, et comme ils ne couraient plus le risque de se heurter, ils purent se garder l'un à l'autre leur estime.

— Ainsi, dès votre enfance, vous avec vécu constamment avec votre père? Vous ne l'avez pas quitté ?

— C'est un bonheur dont j'ai été privé aussi. Mon père avait des affaires qui l'auraient empêché de s'occuper de moi, de surveiller mon éducation. Il me plaça dans un collège, j'ai passé plusieurs années sans le voir.

— Peut-être alors, abandonné pour ainsi dire par lui, n'avez-vous pas, pardon si je suis indiscret et curieux, une affection aussi vive?...

— On pourrait le supposer, interrompit Frédéric, mais on se tromperait, monsieur. Je respecte et j'aime mon père, et <[uoi qu'il m'ait appelé bien rarement auprès de lui, je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il m'aime.

— Et la femme qu'il a épousée ne vous a pas nui dans son esprit? Une belle-mère est souvent jalouse des enfants d'une autre.

— J'ai pu le craindre d'abord, car lorsque mon père l'a épousée, elle était jeune, d'une admirable beauté, et il l'aimait avec passion.

■ — Elle l'aimait aussi?

— Oui, monsieur. Du moins, cefut volontairement qu'elle accepta sa main, et autant que j'ai pu le comprendre d'après certaines paroles, je crois qu'elle avait rompu des engagements antérieurs qu'on lui avait sans doute imposés.

D'Argèle ferma un instant les yeux : sa main droite que, depuis sa première question à Frédéric, il tenait posée sur sa poitrine comme s'il eût voulu comprimer les battements de son

cœur, se crispa jmr un mouvement convulsif, et ses ongles entrèrent dans sa chair sans qu'il parût ressentir celte douleur physique.

— Mais, continua le jeune Rémond, mes craintes cessèrent dès que je connus ma bellemère. Je vis bien, à la bonté avec laquelle elle m'accueillit lorsque quelques mois après son mariage mon père m'aj)pela auprès de lui à Marseille, je vis bien que j'aurais en elle une protectrice et non une ennemie. Je ne pensR pas, monsieur, qu'on puisse trouver chez une autre femme plus de douceur unie à plus de beauté, une plus grande sérénité d'âme, un asseniblage plus complet de vertus calmes et sans ostentation. Si une telle femme n'était pas heureuse, il faudrait, en vérité, douter de la Providence. Que vous dirais-je de plus? Je la défendrais contre la calomnie comme un iils défendrait sa nière, car il est impossible de la connaitre sans l'aimer, de la voir sans se sentir attiré et retenu par une sympathie secrète, et son âme est, je crois, plus pure encore q\ie les traits de son beau visage.

— Vous eu parlez avec enthousiasme, dit d'Argèle qui, malgré ses efforts pour rester maître de lui, ne put réprimer un accent d'ironie amère qu'heureusement Frédéric ne remarqua pas. Je dois croire que ce portrait est fidèle et n'a rien d'exagéré. S'il en est ainsi, vous n'avez pas à vous jtlaindre du sort. M. Rémond, votre père, dont vous parlez avec respect et amour, mérite les sentiments que vous lui avez

voués : il est sans doute aussi un modèle de probité, d'honneur, de délicatesse. Vous êtes bien heureux , jeune homme, d'avoir rencontré, dans le cercle étroit de la famille, deux exceptions à la perversité liumaine. En connaissezvous par hasard une troisième?

— Je l'espère, monsieur, répondit Frédéric en souriant ; le ciel a peut-être fait des miracles en ma faveur; il a permis que je rencontrasse une troisième personne de l'honneur de laquelle je me porterais caution, dussé-je y engager ma vie! C'est la femme que j'aime et que je dois épouser.

— Vous n'aviez pas besoin d'ajouter, après vous être exprimé avec tant de chaleur, que vous entendiez désigner une femme aimée. Il y a une chose, fragile entre toutes les choses les plus fragiles, plus inconstante que le vent, plus légère que la paille, et sur laquelle chaque homme bàtii le repos et le bonheur de sa vie : c'est la vertu de sa maitresse.

— Il ne m'est pas permis de douter, monsieur, dit Frédéric un peu piqué cette fois de cetle persistance à voir partout le mal. Il y a trois ans déjà que je connais la jeune personne dont je parle; trois ans ([ue je l'aime. J'ai le consentement de sa famille à noire union; mon père m'a envové le sien. Je me rends à Fioanne où elle habite, pour le lui porter et fixer l'époque de notre mariage. 11 nie serait pénible, monsieur, d'avoir à vous adresser d'autres paroles que des reraerciements pour l'hospitaliié que

vous m'avez offerte. Gardez vos opinions, que je n'ai pas cherché à combattre, et laissez-moi croire que la vertu existe.

— Quelles preuves en avez-vous?

— Je pourrais me dispenser de répondre, puisque d'avance vous les niez toutes. Mais enfin je veux bien vous dire que ma confiance repose sur la sainteté d'une promesse faite volontairement, d'un aveu que j'ai reçu sans avoir osé le solliciter. Ces preuves m'ont suffi et me suffisent encore. Je me contente de les opposer à des insinuations qui deviendraient injurieuses si vous V persistiez.

— Oui, répondit d'Argèle, vous avez des preuves. On s'est troublé à votre aspect, n'est-ce pas? On vous a regardé tendrement; une inain tremblante a touché la vôlre. Belle garantie, en effet!

— Monsieur...

— Ah! ah ! continua-t-il avec un rire sardonique et bruyant, ah ! vous avez de telles preuves! Une femme vous a dit qu'elle vous aimait! Certes, vous devez la croire : ce serait la première (jui mentirait.

— Encore une fois, monsieur , ne me forcez pas à oublier que je suis chez vous,

— Et vous avez une telle confiance en ses paroles, que vous vivez loin d'elle, que vous ne redoutez pas l'absence! A merveille, jeune homme! Allez relrouvervolre maîtresse! Allez réclamer la foi jurée, vous reverrez le même regard, le même sourire ; vous entendrez les

mêmes serments!... mais tâchez de lire au fond de son cœur; levez ce masque d'innocence, et sondez cet abîme de corruption...

— Pas un mot de plus, s'écria Frédéric en se levant, ou je verrai dans ce langage, non plus l'erreur d'un esprit malade, mais une insulte , une provocation.

D'Argèle s'était levé en même temps, et saisissant le bras du jeune Rémond avec une telle force qu'il le contraignit de rester immobile, il lui dit en approchant son visage du sien, avec l'accent d'un homme décidé à pousser à bout la modération d'un adversaire et qui veut faire naître une querelle :

— Ce n'est pas moi qui suis un insensé, c'est vous. Apprenez-moi le nom de celle que vous aimez, emmenez -moi demain, présentez-moi dans votre nouvelle famille comme votre ami, et moi qu'on n'a jamais vu jusqu'à ce jour, moi qui suis vieux déjà, triste, repoussant, moi qui n'ai pour plaire ni grâces ni beauté, je séduirai cette femme, je lui ferai oublier toute pudeur et toute réserve; je lui dirai à voix basse des paroles infâmes qui trouveront de l'écho dans son cœur, et pour souiller la chasteté de ce trésor, pour ternir ce miroir pur où vous regardez votre image,, je n'aurai qu'à éveiller, s'ils y dorment encore, les mauvais instincts de sa nature, qu'à lui souffler dans l'oreille les conseils et les tentations du vice, qui feront tressaillir ses membres et frissonner sa chair. Je, lui dirai de vous trahir pour moi, qui suis

votre ami, et ce titre sacré donnera un attrait de plus à la trahison. Faites l'épreuve, et ensuite nous nous couperons la gorge, si toutefois elle ne vient pas se jeter entre nous deux, crier que c'est moi qu'elle aime, et défendre ma vie !

— Monsieur, dit Frédéric en retirant son bras meurtri dans cette étreinte de fer, j'aurais pu vous fermer la bouche avec la main que vous m'aviez laissée libre; mais j'ai voulu que l'offense fût complète avant de vous en demander réparation. Avez-vous quelque chose à ajouter? quelque calomnie , quelque nouvelle insulte à proférer? Il y a quelques instants encore, je vous regardais comme un fou, et je vous plaignais; maintenant, je vous rends votre raison et je vous méprise ! Si je n'étais pas votre hôte...

Oubliez que vous l'êtes! Vous ai-je prié de vous en souvenir? S'il faut vous dégager de toute reconnaissance pour vous donner du courage, je vous fais libre, monsieur.

— Eh bien ! nous verrons demain qui de nous deux en manquera. Quelle que soit l'issue de ce combat, Dieu m'est témoin que je ne l'ai pas cherché.

— Yoici votre chambre, dit d'Argèle en lui indiquant une porte.

— Dois-je passer la nuit chez vous?

— Oui, pour que je sois sur de vous retrouver. Vous aimeriez mieux, n'est-ce pas, partir «ous la garantie de votre parole?.,.

— C'est assez, monsieur; quoique vous ni'ayei donné le droit de rue méfier de vous, je resterai. A demain.

— A demain.

Frédéric se jeta tout habillé sur le lit que Joséphine avait préparé. Le dénouement inqjrcvu de cette rencontre l'agitait trop fortement pour qu'il put trouver d'abord le sommeil ; il y avait dans la conduite de d'Argèle quelque chose d'inexplicable. Cet homme, dont les discours bizarres, dont les idées exaltées avaient surpris son attention et son intérêt, l'avait-il arrêté ù dessein pour l'allirer dans une sorte de guctapents? Cependant sa ligure lui était con>pléteuient inconnue, et il était même certain de n'avoir jamais entendu prononcer son nom. C'était donc une triste fatalité qui lui a\ait fait trouver sur son passage ce misanthrope insensé, aigri par la solitude, et qui, élouflfé par la bile, sentait le besoin d'injurier, de provoquer et de donner une diversion sanglante à ses pensées haineuses. Frédéric n'avait j)as hésité un instant à se déclarer offensé dès qu'il avait vu que la modération était inutile et que l'insulte l'atteignait personnellement. Blessé dans ses affections les plus chères, il ne se repentait pas de la manière énergique dont il l'avait repoussée, et il acceptait l'extrémité cruelle où il s'élait vu réduit. Mais, en même temps, il se demandait si l'honneur exigeait impérieusement qu'il risquât sa \ie contre un homme atteint de folie, enlrainé malgré lui par une idée qui l'obsédait,

et hors d'état de mesurer la portée de ses paroles. Peut-être la nuit calmerait-elle cette irritation, peut-être rendu à lui-même, d'Argèle reconnaitrait-il ses torts? Ce furent là les dernières idées que Frédéric roula dans son esprit plein de trouble et de confusion; mais la fatigue du corps finit par l'emporter sur ses préoccupations, et il s'endormit profondément.

11 y avait une heure déjà que le jour était levé : un jour pur, calme et radieux. Depuis le moment qu'il avait quitté Frédéric, d'Argèle était resté assis près d'une fenêtre, au rez-dechaussée, qui s'ouvrait sur la campagne. Les étoiles s'étaient effacées devant les premières lueurs du crépuscule, la montagne s'était colorée peu à peu des teintes roses du matin, sans qu'il eut retourné la tête. De temps à autre ses sourcils se contractaient, et on eut dit qu'une sorte d'hésitation, peut-être unremords de cette provocation, se peignait sur son visage; enfin il se leva, et comme un homme qui rejette loin de lui un doute importun, il s'écria :

— Cela sera ainsi! Je sais bien qu'il n'est pas coupable envers moi; mais mon sang a bouillonné à sa vue ; toute ma haine s'est réveillée à cette fatale ressemblance, et je voudrais avoir en vain pitié de sa jeunesse.

Au mêuie instant il entendit une voix qui prononçait son nom, et il vit deux hommes qui venaient de s'arrêter en face de la fenêtre; l'un de ces deux hommes lui était inconnu, l'autre était le maitre de l'auberge de Thisy.

— Voici la personne que vous demandez, ditil à celui qui l'accompagnait.

Le nouveau venu remit à d'Argèle une lettre.

Après la lecture de ce message et à la suite d'une conversation animée, l'hôte de Frédéric alla en toute hâte seller son cheval et sortit sans bruit de la maison.

UX AMAXT INFIDELE.

Le sommeil pesant qui s'était emparé de Frédéric durait encore, lorsque son hôte partit au grand trot de sa monture pour Roanne, où il avait l'intention de se procurer à prix d'or une voiture et des chevaux de poste; nous laisserons dormir le jeune Réniond, non pas autant d'années que l'héroïne du conte de Perrault , mais pendant tout le temps qui nous sera nécessaire pour raconter les événements antérieurs à cette époque.

Le lecteur voudra bien remonter avec nous au milieu de l'automne de 1817.

Deux femmes étaient assises au rond point d'un parc dépendant d'une maison située à l'extrémité méridionale de Monti)ellier. Ces deux femmes, d'un âge bien différeut, se tenaient devantla porte d'un petit pavillon, construction légère et sans aucun style, que dédaignerait de décrire le plus intrépide recenseur littéraire des portes et fenêtres. C'était tout simplement un pied-à-lerre, une espèce de cabane en pierre construite dans cette partie isolée du bois, pour servir d'asile aux promeneurs surpris pas le mauvais temps. De la place qu'elles occupaient on apercevait à gauche, entie les tiges grêles d'un jeune taillis, le nmr d'enceinte du parc; à droite, de l'autre côté d'une pelouse autour de laquelle serpentait une petite rivière, ou, pour parler plus exactement, le fossé, qui aurait du contenir l'eau d'une source tarie par les chaleurs de l'été précédent, s'élevait la maison d'habitation.

La distance, qui au premier coup d'œil |)a- .raissait assez rapprochée, était plus que triplée par l'impossibilité de s'y rendre en ligne directe. Le j)ont de bois vermoulu qui s'étendait sur le fossé du côté du ])arc ayant croulé depuis peu, il fallait suivre une longue allée tortueuse qui, après vingt détours à travers les parties les plus épaisses du bois, débouchait en face d'un jardin potager qui lui-même faisait suite au parterre.

La conversation coramencée entre ces deux femmes avait été tout à coup interrompue par des bruits venus du dthors, par des appels aux armes, et à cette époque où de terribles passions politiques avaient agité tout récemment le midi de la France, la moindre démonstration de celte nature était faite pour effrayer, car elle pouvait devenir le signal d'une nouvelle guerre civile. Quelques visites domiciliaires avaient eu lieu, et depuis'le malin des patrouilles avaient parcouru la ville. La population s'était émue, mais nul ne savait le motif de ce déploiement de forces; le danger qui menaçait le repos public était resté le secret de l'autorité et de ses agents.

La plus jeune des deux femmes était d'une grande beauté. Une expression profonde de mélancolie voilait l'éclat de ses regards, et la pâleur habituelle de ses joues annonçait des souffrances intérieures et des peines secrètes contre lesquelles devaient se briser toutes les consolations. Assiégée sans cesse par de sombres pressentiments, le moindre cri d'alarme retentissait dans son cœur et elle voyait partout des présages funestes. L'autre femme était âgée de cinquante ans à peu près; sa figure n'oflFrait aucun trait saillant et caractéristique; mais ses manières étaient celles d'une personne habituée à vivre, sinon dans le luxe, du moins dans l'aisance et parmi un monde élégant. Au moment où la voix de l'ofiicler commandant une patrouille, qui venait de passer sous les murs du

parc, cessa de se faire entendre, leur attention fut attirée par l'arrivée d'un nouveau personnage, de la vieille nourrice d'Emilie I\ichomme.

— Que voulez-vous, Wartlie? demanda madame Dercy, Nous cherchiez-vous? Avez-vous quelque nouvelle à nous aj)prend!e?

— IVon, madame, réjiondit Marthe; j'ignorais que vous étiez avec mademoiselle , et je passais j)ar hasard.

Elle accompagna ces paroles insignifiantes d'un coup d'œil adressé mystérieusement à Emilie. Celle-ci le remarqua, mais sansyadacher une grande inq)Oitance et sans comprendre les signes furtifs de sa vieille honne. Marthe ne s'était jamais séparée d'elle : elle était sa confidente et jiour ainsi dire sa seule amie; mais l'e-vistence d'Emilie était si monotone et vouée si falalcmeut depuis un an au même chagrin, qu'elle ne voyait dans cette intention de lui [)arler en secret qu'une hahitude de tous les jours et le désii- d'échanger encore avec elle des jdaiutes mille fois répétées. Elle lui indiqua d'un geste (ju'elle ne pouvait en ce moment quitter sa tante, et celle-ci dit à Marthe d'un ton qui ne lui permettait pas d'insister :

— Laissez-nous.

La nourrice se retira, visiblement contrariée de cet ordre. Emilie la suivit des yeux ne sachant à quel motif attribuer son désappointement. Mais quelque confidence que Marthe eût n lui faire, la con>cr£aliou qu'elle redoutait

avec sa tante la préoccupait trop gravement pour qu'un autre intérêt put distraire longtemps son esprit.

• — Nous vivons dans une triste époque, dit madame Dercy quand elles furent seules , et ceux qui , par des tentatives insensées , entretiennent ces agitations, sont bien coupables.

— J'ignore comme vous, répondit Emilie en cherchant à prendre un air d'indifférence, quel événement a amené ce nouveau trouble; peutêtre ne devons-nous pas nous inquiéter. 11 n'y a guère de semaines où nous ne soyons exposées, dit-on , à quelque grand péril. Quant à moi, je commence à me familiariser avec celte situation qui m'eflravait si fort auparavant; et je crois , puisque ni l'une ni l'autre nous ne pouvons plus être compromises , je crois que \ous devriez adopter le même parti et partager ma sécurité.

— La vôtre est-elle bien réelle, Emilie?

— Sans doute, madame.

— uVinsi, vous avez maintenant tout le calme nécessaire pour m'écouter?

— Parlez, dit Emilie en baissant les yeux et d'un air résigné.

— Avez-vous réfléchi à la proposition que je vous ai faite il y a quelques jours?

— Oui, madame.

— Quelle est votre réponse?

La jeune fille garda le silence.

— C'est me dire, continua madame Dercy, que vous persistez à refuser la main de M. Réniond.

— Je le dois.

— Vous le haïssez?

— Je n'ai de haine pour personne.

— Autant vaudrait parler plus franchement et avouer que vous avez de l'amour pour quelqu un.

— Je n'ai rien à avouer , madame, rien à nier; ce que je pense n'est pas un secret pour vous.

— En agissant ainsi comme si vous étiez maîtresse absolue de vos actions, vous oubliez trop facilement quelle est votre position.

— Ah ! madame, c'est un mot bien cruel qne vous venez de prononcer, et je suis sûre que votre cœur regrette de l'avoir laissé échapper. Ne doutez pas de ma reconnaissance pour vos bontés. Je me souviendrai toujours qu'orpheline, seule au monde et sans autre fortune que le nom de mon ])ère, j'ai trouvé un asile près de vous ; que vous avez recueilli la fille de votre sœur. Oui, je vous dois tout ; mais si jusqu'à ce jour vous avez été bonne et généreuse ])our moi, ne me contraignez pas à ce mariage! Souffrez que je ne vous quitte pas. Laissez-moi vous prodiguer les soins qu'une tille aurait pour sa mère !

— Je suis touchée de ces sentiments ; mais le meilleur moyen de me prouver votre reconnaissance , serait d'accepter la main de M. Rémond.

— Jamais! s'écria Emilie.

— Jamais, dites vous? Je veux bien excuser

ce cri de révolte que a^ous semblez me jeter comme un défi; je fais plus même, je me dépouille ici de l'autorité que j'ai sur vous. C'est une amie qui vous parle, qui vous donne des conseils, et qui cherche à dissiper un aveuglement funeste, une prévention mal fondée. Que pouvez-vous reprocher à M. IVémond ? Sans avoir joué un rôle actif dans les dissentions qui ont ensanglanté ce pays, il appartient par sa famille au parti dominant : c'est un proche parent de notre préfet ; son influence est une sauvegarde , vous le savez , et sa protection nous a déjà été utile. Yous êtes la fille d'un colonel mort au service de l'Empereur ; moi je suis la veuve d'un fonctionnaire qui lui fut dévoué jusqu'au fanatisme. Toutes deux nous avons à redouter les haines qui poursuivent jusque dans leurs proches et leurs descendants, les serviteurs du régime impérial.

L'alliance de M. Rémond écartera tous les dangers. Des femmes peuvent-elles se passer d'appui? Il est riche et il met à vos pieds sa fortune. Son caractère est énergique , fier, sombre même, j'en conviens. Mais son amour pour vous en adoucira la rudesse. Je ne vois à ses prétentions aucune objection sérieuse.... ou plutôt je sais trop le véritable motif de vos refus. J'avais espéré cependant que le temps et la raison triompheraient d'un coupable amour.

Emilie fit un mouvement et voulut répondre. Madame Dercy lui imposa silence par un geste.

— Oui, coupable, reprit-elle, car celui qui

vous l'a inspiré est lin ennemi public dont un arrêt suprême a mis la tête à prix, un proscrit enfin!

— 3Iais avant que des juges prévenus l'eussent condamné, je lui avais juré de n'être jamais l'épouse d'un autre. Vous-même vous approuviez mon choix.

— 11 est vrai, mais depuis...

— Depuis, il a été obligé de fuir, et parce qu'il est malheureux, vous voulez que j'oublie les serments que je lui ai faits! Sans ami, sans fortune, errant sur une terre étrangère, ce sont ces serments, mon cœur m'en répond, qui le soutiennent et lui font supporter la vie. Il n'y a pas de haines éternelles, les hommes peuvent se lasser de le poursuivre. Et s'il vient réclamer la foi que je lui ai promise, s'il me rapporte un cœur resté fidèle au milieu de tant de souffrances, de ({uel front pourrai-je soutenir ses regards et ses reproches , moi qui n'aurais connu d'autres tourments f[ue ceux de l'absence , d'autre péril que la séduction d'un amour nouveau et qui aurais consenti à devenir la femme d'un autre homme!

— Voilà ce qui le protège dans votre cœur contre l'oubli ; c'est ce caractère chevaleresque que vous prêtez à M. Vernon qui fait la force de votre affection ; et vous vous conservez à lui parce qu'il n'a consenti peut-être à sauver sa tête, à fuir devant ses juges, que dans l'espérance de vous consacrer plus tard son existence?.... Mais si cette séparation devait être éternelle?

— Que dites-vous? s'écria Emilie eflfrayéo également de celte demi-révélation et de l'accent presque solennel que madame Dercy avait pris en la prononçant.

— Dieu m'est témoin que j'aurais voulu ne pas vous affliger! Quelque amitié que m'ait inspirée 31. Rémond, quelque désir que j'aie do voir s'accomplir cette union, je n'aurais })as su faire violence à vos sentiments. Oui, mon enfant, croyez que je vous aime; vous méritez d'être heureuse, et c'est votre bonheur qtie je veux. Qu'il ne soi#i)!us question entre nous d'autorité et de di^endance. Vous m'avez ouvert votre cœur; pour prix de cette confiance, je vais le déchirer, c'est une nécessité cruelle, mais je vous dois la vérité.

— Quel malheur avez-vous donc à m'annoncer ? Ah ! ne me tenez pas plus longtemps dans l'incertitude! Parlez, au nom du ciel, je vous en conjure !

Mais, malgré les efforts qu'elle faisait pour conserver une apparente fermeté, elle se sentit défaillir, un froid mortel la saisit au cœur ; il lui sembla qu'il pénétrait dans tout son corps et qu'il y arrêtait le sentiment de la vie. Ses yeux, où avaient paru d'abord quelques larmes, devinrent secs et fixes, et ses lèvres entr'ouvertes restaient sans mouvement. Enfin, joignant les mains et tombant aux genoux de madame Dercy, elle s'écria d'une voix brisée :

— 11 est mort ?

Emilie Kichorame avait conivu chez son père,

à l'époque de la première restauration, un jeune homme nommé Charles Yernon, ex-sousofficierde la garde impériale. Dès les premières fois qu'ils s'étaient vus, les deux jeunes gens avaient été attirés l'un vers l'autre. La beauté (TEmilie, le charme de son esprit cultivé, la douceur de son caractère avaient fait naître fhez Yernon une de ces fortes passions destinées à durer autant que l'existence. De son coté, la jeune fille, à laquelle déjà plusieurs Iiommes avaient inutilement adressé leurs hommages, reconnut que ses yeçx venaient de rencontrer celui que son cœur devait aimer. Ce n'étaient pas seulement les avantages physiques que possédait Charles Yernon, sa beauté mâle, ses manières nobles qui l'avaient séduite d'abord. Avec une figure commune et même laide, le sous-officierde l'Emyiire aurait encore exercé un ascendant irrésistible. 11 était de ces hommes chez qui la distinction des sentimer^ls, l'élévation de l'âme rayonnent sans cesse du dedans à l'extérieur. Il suffisait de le voir pour deviner en lui une nature lovale, franche, énergique, appelée à dominer sans usurpation, et (lue tout ce qui est faible recherche instinctivement comme un appui. Mais quoi qu'il aimât passionnément Emilie et qu'il sut qu'il en était aimé, Yernon n'avait pas cru que l'amour dut être le but unique de sa vie et le terme de son ambition ; il ne lui avait sacrifié ni le désir de la gloire, ni le patriotisme, ni l'espoir d'une vengeance sur de nouveaux champs de bataille.

Vaincu, mais non soumis, il subissait, en le méprisant, un gouvernement imposé par l'étranger. Il reprit avec enthousiasme du service pendant les cent jours. Blessé dangereusement à Waterloo, il n'apprit que deux mois plus tard que le colonel Riclionune avait été tué, et qu'Emilie avait été recueillie par sa tante. 11 était pauvre comme celle qu'il aimait : il vivait d'une modique pension que lui laisait son père, qui avait subitement embrassé des opinions ultra-royalistes, et qui n'aurait consenti à lui abandonner une partie de sa fortune que s'il avait voulu abjurer la haine qu'il portait aux Bourbons. Sûrs l'un de l'autre, les deux amants se dirent qu'il fallait attendre un avenir meilleur. Vernon, admis chez madame Dercy, n'usa de la permission qui lui était accordée qu'avec une extrême réserve et de manière à ne jamais compromettre, même auprès des plus malveillants, la réputation d'Emilie. Mais ils étaient jeunes tous deux, ils s'aimaient. Vernon sentit plus d'une fois sa vertu chanceler ; il vit que l'épreuve, en se prolongeant, deviendrait peutêtre au-dessus de ses forces. Cependant, la rigidité de ses principes lui ordonnait de respecter cette jeune fille qui devait devenir sa femme, et par cela même que la séduction lui eût été facile, il aurait rougi de ne pas la laisser pure à ses yeux, comme elle l'était aux yeux du monde. A défaut d'une possession ardemment désirée, il fallait un aliment à l'activité de son âme. Il renoua dans l'ombre des liaisons poli-

tiques. Les nouveaux devoirs du conspirateur firent diversion à l'amour, et sans cesser d'être fidèle aux serments faitsà Emilie, il en prononça d'autres qui engageaient sa volonté et sa vie. Sous divers prétextes inventés pour cacher la vérité à mademoiselle Richomme et surtout à madame Dercy, que troublait sans cesse la crainte des persécutions, il fit pendant six mois de fréquentes absences de Montpellier. Une vaste conspiration s'organisait en secret : un malentendu et le courage trop impatient de quelques-uns des chefs déterminèrent un mouvement avant le temps marqué. En vain Vernon voulut le réprimer, en vain il représenta que le succès n'était pas suffisamment jtréparé. Un murmure de défiance accueillit ses paroles. «Donnez donc le signal, dit-il à ses compagnons, et je marche le premier! » Ce qu'il avait prédit arriva : la conjuration, sans points d'appui assurés autour d'elle, parut éclater à l'iraproviste; comme un fait sans cause, comme un coup de main conçu et exécuté par quelques fous en dehors de tous les partis. Elle fut écrasée, anéantie à son début. Vernon revint en fugitif à Montpellier. 11 revit Emilie, lui apprit .«es projets détruits, sa défaite et la nécessité où il était de quitter la France pour sauver sa tète. Dans cette rapide entrevue, ils se jurèrent de nouveau de se conserver l'un à l'autre quelque temps que dût se prolonger cette séparation. De Montpellier, Vernon parvint à gagner Marseille où il avait des intelligences et où il s'ciu-

barqua poumlÇspagne. Il fut condamné à mort par contumace, mais sans preuves positives, car aucun de ceux qui avaient été arrêtés ne voulut acheter sa grâce par des révélations.

Il y avait plus d'un an que ces événements s'étaient passés. Quelque temps après le départ de Vernon, madame Dercy fit la connaissance de Paul Rémiî^, arrivé depuis peu à Montpellier et dont la protection fut utile à deux femmes que leurs anciennes relations avec un proscrit, ennemi déclaré du gouvernement, auraient facilement rendues suspectes. Cette protection lui valut la confiance et l'amitié de la tante, et la nièce, de son côté, se serait sans doute également montrée reconnaissante, si le dévouement de Rémond eût été désintéressé. Elle avait deviné son amour bien avant qu'il eût osé l'avouer et qu'il eût demandé sa main. Orpheline et sans fortune, une telle recherche était avantageuse pour elle et bien au-dessus des espérances de madame Dercy, qui ne se repentait pas de ce qu'elle avait fait, mais qui se serait vue avec plaisir déchargée du fardeau qu'elle s'était imposé dans un premier mouvement de générosité et sans calculer la responfiabilité qu'elle acceptait. Rémond était riche, âgé de quarante ans seulement, et s'il ne possédait pas les qualités extérieures qui, au premier coup d'œil, peuvent charnier une femme, du moins aucun défaut physique ne devait inspirer de la répulsion pour lui. Mais Emilie n'était plus libre de donner son cœur ; elle avait vu

avec une sorte de terreur secret Jp cet homme ([ui, sans espoir d'être aimé, s'obstinait à la poursuivre de sa passion muette, triste et sombre comme un remords, et qui remplaçait la séduction par une persévérance infatigable. Jamais elle ne l'avait entendu se plaindre, jamais il navait sollicité une parole c^unilié, un regard moins indifTérent ; il restaiWauprès d'elle i'roid et silencieux comme une ombre attachée à ses pas, et résigné à attendre du temps seul ou d'un événement inconnu la réussite de ses projets. Chaque jour enlevait à Emilie une espérance et afiaiblissait son courage; chaque jour elle sentait que le cercle fatal tracé autour d'elle se rétrécissait et qu'elle approchait du moment où la résistance deviendrait une sorte de révolte ouverte contre l'autorité de sa bienfaitrice. Tout appui lui manquait ; elle n'avait aucune nouvelle de Vernon. On comprendra facilement le cri d'effroi qui lui était échappé, et comment son imagination exaltée par ses craintes continuelles, par ses rêveries ardentes et solitaires, accueillait tout d'abord la possibilité du malheur le plus grand.

— Il est mort, répéta-t-elle.

— Relevez-vous, Emilie, et écoutez-moi, dit madame Dercy; vous avez fidèlement gardé son souvenir, et vous lui faites honneur d'une constance qui n'existe plus que dans votre cœur. Vous oubliez, vous qui avez vécu dans la retraite, seule avec la même pensée, sans distraclions, sans plaisirs, vous oubliez quels change-

nients peuvent amener une année d'absence et la vue d'ohjets nouveaux. Jeune et sans expérience, privée alors de mes conseils, vous avez pu, mon enfant, vous méprendre sur celui que vous avez choisi entre tous. Votre erreur était bien excusable; mais ce qui ne l'est pas, c'est la trahison qui pave tant de confiance !...

— Lui me tromper! je ne le croirai jamais... il faudrait au moins me montrer des preuves.

— Lisez, dit madame Dercy en lui présentant une lettre; voici ce que j'ai reçu hier de Lérida, en Espagne. Vous savez que c'est en Espagne que s'est réfugié M. Vernon... La lettre est d'une dame... Vous pâlissez?...

Emilie prit le paj)ier des mains de sa tante : a Madame,

» La personne qui s'adresse à vous sans vous ■ connaitre, n'a d'autre titre à votre intérêt » que sa qualilé de femme et de mère. Veuillez » répondre à ses questions, comme elle répon- » drait aux vôtres, si vous étiez réduite à l'in- » terroger. Il y a six mois environ qu'un jeune » Français, ancien militaire, nommé Charles » Vernon, est venu habiter notre ville. Le ha- » sard, pour mon malheur, me fit faire sa con- » naissance. Ses manières, son langage, les sen- » timents généieux qu'il affectait, m'inspirè- » rent une confiance fatale, dont je suis bien » punie aujourd'hui... Mais comment croire que » de telles apparences, qui ne s'étaient pas dé- » menties un seul instant, cachaient la perfidie » la plus odieuse?... Que pourrais je ajouter

r>i LA ROUE

'■ que vous n'ayez deviné déjà? Je vous

» ai dit que c'est une mère désolée qui vous » écrit... »

La voix d'Emilie s'éteignit, un nuage obscurcit ses yeux et elle laissa échapper la lettre de ses mains. Madame Dercy la reprit et acheva la lecture.

« Ma tille m'a quittée pour suivre son séduc- " teur... Jusqu'à présent toutes mes recherches " ont é(é vaines. Seulement, il y a f|uinze jours, » on m'a dit qu'on croyait qu'il était repassé en » France. Je me suis rappelé alors que dans les » premiers temps de notre liaison, je lui avais » souvent entendu prononcer le nom d'une » dame Dercy, demeurant à Montpellier. Au " nom de vos enfants, madame, si le ciel vous " en a donné, au nom de tout ce qu'il y a de « saint et de respectable au monde, répondez- • moi si vous l'avez revu, si vous avez entendu » parler de lui, si vous connaissez sa retraite. " Je ne veux pas reprendre ma fille pour lui » laire expier sa Jaute dans un couvent. Que " son séducteur efface ses torts en lui donnant >' son nom, et je pardonnerai, et je ne verrai » plus de crime là où je trouverai le repentir >> et la réparation.

» Je confie ce secret à votre honneur et à » votre délicatesse de femme, car en même » temps que je vous offre les moyens de me " consoler, je vous donne ceux de divulguer la " honte de toute une famille en signant cette " lettre. KsiELLA Mendoce.»

DE FORTUXE. 5o

— C'est faux! madame, c'est faux! s'écria Emilie. 11 est proscrit, et s'il avait quitté l'Esjiagne, ce ne serait ])as en France, où sa têle njij)arlient au bourreau, qu'il se serait réfugié!

— Hélas! lépondit madame Dercy , vous oubliez que cette lettre ne parle de son retour en France que comme d'une rumeur incertaine. Même en pays étranger. M. Vernon a dû, pour sa sûreté, cacherla condamnation qui pèse sur lui, et, s'il est coupable decet enlè\ement, il ne pourrait plus habilement dérober sa trace qu'en répandant un tel bruit et en se faisant poursuivie dans le pays où il lui est défendu de rejiaraître.

Un long silence suivit cet argument sans réplique. Plus que personne Emilie pouvait apprécier l'honneur de Vernon ; les combats qu'elle avait soutenus contre elle-même lui donnaient la mesure de la force qu'il avait fallu à son rimant pour résister à la tentation d'une faute. mais ce qui devait la rassurer était aussi ce qui rcfloublait son incertitude. Un sentiment jusquelà inconnu, la jalousie, jetait dans son esprit de sinistres claités. Vernon , si noble, si généj eux , Vernon, qui l'avait respectée, n'avait ]!tut-ètre éprouvé que de la pitié pour sa faiblesse, et quand il avait ressenti près d'une autre femme un amour véritable, cette vertu 1 igide s'était laissé vaincre facilement.

— Eh bien, Emilie, dit enftn madame Dercy, que ])Ouvez-vousiépondre à un tel témoignage?

— rùen, uiadame. rien que je puisse prouver.

Il y a au fond de la conscience de chacun des choses mystérieuses que Dieu seul connaît. A cette lettre qui l'accuse , je n'ai à opposer que des souvenirs, que des serments, et une conviction qui maintenant flotte incertaine entre le mensonge et la vérité. Je ne croyais pas au mal , et me voilà presque accablée par une trahison infàn)e : je n'avais qu'un espoir, et pour le renverser il a sulfi d'un mot... d'une calomnie peut-être.

— Une calonmie , dites-vous! J'espère du moins ({ue vos soupçons ne m'atteignent pas?

— Ah ! loin de moi une telle idée! Mais enfin, si pour perdre un malheureux on vous trompait comme moi? Si cette lettre était supposée?

— Ah! je rougis pour vous, Emilie, dit madame Dercy. Qui donc l'aurait écrite? Osez nommer quelqu'un!

— IVon, madame; mais je ferai mieux, s'écria Emilie paraissant céder à une inspiration soudaine après avoir aperçu dans l'allée conduisant à la maison un homme qui se dirigeait de leur côté. Cette lettre n'est-elle connue que de vous seulement?

— Oui.

— Vous me le jurez?

— Je vous le jure.

— Donnex la moi.

— Qu'en voulez-vous faire?

— Donnez-la moi, madame, et laissez-moi avec celui qui s'approche. C'est une épreuve que j'ai le droit de tenter quand il s'agit de

mon bonheur, de ma vie... Mais pas un mot , de grâce, jias un regard, pas un signe qui l'avertisse ! Il faut qu'il lise cette lettre devant moi , à i'improviste, pendant que j'épierai sur son visage les secrets de son cœur : je veux qu'il se trouble et se trahisse s'il est coupable... Ah! ne me dites pas que je l'outrage en l'accusant d'être descendu à tant de bassesse! Il m'aime et je ne l'aime pas : il doit être jaloux! Depuis un moment mes yeux se sont ouverts , je vois ce que je n'avais jamais vu, je com{)rends mille choses que j'ignorais, et mon cœur, en accueillant le doute, a perdu son innocence. Cette lettre, madame! cette lettre!

Soit qu'elle ne put se défendre contre Te brusque mouvement de sa nièce, soit qu'elle ne vit pour Réraond aucun danger dans cette épreuve, madame Dercy abandonna la lettre à Emilie; celle-ci la froissa précipitamment et la tint cachée dans une de ses mains, puis reprenant un visage calme, elle saluaPaulRémond.

— Que se passe-t-il donc, mon ami? lui demanda madame Dercy. Une patrouille s'est arrêtée tout à l'heure sous les murs du jardin. Craint-on quelque soulèvement?

— Je ne suis pas, répondit Rémond, dans le secret des mesures prises par l'autorité. J'ai chargé ce matin Bernard, ce serviteur qui m'est tout dévoué, ainsi que vous, de recueillir des renseignements. Mais je ne l'ai pas revu.

— Nous comptons plus que jamais sur voire protection, monsieur, dit Emilie.

Rémond la regarda avec surprise. C'était la première fois peut-être qu'elle lui adressait la parole sans être forcée de lui répondre. Pour avoir l'explication de ce changement, imperceptible à d'autres yeux qu'à ceux d'un amant, il se tourna vers madame Dercy. Mais celle-ci, se conformant au désir de sa nièce, n'eut pas l'air de comprendre cette muette interrogation, et dit en se retirant :

— Je vous laisse; j'ai des ordres à donner, il faut que je rentre. Sans adieu.

Au moment où elle les quitta, Emilie aperçut entre les arbres la vieille Marthe qui semblait avoir attendu le départ de madame Dercy. La nourrice, en voyant Rémond, fit un geste d'impatience et s'éloigna de nouveau, après avoir indiqué par des signes expressifs qu'elle attendait l'instant où Emilie serait seule, pour lui parler.

— Qu'a-t-elle à me dire? se demanda la jeune personne, et, se rappelant la première apparition de Marthe, elle pensa que cette insistance cachait sans doute une confidence importante. Peut-être sa nourrice avait-elle appris par une indiscrétion de Bernard, dont elle se défiait comme d'un ennemi, le complot qu'ellemême avait cru deviner.

— Allons! dit-elle, c'est mon dernier espoir, et je joue sur un regard, sur un tressaillement involontaire, mon bonheur et ma •vie.

Rémond s'approcha d'elle et lui dit :

— Vous n'accompagnez pas votre tante, ma-

demoiselle, et vous me permettez de rester auprès de vous?

Elle se plaça devant lui, et lui présenta la lettre ouverte :

— Lisez, monsieur.

TV

Page 1