‹ Marie d'EnambucChapitre 5 sur 19 · Chapitre cinqnième · texte numérisé non relu

Chapitre cinqnième

A cette époque, l'intérieur de File n'était peuplé que de quelques colons dont les habitations , séparées les unes des autres par des bois inextricables, par de profondes vallées, formaient de rares stations à travers ce pays perdu. A mesure qu'on s'éloignait de la côte occidentale , ces solitudes prenaient

158 MARIE D'ENAMBrC.

un aspect plus âpre ; on n'y retrouvait aucune trace du passage des hommes , aucun vestige de travail humain ; c'était la pompe stérile et magnifique des déserts dans toute sa sauvage beauté.

^me d'Enambuc partit avec une suite nombreuse pour la pointe du Vauclain. Elle allait en litière, portée par douze vigoureux nègres qui se relayaient d'heure en heure.

Le docteur Janson et Sa Révérence le père du Tertre chevauchaient à ses côtés sur de pacifiques mules; ses femmes suivaient à cheval , et , après ces noires amazones , venaient à pied une trentaine d'esclaves cha^ gés de bagages. Une compagnie des gardes escortait la caravane le mousquet au bras, et deux guides couraient en avant. Marie, à demi couchée sous les rideaux de sa litière avec son bel enfant sur ses genoux, ressemblait véritablement à une de ces indolentes souveraines que les peuples de l'Inde voient

MARIB D'BffAVBCC. 159

passer de loin prosternés dans la poussière ; elle était triste, languissante et belle comme les esclaves couronnées des sultans. Les noirs, accourus sur son passage, criaient :

Vive la petite reine! Partout les milices des paroisses étaient sous les armes. Les colons dont elle traversait les possessions venaient lui offrir des présents et la complimenter.

Mais, le second jour de son voyage, elle se trouva dans les solitudes jadis habitées par les peaux rouges et que nul visage blanc n'avait jamais traversées. La caravane défila lentement au milieu de ces vastes savanes , de ces bois où il n'y avait d'autre chemin que le lit desséché des torrents. La nuit , il fallut dresser un ajoupa, et M""" d'Ënambuc dormit avec son fils sous un toit de feuilles de balisier, planté sur quatre piquets. Ainsi que l'avait prévu le docteur , le mouvement du voyage la ranima , et l'aspect de cette nature calme et riante reposa son âme. La

160 MARIE D^BRAHBUC.

morne douleur, rabattement profond où elle était tombée, se changèrent en une tranquille mélancolie. Elle oublia les soucis du présent, les inquiétudes mortelles de l'avenir ; un vague espoir la releya , elle se sentit un moment revivre.

Le soleil couchant ne jetait plus que d'incertaines lueurs derrière les mornes , lorsque la caravane arriva sur les éminences qui dominent la pointe du Yauclain. Nulle parole ne peut décrire les admirables beautés du paysage qui s'offrit alors aux regards de M"*° d'Ënambuc. A travers le doux crépuscule qui voilait la terre et le ciel , elle vit à ses pieds des savanes dont la fraîche verdure lui rappela les prairies de notre France , de grands arcs de feuillage formés par une forêt de palmiers ; puis , au delà , rOcéan, l'Océan immense, qui brisait sur les récifs ses vagues sombres et frangées d'écume. Des parfums ravissants s'exhalaient

MABIE d'euamboc. IgI

de celte terre féconde ; un air plus frais et plus vif agitait les profondes rainées où gazouillaient encore les oiseaux.

— * Nous voici dans la terre promise ! s'écria le père du Tertre saisi d'une réminiscence biblique, nous voici dans la vallée d'Hébron !

— Il n'y manque rien que les troupeaux et les patriarches, murmura le médecin, et les nègres qui travaillent là-bas ne ressemblent guère à un peuple pasteur.

En effet, une cinquantaine d'esclaves courbés au milieu d'un champ de cannes et frappant la terre en mesure, sous les ordres de leur commandeur, ne rappelaient nullement les paisibles bergers de Jacob. Sur la lisière du terrain qu'ils exploitaient, s'élevait une grande case couverte de feuilles de latanier et ombragée par un bouquet d'orangers.

C'était la nouvelle habitation élevée sur Tcra-

16â MARIE D'ENAMBUC.

placement où se trouvait naguère le carbet des peaux rouges.

Une espèce de village commençait à se former alentour , et Ton allait y bàtîir une petite église. W^ d'Ënambuc fut reçue par le géreur, qui ne put lui présenter les clefs de son habitation, attendu qu'il n'y avait pas même de serrures. Il y eut un moment de tumulte et de confusion ; les travaux cessèrent ; tout le monde accourut pour voir la petite reine. Les misérables noirs se pressaient à la porte d'un air timide et curieux, en frappant des mains avec des exclamations de joie. Ces témoignages touchèrent Marie jusqu'au fond de Fàme ; pour la première fois depuis longtemps, elle ressentit un mouvement de douce satisfaction : le sort de ces malheureux dépendait d'elle seule, elle pouvait les soulager. Sur-le-champ elle donna des ordres qui furent proclamés par le géreur et qui Jetèrent les esclaves dans des

HARIB D^ENAXSUC. 163

transports de joie. Deux heures plus tard , Marie était dans la galerie qui devait lui servir de chambre à coucher. Ses femmes venaient de se retirer ; Palida seule veillait debout près d'une fenêtre. La lune se levait brillante et sereine sur les savanes; la brise frémissait dans le feuillage sonore des palmiers, et, par moments, on entendait au loin un bruit sourd et cadencé ; c'était celui du tam-tam : les esclaves dansaient sur le sable du rivage, aux paisibles clartés de la lune.

— Palida, ditM"°d'Enambuc en se soulevant sur son hamac, que regardes-tu?

— L'arbre sous lequel était l'ajoupa de ma mère , répondit l'esclave ; nous sommes à l'endroit même où les peaux rouges avaient leur grand carbet.

— Tu t'en souviens? Tu reconnais ces lieux ?

— J'y suis née et j'y ai vu mourir ma

164 MABIE d'ENAMBOC .

mère , répondit Palida d'une voix altérée.

— Pauvre fille! murmura M"* d'Ënanibuc.

L'esclave revint se coucher sur la natte devant le hamac.

— Tu pleures , Palida, reprit doucement M"® d'Ënambuc ; tu m'as dit pourtant que les femmes étaient esclaves chez les peaux rouges, et que, si tu étais libre, tu ne voudrais pas retourner parmi les tiens.

— Jamais , jamais Je n'aurais pu vivre comme eux, dit-elle vivement; mais je les plains... Quand je songe à cet horrible massacre... c'est ici... les femmes, les enfants , les vieillards, on a tout tué... Il ne reste plus trace du grand carbet ; le feu a passé partout... Maîtresse, il y a des hommes impitoyables parmi les blancs comme parmi les peaux rouges , parmi les chrétiens comme parmi les idolâtres.

— Le comte de Loinvilliers ! murmura

HARIE d'ERâMBDC. 165

îHmo d'Enambuc ; oh ! Palîda , que je crains cet homme !

Elle se mit à faire sa prière ; puis elle dit avec un élan de confiance et de courage :

J'ai le cœur plus tranquille ; je me sens bien ici. Palida , pour la première fois depuis longtemps , il me semble que je vais avoir un sommeil calme , et que Dieu me garde pour demain quelque bonheur.

A ces mots elle passa un de ses bras sous sa tête fatiguée , et ferma les yeux. Palida imprima un léger mouvement d'oscillation au hamac et berça doucement sa maîtresse, qui bientôt s'endormit d'un tranquille sommeil. Vers le matin, M"° d'Enambuc fut réveillée par les aboiements furieux des chiens de garde.

— Qu'est-ce donc, Palida ?qu'arrive-t-il?

dit-elle en se réveillant presque effrayée.

L'esclave alla regarder au dehors.

— Je ne vois rien , maîtresse , répondit-

166 HABIB D'ENAHBDC.

elle, rien qu'un pauvre noir arrêté là-bas; sainte mère de Dieu l on dirait que les chiens veulent le dévorer ; sans doute il n'est pas de l'habitation.

— Quelque esclave marron qui vient demander sa grâce ; il l'aura, dit M™*" d'Enambue en refermant les yeux.

Le même jour après déjeuner, Marie sortit pour faire une promenade en litière. Le docteur et le père du Tertre l'accompagnaient, et elle était environnée d'une partie de ses gardes. Au moment où elle traversait l'allée de l'habitation , un nègre sortit tout à coup d'un massif d'arbres sous lequel il s'était blotti , et se jeta au-devant de la litière. Les gardes essayèrent de le repousser ; mais il s'avança résolument jusqu'à la petite reine , et dit en jetant à ses pieds une bourse de velours noir :

— Maîtresse , un pauvre blanc vous envoie ceci.

MAaiB 'd^eraxbvc. 167

Palida releva la bourse et la remit à jl|me d'Ënambuc, qui la reçut avec un geste de surprise.

— Que signifie ce présent? dit-elle. C'est la bourse qui a été donnée l'autre jour aux engagés avec une aumône.

A ces mots, elle Fouvrit. Il y avait dedans un écu dont l'empreinte était effacée et sur lequel on avait écrit avec une pointe trèsaffilée des caractères bien visibles. Marie les eut à peine regardés, qu'elle se dressa avec un cri sourd : elle venait de lire pour la seconde fois le nom de Maubray.

— Qui t'a remis ceci ? dit-elle au nègre prosterné devant elle.

— Un pauvre blanc engagé qui doit être pendu pour avoir levé la main contre son maitre.

— Un engagé ! l'engagé du capitaine Baillardet? s'écria-t-elle.

— Lui-même ; il a été pris au quartier du

168 MABIE D*EIIAHBVC.

Prêcheur après avoir fait ce mauvais coup, le bon garçon!

— Tu étais là? tu as tout vu ? tu connais Maubray? interrompit -elle d'une voix à peine articulée.

— Je le connais, c'est un bon petit blanc.

Nous avons ramé ensemble. Quand il a été pris, je l'ai suivi. En arrivant à Saint-Pierre, il a demandé à parler à la petite reine , et quand on lui a dit qu'elle était partie, U m'a remis ceci, et j'ai promis de l'apporter.

— Et il y a deux jours, déjà deux jours!

s'écria M™* d'Enambuc avec un profond gémissement ; puis , se tournant vers sa suite stupéfaite, elle ajouta d'un ton bref: A cheval, à cheval sur-le-champ ! Nous serons ce soir au Fort-Royal. Là , je m'embarquerai, et, si le vent est favorable, je puis être cette nuit à Saint-Pierre. J'arriverai , mon Dieu , j'arriverai à temps.

— Madame , dit le docteur épouvanté ,

MARIE D^ENAMBIJC. 169

pouvez-vous voyager ainsi, faible et malade comme vous Têtes? Vous voulez donc vous tuer?...

— C'est lui qui va mourir , c'est lui qui est mort peut-être ! répondit-elle en pleurant : pourvu que j'arrive à temps... A cheval ! Faites venir les guides... qu'ils me mènent par le chemin le plus court ; peu importent la fatigue, le danger... je passérai partout... mais il faut que j'arrive; il le faut, entendez -vous? sinon, Maubray est perdu!

— Nous ne vous quitterons pas, madame, dit le moine ; sur l'heure , nous partons avec vous.

Elle était déjà descendue de sa litière , et elle hâtait avec une morne impatience les apprêts du départ. Le docteur se rapprocha du père du Tertre , et lui dit consterné :

— Dans l'état où est madame , elle ne peut voyager ainsi qu'entre son médecin et

170 MABIE D^ERAHBCC.

son confesseur; elle pourrait mourir en chemin, mon père.

— Ce ne sont pas les fatigues ou les souffrances du corps qui la tueront, répondit le moine en secouant la tête.

Quelques moments après , M*"'' d'Ënambue était à cheval ; cette violente secousse avait relevé ses forces. Une animation fiévreuse ramenait un léger incarnat sur ses joues, et donnait à son regard plus d'éclat et de vie.

— Allons ! dit-elle redevenue tout à coup forte et courageuse , allons ! il faut , Dieu aidant, que j'arrive cette nuit même à Saint- Pierre. Au galop^ et toujours par le plus court chemin !

Elle partit, suivie seulement du médecin, du père du Tertre, de Palida et de deux de ses gardes. Les guides couraient en avant.

La troupe passa à travers les bois et les précipices, sans s'écarter de la ligne droite qui

MARIE D'ElfAHduC. 171

du pied de la montagne de Yauclain conduit au fond de la baie de Fort -Royal.

M™" d'£nambuc leva les mains au ciel en apercevant la mer : le vent était favorable, et dans trois heures on pouvait arriver à Saint-Pierre.

n était environ six heures du soir , le soleil se couchait, et une forte brise soufflait du sud-est. M"*** d'Ënambuc , assise au fond de la barque et le front dans ses mains, calculait avec d'horribles angoisses le temps qull avait fallu pour condamner Maubray. Les formes judiciaires étaient expéditives, un procès criminel pouvait être terminé en vingt-quatre heures; mais, quand Tarrét était prononcé, il était d*usage de laisser au condamné une dernière nuit pour songer au salut de son âme : M"*" d'Ënambuc pouvait arriver à temps. La barque voguait vent arrière et laissait un long sillage. Bientôt la lune se leva et inonda le ciel de sa blanche

173 MiiaiE d'eivambcc.

lumière; un jour transparent remplaça le sombre crépuscule où la nature avait un moment disparu. Les sinuosités du rivage se découpèrent en vives arêtes sur le bleu foncé de la mer; tous les détails du paysage devinrent visibles, mais avec des teintes affaiblies , semblables à celles des peintures en grisailles. On n'entendait que le bruit du vent dans la voile, et parfois le grincement de la barre du gouvernail. Le docteur Janson et le père du Tertre s'entretenaient à voix basse. M*"" d'£nambuc, les bras croi ses, la tète baissée, se tenait immobile à l'arrière de la barque. Au bout de trois heures environ, quelques lumières apparurent dans réloignement ; on arrivait sur la rade de Saint-Pierre.

La lune répandait une lumière si vive , qu'il était aisé de distinguer les objets le long de la côte. Bientôt M"°d'Enambuc reconnut à l'entrée du mouillage l'endroit qu'on ap-

MARIE O'ERAMBCC. 173

pelait la Grosse-Roche. Alors elle se détourna défaillante, et dit d'une voix éteinte en serrant les bras de Fesclave assise à ses genoux :

— Palida , regarde ; que vois-tu sur la plage, au-dessous de la Grosse-Roche ?

— Jésus ! s'écria la jeune fille , je vois la potence.

]|[me d'Ënambuc fit un mouvement violent et essaya de regarder ; mais sa vue troublée ne distingua rien ; alors elle tomba à genoux et dit d'un air égaré :

— Regarde encore. . . Que vois-tu là-bas ?. . . un homme?...

— Rien , rien que le bras de la potence , répondit Palida.

— Ah ! il est vivant ! il est vivant , mon Dieu ! s'écria M""' d'Ënambuc. Puis , s'appuyant sur l'épaule de Palida, elle poussa un long soupir et perdît connaissance.

Quelques moments après , la barque

174 MARIE D'EHAMBCC.

mouilla devant le fort Saint-Pierre. Il était alorsenviron dix heures du soir. M°'*' dTnambue, à peine revenue de son évanouissement, descendit à terre, et, prenant le bras de son esclave , elle dit avec résolution, les yeux levés vers les fenêtres du fort:

— On ne m'attend pas là-haut ; mais me voici.

Le médecin et le moine, inquiets de ce qui allait arriver, essayèrent delà retenir^ de lui persuader que Tun d'eux devait d'abord annoncer son retour.

— Non, mon père, répondit-elle au moine, il faut que je me présente devant M. de Loinvilliers sans qu'il ait un seul moment pour se reconnaître. Vous ne savez pas tout...

non, vous ne savez rien... et moi-même j'ignore le secret de cette effroyable iniquité... mais je le soupçonne à présent, et bientôtje vais tout apprendre... Venez, ve-

HABIB D^fillAMBDC. ' 175

nez... justice sera faite... je le jure par le salut de mon âme !

A ces mots, elle marcha seule et la première vers le fort. Tout dormait déjà ; un silence profond régnait le long de, la plage où ne se montrait personne. La sentinelle en faction à Feutrée de la grande cour cria : Qui vive ?

— Madame et sa suite, répondit le moine, qui marchait le premier.Tous entrèrent dans la cour ; en la traversant. M'"'' dTnambuc aperçut une clarté dans la chapelle au seuil delaquelle étaient arrêtés quelques hommes.

— Mon Dieu ! s*écria-t-elle, il est là ! £t tremblante, éperdue, les mains levées au ciel, elle alla vers la chapelle ; mais les hommes qui étaient sur le seuil lui barrèrent le passage : aucun ne l'avait reconnue, car son visage était caché sous le capuchon desamante.

— Holà ! ma mie , que venez-vous faire

176 MARIE D'EflAMBUC.

ici? dit rAsturien Ricio; ne savez-vous pas qu'il y a là dedans un homme qui ne peut plus avoir affaire qu'au prêtre et au bourreau? Nul autre ne le verra cette nuit, la dernière de sa vie ; retirez-vous.

M"° d'Ënambue rejeta en arrière son capuchon , regarda l'Espagnol, qui demeura comme pétrifié, et passa outre. Le condamné était seul dans la chapelle, et agenouillé à côté du prie-Dieu de Marie ; ses poignets étaient serrés dans des menottes, et se^ pieds étroitement enchaînés, de manière qu'il ne pouvait faire un pas ni seulement joindre les mains. Une casaque d'esclave lui couvrait les épaules, et ses longs cheveux d'un blond vif retombaient par derrière sur ce grossier vêtement; la lampe allumée devant l'autel éclairait en plein son visage ; il avait l'air calme et recueilli. Au bruit que fit Marie en entrant , il ne tourna pas la tête , et elle put s'avancer sans qu'il la vît. Quand

■ABIE D^EITAHBUC. 177

elle se trouva près de lai, elle le considéra un moment avec une ardente émotion ; elle reconnut lentement , et le cœur plein d'une compassion profonde, d'une immense joie, ces traits amaigris , cette belle chevelure, ce noble port de tète que tant de misères , de souffrances et d'ignominies n'avaient point changé ; puis elle vint s'agenouiller à son prie-Dieu.

— Maubray ! dit-elle doucement et en se tournant vers lui.

A cette voix il tressaillit , ses lèvres devinrent pâles , .et il s'écria en essayant de joindre les mains :

— Marie, chère Marie ! Dieu du ciel, est-ce une vision?

— C'est moi , dit-elle d'une voix brisée par l'excès de son émotion, c'est moi, Henri, je viens vous sauver. Oh ! béni soit Dieu, qui permet que j'arrive à temps ! rendons-lui grâce, Henri.

178 MAIIB D*£1IAHBI)C.

£Ue se recueillit et pria un moment les yeux levés au ciel ; puis elle reprit en tendant la main au prisonnier : — Levez-vous, Maubray, levez-vous et venez avec moi.

U se souleva avec effort, et elle s'aperçut qu'il pouvait à peine marcher, tant il était affaibli et étroitement lié; alors elle le soutint, et, le regardant avec des yeux pleins de larmes , elle ajouta : Appuyez-vous sur moi, Henri... Oh! comme vous avez souffert, hélas ! et moi aussi !

— Oh ! Marie, Marie ! c'est vous, dit-il en serrant contre la poitrine la main qui le soutenait ; puis , succombant à cette violente émotion de joie, il s'arrêta et fixa sur Marie un regard éteint.

— Henri ! s'écria-t-elle , Henri , vous pâlissez!

— Un moment de faiblesse, répondit-il ; pourtant, j'étais calme tout à l'heure en face de la mort ; mon cœur ne battait pas plus

■ARIE B'KIliilIBIIC. 170

vite... je ne tremblais pas... mais à présent je me sens défaillir... Oh! Marie, ce bonheur si inespéré , si grand, est au-dessus de mes forces, j'y succombe... Marie, je suis faible... j'aurais peur de mourir à présent, je veux vivre... Mais savez-vous que je suis condamné, condamné à un supplice infâme, que la potence est dressée, que je n'ai plus que cette nuit?

— Oui ! s'écria-t-elle, mais je suis ici.

La suite de M"^ d'Enambuc s'était arrêtée au seuil de la chapelle; chacun attendait dans une sorte de stupéfaction ce qui allait se passer ; les hommes qui veillaient sur le condamné et qui tous appartenaient à la garde espagnole du comte, s'étaient rangés des deux côtés de la porte. M"** d'Enambuc s'avança vers eux le regard fier, irrité, la tête haute, car peut-être prévoyait-elle déjà qujelque résistance à ses ordres ; d'une main, elle soutenait la chaîne passée dans

180 MABIB D'ERAIBUC.

le carcan qui serrait le cou de Maubray.

— Retirez-vous, dit-elle aux Espagnols, il n'y a plus personne à garder ici.

— Madame, répondit l'un de ces hommes avec quelque hésitation , nous répondons à M. le comte du prisonnier.

— Je prends tout sur moi, interrompitelle, et vous n'aurez pas à en rendre compte à mon lieutenant général ; allez.

Us obéirent. M'"'' d'Ënambuc ordonna à ses gens de détacher les fers du prisonnier; puis elle lui dit : Votre main, monsieur, ti venez avec moi.

Il avança son bras meurtri , et elle y appuya légèrement sa main recouverte d'un gant de soie ; quiconque ne l'eût pas vu de ses yeux n'aurait pu croire que la petite reine marchait conduite par ce pauvre engagé à peine vêtu d'une grosse toile de Guinée, et dont les pieds nus portaient encore la marque d'un anneau de fer longtemps rivé à la

lAHlË D'ENAHBOC. 181

cheville» Ils traversèrent ainsi la grande cour; an moment où ils entraient, M. de Loinvilliers parut en haut de Fescalier.

Ricio venait de lui apprendre ce qui se passait t Jésus mon Sauveiir ! murmura le père du Tertre à l'oreille du médecin, que vat-il arriver ! On monta silencieusement à la salle d'audience. M°^ d'Ënambuc avait une contenance calme , mais une énergie concentrée animait son regard , et le comte se fut à peine trouvé en face d'elle, qu'il comprit que non-seulement elle sauverait Maubray, mais encore qu'elle essayerait de le venger. Elle s'assit en entrant, et montra de sa main les sièges rangés autour de la table, comme pour inviter ceux qui la suivaient à prendre place ; mais tout le monde resta debout. M. de Loinvilliers se rapprocha ; sa physionomie, un moment troublée, était redevenue froide et audacieuse. Il regarda un moment le prisonnier, puis il détourna la

■ ARIB d'eNAMRITC. 16

182 HABIB D'BIfAiBDC.

tête, et eut Fair d'attendre l'explication de ce qui se passait. Le père du Tertre et le médecin s'étaient mis à côté de M™*' d'Ënambuc; Maubray resta devant elle , immobile, dans l'attitude d'un honmie à peine revena d'une de ces violentes émotions qui paralysent toutes les forces physiques.

— Monsieur le marquis, dit lentement Marie en se tournant vers lui , il s'est passé des choses que j'ai ignorées et dont vous seul pouvez me rendre compte. Parlez; comment se fait-il que je retrouve dans une si épmvantable situation un bon gentilhomme , un des plus braves et des plus fidèles serviteurs du feu roi d'Angleterre? Gomment se fait-il que dans son malheur il ne se soit point adressé à moi qui commande

Page 1