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Chapitre quatrième

Beiix heures plus tard, Marie rentrait dans sa chambre à coucher , appuyée au bras du docteur Janson , et suivie d'une douzaine d'esclaves qu'elle congédia aussitôt. Palida seule resta assise sur le seuil de la porte.

— Mon Dieu, que Je souffre ! dit M"*** d'Enambuc en se laissant aller sur le vaste fait-

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teuil de bambou placé au pied de son lit ; il y a dans Fair comme une humidité brûlante qui me pénètre et me. donne la fièvre.

— Une fièvre d'inquiétude et de chagrin , murmura le docteur en posant ses longs doigts osseux sur le bras de la jeune femme, qui renversa sa tête pâle sur le dossier du fauteuil.

Tout était silencieux dans les vastes appartements du fort ; mais , au dehors , l'orage grondait avec une horrible furie , la mer brisait avec un bruit rauque et profond contre les murailles, et ses vagues écumeuses formaient comme une nappe immense qui déroulait incessamment ses plis d'un blanc argenté au milieu des ténèbres de cette lugubre nuit.

M"**» d'Ënambuc prêta un moment l'oreille à ce tumulte des éléments, et dit avec un long soupir : Heureusement , aucune créature humaine n'est en péril sur cette mer

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terrible ; les pauvres gens qui ont leurs habitations sur la côte sont en sûreté ici.

Quand le beau temps reviendra , nous n'aurons aucun malheur irréparable à déplorer ; mais que cette nuit va me paraître longue , Jésus mon Dieu ! je ne dormirai pas.

— Essayez quelques gouttes de ceci, dit le bon docteur en offrant à M"*" d'Enambue une tasse posée près d'elle sur un plateau d'argent ; vous savez que cette potion calmante tous a procuré parfois un peu de sommeil.

Elle but quelques gorgées avec docilité ; puis repoussant la tasse , elle murmura :

— Je ne sais ce qui se passe en moi ; j'ai comme le pressentiment de quelque malheur, mon esprit est troublé de mille chimères, le cœur me bat comme si j'étais près d'un grand danger... J'ai peur , docteur ; je vous en supplie, restez près de moi.

— Je ne vous quitte pas, répondit-il avec

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une affectueuse sollicitude ; allons, madame, reprenez courage , rappelez la fermeté de votre âme, vous en aurez besoin dans les circonstances difficiles où vous vous trouvez ; c'est aux dangers réels et présents qui vous menacent, qu'il faut songer. J'ai pris sur moi de faire avertir le père du Tertre ; il va venir ; vous avez toute confiance en lui. ,

— Oui, c'est un homme pieux et plein de lumières; ses exhortations m'ont souvent consolée ; il connaît les peines secrètes et profondes de mon âme; il m'aidera à sortir de ces perplexités, de ces anxiétés cruelles.

Ses paroles rassureront ma conscience et me donneront la force et l'espoir en Dieu qui sont près de me manquer ; soyez tous deux mes conseillers. Montrez-moi la justice, la vérité, mon devoir, car ma tête se perd, et je doute de moi-même.

Le docteur serra silencieusement la main

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que lui tendait W^° d'Enambuc. La jeune femme se souleva lentement, et fît le tour de la chambre d'un pas faible et inégal. L'agitation de son esprit lui donnait ce besoin de mouvement auquel ses forces suffisaient à peine. £n passant devant un miroir, elle s'arrêta et dit avec un faible sourire : Jésus ! j'ai Tair d'une morte.

£n effet , elle n'était plus cette belle Marie si brillante naguère de vie et de fraîcheur. L'expression radieuse et sereine de sa physionomie était effacée par une sombre langueur; une blancheur uniforme avait éteint ses joues où remontait par moment un fugitif incarnat ; son regard seul avait encore toute sa puissance , il éclatait encore plus doux, plus fier , plus pénétrant sous ses longues paupières brunes. Tout à cou[) Marie tourna la tète vers la fenêtre avec une sorte de tressaillement.

— Docteur, avez-vous entendu? dit-elle,

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la sentinelle a crié qui vive dans la grande cour.

— C'est sans doute en voyant venir le père du Tertre qui se rend ici , répondit le médecin.

— Gomment le père du Tertre n'a-t-il pas préféré passer par les salles basses? objecta M™'' d'Ënambuc ; il fait mauvais traverser la cour avec un temps pareil.

A ces mots , elle s'approcha de la fenêtre et regarda dehors. La pluie tombait à torrents d'un ciel sombre et déchiré par de rares éclairs ; une lanterne accrochée devant la porte projetait sa lueur sur la sentinelle qui parcourait d'un pas égal l'espace assigné à sa faction. Une obscurité complète régnait dans la vaste cour qui séparait la chapelle des appartements du fort ; mais, au fond de ces ténèbres , brillait une lueur rougeàtre dont le reflet éclairait en plein une porte cintrée.

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— n y a du monde dans la chapelle, dit M"" d'Ënambuc avec étonnement ; on vient d'en ouvrir la porte, et j'y vois de la lumière.

£lle regarda encore, le front appuyé à la fenêtre dont le châssis était garni de laides plaques d'écaillé transparente.

— n est minuit, dît le médecin; c'est l'heure à laquelle le père du Tertre se lève pour dire les matines ; peut-être a-t-il voulu cette nuit faire ses dévotions dans la chapelle.

Comme il achevait ces mots, la porte s'ouvrit tout à fait, et un homme s'arrêta sur le seuil ; sa haute taille se découpa comme une noire silhouette sur un fond lumineux, et il resta là une minute, le bras appuyé contre le chambranle de pierre, dans l'attitude d'une pénible fatigue.

— Oh ! mon Dieu , murmura Marie en frissonnant, cette ombre ressemble à quel-

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qu'un ! je reconnais sa taille, sa chevelure.. . Est-ce Maubray, mon Dieu ?

En ce moment , la porte de la chapelle se referma, tout disparut, et le regard éperdu de Marie resta plongé dans les ténèbres.

— Voici sa révérence , dit le médecin en prenant doucement le bras de M*^ d'Enambue pour la ramener à sa place.

Le père du Tertre entra. C'était un vieux moine jacobin d'un esprit droit, ferme et plein d'expérience. Depuis dix ans, il était missionnaire dans les colonies , et il avait acquis , dans ces difficiles fonctions , une haute réputation et beaucoup d'influence.

— Mon père , dit M°" d'Enambuc d'uae voix fort émue et en allant au-devant de lui, savez-vous qu'il y a du monde dans la chapelle ?

— Je le sais, madame, répondit-il en souriant ; vous avez donné , pour cette nuit ,

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rhospitalité à tant de gens , qu'on ne savait plus où les loger. Les magasins , les salles basses étaient encombrés , car on a apporté ici beaucoup de marchandises. Quand les colons et leurs denrées ont été à l'abri, il ne s'est plus trouvé de place pour les esclaves ni pour les engagés. Alors j'ai pris sur moi de conseiller à votre capitaine des gardes d'envoyer les noirs coucher à l'écurie avec les chevaux, et j'ai emmené les blancs dans la chapelle , d'où j'ai retiré le très-saint sacrement; elle sera leur dortoir pour cette nuit : n'est-il pas juste que ceux qui sont sans abri aillent dormir dans la maison de Dieu?

— Ce sont les engagés qui passent la nuit là-bas? murmura W^ d'Ënambuc, dont le visage redevint calme et qui sentit subitement s'apaiser les battements de son cœur ; c'était une vision. Hélas ! cette image est sans cesse devant mes yeux !

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Il y eut un moment de silence; puis M""** d'Ënambuc reprit :

— Mon père , j'ai besoin de vos conseils; vous m'avez soutenue et guidée dans les moments les plus pénibles de ma vie : aidezmoi dans cette nouvelle épreuve. Mon père, ce que j'avais craint est arrivé.

Alors elle raconta son entrevue avec le comte de Loinvilliers, et les propositions de mariage auxquelles, le lendemain, elle était déterminée à répondre par un refus.

— Mon père, dit-elle en finissant, je suis convaincue que M. de Loinvilliers a dit la vérité ; mais ma conscience ne me fait pas un devoir d'obéir à cette dernière et terrible volonté... Celui qui est au ciel et qui voit le fond de mon âme ne me condamnera pas.

— Ma fille , répondit le père du Tertre d'une voix grave et triste , ceci n'est point un cas de conscience ; devant Dieu , vous êtes libre ; mais le comte de Loinvil-

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liers soumettra votre volonté par la loi du plus fort, n sait bien comment vous contraindre à ce mariage. Vous ne connaissez pas entièrement ce qui se passe ici et le péril où vous êtes. Il y a un parti contre vous dans la colonie, un parti redoutable, composé des petites gens , qui partout sont les plus nombreux et les plus remuants. Qu'importe que lés capitaines de paroisse vous soient dévoués si leurs milices sont prêtes à se révolter contre votre autorité? Tous ces mutins redoutent le comte de Loinvilliers et ceux qu'ils appellent sa garde espagnole.

Ils redoutent aussi beaucoup le baron Loinvilliers de Poincy, gouverneur de Saint- Christophe, qui pourrait, au besoin, envoyer à son neveu une ou deux barques armées en guerre pour les réduire. C'est ce qui a arrêté jusqu'ici toute tentative de sédition ; on se souvient de la manière dont le comte vous a vengée des peaux rouges» et l'on est

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convaincu qu'il ne pardonnerait pas plus à des chrétiens qu'à des idolâtres. Mais le jour où il cesserait d'être votre lieutenant général , le jour où il se retirerait de votre service, ce jour-là, madame, vous verriez votre autorité méconnue, attaquée ouvertement, et peut-être seriez-vous forcée de résigner vos pouvoirs...

— Jamais , mon père , jamais , interrompit-elle avec véhémence; nulle force humaine ne saurait me contraindre à abandonner les droits de mon fils. Je ne quitterai pas ma place , tant que le roi laissera entre mes mains ce pouvoir dont les soucis me tuent.

— Madame, dit le médecin, vous m'avez manifesté tantôt un espoir : si vous pouviez opposer quelqu'un à M. de Loinvilliers , si vous vous aidiez d'un homme ferme, courageux, habile comme lui, il y aurait moyen de le réduire.

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— Oui, si Maubray venait! murmura M"''' dDuambuc avec un accent indicible de découragement , de douleur, d'ardente impatience ; mais il n'arrive pas.

Apparemment le père du Tertre savait tout ce que l'àme de Marie renfermait d'incertitudes , de frayeurs , d'inutiles espérances , car il lui répondit en secouant tristement la tète :

— Il n'y a plus d'espoir maintenant. Depuis six mois, parti de Saint-Domingue pour venir ici sur un bâtiment dont on n'a plus eu de nouvelles , il faut prier Dieu pour le repos de son âme.

M™*d'Enambuc frissonna, ce mot la frappait subitement d'une affreuse certitude.

— Oui, dit-elle en baissant la tête comme pour se soumettre à la volonté de Dieu, tout est fini.

Le moine recommença alors à lui représenter le péril de sa situation et les avanta-

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ges immenses de son mariage avec le comte de Loinvilllers. Le médecin se joignît au confesseur, et tous deux , pénétrés des mêmes craintes, donnèrent les mêmes conseils.

La malheureuse femme résista longtemps -, enfin, épouvantée , vaincue, elle promit de ne pas éloigner le comte par un refus défi- ^ nitif, et même de lui laisser des espérances. Ses conseillers ne la quittèrent que bien avant dans la nuit. En sortant, le moine dit au docteur Janson :

— Béni soit Dieu, qui nous a inspiré les paroles qui pouvaient convaincre madame î La détermination qu'elle vient de prendre sauve rhéritage de son fils et assure la tranquillité de la colonie.

— Oui, mon père ; mais peut-être lui coûtera-t-elle la vie, répondit le médecin.

Vers le matin, le vent tomba subitement, les nuages amoncelés se déchirèrent et laissèrent voir la face radieuse du soleil levant.

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Bientôt le del ontra son azur limpide, nul souffle ne troubla les airs ; mais la mer sombre et irritée brisait encore ses montagnes d'eau contre la grève. Les habitations avaient peu souffert dans Fintérieur des terres : les champs de cannes verdoyaient encore, les bouquets de bananiers dressaient toujours leurs longues feuilles d'un vert glauque sur le toit de paille des cases à nègres; mais la violence des eaux avait couvert la côte de débris.

Dès que le jour parut, un certain tumulte annonça le départ de ceux qui avaient trouvé un abri dans le fort. H"''' dTnambue sommeillait accablée , pourtant elle entendit ce bruit confus de pas et de voix.

— Palida, dit-elle en se soulevant, Palida!

L'esclave se dressa au pied du lit.

— Écoute , reprit M°*® d'Enambuc , voilà les nègres et les engagés qui s'en vont ; je

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veux faire une aumône à ces pauvres gens ; donne-moi ma bourse.

Palida apporta un petit sac en velours noir dans lequel il y avait une poignée d'écus.

— Donne-leur tout, dit M"*" d'Ënambuc; ils se le partageront ; je ne veux pas compter l'argent des pauvres.

Palida entr*ouvrit la fenêtre, et, avançant sa tête brune , elle cria en jetant la bourse *dans la cour : — Voici de la part de madame pour les esclaves et les engagés; partage égal. — Et se retirant aussitôt elle referma la fenêtre sans prendre garde à ceux qui ramassaient cette grosse aumône.

— Vive la petite reine ! crièrent plusieurs voix dans la cour. Puis quelques coups de fouet claquèrent en l'air, et tout rentra dans l'ordre et le silence.

A l'heure de la messe, M""" d'Ënambuc se leva pour se rendre à la chapelle. Selon Tusage, elle était accompagnée de la plupart

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des gens de sa maison. £n entrant, elle trouva près de la porte M. de Loinvilliers, qui la salua silencieusement, lui présenta Teau bénite et la conduisit à sa place. La chapelle du fort Saint-Pierre était décorée avec une simplicité digne des premiers temps du christianisme. On n'y voyait ni tableau , ni dorures , ni sculptures précieuses, mais on y mettait chaque jour en profusion des fleurs et du feuillage, les plus beaux dons de la terre. Des branches d'orangers , de vertes palmes , ornaient Tautel à la droite duquel était le prie-Dieu de M°*® d'Enambuc. La fenêtre, étroite et recouverte d'un ample rideau de mousseline , ne laissait pénétrer qu'un rayon de soleil dont le reflet, en tombant sur les murs d'une blancheur vive, répandait une douce et tranquille lumière. Cette humble église était merveilleusement disposée pour la prière et la méditation. Séparée des autres construc-

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lions par une vaste cour, elle s^élevait isolée sur le rempart et dominait la mer, dont le murmure étemel retentissait sous sa voûte.

M"^ d'Ënambuc s'agenouilla, le front baissé , sur l'appui du prie-Dieu. Le comte de Loinvilliers, debout derrière elle, la contemplait avec un avide bonheur. Elle cachait son visage sur son livre d'heures; il ne voyait que son cou frêle et blanc, et sa longue chevelure , dont les boucles dorées s'échappaient d'un réseau de soie noire. Mais il devinait les larmes qu'elle répandait , et son cœur tressaillait d'une cruelle joie, car il comprenait qu'elle s'était soumise et qu'elle pleurait sur elle-même. Son inflexible amour, son implacable jalousie, triomphaient, et il songeait sans remords à l'espèce de violence qui allait lui livrer cette femme dont le cœur, fermé pour lui, appartenait peut-être à un autre.

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W^ d'Ënâmbuc s'était soumise en effet , car le secret et dernier espoir qui l'avait jusque-là soutenue s'était évanoui. La veille encore elle attendait, il y avait dans son âme une lueur de confiance et de courage ; mais tout à coup cette lueur s'était éteinte. Maintenant tout était fini ; elle pleurait la mort de Maubray, et elle écoutait en frissonnant le bruit rauque de la mer, dont les profonds abtmes Pavaient sans doute englouti. Le père du Tertre était à l'autel ; les assistants suivaient la messe avec un silencieux recueillement ; le docteur Janson luimême, les deux genoux en terre, priait sans distraction. Marie resta prosternée pendant toute la messe ; au dernier évangile, elle se releva, et, dans ce mouvement, son regard se tourna machinalement vers la muraille blanche sur laquelle ressortaient de grandes lettres récemment tracées avec du charbon.

Ces lettres formaient un mot presque illisi-

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ble , mais que, Marie devina ; car son livre d'heures s'échappa de ses mains, et elle retomba à genoux , tremblante , éperdue , le cœur saisi d'étonnement, de doute et presque d'effroi : c'était le nom de Maubray qu'elle venait de lire sur la muraille. Ses regards demeurèrent fixés sur ces lettres inégales et qu'une main mal assurée semblait avoir écrites dans l'obscurité. Gomment ce nom , ignoré de tous ceux qui vivaient autour d'elle, se trouvaiMl écrit là? Pourquoi l'avait-on mis sous ses yeux en un pareil moment? Était-ce un avertissement, un reproche? Son esprit se perdait en conjectures. Elle eut sur-le-champ la pensée qu'un des engagés pouvait seul avoir écrit ce mol dont la vue remplissait son âme de perplexité, de soudaines espérances et de mortelles craintes. Mais pourquoi ce mystère ?

Pourquoi, si le sort de Maubray était connu de l'un de ces malheureux , n'en avait-ello

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pas été instruite? Comment n'avait-on pas essayé de pénétrer jusqu'à elle pour le lui apprendre?

Tandis que Marie, immobile et perdue dans ses émotions et ses pensées, demeurait à genoux, le visage tourné vers la muraille, M. de Loinviliiers , pâle et agité , regardait du même côté avpc une singulière expression d'étonnementet de rage. Lui aussi avait lu ce nom. Un moment après, il sortit; la messe était finie. M™** dTnambuc resta encore un quart d'heure dans la chapelle pour se recueillir et 'songer aux moyens d'apprendre la vérité, de savoir par quel inconcevable basard ce nom , toujours présent à sa pensée, s^était tout à coup trouvé sous ses yeux. Quand elle se retira avec sa suite, elle trouva dehors M. de Loinviliiers; il était entouré d'une partie de ses gens et leur ^ parlait de ce ton bref et impérieux qui faisait trembler tout le monde.

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— Ricio, dit-il en s'adressant à une espèce de géant asturien que ses camarades avaient surnommé saint Christophe , va-t'en sur-lechamp chez tous les habitants dont les engagés ont passé la nuit dans la chapelle, et commande-leur de ma part d'envoyer ici tous ces drôles. Il faut que je sache quel est celui qui a osé charbonner son nom de païen sur le mur d'un lieu consacré. Par mon baptême ! je promets de lui faire faire amende honorable.

— Monsieur , dit M*' d'Enambuc en sV vançant , je veux interroger moi-même ces malheureux.

— On va les amener en votre présence, répondit tranquillement le comte ; n'avezvous point, madame, d'autres ordres à me donner?

— Dans un moment, monsieur; suivez-moi ,« dit-elle préoccupée d'une vague défiance, et craignant que Loinvilliers

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ne pût interroger avant elle les engagés.

Il lui offirit la main et la reconduisit dans ses appartements sans témoigner le moindre embarras, ni la moindre inquiétude ; pourtant ses yeux se tournaient souvent vers la porte, et deux ou trois fois il alla se mettre à la fenêtre qui donnait sur la grande cour.

M°* d'Enambuc , faible , oppressée , le front appuyé sur sa main , était assise dans la salle d'audience; elle attendait dans une cruelle anxiété l'espèce de révélation qui allait sans doute l'éclairer sur le sort de Maubray. Sa préoccupation était si profonde, qu'elle oubliait jusqu'à la présence du comte qui, sombre et agité,, se promenait lentement dans la salle sans dire une parole.

Au bout d'une heure environ , les engagés arrivèrent conduits par Ricio. £n entrant, l'Asturien échangea un rapide regard avec son maître et hocha la tète d'un air si-

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gnificatif . A ce signe , le comte sourit lëgè* rement, le sang reflua vers ses joues, il sembla respirer plus librement , et son regard fauve tomba sur M"'*' d'Enambuc avec Fexpression d'une sourde joie* Les engagés étaient restés interdits et tremblants près de la porte* Ces pauvres gens étaient hâves, brûlés par le soleil, à peine vêtus. Leur aspect avait quelque chose de plus triste et de plus misérable que celui des nègres; on lisait sur leur physionomie des souffrances morales plus profondes que ceUes des esclaves. M'"'' d'Ënambuc jeta sur eux un coup d'œil prompt et troublé ; tous ces visages lui étaient inconnus. Alors elle revint subitement de Tespèce de doute et d'espérance qui faisait battre son cœur avec violence, et elle murmura : Quelle folle pensée!... c'était impossible !.. .

— Approchez tous , dit rudement le comte.

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Las engagés s'avancèrent intimidés et tremblants. Leurs regards se tournaient vers H"''' dUnambuc avec une expression craintive et suppliante. Ils avaient peur, car ils ignoraient de quoi on les accusait, et ils savaient de quels châtiments on punissait les plus légères fautes. La première parole de la petite reine les rassura.

— Mes amis , dit-elle d'une voix douce , Fun d'entre vous a péché contre Dieu en écrivant un nom profane dans un endroit consacré. Je vous ai fait venir pour que vous me déclariez quel est le coupable. Je promets d'avance de lui pardonner : il ne subira d'autre châtiment que la pénitence imposée par sa révérence le père du Tertre.

Voyons , que celui qui est en faute se dénonce lui-même pour me donner une preuve de son repentir.

Les engagés se regardèrent entre eux d'un air surpris , personne ne répondit.

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— Eh bien ! reprit M"" dUnambuc avec la même douceur, vous vous taisez? j'ai pourtant promis un entier pardon. Allons , que le coupable se déclare.

Tous gardaient le silence et s'excusaient par des gestes négatifs. Enfin Fun d'eux s'avança, et, se jetant aux genoux de M"**' d'Enambuc, il lui dit d'un accent humble et contrit : — Pardonnez-nous, madame, pardonnez-nous; mais, en vérité, il est impossible que nous soyons en faute cette fois : pas un d'entre nous ne sait lire son nom, et encore moins l'écrire...

— Personne d'entre vous n'a donc écrit le nom de Maubray sur le mur de la chapelle? interrompit M"* d'Enambuc d'une voix altérée.

— Personne, sur mon baptême et sur mon salut !

A cette déclaration simple et précise, Marie baissa la tête d'un air découragé et fit

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signe aux engagés de se retirer. Au moment où ils sortaient , celui qui avait pris la parole se ravisa et dit à l'un de ses compagnons :

— - Dieu me pardonne! j'ai peut-être trompé sans le vouloir la petite reine. Il y avait cette nuit avec nous un compagnon dont nous ne pouvons pas répondre : c'est ce grand matelot que le capitaine Baillardet a amené de Saint-Christophe , un sour* nois qui n'a pas ouvert la bouche. Avant l'aube, il était à se promener dans la grande cour, comme s'il avait fait le plus beau temps du monde...

— Marche ! cria Ricio en poussant l'engagé avec le bois de sa pique, marche ! ou, par le sang de Dieu ! je te laisse en chemin avec un pouce de lame sous la peau.

Loinvilliers était resté près de M["° d'Enambuc; elle réfléchit un moment, puis elle dit avec la tenace obstination d'une espérance déçue cl d'une ardente perplexité :

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— La chapelle est ouverte dès le matin ; sans doute quelque étranger y sera entré et aura écrit ce nom ; nous le découvrirons ; je saurai enfin la vérité.

— D y a des hasards inexplicables , r^liqua froidement le comte.

Marie secoua la tète et ne répondit pas.

— En vérité, madame, reprit Loinvilliers, un fait aussi insignifiant ne devrait pas vous préoccuper ainsi. Que vous importe ce nom? C'est sans doute celui de quelque pauvre diable qui l'aura mis sur le mur de la chapelle en manière d'ex-voto. Puisque vous ne voulez pas le faire châtier , il est inutile, ce me semble , de chercher à le découvrir.

Marie regarda le comte avec inquiétude ; il lui semblait qu'une cruelle ironie perçait dans ses paroles , dans sa physionomie surtout; mais il ajouta aussitôt d'un ton calme et dégagé qui la rassura :

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— En ceci pourtant, comme en toutes choses, TOUS serez obéie, madame ; si vous le voulez, nous ferons comparaître ici tous les gens capables de signer leur nom. Le nombre n'en sera pas bien considérable, vos sujets étant en général fort peu lettres.

— Vous raillez , monsieur , interrompitelle avec une fierté pleine d'amertume.

— A Dieu ne plaise, madame ! réponditil d'un ton plus grave ; au fond de l'âme, je suis préoccupé comme vous, mais c'est pour de plus grands intérêts : après notre entretien d'hier soir, il vous reste quelque chose à me dire.

— Monsieur le comte , dit Marie en mettant la main à son front pâle et brûlant, j'y ai songé toute la nuit , j'ai prié Dieu , et pourtant... Non, je ne puis rien vous dire.

Il me faut encore un peu de temps.

— J'attendrai , madame , dit Loinvilliers

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d'un air plein de confiance et de tranquillité.

A ces mots , il la salua et sortit. M™* d'Enambuc passa le reste du jour dans de cruelles alternatives; toutes les investigations qu'elle ordonna n'aboutirent à rien, et elle finit par dire conune M. de Loinvilliers qu'il y a des hasards inexplicables. Le même soir , la nouvelle se répandit qu'un engage avait donné deux coups de couteau à son maître ; l'événement était arrivé au quartier du Prêcheur. Ce fut le comte qui l'annonça à M"* d'Enambuc.

— Ce matin, dit-il , un brave marin, appelé Baillardet, a été blessé par un de ses hommes , un engagé qu'il avait amené de Saint-Christophe. Ce crime ne peut pas rester impuni, il faudra faire un exemple.

— Une condamnation à mort! interrompit Marie consternée ; ce sera la premièrr fois depuis que je commande ici...

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— Il faut que justice se fasse : celui qui tue doit être tué...

— Ce malheureux n'a pas accompli le crime; vous parlez de blessures...

— Oui ; mais il s'agit d'un engagé qui a levé la main contre son maître. M'eût-il fait que le toucher , c'est assez pour qu'il soit pendu. Cet exemple est nécessaire au maintien de l'ordre sur les habitations, à la tranquillité de la colonie, à notre propre sûreté. Les esclaves et les engagés tremblent devant les blancs libres auxquels ils appartiennent ; mais ils sont cinquante contre un. Que deviendrions-nous, madame, si quelque jour ils n'étaient plus retenus par la terreur des châtiments ?

— Oui , je sais qu'il ne doit y avoir ni miséricorde ni pardon pour le coupable, répondit M"* d'Enambuc avec une triste conviction ; mais je ne mettrai pas mon nom au bas de sa sentence de mort : c'est vous ,

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monsieur, qui la signerez comme mon lieutenant général. Dès demain je pars pour le Vaudain. Que justice se fasse ! je reviendra* quand tout sera fini.

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