‹ Marie d'EnambucChapitre 15 sur 19 · GE0B6ES · texte numérisé non relu

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En achevant ces mots, il prit des mains de son groom sa boite à cigares et la formidable cravache qui, disait-on, faisait trembler tous ses gens, puis il sortit en sifflottant un air de chasse. Georges le suivit d'un regard plein de mépris, de rage concentrée, et murmura : Quelque autre part peut-être nous nous retrouverons !

— M. de Roquevillel dit une voix derrière lui. Il se retourna et vit madame Dubouijas; la vieille dame avait entendu l'exclamation de Georges, et elle était épouvantée de la sombre fureur qui animait son regard.

— ^M. de Roqueville, reprit-elle, ce n'est pas la première fois que vous rencontrez M. de Bearn I Mais que s'est-il donc passé entre vous et cet homme?

— Madame, répondit Georges avec une sorte de sang-froid, vous avez peut-être entendu dire que la perte d'un procès a causé la ruine de ma famille et la mienne; qu'un parent a été mis en possession de toute notre fortune? £h bien I M. de Bearn s'appelle aussi Roqueville, c'est contre lui que nous avons plaidé 1... que nous avons perdu !...

— Gomment! c'est lui! s'écria madame Dubourjas : ah! je comprends; c'est de vos dépouilles qu'il est riche I Grand Dieu ! qu'il se passe d'iniquités en ce monde !

— Oh! oui! il s'y passe des choses qui feraient douter de la Providence, dit Georges avec un sourire amer.

r- Allons, calmez-vous, reprit afifectoeusement madame Dubourjas; je conçois combien cette ren-

contre a été pénible pour vous ; mais c'est fini maintenant; il faut espérer que cet affreux personnage ne reparaîtra plus ici ; je me charge de faire savoir à la comtesse ce qu'il est ; vous ne pouvez pas en parler, vous ; mais moil... je parlerai aujourd'hui même.

— Demain, madame, dit Georges; demain, quand je serai parti...

— Vous voulez partir! interrompit madame Dubouijas, ehl pourquoi? vous vous trouviez si bien icil Allons, cela n'a pas le sens commun de nous quitter ainsi I Vous ne pouvez rien décider en ce moment; vous avez l'esprit trop plein de trouble. Rentrez au salon, mon cher fils; ce soir nous reparlerons de tout ceci en nous promenant dans la galerie.

Georges céda machinalement; il suivit madame Dubourjas et ne quitta plus le salon de la journée. Il lui sembla qu'Hélène était distraite, troublée, et il attribua sa préoccupation à la visite inattendue de M. de Bearn. Il ne s'expliquait pas l'effet qu'avait produit sur elle la présence de cet homme ; mais il comprenait bien qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle le. haïssait peut-être; il y avait du mépris, de la confusion , de la crainte dans le premier regard qu'elle avait jeté sur lui.

Le soir, il faisait un temps pluvieux, et Ton ne sortit point pour la promenade : les femmes s'établirent autour de la table à ouvrage; le chevalier de Malte défia les hommes au piquet, et la comtesse fit mettre sur son guéridon les livres et les journaux. Hélène travaillait assise près de sa sœur; mais, malgré tous ses efforts pour paraître calme, sa distrac»

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Uon, la brièveté de ses réponses, décelaient un trouble c[ui semblait s'augmenter à mesure que l'heure avançait; elle ne levait pas la vue de dessus son ouvrage, et s'en occupait avec une application machinale qui lui servait de contenance.

— ^Mon Dieu t Hélène, que tu es laborieuse ce soirl lui dit la comtesse : on dirait qu'il s'agit d'une tâche à remplir; va, je ne suis pas si pressée d'avoir mon tabouret. Puis, passant la main sur le front de la jeune 611e, elle ajouta : Tu es pâle! Est-ce que tu souffres?

— Je suis bien, très-bien,. ma bonne Régine, répondit vivement Hélène. Est-ce que nous ne ferons pas un peu de musique ce soir?

— Nous avons un roman nouveau; tu viens de proposer à ces dames d'en faire la lecture.

— Et la proposition a été adoptée à l'unanimité, ajouta madame de Malvalat ; Albert lit avec beaucoup d'expression et de goût...

— Ma mère, je ne puis pas entendre ces éloges-là en face, interrompit-il avec un sourire à travers, le^ quel perçait un peu d'humeur; vous êtes en vérité Urop prévenue en faveur de mes talens; tout le monde ne peut pas me juger avec tant d'indulgence, et je ne sais maintenant si j'oserai lire tout haut.

— Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse en lui présentant le livre.

Le cercle se rétrécit autour de la table; Hélène resta un peu en arrière, à l'ombre de la comtesse. Albert commença sa lecture; un moment après, dix heures sonnèrent à l'horloge du château. La jeune

fille tressaillit et laissa aller son ouvrage. Une minute après, elle se leva et sortit du salon. Georges la suivit des yeux avec une sorte d'inquiétude; die lui avait semblé toute tremblante et horriblement pâle.

Lorsqu'Albert eut achevé le premier chapitre da roman nouveau, madame d'Aire Farrêta.

— Ceci me semble terriblement ennuyeux, ditelle, et ces dames ont l'air de penser comme moi.

— Je le crois bien, s'écria madame Dubouijas; mais allez, vous n'êtes pas au bout de vos peines; tantôt ce sera bien autre chose ; je connais le livre.

— Alors, je ne vois pas pourquoi nous l'achèverions, reprit la comtesse : nous étions pourtant bien décidés à faire une lecture ce soir.

— Il serait aisé de trouver quelque chose de mieux dans la bibliothèque.

— Oh ! certainement ; M. de Malvalat, voulez-vous aller choisir? nous nous fions à votre goût.

Albert se leva et dit à Georges : Allons ensemble , M. de Roqueville I

La bibliothèque était à l'autre extrémité du château ; on y montait par un escalier tournant, après avoir traversé plusieurs pièces qui ne s'ouvraient qu'aux jours de réception. Le domestique qui précédait Georges et M. de Malvalat, une bougie à la main, remarqua avec quelque étonnement que la porte de l'escalier était ouverte.

— Est-ce que quelqu'un est venu ici? dit-il; mademoiselle, peut-être?

Ils montèrent ; tout était silencieux en haut; il n'y avait personne dans la bibliothèque. La bougie édai-

rait à peine cette pièce assez semblable à nne chapelle gothique. La voûte en ogive était ornée de pendentifs, une magnifique collection de livres tapissait les murs, et leurs reliures dorées éclataient sur les sombres panneaux en bois de noyer sculpté. Au milieu il y avait une table couverte d'objets d'art et de curiosités. Une ample portière baissée devant les deux battans d'une porte curieusement ouvragée en cuivre, cachait l'entrée de la seconde pièce qui servait de cabinet de travail.

— C'est singulier I dit Albert, il y a ici comme une odeur de tabac fumé ; on dirait que M. de Bearn y a passé I Et comme Georges ne répondit rien, il ajouta : Quel sot et vulgaire personnage que ce M. de Bearn ! il a une manière de regarder les gens qui donnerait envie de lui faire une impertinence.

Georges fit un mouvement de tête plein d'assentiment et resta debout contre la table, tandis que M. de Malvalat parcourait le^ rayons de la bibliothèque en disant : Je ne suis pas querelleur; mais si je me retrouve jamais en face de ce grand monsieur autre part que dans le salon de madame d'Aire, peut-être ne résisterai-je pas à l'envie de lui donner une leçon de savoir-vivre.

— En ce cas, tenez-moi pour votre second, dit froidement Georges.

~ On n'y voit pas trop clair ici, murmura M. de Malvalat, en rapprochant la bougie pour parcourir les Utres du regard.

— Allumez cette autre bougie, dit Georges en prenant un flambeau éteint sur la table.

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Qni est-ce qui a laissé ce chandelier d'argent ici? s'écria le domestique étonné, je l'avais mis ce soir dans la galerie.

En se retournant, Geoi^es ramassa quelque chose de blanc devant la table; c'était un mouchoir de batiste qu'il reconnut au léger parfum dont il était imprégné, et que, par un mouvement instinctif, il se hâta de cacher sur sa poitrine.

— Elle est venue ici, pensa-t-il ; elle y est venue aujourd'hui; mon Dieu! pourquoi? pour y pleurer librement, peut-être, comme dans les allées du parc!

M. de Malvalat continuait à parcourir les rayons de la bibliothèque, ouvrant quelques livres, lisant de côté et d'autre quelques pages , et faisant tout haut ses commentaires, tandis que Georges récoutait, pensif, et serrant sous sa main le mouchoir d'Hélène.

— Ah mon Dieu I nous nous oublions ! dit tout-àcoup M. de Malvalat; que doivent dire ces dames? il y a au moins une grande demi-heure que nous sommes icil Voilà les Lettres d'une Péruvienne , c'est ma foi ce que j'ai trouvé de plus intéressant.

Quand ils rentrèrent au salon, Georges chercha Hélène du regard; elle n'était pas encore revenue; personne autre que lui ne parut s'en apercevoir. 11 vint près de madame Dubourjas , qui depuis un moment l'observait en silence.

— Mon cher Gis, lui dit-elle tout bas, c'est un des privilèges d'une vieille femme, de recevoir à toute heure qu'il lui plait ; entrez chez moi ce soir avant de vous coucher, nous causerons.

Un quart-d*heare après, Hélène rentra dans le salon et vint s'asseoir derrière la comtesse, de manière à rester cachée dans Tombre du vaste fauteuil où madame d'Aire était comme enseTelie. Personne ne se dérangea ; M. de Malvalat continua sa lecture au milieu d'un profond silence. Tout-à-coup Hélène se leva en chancelant, fit quelques pas comme pour sortir, et tomba inanimée sur le parquet. On accourut, on la releva pâle et les membres agités de mouvemens convulsifs; madame d'Aire l'appelait avec des cris d'effroi; on essayait inutilement de lui faire reprendre ses sens; tout le monde était dans la consternation. Il fallut l'emporter dans sa chambre, où toutes les dames la suivirent.

—Mon Dieu! s'écria M. de Malvalat, ceci pourrait être le début de quelque maladie grave. On devrait envoyer chercher un médecin.

Puis il se rassit et se mit à feuilleter les Lettros d'une Péruvienne, Georges n'avait rien dit; il était appuyé à la cheminée, immobile, pâle, absorbé dans une affreuse inquiétude.

Un moment après, madame Dubourjas redescendit.

— Gela va mieux, dit-elle, c'était une crise nerveuse qui est déjà calmée. Allons, il n'y a pas de quoi s'effrayer. Madame d'Aire va passer une partie de la nuit près de sa sœur; madame de Malvalat veut veiller aussi. Quant à moi, me voilà rassurée, et je vais me coucher.

Mon cher fils, ajouta-t-elle en prenant le bras de Georges, voulez-vous me reconduire jusqu'à ma ambre?

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Quand ils farent seals, elle lui dit, en le regardant en face, avec une sorte de commisération affectueuse : Que vous avez eu un affreux moment ce soir, quand vous avez vu M. de Malvalat se précipiter vers Hélène et la relever mourante entre ses bras!

Georges cacha son visage dans ses mains et ne répondit que par une sourde exclamation.

— Vous aimez Hélène, reprit la vieille dame; vous Faimez, je Tai vu ce soir. Hélas! qu'espérez-Yous? Elle va épouser M. de Malvalat. Mon pauvre jeune ami, vous aviez raison ; il faut partir...

— Demain, dit Georges d'une voix brisée, demain! Vous qui avez été si bonne pour moi, madame, vous m'aiderez à trouver un prétexte...

— Sans doute, répondit-elle presqu'en pleurant; et moi qui n'avais rien compris, rien deviné! j'ai dû vous faire bien du mal avec mes chroniques !... M. de Malvalat ! M. de Bearn ! je hais tous ces gens-là !...

Le même soir, Georges fit ses préparatifs de départ. Lara le regardait d'un air triste; il comprenait bien cette fois qu'il ne s'agissait pas d'une partie de chasse... — Oui, nous nous en allons! lui dit Georges, nous allons retrouver notre petite chambre, nous allons reprendre la triste vie que nous n'aurions jamais dû quitter, mon pauvre Lara! à présent je serai bien plus malheureux! Là-bas je me souviens drai d'elle!...

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VIXX— BfiVX AMIS.

Georges quitta les Charmilles sans avoir revu Hélène ; il profita avec un triste courage de l'indisposition qui la retenait dans sa chambre pour se dispenser de lui faire ses adieux. Il partit dévoré de regrets, le cœur plein de souvenirs ; plus malheureux cent fois que pendant ses plus tristes jours de découragement et d'ennui. Lara semblait comprendre le morne abattement de son maître. Quand ils rentrèrent tous deux dans l'obscure petite chambre de l'hôtel Beauséjour, il vint se coucher devant le vieux fauteuil où Georges s'asseyait ordinairement, et répondit à peine au joyeux accueil de Clodomir, qui le caressait et secouait les deux mains de Georges en s'écriant :

C'est vous, mon voisin ! déjà de retour I Est-ce que vous ne vous êtes pas amusé là-bas? Mon Dieu, que je suis aise de vous revoir I

Puis s'apercevant que Georges avait l'air souffrant et abattu, il ajouta : Vous me raconterez tout cela demain ; à présent, il faut vous coucher. Bonne nuitt bonne nuit! je viendrai vous voir avant le déjeûner.

Lorsque Clodomir revint le lendemain matin, il trouva Georges dans son lit, pâle, les yeux cernés et allumés par la fièvre; les mains sèches et brûlantes.

— Qu'est-ce donc que ceci, mon voisin? s'écria-

t-il avec inquiétude; l'air de la campagne ne vous a pas été du tout favorable, à ce qu'il me parait. Vous ne vous portez pas bien. '

— Ce n'est rien, répondit Georges avec effort; la fatigue... J'ai beaucoup chassé... Ensuite, le voyage..

— Un voyage de dix-sept lieues, ce n'est pourtant pas le diable! et par le bateau à vapeur encore... Quant à la chasse, c'est différent. Tous aurez pris une courbature. Vous avez mal à la tête, n'est-ce pas?

— Oui, j'éprouve un grand accablement; le jonr me fatigue; voulez-vous fermer les rideaux? répondit Georges, en passant la main sur ses yeux avec an long soupir.

— Hum ! se dit Glodomir en tirant le morceau de calicot bleu et blanc, ceci est plus grave qu'une courbature peut-être : j'aurais dû me faire médecin comme j'en avais le projet... Bon I voilà la bordure qui me reste dans la main I horrible barraque, val

Il revint près de Georges et lui dit en le regardant avec sollicitude : Allons, cela ne sera rien ; nous allons vous soigner, vous guérir... J'ai un ami gui est médecin, un habile médecin; nous le ferons venir si ce mal continue ; moi je serai votre garde-malade, et tout d'abord je m'installe...

A ces mots il sortit vivement et revînt un instant après, traînant après lui son fauteuil et son oreiller qu'il mit sous la tête de Georges; puis il alla chercher un vieux volume in-12, tiré du cabinet de lecture dont il avait épuisé toutes les nouveautés, et fit un verre d'eau sucrée pour le malade. Quand il eut fini tous ses préparatifs, il dit à Georges : Mon voi-

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$in, me voilà : si tous avez sommeil, dormez; si vous nvez besoin de quelque chose, demandez ; si vous voulez parler, je vous écoute; si vous n'avez rien à me dire, j'ai là un méchant roman qui me tiendra compagnie. Figurez- vous bien enfin que je suis votre garde-malade et agissez en conséquence.

— Merci, mon ami, dit Georges en lui tendant la main.

— Tenez, mon voisin, reprit Glodomir d'une voix plus émue, je ne sais rien de triste comme d'être malade et de rester seul; moi d'abord j'en mourrais! il n'y aurait pas besoin de médecin pour m'enterrer; ea ne serait pas drôle I Eh bieni Lara, ajouta-t-il, en se tournant vers le chien qui, couché devant le lit, regardait tristement son maître, tu n'es pas malade toi, mon garçon l

A ces mots il l'attira à lui comme pour le caresser et prit une de ses pattes dont il regarda attentivement le dessous, hum I pensa-t-il, ces pattes-là n'ont pas énormément battu le terrain !

Alors Glodomir posa son livre et fit tant et de si étonnantes histoires, il fut si plaisant en racontant ses querelles, ses amours, ses grands paris au billard, ses bals masqués, que Georges, un peu distrait de ses souvenirs, écouta d'abord et finit insensiblement par tomber dans une sorte de somnolence. Bientôt une respiration plus égale et plus lente souleva sa poitrine, son visage se couvrit d'une moiteur légère, et ses joues reprirent leur brune pâleur.

—Enfin, il dort I pensa Glodomir, ce ji'est pas sans peine 1 Quand j'étais petit, ma bonne me faisait comme

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cda des histoires ; j'étais très-difficile à «idormir; mais, ma foi I Roqueville m'aurait encore rendu des points... Ici, Lara 1

Lara releva vivement sa bonne grosse tète. Glodomir avait fait un geste bien connu; il avait misia main dans la poche de sa robe de chambre pour en tirer un morceau de sucre. — Voyons, Lara, repritil, dis-moi la vérité ; je suis bien sûr que tu ne meatiras pas. Nous n'avons pas beaucoup chassé, nous n'avons presque pas chassé; tes quatre pattes me k disent. Dix-sept lieues par le bateau à vapeur! Ce n'est pas non plus la fatigue du voyage qui cause ce mal subit. £t nos bottes, voyons nos bottes! Elles n'ont guère plus fatigué que les pattes de Laïa. Impossible donc que nous ayons une courbature, suite d'un exercice violent que nous n'avons pas pris! Noos étions dans une maison riche, bien accueilli, choyé, amusé, nous pouvions nous croire chez nous ou à peu près. Nous étions partis pour un mois, et nous revenons précipitamment au bout de quinze jours. Il y a quelque chose là-dessous.

En achevant ces déductions profondes, Clodomir se frappa le front et ajouta, en regardant la figure endormie de Georges : C'est là que nous avons mal, et nous dissimulons ! Au fait, s'il n*a pas encore confiance en moi ! Dis donc, Lara, qu'est-ce que nous pourrions faire pour nous amuser? si nous fumions une pipe? c'est-à-dire, non, je retire ma proposition. Si j'écrivais au papa? bah I je n'ai rien de nouveau à lui dire. Lara, mon ami, nous allons lire FloraUnt ou les Mxêtèreê de la cavet^ne. Couche toi là et dors,

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TOUS serez deax; peut-être bien nous serons trois dans le moment.....

Il s'enfonça dans son fauteuil et commença sa lecture, non sans tourner souvent un regard plein de sollicitude sur Georges. Lara se tenait immobile à ses pieds, et ne détournait pas de dessus son maître ses grands yeux intelligens et tristes. Le tableau était réellement touchant : ce pauvre Glodomir, si bruyant, si grand parleur, ne tenaut jamais en place, et qui» maintenant, s'inquiétait du frôlement de la page qu'il allait tourner; ce chien, fou, remuant comme tous ceux de sa race, couché, tapis dans son recoin, n'osant plus bouger, et sous les rideaux, le pauvre Georges, endormi, malade et gardé par ses deux amis. £n effet, c'étaient deux amis vrais, désintéressés, qui lui restaient à l'heure des regrets, de la sollitude, de la douleur, des souffrances cruelles du corps et de l'ame.

Georges s'éveilla bientôt, et promena un regard moins abattu autour de lui.

— £h bieni dit Glodomir, comment allons-nous?

— Mieux, mon ami, merci. Il me semble que j'ai dormi long-temps ; quelle heure est-il?

— Midi, répondit Dumillet en regardant la pendule; pas possible!... Ah! bah! voilà la vingtième fois que je suis attrapé par cette patraque ! Attendez, je vais chercher l'horloge que m'a donnée mon père. Si nous avions besoin d'une bassinoire, elle peut servir à deux fins.

— Mon bon voisin, dit Georges quand Dumillet revint, que je suis reconnaissant de vos soins ! Gela fait tant de bien d'être aimé^ d'être plaint quand on

sooffre! Heureusement, je ne suis pas tombé malade là-bas I

— Je croîs bien que tous en avez rapporté tout votre mal, dit Glodomîr en hochant la tète; vous avez des soucis...

— Des peines cruelles, il est vrai, répondit Georges avec amertume; c'est ma faute, je suis allé ks chercher! Dumillet, savez-vous qui j'ai renoMitré aux Charmilles ? M. de Roqueville-Bearn !

— Roqueville-Bearn ! répéta Qodomir étonné; ce doit être un de vos parens. £h bien ! cela ne vous a pas fait plaisir?

— Vous ne savez pas... c'est vrai... ma pauvre tète se perd, je commence par la fin, dit Georges en passant la main sur son front; je vais vous faire l'histoire des Roqueville-Bearn ; écoutez !

Il conta alors en quelques mots l'histoire du procès. A la fin du récit, Clodomir laissa échapper une exclamation énergique, et dit d'un air convaincu : Je comprends que cette rencontre a dû vous ôter tout l'agrément de votre voyage.

— Ce n'est pas tout encore, reprit Georges; si vous saviez!...

— Je parie que vous êtes amoureux ! s'écria Qodomir, frappé d'un soupçon subit.

— Oui, répondit Georges d'une voix plus basse, j'aime comme un fou, j'aime sans espoir une jeune fille, belle, riche, enviée, et qui peut choisir entre les plus grands partis de France. Celui qu'elle a préféré est maintenant aux Charmilles. Tout est convenu, arrangé entre les deux familles; elle se mariera bientôt...

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— Bah ! bahl interrompît Clodomir, il n'y a rien de fait tant qu'on n'est pas revenu de la mairie et de l'église. Qu'a-t-il de plus que vous, ce prétendu? Il est riche ; mais puisqu'elle l'est aussi, elle ne doit pas trop regarder à cela. Il est noble? et vous I n'êtesvous pas le comte de Roqueville, d'une des plus grandes familles delà Normandie? Quant à la figure, je ne le connais pas ; mais là, sans flatterie, je doute qu'il soit mieux que vous. A votre place, mon voisin, je n'aurais pas quitté la partie; je serais resté, je serais resté, certainement !

— Hélas I pour être témoin de mon malheur t

— Du tout, du tout ; pour essayer de l'emporter sur un rival odieux I Vous ne savez pas, mon voisin, ce que c'est que la volonté en amour. Il faut que je vous cite à ce propos un exemple, une aventure qui m'est arrivée à moi. Figurez-vous que j'étais amoureux d'une petite fleuriste, jolie comme les amours, Paméla ; une enfant adorable ; des yeux longs comme le doigt, des cils noirs, des cheveux blonds, des mains blanches, une vraie perle enfin. J'en devins hébété, je ne mangeais plus, je ne lisais plus, je ne fumais plus; je tournais en Nabuchodonosor. Je me présente; on ne me reçoit ni bien ni mal. Il y avait là un grand diable assez bien bâti, qui lui faisait les yeux doux en pure perte depuis trois mois, et un petit brun gentil, frisé, pommadé, avec des jabots et des manchettes retournées, dont elle semblait écouter plus volontiers les soupirs. Diable I dis- je d'abord, ça n'est pas drôle ! J'étais désespéré. Mais tout d*un coup je réfléchis, je me dis :Ge monsieur est bien, je ne suis

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pas mal ; il aime Paméla, je Faime aussi ; il est Ut, on ne m'a pas encore renvoyé. Essayons ; c'est au petit bonheur. Je ne quittai donc pas la place. D'abord, j'eus de mauvais momens, Paméla disait de ces petits mots et laissait voir pour mon rival de ces préférences qui vous font sécher le cœur de jalousie; mais je tenais bon. A la fin, elle s'aperçut que le petit brun n'était qu'un paltoquet, capable de compromettre une jeune fille par ses bavardages, un égoïste, un détiauché, tandis que moi j'avais la réputation d'un garçon rangé, d'un bon enfant. Elle finit par m'aimer, cette pauvre Paméla, et je ne l'ai pas rendue malheureuse, je m'en flatte ! nous vivions tranquilles et contens comme deux petits anges I

— Mais cela n'a pas duré? demanda Georges avec intérêt.

— Hélas I ce ne fut ni sa faute ni la mienne, répondit Glodomir en passant son foulard sur ses yeux, la pauvre enfant est morte. Je ne l'ai pas quittée jusqu'au dernier moment; j'ai eu son dernier soupir! Une si charmante créature que j'aimais tant! J'ai fiiilli en perdre la raison. Et maintenant encore quand j'y songe I Allez, ça n'est pas drôle!

— Mon pauvre ami, dit Georges, vous le voyci bien , chacun a ses peines ici-bas, même vous, lliomme le plus heureux de la terre.

— C'est pourtant vrai! allons! qu'avais-je besoin de me remémorer tout cela pour vous attrister encore davantage! Parlons de vous. Il faut d'abord vous soigner, vous rétablir; puis nous verrons; en attendant, vous me raconterez vos peines, cela soulage et fiiit

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passer le teinps. Tenez, il est déjà près de cinq heures, ici, Lara; nous allons dîner ensemble, mon garçon, puis nous reviendrons ici faire la veillée; ça te va, n'est-ce pas?

Le lendemain, Georges était mieux, il essaya de reprendre ses livres , son travail ordinaire. Mais son esprit, préoccupé d'une idée fixe, ne pouvait s'arrêter à rien : il ne pouvait songer qu'à ce passé si proche encore de lui, et qui dominait le souvenir de tous les événemens de sa vie. La tète blonde d'Hélène semblait passer devant ses yeux fermés; il la revoyait tantôt souriante et radieuse comme pendant les premiers jours de son arrivée aux Charmilles, tantôt pâle et baignée de larmes, comme il l'avait surprise dans le labyrinthe. Glodomirle trouva plongé dans cette rêverie sombre, et comprit qu'il essaierait vainement de l'en distraire.

— Mon voisin, dit-il, vous n'avez pas besoin de moi? je vais promener Lara. Tandis que vous serez seul, vous devriez bien écrire à cette bonne madame Neal, dont vous avez encore eu une lettre ce matin; elle est en peine devons peut-être, ainsi que votre père...

— ^yousavezraison,Dumillet,ditvivementGeorges; comme je Iles oubliais tous deux I

Il repoussa ses livres, prit la plume et écrivit :

« Paris, le 20 Juin 18...

« En ce moment, Thérèse, vous attendez peut-être une lettre de moi, datée des Charmilles; vous vous entretenez avec mon père de l'accueil que m'a fait madame d'Aire; vous vous réjouissez de la bonne

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hospitalité que j'ai reçae dans cette maison; Hâas! on sort fatal, les folies de mon propre coeur, ont bient6t troublé le bonheur tranquille et doux que j'avais retrouvé dans cet intérieur qui m'a un instant rappdé le nôtre, Thérèse. Oui, un instant il m'a semblé n'avoir rien perdu, il m'a semblé que j'étais encore l'heureux Georges de Roqueville, celui dont, la vie était si paisible, si pleine de prospérités, et dont Favenir semblait si beau ; mais ce bonheur était comme un rêve, au milieu duquel la rude main du malheur m'a réveillé.

« Vous ne me comprenez pas, Thérèse! je vous parais fou, mon Dieu! ou peut-être m'avez-vous deviné? Eh bien I oui, il est vrai, j'aime Hélène I Allez, c'est malgré moi; je ne me suis pas livré à cette passion insensée ; elle s'est emparée de moi subitement, presque à mon insu, sans que j'aie eu le temps de m'en défendre. J'ai fui, je suis revenu ici, dans cette chambre nue et solitaire, où j'étais triste souvent, mais où je travaillais du moins l'ame tranquille. J'essaie d'oublier, de reprendre mes anciennes et laborieuses habitudes, d'accoutumer encore mes yeux à cette pauvreté, mon cœur à cet isolement; j'y parviendrai. Quand je me trouverai mal ici,<rhérèse, je me souviendrai de ce que j'ai souffert pendant les derniers jours que j'ai passés aux Charmilles. Madame d'Aire vous l'annoncera bientôt, mon amie : Hélène va se marier avec un homme qu'elle aime, avec un homme fort digne d'elle. J'espère qu'elle sera heureuse; elle est environnée de tous les avantages qui peuvent assurer un long et inaltérable bonheur. Et

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cependant, Thérèse, il y a dans cette belle destinée quelque malbeur que je ne puis deviner, que tout le inonde ignore. Hélène a une peine secrète et profonde, je Tai vue pleurer! Mais ses chagrins passeront; elle les conGera à celui dont elle sera bientôt la femme, il l'en consolera. Moi, j'avais pour ainsi dire surpris ses larmes; elle ne m'a rien dit, je ne sais rien. Ohl si elle avait compris quel ami Gdèle et sûr elle a en moi, elle m'aurait tout conflé. Mais non, elle ne le pouvait pas, elle ne le devait pas...; à quel titré obtiendrais-je son amitié, sa confiance? Je ne suis pour elle qu'un étrai^er.

a Vous le voyez, je suis bien malheureux, mon amie; mais j'aurai du courage contre cette passion insensée; je sais pour quels devoirs je dois vivre; je serai digne de mon père, de vous....

« Adieu, Thérèse, écrivez-moi, songez que vos lettres seront ma consolation, la seule joie de mes longues journées de travail; vous avez vu jusqu'au fond de mon pauvre cœur; je vous en ai montré les blessures. Hélas, guérissez-moi I »

Un moment après, Glodomir rentra.

— Mon voisin, dit-il, savez-vous que Lara a des connaissances à Paris? Nous étions allé ensemble manger une brioche, en regardant l'obélisque. Tout-à-coup je vois sauter devant nous un magnifique chien tout semblable au vôtre, qui se met à nous faire fête. Certainement lui et Lara se sont déjà vus quelque part. Malheureusement la reconnaissance n'a pu être longue; le maître du chien, un grand monsieur, assez bel homme, qui allait à cheval vers les Ghamps-Ëly-

gées, l'a rappelé et ils sont partis tous deux au galop... Le chien s'appelle Stop.

— C'est étrange! dit Georges en changeant de couleur. Est-ce que M. de Malvalat ne serait plus aux Charmilles 1

IZ— L'AMXTié B'UHfi TXSILLB T

Le cœur de Georges s'affermit enfin contre son malheur ; il reprit ses habitudes laborieuses, il se remit à suivre sa pénible carrière avec résignation et courage. Parfois cependant il avait encore de sourds désespoirs, des défaillances de volonté contre lesquelles il lui fallait lutter long-temps. Il redoutait tout ce qui pouvait réveiller vivement en lui le souvenil' d'Hélène; ce souvenir qu'il avait d'abord si souvent rappelé, cette image adorée à laquelle il parlait dans ses longues rêveries, lui faisaient mal maintenant ; éloignait de lui, autant que possible, tous les vestiges qui lui restaient de son séjour aux Charmilles. C'était ainsi qu'il avait caché , enfermé pour ne plus la re* garder, sa plus chère relique, ce mouchoir ramassé dans la bibliothèque, et qu'il avait cru sentir humide des larmes d'Hélène. Au milieu de cette espèce de calme, il redoutait un moment douloureux et bien prévu, le moment où il apprendrait le mariage de mademoiselle d'Ëntrevaux; vingt fois, quand l'honnête Rîgolet entrait le matin chez lui, sa casquette de

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loutre d*une main, une missive de l'autre, il avait frissonné en songeant que c'était peut-être une lettre de faire part; et cependant il lui semblait qu'une entière certitude lui ferait moins de mal que les doutes où il tombait parfois quand il pensait à la rencontre que Clodpmir avait faite aux Champs-Elysées, quand il en Tenait à supposer que ces projets de mariage étaient peut-être rompus, et que M. de Malvalat avait quitté les Charmilles. Un jour il dit à Clodomir, qui était fort attristé de le voir se refuser à toute autre distraction que celle d'un travail opiniâtre : Mon cher Dumillet, je ne serai tout-à-fait tranquille que quand j'aurai la certitude qu'elle est mariée; tant qu*elle ne l'est pas, il y a en moi comme un espoir qui me tour^ mente. M. de Malvalat est-il à Paris? est-ce bien lui que vous avez rencontré un jour? Je donnerais tout au monde pour le savoir.

— Bah I murmura Qodomir, cela ne me parait pas tout-à-fait impossible.

Un moment après, il sortit. Georges se remit au travail; avant de rouvrir ses livres, il leva un moment les yeux vers la fenêtre. Il faisait doux dehors; un coin du ciel, encadré par les toits et les tuyaux de cheminée, rayonnait sur la rue des Maçons-Sorbonne, et dans son azur sombre et profond volait joyeusement une troupe d'hirondelles.

— Héla&I pensa Georges, qu'il doit faire beau aujourd'hui aux Charmilles, sous les longues allées du parc, à l'ombre des tilleuls I

Au bout de deux heures, Clodomir rentra tout essoufflé.

106 GEORfil».

— Mon voisin, dit-il d*un air triomphant, saveivous d'où je viens? de chez Df. de MalvalatI

— Ah mon Dieu! dit Georges effrayé, et qu'êtesvous allé faire là, DumiUet?

— Parbleu I je suis allé savoir ce qui vous intéresse, et je ne m'y suis pas trop mal pris, allez I Oo n'est plus un enfant blond au berceau: on sait son monde, et quand on veut, on ne fait pas trop de bêtises I D'abord, je suis allé lire l'Almanach des vingt-cinq mille adresses, et j'y ai trouvé M. le baron de Malvalat, rue de l'Université. Alors j'ai boutonné ma redingote, j'ai mis mes gants jaunes, et je suis parti. J'arrive rue de l'Université. Un bel hôtel, grande porte-cochère, et je parle au concierge. ~ M. de Malvalat? — M. le baron est sorti. — Ahl il est donc à Paris! j'en suis charmé; je craignais qu'il ne fût à la campagne. — M. le baron est de retour depuis envirob quinze jours. — C'est bien ! je reviendrai. A ces mots, je m'esquive, et me voilà. Vous le voyez, c'était bien lui et son chien que nous avons rencontrés se promenant aux Ghamp-Ëlysées.

— Je m*y perds, murmura Georges. Peut-être estil revenu pour les arrangemens, les préparatifs do mariage.

— En tout cas, rien n'est encore fait; il y a encore de l'espoir, vous dis-je !

— Quel espoir, mon Dieu ! Merci, mon bon Dumillet, merci de ce que vous venez de me dire; mais en vérité, je serais bien fou de m'en réjouir I

— Voilà I voilà ! s'écria Clodoûiir, d'un air d'affection grondeuse, vous allez vous tourmenter encore!

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Que dirait votre père, que dirait cette bonne madame Neal, qui vous aime tant, si elle vous voyait ainsi prendre toujours les choses au pire, et maigrir à vue d'œil?

— Vous avez raison, Dumillet, répondit Georges avec un long soupir ; j'ai des devoirs qu'il ne m'est pas permis d'oublier, et à l'accomplissement desquels je dois avant tout dévouer ma vie.

Le même jour, il reçut deux lettres, l'une de Thérèse, l'autre de M. Thevenet le notaire. Madame Neal n'essayait pas de raisonner avec lui et de lui prouver que son amour était une folie, elle se bornait à le plaindre et à le consoler avec cette douceur, cette tendresse inûnie dont son cœur connaissait si bien le langage. Le notaire écrivait à Georges :

(c Monsieur le comte, d'après l'état de vos revenus, il serait aisé d'ajouter un supplément aux deux cents francs que vous touchez par mois à Paris. Nous avons assez bien uni vos affaires ici ; tout compte fait, il me reste entre les mains une quarantaine de mille francs, sur lesquels nous ne devons pas une obole. Voilà donc une petite fortune claire, sûre, et honorablement conservée; tout le monde n'en peut pas dire autant. Il court de mauvais bruits sur M. de Roqueville-Bearn; on dit qu'il mène à Paris un train d'enfer ; ce qu'il y a de positif, c'est que les inscriptions d'hypothèques s'élèvent déjà à plus de deux cent mille francs. Mademoiselle Alice de Roqueville- Bearo, sa sœur, a pris le voile ces jours derniers. Gela a fait sensation ici. On dit que c'est une jeune personne dont les sentimens sont très-hauts, et qui a

108 ttBOBfiBS.

toujours vu avec un grand chagrin les désor^^ de sa famille. On assure même qu'elle a manlfeslé certains scrupules, et qu'elle a volontairement renoncé h sa part de la fortune dont vous avez été dépouillé.

« D'après votre correspondance, je vois que vous travaillez beaucoup, monsieur le comte; il ne hudrait pourtant pas vous épuiser à creuser toutes les théories du droit ; dans notre état, c'est la pratique qui enseigne, et j'aimerais mieux vous voir dépouiûer des dossiers que pâlir sur vos livres. Quand j'aurai l'honneur de vous voir, ces vacances, je vous dirai mes idées là-dessus. Veuillez recevoir, monsieur le comte, l'hommage de mon respect, et me croire pour la vie votre humble serviteur.

« Jh. Thetenbt. »

— Notaire! notaire à Paris I murmura Georges avec un sourire amer. Qui sait? Quelque jour, je pourrai devenir l'homme d'affaires de H. de Malvalatl

Quelques jours plus tard, Georges reçut parla petite poste une lettre de madame Dubouijas. « Monsieur, lui écrivait-elle, me voici de retour à Paris pour peu de temps, et je viens vous rappeler la promesse que vous m'avez faite aux Charmilles. Il n'y a qu'un pas du quartier latin à la rue de Yaugirard, et je vous attends à déjeûner demain. Point d'excuses surtout. Je vous promets que vous ne serez pas fâché d'être venu causer une heure avec votre vieille amie.

« Vicomtesse DcnouBJAS. »

Jamais billet doux furtivement glissé, jamais kt-

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tre désirée, attendue après des jours d'absence, ne causèrent une plus vive émotion et ne furent tant relus que ces dix lignes assez insignifiantes tracées par la main d'une vieille femme. Georges passa toute la soirée les yeux fixés sur cette écriture tremblotante, retournant, cherchant, commentant le s«ns peu explicite de cette dernière phrase : Je vous promets que vous ne serez pas fâché d'être venu causer une heure avec votre vieille amie. Des espérances confuses, et qu'il n'osait formuler, se glissaient dans son cœur; puis il craignait de s'y livrer. Il en venait à supposer que madame Dubouijas voulait achever de le guérir et l'emmener aux noces qui se préparaient. Mais une idée fixe, ardente, dominait toutes ses anxiétés ; il allait entendre parler d'Hélène par quelqu'un qui l'avait quittée la veille; il allait savoir mille détails insignifians pour d'autres, intéressans et précieux pour lui. 11 ne dormit pas cette nuit-là, et le lendemain il était levé avec le jour.

— Mon pauvre Lara, dit-il, je vais sortir sans toi ce matin.

— Mon voisin, cria Glodomir à travers la cloison, comment, déjà debout I et quand je suis rentré, passé minuit, il y avait encore de la lumière dans votre chambre : est-ce qu'il y a du nouveau , que vous n'avez pas dormi?

— Mon cher Dumillet , répondit Georges , ce matin je vais sortir de toutes ces incertitudes; je vais savoir enfin quelque Chose. Dieu fasse que je ne rentre pas ici le cœur plus navré que je n'en serai

sorti !...

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