Chapitre sixième
En effet, le docteur ne s'était point trompé dans ses prévisions ; le comte guérit de cette blessure qui, au premier aspect, avait semblé mortelle. Aussitôt après son duel avec Maubray, on l'avait , selon son expresse volonté et au risque de le voir expirer pendant le trajet, transporté dans son habitation. Le
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lendemain même de Févénement, il envoya sa démission à M™' dllnambuc, qui l'accepta.
Ceci eut un grand retentissement dans la colonie. Des gens qui étaient hostiles à Loinvilliers, qui le haïssaient même pour la hauteur inflexible de son caractère , se rapprochèrent de lui ; les colons lui savaient gré d*avoir défendu leurs droits , et , sans examiner le fond de la question , ils blâmaient hautement M"' d'Ënambuc d'avoir sauvé du dernier supplice un engagé qui avait tué son maître en défendant sa propre vie. Une sourde fermentation régnait dans l'ile ; tout était à craindre. Pourtant Marie était tranquille. Que lui importaient maintenant la vengeance du comte de Loinvilliers,les complots qui se tramaient peut-être, etlesdangers imminents dont elle était environnée? Haubray était là , elle ne craignait plus rien.
Quand «lie le voyait si fier, si courageux, si calme, si dévoué, elle retrouvait la sécurité
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qu'elle avait eue autrefois, lorsqu'elle vivait puissante et inspectée à l'abri de la souve^ raine autorité du général.
Il était écrit que la destinée de Marie ressemblerait en tout à celle d'une souveraine : libre et maîtresse de sa main , elle ne put s'unir publiquement à l'homme de son choix.
Une nuit, le marquis de Maubray la conduisit à la chapelle, où le père du Tertre les attendait. Leur mariage n'eut pas d'autres témoins que le docteur Janson et un gentilhomme de la maison de W^ d'Enambuc.^ Les mesures étaient si bien prises, que personne n'eut le moindre soupçon , pas même les esclaves qui servaient la petite reine; Palida seule veillait et attendait dans la chambre à coucher de^a maîtresse. La même nuit, d'autres faits s'accomplissaient non moins mystérieusement , et , tandis que le père du Tertre disait la messe de mariage , il y avait une assemblée secrète chez le comte de Loinvil-
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liers, qui, toujours souffrant de sa blessure^ n'avait pas reparu au fort Saint-Pierre.
Il y avait sous les remparts une petite terrasse qui communiquait avec les apparu tements intérieurs ; Marie s'y arrêta un moment en sortant de la chapelle. B'une main, elle s'appuyait au bras de Maubray, de l'au^ tre elle retenait le voile de dentelle dont les plis flottaient autour de sa taille. Jamais, même dans la fraîcheur éclatante de sa pre^ mière beauté, elle n'avait été si ravissante* Sa langueur lui donnait un nouveau charme, et la douce pâleur répandue sur ses traits semblait éclairer leur pureté divine. Elle leva vers Maubray ses yeux pleins de joie et de mélancolie ; une même pensée les occupait ; ils songeaient à un autre temps, déjà bien éloigné , au temps de leurs premières amours.
— Henri , dit-elle, ne vous semble-t-il pas que le passé n'a point existé, que je suis
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sortie hier du couvent de rAnnonçiation, et que nous venons de nous marier à Féglise de Saint-Louis?
— Oh ! ma chère âme , répondit-il avec une tendre émotion, il est vrai... J'ai tout oublié... je suis heureux !
— Heureux 1 . . . ensemble pour toujours ! . . .. murmura-t-elle en appuyant son front à l'épaule de lAaubray.
La nuit était sombre, et la brise qui soufflait de l'est apportait de l'intérieur des terres les chauds parfums des girofliers en fleurs^ Tout à coup un canéficier, le seul arbre dont la verdure tapissât les murailles du fort , frémit, agité par une légère rafale, et ses longues siliques s'entre-choquèrent avec un bruit sec. Marie frémit.
— Gomme le ciel est noir là-bas ! comme l'air est lourd! murmura-t-elle; cette nuit ressemble à une autre nuit bien fatale et qui eut un affreux lendemain !...
iM MAftll D*SI«AHBUG.
— Cette nuit est belle , la plus belle de ma vie ! répondit Maubray en serrant contre sa poitrine les mains jointes de Marie; éloigne ces terreurs, ces funestes souvenirs...
Soyons heureux enfin...
Le lendemain était un dimanche , et dés le point du jour le père du Tertre s'était rendu à l'église paroissiale du Mouillage , pour confesser les gens qui devaient faire leurs dévotions. Mais, contre son habitude, il retourna au fort avant de dire la grand'messe. Marie venait de passer dans la salle, où elle avait trouvé le docteur Janson.
— Mon père , est-ce qu'il y a quelque mauvaise nouvelle? s'écria-t-elle en voyant entrer le moine , dont le visage annonçait une certaine agitation.
Il s'arrêta au seuil de la porte , pour s'assurer que personne ne pouvait écouter ; puis il fit signe à Palida de se mettre là en sentinelle.
■ÂBIE D'ilfAHBVC. 209
— Madame ; dit-il en se rapprochant de Marie, un complot va éclater aujourd'hui même, dans deux heures , à l'issue de la messe... La Providence a permis que je fusse averti. On veut se défaire du marquis, on veut le tuer...
— Et qui s'est chargé de cet assassinat ?
interrompit Marie en pâlissant.
^ Un parent de Baillardet l'insultera au sortir de l'église, où l'on s'attend à le voir paraître à votre suite. On ne lui laissera pas le temps de mettre l'épée à la main, on se jettera sur lui, et vingt bras le frapperont à la fois.
-— C'est le comte qui a préparé ce guelapens, s'écria Marie, c'est lui ! n'est-ce pas, mon père? Oh ! je le croyais incapable d'une telle lâcheté ! . . .
— Oui, c'est lui, mais il n'est pas seul...
Les colons croient se faire ainsi justice de leurs propres mains. Ils ont vu avec une
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indignation furieuse ce qui s'est passé...
Vous êtes sur un abîme, madame ! tout ce que je prévoyais est près d'arriver.
— Mais Maubray est un homme de tête, un homme de cœur... Il nous défendra, il nous sauvera.
— C'est pour cela qu'on veut d'abord se défaire de lui. B'ailleurs, madame, il ne faut pas vous le dissimuler, le marquis ne peut rien que par son courage personnel , son dévouement. Les circonstances qui ont entouré son arrivée ici empêcheront toujours qu'il ait une influence puissante... Le comte de Loînvilliers le sait bien... il triomphe...
— Mais que faire alors, que faire? s'écria Marie avec épouvante. Mon père, je ne puis même dire à Maubray le péril où nous sommes ; il le braverait.
— Nous l'empêcherons aisément d'aller ce matin à l'église du Mouillage, dit le docteur, mais on attendra une autre occasion.
MAKIS 0*BlfAliBUC. 911
— J'entourerai Maubray de ma garde , et d'ailleursily a une justice ici, je puis encore faire arrêter et punir ceux qui trament la rébellion et l'assassinat.
— Non, vous ne le pourrez pas, madame !
s'écria le moine ; il ne faut plus songer à un coup d'autorité ; vous perdriez tout peutêtre, et même la vie, sans sauver M. de Maubray. On m'a révélé tout le complot...
Des gens de votre propre maison y ont trempé... Vous ne pouvez plus vous fier aux capitaines de paroisse ; ceux du Prêcheur, du Garbet et du Lamantin étaient cette nuit chez M. de Loinvilliers, et ils ont répondu des autres. Toute cette trame a été conduite avec, tant de prudence et de secret, qu'il a faUu une faveur de la Providence pour la découvrir... C'est un des Espagnols qui m'a tout révélé en confession. Pour vous convaincre de l'imminence et de la grandeur du péril, je n'ai qu'un mot à ajouter : c'est
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le comte qui est Fàme du complot, il dirige tout ; vous le connaissez , et vous savez s'il est homme à différer longtemps et à manquer sa vengeance.
Tandis que le moine parlait , Marie marchait avec agitation , le regard fixe , les mains croisées; de temps en temps elle s'arrêtait devant la fenêtre et regardait la
mer.
— Il faut sauver Haubray , dit-elle , et
pour le sauver il n'y a qu'un moyen..* le Saint-Malo met à la voile demain au point du jour.
— Vous voulez partir , madame? vous voulez retourner en France? interrompit le moine.
-^ Non, non, pas moi, mon père , répondit*elle, mais Maubray... Je lui confierai mon fils; et vous-même, vous raccompagnerez, chargé d'une mission près du roi.
Je resterai ici, j'y resterai seule, sans crain-
■AUI O'BHAKBDC. SIS
dre le comte ni aucun de mes ennemis :
mon espoir est que la bonté du roi abrégera cette situation.
— Je ne vous comprends pas, madame, dit le moine avec un profond étonnement.
— Les dépêches que je vous remettrai vous expliqueront tout , répondit^elle avec calme. Maintenant, mon père , retournez à réglise du Mouillage :j*y serai dans une heure.
Quand le père du Tertre fut sorti, Marie se rapprocha du médecin .
-— Docteur, dit-elle, je ne veux pas faire mes adieux à Maubray.
£n prononçant ces mots, sa fermeté l'abandonna tout à coup, et elle fondit en larmes.
— Non, reprit-elle, non, je ne le reverrai pas, je ne le pourrais sans mourir. D'ailleurs, je ne saurais le tromper ; il devinerait la vérité, il voudrait rester. .. Non, non, qu'il parte, qu'il parte! il y va de sa vie!...
914 MABIB D^BBAKBUC.
Aveugle que j'étais ! j'avais pu croire que Loinvilliers ne se vengerait pas... Oh! certainement il tuerait Henri... Seule ici, je ne le craindrai plus. N'ai-je pas déjà lutté contre son influence, contre son ambition, contre son amour?... Puis viendra enfin le jour de ma délivrance... Mais à présent, c'est à Maubray qu'il faut songer... Allez le trouver, docteur ; dites-lui de se rendre sans délai à bord du Saint-Malo, et d'y attendre une lettre de moi. Dites-lui que je lui ai fait mystère d'undessein qui m'occupait depuis son arrivée ici, et que je vais le lui faire connaître. Bites-lui que je vais exiger de son amour le plus grand sacrifice ; diteslui qu'il y va de ma vie, de notre bonheur.
Oh! il me croira, il partira... Je vais envoyer mes ordres au capitaine... Docteur, vous ne quitterez pas Maubray , vous l'empôcherez de revenir à terre. Allez, mon vieil ami, je me fie à vous.
MABl'E D'ENAHBUG. 915
£n ce moment , une voix $e fit entendre dans le premier salon; la maison de M"''' d'Enambuc se réunissait pour la suivre à réglise.
— C'est lui! murmura Marie en fuyant dans sa chambre. Oh ! mon Dieu , donnezmoi la force et le courage !
— Je vais vous obéir, madame , dit vivement le docteur ; soyez tranquille : j'ai tout compris.
Un peu après , H*^" d'Enambuc monta en litière pour se rendre à l'église du Mouillage. Elle tenait son fils sur ses genoux. Toute sa maison la suivait, et la compagnie des gardes précédait sa litière. Cet apparat n'était d'usage qu'aux jours de grande fête et l'on remarqua avec un certain étonnement l'espèce de solennité dont s'était entourée la petite reine. L'église était déjà pleine de monde, son étroite enceinte contenait à peine les privilégiés, les gens de pure race blanche ;
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les peanx noires, les esclaves, se tenaient dehors , et assistaient de loin aux ofGees , comme autrefois en Europe les excommuniés. Marie aperçut en entrant le comte de Loinvilliers au milieu d'un groupe ninnbreux. 11 était encore tout malade et affaibli ; mais son regard noir et brillant avait toujours la même expression de vivante énergie. Aumoment où Marie parut, tous les regards se tournèrent vers elle , et le plus profond silence régna dans la nef. Loinvilliers avait cherché Mautnray d'un rapide coupd'ceil,
— Par le corps du Christ! munnura*'t*il en serrant le bras de Ricio, je ne le vois pas ! il n'est pas venu !
Marie traversa la nef d'un pas lent, et vint s'agenouiller avec son fils au prie^Dieu pré> paré pour elle devant la sainte table. Déjà le père du Tertre avait reçu ses instructions; avant de commencer la messe, il s'arrêta au
pied de l'autel, et se retournant vers l'assemblée , il dit à haute voix :
— Mes frères, joignez-vous d'intention au saint sacrifice que je vais offrir, et demandez à Dieu de répandre ses bénédictions sur ce jeune enfant et sur sa mère. C'est aujourd'hui que madame se sépare de son fils pour l'envoyer en France, où il doit être élevé selon l'expresse volonté de son défunt père, autrefois seigneur de cette lie. Prions, mes frères, pour que Dieu garde et protège la veuve et l'héritier du général d'Enambûc !
A ces mots, l'assemblée entière s'émut, et tous les yeux se tournèrent vers Marie avec étonnement : elle s'était levée.
— Oui, dit-elle , mon fils vient vous faire ses adieux , il ne reviendra ici que dans bien des années, quand il sera un homme.
Alors, il ne démentira pas le sang dont il sort, il se souviendra des exemples que lui a légués son père ; maintenant je le confie
MARIK n'rN AMi. . C 19
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à des maÎBs sures : c'est Sa Révérence le père du Tertre et M. le marquis de Manbray ^ui l'emmènent en France.
A cette dédaratioasi inattendue^ il y eut un mouTement dans le groupe qui enTmanait LoinvilUers ; tous ces visages sombres et altentifs se tcAirnèr^ftt vers le eemte. H sourit d'un air calme et se mit tranqwUement à genoux pour entendre la messe qui commençait la triste Marie priait et pieu* rait prosternée devait Faute! ; ses mains froides et tremblantes serraient les makis de son fils, elleltti parlait tout bas conune pour soulager son ceeur.
— Ah ! mon cher enfant, disait-ette , je reste seule ici, seule et désotée ! Tu met chercheras demain, tm m'appelleras..., mais cdiui auquel je te coi^ t'aimiera aussi... Si quelque danger te menaoe, il te défendra, il te sauvera ; bientôt tu seras avec lui dans ce beau pays que ji'ai tant aimé et regretté ; prie
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Dieu alors, pauvre enfent innocent ! prie4e pour que ta mère puisse aller te rejoindre !
Quand la messe fut finie, et que Marie sortit tenant son fils par la main , on se pressa autour d'elle , les femmes pleuraient en regardant ee bel enfant qui les saluait en souriant d'un air de petit prince. La nouvelle du départ de Haubray avait tout à coup calmé les «sprits, et la petite reine recueillit sur son passage des marques de sympathie qu'on ne lui eût pas accordées quelques heures auparavant.
La malheureuse femme accomplit courageusement son sacrifice; en rentrant au fort, elle écrivit à Maubray ; sa lettre ne contenait que ces mots : « Il faut nous quitter, Henri ! vous vous résignerez à cet affreux malheur, car il y va de ma sûreté, de ma vie peut-être ; le père du Tertre vous expliquera tout... Au nom du ciel , au nom de notre amour , partez ! c'est votre femme
qui vous eo prie à genoux. Je vous coaÛe ce que j'ai de plus cher an monde, mon lîb... Un devoir sacré me retient, je ne puis abandoaner pour vous suivre les grands intérêts remis à ma garde. Je dois comiMe au roi et à l'tiéritier du général d'Ënambuc de ma conduite ici ; mais j'espère, j'attends le moment qui me délivrera de cette responsabilité terrible. Le père du Tertre va porter mes supplications au roi. Henri, j'irai te retrouver ; j'en fais la promesse devant Dieu, je te serai rendue ! i>
le Saint-Malo était mouillé à quelqoes encablures du rivage , sous les fenêtres du fort; des embarcations aUaient et venaient incessADUuent pour les préparatifs de ce •'■^-'irt précipité. Haubray était à bord dedeux heures quand il reçut la lettre de ïmme ; déjà le docteur Janson lui avait pressentir son malheur, il était comme homme hors de sens quand le père du
MARIE D'ERAXBDC. 1221
Tertre arriva. Le moine avait une longue expérience des souffrances humaines, il connaissait l'art de les calmer , et il sut inspirer à Maubray le courage de se soumettre à cette séparation. Marie passa le reste de la journée et toute la nuit assise près de la fenêtre , et les yeux tournés vers le navire qui allait emporter tout ce qui lui était cher au monde. Un peu avant l'aube , le père du Tertre vint avec une suite nombreuse chercher le jeune d'Ënambuc. La malheureuse mère tenait son enfant endormi sur ses genoux ; elle l'embrassa silencieusement , et le remit au moine en disant avec cette sombre tranquillité qui est la plus haute expression des douleurs violentes :
— Priez Dieu pour moi , mon père , et
dites à Maubray que nous nous reverrons.
Plusieurs heures après, Marie était encore
devantla fenêtre, agenouillée , immobile et les
yeux fixés sur la mer. Son regard suivait une
239 MAEIE D^ENAMBUC.
Yoile qui 8'effoçait de moment en moment et qui disparut enfin dans la ligne indécise où les eaux bleues se confidndaient avec le tranquille azur des cîeux. Lorsqu'elle n*aperçut plus rien que l'espace immense et vide, elle étendit les bras en s'écriant, Fâme saisie d'un pressentiment funeste : Les reverrai -je, mon Dieu? Puis elle se releva brusquement et murmura en regardant autour d'elle avec une sorte de terreur : A présent, je suis seule ! Le docteur et Palida étaient près d'elle , ils l'emmenèrent; comme elle traversait la salle d'audience , Loinvilliers entra. En revoyant dans un pareil moment celui dont la fatale influence avait rempli sa vie de trouble et de douleur, Marie ne put réprimer un mouvement d'effroi , ses genoux flécbirent ; elle dit d'une voix à peine articulée et avec une morne froideur : Excusez-moi , monsieur, je ne puis avoir l'honneur de vous recevoir aujourd'hui.
■ARIX d'khakbcc. 99ô
— Je venais seulement , madame , pour vous assurer de mon dévouement , répondit-îl d'un air grave ; en toute circonstance, je serai prêt à vous en donner des preuves.
Elle ne répondit à ces protestations qu'en inclinant la tète, et sortit lentement. Le comte la suivit du regard.
— Ah ! murmura-t-il avec une profonde expression de joie, elle ne l'aimait donc pas puisqu'il est parti? C'est son fils qu'elle pleure... Oh! Marie, Marie! cet homme serait mort s'il fût resté. Mais non , tu ne Taimais pas... j'étais fou de le croire.
A dater de ce jour, le comte revint souvent au fort Saint-Pierre; il n'avait pas cependant repris l'autorité qu'il avait longtemps exercée, et la petite reine ne lui rendit pas sa charge de lieutenant général , qui demeura vacante. Le départ de Maubray avait produit une certaine sensation dans la colonie , et apaisé les ressentiments fu-
S34 MARIE D'ENAHBUC.
rleux dont il avait failli être victime ; mais tout n'était pas fini pourtant, et le comte de Loinvilliers qui , pour perdre Maobray , avait fomenté tous ces complots , était aQé plus loin à son insu. Maubray n'était qu'an prétexte pour les gens , depuis longtemps hostiles à la petite reine, qui avaient en vue autre chose que de venger la mort du patron Baillardet. Tout ces mécontents voulaient se soustraire à l'autorité seigneuriale , dont ils dépendaient immédiatement, et faire de la colonie un petit État gouverné par des magistrats élus entre les notables habitants, comme les capitaines de paroisse. Toutes ces menées restèrent longtemps secrètes : le comte de Loinvilliers n'y était point mêlé; on avait cessé de le craindre , pourtant on se méfiait de lui. Marie n'ignorait pas entièrement ce qui se passait ; mais elle était dans cette espèce de sécurité que donne l'habitude d'une position difficile. Elle se
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soutenait avec une admirable grandeur d'âme au milieu des peines amères qui la rongeaient. Tous lui obéissaient encore , nul n'avait manqué au serment de fidélité qu'il avait prêté entre ses mains ; toutefois les mêmes acclamations n'accueillaient plus sa présence , et les pauvres noirs criaient seuls encore sur son passage : Vive la petite reine !
Quelquesmois s'écoulèrent ainsi. Le comte de Loinvilliers voyait avec une sombre inquiétude , une sourde impatience , l'espèce de défense que Marie lui opposait. Il y avait dans ses refus une sorte d'inertie contre laquelle les violences du comte se brisaient. Il était loin cependant de perdre toute espérance; il comptait sur le temps, sur la persévérance de ses soins, et surtout sur l'isolement où étaj^t Marie : il ne savait pas quel espoir la faisait vivre. Un matin, c'était au conunencement de l'hivernage, dix mois
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enviitm après le départ de Haabtay, la petite reine se promenait sur la piage, appuyée au bras du docteur Janson ; Palida portait le vaste parasol bariolé de peintures ehi- ODÂses et l'éventail de sa maîtresse ; quelques négresses stûvaient à distance ; le vieux médecin avait l'air soucieux.
— Pourvu que toute cette canaille paye les rôles sans tuer les collecteurs! murmura-t-îL Gnquante livres par tète de cette plante nauséabonde qu'on appelle ici pétun et tabac à Paris : il n'y a pas de pays au monde où la taille soit moins lourde.
— Je ne suis pas tranquille , dit Marie , depuis ee matin on entend dans les mornes le son des buccins ; ce sont des gens qui s'avertissent d'une habitation k l'autre , comme quand on voyait venir les peaux rouges.
— Ne serait-il pas à propos que le capitaine de la paroisse fàt mandé?... £n cas
màMR b'khabbiic. 927
(}*énotioit populaire , je crois qu'on peut compter sur lui et sur ses gens.
— Qui sait? dit Marie en secouant la tête ; dans un moment d^effervescence , les rebelles entraîneront les gens paisibles.
Bieu me garde d'ailleurs de voir les habitants armés les uns contre les autres !
En ce moment , le bruit éloigné des tambours se fit entendre , et bientôt on aperçut le long de la plage, du c6té du Garbet, une foule d'hommes qui s'avançaient^ la plupart avaient des fu^Is et des i^ques , dont le fer aigu refaisait au solei).
— Bs <mt fourbi leurs armes f s'écria le docteur. Toutes ces piques étaient reuillées et attachées au râtelier depuis la guerre des peaux roQges... Madame, ils en veulent pentrétre à votre personne ; venez , rentrez dans le fwt, faites fermer les portes.
— Pourquoi? répondit Marie avec catme.
S*îls viennent nous attaquer, qui pourra
238 MAftIB D'BNAMBOC.
nous défendre? La compagnie des gardes, soixante hommes contre cette multitude prête à nous assiéger?... Rentrons au fort; mais la porte restera ouverte , et c'est dans la grande cour que j'attendrai.
Cependant la troupe arrivait au pas de charge; elle fit halte devant le fort. On put reconnaître alors qu'elle était composéed'une foule de colons des quartiers du Prêcheur et du Carhet ; la plupart avaient aussi armé leurs engagés. L'exact et véridique auteur de YHistoire des jintUks nous a conservé les noms des meneurs de cette rébellion : c'était un neveu du patron Baillardet et deux riches colons, Yigeon et Sigaliz. Ils amenaient chacun environ deux cents hommes bien armés et fort résolus. A l'approche de cette troupe, M. de la Fontaine-Héron , commandant de la place de Saint-Pierre , avait promptement réuni tout son monde , et la garde de la petite reine était rangée au fond
MARIE u'enamblg. ââ9
de la cour. Marie ordonna à M. de la Fontaine-Héron de faire mettre bas les armes à ses gens , puis elle s'avança seule au-devant des révoltés jusque sur la porte de la grande cour ; là, elle s'arrêta et dit avec calme :
— Que voulez-vous , messieurs , et par quel motif vous présentez^vous ainsi devant moi?
Une clameur inintelligible s'éleva, il y eut un moment de confusion et de désordre , tous répondaient à la fois ; puis Sigaliz s'avança et plbrta la parole :
— Madame , dit-il, les notables habitants sont réunis en ce moment dans les magasins du Mouillage pour aviser aux intérêts de la colonie; nous venons en leur nom vous sommer de vous rendre à cette assemblée.
— Nulle assemblée ne peut se former si elle n'a été convoquée par moi, répondit Marie avec fermeté ; je ne reconnais aucun des actes émanés de ce nouveau pouvoir.
250 MARIE D^ENAMBOC.
Relires- VOUS , et dites à ceux qui vous envoient (fue je dttis prèle à les entendre, sik veulent venir ki me soumettre leurs réeldmatîons.
— Ce n*e$t pas entre les muralHes àû fort, sous tes mousquets de la gamiscMa qu'ils pourraient parler litrrement, B*écTiS( Sigaftir; il faut nous suivre, madame.
A ces mots , il fit un mouvement comne pour mettre la main sur la petite reine» €e geste fut le signal de l'attaque. Les révoltés tentèrent d'envahir la cour, tandis que les gardes , serrés Mitour de Marie et la pique en avant, tâchaient de ptotéger sa rentrée dans les appartements du fort ; mais. YîgeoD et ses hommes s'emparèrent bientôt de ta porte. Au milieu de ce titmmite , on entendait une voix qui criaît : Sauvez^ sauvez madame f..r C'était celle de Palîda; l'esclave s'était jetée devant sa maîtresse et la coovrak de son corps. Au bout de qnekpies
■ARIB D*EIIAMBVC. 95 1
minutes, Sigaliz se fit jour jusqu'à la petite reine, et, la saisissant d'un bras vigoureux, il l'emporta tout échevelée et couverte de sang.
— Elle est prisonnière ! eUe est prisonnière! cria-t-on de tous côtés , et la troupe entière abandonna la place pour suivre Sigaliz, qui emmenait la petite reine aux magasins du Mouillage.