‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 14 sur 16 · LA ROUE DE FORTUNE · texte numérisé non relu

LA ROUE DE FORTUNE

de la destinée de cet homme et de cette femme qui l'avaieiU tant fait souffrir.

C'était dans la crainte, mal fondée du reste, que son nom n'eût été prononcé devant Frédéric et qu'il ne lui inspirât de la défiance, que Vernon, voulant attirer le jeune homme chez lui avait pris le nom de d'Argèle. L'étonnement du jeune Réniond fut extrême lorsque le lendemain il ne trouva à la place de son adversaire «ju'un hillet laissé à son adresse et ainsi conçu:

« Je quitte cette maison pour n'y ])lus reve- » nir, peut-être; mais ne vous hâtez pas do » m'accuser de lâcheté, 11 est dans notre des- » tinée de nous retrouver bientôt, et quand o nous nous revenons, je jure que je vous » rendrai la satisfaction que je vous ai pro- » mise; vous saurez alors pourquoi je vous ai » insulté, pourquoi j'ai voulu vous cacher mon » nom. Oubliez d'Argèle, et souvenez-vous de

B Verko:x. »

Cette lettre était pour Frédéric une nouvelle énigme. Joséphine, qu'il interrogea, n'était pas même instruite du départ de son maître. Le jeune homme se rendit à Roanne , où il resta peu de lcnq)s, y ayant reçu des nouvelles qui , quoique vagues et incertaines encore, lui inspirèrent quehjues inquiétudes sur son père; il prit en toute hâte la route de Marseille. C'était aussi vers Marseille que Charles Yernon s'était dirigé lorsqu'il avait quitté précipitamment sa maison de Thisv.

HUIT AXS APRES.

Patal Rémond était assis devant une table chargée de papiers en désordre et placée à côté d'un secrétaire dont les tiroirs avaient été ouverts et vidés. La chambre où il avait passé la nuit à travailler, était au premier étage d'une maison située à quelque distance du port de Marseille, et bâtie sur une hauteur qui dominait la mer, Rémond ne l'habitait que pendant la belle saison. L'hiver elle était laissée à la garde de Bernard. Son peu d'éloignement delà ■ville, sa position pittoresque, la vue magnifique qui s'étendait de tous côtés, en faisaient un séjour en même temps commode et agréable; des i'ctes brillantes v avaient réuni ])lusieurs fois l'élite delà société de Marseille. !Mais depuis un nn environ, cette maison était devenue, sinon déserte, du moins triste et silencieuse. Elle conservait encore les traces d'une opulence trop récente pour avoir disparu : mais cette opulence était flétrie et fanée. L'ensemble subsistait encore, les détails commençaient à périr.

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C'était ce milieu incertain, cet état de lutte entre la richesse qui s'efface et la misère sourde et envahissante. Des ruines, qu'on ne songeait plus à répaier, se faisaient chaque jour parmi ces collections d'objets frivoles et élégants. La poussière rongeait les tentures de soie, les meubles en tapisserie, tous ces débris d'un luxe dont la source était tarie. Comme sur le visage d'une coquette vieillie où d'une nuit à l'autre se creuse sous le fard une ride nouvelle, des lélarde couraient entre les ciselures des boiseries, entre les moulures des plafonds ; en un mot, la vie était absente, et il semblait qu'une impression de froid humide tombait des murailles, îlemond n'avait pas remarqué que le jour était levé depuis longtemps. En face de lui achevaient de se consumer deux bougies tachées d'empreintes de cire à cacheter. U ne s'était pas même aperçu que Bernard venait d'entrer. Celui-ci s'ari éta à quelques pas de son maitre et toussa à plusieurs reprises pour annoncer sa présence. Enfin, Piémond tourna la tète.

— Ah! c'est loi, Bernard? Comment, il est déjà grand jour? Je me croyais seul. Est-ce que lu m'as entendu parler?

— IVon, monsieur. Je vousai vu triste et sombre comme à votre ordinaire, et je n'ai pas besoin que vous parliez devant moi pour savoir ce que vous pensez. Tenez, monsieur, si j'ai un reproche à me faire, c'est d'avoir contribué, il y a huit ans, à votre mariage.

— Pourquoi?

— Il n'est pas difficile de deviner que vous n'êtes pas heureux avec madame.

— Tais-toi, Bernard. Et quelque chose qui arrive, garde-toi de ces suppositions injurieuses pour ma femme. Cette tristesse que tu as remarquée a une autre cause qu'on connaitra bientôt. As-tu été hier au soir à la ville?

— Oui, monsieur.

— Etait-il ariivé des lettres pour moi? des lettres de Toulon?

— Ni de Toulon ni d'ailleurs.

— Cruelle incertitude! murmura Rémond.

Prends celles-ci et porte -les sur le champ. Informe toi, avant de partir, si madame peut me recevoir ou si elle veut venir me trouver ici. Je pense qu'elle est levée.

'■ — Oui... oui. 11 y a une heure déjà que quelqu'un est venu la demander, un monsieur que je n'ai jamais vu chez vous, 31. Gerbier. Le connaissez-vous?

— Du tout.

— Je lui ai dit qu'on ne se présentait pas à une pareille heure, 11 m'a répondu : Dites mon nom, madame me recevra. Et, en effet, j'ai reçu ordre de l'introduire. Est-ce que cela ne vous semble pas singulier?

— Madame llémond est libre de ses actions, comme moi des miennes. C'est assez, Bernard, et que ce soit la dernière fois que tu te permettes, devant moi du moins, d'interpréter à mal sa conduite. Fais ce que je t'ai dit. Ces courses terminées, tu iras de nouveau chez moi. Cette

lettre de Toulon que j'attends arrivera peutêtre par le courrier de ce matin.

Bernard s'inclina et sortit.

— Tout ça finira mal, dit-il, j'en suis sûr. II y a quelque malheur sous jeu. Si la vieille Marthe vivait encore, elle prétendrait que c'est une punition du bon Dieu, parce que monsieur s'y est pris adroitement pour épouser sa fille, comme elle appelait madame. Elle se doutait do l'affaire, la vieille rusée, et elle m'aurait fait pendre par instinct, sans autre forme de procès. Pour moi, je ne vais pas chercher midi à quatorze heures, et je dis que le ménage n'est pas heureux, parce qu'il y a de la jalousie d'un côté et peut-être de l'indifférence de l'autre.

Dès que Rémond fut seul, il reprit l'attitude méditative qu'il avait avant l'arrivée de son ancien confident.

— Quel est cet homme? et quel secret peuvent-ils avoir ensemble?

Puis, après un instant de silence :

- — De quels soupçons vais-je m'cmbarrasser l'esprit? Irais-je offenser Emilie quand, aujourd'hui même, dans un moment, il faut que je me résigne à lui faire un aveu que rien ne peut plus retarder? D'ailleurs, qu'ai-je à craindre, ou plutôt quel oubli de ses devoirs pourrais-je lui reprocher? Tout ce qui m'appartient, je le possède. Ce que je voudrais en vain poursuivre et atteindre , c'est nu fantôme, une ombre qui m'échappera toujours. L'ennemi que je redoute n'a pas de corps que je puisse saisir, et

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c'est là ma peine, peut-être mon châtiment, de douter sans cesse et de supposer partout la dissimulation et le mensonge.

Rémond retomba dans une sombre rêverie. Il en fut tiré par une voix douce qui lui dit :

— Vous m'avez fait demander, mon ami?

C'était Emilie , que Bernard avait prévenue.

— J'ai à vous parler, madame, répondit-il : asseyez-vous près de moi, notre conversation sera longue. Qu'avez-vous là? ajoutât il en voyant une petite cassette qu'elle tenait à la main.

— Vous le saurez bientôt. Vous avez travaillé toute la nuit?

— Qui vous l'a dit ?

Elle sourit tristement en montrant du doigt les deuv bougies presque entièrement brûlées.

— A défaut de ces deux témoins, je l'aurais deviné à la pâleur de votre visage, à vos traits fatigués. Qu'avez -TOUS à me dire, mon ami? Je vous écoute.

Elle s'assit près de lui et garda la cassette sur ses genoux. Rémond se reetieillit comme un homme qui a une confidence importante à faire.

— Il y a bientôt huit ans que nous sommes mariés, dit-il d'une voix lente et grave : tout ce qu'un homme peut ressentir d'amour pour une femme, je l'ai ressenti pour vous , Emilie. De-

puis huit années, j'ai pu apprécier votre cœur, la noblesse de vos sentiments; je sais mieux pourquoi je vous aime, mais je ne vous aime pas plus que je n'ai fait le prenuer jour. Toute antre affection s'effaça devant cet amour qui devait remplir mon existence. Si mon fils eut été pour vous un sujet d'inquiétude et de jalousie, je lui aurais défendu de jamais reparaître devant moi, et, s'il faut tout vous dire, j'aurais peut-être désiré qu'au lieu de l'accueillir avec bienveillance vous eussiez cherché à l'éloigner. Oui, j'aurais, je crois, excusé jusqu'à votre haine, je vous aurais remerciée de ne pas souffrir de partage et- de réclamer pour vous seule ce cœur que vous remplissiez tout entier ! Mais, ajouta t-il en attachant sur elle un regard pénétrant et avec l'accent d'un homme qui parle à ccrté de sa pensée véritable, mais heureusement pour vous, Emilie, vous ignorez ces passions violentes, insensées peut-être, qui n'ont pas de limites, et vous avez vu sans jalousie ce fils qui vous rappelait nne autre femme, et vous ne m'avez jamais demandé si je gardais le souvenir de sa mère!

— Vous m'avez dit que vous ne l'aviez pas aimée, j'ai dû vous croire.

— En effet, reprit il, la confiance est la vertu des âmes pures, et le doute est un outrage fait à ceux qu'on aime. Lorsque je vous ai épousée, j'ai compris toute l'étendue de l'engagement que je prenais. Ce n'était pas assez de vous aimer, il fallait que cet amour vous rendit heureuse.

— ■ M'avex-vous entendue i«e plaindre, mon ami?

— • Ecoutez-moi sans m'interrompre. Je me chargeais seul de votre avenir, je vous enlevais à l'ainitié de votre tante; quelques désirs que vous eussiez formés, quelques rêves dont voire jeunesse se fût bercée, c'était à moi de les réaliser. Il y a huit ans, j'étais riche ; je vous ai entourée de distractions, de fêtes, de plaisirs. Aujourd'hui, c'est une vie bien différente que je vous offre. J'ai soutenu pendant longtemps, une lutte désespérée, mais le moment est venu de céder au sort qui m'accable et de vous dire la vérité. Aujourd'hui je ne possède plus rien, je suis ruiné!

— Je le savais, répondit Emilie d'une voix calme.

— Vous le saviez! s'écria Rémond : qui donc TOUS a instruite?

— Vous-même sans le vouloir. 'N'étiez-vous pas, depuis un an surtout, plus inquiet, plus préoccupé? ]\'ai-je pas vu vos amis s'éloigner peu à peu, nos dépenses diminuer? Je ne vous ai pas interrogé, je pensais que vous me cachiez vos chagrins dans l'espoir que ces pertes n'étaient que passagères et qu'elles pourraient être réparées. Puisque vous ne m'avez fait aucune confidence, je ne Aoulais pas ajouter à vos tourments, en devenant importune peutêtre : j'ai mieux aimé paraître ignorante et tranquille. ••

Kémond voulut parler.

— Ecoutez-moi à votre tour, continua-t-elle en lui abandonnant une de ses mains qu'il pressait dans les siennes : on perd souvent son repos à se créer des cliiraères, à supposer des sentiments qui n'existent pas; mais soyez sur qu'il n'y a pas de secret si jirofondément enseveli dans le cœur qu'il y puisse rester éternellement caché, et que le visage, la voix, le regard ne finissent par trahir. J'espère que vous me comprenez.

— Oui, dit Bémond.

— Mille révélations involontaires m'ont appris le vôtre. J'attendais l'aveu que vous venez de me faire et j'y étais préparée. Hier, j'ai rassemblé tous les bijoux que je tenais de vous ; ce matin un joaillier de la ville, M. Gerbier m'en a apporté la valeur en or, que j'ai renfermée dans cette cassette. Prenez, mon ami, ceci vous appartient. Ce n'est pas asseï, sans doute, pour vous relever de votre ruine, mais enfin ces quinze mille francs seront peut-être un moyen de tenter de nouveau la fortune. Prenez ; je n'ai qu'un reproche à vous faire, c'est celui de n'avoir pas eu de confiance en votre femme.

-: — Vous êtes un ange, Emilie, et je n'étais pas digne de vous!

Il resta quelques instants la figure cachée dans ses mains, puis, relevant la tête :

— Vous m'aimez donc! Voilà la première fois depuis huit ans que j'ose croire à ce bonheur, que j'ose vous adresser cette question que je

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me suis faite si souvent à moi-raèrae ! H y avait entre nous deux une iuKige toujours présente, un souvenir qui me tuait. Je vous voyais triste et je nie disais : Elle regrette celui qu'elle a aimé! Et quand j'apprends enfin que ton cœur est à moi, je t'otlre en retour Ja misère! Tu es jeune, belle encore, et moi, déjà vieux par l'âge, vieux par les chagrins, je n'ai conservé de la jeunesse que la passion ardente. Es-tu sincère, Emilie? As-tu seulement jiilié d'un malheureux que le doute dévore? As-tu oublié?

— Rémond, dit elle, ne parlons jamais du passé : qu'il suit pour vous et pour moi comme s'il n'avait pas existé. Songeons à l'avenir. Comment en êîes-vous venu à ce j)oint? Quelles ressources vous resle-t-il? i\e me cachez lien.

— jVon, rien. Cette fortune que j'ai vue disparaître, je la devais à moi seul. Les premières pertes que j'ai faites remontent au teni|)s où je suis resté près de vous à ilontpellier. Dieu me garde de vous faire un reproche ! mais de cette époque, une sorte de fatalité s'attacha à moi. Jusque là, tout m'avait réussi; depuis, tout ce que j'ai touché s'est flétri et séché sous ma main. L'idée qui autrefois se changeait en or, est devenue stérile. J'ai semé des germes qui promettaient d'être féconds, et je n'ai recueilli que des cendres. Vous ne savez pas, Emilie, ce que j'ai dépensé d'énergie dans ces luttes sans cesse renaissantes contre les hommes et le sort. J'ai vu tomber une à une mes espérances, et je restais toujours calme en apparence! Je savais

qu'un abîme était ouvert devant moi; je sentais que chaque jour une force invincible m'y poussait, et par des efforts inouïs, je m'attachais à tous les appuis qui pouvaient retarder ma chute. Combien de fois, la tête en feu, l'esprit obsédé par des chimères, le cœur rongé par la jalousie, j'ai souri au milieu des fêtes dont je vous entourais, et caché sous un -luxe nouveau une ruine nouvelle! Mais il fallait, je le croyais du moins, il fallait vous distraire de vos pensées, ne pas vous laisser un désir à former, ne pas vous donner le temps de vous souvenir et de regretter! Alors, réunissant les débris de mes projets, je reprenais mon pénible travail, non pas avec l'espoir qui soutient les autres hommes . et qui rend toute tâche légère, mais avec la conscience d'un désastre inévitable, et comme un maudit qui accomplit son supplice. Plus le mal était profond, plus cet horrible courage s'exaltait. J'épuisais tous les calculs, je combinais froidement toutes les chances ; il y en avait mille en ma faveur, une seule contre moi ! C'était celle là qui trompait toutes les prévisions, celle-là que ramenaient impitoyablement un malheur obstiné, un événement en dehors de la puissance humaine, un de ces hasards que l'enferme l'avenir, un coup de vent qui mugissait à mille lieues de distance, un ouragan qui soulevait la mer. Il y a un an, après avoir par Tin dernier sacrifice apaisé des créanciers qui déjà menaçaient ma liberté, j'ai emprunté sur cette maison, sur celle que je jjossède à Mar-

seille, et j'ai joué ma dernière partie. J'ai chargé un vaisseau d'une riche cargaison. Il a atteint heureusement le lieu de sa destination, toutes les marchandises ont été vendues. Le vaisseau qui me rapportait une fortune faisait voile pour la France, j'avais vaincu les hommes, mais non la destinée! Une tempête est venue et l'Océan a tout englouti ! Il ne me reste rien que quelques louis épars dans ces tiroirs! rien de plus, })as même ma liberté; elle appartient de nouveau à mes créanciers que j'ai rassemblés et qui vont se rendre ici. Je croyais que vous ne m'aimiez pas, Emilie, et je n'avais pas l'intention d'implorer leur pitié. Forcé de me séparer de vous et de céder au sort qui m'accable, je me serais donné la raort...

— Vous vouliez mourir! s'écria-t-elle.

— Oui, mais maintenant je voudrais vivre puisque tu m'aimes.

— Rémond, promettez-moi de ne pas attenter à vos jours. Il ne m'appartient pas de vous donner des leçons de courage ; je ne puis que me taire et vous admirer. Quand il serait vrai que j'eusse souffert aussi, que seraient mes souflFrances à côté des vôtres? J'en aurais honte aujourd'hui. Vous avez pu douter de moi quand j'étais riche et heureuse par vous; vous n'eu douterez plus maintenant que la misère va m'éprouver à mon tour. Vous avez luttéseul, vous lutterez encore appuyé sur moi. Voyons, mon ami, pour quelles sommes menace-t-on votre liberté? Quelles sont les per-

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sonnes que VOUS attendez aujourd'hui? IVommez- ]es-moi; je les recevrai, je les sup[)lierai, je me jetterai à leurs pieds; les prières et les larmes d'une femme les toucheront peut-être. Craignezvous que je m'humilie devant des cœurs sans ])itié? Eh! mon Dieu ! que m'importe une fausse fierté? IVous n'en sommes plus là, mon ami : il faut vous sauver. Je les implorerai, je les verrai tous.

Rémond fit tin mouvement.

— IVon pas tous! s'écria-t-il d'une voix tremblante.

— Qu'avez-vous donc ? demanda Emilie, surprime de cette exclamation et du trouble subit de Rémond; pourquoi ces paroles vous ont-elles fait pâlir?

Sans répondre à cette question, Rémond reprit :

• — Si ma dernière spéculation avait réussi, j'aurais été en mesure de payer tout ce que je dois; j'avais reculé les échéances et je m'étais engajjé de manière à ne plus obtenir de délai. Si ce malin même je ne paye pas vingt-cinq mille francs, la prison se fermera sur moi pour ne plus se rouvrir d'ici à de longues années, car dans deux jours je devrai encore dix mille francs; six jours après huit luille; le trente, douze mille; et pour faire face à ces engagements, je n'ai d'autres ressources que le don que vous me faites.

— Mais, dit Emilie, ne vous êtes vous adressé à aucun de vos amis?

— Mes amis! J'ai trouvé des prêteurs, tant qu'ils ont pensé que je pourrais rendre. ÎVe me parlez pas des amis : l'amitié n'est qu'un mol; je n'y crois pas, je ne peu\ pas y croire. Non, non, je n'irais pas me mettre à la merci d'un ami qui me repousserait! J'aime mieux accepter résolument ma situation et me livrer à ceux qui, ne m'ayant rien promis, peuvent tout me refuser.

— Et votre fils, Rémond, rougiriez, -vous de lui demander des secours?

— Frédéric ignore ma position.

— Vous la lui avez cachée?

— Oui. C'est un cœur honnête et sincère qui .se sacrifierait pour moi, j'en suis sur. Mais il ne possède rien que quelques iaibles économies, peut-être; de quel droit viendrais-je le déjiouiller ? Pourquoi troublerais-je sa vie? Je me rends justice, Emilie, je ne veux pas lui imposer les devoirs d'un fils quand je n'ai pas rempli ceux d'un père. Qu'il me j)laigne d'abord et m'oublie ensuite, c'est tout ce que je puis attendre de lui, tout ce que j'ai mérité. Je lui ai envoyé dernièrement mon consentement à son mariage, et je ne connais pas même la femme qu'il doit épouser, 11 me croit riche et je l'ai prévenu qu'il ne devait pas compter sur moi. Je n'ai eu qu'une atl'eclion profonde dans ma A ie, qu'un amour, celui que vous m'avez inspiré. Hors de cet amour, rien ne me touche, rien n'arrive à mon cœur. Tout ce qui n'est pas vous me laisse froid et indifférent, et quoique j'aie

commencé à souffrir du jour où je vous ai connue, il me semble que j'existe seulement depuis le jour que je vous aime.

— Eh bien! dit-elle, que ce soit moi, moi seule qui vous sauve! Cette somme est insuffisante, mais offrez-là toujours à vos créanciers. Peut-être trouverons-nous encore quelque ressource à laquelle je n'ai pas songé. Je n'entends rien aux affaires, je ne sais pas jusqu'à quel point l'argent peut rendre un homme impitoyable; mais enfin votre conduite passée doit être une garantie pour l'avenir. Vous n'avez rien gardé de votre fortune. Que devez-vous? Cinquante mille francs. Le travail et un peu de bonheur, et vous en aurez désormais, vous donneront bientôt les moyens de vous acquitter.

— Ne vous faites pas illusion, Emilie, reprit Rémond; vous ne connaissez pas encore l'étendue de ma ruine, et il faut que je vous dise tout. J'ai un autre créancier. Je dois à. une seule personne trois fois autant qu'à ceux dont je viens de vous parler. Si elle se présente, tout est fini : je suis perdu.

— Si elle se présente, dites-vous? Quel est donc cet homme que vous redoutez! il est absent? il ne reviendra pas peut-être.

— Dieu le veuille! s'écria Rémond, car Jors même qu'il me suffirait d'un root pour le désarmer, je ne prononcerais pas ce mot. Plutôt que de le dire, j'aimerais mieux vous perdre avec moi, vous dont je rachèterais une larme

au prix de mon sang et de ma vie! IVe croyez ])as que je m'emporte à tort, qu'une crainte mal fondée égare ma raison, ne m'accusez pas (le vous sacrifier à la violence de mes passions. Il manquait un dernier coup pour m'accabler : le ciel n'a pas permis que mon malheur fût incomplet. Il y a un an, il me fallait des capitaux considérables. Où les trouver? J'avais éprouvé déjà bien des refus. Enfin, un intermédiaire qui ignorait quel funeste présent il me faisait, mit à ma disposition cent cinquante mille francs. J'hésitai longtemps, mais la tentation était trop forte. Pour la première fois, j'oubliai la prudence, je ne vis que la fortune que je pouvais ressaisir. J'avais une année devant moi, et toutes les chances étaient favorables! Je vous ai dit que le vaisseau qui me rapportait des trésors avait péri : la mort a frappé l'homme qui m'avait prêté cet argent, et qui peut-être aujourd'hui aurait ])itié de moi, et cet homme en mourant a laissé sa fortune à un seul héritier. Celui qui est mort s'appelait George Durosay. Vous savez aussi bien que moi, n'est-ce pas, le nom de son neveu?

Elle baissa la tête, et tous deux restèrent sans parler. Au bout de quelques instants, Emilie leva sur son mari un regard calme, et d'une voix grave et posée, elle lui dit :

— Je vous remercie de ne m'avoir rien caché. Oui, nous sommes à plaindre, et s'il se présentait, je n'aurais plus ni conseils ni consolations à vous offrir. Mon devoir serait de me

taire et d'attendre. Biais il ne vient pas se placer entre nous, son nom ne sera pas même prononcé, nous devons nous l'épargner l'un à l'autre. Je ne descends pas dans mes souvenirs, mon ami : je ne pense qu'au présent et à l'avenir. Qu'est il devenu? Je l'ignore, et, sur mon honneur d'épouse, je vous jure que je n'ai jamais cherclié à le savoir.

— Ignorez-vous aussi que le jugement qui lo condamnait a été révoqué, et que depuis longtemps il a pu revenir en France?

— Je l'ignorais.

— J'ai écrit à Toulon au notaire chez lequel est déposé le testament de son oncle. Après des recherches sans résultat, le notaire a ohtenu quelques renseignements incertains. D'heure en heure, j'attends de lui une lettre qui m'apprendra si je puis espérer encore.

— Espérons, dit Emilie en se levant. Cet entretien est trop pénihle pour le prolonger. On parle dans le vestihule.

— Ce sont mes créanciers.

— Je vous laisse avec eux. Pas de fierté, Rémond, il faut nous soumettre. Rappelez-vons que c'est moi qui vous prie de sauver votre liberté. Adieu, mon ami, vous viendrez me rejoindre. Adieu, j'ai un pressentiment que le ciel est las de nous poursuivre.

Elle s'éloigna rapidement et sans se retourner vers lui. Ilémond la suivit des yeux; quand il fut seul :

— Le cœur d'une femme est un abîme sans

fond! Insensé celui qui aime! Tout à l'heure je croyais, et maintenant je doute !... Que faitelle?... Est-ce ma pensée qui l'occupe?... Pourquoi lui ai- je parié de cet homme?... Et cependant, continua-t-ilen voyant la cassette ouverte snr la tahle, si son dévouement n'était pas sincère, aurait-elle prévenu mes confidences?... Se serait-elle dépouillée volontairement pour moi?... Pas de fierté, m'a-t-elle dit : allons! encore cette tentative. Ah! je me sens brisé, et je souhaiterais presque sa présence, j)0ur retrouver mon énergie!

Fernard aunonça messieurs Privezac, Roïl, Maréchal, Thomassin et Morel.

— Asseyez-vous, messieurs, dit Rémond.

Ils prirent place tous les cinq, d'un air froid et compassé comme des gens qui s'attendent à une mauvaise nouvelle.

— Quelle que soit l'issue de cette conférence, messieurs, je désire que vous emportiez de moi une idée honorable et que vous rendiez justice à ma probité. Devant des magistrats je n'aurais rien à cacher; je pourrais aujourd'hui vous taire une partie de la vérité : je vous la dirai tout entière. Mon principal créancier n'est pas parmi vous.

— Comment, monsieur! s'écrièrent à la fois Privezac et Maréchal, pendant que les (rois autres échangeaient des regards inquiets.

— Pourquoi n'a-t-il pas été prévenu?

— Il est absent , messieurs, mais vous pouvez prendre une délibération sans lui. Ecoute»-

moi. Les sommes que je vous dois s'élèvent en tout à cinquante-cinq mille francs, et deux de vous sont porteurs de titres exéculoires. Je ne vous rappellerai pas mes malheurs; des opérations sagemenls conduites ont échoué par lo hasard; je suis coupable surtout de n'avoir pas réussi. Je ne me justifierai pas de quelques dépenses qui ont pu vous paraître exagérées. Si vous les condamnez, vous avez pour me faire sentir votre blâme un moyen plus éloquent que toutes les ])aroles. Epargnez-moi les reproches avant de décider de mon sort. Pour payer ces cinquante-cinq mille francs, j'en possède quinze mille.

Des exclamations de mécontentement et d'incrédulité se croisèrent en tous sens.

— Quinze mille que je dois à la générosité de madame Rémond. Elle a vendu ses diamants et m'a remis cet or que je vous offre.

— Combien devez-vous à celui qui n'est pas ici?

— Une somme triple.

— C'est une faillite complète.

— Vous ne donnez pas même sept et demi pour cent!

— Je donne ce que j'ai.

— Un bel à-compte, ma foi!

— Vous êtes ruiné tout à fait, sans espoic!

— Oui, si vous vous montrez impitoyables. Je n'ai pas cinquante ans, messieurs; je ne manque ni de courage ni d'intelligence, je l'ai prouvé : je demande dix ans pour m'acquitter.

Je n'avais rien quand j'ai commencé ma fortune; il n'est pas plus dillicile de la refaire que de l'entreprendre une première fois. Vous connaissez mon zèle, mon activité : si vous le voulez, messieurs, je recommence ma carrière, je reviens à mon point de départ. 11 y a parmi vous des négociants : qui veut m'accepter pour son premier commis? Ces propositions vous semblent insuffisantespje n'en ai pas d'autres à vous faire.

— Quelle caution nous donnerez-vous? dit Thoraassin.

— Ma parole. Si celle-là ne vous satisfait pas, cherchez-en de plus sûre dans la prison. Je vous laisse délibérer, messieurs, je reviendrai savoir votre réponse.

— Que ferons-nous, messieurs? Telle fut la demande que s'adressèrent en même temps les cinq créanciers.

— Lui reste-t-il quelques ressources?

— Un parent, je crois, un ancien préfet.

• — Ils sont brouillés à mort. Il n'y a rien à attendre de ce côté. Ce mobilier a encore quelque valeur.

— Pardon, pardon, dit Thomassin, il me doit quinze mille francs; cette maison, d'où je puis l'expulser, est mon gage, je ne vous fais pas cadeau d'un clou de fauteuil.

— Songez aux dépenses que cet homme a faites depuis son mariage; il s'est ruiné pour sa femme. Il lui donnait desfètes...

— Magnifiques. Je m'y suis fort diverti.

— Moi aussi.

— Voilà ce qui l'a conduit où il est.

— S'il m'avait cru!...

— Il n'a que ce qu'il mérite.

— C'est-à-dire rien. Or, il s'agit de savoir oo que nous gagnerons à le faire mettre en prison. Il serait peut-être plus sage d'accepter ses propositions après avoir partagé cet argent.

— Je ne veux pas un sou, dit Thomassin et je n^accepte rien .

En ce moment la porte du fond s'ouvrit : un homme qui leur était inconnu entra et s'avança vers eux.

— Que faites vous, messieurs? leur demandat-il en les saluant d'une manière froide mais polie. Ma question vous surprend, mais j'ai peut-être quelque intérêt important à savoir le jnotif qui vous réunit ici. Je vous ai entendus parler d'argent, je vois entre vos mains des })apicrs, des lettres de change. Etes-vous des créanciers de M. Paul Rémocul?

■= — Oui, monsieur, répondit Privezac. Monsieur est un confrère?

— Paul Rémond est-il solvable? Il vous a fait des propositions?

— Bien chanceuses.

— Et vous les acceptez?

— Je ne les accepte pas, moi ! s'écria Thomassin.

Le nouveau venu se retourna vivement vers liii et sourit déilaigncusement en voyant ce front étroit et fermé, cette mino basse et

DE FORTOE. 115

sans intelligence de l'homme qui n'a d'autre passion que l'argent.

— Aquoi servirait larigueurPreprit Privezac.

— Ça servirait à l'empêcher de faire d'autres dupes.

— Monsieur a raison, dit l'inconnu en adressant à Thomassin un nouveau regard de mépris. Les amis de Ilémond ne viennent pas à son secours ?

— Je ne lui en connais pas.

— Il eu avait autrefois... Mais au moins sa femme...

— Elle n'avait qu'une parente, qui est morte ruinée par les spéculations de M. Rémond. Sa femme a hien quelque chose à se reprocher. Il a fait tant de dépenses pour elle !

— Veuillez me montrer vos créances. Je suis venu à Marseille tout exprès pour arranger cette aflaire. Dix mille francs, lettre de change payable après-demain... Et vous, monsieur?

— Iluit mille, même titre, échéance dans six. jours.

— Et vous?

— Douze mille, fin du mois.

— Et vous?

— Dix mille, titre exécutoire aujourd'hui même.

— Quinze raille, dit Thomassin : j'ai prise de corps.

— Cinquante-cinq raille francs en tout.

— Quarante seulement ; M. Rémond en offre quinze, renfermés dans cette cassette.

— Messieurs, voici des effets sur un banquier de la ville. Voyez les signatures : les trouvezvous bonnes?

— Excellentes !

• — Vous allez venir avec moi! Ecrivez à M. Rémond que vous renoncez personnellement à toutes poursuites contre lui et que vous avez fait l'abandon de vos créances,..

— A qui, monsieur? Quel nom faut-il écrire?

— Laissez en blanc... Je reviendrai bientôt; et puisque le hasard a voulu que je ne le rencontrasse pas tout d'abord, j'aime mieux lui garder le plaisir de la surprise.

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