‹ Marie d'EnambucChapitre 13 sur 19 · E0B6ES · texte numérisé non relu

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une autre toilette; je me trouvai de nouveau seul avec la comtesse.

— Elle est le bonheur, l'espoir de ma vie ! me dit madame d'Aire en suivant sa sœur du regard, je n'ai plus qu'elle au monde I Oh I si elle n'était pas heureuse!

Ceci fut dit d'un ton si plaintif et si doux, que je me sentis ému jusques au fond de l'ame. En effet, cette pauvre femme, infirme, toujours malade, n'a plus d'autre bonheur, d'autre avenir que celui de sa sœur.

— Eh I que pouvez-vous craindre? lui dis-je ; mademoiselle Hélène entre dans la vie avec toutes les chances de bonheur; vous la donnerez à un homme digne d'elle.

— C'est elle qui le choisira, me répondit madame d'Aire en hochant la tête. Dieu fasse qu'elle ne se trompe pas I

Au bout d'un quart d'heure ces dames revinrent; mademoiselle Hélène avait mis une robe de mousseline blanche et des nœuds bleus dans ses cheveux ; cette simple toilette allait bien à sa fîgure gracieuse, presque enfantine. Elle n'est pas belle comme sa sœur, elle n'est pas même régulièrement jolie, mais il y a en elle un certain charme que la comtesse n'a jamais dû avoir. Sa taille est petite, frêle et déliée, ses cheveux d'un blond doux forment un charmant contraste avec ses sourcils élevés, et hardiment dessinés sur son front large et pur ; elle a des mains admirables, longues, blanches, transparentes, des mains de madone, et une grâce exquise dans sa façon de marcher,

de s'asseoir, de se relever. Sa physionomie est vire, enjouée ; on voit bien que les larmes n'ont jamais voilé ce regard si naïf et si doux ; il y a en elle comme une pléuitude d'existence et de félicité ; elle jouit de ses avantages sans y penser, elle se laisse aller à la vie que le Ciel lui a faite si belle ; elle est heureuse. Gda fait du bien, Thérèse, de reposer ainsi sa vue sur un être si pur et si charmant, sur cette vivante image du bonheur.

€ette première soirée s'écoula pour moi comme en famille, bien que je visse pour la première fois le monde qui m'entourait. On fit de la musique, puis une lecture. Les dames que madame d'Aire a réunies aux Charmilles appartiennent à la société élégante et aristocratique du faubourg Saint-Germain; elles ont toutes ce charme, cette dignité, cette grâce aisée et naturelle qu'on ne trouve que dans un certain monde. Quant aux hommes, je ne vous en parle pas; ils ne sont que deux : un vieux chevalier de Malte, sans cesse à l'afifùt de quelqu'un qui veuille faire sa partie de piquet, pour laquelle ces dames se dévouent tour à tour, et un grand jeune homme insignifiant, qui est tout le jour à la chasse, et parle plus souvent à Lara qu'à qui que ce soit.

Dès le lendemain de mon arrivée, j'ai repris les travaux dont je m'occupe à Paris; madame d'Aire l'a exigé; elle veut, dit-elle, que je sois ici comme chci moi. Hélas!... Pai donc étalé mes papiers, mes livres de droit, et j'étudie comme dans ma chambre de la rue des Maçons-Sorbonne; mais quelle différence! quel contraste ! Ici j'ai du courage, et ma tâche me

semble aisée. Après ces heures d'application et de travail, de douces distractions m'attendent. Je descends au salon ; madame d'Aire me fait venir près de son Êiuteuil, et s'informe de mes occupations de la journée; mademoiselle Hélène me fait part des projets qu'on a ^our la soirée ; je retrouve presque mon heureuse vie d'autrefois, quand j'était à Roqueville, entre mon père et vous, Thérèse.

Parfois je sors seul pour faire une courte promenade. Il y a dans les jardins un espalier couvert de treilles qui ressemble à cet endroit qu'on avait nommé le préau de M. le marquis. C'est là que j'aime à venir m'asseoir le matin quand on n'est pas encore levé au château. La fenêtre de ma chambre s'ouvre, de ce câté, sur une petite terrasse qui a l'apparence d'un reste de fortiûcations. Cette partie des bâtimens est la plus pittoresque et la plus ancienne. Une tourelle octogone, surmontée d'un toit d'ardoises, en coupe l'angle, et s'avance parallèlement à la terrasse dont elle est séparée par une espèce d'abîme au fond duquel croissent des broussailles. Un lierre étend ses rameaux tenaces sur les pierres rongées, et rampe jusqu'à l'ogive d'une fenêtre appuyée sur un léger balcon.

Un matin que j'étais assi^ sous le mur de la terrasse, à l'ombre des vignes qui commencent à déplisser leurs pampres, j'aperçus avec quelque surprise une flgure svelte qui s'avançait le long du jardin ; c'était Hélène. Elle vint à moi.

— Déjà levé. Monsieur! me dit-elle, avec son air gracieux et riant ; comme vous êtes matinal 1 On voit

bien que vous avez long-temps habité la campagne. C'était la première fois qu'elle semblait connaître ma situation passée et s'en souvenir ; apparemment elle eut regret de me l'avoir rappelée; car tout de suite elle ajouta :

— N'est-ce pas que c'est un grand bonheur de vivre à la campagne? pour moi, je ne suis jamais si heureuse qu'ici ; je voudrais y rester toujours.

— Même en hiver, Mademoiselle? lui dis-je d'un air un peu incrédule, mênie lorsqu'il n'y a plus ni fleurs, ni feuillages, que la terre est couverte de neige et que Paris est si beau, que les bals sont si brillans?

— Le bal, répondit-elle avec une sorte d'émotion, oui I c'est beau ! Mais cette musique, ces lumières, ce tumulte, ces parfums, tout cela fatigue et trouble l'esprit. On en revient la tête agitée, malade... Non, je n'aime plus le bal I

Certainement, il y avait une arrière-pensée sons ces paroles; laquelle? je ne pus le deviner. Hélène fit quelques pas et reprit en levant la vue :

— N'est-ce pas que l'aspect du château est tout-^ fait romantique de ce côté? Cette tour est fort ancienne; on assure qu'elle est du temps de Saint-Louis. Ne vous semble-t-il pas, à voir ses sombres murailles, ses antiques fenêtres et ses vitrières de plomb, qu'elle n'est habitée que par des chauves -souris, et que les araignées y filent en paix depuis des siècles? Eh bieni pas du tout; ces vieux murs renferment au contraire la pièce la mieux ornée, la plus riche du château ; c'est là qu'est la bibliothèque. Vous n'y êtes pas encore allé, peut-être? aujourd'hui, il faut y monter.

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— Sans doute, mademoiselle, c'est un lieu de prédilection pour vous? lui dis-je.

— Eh I eh! pas trop, me répondit-elle en riant; il n'y a que des livres sérieux, et ma sœur dit que je n'aime que les ouvrages frivoles. C'est vrai, pourtant!

Après le déjeuner, je montai à la bibliothèque : c'est une vaste pièce, décorée avec un luxe sévère; au fond il y a une seconde pièce, un charmant boudoir, dont la fenêtre s'ouvre précisément à la hauteur du parapet de la terrasse; on pourrait se parler face à face d'un endroit à l'autre, et presque se donner la main; il y aurait cependant un abime entre les deux interlocuteurs, une profondeur de vingt toises entre deux murs parallèles, au pied desquels des ronces épineuses rampent entre les pierres.

Le même jour, nous avons fait une promenade à pied dans le parc; je donnais le bras à madame Dubourjas, une vieille femme spirituelle, quelque peu frondeuse, et qui s'est établie dans tous les privilèges de ses soixante ans. Elle m'a pris en amitié, et m'appelle en riant son cher fils. Tandis que nous marchions tout doucement le long des allées, et qu'Hélène, suivie de Lara qui bondissait autour d'elle, courait légèrement à travers les arbres, madame Dubourjas la suivit du regard, et dit avec un soupir :

— Enfant! comme elle est heureuse!

— Est-ce qu'il vous semble, madame, qu'elle ne doit pas l'être toujours? m'écriai-je, frappé de l'expression avec laquelle madame Dubourjas avait dit ces paroles.

— Non, me répondit-elle; madame d'Aire, qui est

si parfaitement sage et raisonnable en toutes choses, se trompe dans l'une des plus impmtantes questions de la vie; elle veut que sa sœur choisisse elle-ménie l'homme qu'elle épousera. £h bieni je suis sûre qu'Hélène fera un mauvais choix.

— Mais pour quels motifs pressentez-vous cela, madame? lui demandai-je.

— Parce qu'Hélène a une tète vive, un cœur tendre et un caractère imprudent, me répondit-elle. Dieu fosse que je me trompe I

Certainement elle se trompe; Hélène est d*nne vivacité si enjouée, d'une si douce galtél Je suis sûr qu'aucun homme n'a fait palpiter encore ce cœur fier, ingénu, plus capable peut-être de sentiniens paisibles et doux, que de passions profondes. Non, non, elle n'aime, elle n'a jamais aimé personne; cela se voit dans son sourire, dans la sérénité divine de son regard!

Vous allez dire que j'aime cette jeune fille, n'est-ce pas, Thérèse? Non, non, je vous le jure! Son aspect ne me fait pas tressaillir; son absence ne me laisse pas plongé dans un douloureux ennui. Loin d'elle, je m'occupe, je pense k vous, à mon père, hélas! Et quand je la revois, mon cœur reste tranquille, je n'éprouve rien qu'une intime et douce satisfaction.

Hier, madame d'Aire m'a annoncé qu'elle attendait de nouvelles visites; notre cercle va devenir plus nombreux et peut^tre moins intime. Cette idée m'a un moment attristé; j'ai ressenti une frayeur égoïste en songeant k ces nouveaux venus, qui vont rompre peut-être ces habitudes de douce familiarité, si promp-

tement fonnées. Mais j'avais tort; madame d'Aire est si bonne, si affectueuse pour moi! Et sa sœuri Oli! elle a aussi pour moi de Famitié, j'en suis sûrt

Lara est heureux ici, il y a fait connaissance avec tout le monde ; si vous saviez comme Hélène le ca* ressel Mon pauvre Lara !

Adieu, Thérèse, je suis encore aux Charmilles pour un inois; madame d'Aire en a exigé la promesse hier soir ; avec quelle joie je la lui ai faite ! Je suis si bien ici! je ne veux pas songera l'avenir : n'est-ce pas, Thérèse, qu'il est sage de vivre ainsi au jour le jour, de suivre son chemin au soleil sans regarder les nuages qui barrent l'horizon? »

— Voilà qui est fini, mon pauvre Lara, dit Georges en cachetant sa lettre; il est de bonne heure, nous avons encore le temps de faire un tour de promenade avant le déjeuner.

Ils descendirent ensemble dans une partie du parc ombragée par des taillis qui formaient un profond labyrinthe coupé par des bouquets de pins. Tout*àcoup Lara bondit, courut en avant, et revint vers son maître en aboyant.

— Qu'est-ce? dit Georges étonné.

Au même instant il aperçut Hélène arrêtée au milieu du sentier, une lettre à la main, le visage pâle et couvert de larmes.

— C'est vous, mademoiselle 1 s'écria Georges, et TOUS pleurez!

— Ce n'est rien, dit-elle en essayant de sourire; mon Dieu! qui n'a pas ses peines? J'ai les miennes, M. Georges; mais elles passeront...

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Puis, posant sa main sur le bras da jeune homme, qui la regardait avec un douloureux étonnemeot, elle ajouta :

— Il faut que tout le monde les ignoï^; vous ne direz pas que vous m'avez vue pleurer, M. Geoi^ vous ne le direz ni à ma sœur, ni à personne aa monde I...

vs—um CQBim bb 9vnm fili.s»

Georges rentra au château, triste et l'esprit préoccupé. Ce qu'il venait de voir bouleversait toutes ses idées sur Hélène. Pourquoi pleurait*elle? De qui était cette lettre qu'elle était allée lire loin de tous les regards? que cachait-elle donc à sa sceur, à tout le monde? Etait-ce un amant qui avait osé lui écrire? Mais n'était-elle pas libre de faire un choix, de l'avouer hautement ? El alors pourquoi ce mystère, ces larmes? L'imagination de Georges s'épuisait en suppositions et en conjectures. Il ne pouvait chasser cette pensée, cette image, et il aurait donné tout au monde pour avoir quelque droit à la confiance d'Hélène, pour pouvoir lui demander quelle peine cachée troublait sa vie en apparence si tranquille, si heureuse. 11 ne revit mademoiselle d'Entrevaux qu'au diner; elle était redevenue calme et contente; et si elle avait quelque chagrin au fond du cœur, personne ne put le soupçonner.

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Il Élisait mauvais temps le soir; un yent d'orage amoDCelait de sombres nuées, le tonnerre grondait dans réloignement, et les hirondelles rasaient la terre de leurs grandes ailes noires.

— Quel temps I dit madame d'Aire en faisant fer* mer les fenêtres; j'attendais du monde ce soir; mai^ les pauvres voyageurs feront bien de s'arrêter en route.

— Vous at Aidiez la famille de Rambert, dit la vieille madame Dubourjas ; ils sont gens à arriver par eau aussi bien que par terre.

— J'attendais aussi madame de Malvalat et son fils, reprit la comtesse en observant la physionomie de sa sœur*

A ce nom, Hélène baissa la tête sur le métier à tapisserie devant lequel elle venait de s'asseoir, et se mit à travailler avec application; mais sous les longues boucles de sa chevelure on pouvait apercevoir la rougeur brûlante de ses joues et l'émotion de son regard. Ce trouble n'échappa point à madame d'Aire et confirma des soupçons qu'elle avait déjà conçus. Elle en ressentit une grande joie.

— Je n'espérais pas si tôt la visite de madame de Malvalat, reprit-elle en s'adressant à madame Dubourjas; elle devait d'abord aller à Plombières; ce n'est que ce malin que j'ai eu sa lettre.

— Son fils l'aura détournée d'aller aux eaux, répondit madame Dubourjas avec un sourire; tout le monde en sera bien aise ici.

— Certainement I dit la comtesse avec vivacité. Georges comprit vaguement qu'il s'agissait de

quelque projet de mariage, et taat-4i-coDp fl devint triste.

— Est-ce que c'est pour cela qu'elle pleurait ce matin? pensa-t-ii; et cette idée le consola un peu.

Un quart d'heure après, on entendit irenir une voiture dans l'avenue; Hélène distingua la première le bruit des roues qui glissaient sur le sable humide comme sur un tapis, et elle se retira brusquemenl dans l'ombre d'une fenêtre. Au bdlt d'un moment on annonça madame la baronne de Malvalat et son fils, M. Albert de Malvalat. La comtesse les reçut avec une politesse empressée plutôt qu'affectueuse; le pauvre Georges en fit la remarque avec une sorte de joie; il sentit que l'accueil qu'on lui avait fait k loi était plus amical et plus intime.

La baronne de Malvalat était une grande femme sèche, tout d'une pièce, et qui, comme madame Dubourjas, avait franchement arboré ses soixante ans. En renonçant à tonte prétention pour elle-même, en s'effaçant pour ainsi dire du monde, elle s'était mise à l'ombre de son fils, comme pour se continuer en luL Jamais femme ne mit tant d'ostentation dans son amour maternel, et ne tira si grand parti de sa position de mère de famille. Depuis qu'eue était arrivée à l'âge de cinquante ans, elle avait renoncé à faire valoir son esprit, ses taleus et les ruines de sa beauté; elle ne s'était plus préoccupée que de son fils, et elle s'était posée dans le monde comme le modâe des bonnes mères. Ceux qui la connaissaient biensavaioit à quoi s'en tenir sur ces exagérations; mais, en général, on la citait comme un exemple fort touchant de

déyoùmeiit et de tendresse maternelle. En effet, elle ne faisait plus aucuns frais pour son propre compte; elle s'occupait sans relâche des intérêts, des succ^ de son fils; mais elle ne s'en serait peut-être pas tant souciée si elle avait su comment employer autrement son temps et son activité. Souvent Albert de Malvalat avait trouvé que ces soins, ces démonstrations excessives, tournaient à la persécution, et il aurait autant aimé que sa mère ne s'occupât point exclusivement de lui. Depuis long-temps l'idée fixe de la baronne était le mariage de son fils ; et Dieu sait toute la peine qu'elle s*était déjà donnée lorsqu'elle vint aux Charmilles avec l'arrière-pensée de lui faire épouser mademoiselle d'Ëntrevaux !

Albert de Malvalat était un jeune homme régulièrement beau, fin et spirituel, d'une nature froide et d'une tenue parfaite. Il passait pour savoir tirer trèshabilement parti de ses avantages, et pour avoir eu de grands succès près des femmes.

Hélène quitta la fenêtre où elle s'était réfugiée et vint recevoir madame de Malvalat : elle avait un air timide, presque embarrassé, et elle rougit beaucoup lorsque Albert lui adressa la parole; mais bientôt cette première impression se dissipa, elle se remit de son trouble et redevint vive, gaie, radieuse.

Geoi^es était allé s'asseoir derrière le fauteuil de madame Dubonijas.

— Eh bien ! lui dit-elle tout bas en souriant, avezvous vu? Devine^vous?

— Non, Madame, en vérité, rien du tout, réponditil d'une voix altérée.

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— Mon Dieu! tout le inonde déjà se donte de ceb ici : M. de Malvalat est un prétendant : il a, je croîs, de belles chances; ce serait un mariage con- Yenable.

Georges hocha la tête en signe d'assentiment et tâcha de sourire.

— Ce temps à l'orage m'agace les nerfs, continua la TÎeille dame, on étouffe ici I mon cher fils, voufef- Tous me donner le bras pour faire un tour dans la galerie?

Quand ils se furent éloignés, madame Dubouijas se retourna et regarda dans le salon à travers la porte à deux battans qui était restée ouverte.

— M. de Malvalat me plait assez, reprit-elle, c'est un galant homme, fort bien posé dans le monde ;^ Hélène aurait pu choisir plus mal.

— Vous croyez qu'elle l'aime? dit Georges, en examinant M. de Malvalat avec une pénible curiosité.

— Je n'en sais rien. Il avait été question de ce mariage, au commencement de l'hiver; M. de Malvalat voyageait alors; ce fut sa mère qui y songea pour lui. Elle avait connu autrefois la famille d'Aire, et elle vint voir la comtesse pour commencer l'affaire ; c'est une femme qui prend toujours les choses de loin. Il me parut d'abord que toutes ses peines n'aboutiraient à rien. Dans ce temps-là, j'avais peur qu'Hélène voulût faire un autre mariage.

— Un autre mariage, qui s'est rompu? demanda Georges.

— Non, non, les choses n'étaient pas si avancées.

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n s'agissait tout sîmplemeDt d'un commencement d'inclination. Gela n'a pas eu de suites.

— Ah I dit Georges avec une espèce de sourire, c'était un premier amour.

— Une folie, un caprice déjeune fille. G'est l'hiver dernier que mademoiselle d'Entrevaux a paru pour la première fois dans le monde, au bal, chez madame d'Allurville ; il se trouva là un homme d'une très* belle figure, d'assez gauches manières, et sentant fort sa province, qui s'éprit subitement d'Hélène. G'était le premier homme qui osait parler d'amour à cette enfent, et il parut lui plaire. La comtesse, avec son système de libre choix, de mariage d'inclination, n'essaya point de rompre cela. Elle laissa aller les choses ; M. de Bearn fut présenté chez elle.

— M. de Bearn ! s'écria Georges, cet homme s'appelait M. de Bearn?

— Oui, est-ce que vous le connaissez?

— Fort peu, Madame, répondit froidement Georges.

— On dît qu'il est immensément riche, reprit madame Dubouijas; son nom est assez beau; pourtant il a Fair d'un parvenu. Il vint donc chez la comtesse; il n'était question encore d'aucune proposition de mariage; mais je m'y attendais. Sur ces entrefaites, on partit pour la campagne, et, quelques jours après son arrivée aux Charmilles, madame d'Aire nous donna une fête magnifique. M. de Bearn y fut invité, il a passé trois ou quatre jours ici. Madame de Malvalat y était aussi avec son fils. Je ne saurais vous dire, ni m'expliquer à moi-même ce qui est arrive

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alors. Le fait est qu'Hélène s'aperçut subitement que H. de Bearn avait des manières assez vulgaires, un esprit court, un caractère violent, et qu'il était horriblement joueur. Cette découverte venait à temps. De son côté, M. de Malvalat fut fort empressé; la comparaison lui était favorable; que vous dirai-je? Quand il repartit, le même jour que M. de Bearn, les rôles étaient entièrement changés; aussi, lui seul est revenu.

— Et madame d'Aire n'avait encore pris aucun renseignement sur les antécédens et la famille de ce M. de Bearn? demanda- Georges.

— Non. Elle attendait une première propoatîoD, et comme elle n'a pas eu lieu.... Au fait, cet homme semblait tomber des nues; mais comme il avait un très-grand train, on lui accordait sans examen cette espèce de considération qui accompagne les gens riches.

En ce moment la comtesse appela Georçes, et faisant approcher aussi M. de Malvalat, elle les présenta l'un à l'autre.

— Messieurs, leur dit-elle, mon garde-chasse assure qu'après les pluies d'orage, on trouve du gibier dans les taillis; vous pourrez chasser ensemble demain.

— Avec grand plaisir, dit M. de Malvalat; j'ai amené mon Stop, un chien de race anglaise; il n'a pas son pareil en France.

— Monsieur, vous n'avez pas vu le chien de M. de Roqueville, le beau Lara, dit Hélène en souriant; c'est le frère jumeau de votre Stop..

Georges fut touché de cette simple remarque, i^mme d'une grande faveur; il se trouva presque heureux en voyant que mademoiselle d'Ëntrevaux prenait la peine de faire valoir quelque chose qui lui appartenait.

Le soir cependant il était bien triste en rentrant dans sa chambre. Le temps s'était rasséréné, un vent léger avait balayé les nuages, et tout présageait pour le lendemain une magniûque journée. Georges visita avec soin le léger fusil dont il venait de démonter les deux batteries, et arrangea tout son attirail de chasse. Lara suivait tousses mouvemens d'un œil intelligent; il comprenait bien tous ces préparatifs. Déjà, au lieu de se coucher, comme à l'ordinaire, devant le lit de son maître, il était allé des guêtres. étendues devant la fenêtre aux souliers de chasse qu'il avait flairés; puis, heureux et impatient déjà de partir, il était revenu vers Georges en bondissant.

— Oui, mon bon Lara, nous allons chasser encore ensemble, comme à Roqueville, dit Georges, avec un long soupir.

Le chien s'élança vers la porte.

— Pas encore, Lara ; demain ! s'écria Georges en souriant; il faut attendre le jour, mon pauvre chien; nous partirons à l'aube ; tu vas te croire encore à Roqueville.

11 s'assit, appuya sa tète sur ses mains, et répéta d'une voix plus basse : Roqueville I Jamais il ne prononçait ce mot sans qu'un souvenir vif et soudain, un regret douloureux, fissent tressaillir son cœur. Les préparatifs qu'il venait de faire lui avaient rap-

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pelé les cbasses d'autrefois, les coups heureux, les retours tnomphans,les récits du soir après ces rudes journées, dont on oubliait, autour de la table, la fatigue et les saisissantes émotions; mais c'en était fait, il avait quitté pour toujours Roqueville, les beaux faillis, les bois bien connus, les vastes champs de luzerne, dernier espoir, dernière ressource d'une journée de chasse malheureuse, et d'autres maîtres foulaient insolemment le domaine de sa famille. Il songea à Gaston de Bearn, à ce que lui avait raconté madame Dubourjas.

— Ah 1 dit-il avec une sombre indignation, ce mariage ne se serait pas fait I Hélène aurait appris à temps ce que c'est qu'un Roqueville-Beam ! Puis sa pensée revint sur ce qui s'était passé dans la soirée, sur M. de Malvalat, ce beau jeune homme si élégant, si fier, qu'Hélène préférait, qu'elle aUait épouser sans doute.

— Mon Dieu 1 murmura-t-il avec un inexprimable serrement de cœur, il est digne d'elle, rien ne s'oppose à leur union, à leur bonheur Ce mariage

se fera bientôt peut-être; mais je n'en serai pas témoin!

Le lendemain Georges et M. de Malvalat chassèrent ensemble jusqu'au soir; la journée fut des plus malheureuses ; ils ne rapportèrent qu'une vieille perdrix, que Lara avait fait lever au retour, presque sous les murs du château.

— J'étais bien inquiète, mon Albert, dit madame de Malvalat, en allant au-devant de son fils; il arrive tant de malheurs à la chasse I Pourquoi revenir si tard? Tout le monde était en peine de vous ici.

— Tout le monde? Je ne le crois pas, ma mère, répondit-il, presque avec humeur ; vous exagérez fort rintérét qu'on veut bien prendre à moi. N'est-ce pas, Monsieur de Roqueville, que notre absence ne doit avoir causé un grand souci à personne?

— Vous ne savez pas tirer parti de votre position, dit madame de Malvalat, en suivant Albert dans sa chambre. Hélène a été triste et préoccupée tout le jour; je suis sûre que vous allez la retrouver au salon, animée, contente; c'est votre présence qui produit cet effet-là.

— Vous croyez donc que je réussis, ma mère? dit M. de Malvalat avec satisfaction.

— Oui, mon fils, vous épouserez mademoiselle d'Entrevaux; tout ceci ne peut pas avoir d'autre fin.

— Elle est charmante I dit Albert, comme en se parlant à lui-même, c'est le plus grand parti que je puisse raisonnablement espérer; et puis, il me semble que je l'aime !...

II descendit au salon sous cette impression; elle le rendit plus empressé, plus aimable peut-être. Hélène recevait ses soins avec une grâce encourageante ; personne ne douta plus qu'elle le préférait. Pendant toute cette soirée, Georges souffrit les lentes tortures d'une douleur vague, d'un abattement mortel, d'une irritation sourde et poignante, dont il n'osait presque s'avouer à lui-même le motif; il était jaloux, jaloux sans droit, sans raison, sans excuse. Cette journée passée à la chasse, seul avec M. de Malvalat, le lui avait fait connaître jusqu'à un certain point; il était forcé de s'avouer que c'était on homme distingué

SOUS plusieurs rapports, et qu'il était fort digne d'être aimé.

Madame d'Aire, qui s'aperçut de la préoccupation qu'il ne pouvait dissimuler malgré ses efforts, l'appela et lui dit doucement :

— Qu'avez-vous donc, M. le comte? C'était ainsi qu'elle lui parlait depuis la veille, sans doute pour le mettre de niveau avec M. de Malvalat qui n'avait que le titre de baron. Le souvenir de votre chasse vous humilie.

— Un peu. Madame, répondit-il en essayant de sourire; mais je prendrai ma revanche un autre jour.

Personne ne devina la situation de son cœur, il eut du moins la force de dissimuler ses souffrances; mais le soir, quand il se retrouva seul et qu'il regarda au fond de son cœur, il fut épouvanté de ce qu'il y trouva de désespoir et de passion.

— Elle l'aime, se dit-il avec une sombre jalousie! elle l'aime, elle sera à lui 1 Ohl pourquoi suis-je v^ia ici, pauvre insensél... Pourquoi l'ai-je vue I... pourquoi me suis-je si vite habituée cette douce intimité, à cette vie de famille au milieu de laquelle un autre devait si tôt venir prendre la meilleure place, sa place auprès d'Hélène I car elle l'aime, mon Dieul elle l'aime!

Puis il songea encore à cette rencontre de la yeîQe dans l'endroit le plus retiré du parc, à cette lettre, à ces larmes qu'il avait surprises.

— Elle l'aime, pensa-t-il, elle en est aimée; \eat bonheur semble prochain ; et pourtant elle pleure en

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secret; pourtant elle cache quelque chose à sa sœur, à tout le monde I Quelle peine a pu la frapper, grand Dieu 1 Y aurait^l donc quelque obstacle que personne ne connaît k ce mariage, et craindrait-elle de ne pas pouvoir épouser M. de Malvalat?

▼II— OASTOH DB BBAR».

— A quoi rêvez-vous donc, mon cher fils? dit madame Dubourjas en glissant sa main sèche sous le bras de Georges, qui se promenait seul dans une allée solitaire du parc. Il tressaillit, et répondit d'une voix altérée :

— Je pensais à des êtres qui me sont bien chers, et dont je suis séparé ; je pensais au bonheur de les revoir un jour; je pensais à leur affection, la seule qui console ma triste vie...

— Allons 1 allons ! ne nous attendrissons pas, interrompit la vieille femme en lui serrant la main : TOUS avez des peines? On a toujours des peines quand on est jeune : heureusement on a aussi la force de les supporter et les moyens de s'en distraire. Il faut TOUS distraire, mon cher fils; vous travaillez trop» d'abord.

— Je n'ai rien fait depuis quatre ou cinq jours.

— Alors, à quoi passez-vous votre temps quand vous vous enfermez dans votre chambre depuis le déjeuner jusqu'à l'heure du dîner ?

— * Viaiment, je ne saurais le dire, répondit-il tristement; j'ai toujours la volonté de Êdre quelque chose; mais mon esprit paresseux et lent ne peut s'arrêter à rien. Enfin cela passera ! Puis il ajouta d'une voix plus tranquille : Ëh bien, où en sont les projets de mariage?

— Je vais vous le dire en confidence, répondît madame Dubourjas : Hier, la comtesse a parlé à sa sœur. Ma chère enfant, lui a-tielle dit, M. de Halvalat va, je pense, me demander ta main ; il faut me dire ce que je dois lui répondre. Alors Hélène s'est jetée dans ses bras toute en larmes. Je sais que M. de Malvalat m'aime, et je crois que je l'aime aussi, lui a-t-elle répondu...

— Ah I elle a dit cela ! murmura Georges avec une espèce de frisson.

•—Oui, reprit madame Dubourjas; mais elle a tout de suite ajouté : Je ne puis cependant m'engager encore; je voudrais attendre...--M. de Malvalat se contentera d'une promesse, a dit alors la comtesse; nous pouvons la lui faire, puisque tu es décidée en sa faveur. — Eh bien I dans quelques jours, il l'aura, je la lui ferai, a répondu Hél^e; là-dessns elle s'est retirée.

La comtesse a fait part aussitôt de cette réponse à madame de Malvalat, qui en a pleuré de joie; tout le monde est content, radieux ; et je suis sûre qu'avant la fin de l'été nous verrons de belles noces t

— * Je ne pourrai pas y assister, dit froidement Georges; à cette époque, je serai en Normandie, près de mon père.

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— Cest dommage ! s'écria madame Daboarjas; et comme elle s'aperçut que Georges retombait dans sa tristesse, elle ajouta : Allons, rentrons au château, beau ténébreuxl Ces dames sont au salon, et tiennent tête tour^-tour au chcTalier, qui en est à sa onzième partie de piquet, depuis ce matin; c'est divertissant! vous vous égayerez un peu.

Geoi^es se laissa emmener; tout le monde était réuni au salon, près de la table de jeu. Hélène travaillait assise un peu à l'écart devant son métier de tapisserie ; M. de Malvalat, debout à son côté, faisait avec elle une conversation dont il n'eût pas été facile de suivre le fil, tant elle était voilée d'allusions, coupée d'exclamations et de soupirs; c'était de la passion spirituelle et raffinée.

Georges s'assit derrière le chevalier, et eut l'air de prendre le plus grand intérêt à son jeu ; cela lui don« nait du moins une contenance.

On n'attendait personne ce jour-là ; mais tout-àcoup le battant de la porte s'ouvrit, et un valet annonça à haute voix : M. de Bearn I

A ce nom, il y eut un moment de silence. M. de fiearn s'avança, l'air aisé, la tète haute, et vint saluer la comtesse, qui le reçut avec une politesse assez froide et pleine d'étonnement. Georges avait tressailli intérieurement; une soudaine pâleur s'était répandue sur ses traits ; mais il ne fit aucun mouvement. Une minute après, il leva la vue sur Hélène; elle était accoudée sur son métier, froide et pâle aussi comme une statue de marbre. M. de Bearn la regarda d'abord ; puis, d'un coup d'œil il parcourut l'assem-

blée, et ses yeux rencontrèrent ceux de Georges. Alors il rougit légèrement; Biais ce premier mouvement de trouble, et peut-être de crainte, ne dura qu'une minute.

— Madame, dit-il à la comtesse, je suis depuis quelques jours à Fontainebleau, et je n'ai pas voula repartir sans vous faire ma visite. Le temps est magnifique pour la chasse; j'ai chassé hier dans la forêt et abattu beaucoup de gibier.

— Ces messieurs ont chassé aussi, dit madame d'Aire; mais leur journée n'a pas été heureuse.

— Ah ! dit M. de Bearn en regardant le baron de Malvalat, c'est qu'il ne suffît pas d'avoir un fusil sur l'épaule et un chien devant soi pour être chasseur; il y a des gens qui s'en vantent et qui, dans toute une saison, ne tueraient pas de quoi faire une brochette.

— Sans doute, monsieur, vous êtes un très^grand chasseur? se hâta de dire madame d'Aire.

— Ehl ehl madame, je ne suis pas un Saint-Hubert; mais je ne tire pas mal un coup de fusil.

— Que tout cela est spirituel et bien diti murmura madame Dubourjas.

Pendant cette conversation, Georges avait passé dans la salle de billard qui précédait le salon, et debout devant une fenêtre ouverte, il regardait machinalement dehors. La vue de Gaston de Bearn avait fait bouillonner son sang et pâlir son visage. Il tâchait de reprendre un peu de calme et de sang-froid, pour reparaître au salon.

M. de Bearn s'était levé ; il se rapprocha d'Hélène i

et regarda familièrement l'ouvrage dont elle était occupée.

— C'est admirable I dit-il; mademoiselle, vous avez une adresse et une patience I je croyais qu'on ne travaillait comme cela que dans les couvens.

— Nous vivons un peu ici comme des recluses, répondit Hélène sans lever la vue ; ma sœur ne sort jamais ; je suis presque toujours près d'elle; nous avons le temps de travailler beaucoup.

— Au milieu de tant de distractions? dit M. de Bearn d'un air d'incrédulité railleuse ; mais il me semble que le monde dont vous êtes entourée ne doit pas vous laisser un moment de loisir.

— Décidément cet homme est en train de dire des impertinences, murmura encore madame Dubourjas; mais que vient-il faire ici?

M. de Bearn resta appuyé au dossier de la chaise d'Hélène, et redressant sa haute taille, il promena autour de lui un regard froid et assuré.

Cette figure faisait un parfait contraste avec celle de M. de Malvalat; bien que Gaston de Bearn fût par faitement beau, il n'avait ni grâce, ni distinction ; sa chevelure noire, ses yeux fauves, la ligne hardie de ses sourcils, donnaient à sa physionomie une expression de dureté, et il y avait dans toute sa personne comme un arrière-goût de mauvaise compagnie. Peu à peu la conversation, que sa présence avait un moment interrompue, recommença, et personne n'eut plus l'air de prendre garde à lui. Alors, se penchant vers Hélène, comme pour regarder encore sa broderie, il lui dit rapidement et à demi-voix :

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