Chapitre premier
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"Alllt I»V.NAMRIJC.
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Sur la côte occidentale de la Martinique .
au delà de cette vaste plage sablonneuse qui $'étend entre l'anse Thomaso et la haute falaise appelée le Morne-aux-Bœufs , il y avait, vers le milieu du xvii^ siècle, une possession dont les limites touchaient d'un côté le ri> vage et s'avançaient de l'autre jusqu'au pied
du Morne-Vert. Ce magnifique domaine appartenait à M. d'Ënambuc du Parquet, lieutenant général du roi de France aux Antilles. M. d'Ënambuc était parvenu à une de ces hautes fortunes réservées aux hommes d'élite qui savent poursuivre leur voie à travers tous les obstacles et tous les périls.
Cadet d'une noble famille de la Normandie et réduit à une très-mince légitime , il était passé aux îles avec le grade d'officier de marine , et , par son courage , son habileté , la fermeté prudente de son caractère, il y avait conquis une autorité indépendante et absolue. Sa puissance égalait celle des princes souverains ; sujet du roi de France , il renouvelait en Amérique un de ces pactes féodaux dont aucun exemple n'existait plus dans la mère patrie : il était seigneur propriétaire de la Martinique, de la Grenade et de Sainte-Lucie. Gomme les anciens grands vassaux de la couronne , il avait droit de
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haute et basse justice dans toute retendue de ses domaines ; les magistrats qu'il nommait ne relevaient d'aucun parlement; leurs jugements étaient sans appel , et dans tous les cas, même celui de la peine de mort, il avait le plus beau droit de la souveraine puissance, le droit de grâce. Sous le titre de lieutenant général du roi de France , il levait des troupes , commandait les expéditions et pouvait faire la guerre à quiconque n'était ni sujet ni allié de son souverain. U avait des gardes , des officiers , des gentilshommes, il régnait enfin.
Pendant son dernier voyage en France , lorsqu'il était allé recevoir l'investiture de cette grande autorité , M. d'Ënambuc avait épousé à Paris une demoiselle pauvre, mais de haute noblesse, et qui tenait par alliance aux meilleures familles du royaume. Ce fut un étrange changement dans la destinée de cette jeune fille ; eUe quitta son obscure mai-
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son de la rue Gulture^ainte-Gatherine pour aller à l'autre extrémité du monde chercher une fortune , des honneurs qu'elle n*ayait jamais ambitionnés. En arrivant à la Martinique, elle trouva sa maison formée; elle eut des demoiselles , des pages , des gentilshommes, toute une cour ; sa suite était aussi nombreuse que celle d'une princesse du sang; il ne lui manquait que le titre. D'abord on l'appela M'^*' la générale , puis tout simplement Madame, et c'était ainsi qu'on la désignait dans toute l'Ile , comme on s'était habitué à nonmier le lieutenant général , Monsieur. La jeune femme accepta avec un naïf orgueil tous ces honneurs. Elle avait quinze ans à peine quand elle arriva, et son jeune âge, sa beauté , ses qualités charmantes lui gagnèrent l'affection de toute cette population turbulente et mêlée qui habitait la colonie. Les blancs, les riches créoles lai témoignaient un grand respect ; les noirs et
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tout le pauvre peuple rappelaient la pefife reine. Tandis que le général s'occupait de son gouvernement, elle donnait des fêtes au fort Saint-Pierre ; ou bien, retirée à son habitation des Mornes, elle s'y reposait dans les molles et somptueuses habitudes de la vie créole.
C'était un délicieux séjour que celui des Mornes. La maison, bâtie en pierres et flanquée de quatre grands pavillons, s'élevait entredeux massifs de canéficiers dont les hautes cimes dépassaient son toit d'ardoise. Bien qu'il n'y eût sous ses murailles ni palissades, ni fossés, elle n'était pas cependant sans quelques moyens de défense ; les fenêtres du rez-de-chaussée étaient garnies de solides contrevents , une espèce de herse pouvait au besoin s'abaisser derrière la grande porte, et le vestibule était précédé d'un pas^ sage voûté où quelques hommes déterminés auraient suffi pour arrêter une armée. Au-
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tour de la maison , il y avait un jardin irrégulièrement planté , et clos de tous côtés par une haie de raquettes ou figuiers dinde. Cette plante, qui dans les régions tropicales atteint la hauteur d'un grand arbrisseau, formait un mur naturel plus inexpugnable que les meilleurs retranchements.
Ses larges feuilles charnues et armées de longues épines opposaient une formidable barrière à quiconque eût osé tenter le passage, et son fruit même, tout hérissé de ces dards aigus dont la cruelle piqûre traverse les plus forts vêtements, semblait défier la main imprudente qui se fût avancée pour le cueillir. Cette redoutable muraille était coupée en un seul endroit par une grille qui faisait face à la porte principale et à travers laquelle on apercevait les allées sinueuses et ombragées du jardin.
Non loin de la maison et en descendant vers la plage, il y avait les cases à nègres, le
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moulin à sucre et toutes les dépendances d'une vaste exploitation. De magnifiques cultures s'étendaient aux environs et jetaient leurs teintes variées sur ce paysage. Dans les bas-fonds, les cacaoyers croissaient à l'abri du vent qui flétrit leur feuillage délicat ; les terrains secs étaient plantés de maïs dont les épis fuselés ont la couleur de l'or , et les champs de cannes à sucre formaient de longs sillons d'une verdure jeune et gaie entre lesquels se balançaient de sveltes bouquets de cocotiers. Mais au delà de ces riches cultures la terre avait encore tout le luxe sauvage de sa végétation primitive ; on ne découvrait aucune trace du travail de l'homme dans les profondes vallées qui séparent les Mornes ; partout des bois inextricables coupés par des savanes solitaires et dominés par des montagnes chauves , partout une nature vigoureuse et sombre sur laquelle rayonnait le ciel ardent des Antil-
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les. Quelquefois une fumée blanche s'élevait en longues colonnes du milieu de ces épaisses forêts, ou bien un incendie resplendissait tout à coup au loin et dévorait l'herbe desséchée des savanes : à ces signes, on reconnaissait la présence des sauvages qui vivaient dans l'intérieur de l'tle. Ces peuplades étaient remontées vers le haut pays à mesure que les Européens avaient envahi les c6tes, mais ce n'était pas sans avoir d'abord essayé de défendre leur territoire. Les premiers colons avaient soutenu contre elles plusieurs combats , les habitations écartées avaient été souvent ravagées et brûlées par ces hordes qu'animait un féroce instinct de vengeance; mais maintenant elles étaient afFaiblies et peu redoutées. Quelques relations commerciales s'étaient même établies entre les Caraïbes et les habitants du fort Saint-Pierre. Plus d'une fois de légères pirogues avaient paru sur la rade, et les sau-
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vages qui les montaient avaient salué avec des cris d'étonnement et d'admiration lea vaisseaux de haut bord ancrés au mouillage, les édifices élevés sur la côte, et surtout cette habitation des Mornes , la plus belle et la plus considérable de toute Ftle. Ds contemplaient avec une s(»rte de stupéfaction la maison à trois étages, le large perron à double escalier et le toit d'ardoises qui reluisait au soleil comme le dos écailleux de quelque gigantesque poisson ; mais ils admiraient de loin toutes ces merveilles et ne se hasardaient pas à visiter ces parages, où ils avaient jadis un grand carbet ou village formé par Tagrégation de plusieurs familles. Ils abordaient pour faire leurs échanges et ne quittaient pas la plage. Vers la nuit ils regagnaient leurs pirogues et prenaient le large pour retourner à la côte orientale de File , dont ils occupaient encore quelques points.
Le jour de l'Assomption, en l'année 1657,
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un homme déjà sur le retour de Fâge et une jeune dame étaient assis devant la porte de l'habitation des Mornes , sous un léger tendelet de toile des Indes : c'était le général d'Ënambuc et sa femme. Un bel enfant de quatre à cinq ans jouait à leurs pieds avec un polichinelle aussi grand que lui , qu'il tâchait de faire tenir à cheval sur le dos d'un petit négrillon , et de temps en temps il laissait là ce rare joujou , récemment apporté de France , pour venir s'accouder sur les genoux de sa mère. Un peu plus loin , trois ou quatre négresses se tenaient debout et chuchotaient gaiement entre elles. Le soleil se couchait , et ses rayons, voilés d'une légère brume, jetaient sur la plage un doux crépuscule ; la mer, d'un bleu sombre , déferlait mollement sur le sable ; pas une voile ne se montrait dans cette immense étendue ; tout était solitaire et muet comme au jour où le navire de Christophe Colomb toucha
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pour la première fois ces bords inconnus.
Apparemment il y avait dans la grandeur mélancolique de cette scène quelque chose qui émut douloureusement la jeune femme, car elle se renfonça avec un geste mélancolique dans son fauteuil de bambou, et murmura en fermant les yeux pour retenir une larme qui tremblait sous ses longs cils :
Mon Dieu ! je voudrais être à demain !
— Maman , dit tout à coup l'enfant , c'est votre fête aujourd'hui, pourquoi n'avezvous point de bouquet? Moi, j'avais un beau bouquet au côté le jour de saint Henri.
Puis, allant vivement vers son père, il ajouta avec l'insistance mutine de son âge :
Maman n'a point de bouquet, elle n'en veut pas ; dites-lui donc d'en mettre un ; je vais lui en chercher un au jardin.
A ces mots, il jeta là son polichinelle, descendit en sautant le perron, et échappa avec des cris joyeux aux mains des négresses qui
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accouraient pour veiller sur lui. M"^ d'Enambue se leva et suivit un moment l'enfant des yeux ; puis elle revint s'asseoir près de son mari , et resta là , le coude appuyé au bras du fauteuil où il était à demi étendu.
Ces deux visages ainsi rapprochés formaient un étrange et triste contraste. Le général avait alors environ quarante ans ; une épaisse chevelure noire couvrait sa tête puissante ; sa figure était noble et régulière; mais la maladie avait éteint le chaud coloris de sa peau bronzée par le soleil des tropiques; une pâleur livide commençait à s'étendre sur ses traits amaigris ; ses yeux ternes étaient retirés au fond de leurs orbites, et sa haute taille, enveloppée d'une robe de chambre de satin des Indes, ressemblait déjà à un squelette sous son linceul. Sa jeune femme, au contraire, avait ces fraîches couleurs si rares sous le climat ardent des Antilles, et le pur éclat de son teint illuminait
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sa beauté sereine et douce. Ses yeux d'un bleu mourant , ses cheveux d'un blond pâle retombant en boucles abondantes autour de son visage, donnaient à sa physionomie quelque chose de séraphique. Quand elle croisait les bras sur sa poitrine et s'enveloppait des plis flottants de sa longue robe de mousseline blanche ^ elle ressemblait à un ange qui vient de replier ses ailes.
— nélas ! dit-elle en se penchant affectueusement vers son mari, nous sommes tristes aujourd'hui ; mais j'espère que l'année prochaine nous pourrons célébrer plus gaiement cet anniversaire.
Et comme il ne répondait pas, elle reprit d'un air caressant et presque enfantin :
N'est-ce pas que l'an prochain nous aurons ici beaucoup de monde? Nous danserons, et je veux qu'on parle longtemps du bal que je donnerai aux Mornes. Certainement alors vous ne serez plus malade. Que je serai heu-
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reuse quand je vous verrai bien rétabli! Je ne sais plus à quel saint m'adresser quand je vous vois souffrir ainsi ; mais vous guérirez , vous guérirez promptement , j'en suis sûre : j'ai tant prié Dieu pour yous ! Il me semble que vous êtes mieux ce soir?
— Oui, ma chère Marie, répondit-il d'une voix faible , je suis mieux en effet ; le vent frais de la mer m'a fait du bien.
Elle se rapprocha encore , et lui prit la main en souriant d'un air rassuré. Il y eut un moment de silence pendant lequel ils furent préoccupés tous deux de pensées bien différentes : elle , ranimée par l'espoir, oubliait ses inquiétudes passées ; lui, frappé d'un pressentiment funeste , regardait l'avenir avec effroi , ou , pour mieux dire , il ne voyait plus d'avenir : il sentait que ses jours étaient comptés, et que leur terme était proche. Les fatigues, les soucis du pouvoir, l'influence d'un climat dévorant , avaient
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ruiné sa puissante organisation, la mort allait l'arrêter au milieu de sa carrière , et il se détachait avec un morne désespoir des biens dont il avait espéré jouir encore longtemps.
— Je voudrais voir revenir le docteur, dit M"' dUnambuc en tournant la tête vers le chemin de Saint-Pierre ; il m'avait promis d'être de retour avant la nuit.
— Je n'ai pas besoin de lui , je vous assure , mon enfant , dit le général avec un sourire triste ; ne vous inquiétez pas de ce retard ; allez , le remède le plus sûr à mon mal, c'est le repos absolu que nous avons Ici, c'est la solitude où vous vous êtes enfermée avec moi. Là-bas , il y avait trop de monde autour de nous, trop de gens qui m'obsédaient de leurs soins intéressés.
Quand on souffre on n'est bien que seul avec ceux qu'on aime.
A ces mots , il tourna son visage vers la
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brise salée qui soufflait du large, et, respirant profondément, il reprit avec une espèce de frisson : Mon Dieu, Marie , qu'il tait bon ici ! c'est comme une soirée de printemps en France ; j'ai presque froid. ^
— Le printemps de France! répéta la jeune femme avec un long soupir : voilà six ans passés que vous m'avez amenée ici, mais je ne l'ai pas oublié. N'est-eepas qu'un jour, quand les affaires du pays seront tranquilles, nous ferons un voyage en France, et que j'irai encore vcueillir des violettes dans le bois de Yincennes?
— Enfant ! murmura le génâral en passant sa main pâle et amaigrie sur la belle tête blonde qui se penchait vers lui ; oui, un jour vous retournerez en France, bientôt peut-être, hélas!...
— Oh ! mon ami, que dites-vous ! s'écriat-elle avec effroi; mon Dieu, quelles pensées vous viennent aujourd'hui ! Vous êtes
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mieux, vous êtes bien, le docteur l'a dit.
Les larmes qu'elle retenait avec effort lui coupèrent la parole, elle s'appuya en sanglotant sur répaole du malade et murmura :
Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi parlezvous ainsi? vous êtes dans la force de l'âge, ce mal affireux passera ; vous avez encore longtemps, bien longtemps à vivre avec votre Marie.
— Oui, oui, mon enfant, dit le général d'une voix brisée, je le sais bien ; maïs que voulez-vous ? il y a six mois que ce mal dure, ces longues souffrances m'ont abattu ; par* fois je manque de patience et de courage, et puis les affaires du pays m'inquiètent ; Dieu sait comment elles vont depuis que je ne m'en occupe plus! Qui sait comment Gorcelas gouverne à ma place !
— (7est un homme de tête; vous l'avez choisi vous-même, et jusqu'ici il ne s'est élevé aucune plainte.
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— Qu'en savez-vous, Marie? qui me dira sans crainte, sans prévention, sans arrièrepensée ce qui se passe? Gorcelas n'a pas ma confiance : j'ai cédé, en le nommant mon lieutenant général , à des considérations, à des influences; mais, si je venais à mourir, Marie, ce n'est pas lui que je chargerais de soutenir vos droits et ceux de mon fils, car ce n'est pas lui qui aurait assez d'habileté, de courage, de désintéressement pour maintenir ici votre autorité et conserver à Henri tout mon héritage. Que deviendriez-vous, grand Dieu ! si je venais à vous manquer sans vous laisser un appui , un cbnseil , un protecteur? Allons, ne pleurez pas ainsi, Marie ; tout ce. que je dis là n'est qu'une prévision inutile peut-être ; je suis mieux , je suis bien, vous le voyez.
— Rentrons, dit-elle en s'efforçant de retenir ses larmes et de chasser les inquiétudes qui venaient de pénétrer pour la pre-
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mîère fois jusqu'à son cœur ; je crains pour vous la fraîcheur humide du soir.
— Non, répondit-il , elle me ranime au contraire ; il y a longtemps que je ne m'étais trouvé aussi bien qu'en ce moment. Je veux me mettre à table avec vous pour souper.
— Décidément, nous faisons fête aujourd'hui, dit-elle avec joie; voici tantôt six mois, mon ami , que vous n'avez soupe, et nous allons célébrer ainsi le premier jour de votre convalescence.
Elle passa sur ses yeux son mouchoir de linon pour effacer toutes les traces de ses larmes et se prit à sourire avec sa sérénité habituelle ; mais malgré elle il lui restait au cœur un triste pressentiment, les paroles de son mari l'avaient frappée d'une douleur inattendue et terrible; car, pendant cette maladie lente qui le consumait sous ses yeux, jamais la pensée qu'il pourrait en
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mourir ne lui était venue. Elle n'avait jamais aimé M. d'Enambuc de passion, elle ne s'était même pas décidée à Fépouser et à le suivre si loin de sa famille et de son pays sans une secrète douleur et de profonds regrets ; mais il l'avait tant aimée, il l'avait rendue si heureuse, qu'elle s'était attachée à lui avec une affection profonde, pleine de reconnaissance, de soumission et de respect.
£n l'entendant pour la première fois manifester ses sinistres prévisions, elle s'était réveillée au milieu de sa sécurité, et une fatale lumière lui montrait tout à coup le danger.
— Ëh bien ! à quoi songez-vous donc , mon amour? dit le général, inquiet à son tour de la voir pâle et consternée ; vous voilà tonte rêveuse. Je vous ai affligée avec ma maussade humeur de malade. Allons , ne songeons plus à tout cela. Parlons un peu.
je vous prie, des réjouissances qui ont lieu
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aujourd'hui et auxquelles nous seuls ne prenons point part. Les illuminations et les danses doivent commencer maintenant à Saint-Pierre. On a distribué double ration dans tous les ateliers, et annoncé un pardon gànéral pour les &utes passées. Aujourd'hui, aucun esclave n'a été mis aux quatre piquets, et tous ont eu du tafia pour boire à la santé de la petite reine.
— Oui, dit-elle en effeuillant le bouquet de jasmin et de roses de Perse que son fils venait de mettre sur ses genoux , grâce au del, tout le monde est content aujourd'hui dans l'île, tout le monde fait fête.
— Excepté vous, ma pauvre Marie ; point de bal, point de souper, point de musique, pas même une sérénade; vous auriez dû permettre au moins que les violons vinssent ici ce soir.
— Je voulais vous en faire la surprise , répondit-elle eh souriant, et ils doivent être
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dans la petite salle , attendant que la nuit soit close pour venir jouer sous les fenêtres.
— Ah ! c'est bien ! dit le malade avec une toux sèche, je les entendrai avec plaisir.
£n ce moment le trot de plusieurs chevaux retentit dans l'avenue qui séparait les cases à nègres de l'habitation , et la sentinelle qui montait la garde devant la grille du jardin cria : Qui vive?
— C'est le docteur, enfin ! dit M™ d'Ënambuc ; il ne revient pas seul.
— Sans doute Loinvilliers l'accompagne, répondit le général ; voilà près de huit jours que nous ne l'avons vu.
— Vous l'aimez fort, et je lui fais bon accueil par égard pour vous, dit doucement la jeune femme ; mais, en vérité, je ne sais ce qui peut vous plaire en lui; c'est un homme froid, taciturne et ne sachant guère son monde. L'avez-vous remarqué l'autre
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jour, quand je l'ai prié à diner? D n'a eu garde de me donner la main pour passer dans la salle ; sous prétexte de quitter son épée, il s'est arrêté à la porte de la galerie, et je suis allée me mettre à table toute seule. Une autre fois, vous l'avez engagé à m'aceompagner pour faire un tour de jardin, et il n'a pu s'en dispenser ; mais pensez-vous qu'il ait seulement avancé son bras pour me l'offrir? Point du tout ; il a marché un peu en arrière, sans faire autre cérémonie que de me donner le pas , et sans me dire une parole. Je crois, Dieu me pardonne! que pendant cette silencieuse promenade il récitait tout bas son chapelet !
— Voilà , certes , un jeune gentilhomme fort peu galant, répondit le général d'un air de douce ironie ; mais, ma chère Marie, en le jugeant si sévèrement , vous n'avez pas assez considéré peut-être son origine et la vie qu'il a toujours menée. Ce n'est pas sa
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faute s'il n'a point la politesse et les belles manières françaises ; car, en vérité , où les aurait-il apprises? D a perdu fort jeune encore son père, le comte Thomas de Loinvilliers , et il a été élevé par sa mère , une Espagnole de Spiritn-Santo, qui lui a donné les habitudes graves et austères de sa nation. Quand il a eu douze ans , elle Ta envoyé à son oncle le commandeur LoinviUiers de Poincy, qui en a fait un honnête homme, un brave soldat, un intrépide marin comme lui , rien de plus.
— Vous avez raison , dit W^ d'Ënambuc d'un air convaincu ; un homme qui n'a jamais été en France ne peut pas être un bel esprit , un raffiné , ni savoir son monde comme un habitué de la Place-Royale.
— Vous voilà donc revenue de vos préventions, ma chère Marie.
— Vraiment oui, monsieur, répondit-elle avec une charmante bonhomie ^ voici M. de
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LoinvilUers : pour réparer mon tort, vous allez voir quel bon aecueil je vais lui faire. La grille du jardin venait de s'ouvrir; deux cavaliers, après avoir mis pied à terre au bout de l'avenue, s'avancèrent suivis de quelques domestiques noirs. L'un était un petit homme grêle, assez laid de visage et déjà d'un âge mûr. Son pourpoint de ratine noire descendait jusqu^au genou sur une ample paire de chausses de la même étoffe et de la même couleur ; un rabat de linon, passablement chiffonné , retombait sur sa poitrine , et il était coiffé d'une espèce de chapeau à trois cornes , semblable à celui des pères de la Doctrine chrétienne. Il ne portait point de perruque, mais ses cheveux abondants et un peu longs simulaient assez bien cette partie essentielle du costume des membres de la Faculté; c'était, avec son rabat, comme un insigne de sa profession, et personne ne s'y trompait; on ne l'abor-
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dait jamais qu'en l'appelant monsieur le docteur. Il marchait appuyé sur une petite canne qui, dans sa course à cheval, lui avait servi de cravache, et dont il ne se séparait pas plus que de son tricorne. L'autre personnage était un homme d'environ trente ans, dont la peau avait un reflet si bronzé, qu'on aurait soupçonné en lui un mélange de sang africain, si ses cheveux, d'un noir brillant, son profil aquilin et ses lèvres finement découpées n'eussent clairement prouvé qu'il était de pure race européenne. Sa taille était peu élevée , mais sa démarche avait quelque chose de grave et de hardi tout à la fols. Sa physionomie était d'une sévérité calme, et l'on ne voyait guère sa bouche sourire sous ses moustaches retroussées.
— Monsieur le comte, soyez le bienvenu, dit M°* d'Enambuc en inclinant sa tète avec grâce , et vous aussi , mon cher docteur ;
MARIB D*llfAMBDC. 29
nous VOUS attendions avec impatience, comme doivent vous attendre tous vos malades.
— Mon cher Loinvilliers , dit le général en lui tendant la main avec effusion. Mais il ne put achever, une toux sèche et douloureuse lui coupa la parole.
— Yoilà comme on suit mes ordonnances !
s'écria brusquement le docteur ; on se tient dehors après le coucher du soleil et par une nuit fraîche comme celle-ci encore ! Allons, général, il faut rentrer.
Tout de suite , docteur, répondit le malade d'un air résigné.
— Loango ! cria vivement M"® d'Ënambuc en se tournant vers la porte.
Un grand nègre parut aussitôt , suivi de trois ou quatre autres esclaves qui l'aidèrent à enlever le fauteuil du général; Marie suivit, appuyée au bras du docteur, et M. Loinvilliers resta un peu en arrière.
50 HARIB ]»*tll4IIBVC.
— Monsieur, dil H"**" d'Ënambuc en s'arrétanC pour l'attendre, j'erre que yous êtes venu pour souper avec nous?
— J'aurai cet honneur, madaone , rendit-il en s'inclinant d'un air grave et timide.
Un moment après , le maître d'hôtel vint annoncer que le souper était servi. HL^ d'Ënambuc se leva avec un demi-sourire et avança la main vers Loinvilliers en lui disant d'un ton d'autorité tonte pldne de grâce : Allons, monsieur!
A ce geste, le comte resta un monnHit comme indécis; puis il avança aussi la main, et les doigts roses et effilés de Marie touchèrent ses gants de buffle ; ce contact le fit frissonner, une légère pâleur couvrit son visage , et il devint tout tremblant. La jeune femme, le voyant ainsi interdit, se prit derechef à sourire et l'encouragea d'un regard bienveillant.
— Monsieur, dit-elle, c'est une bonne
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œuvre de visiter ainsi les malades ; je vous sais un gré infini d'être venu ce soir au lieu de rester à Saint-Pierre, où, sans doute, vous vous seriez mieux diverti qu'ici.
Ces paroles retentirent jusqu'à l'àme de Loinvilliers et la troublèrent encore plus profondément ; pourtant, il n'y répondit que par quelques paroles froides et contraintes.
Le docteur s'écria :
— Oui certainement, on s'amuse aujour^ d'hui à Saint-Pierre. Quand nous sommes partis, les danses commençaient sur la place du mouillage, où l'on a fait un arc de triomphe surmonté d'un transparent au milieu duquel est écrit le beau nom de Marie.
Toutes les cases sont illuminées et pavoisées, c'est un fort beau coup d'œil ; aujourd'hui les milices ont manœuvré devant le fort, tambour battant, enseigiies déployées.
Les compagnies étaient au complet, et tous ces braves gens ont crié en étant leur cha-
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peau devant Parc de triomphe : Vive madame!
Ces derniers mots parurent causer une émotion de joie au général, et il dit en regardant sa femme avec attendrissement :
— Les habitants vous aiment, Marie ; je crois que vous pourrez compter sur leur dévouement et leur fidélité. D'ici à quelque temps, il faudra faire une tournée dans tous les quartiers de File.
— Oui, monsieur ; dès que vous serez un peu rétabli, nous la ferons ensemble, répondi^elle d'une voix altérée.
Un triste silence suivit ces paroles, chacun avait compris la pensée du général et ses prévisions. Marie baissait les yeux pour cacher les larmes qui roulaient sous ses paupières ; M. de Loinvilliers était absorbé dans quelque pensée intérieure, et le docteur observait avec une attention inquiète la physionomie du malade qui, la tête appuyée
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au dossier de son fauteuil et les yeux à demi fermés, semblait prés de s'endormir. Toutes les fenêtres de la galerie qui servait de salle à manger étaient ouvertes; vingt bougies éclairaient cette vaste pièce meublée, comme toutes celles de Thabitation , avec un mélange singulier de luxe et de simplicité. Les murs et le plafond étaient blanchis à la chaux, sans aucune espèce de tenture ni d'ornement ; le parquet , carrelé en pierres de plusieurs couleurs , avait l'apparence d'une grossière mosaïque, et les gros meubles fabriqués dans le pays n'étaient pas d'une forme élégante ; mais une magnifique argenterie reluisait sur le buffet d'acajou massif, et un grand lustre de cristal était suspendu aux solives. Laitable , autour de laqueUe venaient de s'asseoir M""" d'Ënambue et ses convives , était couverte du plus beau linge de Flandre et d'une profusion d'admirables porcelaines chinoises. Une
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douzaine d'esclaves servaient , attentifs au moindre signe ; leur livrée était un hant-dechausse rayé et une veste sans manches qui laissait voir une chemise de nankin dont la couleur jaune-pâle faisait ressortir le noir mat de leur peau. Ils portaient au cou un carcan d'argent massif large de deux doigts, sur lequel étaient gravées les armes de M. d'Ënambuc ; des aiguillettes bleues, dont les ferrets étaient aussi d'argent, flottaient sur leur épaule; mais ils n'avaient point de chaussure, les pieds nus étant la marque essentielle et obligée de leur servitude.
Le souper s'achevait tristement et en silence , lorsque le qui-vive de la sentinelle annonça une nouvelle visite.
— Qui donc peut nous arriver si tard ?
dit M"'*' d'Énambuc étonnée et presque inquiète.
Quelques instants après , un esclave vint annoncer que quelqu'un qui arrivait de
France , le marquis Henri de Maubray , demandait à être introduit. A ce nom, les joues de Marie devinrent blandies comme le mouchoir qu'elle tenait à la main , et elle dit d'une voix distincte, mais dont l'accent avait quelque chose de sourd et de voilé : M. de Maubray! qu'il entre !... Puis, contenant son émotion , elle s'approcha du général et lui dit doucement : Vous avez entendu , monsieur? on nous annonce quelqu'un qui vient de France, M. Henri de Maubray, gentilhomme breton dont la famille était attachée à la cour du feu roi d'Angleterre.
— £Ue le connaissait déjà ! pensa Loinvil- 11ers, qui avait observé avec une sourde inquiétude l'agitation de Marie et les efforts qu'eUe faisait pour la dissimuler.
Le général releva la tête, et dit en regardant autour de lui comme un homme qui cherche à ressaisir ses souvenirs et ses idées après un pénible sommeil : M. de Mau-
56 HABIB B^BIIAHBCG.
bray ? je ne me rappelle pas ce nom-là ; ma mémoire s'affaiblit. Vous lui parlerez , Marie ; moi, je vais me retirer, je souffre...
— Monsieur, répondit-elle vivement, permettez-moi de vous suivre ; puisque vous souffrez, je ne vous quitte pas...
Au moment où elle achevait ces mots, M. de Maubray entra. Son regard parcourut rapidement la salle, et , après avoir salué Marie, il s'arrêta comme s'il eut hésité à reconnaître le général.
— C'est moi , c'est bien moi , monsieur , lui dit le malade avec une espèce de sourire ; approchez, je vous prie, car je ne puis pas me lever pour avoir l'honneur de vous recevoir.
M. de Maubray avait changé de visage à l'aspect de cet homme faible et moribond ; il tressaillit intérieurement en entendant cette voix lente, qui semblait près de s'éteindre avec le souffle de vie qui animait ce corps
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débile; mais, surmontant aussitôt son étonnement et son trouble , il s'avança et salua le général avec cette bonne grâce un peu fière et cette politesse aisée qui révélait tout d'abord les gens du beau monde et de la cour : Monsieur , dit-il, j'arrive de France sur le Saint-Mah , qui a mouillé hier au Fort-Royal ; nous allons sous peu remettre à la voile pour Saint-Domingue, et, avant de repartir, j'ai voulu apporter moi-même à madame d'Ënambuc des nouvelles de sa famille.
£n achevant ces mots, il présenta à Marie lin paquet de lettres qu'elle reçut de ses mains sans lever les yeux sur lui, et sans le remercier autrement qu'en inclinant la tête.
— J'espère , monsieur, que le Saint-Malo tardera quelques jours à reprendre la mer , dit le général en faisant un effort pour se tourner vers le marquis ; jusque-là , je vous prie de me faire l'honneur d'accepter
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chez moi l'hospitalité, la bonne hospitalité créole...
A cette proposition qu'elle aurait dû pour tant prévoir, Marie regarda le marquis avec une Sorte de frayeur, d'anxiété profonde. Il sourit faiblement comme pour la rassurer, et répondit en s'indinant : Je vous remercie , général ; demain matin je dois être de retour au Fort-Royal, et a mon grand regret il me faut repartir dans une heure...
— Je n'insiste pas alors. Mais vous devez avoir un appétit de voyageur; au moins vous vous mettrez à table , et vous souperez tout en nous donnant des nouvelles de France.
Le marquis s'inclina de nouveau avec un geste de remercîment et de refus» Bien que ses paroles et sa contenance ne manifestassent aucun trouble, la pâleur de son visage et le son de sa voix décelaient une certaine agitation Intérieure qui n'échappa ni à ma-
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dame d^Enambuc ni à M. de Loinyilliers.
Marie aussi était troublée au fond de Tâme ; mais sa propre émotion la rendit maîtresse d'elle-même et lui donna la force de dissimuler tout ce que la présence du marquis avait réveillé en elle de saisissement, de souvenirs , de regrets , d'amère joie. LoinviUîers, morne et attentif, s'était retiré avec le docteur Janson dans l'embrasure d'une fenêtre. M"** d'Ënambuc resta assise en face du marquis de Maubray, à quelques pas du général , qui était retombé dans son immobilité et sa somnolence. Marie osa lever alors les yeux sur M. de Maubray : six années d'absence l'avaient bien changé ; mais il lui sembla que ce visage bruni par le soleil, amaigri par de longues fatigues , était encore plus fier , plus noble et plus beau.
Henri de Maubray avait alors environ trente ans ; il appartenait à une famille dont le nom se rattachait aux plus anciennes époques de
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rhistoire de Bretagne, et tout en lui annonçait cette belle et forte race du Nord , dont le sang ne s'est jamais mêlé à celui des populations méridionales. Ses cheveux, d'un blond vif, retombaient autour de son large front en boucles légèrement frisées. Sa bouche étroite et vermeille avait une expression de froideur hautaine que modifiait singulièrement la douceur presque féminine de son regard. La blancheur animée de son teint s'était à peine altérée sous le climat brûlant de la zone torride, ses yeux étaient d'un bleu sombre comme ceux de ses aïeux, dont il avait aussi la stature élevée et les formes sveltes. Il y avait dans sa physionomie calme et fière, dans tous les traits de sa puissante organisation , quelque chose qui rappelait les honunes d'un autre âge ; on eût dit un de ces rois barbares dont les armées vainquirent les légions romaines , ou bien un de ces bardes que les peuples de
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TArmonique vénéraient comme les dieux du savoir et de la poésie. Mais le pauvre gen* tilhomme n*avait pas retiré d'autre avantage de son illustre origine; l'héritage de ses aïeux était perdu pour lui , et sa tenue annonçait une très-modeste fortune. Bien que son ton et ses manières rappelassent qu'il appartenait à la haute société de son temps , son costume n'était pas celui d'un raffiné de la cour d'Anne d'Autriche , et il avait plutôt l'air d'un reitre que d'un grand seigneur , avec son pourpoint de rasette grise et son chapeau de feutre, dont le hord relevé portait , au lieu de plume , une cocarde noire.
Marie avait baissé les yeux devant le regard mélancolique et fixe que M. de Maubray arrêtait sur elle , et , conune il ne lui parlait pas , elle essaya de rompre la première ce silence embarrassant pour tous deux.
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— Monsieur, dît^elle d'une voix dont le léger tremblement démentait le calme qu'elle essayait de montrer, vous passez sans doute la mer pour la première fois ?
— Oui 9 madame , réponditr-il , je Tiens aux Iles dans le dessein de m'y établir ; c'est la ressource ordinaire des gens qui, conmie moi, n'en ont plus d'autre.
Et comme elle le regardait avec une surprise pleine de tristesse , fl ajouta simplement :
— J'ai perdu les débris de ma fortune au service du roi mon mattre , et je suis condamné à mort en Angleterre.
— Vous y étiez retourné? s'écria Blarie.
— J'y ai passé ces six dernières années ^ les armes à la main contre le tyran régicide Olivier Cromwell. J'ai été blessé et pris dans une rencontre ; mais on ne m'a pas traité en prisonnier de guerre. Condamné comme rebelle à mourir de la main du bourreau ,
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j'allais être pendu lorsque j'ai trouvé moyen de m*échapper des prisons de Leith. Alors je guis revenu en France.
— Oh! mon Dieu! murmura Marie en joignant les mains.
— Je suis retourné à Paris après plus de six ans d'absence, reprit Maubray d'une voix triste, et je suis allé revoir des gens dont je m'étais séparé avec douleur dans le plus cruel moment de ma vie.
— Vous avez vu ma sœur, ma chère Louise! s'écria Marie; c'est elle*méme qui vous a remis ces lettres !
A ces mots , sa voix s'altéra ; le souvenir de son pays, de sa femille, se mêla dans son âme ft tout ce qu'elle avait déjà de trouble et d'attendrissement ; elle ne put retenir ses pleurs.
Maubray la regardait avec une sombre joie ; il semblait recueillir dans son cœur ces larmes silencieuses.
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— Marie! murmura-t-il , si bas qu'elle devina ce nom sur ses lèvres plutôt qu'elle ne l'entendit. Alors, saisie d'un secret remords, elle recula son siège de manière à toucher le fauteuil du général et appuya samain froide et tremblante sur celle du malade.
— Madame, reprit Maubray, dans quelques moments je vais partir , et bientôt je serai à Saint-Domingue , d'où probablement je ne reviendrai plus , car vous savez la guerre que nous font là-bas les Espagnols.
En ce moment le général se réveilla comme en sursaut et dit en regardant autour de lui :
-- Eh bien ! Marie , ne devions-nous pas avoir des violons ce soir? n me semble que vous m'aviez promis une sérénade. Cette musique pourra divertir un moment M. de Maubray, auquel je demande bien pardon d'être <le si maussade compagnie.
M*"*" d'Enambuc fit signe à un esclave qui
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se tenait à la porte de la salle ; un moment après,' les violons commencèrent à jouer sous les fenêtres. Alors le docteur et Loinvilliers se rapprochèrent ; la musique servit de prétexte pour se dispenser de la conversation que personne, excepté le docteur, n'aurait soutenue sans effoHs. Marie , immobile et debout à côté du général , écoutait sans entendre ; il lui semblait que le temps passait avec une efroyable rapidité , et pourtant chaque minute lui pesait pendant cette visite qu'elle désirait et tremblait de voir finir. A chaque mouvement de Maubray, elle tressaillait intérieurement , car elle sentait que l'heure s'écoulait et qu'il allait partir.
La musique continuait toujours; après avoir exécuté plusieurs morceaux , les violons jouèrent un air de danse fort à la mode du temps où les frondeurs avaient chassé de Paris le cardinal Mazarin. Marie frissonna en entendant la première mesure de cette
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joyeuse sarabande; elle lui rappelait une ^oque unique dans sa vie, son premier pas dans le monde, une fête où elle parut quelque temps avant son mariage. Sans doute ce souvenir frappa aussi M. de Maubray, car il mit une main sur sa poitrine comme un homme qui souffre de quelque émotion pénible et violente. Un moment après , il se leva pour prendre congé du général; puis , s'inclinant devant Marie, il lui fit ses adieux et sortit sans Tavoir regardée une dernière foi$.