‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 13 sur 16 · LES DEUX AMIS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS

— Voilà qui est bien convenu, dit Bernard à llémond au moment où après avoir traversé avec précaution et en faisant le moins de bruit possible une partie du bois, ils s'arrêtèrent au rond-point devant le petit pavillon. Si les renseignements qu'on m'a donnés ne sont pas faux, il doit s'être réfugié ici. Je me suis toujours méfié de cette vieille sorcière de nourrice, qui ne vous aime pas. 11 n'y a pas eu moyen de la mettre dans nos intérêts : ça n'est plus d'âge à se laisser faire la cour, à livrer ses secrets à un galant bomnie; et, comme on dit, il n'y a pas de vertu plus solide que celle qui ne peut pas être attaquée. C'est à cet endroit du parc que vous avez laissé mademoiselle Ricbomme?

— Oui. Mais assurément elle ne savait rien. Elle n^aurait pas été cartable dune dissimulation si grande. Il n'a été question entro nous que de la lettre venue d'Espagne, et probablement notre recherche sera vaine : n'importe, je resterai ici jusqu'au jour, s'il le faut.

70 LA ROrE

— Vous n'atlendrez pas si longtemps, je crois. On marche dans l'allée de ce côlé.

— Laissez-moi.

Bernard se relira derrière le pavillon. Le bruit s'approchait de plus en plus. C'était le pas d'un homme qui marchait lentement et à tâtons. Vernon s'arrêta à dix. pas en face de llémond.

— Ils sont déjà à leur poste, dit-il, croyant être seul : si je l'avais su, nous aurions pu partir. Que le temps va me sembler long !

— C'est lui ! se dit Rémond, qui reconnut sa voix.

Malgré tous ses efforts pour surmonter son émotion, un tremblement nerveux le saisit: il étendit la main et s'appuya contre la porte entr'ouverte du pavillon. Quelque faible qu'eût été ce mouvement, Vernon l'entendit.

— Il V a quelqu'un ici!... Il promena lentement ses regards autour de lui. L'obscurité était trop profonde pour qu'il pût distinguer aucun objet. Pendant quelques minutes, tous deux restèrent immobiles, tous deux ayant la même pensée, celle de reconnaître la place où se tenait un ennemi invisible, de le prévenir et de s'élancer le premier sur lui. Mais dans l'ignorance où il était de son adversaire, Vernon n'hésitait que pour ne pas frapper en vain, tandis que Rémond sentait d'instants en instants HR résolution faiblir et se troublait à l'idée d'un meurtre. Enfin le remords l'emporta, et pour s'enlever la possibilité de commettre

un crime, il dit, sans chercher à déguiser sa voix :

— Qui est là ?

On ne répondit pas d'abord. Il répéta sa demande et ajouta :

— Qui que vous soyez, parlez! Que faites-vous ici, à cette heure?

— Paul! s'écria Vernon. C'est lavoixdePaul Rémond !

— "Vernon! dit à son tour Rémond, comme s'il ne l'avait reconnu qu'à cette exclamation.

— Dans mes bras, Paul ! dans mes bras.

Ils se tinrent embrassés, l'un plein de joie et de confiance, l'autre contraint, mais déjà trop coupable pour ne pas trahir jusqu'au bout une amilié éteinte dans son cœur. Celaient en effet deux amis qui se retrouvaient, mais séparés désormais par une passion également violente. Chargé par Vernon au moment de sa fuite de veiller sur Emilie qu'il ne connaissait pasencore, Rémond n'avait pas cédé sans combats à l'amour que mademoiselle Richomme lui avait inspiré. Vingt fois il s'était dit que sa conduite était infâme, qu'il se jouait lâchement des devoirs les plus saints. Mais il était parvenu à un âge où les passions, quand on ne les étouffe pas à leur naissance, acquièrent Tine force irrésistible, et rougissant de lui-même, il avait abandonné le soin de ses affaires, qui le rappelaient à Marseille, et il était resté à Montpellier. La mission que lui avait imposée Vernon exigeait de la prudence. Il fallait trouver un prétexta

pour s'introduire chez madame Dercy. Le hasard le servit ; mais il ne dit rien , et il lira avantage pour lui-uiénie des services que ses relations le mirent à même de rendre.

Peu à peu il s'était habitué à la trahison. Tontes les facultés de son esprit énergique et opiniâtre s'étaient concentrées sur une seule idée, l'espoir de posséder un jour Emilie, quelque moyen qu'il dût employer pour y parvenir. Le retour imprévu de Yernon, au moment même où il venait de le calomnier auprès de celle qui l'aimait, était un coup de foudre qui s'efiforçait de renverser cet échafaudage de mensonges et «le perfidies. Sa résolution avait été prise aussitôt. Mais dans la position où il se trouvait visà-vis de Yernon, c'était pour lui une nécessité de se laisser interroger et de calculer ses réponses d'après les questions ou les reproches (ju'il lui adresserait; enfin, de l'abuser encore s'il le pouvait, pour ne pas être obligé de le perdre complètement, extrémité cruelle qu'il craignait, mais devant laquelle peut-être il n'eût pas reculé.

Yernon lui dit :

— C'est toi que je retrouve ! Je croyais que tu m'avais oublié, et c'était pour moi une douleur de plus dans l'exil. Je t'ai écrit plusieurs fois et tu ne m'as pas répondu!

— Tes lettres ne me sont pas parvenues.

— Comment se fait-il que lu sois ici? Etais-tu instruit de mon arrivée? 3Ie cherchais-tu?

— Oui. La police a reçu l'éveil.

— Je lui échapperai ! Tu sauras tout, car je n'ai pas de secrets pour toi. Ta présence dans celte maison m'indique assez que ton amitié ne s'est pas démentie. Tu as veillé sur le trésor que je t'avais confié. Merci, ami, merci!

Il lui prit les mains et les serra dans les siennes. Kémond se dégagea et le repoussa doucement. Ce contact le brûlait.

— Tu t'es introduit chez madame Dercy , continua Vernon ; Emilie, cependant, ne m'as pas parlé de toi.

— Tu l'as revue?

— Elle me quitte.

— Que t'a-t elle dit?

— Quelle m'aime toujours. Elle consent à fuir avec moi.

— Fuir! Quand ?

— Ce soir. Je l'attends ici.

— Malheureux ! s'écria Réraond avec un accent étrange qui fit tressaillir Vernon et t'efifraya.

— Malheureux, dis-tu? Oui, jefus malheureux d'être séparé d'elle , mais qtiand je la retrouve prête à unir sa destinée à la mienne, tu me plains! Explique-toi donc?

— Ne m'interroge pas.

— Parle, je l'exige. Je n'ai rien pu savoir d'Emilie. En me revoyant elle est tombée évanouie dans mes bras. Quand elle a repris ses sens, elle m'a parlé d'une lettre... d'une femme séduite par moi... de je ne sais quelle accusation calomnieuse... Un mot a suffi pour me justifier,

puis Marthe est venue... il a fallu nous séparer. Mais toi, tu as eu connaissance de cette lettre, ])eut-étre? Tu m'as déjà défendu! Qu'as tu dit? Qu'as-tu fait? D'où vient cette imposture? Qui soupçonnes- tu? Serait -il vrai qu'Emilie y ait ajouté foi? Mais parle donc! Pourquoi trembles-tu?

— Parce qu'il faut que je t'apprenne la vérité. ^'ernon, il en est temps encore, pars, fuis sans la revoir, sans chercher à te venger.

— Me venger? et de qui?

— On le trompe...

— Elle ? Gela n'est pas.

— Emilie est sur le point de se marier. Vernon, tu trembles à ton tour?

— Mais je l'ai dit qu'elle consent à me suivre !

— Et moi je te dis qu'elle ne te suivra pas ! s'écria Réniond en le saisissant par le bras. Craignant de se trahir par cette violence, il reprit d'une voix sombre, mais plus calme :

— Puisque tu me forces à parler, écoute-moi donc sans m'interrompre. Si j'avais reçu tes lettres, si j'avais su où tu t'étais retiré, je t'aurais écrit et tu ne serais pas revenu en France nu risque de ta vie ! Deux mois après ton départ je suis arrivé à Montpellier. J'ai d'abord, avant de prononcer ton nom, cherché, comme nous en étions convenus, à gagner la confiance de madame Dcrcy. Je suis retourné à Marseille. A mon second voyage, je reconnus qu'il était déjà bien tard pour rappeler ton souvenir et l'oppo-

ser à un amour naissant... Vernon fit un mouvement.

— Laisse-moi achever, dit Rémond. Mes reproches, faits en confidence, furent importuns; et s'ils avaient eu quelque chance d'être écoulés, madame Dercy, déclarée ouvertement contre toi, les aurait combattus dans l'esprit d'Emilie. Je voulais tenter un dernier effort. Je suis revenu il y a quelques jours, j'ai appris que le mariage de mademoiselle Richomme était décidé.

• — Ainsi, reprit Yernon, cet évanouissement, ce n'est pas la joie, mais la honte et la terreur de me revoir qui l'ont causé! Cette lettre qui m'accuse, elle n'existe peut-être pas ! Ce n'est peut-être qu'un prétexte inventé pour excuser sa perfidie! Ah ! comment pénétrer au fond de ce mystère? Elle a eu un an pour me tromper, pour m'entourer de pièges et de mensonges, et moi je n'ai qu'une heure, qu'un moment pour nie défendre contre la trahison et contre mes ennemis. Mais s'il est vrai qu'elle m'a trompé, s'il est vrai que ce cœur que j'ai connu si pur est devenu infâme, le ciel, du moins, m'a laissé un ami. Tu connais celui pour qui elle a oublié ses serments. Le nom de cet homme?

— iVe cherche pas à le savoir.

— Son nom!

— Tu te perdrais!

— Quem'importe la vie maintenant? Son nom?

— Prends garde, son amour pour EiTTilie est aussi grand que le lien !

— Et elle l'aime, n'est-ce pas?

— Je te répète qu'il l'aiuie.

— Il est ici?

— Oui.

— Et tu le connais?

— Oui.

— Il faut peu de temps pour insulter un hoiume, pour engager une lutte à mort. Conduis-moi vers lui.

— Vernon!...

— Je veux le voir.

— Vernon, c'est un dernier conseil que je te donne... 11 a juré qu'elle serait à lui ! Je te le dis encore, je le connais... Fortune, amis, parents, il sacrifierait tout! Ne risque pas ta vie contre un furieux qui n'aurait plus rien à perdre s'il perdait Emilie.

— Bien! c'est ainsi que je le veux, furieux, désespéréjcomme moi, en tout semblable à moi ! Viens, partons !

— JVon. C'est moi, moi ton ancien ami, qui te conjure à genoux, s'il le faut. Pie me laisse pas le remords d'avoir pu sauver ta tête et de l'avoir livré à tes bourreaux ! Von ! je te protégerai malgré toi, je t'arracherai d'ici. Que peux-tu espérer encore, puisqu'elle t'a trompé?

— Ve dis plus cela, Paul, ne le dis plus, ou c'est toi que j'accuserais de mensonge! Tiens! regarde!... vois-tu cette lumière à sa fenêtre?

— Eh bien?

— Eh bien! c'est le signal convenu entre

nous. Elle ra venir. On avait forcé sa volonté, mais elle m'a revu, et elle .ne suit, moi, proscrit, moi qu'elle aime toujours! Et j'ai pu la croire coupable! Oh! pardon! pardon, Emilie.

— Malédiction sur moi! murmura Rémond.

Tout est perdu !

11 resta atterré et sans mouvement, tandis que Vernon, tremblant de joie, attachait un regard ardent sur la fenêtre où brillait la lampe allumée par Marthe.

— Dieu soit loué ! dit Bernard sortant de derrière le pavillon. Dieu soit loué! j'arrive à temps ! M. Vernon, fuvez !

— Quel est cet homme? demanda Yernon.

Rémond, ignorant encore quel secours inattendu lui arrivait, était hors d'état de proférer une parole.

— ÎS'e craignez rien, répondit Bernard, je suis au service de monsieur, et je lui suis tout dévoué. Instruit de votre retour, il m'avait chargé de faire sentinelle. On vous cherche, monsieur; un officier et quelques soldats, suivis par des agents de i)olice, viennent d'entrer chez madame Dercy. Ils font une perquisition dans la maison. Vous pouvez encore vous sauver par cette porte du parc.

Rémond, rendu à lui-même et averti par un mouvement secret de Bernard, lui dit :

— Retourne auprès de mademoiselle Richomme, dis-lui qu'elle ne se trouble pas, que Yernon est en sûreté.

— Partir sans elle! s'écria le proscrit.

— Il le faut, dit lléinoud. Veux-tu le laisser arrêter pour qu'elle meure de douleur? Sauvetoi pour elle, du moins, puisque tu es sûr maintemant qu'elle t'aime.

— Mais je la laisse à ce rival qui me l'a déjà disputée!

— La défendras-tu contre lui sur l'échafaud, insensé? Ecoute : en sortant d'ici, où devais-tu te réfug-ier avec elle?

— Dans la cabane d'un pêcheur, sur la côte, d'un homme nommé Simondel.

■ — Retiens ce nom, Bernard; et toi, regagne cet asile; demain, dans quelques jours, lorsque les perquisitions auront cessé, et je les dirigerai moi-même avec Bernard, j'instruirai Emilie de ta retraite; je la conduirai en secret vers toi. Viens! viens!

Vernon voulut opposer encore quelque résistance, mais il finit par céder et se laissa entraîner.

— Et moi, dit Bernard, je retourne là-bas pour les dépister et vous faire gagner quelques minutes. C'est-à-dire, ajouta-t-il tout bas en s'éloignant que je vais les chercher. Ils peuvent arriver à présent, et nous avons besoin de témoins pour ce qui reste à faire.

Il sortit du parc par le chemin qu'il avait pris avec Rémond pour y entrer.

Personne n'avait paru dans le jardin. Marthe était redescendue, apportant à Emilie un chapeau, un voile et un manteau, dans lequel elle la força de s'envelopper.

— Il faut que tu me fasses une promesse, Lilie, lui dit-elle.

— ' Que veux-tu, ma bonne Marthe?

— Quand tu seras mariée , tu m'écriras, n'est-ce pas?

— Sans doute. As-tu pu croire que je t'oublierais?

— Non, mais tu m'écriras pour me dire d'aller te rejoindre. En quelque lieu que tu sois je trouverai bien le moyen de parvenir jusqu'à toi. Tu obtiendras de ton mari qu'il me nourrisse à son tour. Dans quelques années je ne serai plus bonne à grand'chose, c'est vrai, mais je t'aimerai toujours autant... Je ne te quitterais pas si je ne croyais pas te revoir, mon enfant. Tu diras à M. Vernon que tu ne peux pas te passer de moi. Il sait bien que je t'ai été dévouée, mais plus tard il pourrait ne pas s'en souvenir. Tu lui a])prendras que tu t'es mise à genoux devant ta vieille bonne comme devant ta mère, et que je t'ai donné ma bénédiction. C'est bien ce que tu as fait là ; et cela vaut pour moi une fortune. Maintenant je ne veux plus servir les autres ; c'est ma fille qui doit me fermer les yeux.

— Sois tranquille, Marthe, dit Emilie. J'écrirai d'abord à ma tante pour la remercier de ses bontés, pour la prier de ne pas m'accuser d'ingratitude et de me pardonner, puis à toi en secret, et nous serons bientôt réunies, je l'espère. L'heure se passe, Marthe, il faut nous séparer.

8rt LA ROUE

Elles se tinrent embrassées quelque temps en pleurant.

Marthe rentra. Dès que la lumière parut à la fenêtre de sa chanibi-e, Emilie, après avoir jeté un dernier regard sur cette maison où des sentiments si divers de bonheur et de crainte l'avaient agitée, après avoir dit adieu à cet asile qu'elle quittait pour un avenir si incertain , Emilie se dirigea vers le rond-point du parc. En toute autre circonstance, elle ne se serait pas engagée sans terreur dans cette longue et obscure allée : le bruit seul de ses pas l'eût effrayée. Mais il lui fallait accepter toutes les chances d'une résolution extrême, et cette course rapide au milieu de la nuit n'était sans doute que le premier et le moindre des dangers auxquels elle s'exposait. Elle continua sa marche, s'arrétant de temps à autre, et prêtant l'oreille pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Moins craintive à mesure qu'elle approchait de l'endroit où Vernon l'attendait, elle arriva enfin près du pavillon.

Tout était sombre et calme autour d'elle. Ce silence profond l'étonna d'abord. 3Iais peut-être Vernon n'avait-il pas reconnu sou pas; peutêtre se taisait-il pnr prudence.

— Charles! dit-elle à voix basse : Charles!

Le vent gémit sourdement dans les arbres, comme un accent plaintif réj)ondant à une parole d'espérance. Elle appela de nouveau et n'entendit que le même murmure. Cependant, c'était bien là le lieu du rendex-vous ! Pourquoi y

DE FORTUxNE. 87

était-elle seule? Elle apercevait au loin la lumière qui avait annoncé son arrivée, et Yernon, que ce signal avait dû combler de joie,Vernon était absent! Fallait-il l'accuser, ou plutôt trembler déjà pour lui? Que s'était-il passé pendant celte heure qui pour elle s'était écoulée si vite? Elle voulait retourner sur ses pas, mais l'effroi la retenait à la même place et lui donnait une sorte de vertige; il lui semblait que celte clarté immobile qu elle contemplait toujours était un œil ouvert et llaraboyant qui trahissait sa fuite. Puis, des bruits confus arrivaient jusqu'à elle, et des lueurs incertaines qui s'éteignaient pour reparaître bientôt perçaient çà et là l'obscurité du bois. Ces bruits étranges devenaient d'instant en instant plus distincts : c'étaient des voix qui s'appelaient et qui se rapprochaient sans cesse ; ces lueurs mystérieuses étaient des flambeaux et des torches portés par des hommes qui s'avançaient dans toutes les directions.

— Je suis perdue ! s'écria-t-elle.

Elle s'élança vers le pavillon. A peine y étaitelle entrée qu'une vingtaine de soldats, accompagnés de quelques agents de police et de gens du peuple, débouchèrent dans le rond-point, les uns par l'allée, les autres par le bois. Bernard était dans un des groupes qui se formèrent aussitôt et parlait bas à un homme.

— Nous n'avons rien vu, mon officier, dit un caporal à celui qui commandait le détachement.

— IVi nous.

— Ni nous.

— jVi nous.

— Je crains bien qu'on ne nous ait prévenus trop tard, reprit l'officier. ?i'ous sommes arrives ici précipitamment, en désordre et par le même côté. IVous ne recevrons probablement pas de compliments de notre expédition.

Emilie respira. Quoi qu'on n'eût prononcé aucun nom, elle ne pouvait se tromper sur celui qui était l'objet de ces recherches. Si elle eut conservé un doute, il n'aurait pas été de longue durée. L'olficier prit un papier des mains d'un agent de police et à la clarté d'une torche il lut le signalement de Charles Yernon, ex-officier de la garde impériale et condamné à mort par contumace ])Our crime de conspiration.

— Mon officier, dit le ca|)oral en indiquant la partie de l'allée opposée à celle qui conduisait à la maison, le parc a une sortie de ce côté. Ne pensez-vous pas qu'il faudrait la faire garder par quelques hommes pendant qu'on ferait une nouvelle battue dans le bois?

L'avis allait être adopté. Bernard alors ])0uss» le coude de Ihomme auquel il avait parlé. Celuici se dirigea vers le pavillon, et surmontant aisément la faible résistance qu'opposait Emilie, il ouvrit la porte.

— Lue femme! s'écria-t-il; et la prenant par le bras, il voulut soulever son voile. Elle le repoussa .

— Pas de violence! dit l'officier en s'avançant vers elle. Madame nous apprendra de bonne

grâce qui elle est et ce qu'elle fait ici à celte heure.

Emilie garda le silence. Tous se pressaient autour d'elle.

— Ma foi! dit le même homme, m'est avis que ça n'est pas difficile à deviner. Ça ne peut être qu'un rendez-vous d'amour,

— Un rendez-vous d'amour l s'écria Bernard en s'approcliani; sans le respect que j'ai pour monsieur le lieutenant, je t'apprendrais, mal élevé, à faire des suppositions impertinentes : Est-ce que tu ne reconnais pas la nièce de madame Dercy, mademoiselle Emilie?

— Excusez, mam'selle, reprit le rustre avec cet air de bonliomie sournoise particulière aux gens de son espèce quand ils font une malice. Excusez... du moment que c'est vous, il n'y a plus rien à dire, et je suis fâché de vous avoir trouvée dans votre cachette.

— Mademoiselle, dit lofficier, la résistance serait inuiile, veuillez lever votre voile et me répondre. Dans tout autre moment, je n'aurais pas le droit de vous interroger : aujourd'hui, il faut que je sache quel motif a pu déterminer votre présence en ce lieu.

— 11 me semble, monsieur, qu'étant ici chez ma tante, je n'ai aucun compte à rendre de ma conduite.

— Prenez garde, mademoiselle. Mais si vous refusez de parler, voici quelqu'un qui peut-être pourra nous instruire.

— Qu'est-ce donc? et que se passe-t -il? demanda

LA HOIK. 7

madame Dercy que le bruit et les lumières avaient réveillée, et qui arrivait accompagnée par Marthe plus effrayée qu'elle encore. Que voulez-vous, messieurs? Yous ici, mademoiselle!

— Que faire et que dire? murmura Emilie. Marthe s'approcha d'elle et la soutint,

— Madame, reprit Tollicier, un homme que vous avez connu autrefois, M. Charles \ernon, s'est, dit-on, introduit chez vous à votre insu... C'est lui que nous cherchons, et nous avons trouvé ici mademoisL41e votre nièce qui refuse de nous a}»prendre la cause de sa présence.

Eu ce moment, deux hommes qui s'étaient détachés de la troupe arrivèrent. L'un d'eux dit :

— Mon commandant, envoyez dans cette direction. La porte du parc est ouverte : c'est par là, sans doute, qu'il s'est enfui en vous entendant venir.

— Allons ! messieurs, allons!

M. Rémond, se montrant alors les arrêta :

— Ce n'est point de ce côté qu'il faut marcher. L'homme qui a ouvert la porte du parc, c'est moi, messieurs; celui qui était ici avec made moiselle, c'est moi.

— Vous!

— Moi, qui de son libre consentement et de celui de sa tante, dois l'épouser dans quelques jours. Madame, conlinua-t-il en s'adressanf à madame Dercy, ne m'avez-vous pas laissé, il y a quelques heures, avec votre nièce ?

— C'est vrai, monsieur.

— Je ne demande à aucun de tous, ajouta Rémond d'une vois, fei'me, le silence sur celte rencontre et ce téte-à-léte; niademoisello Piichomme ne doit rougir devant personne, puisque celui qui l'épouse n'a point de reproche à lui faire.

• — Généreux ami ! dit tout bas madame Dercy en lui serrant la main.

Emile l'interrogea d'un regard tremblant.

— Avez-vous visité, messieurs, demanda Rémond, les bâtiments de l'ancienne ferme?

— ÎVon.

— Bernard va vous y conduire. Il est facile de s'y cacher, et, s'il est vrai que ce Yernon soit revenu, vous le trouverez là proljablemenl.

Pendant qu'ils s'appiétaient à suivre ce conseil, Emilie lui dit :

• — Vous l'avez vu?

— Oui.

— Qu'avez-vous fait, monsieur?

— Je vous avais promis de sauver sa télé. Il a vingt minutes d'avance sur eux, et je leur fais perdre encore un quart d'heure. Pietirezvous , rentrez avec 31arlhe. J'irai bientôt vous porter des nouvelles. Puis il ajouta à part lui : Vernon! Yernon 1 viens me la re[irendre, maintenant!

Le proscrit avait pu gagner le rivage; mais les deux hommes qui s'étaient compromis pour lui, effrayés des recherches dont il était lobjeJ» et sachant que s'ils étaient arrêtés, ils n'avaient

aucune grâce à attendre, voulurent d'abord le forcer à s'embarquer, exigeant qu il les emmenât avec lui. Il résista à leurs instances. Cependant, vers le milieu de la nuit le danger devint plus pressant. Des soldats en grand nombre s'étaient répandus dans la campagne. D'un instant à l'autre, ils pouvaient pénétrer dans sa retraite. Ses deux compagnons l'entraînèrent, et le petit bâtiment qui les attendait mit à la voile. Un gros temps les éloigna de la côte et les poussa vers les rivages de la Provence : de là , ils purent gagner l'Italie, où ils se séparèrent. Vernon, désespéré, presque sans ressources, tente souvent de risquer de nouveau sa vie pour revoir Emilie, se réfugia en Suisse. De Genève, il écrivit à son oncle. Ce fut dans cette ville qu'il apprit que moins de trois semaines après cette nuit fatale , mademoiselle llichomme avait épousé Paul Rémond. A cette nouvelle, qui pour lui était la preuve certaine d'une odieuse Irabison , d'une infâme complicité entre sa maîtresse et son ancien ami, Vernon, déjà épuisé par tant de malheurs, faillit perdre la raison. Quelque temps on put croire qu'il succomberait à un morne chagrin qui le dévorait lentement et dont il s'obstinait à ne pas dire la cause. Ceux qui ignoraient l'histoire de sa vie le plaignaient connue un honmie atteint d'une folie incurable. Cependant, peu à peu la force de sa constitution et sa vigueur morale triomphèrent de cette grande et légitime douleur. 11 eut honte en quelipie sorte des larmes ([u'il

avait versées, et il se renferma sinon dans l'oubli, du moins dans un mépris su])erbe et silencieux. Sa condamnation avait été prononcée sans preuves positives. En 1823, lorsqu'il ne restait plus aucune trace des agitations politiques qui avaient troublé le midi de la France, des amis obtinrent par leurs démarches actives auprès de quelques personnages influents , la révision de son jugement : il put rentrer en France à la condition d'y vivre obscur et ignoré. Il choisit sa retraite au milieu des montagnes du Beaujolais. Libre d'aller eniùn demander compte à Rémond de sa perfidie , il dédaigna dereparaitre devant lui. Mais dans cette longue lutte avec lui-même, dans cette solitaire et muettecontemplation de sa défaite et du triomphe d'un rival, la générosité de son âme s'altéra : son orgueil lepoussait comme un «nouvel affront l'idée d'une vengeance incomplète. 11 lui en fallait une proportionnée au crime. La vue de Frédéric, que le hasard lui avait offert et qu'il avait reconnu à sa ressemblance frappante avec son père, avait tout d'un coup éveillé dans son cœur la haine qui y sommeillait. Il l'avait provoqué et il l'aurait tué en duel sans remords. Couvert du sang du fils et déjà vengé à demi, alors il aurait consenti à se trouver en face de Rémond ; mais le ciel lui réservait une plus grande joie : c'était Rémond lui-même qui tombait en son pouvoir. La fortune , si longtemps contraire, avait enfin changé. Lui, le proscrit, lui l'amaul oublié, il devenait maître

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