‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 15 sur 16 · UN GAGE D'AMOUR · texte numérisé non relu

UN GAGE D'AMOUR

Il y avait dix minutes environ qu'ils s'étaient éloignés, lorsque Rémond, qui avait attendu auprès de sa femme le résultat de la conférence, voyant qu'on ne le rappelait pas, se décida à retourner vers ses créanciers. Sa surprise fut

grande en trouvant la chambre déserte. Bernard, occupé dans le jardin, ig^norait que les personnes qu'il avait introduites fussent sorties, et il ne put donner aucun renseignement sur cette inexplicable disparition. Rémond s'approcha de la table sur laquelle était la cassette. Le billet revêtu des cinq signatures fra])pa ses regards. Il le lut d'abord sans comj)rendre le motif qui avait déterminé ses créanciers à lui faire cet abandon par écrit; mais bientôt il ne vit plus rien que la lacune mystérieuse qui séparait ces lignes : muet, agité d'une crainte secrète et croissante, il la commentait dans le sens le plus terrible; il lui semblait que cet espace vide se remplissait, et qu'il voyait apparaître l'une après l'autre les lettres d'un nom maudit et redouté.

— Eh bien, mon ami, quelle réponse? demanda Emilie en entr'ouvrant la porte qui conduisait à son appartement.

Rémond froissa le papier entre ses mains, et surmontant son trouble :

— Ils ont accepté, dit-il.

— J'avais donc raison d'espérer !

— Oui, il y a des pressentiments auxquels il faut ajouter foi. Les miens m'ont trompé rarement.

Il se détourna en prononçant ces paroles.

— Cependant, dit Emilie, vous avez l'air inquiet et plus sombre que lorsque vous m'avez quittée tout à l'heure, ne sachant encore si on accueillerait vos demandes. Ils ont accepté,

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«nais peut-être à des conditions trop pénibles? Ils vous ont adressé peut-être des reproches injustes, ils ont blessé votre fierté? S'il s'était agi de vous seul, vous n'auriez pas voulu supporter ces afironts: niais vous avez pensé à moi, et vous êtes devenu humble et suppliant à cause de votre femme.

— IVe me remerciez pas, Emilie, interrompit Rémond avec amertume. Ils ont poussé la générosité jusqu'à m'épargner toute peine. Je ne me suis pas humilié devant eux. C'est un mérite que vous me prêtez et que je n'ai pas.

— A 'importe, reprit elle : vous en avez un autre à mes veux. Vous craignez que la misère m'effraye? Détromjiez vous, mon ami, j'y étais préparée depuis longtemps, vous ai-je dit : je J'ai vue arriver lentement, pas à pas, et aujourd'hui je l'envisage sans etlroi : la confiance est revenue entie nous. Plus de fêtes, ])lus de plaisirs, mais aussi plus de soujjcons, plus de craintes. Le malheur a cela bon qu'il met souvent en évidence un dévouemeni sincère auquel on ne croyait pas dans la pro'périié. IVe perdons pas le temps à regretter ce qui n'est plus. Quels sont vos projets pour l'avenir? Puis je vous être utile? ne m'épargnez ])as. Mon rôle ne doit pas se borner à attendre patiemiuent le moment, s'il revient jamais, où vous pourrez me rendre les jouissances du luxe. Je ne les avais pas désirées, je les perds sans me plaindre. Dos biciîs que nous ])ossédions, vous avez sauvé le plus précieux, votre liberté.

— Jusqu'à l'inslant où cet homme se présentera.

— Pourquoi nous occuper toujours de lui? II ne reviendra pas , Rémond. Qui sait les événements passés depuis huit ans?

Un bruit de pas précijjités qui se fit entendre sur l'escalier les interrompit. Quelques secondes après, Fiédéric entra et se jeta dans les bras de son père.

— Mon fils! s'écria Rémond étourdi par cette apparition imprévue. 11 le tint serré contre lui sans pouvoir prononcer une parole. Malgré la dureté de son caractère et le doute affreux qui l'obsédait, cet homme qui n'avait cédé autrefois qu'à l'égarement d'une passion indomptable, sentait sou âme s'ouvrir à de douces impressions. L'aspect de son fils, la l'ésignalion d'Emilie, avaient enfin amolli ce cœur de bronze; il aimait comme époux et comme ])ère, sans arrière- pensée et sans réseive. Frédéric! dit-il enfin en essuyant une larme : Frédéric, Emilie, je vous ai méconnus! Pourquoi faut-il que le bonheur que je trouve entie vous deux ne soit qu'un éclair? Dans quel triste moment reviens-tu, mon fils! Je n'avais pas voulu t'apprendre ma position, et maintenant que te voilà, je ne pourrais pas te la cacher même pendant une heure!

— Je sais tout, dit le jeune homme. Des nouvelles inquiétantes, quoique encore incertaines, me sont parvenues à Roanne, et je suis accouru vous trouver, \otre ruine est complète, peut-

être irréparable, et votre malheur plus grand encore que vous ne croyez.

— Frédéric, vous m'épouvantez! s'écria Emilie : expliquez-vous.

A cette demi-révélation, la figure de Rémond reprit tout à coup une expression sinistre; il resta immobile , les bras croisés, comme un homme qui connaît à l'avance sa destinée et qu'aucune infortune ne peut surprendre.

— Pardonnez moi , dit Frédéric , si je vous interroge. J'ai été élevé loin de vous sans avoir jamais cessé de vous aimer. Les circonstances et votre volonté, à laquelle je me suis soumis louten la trouvant bien sévère, nous ont constamment séparés, et je ne sais rien des événements qui ont pu troubler votre vie. Quelque réponse que me fassiez, je ne me permettrai pas de juger vos actions. Fussiez-vous coupable aux yeux du monde entier, vous ne l'êtes pas aux miens. Y a-t-il un homme qui pour une raison injuste ou légitime ait eu autrefois à se plaindre de vous; un homme qui puisse se croire en droit de vous accuser , de dire que vous l'avez indignement trompé, que vous êtes un infâme?

— Que vous importe? dit Rémond.

— Je vous ai prévenu, mon père, que je ne vous jugeais pas; et si j'ai parlé devant madame, devant celle qui a remplacé ma mère, c'est que, comme moi , elle vous aime et vous respecte , c'est qu'elle est également intéresséeà nierépondre. car on la confond dans la même accusation.

— Moi ! balbutia Emilie.

— Vous avez tous deux, et de concert, dit-il, commis une action honteuse... tous deux vous êtes fourbes , traîtres à votre parole. Encore une fois, je méprise cette injure, mais enfin, il est vrai, et vous le savez, qu'un homme exisie qui peut tenir un pareil langage?

— Oui, dit Rémond d'une voix altérée, nous le savons.

— Et cet homme , il n'est pas privé de sa raison? Ce n'est pas un misérable fou auquel on craindrait de demander compte de ses calomnies? On peut sans remords, n'est-ce pas, croiser son épée contre la sienne, diriger une balle vers sa poitrine?

— 11 consentirait à se battre! s'écria Rémond. Dieu soit loué si c'est là la vengeance qu'il désire !

— Cela me regarde, reprit Frédéric. Je vous ai revu, mon père : embrassons-nous encore ; dans une heure vous n'aurez plus de fils, et alors vous serez à la merci de cet homme, ou dans une heure je vous aurai délivré de lui.

— Frédéric, jeté défends d'exposer tes jours.

— Votre autorité cesse là où parle mon honneur offensé. J'ai une autre querelle que la vôtre à venger. Avant de savoir que cet homme était voire ennemi, j'avais été insulté par lui ! il m'avait provoqué.

— Que veux-tu dire?

— Oui, il,y a quelques jours je l'ai rencontré; il m'a reçu chez lui, et au lieu de l'hospitalité cordiale et sincèie qu'il m'avait offerte, il s'est

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répandu en invectives, il m'a blessé dans mes afiections les plus chères, il a cherché à flétrir de ses soupçous injurieux une personne que j aime et que vous m'avez permis d'appeler ma femme. J'ai répondu à celte provocation insensée comme aurait fait tout homme de cœur. Un rendez-vous a été pris le lendemain, et le lendemain il avait disparu en nie laissant une lettre dans laquelle il m'apprenait son véritable nom, et me disait que nous nous retrouverions un jour. Tout à l'heure je l'ai revu. Une courte explication a eu lieu entre nous. Il m'avait reconnu, m'a-l-il dit, à ma ressemblance, et ne pouvant alors se venger sur vous, il avait voulu se venger sur votre fils; il avait pris le nom de d'Argèle, craignant que le sien, si je l'avais entendu prononcer, ne m'inspirât quelque défiance et ne me mît en garde contre le guefapens où il m'attirait. 11 sort d'ici sans vous avoir vu. Mais il doit y revenir pour exercer dans toute leur rigueur ses droits de créancier. Fuyez, vous et votre femme, fuyez devant le furieux que ni prières ni larmes ne jiourront fléchir. Je voulais aller le rejoindre après vous avoir ])révenu. J'ai changé de dessein, je reste et je l'attends; Il ne peut rien contre moi, contre ma liberté, et il faudra bien que l'héiitier de George Durosay acquitte d'abord la dette d'honneur qu'a contractée Charles Vernon.

Dc[)uis que Frédéric avait commencé à parler, Emilie s'attendait à entendre le nom qu'il venait de prononcer, ^ulle émotion nouvelle ne

se trahit sur son visage ; il demeura pour Réinond, comme toujours, un livre fermé. Frédéric reprit.

— Ne vous laissez pas abattre par l'infortune. 11 faut prendre un parti prompt et décisif. La haine de cet honnne est aveugle, sourde, impitoyable ; vous n'obtiendrez pas grâce devant lui, je vous le dis. N'ayez pas honte de l'éviter. En arrivant à Marseille, ce matin^ j'ai appris par hasard qu'un vaisseau faisait voile dans deux jours pour l'Amérique, et qu'il y avait place encore pour quelques passagers. Partez tous deux, je vous en conjure, partez !

— Partir! dit Réraond, je n'ai plus même cette triste et dernière ressource. Je ne suis pas libre d'aller mendier un morceau de pain sur une terre étrangère. La misère m'enchainc ici, et je n'ai de choix à faire qu'entre la prison et le suicide. Regarde, mon fils, continua-t-il en conduisant Frédéric vers le secrétaire, voici ce que je possède : quelques louis.

— Et cependant, dit Emilie, votre fils a raison, il faut éviter cet homme, il faut vous soustraire à sa vengeance. Je fuirai avec vous, je vous accompagnerai partout sans regrets, vous n'en doutez pas, Rémond. Eh bien! laissez-moi agir!

— Que prétendez-vous faire?

■ — Promettez-moi seulement de ne pas vous exposer à ses regards. Tenez- vous caché; cherchez un asile qu'on ne vous refusera pas, dans quelque maison sur le port. J'irai vous rejoindre avec Frédéric.

Puis s'adressant au jeune homme :

— Venez, dit-elle, j'ai à vous parler.

Il y avait dans sa voix 'et dans son regard une expression d'énergie et d'exaltation que Réniond ne lui avait jamais vue. 11 voulut l'interroger, mais elle lui imposa silence avec autorité :

— Pas de questions, je ne répondrais pas. Je fais ce que je dois faire, cela me suffit. Depuis huit ans j'ai été soumise, tremblante sous votre volonté; aujourd'hui je reprends la mienne. Je veux que vous soyez libre, je veux vous sauver et j.e vous sauverai, et vous ne saurez pas si ce dernier dévouement nie coûte ou m'est facile. Demain, je redeviendrai votre esclave, aujourd'hui vous m'obéirez. Partez, je l'exige. Dans deux heures, peut-être avant, je serai auprès de vous. Partez donc, quand je vous le demande, dit-elle à voix basse, ou je parle devant votre fils. Je sais ce qui s'est passé autrefois, monsieur ; je sais qui avait écrit cette lettre venue d'Espngne; je sais qu'il était voire ami. Vous aviez tout confié à ma tante, et ma tante en mourant m'a tout avoué et m'a demandé pardon de sa complicité avec vous. Partez, monsieur; vous avez fait de moi votre femme, il faut que le monde dise que votre femme ne vous a pas abandonné parce que vous l'avez rendue heuieuse.

Pour la première fois de sa vie Pvcmond céda. 11 courba la tcte sous cette volonté si longtemps muette et qui se révélait tout à coup aussi inricxible et plus iuii;osantc que la sienne. Il

sortit sans prononcer une parole. Emilie le vit traverser le jardin et gagner un chemin détourné qui conduisait au port.

— Suivez-moi, dit-elle à Frédéric.

Et tous deux ils se dirigèrent vers la chambre qu'elle occupait à l'extrémité opposée de la maison.

Vingt minutes après cette scène, le jeune homme traversa rapidement le salon où elle avait eu lieu, et au moment où il allait sortir, Rémond l'arrêta.

— Que t'a-t-elle dit? lui demanda-t-il ; je veux le savoir. Elle m'a accusé, n'est-ce pas ■*

— Vous êtes injuste, mon père : elle vous aime. Je l'ai laissée seule dans sa chambre, où elle s'est enfermée en attendant que je vienne la chercher pour la conduire vers vous. Pourquoi êtes-vous encore ici? Cet homme peut arriver d'un instant à l'autre.

— Que t'a-t-elle dit? répéta Rémond. Qu'at-elle exigé de toi?

— Une promesse quej'ai faite dans l'espérance de vous engager à partir. Elle ne veut pas qu'en me quittant, vous puissiez craindre pour ma vie. Ne m'accusez pas de lâcheté, ne me reprochez ])as de ne savoir ressentir ni vos injures ni les miennes; j'ai promis pour vous, pour vous sauver, de me pas battre avecVernon, car elle m'a dit qu'à ce prix vous consentiriez à vous éloigner, et je tiendrai ma parole si vous l'exigez.

— Ne te bats pas , Frédéric! Elle a eu raison de te prier en pleurant. 11 te tuerait! Cet

liomme est heureux , toujours heureux ! Il n'y n que moi qu'il faut plaindre! Que je vive ou que je meure, abandonne ta vengeance! tu n'as pas d'offense à punir, tu ne sais pas ce que c'est que la haine, enfant!... Mais enfin, puisque vous voulez tous deux que je parte, quel moyen m'offre-t-elle de fuir? Réponds-moi. C'est encore un secret, mais je veux le connaître; autrement, je reste.

— Vous saurez tout, mon père : votre femme ignorait que je vous retrouverais ici et elle ne m'a pas recommandé le silence : aussi bien ce qu'elle fait n'a pas besoin de mystère. Dans une heure, nous devions aller vous retrouver. Sans aucun doute, elle vous aurait dit alors d'où provenait l'argent que nous vous aurions apporté. Elle vous a déjà remis le prix de ses bijoux; mais elle en avait gardé un d'une riche valeur, un collier de perles, que j'allais vendre à uu joaillier de la ville qu'elle m'a indiqué...

— Un collier de perles?

— Oui, le voilà dans cet écrin.

Ce n'est pas moi qui le lui ai donné! s'écria Rémond en arrachant l'écrin des mains de son fils.

— Non, reprit le jeune homme : c'est, m'a-telle dit, un héritage de famille qu'elle avait promis de conserver et qu'elle a baigne de ses larmes en s'en séparant.

Pendant ce temps, Rémond avait examiné le collier qu'il voyait pour la première fois. Ses yeux se fermèrent un instant : sa main droite

se porta violemment sur sa poitrine comme pour contenir les mouvements trop précipités de son cœur. Il avait aperçu un chiÔVe gravé sur la fermeture.

— C'est bien, dit-il; je me rappelle en effet... Ce sacrifice a du lui coûter, et je comprends qu'elle l'ait gardé pour le dernier... C'est trop de générosité, ajouta-t-il en se laissant tomber sur un fauteuil, et je suis vaincu.

— Vaincu par moi, dit Vernon , qui venait d'entrer.

Rémond se leva , oaclia le collier dans son sein et s'élanoant vers lui :

— Ah! te voilà enfin, Vernon!

Puis, s'adressant à Frédéric :

— Mon fils, retournez vers madame Rémond; dites-lui que vous m'avez laissé en présence de notre plus cruel ennemi. Portez-lui mes adieux, car je ne la reverrai peut-être pas ; je n'ai point d'ordres à lui donner. Elle sait ce qui lui reste à faire et si elle doit s'éloigner ou rester.

Il le conduisit jusqu'à la porte et lui dit à l'oreille :

— De gré ou de force, emmène-la.

Dès qu'il eut; fermé la porle sur Frédéric, il se rapprocha de Vernon. Tous deux se regardèrent quelque temps, l'un furieux, désespéré, l'autre froid, méprisant et implacable comme la destinée. Vernon rompit le premier le silence.

— Tu m'attendais, n'est-ce pas?

— Oui.

— Tu sais que je suis maître de ton sort...

— Oui.

— Qu'à mon tour je puis briser toutes tes joies...

— Ecoute, Vernon, point de vaines paroles, yioint d'injures, point de menaces. La haine •Mitre nous est telle qu'elle confond l'offenseur avec l'offensé. Soyons ennemis et ne nous rappelons pas l'un i\ l'autre pourquoi nous nous détestons. Souviens-toi seulement qu'un soir, la dernière fois que nous nous sommes vus, tu m'as prié de te nommer ton rival, de te conduire vers lui; souviens-foi que tu voulais risquer ta vie contre la sienne. Quand tu doutais encore de son bonheur, toute autre lutte qu'un duel à mort te semblait une vengeance incomplète. Eh bien! aujourd'hui, ce rival heureux, l'amant qu'on t'a préféré, tu le connais, il est devant toi ! Pourquoi donc ne me dis-tu pas de te suivre? Ta haine est-elle moins forte, ou u'as-tu plus le même courage?

— Insensé! répondit Vernon, tu n'avais pas besoin de réveiller mes souvenirs. C'est toi qui oublies que notre sort n'est pas pareil et que les chances ne sont pas les mêmes. Proscrit, trompé par toi, trahi parcelle que j'aimais, tous mes maux sont ton ouvrage. J'ai disputé ma tête à mes bourreaux, ma vie à la douleur; et si j'existe encore, c'est que j'ai eu assez de volonté pour ne pas mourir. Quand je suis rentré en France, je savais tout, et j'ai dévoré ma honte, j'ai consenti ù te laisser jouir tranquille

et sans remords peut-être de ta perfidie. Un jour on vint me dire au fond de ma retraite : • Vous êtes riche, partez pour Marseille; un opulent héritage vous y attend. » Je souris de pitié. « Mais George Durosay, votre oncle, avait une fortune considérable. — Je reste ici. — Des maisons, des capitaux, des vaisseaux chargés. — Je reste. — Une créance contre un homme ruiné, contre Paul Rémond. — Contre Paul Rémond! j'accepte ! » Je suis parti alors, et me Aoici. Comprends-tu maintenant que je serais un fou de courir les hasards d'une vengeance incertaine lorsque le ciel m'en a réservé une qui ne peut m'écha[)per? A nous deux d'abord; ton fils ensuite, après que j'aurai réglé mes comptes avec toi. Je ne souffre plus, Rémond, mais je te hais pour tout ce que j'ai souffert! Je tetiens terrassé sous mes pieds; et, quand même je te permettrais de te relever, quand ta main se porterait sur moi et marquerait son empreinte sur ma joue, je demeurerais froid et calme, je mépriserais ce nouvel outrage, et je dirais toujours comme je dis à présent: La loi me livre la liberté de cet homme : exécutez la loi! — Tu triomphes, Vernon. Mais tout abattu que je suis, je sais bien où te frapper. Sois inflexible, ne me fais pas grâce! Moi aussi je serai sans pitié pour toi ! Tu te vantes d'une insensibilité que tu ne connais pas. Tu ne souffres plus, dis-tu? tu mens! je sais à quels signes certains se révèlent les passions, et quelles traces elles creusent sur le visege. Pourquoi tes cheveux

ont ils blanchi? Pourquoi les yeux se sont-ils éteints dans les larmes? Est-ce que je ne vois pas qu'un désir mal étouffé, qu'un désir sans cesse renaissant, a fait detoiun vieillard avant le temps? Toi, l'oublier! non. Et situ te venges ainsi, c'est parce qu'elle m'aime! Oh! que tu changerais volontiers Ion sort contre le mien! ta fortune contre le trésor que je possède! Je suis heureux, moi, riche, plus riche que toi, car je n'ai rien à retrancher de mes souvenirs, je n'ai pas de jour funeste à effacer de ma vie, tous les gages d'amour que j'ai donnés m'ont été rendus, les présents qu'on m'a faits m'appartiennent toujours, et je puis les montrer à un rival dédaigné! Si je voulais racheter ma liberté, tu n'aurais pas assez d'or pour me la payer. Reconnais-tu ce collier?

- — Le mienîs'écriaVernon. Elle l'avait gardé!

— Ah! tu disais que tu ne l'aimais plus! et voilà que, sur une folle espérance, tu te troubles et tu laisses échapper le secret de ton cœur! N'est-ce pas que tu me portes envie?

— Rends-le-moi!

— Pas de violence, dit Rémond en le repoussant : nos forces étaient égales autrefois, et aujourd'hui nos deux mains se briseraient dans la même étreinte avant de céder ou de ravir ce trésor. Ecoute-moi. Ce collier, je ne l'ai pas dérobé à Emilie ! Tu n'y retrouverais ni la marque de ses baisers ni la trace de ses larmes. Le jour même de son mariage, il y a huit années, elle m'en a fuit le sacrifice; elle s'en est séparée vo-

lontairenient, entends-tu! et depuis ce temps elle l'a oublié aussi bien que celui qui lui avait fait ce présent! Veux-tu encore que je te le rende?

— Oui.

— Pour ces titres?

— Je les anéantirai!

— Je serais libre?

— Libre.

— Insensé à ton tour qui crois me tenter ! IVe t'ai-je pas dit que je serais aussi sans pitié? 31oi, le rendie ce gage d'amour que j'ignorais qu'elle avait reçu de toi ! Tu n'as donc pas compris, Vernon, qu'elle l'aurait gardé si elle t'avait toujours aimé, et qu'elle me l'a donné comme une femme honnête et vertueuse devait le faire! Mais je l'outragerais si je m'en servais pour racheter ma liberté. Je ne serais pas digne d'être aimé comme je le suis! Elle t'a oublié pour moi! Elle t'a trahi pour mol! Ton retour à Montpellier, je l'avais appris par elle! Ce signal que tu attendais, celte lumière à sa fenêtre, c'était pour te retenir, pour me donner le temps de revenir et de t'éloigner!

— Tu mens !

— Je dis la vérité, et je voudrais qu'elle fût plus cruelle et plus insultante encore pour te la jeter à la face !

■ — Monsieur, dit Bernard en entrant, madame vient de partir avec M. Frédéric.

Un éclair de joie illumina la figure de Réinond :

— Vernon, s'écria-t-il, je l'avais laissée libre, tu le suis, de demeurer ici, et tu espérais sans doute la revoir ! Maintenant, je n'ai plus rien à défendre contre toi : je suis ton prisonnier.

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