‹ Marie d'EnambucChapitre 2 sur 19 · Chapitre deuxième · texte numérisé non relu

Chapitre deuxième

Deux heures plus tard , un silence profond régnait dans l'habitation , les lumières s'étaient éteintes une à une derrière les jalousies de bambou, et , selon l'usage , l'esclave chargé de fermer la porte principale en avait mis les clefs au chevet du général.

Il était près de minuit ; tout dormait, pour

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tant une faible clarté se montrait encore à la fenêtre de l'un des pavillons, et le rideau de gaze étendu devant le châssis se gonflait mollement au souffle de la brise : c'était la lampe de nuit allumée dans la chambre de W^ d'Ënambuc qui répandait ces douteuses lueurs au milieu des plus profondes ténèbres qui eussent depuis longtemps voilé le ciel. La jeune femme venait de se faire déshabiller ; un ample peignoir flottait autour de sa taille déliée , et retombait sur ses pitits pieds nus posés sur une natte de pite.

Pensive et le front baissé , elle roulait machinalement les longues boucles de sa chevelure , et les emprisonnait sous le madras noué autour de sa tête comme un léger turban. Une esclave agenouillée devant eUe tenait deux pantoufles de maroquin l)rodés, si étroites , si fines , qu'elles semblaient ne pouvoir chausser qu'un enfant. Ses autres femmes préparaient tout pour la coucher :

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Tune déployait le vaste pavillon de gaze qui environnait le lit , l'autre cachait sous un globe de porcelaine la lampe qui devait veiller toute la nuit ; une troisième rafraîchissait Fair en agitant un large éventail de feuilles de latanier emmanché d'un bambou.

Un moment après , elles se retirèrent ; il ne resta près de Marie que l'esclave qui passait la nuit près d'elle, et dormait au pied de son lit. C'était une jeune fille qui ne ressemblait point aux autres femmes esclaves de l'habitation. Ses cheveux d'un noir brillant , ses traits délicats et sa peau d'un bistre clair décelaient une autre origine ; elle appartenait à ces tribus sauvages quelesËuropéens avaient chassées, et dont les débris étaient dispersés dans les bois et le long des grèves de la côte orientale de l'ile. L'Indienne avait la physionomie triste et le regard inquiet et vague, particulier aux races sauvages ; mais son sourire était plus doux , plus intelligent , et

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il y avait dans toute sa personne une certaine grâce nonchalante qui n'appartient qu'aux femmes dont la vie s'écoule dans des occupations faciles et un certain bien-être matériel. — Palida, dit M"® d'Ënambuc avec un long soupir, relève ce rideau, Jésus ! ou j'étouffe ici.

L'esclave tira la double gaze qui s'abaissait devant la fenêtre, et revint s'agenouiller aux pieds de M"''' d'Ënambuc.

— Maltresse , dit-elle , le ciel est noir du côté de la mer; il y aura peut-être un on^e cette nuit.

— Que Dieu garde du mauvais temps les pauvres voyageurs ! murmura M™° d'Ënambuc en se penchant à la fenêtre.

Le ciel sans étoiles se confondait à l'horizon avec la mer noire et immobile ; une sorte de doux bruissement s'élevait du fond des bois et se mêlait au murmure lointain de quelque torrent caché sous des berceaux

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de lianes. De rapides lueurs traversaient incessamment les ténèbres de cette sombre nuit; c'étaient les fulgores ou mouches luisantes , qui se croisaient dans Fair comme de petits météores et s'allaient perdre à travers le feuillage touffu des canéficiers. Les ananas, les frangipaniers, les jasmins, toute cette moisson de fleurs qui s'épanouissait dans le jardin, exhalait une senteur ambrée à laquelle se mêlait l'humide haleine des bois. Il y avait, dans cette atmosphère tiède et pleine de parfums , quelque chose qui alanguissait l'âme et calmait ses agitations ; Marie l'éprouva. Les souvenirs réveillés dans son cœur s'apaisèrent ; elle éleva vers le ciel un regard plus calme , et murmura avec une religieuse confiance : Mon Dieu !

rendez heureux celui que je ne dois plus revoir , et faites que j'oublie le temps où il nous fut permis de nous aimer !

Mais celle prière même raviva le souvenir

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qu'elle voulait étouffer; sa pensée retourna malgré elle au jour ou son père lui annonça qu'il avait promis sa main au marquis de Maubray , à cette fête où elle avait paru comme sa fiancée, à leurs amours si promptement traversées par l'inexorable ambition de sa fomille , à ce lien brisé avec de si cruels regrets. Ces six années , pendant lesquelles elle avait pourtant vécu consolée , calme et heureuse , s'effacèrent devant ce souvenir , qui revenait tout-puissant après avoir été si longtemps refoulé dans les plus secrets replis de son cœur.

— Oh ! mon Dieu ! répéta-t-elle épouvantée de sa douleur, éloignez de moi o^te pensée!... Ayez pitié, pitié de ma folie, mon Dieu!

En ce moment , l'esclave penchée à la fenêtre se redressa brusquement et demeura immobile, le visage tourné vers le jardin.

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— Qu'est-ce donc, Palida? demanda M"** d'Ënambuc , tout à coup réveillée de sa rêverie.

— Maîtresse, répondit^Ue, c'est étrange !

On dirait qa'il y a par ici des peaux rouges—

— Des peaux rouges ! s'écria la jeune fanme en se levant avec un geste de frayeur ; alors les chemins ne sont pas sûrs d'ici au Fort-Royal. Seigneur, mon Dieu!... Mais je suis folle!... Maubray doit être retourné par mer.

Puis, se remettant un peu , elle ajouta :

Tu te trompes, Palida ; il n'y a personne làbas. Pourquoi les sauvages auraient-ils quitté leurs carbets? que viendraient-ils faire ici? £t d'ailleurs, conunent peux-tu reconnaître leur présence par une nuit si s<Mnbre?

— ie ne les vois certainement pas , maîtresse, répondit Palida ; mais ne savez*vous

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pas qu'on sent une peau rouge plutôt encore qu'on ne l'aperçoit ?

En achevant ces mots, elle tourna son visage vers la brise et respira lentement comme pour chercher à reconnaître les émanations qui l'avaient frappée. Ainsi que tous les individus de race sauvage, elle avait des sens doués d'une grande finesse et une sagacité remarquable. Au bout d'un moment, elle dit en quittant la fenêtre :

— La brise est tombée ; je ne sens plus rien que l'odeur des ananas et des fleurs de frangipaniers. Si les peaux rouges rôdent par ici, on retrouvera demain la plante de leur pied marquée sur le sable le long de la plage, à moins qu'ils ne fassent comme la tortue quand elle retourne à la mer, et qu'ils n'effacent leurs traces en se retirant.

— Mais ces pauvres idolâtres n'ont pas naturellement la peau plus rouge que toi, Palida, et on ne les reconnaitrait pas à

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rôdeur comme les nègres d'Angola, s'ils allaient tout nus , tels que Dieu les a mis au monde.

— Non sans doute, maîtresse; c'est le vêtement qu'ils se font chaque jour qui leur donne cette couleur et cette odeur étrange.

Figurez-vous que chaque matin, après s'être baigné à la mer ou dans quelque ruisseau, un Caraïbe ne passe pas moins d'une grande heure à sa toilette. D'abord sa femme lui tresse proprement les cheveux et lui orne la tête de plumes, de verroteries et d'autres brimborions ; puis elle lui barbouille tout le corps d'un mélange de roucou et d'huile de palmiste ; les plus glorieux se font faire sur cet habit une façon de broderie noire avec le jus de certaines lianes , et , après s'être ainsiaccommodés, ils s'imaginent avoir aussi bon air que vous quand vous avez votre robe de satin garnie de dentelles d'ai^entet votre collier d'émeraudes.

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— Et tous les jours ils recommencent cette belle toilette?

— Tous les jours, maîtresse ; à la vérité le jus de liane laisse une couleur solide, maïs elle disparait sous les couches de roucou , et au bout de quelques jours il faut recommencer à broder le justaucorps.

— Et les femmes aussi portent cet étrange vêtement ?

— Elles n'en ont point d'autre.

— Dis-moi , Palida, est-ce que tu ne préfères pas ta jupe rayée , ton madras des Indes et tes anneaux d'argent à cette abominable parure?

— Oh! oui, maîtresse.

— Et si je te disais de t'en aller , retournerais-tu parmi les peaux rouges?

— Jamais, jamais! on ne peut plus demeurer dans leurs carbets quand on a appris à bien vivre et à prier Dieu.

— Mais tu serais libre.

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— Libre, oh! non, non, maîtresse !

chez les peaux rouges toutes les femmes sont esclaves et elles ont de mauvais maîtres.

A ces mots, prononcés avec une sombre énergie, M'"*' dUnambuc , étonnée, regarda Palida et lui dit : Tu n*as donc plus de mère?

— Ha mère! répondit-elle d'une voix sourde ; elle est morte , et c'est mon père qui Fa tuée !

— Jésus, mon Dieu !

— Oui , maîtresse , et le lendemain une autre prit sa place. C'est que , parmi les peaux rouges, la vie d'une femme ne compte pas plus que celle d'un chien : elles ne naissent que pour travailler et mourir.

— Pauvres créatures ! elles seront plus heureuses quand les missionnaires auront converti ces hommes idolâtres.

£n ce moment des aboiements furieux se

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firent entendre au loin, dans la direction des cases.

— C'est Nankin qui jappe ainsi, dit Palida en retournant à la fenêtre. Jésus ! on dirait qu'il flaire des peaux rouges !

— n les connaît donc?

— Le pauvre animal appartenait à un colon qui demeurait là-bas sous le Morneà-l'Islet et qui fut tué par les sauvages.

n y eut un silence, puis M"* d'Ënambuc reprit d'un air rassuré : La grille est fermée , il y a une douzaine d'hommes au corps de garde, et la sentinelle est à son poste , prête à lâcher son coup de mousqueton sur quiconque se présentera d'une façon suspecte. Nous pouvons dormir tranquilles...

— Maîtresse , il y a du monde dans le jardin, interrompit Palida; entendez-vous, là-bas, vers le pavillon.

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Une idée subite , folle, se présenta à Tesprit de M™** d'Enambuc ; elle crut un moment que Maubray n'était pokit parti, qu'il avait voulu attendre le jour, caché près d'elle, et qu'avant de s'éloigner il espérait peut-être lui dire un dernier adieu.

— Baisse la jalousie, Palida, dit-elle brusquement ; la nuit avance, tâchons de dormir.

L'esclave se pencha pour saisir les cordons qui pendaient en dehors de la fenêtre ; au même instant une légère rafale souffla du large et secoua les branches des canéficiers , dont les longues siliques s'entrechoquèrent avec un bruit sec. Palida tourna de nouveau son visage au vent ; une lente aspiration souleva sa poitrine; la bouche entr'ouverte , les narines dilatées, elle essaya de reconnaître les subtiles émanations que l'air emportait mêlées à l'arôme des fruits et des fleurs. Au bout d'une minute ,

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elle abaissa la jalousie par un brusque mouvement, et dit d'une voix altérée : Sur mon salut, je ne m'étais pas trompée ! Mai* tresse, il y a des peaux ronges là*bas!

— Jésus, mon Dieu! il faut donner l'alarme, répondit M"'' d'Enambnc en allant vers la fenêtre.

Palida se jeta devant elle.

— N'approchez pas de là, maîtresse!

n'approchez pas , s'écria-t-elle ; vous serviriez de but à quelque flèche ! Soyez sûre que les peaux rouges ont les yeux tournés de ce côté , où Ton doit apercevoir une clarté du dehors.

— Ces gens sont entrés ici par trahison , par surprise. Ds vont nous attaquer, dit M"' d'Enambnc avec terreur. Mon Dieu , ayez pitié de nous !

£lle se précipita hors de sa chambre et traversa en courant la longue galerie qui séparait son appartement de celui du gêné-

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rai ; mais , avant d*6ntfer chez son mari , elle s^arréta.

— Et mon fils ! Palida , dit-elle en se retournant; va chercher mon fils, amène-le près de moi !

Le général avait renvoyé les deux esclaves qui veillaient ordinairement près de lui, mais il n'était passeul.Loinvilliers, assis près de son lit, achevait de lire des papiers qu'il avait apportés de Saint-Pierre. Une seule t)ougie éclairait ce groupe immobile et projetait dans la chambre une faible lueur.

— Marie ! s'écria le général en la voyant entrer pâle et haletante ; c'est vous, Marie ! encore levée à cette heure? £h! que se passe-t-ildonc?

— Nous sommes en danger, réponditelle d'une voix à peine articulée; une troupe de Caraïbes entoure l'habitation...

Palida les a reconnus... ils sont là... sous ces fenêtres...

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— Que dites-vous? interrompit le général en se relevant, voici les clefs de la grille, et il est aussi impossible de franchir la haie que d'escalader le fort Saint-Pierre.

En ce moment Palida entra suivie d'une négresse qui portait l'enfant endormi dans ses bras.

— Tu crois que les peaux rouges rôdent par ici? lui dit le général; parle, qu'as-tu vu?

Elle répéta ce qu'elle venait de dire à sa maîtresse. — Tout le monde dort dans l'habitation , ajouta-t-elle ; il n'y a personne ni dans la galerie, ni dans les salles d'en bas ; les fenêtres sont bien fermées et barricadées en dedans , ainsi que la grande porte.

— C'est bien , dit le général en laissant retomber sa tète pâle et fatiguée sur l'oreiller. Personne n'est sorti, et il n'y a pas à craindre qu'une trahison ait livré l'entrée

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du jardin aux peaux rouges... Tu as eu une vision, Palida.

— Plût à Dieu ! maître , s'écria-t-elle ; mais ne vous rendormez pas ! Elle s'interrompit subitement ; une lueur blafarde venait d'apparaître entre les lames des jalousies.

— Maître, reprit-elle, il y a un orage du côté de la mer ; à la lueur des éclairs vous allez voir ce qui se passe là dehors , et si je me suis trompée.

Loinvilliers était déjà à la fenêtre. Un éclair plus resplendissant illumina les airs, et la foudre gronda dans l'éloignement. Au même instant le comte laissa retomber la jalousie qu'il avait relevée d'une main ^ et dit en montrant une flèche plantée dans la manche de son justaucorps : C'est vrai!

en voici la preuve; ils sont une centaine sous ces fenêtres.

£n achevant ces mots, il arracha la flèche

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qui avait traversé son justaucorps au-dessus du poignet, et ajouta froidement, après en avoir exmniné la pmnte : Elle est empoisonnée; la blessure aurait été mortelle*

Palida se rapprocha de la fenêtre. Cachée derrière la jalousie, elle regarda encore dehors à la lueur incessante des éclairs. — Us ont passé pardessus la haie , dit-elle avec stupéfaction, voyez ! . . .

En effet , les sauvages avaient franchi ce rempart redoutable par un singulier artifice. Il y avait en dehors du jardin un grand tamarinier dont les branches s'étendaient par-dessus la haie, et se joignaient à celles d^in canéficier qui déployait an fond de l'allée son feuillage d'un vert foncé. Les Caraïbes avaient passé un à un sur cette espèce de pont aérien, et pénétré sans bruit dans le jardin. Il n'y avait plus à délibérer, il fallait se défendre. Ce n'était pas

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la première fois que les sauvages attaquaient ainsi par surprise les habitations isolées , et Ton savait de quelle vengeance ils étaient capables.

Le général s'était levé; il vint vers sa femme qui , assise à l'écart, tenait son fils dans ses bras, et semblait plongée dans une morne stupeur.

— Marie , lui dit-il, vous allez vous retirer dans la galerie avec votre fils... N'approchez pas des fenêtres... Gardez- vous d'essayer de voir ce qui se passera dehors. . . Marie, promettez-moi de rester là , d'attendre avec courage et résignation que le danger soit passé.

— Ah ! monsieur, s'écfia-t-elle, et vous ?. . . Vous allez exposer votre vie !

— C'est mon devoir et mon métier.

— Mais mon devoir à moi est d'être près de vous, de ne pas vous quitter...

— Allez , Marie , interrompit le général

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avec une sorte d'autorité et en lui montrant la porte de la galerie , allez m'attendre , et priez Dieu...

Elle prit la main qu'il lui tendait, la serra contre ses lèvres; puis, relevant la tête, elle lui dit avec un accent plein de soumission , de courage et de fierté : Oui, monsieur, je vais vous obéir, et soyez assuré que je n'aurai point peur. Je sais que vous sauverez votre femme et. votre enfant... Si vous succombiez en nous défendant , soyez tranquille... Je ne tomberais pas vivante aux mains de ces misérables.

Gomme elle achevait ces mots , un horrible hourra retentit au dehors , et un choc violent ébranla la grande porte.

— Au guichet! Loinvilliers, au guichet!

cria le général.

En un moment tout le monde fut sur pied dans rhabitation. Le général envoya les femmes près de M™*' d'Enambuc et fit ses dis-

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positions pour le combat. U arma ses nègres et les rangea dans des espèces de casemates d'où Ton pouvait défendre à couvert le passage qui précédait le vestibule ; puis il vint au guichet avec Loinvilliers.

C'était comme un miracle de voir cet homme miné par la fièvre, affaibli par de si longues souffrances , recouvrer tout à coup ses forces et son énergie en face du danger.

£n donnant ses ordres, en se préparant à ce terrible combat où il avait pour lui l'avantage de la position , celui des armes , mais où le nombre pouvait l'emporter sur la discipline, l'expérience du chef et la supériorité des moyens de défense, il avait l'accent aussi ferme, la voix aussi haute que jadis , quand il passait en revue ses milices sur la plage de Saint-Pierre.

La galerie où venaient de se réfugier M™'' d'Ënambuc et ses femmes était au premier étage , et les fenêtres , qui s'ou-

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vraient sur une partie du jardin appelée le labyrinthe , étaient à trente pieds du sol.

Leur élévation semblait rendre inutiles les énormes contrevents qui défendaient celles du rez-de-chaussée ; elles n'étaient fermées que par de légères jalousies et par des rideaux de gaze dont le tissu transparent ondulait au soufûe de la brise devant leurs imm^ises châssis. Un silence absolu régnait dans cette vaste pièce, à peine éclairée par le reflet de la lampe suspendue dans Tescacalier, et où vingt femmes agenouillées priaient dans les angoisses du désespoir et de la terreur. Une clameur effroyable et incessante résonnait au dehors; c'était le cri de guerre des sauvages. Leurs massues frappaient comme en mesure la lourde porte, et ces coups retentissants avaient des écho^ dans toutes les parties de l'habitation ; c'était un bruit plus menaçant, plus terrible que celui de l'artillerie.

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W^^ d'Ënambuc tenait son fils dans ses bras et priait à voix basse ; quiconque Feùt vue si faible et si tremblante un moment auparavant aurait été frappé de ce qu'elle montrait tout à coup de courage et de sangfroid. Cette jeune femme qu'aucun danger n'avait jamais éprouvée, dont la douceur et la timidité allaient jusqu'à la faiblesse, était maintenant une femme forte; le péril de cette situatîon.venait de révéler tout ce qu'il y avait dans son âme d'énergie et de tranquille courage.

— Ha fille , dit-elle en se tournant vers Palida qui , pâle , immobile , et les genoux en terre, disait ses prières d'une voix précipitée, ma fine, notre vie est entre les mains de Dieu... Ayons bon courage... La porte peut tenir encore longtemps. Jésus, mon Dieu ! quels cris effroyables!... Ne dirait-on pas une légion de démons autour de nous ! . . . Mais il ne faut pas avoir peur de ces burle-

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ments ; tout ce bruit ne renversera pas les murailles.

En ce moment le docteur Janson entra tout blême et tout effaré. — Eh bien ! eh bien ! s'écria-t-il , je viens d'être éveillé par une belle musique, et nous allons avoir une belle nuit, à ce qu'il me parait!...

— Docteur, s'écria M°*" d'Enambuc en se levant, nous allons avoir des blessés ! Vous êtes ici heureusement!...

— Heureusement ! grommela le docteur en levant les yeux et les mains au ciel d'un air consterné. Enfin ce ne sera pas la première fois que j'aurai fait mon métier sur le champ de bataille.... A la vérité, c'était chrétien contre chrétien , et je ne m'étais jamais trouvé en face de ces damnées peaux rouges!

Une décharge de mousqueterie coupa la parole au docteur Janson ; il courut à l'escalier et tâcha de voir ce qui se passait en bas.

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— Bon ! s'écria-t-il après avoir pris position au fond du vestibule, derrière une porte dont le large panneau lui servait de bouclier ; bon ! nous avons tiré a bout portant... La moitié de ceux qui ont été touchés ne se relèveront pas.

— Voyez-vous mon mari, docteur? s'écria M"**' d'Ënambuc penchée sur la rampe ; dites-moi si vous le voyez !...

— n est à couvert ainsi que tous nos gens derrière la porte ; ils ont tiré par le vasistas et les meurtrières...

Une nouvelle décharge retentit comme un coup de tonnerre et fit trembler la maison jusque dans ses fondements ; des cris plus épouvantables s'élevèrent au dehors, puis il se fit tout à coup un grand silence.

— Cette fois nous avons balayé la place, s'écria le docteur en avançant la tète hors de sa cachette; loué soit Dieu! l'alarme est donnée au coips de garde... Nous devrions

MARIR nrNAMRITC.

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entendre des coups de mousquet en dehors de la grille, à moins cependant que le poste n'ait été surpris et égorgé, ce qui est bien possible...

— Et les nègres, monsieur! les nègres!

interrompit M"' d'Ënambuc frappée d'une soudaine espérance ; ils vont venir à notre secours!...

— Mais ils n'ont point d'armes; on n'oserait pas armer les nègres d'atelier, répondit le docteur. Sainte mère de Dieu ! pourvu qu'il ne vienne pas à l'esprit des cinq cents esclaves qui sont là-bas de tuer leurs commandeurs et de venir se joindre à ces misérables!...

Une nouvelle clameur plus épouvantable couvrit la voix du docteur, et en même temps la porte fut attaquée avec des coups furieux et pi*écipités , semblables à ceux de ces machines de guerre qui, aussi bien que le canon, faisaient brèche aux mu-

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railles. Les ais doublés de fer craquèrent et se fendirent; les panneaux disjoints résistèrent encore un moment, puis la porte tomba sous l'effort puissant qui la brisait. Un cri de victoire retentit jusqu'au ciel , et , presque au même instant, un second cri de surprise et de rage : la herse venait de tomber derrière la porte et opposait aux assaillants ses larges barreaux de fer. Les sauvages attaquèrent ce nouvel obstacle avec furie ; ils lancèrent dans le vestibule une grêle de flèches qui n'atteignit personne.

Le docteur avait promptement regagné le premier étage, et, arrêté sur le plus haut palier, il regardait en bas avec une anxiété pleine d'épouvante : — La herse tiendra plus longtemps que la porte !... s'écria-t-il ; béni soit celui qui la fit si forte et si solide !... Voyez la bonne grille ! elle ne bouge pas plus qu'un roc sous les mains de ces misérables ! L'alarme est donnée ; on aura en-

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tendu le bruit de notre mousqueterîe : le tambour bat maintenant du côté de la grande anse et jusqu'au fort Saint-Pierre; il va nous arriver du secours l les milices vont mettre en pièces ces païens, ces cannibales !.. . nous serons sauvés ! . . .

— Que Dieu et sa sainte mère vous entendent! dit M°^ d'Enambuc, debout à la porte de la galerie et tenant toujours son fils dans ses bras.

Il y eut dix minutes d'attente et d'angoisses inexprimables. Le bruit loihtain de la foudre se mêlait aux cris sauvages des peaux rouges , qui attaquaient la berse avec des efforts désespérés ; de pâles éclairs illuminaient soudainement le ciel et faisaient apparaître au milieu des ténèbres cette multitude d'hommes nus, hurlant, et hideux comme des damnés» Le feu des assiégés ne se ralentissait pas ; mais il faisait moins de mal aux assaillants, parce que les coups

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portaient dans une direction oblique. Deux fois pourtant M. de Loînvilliers s'avança et tira ses pistolets à bout portant sur ceux qui battaient la herse de leurs lourdes massues.

La lampe suspendue dans le vestibule ne projetait qu'une demi-clarté dans le passage voûté qui allait devenir un champ de bataille, et à travers les barreaux de la herse on distinguait à peine une masse confuse et mouvante qui se heurtait contre cet obstacle avec une horrible furie. Une foule de morts et de blessés gisaient au bas du perron, et des plaintes lamentables se mêlaient au cri de guerre des sauvages.

— Nous leur avons tué beaucoup de monde, dit le général à M. de Loinvilliers qui, debout à l'entrée du passage , rechargeait ses armes; n'importe, il faut nous recommander à Dieu ; car, s'il ne nous vient point de secours , c'en est fait de nous : la herse ne tiendra pas un quart d'heure déplus .

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— Nous défendrons le passage, répondit froidement Loinvilliers.

Gomme il disait ces mots , des cris perçants retentirent dans la galerie, et le docteur parut sur l'escalier les mains levées au ciel.

— Les peaux rouges! voilà les peaux rouges à Fescalade! cria-t-il; Secours, miséricorde !

Le tumulte était si grand au dehors, qu'on s'entendait à peine ^ pourtant le général comprit ce geste et cet accent de terreur :

— Loinvilliers ! s'écria-t-il, entendez-vous là-haut?

Le comte s'élança et franchit l'escalier, ses pistolets à la main. Un silence effrayant avait succédé à ces cris de détresse ; le docteur Janson, adossé contre la rampe, montrait silencieusement de la main l'entrée de la galerie. Loinvilliers regarda autour de lui avec une sorte de frisson , et d'abord il

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devina plutôt qu'il ne vit ce qui se passait dans cette demi-obscurité, où tout était immobile et muet. C'était une étrange et borrible scène : les esclaves avaient fui à l'autre extrémité de la galerie et se pressaient dans l'angle le plus sombre comme un troupeau surpris par quelque béte fauve ; M™"* dTnambuc , seule et debout contre la muraille, couvrait son fils de tout son corps et murmurait des prières inarticulées. A deux pas d'elle, devant une des fenêtres dont la jalousie vacillait encore , un Caraïbe brandissait son redoutable couteau de guerre et jetait autour de lui un regard inquiet et farouche; aucun vêtement ne couvrait sa peau rougeâtre , ses cheveux étaient longs et mêlés comme une crinière ; un ornement en forme de croissant reluisait sur sa large poitrine et annonçait sa dignité de chef.

Presque au même instant, un autre sauvage parut à la fenêtre et sauta dans la galerie ;,

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tous deux aperçurent alors M™* d*Enambuc, et s'élançant vers elle, ils la saisirent par sa longue chevelure; mais Loinvilliers était là. — Marie ! cria-t-il en parant le coup qui allait la frapper et qu'il reçut dans le bras, Marie, me voici!... Le pistolet qu'il tenait de la main droite lui échappa ; mais il fit feu de l'autre à bout portant et l'un des sauvages tœnba. Alors commença un combat corps à corps où chaque coup portait et qui ne dura pas deux minutes. Loinvilliers ^n'avait plus que son poignard , et tout son sang s'écoulait par une horrible blessure ; mais il voyait M"^ d'Enambuc étendue devant lui comme privée de vie, et il combattait avec le courage aveugle d'un homme au désespoir. Il atteignit son ennemi et le renversa blessé à mort ; puis , faisant un dernier effort, il releva les deux cadavres et les jeta par la fenêtre, sur la tète des sauvages qui escaladaient la muraille.

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Cependant le docteur était accouru près de M°*'> d'Ënambuc, et il retrouvait, pour la secourir, la présence d'esprit, le sang-froid admirable de sa profession. Vingt sauvages auraient maintenant envahi la galerie, il aurait vu leurs redoutables massues levées sur lui, leurs flèches empoisonnées voler autour de sa tète, qu'il n'aurait pas changé de place. Penché sur Marie, l'œil fixe et attentif, le visage immobile, il écoutait le souffle irrégulier qui soulevait la poitrine découverte et ensanglantée de la jeune femme.

— Elle est morte! s'écria le comte en se jetant à genoux près de Marie, elle est morte !

— Non , grâce au ciel ! dit le docteur, je ne lui trouve d'autre blessure qu'une égratignure à l'épaule ; c'est le saisissement qui lui a fait perdre connaissance ; mais la voilà qui soupire et revient...

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— Jésus, mon Dieu ! soyez béni ! j'ai donc paré le coup ! murmura Loinvilliers d'une voix affaiblie, c'est moi qui vais mourir...

Une belle fin... j'ai donné ma vie pour elle... Dites-le-lui quelque jour, monsieur.

En achevant ces mots, il tomba sur le

parquet, roide et comme mort.

Tandis que ceci se passait dans la galerie, la herse avait été brisée, et les peaux rouges tentaient de franchir le passage; mais on tirait sur eux par les meurtrières.

Ils tombaient dès qu'ils étaient entrés, et pas un ne se relevait. On les aurait tous tués ainsi jusqu'au dernier, si l'on avait pu continuer le feu ; mais les munitions allaient manquer, il n'y avait plus ni poudre ni balles.

Cependant le tambour battait dans les mornes, et une troupe d'habitants venait du côté de Saint-Pierre. Quand ils furent sur la

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hauteur qui domine la plage, ils firent une décharge dont le bruit, répété par les échos des mornes, fut entendu même de ceux qui étaient dans les casemates. Les Caraïbes, épouvantés, cherchèrent alors à s'enfuir, mais la haie et les énormes barreaux de la grille leur opposaient de tous côtés d'insurmontables obstacles. Ils essayèrent de regagner la rase campagne par l'espèce de pont aérien sur lequel ils avaient passé pour descendre dans le jardin : quelques-uns à peine parvinrent à s'échapper ainsi. Quand les milices arrivèrent, elles massacrèrent le reste de ces malheureux sous les murs de l'habitation.

Une heure plus tard le jour se levait enfin , et l'on commençait à se reconnaître au milieu de ces horribles débris. Les miliciens bi vaquaient dans le jardin, et les esclaves du grand atelier, leur commandeur en tète, creusaient des fossés le long de la plage et

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enterraient les morts. Une scène encore plus lugubre se passait dans l'intérieur de l'habitation : le général était étendu sur son lit; les forces et l'animation qu'il avait retrouvées au moment du danger s'éteignaient rapidement en lui ; il avait consumé dans cette nuit d'angoisses les restes de sa vie ; pâle , immobile , affaissé sur lui-même , il dormait d'un sommeil qui ressemblait à la mort. Marie était assise près de lui , et de temps en temps elle portait machinalement la main à sa poitrine légèrement blessée.

Son regard fixe, sans larmes , presque sans expression, décelait cette morne fatigue qui succède aux émotions violentes et douloureuses. Le docteur Janson, debout au chevet du malade, observait d'un regard som* bre et attentif les progrès de cette agonie que son art ne pouvait même prolonger.

Les gens de la maison se tenaient à distance, silencieux et consternés.

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Tout à coup le général se souleva par un brusque mouvement.

— Marie! cria-t-il d'une voix brève et haletante.

— Me voici ! répondit la jeune femme en se dressant épouvantée ; me voici !

lie général tourna vers elle son regard terne et vitreux en répétant :

— Marie ! ma chère Marie, venez là, que je vous voie, et mon fils?

Palida lui présenta Fenfant dont il toucha la tête blonde comme pour le bénir, puis il reprit : Où est Loinvilliers?

— Il est là , dans la galerie , répondit le docteur.

— Vous répondez de sa vie ? dit le malade avec effort.

— J'en réponds sur la mienne.

— Qu'il vienne alors , qu'il vienne surle-champ, murmura le général en retombant affaissé.

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Un moment après Loinvilliers s'avança soutenu par deux esclaves; il était d'une pâleur livide , mais son regard animé , vivant, annonçait que la mort s'était déjà retirée de lui. Le général lui fit signe d'avancer sa main, et, la serrant dans la sienne, il dit d'une voix entrecoupée, mais distincte : Je n'ai plus le temps de vous parler, Loinvilliers... Le père du Tertre va venir: il faut donner à Dieu seul ces derniers moments...

Marie cacha son visage sur l'oreiller avec un cri sourd ; puis , se tournant vers le médecin , elle lui dit : Gela n'est pas possible! on ne meurt pas ainsi ! Il a encore plusieurs jours de vie ! vous m'en avez répondu hier, docteur !

Le médecin se retira un peu en arrière du malade et baissa tristement la tète. M"'' d'Eliambuc se rassit ; elle ne croyait pas que son mari fût près de mourir, et elle se mil à prier Dieu pour lui.

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— Loinvilliers , reprit le général d'une voix haletante et si basse , que le comte , penché sur lui, put à peine Fentendre; Loinvilliers , vous savez ce que je vous ai dit hier soir... Je me fie à votre loyauté , à votre courage... Je vous laisse à ma place... Vous gouvernerez pendant la minorité de mon fils , conjointement avec sa mère...

Vous lui conserverez mon héritage.

n se tut 9 et , faisant un dernier effort , il tourna les yeux vers Marie en ajoutant :

£t quelque jour, Loinvilliers , vous épouserez ma veuve...

Le visage du comte devint encore plus pâle ; il se pencha sur le lit avec une faible exclamation. Le général était retombé la tète renversée en arrière ; sa main n'avait pas laissé aller celle du comte ; ses souffrances semblaient s'apaiser : un souffle plus lent soulevait sa poitrine ; ses traits avaient repris leur sérénité ; on eût dit qu'il dormait.

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Marie n'avait rien entendu; la fatigue émoussait toutes ses facultés ; elle ne voyait plus que confusément ce qui se passait autour d'elle; ses inquiétudes affreuses, sa douleur même, s'éteignaient dans cet anéantissement complet du corps et de l'âme.

Loinvilliers, debout en face d'elle, de l'autre côté du lit, la regardait d'un œil fixe, éperdu , et serrait dans ses deux mains la main du mourant avec une efihroyable expression de joie.

Au bout de quelques minutes, le docteur, qui s'était retiré un peu à l'écart pour laisser toute liberté à ce dernier entretien, se rapprocha d'un air inquiet et écarta le rideau; dès qu'il eut jeté les yeux sur le général , il s'écria en prenant vivement le bras de Loinvilliers : Monsieur, il faut emmener M"*" d'Ënambuc! Relevez-vous!

retirez-vous ! ne voyez-vous pas que tout est fini?

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