‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 16 sur 16 · DANS UX AN · texte numérisé non relu

DANS UX AN

Les dernières paroles de Réniond avaient en quelque sorte vaincu Vernon au milieu inènie de son tiioni])he. Il s'était remis, sans chei'cher à prolonger une lutte inutile, aux mains de ceux qui avaient accompagné l'héritier de George Durosay. Bernard avait suivi son maître pour recevoir ses ordres. Resté seul dans cette maison abandonnée, Vernon parcourut les chambres désertes, les allées solitaires du jardin. Il voulait s'éloigner et il se sentait retenu ])ar une force plus ])uissante que sa volonté. Sans cesse il revenait sur ses pas, cherchant d'un regaid inquiet et ardent quel-

que trace de la présence de celle qu'il avait tant aimée , interrogeant les mêmes objets comme s'il eut espéré que ces témoins muets et insensibles s'animeraient pour lui répondre. La nuit vint, et, de plus en plus troublé, il descendit sur le rivage. Le calme de la nature contrastait avec l'agitation de son âme. 11 aurait soubaité que toute clarté s'éteignit au ciel, et que le vent tourmentât et fit hurler dans les ténèbres les flots devenus furieux. Mais le ciel était pur; la lumière de la lune dormait sur la grève et sur la mer à peine ridée par une brise légère.

— Hélas! dit-il, le cœur qu'ont bouleverse les passions est-il condamné à d'éternels orages, et ne peut-il s'apaiser comme ces eaux maintenant si tranquilles? Pourquoi ces vagues que j'ai entendues gronder sous mes pieds ne m'ont-elles pas englouti autrefois? Je maudissais la tempête qui m'éloignait de la France : pourquoi la tempête m'a-t-elle épargné? Puis prêtant l'oreille au nmrmure confus qui bourdonnait au-dessus de la ville : C'est là que sont les écueils cacbés où Ion échoue! C'est sur cette mer houleuse du monde que les naufrages sont à craindre ! Amour, honneur, sainteté des serments, nobles et belles espérances qui nous ravissez au début de la vie, je vous ai vus disparaître tour à tour : l'abîme s'est refermé sur vous, et il n'a rejeté à sa surface qu'un corps brisé, semblable à un cadavre que le flot pousse et promène eu hasard 1 A défaut de bon-

heur, j'ai cru aux joies de la vengeance, et la vengeance me })arait vaine et stérile. Partir seul en exil, revenir pour vivre seul, et après avoir étouffé son ennemi entre ses mains, se retrouver seul comme auparavant et toujours courbé sous le même aÔVont, voilà la destinée que vous m'avez faite, vous à qui j'avais remis en dépôt ma félicité! Vous vous éles aimés, et moi j'ai désiré sans cesse! Si je vous renvoie" aujourd'hui la misère et les larmes, vous souffrez du moins ensendjle, et la plainte de l'un retentit dans le cœur de l'autre! iVe m'accusez pas de cruauté, riez plutôt de mon impuissance; c'est vous qui êtes heureux, et moi qui gémis et qui souffre.

Il s'appuya contre un rocher isolé au milieu de la grève, et resta longtemps la tète cachée dans ses mains. Il la releva aux tintements d'une horloge qui sonnait dans le lointain.

— J'ai entendu le même bruit vibrer dans le silence de la nuit, le soir où je fuyais devant mes persécuteurs ; et sur le rivage d'où l'on ne pouvait m'arracher, je l'écoutais comme l'adieu d'une voix chérie qui m'arrivait encore à travers les airs et me disait d'espérer. Insensé ! j'avais senti mon cœur bondir aussi de joie quand mes regards avaient aperçu le signal que j'attendais! Maintenant, que m'importe l'heure qui sonne? Celle qui commence sera j)areille à celle qui vient de finir, et je ne dois plus voir s'allumer dans l'ombre une clarté trompeuse!

Il se retourna vers la maison ; une lumière

brillait à une des fenêtres ouverte?. ^ ernon jeta un cri de surprise. A demi renversé sur la pierre qui lui servait d'appui, il doutait encore, malgré le témoignage de ses yeux, et se demandait s'il n'était pas le jouet d'une illusion. Qui donc était rentré après lui? Cette maison, qu'il avait crue déserte, lui avait-elle caché quelqu'un que la nuit et son départ rassuraient? Par quel étrange hasard cette flamme brùlaitelle tout à coup au moment où son imagination le reportait vers le souvenir du passé, et comment ce souvenir devenait -il une réalité? Plusieurs minutes s'écoulèient sans qu'il pût .secouer la torpeur qui engourdissait ses membres et le clouait à la même j)lace. Enfin il crut apercevoir une forme humaine qui s'approchait de la fenêtre ; puis il vit une ombre qui se plaçait entre son regard et la lampe. 11 s'avança ; l'ombre, toujours immobile, grandissait à mesure qu'il approchait, et se détachait plus distincte sur l'atmosphère lumineuse qui i emplissait la chambre. Tremblant à chaque pas que cette vision disparut, il traversa la grève, monta préci[)itamment le sentier tracé entre les rochers qui bordaient la côte, et franchit la distance qui le séparait de la maison. La même clarté brillait encore, mais l'ombre s'était retirée. Il fut obligé de s'arrêter pour respirer, tant les battements de soncœurétaient violents; mais bientôt reprenant sa course, il s'élança sur l'escalier, et poussant devant lui les portes, il entra dans la chambre.

Une femme était assise.

— Emilie! s'écria Vernon.

Elle se leva lentement et fit un mouvement de la main pour lui défendre d'approcher. Mais celte défense était inutile. Il restait sans voix, l'œil fixe , haletant comme un homme qui se débat sous le poids d'un rêve.

— Malheureux! dit-elle tout bas, comme il a souffert! Puis, s'adressant à Vernou : Je vous atteudais, monsieur; je savais qu'après notre départ vous n'aviez pas quitté cette maison, et j'y suis revenue seule pour vous voir et pour implorer votre pitié. ÎVe vous trouvant pas, j'allais me retirer, lorsque de cette fenêtre j'ai distingué à la clarté de la lune im homme qui marchait sur le rivage : je ne sais quel pressentiment m'a dit que c'était vous, et j'ai cherché à attirer vos regards. Répondez-moi, monsieur; rompez ce silence qui m'effraye. Pourquoi tremblez-vous ainsi? C'est à moi plutôt de me troubler devant vous, de m'humilier et de baisser la tête?

— Vous vous trompez, madame, répondit Vernon, honteux d'avoir laissé surprendre son émotion, vous vous trompez. Un nom que je ne dois plus prononcer m'a échappé, il est vrai, mais vous n'aviez pas besoin de me rappeler la différence de nos positions, et ce trouble qui vous étonne a une autre cause que celle que vous supposez peut-être. Vous désirez me parler : je vous écoute, madame. Que voulez-vous de moi?

— La liberté de mon mari.

— Je l'ai revu, vous le savez, et lui-même s'est fait justice, il n'a pas cherché à ra'attendtir.

— Il ne le devait pas, mais sa femme ne serait-elle pas coupable de l'abandonner?

— Eh bien! puisque vous insistez, madame, je consens comme créancier à entendre vos propositions. Est-ce lui qui vous envoie?

— Non, monsieur, et quelle que soit votre réponse, qu'il devienne libre ou reste prisonnier, il ignorera que je vous ai prié pour lui. J'ai quitté l'asile où je m'étais réfugiée avec son fils : personne n'a suivi mes pas et je me cache dans la nuit pour accomplir un devoir, comme une autre pour se souiller d'une mauvaise action. Cette entrevue sera entre vous et moi un secret que vous garderez religieusement. Je vous le demande au nom de l'honneur, et vous ne me refuserez pas, je l'espère.

— Je vous fais cette promesse, madame, et je n'ai jusqu'à ce jour donné à personne le droit de douter de ma parole.

— Je le sais, monsieur, je l'ai réclamée parce que tout serment est sacré pour vous.

— Oui, vous avez raison; je tiens ceux que je prononce et je laisse le parjure aux autres. J'ai juré que je serais sans pitié, et ni larmes ni prières ne pourront me fléchir. Epargnez-vous les pleurs, ne tendez pas les mains vers moi, ne vous trainez pas à mes genoux, ne vous humiliez pas, madame. L'homme qui est devant votis n'est plus celui que vous avez connu, con-

fiant et crédule. Huit années ont changé mon cœur comme les traits de mon visage. J'ai les cheveux blanchis et l'àme desséchée d'un vieillard. Je suis riche et dur pour les pauvres!

— Je ne vous crois pas, dit-elle : vous n'êtes pas devenu cruel à ce point, vous si bon et si généreux!

— Faites-en l'épreuve, répondit Vernon avec un accent d'ironie et d'amertume qui glaça Emilie.

Il répéta, après nn long silence, ces paroles auxquelles elle ne pouvait trouver de réponse :

— Quelles sont vos propositions? Vous demandez la liberté de votre mari : c'est bien, madame, et vous remplissez là, comme vous le dites, le devoir d'une épouse. Aussi, je suis prêt à vous entendre. Vous n'êtes pas venue, je pense, pour faire appel à de vains souvenirs et pour acquitter une dette avec des larmes. Donnez-moi de l'or, et votre mari est libre.

— De l'or! Si nous en avions, il vous l'aurait offert, et je ne serais pas ici!

— Ne vous reste-t-il rien de tout le luxe dont il vous entourait?

— Rien.

— Pas même quelques bijoux précieux?

Elle répondit en baissant les yeux :

— J'ai vendu ceux que je possédais.

— Ce serait assurément une faible garantie, continua-t-il d'une voix qui s'animait par degrés; mais en vous voyant vous dépouiller pour

lui, je pourrais vous tenir compte de la grandeur du sacrifice. Je me suis peut-être vanté d'une insensibilité que je n'ai pas. Qui sait si je ne payerais pas bien cher un gage d'amour que vous auriez conservé? Rentrez chez vous, madame, je vais attendre, et rapportez-moi un collier dont vous aviez promis de ne pas vous séparer. Il avait appartenu à ma mère : c'était une femme pieuse et fidèle à ses serments une femme qui a vécu et qui est morte comme une sainte, et qui n'a demandé grâce à personne parce qu'elle n'avait offensé ni trompé personne. Rendez-moi l'héritage de ma mère.

— Je ne l'ai plus. J'ai voulu qu'il servit à protéger la liberté de mon mari.

— Je l'ai vu entre ses mains.

— Il ignorait de qui je l'avais reçu.

— Vous le lui avez donné le jour même de votre mariage!

— C'est faux!

— C'est vrai, madame, comme il est vrai que vous avez livré à votre amant le secret de mon retour !

— Moi !

— Comme il est vrai encore que vous étiez d'accord avec lui, que votre mariage était décidé quand vous me promettiez de fuir, que ce signal à votre fenêtre était un j)iége, que des soldats étaient apostés, que vous saviez tout, que vous étiez complice de tout!

— C'est faux! c'est faux ! je le jure !

" — ÎVe jurez pas! il m'a tout dit en me quittant.

— Luil Rémond!

— Et c'est à moi que vous demandez grâce! A moi que vous avez trahi tous deux? Qu'avezvous à me dire? Qu'il a protégé ma retraite , qu'il pouvait livrer ma tète, et que vous avez eu assez de générosité pour ne point charger votre conscience d'un meurtre! Merci, madame, merci, mais la vie que vous me laissiez était trop amère pour que je vous doive de la reconnaissance!

— Yernon ! écoutez-moi.

— Silence, madame! silence! vous êtes devant votre juge. Ce n'est pas à vous à parler, c'est à moi à vous demander compte de mon bonheur détruit et de huit années passées dans la honte et les larmes! Je me serais peut-être souvenu que j'avais aimé votre mari, j'aurais peut-être oublié sa trahison ; j'ai trop appris par moi-même qu'on ne pouvait vous voir sans vous aimer! Mais vous, vous auriez dû le rejiousser, et vous avez accueilli et partagé son amour! Ce n'est pas lui qui est coupable, c'est vous! Il ne m'avait fait aucun serment, et j'avais reçu les vôtres ! Il était libre, et vous étiez ma femme devant Dieu! C'est vous que je hais, vous que je méprise !

— Grand Dieu! s'écria-t-elle en tombant à genoux, tu sais si j'ai souffert sans me plaindre, et agi comme une femme résignée; mais tu sais aussi, toi qui m'entends, si je mérite qu'il me méprise! J'avais résolu de me taire et de cacher les secrets de mon cœur ; je m'étais armée

de force et de patience en venant ici; j'aurais accepté pour moi la faute et le mépris, si en ra'accusant moi-même j'avais pu sauver celui qui m'outrage! Mais il faut Lien que je parle et que je dise la vérité, puisque la vertu de l'épouse est inutile et qu'on fait une trahison de fion dévouement ! C'est trop d'impostures et de mensonges! Charles, c'est toi seul que j'ai toujours aimé, et il le sait bien, lui qui se vante de posséder ce cœur qui ne lui a jamais appartenu! Rends-lui sa liberté, Charles, et avec elle la fortune qu'il a perdue, et il donnerait ea liberté, sa fortune, sa vie, une vie tout entière de plaisirs et de bonheur, pour ces mots : C'est loi que j'aime !

— Emile! que dites-vous?... Oh ! non... cela n'est pas possible!... vous pensez, à lui en parlant ainsi... C'est Vernon qui est devant vous... vous vous trompez, madame, et vous voulez me tromper encore !

— Oui, toi seul, reprit-elle en se levant. Ce gage d'amour que tu me redemandes, ce matin il reposait encore sur mon cœur. Rémond ignorait que tu me l'avais donné, et quand un hasard fatal l'a fait tomber entre ses mains, il a dû le trouver tout baigné de mes larmes. De tous les sacrifices que le ciel m'a imposés, celui-là m'a été le plus pénible. Je me séparais de ce collier pour remplir un dernier devoir, et j'en ai fait l'usage que ta mère en aurait fait ! Et tu as pu croire ce qu'il t'a dit ! Mais autrefois, quand il t'a accusé de perfidie, un mol de

toi a suffi pour me rassurer, et j'étais prête à te suivre! Je suis venue au rendez-vous, je l'ai appelé, je t'ai attendu pendant qu'il t'entraînait loin de moi. Des soldats qui te cherchaient sont arrivés, ils m'ont surprise au milieu de la nuit : quelqu'un dit qu'on m'avait vue avec un homme. Confuse, tremblante pour toi, pour mon honneur compromis, pour toi surtout, Charles, car je ne pouvais répondre qu'en te nommant, je restai sans voix. Rémond parut et dit que c'était lui. On le crut ou on feignit de le croire, et je ne pus le démentir quand il ajouta que j'avais librement consenti à l'épouser. Son amour pour moi était connu : j'étais perdue de réputation si je ne devenais sa femme. Tu n'étais pas là pour me donner le courage de supporter la honte. Mais j'ignorais alors qu'il avait écrit cette lettre qui te calomniait, j'ignorais qu'il était ton ami : je savais seulement qu'il avait protégé ta fuite et égaré ceux qui te poursuivaient. IN'e me reproche pas ma faiblesse, Vernon, et n'envie pas son bonheur ! Me crois-tu maintenant? et me reste-t-il encore quelque aveu à te faire?

— Oui, je te crois, Emile ! Mais j'aurais du mourir sans te revoir. Tu m'aimes toujours, et tu appartiens à un autre! Il fallait garder le silence, et me laisser mon erreur. J'ai passé bien des nuits sans sommeil à te maudire ; j'ai compté bien des jours tristes et désolés, mais du moins j'avais la haine pour remplir le vide de mon cœur! Tu m'as rendu l'amour, et il faut que je

te perde une seconde fois ! Non, non, je ne le céderai pas de nouveau, Emilie, ajouta-t-il, comme autrefois nous nous aimons ; ce lieu est désert comme les allées du parc où tu m'avais promis de fuir avec moi, et la trahison ne veille plus autour de nous; cette nuit estsemblable h celle où je t'ai tenue mourante dans mes bras; j'ai vu le même signal à ta fenêtre ; voilà le rivage, la mer, le vaisseau qui peut nous porter loin d'ici! Viens avec moi, fuyons! Je ne suis plus un proscrit, je suis riche, et je t'aime! Tu m'appartenais avant d'être à lui ; je reprends mon trésor, qu'on ne me volera plus. Viens ! viens!

— Vernon, ne parlez pas ainsi !

— Viens! le monde entier s'ouvre devant nous et nous trouverons au-delà de cette mer, qui ne gardera pas nos traces, des retraites où cacher notre amour. Réponds-moi, Emilie; pourquoi m'as-tu revu, si tu refuses de me suivre? Que veux-tu donc de moi ?

— Je suis venue parce que tu es le même homme qu'autrefois, Charles; parce que tu respecteras l'épouse comme tu as respecté la jeune tille. Je suis venue pour te donner l'exemple du pardon.

— Moi, pardonner? Jamais! Ah! pour le croire, tu ne sais pas ce que j'ai souffert!

— Penses-tu donc que j'aie été heureuse?Tu as pu te plaindre en liberté, confier peut-être tes chagrins.,. Mais moi! ignorant si tu vivais encore, il m'a fallu dévorer mes pleurs, com-

poser mon visage, sourire pour le rassurer, le consoler quand je le voyais triste et sombre, mentir sans cesse à mes souvenirs ! Yoilà ma vie depuis huit années. Tu parles de tes nuits sans sommeil ! Et moi est-ce que je n'ai pas veillé, cherché la solitude, prié pour toi, et répandu mon âme devant Dieu, quand Dieu seul pouvait m'entendre! Et cependant, je pardonne ! Rémond est mon mari, grâce, grâce pour lui!

— Non.

— C'est lui qui est malheureux. Il m'aime et je ne l'aime pas.

— Laisse-moi ! laisse-moi!

— Grâce !

— Voudrait-il d'un pardon que tu as demandé? A sa place, moi je le refuserais.

— 11 ignorera toujours que nous nous sommes revus, JN'est-il pas ton ancien ami? ]\e peux-tu pas oublier une ofiFense? Tu vas écrire à cette table, devant moi, l'ordre de lui rendre la liberté, et demain cet ordre sera remis à son fils. Garde pour toi seul le mérite de cette générosité, je n'en veux pas réclamer ma part. Puis, tu quitteras cette ville, tu sais bien que nous ne pouvons pas vivre l'un près de l'autre.

— Emilie!...

— Je suis mariée et je t'aime ! Chaque année, à pareille nuit et à pareille heure, j'ouvrirai cette fenêtre, je regarderai sur le rivage, je te chercherai à la place où je t'ai aperçu ce soir, et je dirai : Charles, c'est toi que j'aime ! et je

DE TORTUfŒ. 145

me réunirai à toi dans ce chaste et mystérieux liymen de l'âme.

Il se laissa conduire vers la table.

— Ecris, dit-elle.

— Je ne puis.

— Essaye du pardon, ami. Le pardon est la vertu des cœurs faibles comme le mien. Pardonne, Charles, pardonne!

Il écrivit quelques lignes et les lui remit; elle les prit et après les avoir lues :

— C'est bien ; maintenant mon devoir est rempli. Adieu, Vernon, adieu!

— Pour toujours!

— Pour toujours.

— Un moment encore !

— Adieu ! adieu ! Ne me suis pas, Vernon ; nous ne nous sommes pas revus , notre amour est un secret entre nous et le ciel ! Adieu ! je t'aime! adieu !

Elle quitta précipitamment la chambre sans qu'il pût lui adresser une parole. Lorsque le jour parut, il s'éloigna et se dirigea vers le port.

Dans la matinée, Réniond rentra chez lui accompagné de sa femme et de Bernard qui avait porté l'ordre de le mettre en liberté, car Frédéric était absent. Après être resté seul quelque temps, il appela Emilie. Elle fut frapj)ée d'effroi en voyant sa pâleur. A son approche, il se leva et la conduisit vers la fenêtre.

— Voyez-vous, dit-il, ce vaisseau qui met à la voile? C'est celui qui devait nous emmener, et c'est Vernon qui part, il quitte la France

pour n'y plus revenir : il me l'a écrit ce matin. Il a voulu que rien ne manquât à sa générosité. Il me délivre des tourments de la jalousie. Regardez, Emilie, regardez, le vaisseau s'éloigne... je ne crains plus qu'il vous revoie et je puis mourir...

— Mourir! s'écria-t-elle, Rémond, vous chancelez... votre voix s'éteint... Oh ! je tremble de vous interroger.

— Frédéric... dit Rémond, Frédéric... Où est mon fils?... Je voudrais embrasser mon fils...

— Malheureux! qu'avez-vousfait? Quelqu'un! du secours!

— IV'appelez pas... Il est trop trad... le poison...

— Grand Dieu!

— Le vaisseau a disparu... Adieu, Vernon, adieu! .Te t'ai disputé cette femme jusqu'à la mort, et je la rends libre à présent qu'elle ne peut plus être à toi.

— Rémond !

Il rassembla dans un dernier effort ce qui lui restait d'énergie et se dressant devant elle :

• — Bernard, chargé de veiller sur vous, vous a suivie cette nuit; caché dans cette chambre, il a tout entendu et m'a tout dit. Je n'ai j)as voulu de la vie à ce prix... Frédéric!... mon fils !...

— Vous m'appelez, mon père ! s'écria le jeune homme qui entrait à ce moment.

— C'est toi !

DE FORTUIVE. 147

— Ce n'est pas ici que je croyais vous retrouver... J'ignorais qu'il avait eu pitié de vous, et je l'ai frappé!...

— Frappé?

— Pourquoi ne ra'a-t-il pas dit qu'il avait pardonné?

— De qui parles-tu donc?

— De Vernon.

— Vernon ! mais il est parti!...

— Non; je l'ai cherché... Je l'ai rencontré il y a une heure : je lui ai rappelé sa promesse, et nous nous sommes battus... 11 est tombé blessé à la poitrine. .. mort peut être.

— Mort! Tu m'as vengé, mon fils, car c'est à cause de lui que je meurs !

La douleur lui arracha un cri horrible. Ses cheveux se dressèrent sur sa tète, ses yeux devinrent fixes. 11 glissa des bras de Frédéric sur le parquet où il resta sans mouvement.

Quelques jours après cet événement, dont toute la ville fut instruite, madame Rémond reçut une lettre qui contenait ces lignes tracées d'une main tremblante :

« La vie m'était odieuse sans vous : j'ai » accepté un duel que je pouvais refuser, et, » loin de me défendre, je me suis offert aux

Page 1