‹ Marie d'EnambucChapitre 8 sur 19 · Chapitre •eptième · texte numérisé non relu

Chapitre •eptième

Deux jours plus tard, vers minuit , Marie veillait encore dans la chambre qui lui servait de prison. Elle était assise devant une petite table sur laquelle était ouvert son livre d'heures ; en face d'elle, Palîda, debout et le dos appuyé à la muraille, semblait écouter si quelque bruit ne se faisait pas

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entendre au dehors ; mais tout se taisait , hors le vent qui murmurait au châssis grillé de la fenêtre. Une lampe de terre éclairait à peine cette triste cellule , située sous le toit d'un des magasins du Mouillage , et qu'on avait arrangée à la hâte pour servir de prison â Marie ; au milieu de ces vagues ténèbres, ressortait comme une lumineuse apparition la figure blanche et immobile de la petite reine : elle lisait le front baissé , les mains jointes, et par moments elle jetait les yeux sur un papier placé devant elle, à côté d'une écritoire en fer-blanc, semblable à celle que les scribes de profession portaient alors suspendue à la ceinture.

— Maîtresse , dit Palida en relevant la tète, il me semble que j'entends quelque chose en bas, comme des gens qui viennent.

— C'est la sentinelle qui marche devant la porte ; va, tout le monde dort ici, répondit Marie.

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— Non , non, on a parlé, dit l'esclave en montant sur le banc de bois placé devant la fenêtre et en essayant de voir ce qui se passait dehors ; mais elle n'aperçut qu'une lumière qui brillait non loin de là, au couvent des pères jacobins. Tout était muet et désert aux environs, car alors le quartier du Mouillage n'existait pas encore, et la ville de Saint-Pierre n'était qu'une grosse bourgade bâtie sous le fort. Tout à coup un léger bruit se fit entendre derrière la porte même de la prison et la clef tourna doucement dans la serrure.

— Maitresse ! s'écria Palida, on ouvre !

Le cœur de Marie battit violemment.

— A cette heure ! murmura-t-elle ; que Dieu ait pitié de nous!... Qui donc vient ici?

La porte s'entr'ouvrit et se referma doucement, le porte-clefs resta dehors etLoinvil- Uers entra. Marie s'était levée ; en reconnais-

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$am% le comte, elle recula jusqu'au fond de la chambre et resta là, tremblante et appuyée des deux; mains à l'épaide de Palida. LoinvilUers parcourut la prison du regard; puis ses yeux s'alrôtèrent sur Marie avec une amère joie. Combien de fois , dans l'égoîsme cruel de son amour, il avait souhaité la voir ainsi seule , abaissée , abandonnée de tout secours humain ! Il crut réduire enfin, sinon le cœur, du moins la fierté de cette femme, dont le salut dépendait en ce moment de lui, et dit en se rapprochant de Marie :

— Je viens à votre secours, madame...

— Vous ( interrompit-^Ue avec un geste de doute et presque d'effroi.

— Savez-vous ce qui se passe? reprit-il; les rebelles sont maîtres du fort et de la ville ; ils ont nommé des magistrats, des officiers nouveaux... ils ont rédigé un acte par lequel vous renoncez à vos droits et à ceux de votre fils...

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— Cet aete, le voilà, réponditrelle en montrant le papier [^cé sor la table.

— ils l'ont apporté poor vous te faire signer, ils l'ont laissé... Eh bien?

— £h bien ! dusséje mourir ici, je ne rachèterai pas ainsi ma liberté, ma vie.

— Mais vous pouvez écha^qier autrement à ces misérables , s'écria Loinvilliers ; j'ai gagné vos gardes, mes Ë^agnols nous attendent au bord de la rivière des Féres. Au point du jour , nons serons en sûreté dans les Mornes, et alors, save&voos ce qne je ferai , Marie? renrôlerai tons les flibustiers de ces lies ; mon oncle le baron de Poincy m'enverra de& troupes de Saint-Christophe.

Avec toutes ces forces réunies, j'attaquerai les rdbelles, je les traiterai comme j'ai traité les peaux ronges. Vous serez vengée, Marie !

le voulez^ vous? Alors il faut vous fier à moi, il faut me suivre.

— Non , répondit-elle, non; car qui sait

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quel prix vous mettriez à votre dévouement?

— Le plus haut prix, je l'avoue, s'écria I^inviUiers ; j'exi^rais une promesse, un serment que vous accompliriez quand vons seriez rçvenue ici victorieuse et vengée.

— Je n'ai donc plus d'espoir qu'en Dieu , dit-elle en baissant la tète ; je ne vous suivrai pas , monsieur.

— Marie, au nom du ciel, par pitié pour vous-même , s'écria Loinvilliers , venez , le temps presse ; mais vous me haïssez donc plus que la mort? Ces misérables vous tueront; qui peut vous sauver si ce n'est moi?

Quel secours pouvez -vous attendre dans cette ile séparée du reste du monde par les âbimes immenses de la mer?

Marie s'était assise ; elle détourna la tête et fit signe à Loinvilliers de sortir. Alors il se mit à ses genoux, il lui parla encore longtemps avec des transports d'amour , de fureur, avec menace , avec prière ; mais elle

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fut inébranlable. Le comte la quitta enfin , irrité, désespéré de ses refus et résolu pourtant à la sauver.

La situation jde la petite reine était affreuse ; les auteurs de cette rébellion s'étaient trop compromis pour ne pas aller jusqu'aux dernières extrémités , si Marie ne signait l'acte qui les investissait légalement du pouvoir. Mais Loinvilliers les surveillait, et il leur suscita des embarras qui ne leur laissèrent pas le temps d'arriver à leurs fins; il agit sourdement auprès des capitaines de paroisse qui déjà voyaient avec inquiétude les embarras du nouveau gouvernement ; il se servit de l'influence toute-puissante du clergé pour ramener les petites gens ; il réclama enfin hautement la liberté de Marie.

Cependant la petite reine était toujours étroitement gardée. Aucune nouvelle de ce qui se passait au dehors ne lui était transmise , et Loinvilliers lui-même ne put par-

venir une seconde fofe jusqu'à elle. Un jour enfin It porte de sa prison s*oavrit , et elle rit entrer le docteur Janson; le pauvre homme était blême et défait»

— Oh ! mon tieil ami , s'éeria-t^Ue tout en larmes, c'est toos ! qne tous ont-ils donc fait, grand Dieu !

— Ils m'ont enfermé là-has dans une diambre noire, répondlt^il piteusement, depuis un mois ; et toqs y madame ? Oh ! les infimes , tous traiter ainsi ! mais ils ont peur à présent. Sigaliz et les antre» se sont enfermés dans le fort ; il y a une assemblée au quartier du Prêcheur, le comte de LoîaviDiers s'jr est rendu ; d'un moment à l'aa* tre, les choses peuvent changer de fece.

— B'an moment à l'autre il pem arriter un navire de France { s'écria Marie avec on accent indicible de confiance et d'espoir.

Bocteor , il y a aujourd'hui onze mois qoé BHrabrayest parti.

En parlant ainsi , elle était paie , animée , et se8 prunelles brillantes semblaient se dilater. Le médecin lui prit le bras et se mit à compter les pulsations de Fartera avec une attention inquiète. £lle sourit et dit en étendant la main du côté de la mer : Maubray m'attend là-bas , j'irai. Voua m'y conduirez , docteur. En ce moment , un grand tumulte s'éleva du côté du fort; on entendait le roulement des tambours et un bruit confus* Sainte mère de Dieu ! on va se battre ! s'écria Marie. Il y eut un moment d'angoisse et de cruelle attente t le bruit approchait.

— On vient vous délivrer , madame ! s'écria le docteur.

Au même instant les portes s'ouvrirent , et Loinviiliers parut à la tête d'une vingtaine d'hommes.

— Vous êtes libre, madame , dît-il ; Baillardet, Vigeon et Sigaliz viennent d'être

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arrêtés; les habitants se recommandent à votre miséricorde. La vigie a signalé un navire , un navire de l'État , et les rebelles sont effrayés.

— Un navire qui vient de France ! s'écria Marie en levant les mains au ciel ; mon Bieu, soyez béni !

La petite reine fut ramenée au fort Saint- Pierre comme en triomphe ; ceux qui un mois auparavant la poursuivaient de clameurs furieuses s'attendrissaient maintenant en la voyant s'avancer si pâle, si faible, si souffrante, mais le front éclatant de joie. Le docteur et Palida la soutenaient, car elle n'avait pas voulu monter dans sa litière.

Quand elle fut sur la plage, elle s'arrêta les yeux fixés sur le navire dont on distinguait en pleine mer la haute voilure. Oh ! murmura-t-elle avec un élan de confiance ei d'espoir, voici ma délivrance!

Loinvilliers marchait , plein d'orgueil ei

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d'espoir, à côté de la petite reine ; dans l'effusion de sa joie, elle lui avait adressé quelques paroles bienveillantes. Il rentra avec elle au fort, et chacun, en le voyant si radieux, pensa que sa charge de lieutenant général lui était déjà rendue. Avant de suivre Marie dans les appartements , il appela Ricio et lui dit à voix basse : Que mon canot soit prêt sur l'heure. Dès que le navire qu'on signale aura mouillé , j'irai à bord. Il faut que je sois maître ici : elle est à moi maintenant !

Le soir même, le vaisseau de guerre l'Amphitrite jeta l'ancre dans la rade de Saint- Pierre. Le père du Tertre et M. de Vauderoque d'Enambuc, frère du défunt général , étaient à bord.

Le lendemain , vers midi , une assemblée solennelle, convoquée par la petite reine, se réunit au fort. Les principaux habitants , le clergé, tous les officiers , tous les employés

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du gouyemeur rempli^saîeiit la salle d'audience. Le comte de Loinvilliers avait r^ris 6a place près du fauteuil où allait venir s'asseoir la petite reine. Pour la première fois de sa vie peut-être, il ne pouvait dissimuler entièrement ce qui se passait au fond de son lime ; un sourire involontaire faisait frémir ses lèvres pâles, une secrète joie éclatait sur son front de marbre et dilatait ses sombres prunelles. On ignorait quelle comr munication la petite reine voulait faire à l'assemblée. Loînvilliers lui-même w se douta pas un instant de ce qui allait se passer, A midi précis, Marie parut, oonduite par son beau-frère , M, de Vauderoque dlnambuc; le père du Tertre majrebait à côté d'elle, tenant dans ses mains un pli auquel pendait le sceau royal. Une acclamation s'éleva de tous côtés ] on cria : Vive la petite reine ! vive Madame J Marie s'inclina , visiblement émue ; son beau visage si pâle* si

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languis$anl» s'anima d'une légère rougeur , et elle leva la maiu ver$ le portrait du général comme pour lui reporter tous ces bom* mages. Quand les acclamations eurent cessé.

Varie prit des mains du père du Tertre le parchemin scellé , et dit d'une yoi]i^ trèsémue , mais haute et distincte : messieurs , je suis touché jusqu'au fond de l'àme des sentiments que yous me témoignez , et j'en garderai toujours un vif souvenir. Je vous al réunis pour vous faire mes adieux. Sa Majesté , cédant à mes supplications , a remis en d'autres mains le gouvernement de la colonie. C'est le frère de celui que vous avez tous pleuré et dont la mémoire est restée ici en vénération ; c'est M. de Vauderoque d'Enambuc qui représentera mon fils et commandera au nom du roi de Franoe , voici les lettres patentes* Messieurs, je vous présente votre nouveau gouverneur. En achevant ces mots, elle se tourna vers M. de

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Vauderoque, qui se leva et salua l'assemblée. II y eut un moment d'étonnement et de silence. Personne ne s'attendait à une telle déclaration ; tous les regards se tournèrent vers Loinvilliers, qu'un moment auparavant chacun désignait comme le futur époux de la petite reine. Il était debout , immobile et calme en apparence ; mais il avait la main sur son poignard , car sa première pensée fut de tuer Marie sur l'heure ; puis il calcula rapidement qu'il avait quelques jours devant lui et qu'il pouvait encore devenir le maître de cette femme , dont la possession était depuis si longtemps l'unique but de sa vie. Il dissimula sa rage , sa fureur , toutes les passions qui bouleversaient son âme , et il entendit d'un visage tranquille la longue harangue que M. de Vauderoque fit à l'assemblée. Quand tout le monde se fut retiré, il se rapprocha de la petite reine, et lui dit, le regard ardent, les lèvres pâles et serrées :

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Vous partez ! vous voulez aller retrouver cet homme ! mais , sur mon âme , sur mon salut, il ne vous reverra jamais !

LAtnphitrite devait faire voile pour Saint- Domingue après quelques jours de relâche à la Martinique , et Tépoque de son retour en France était encore éloignée. Marie ne voulut point l'attendre ; elle se décida à partir sur un navire de Bordeaux qui venait de compléter sa cargaison à la Basse-Terre de la Guadeloupe. On essaya vainement de la dissuader d'entreprendre une si pénible et si longue traversée sur un vaisseau marchand mal construit et mauvais voilier ; elle n'écouta que l'ardente impatience qui depuis si longtemps la consumait.

Quelques jours plus tard, une foule d'habitants se pressaient le long de la plage. Ils étaient venus de tous les quartiers de l'Ile en apprenant l'arrivée du nouveau gouverneur et le départ de la petite reine. Les re-

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grets^t Tattendrissement étaient universels; en ce moment on ne se souvenait que de la bonté , de la justice , des nobles qualités de Marie; ceux-là mêmes que l'idée d*étre gouvernés par une femme avait le plus révoltés, la pleuraient maintenant. Tous les canots de la rade étaient en mouvement autour de l'jémphitrite, qui allait transporter la petite reine et sa suite à la Guadeloupe , où elle devait s'embarquer sur le SoUnt-Nicolaa de Bordeaux. Les noirs chantaient sur un air monotone et plaintif des paroles înoLprovisées ; tous aimaient cette jeune femme, doQt ils n'avaient jamais aperçu que de loin le doux visage ; ils la pleuraient , car ils savaient qu'elle avait souvent jeté sur leurs misères un regard de compassion , et qu'elle les protégeait contre l'oppressiou des blancs* La petite reine entendit la messe dans la cbapelle où une année auparavant elle avait à pareil jour épousé secrètement le marquis

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de Haiibray ; àon âme était pleine de joie et d'espoir; il lui semblait que cet anniversaire devait lui porter bonheur. Après avoir fait ses dévotiond, elle descendit vers la plage , aecompagnée de tons les gens de sa maison qui la suivaient en France. Une longue acclamation s'éleva à son aspect ^ la foule éplorée se pressa sur son passage avec mille bénédictions et mille vœux. Marie, tout à la fois triste et radieuse , mit une main sur son cœur et salua cette multitude inconstante qui , un mois auparavant , IV vait vue traînée en prison , et ne s'était point levée pour la délivrer. Elle était d'une eit#éme pâleur, et elle se soutenait à peine. Le gouverneur lui donnait la main ; mais elle était si faible, qu'il lui fallait aussi s'iap* puyer au bras du docteur Janson. Lors-^ qu'elle fut entrée dans le canot qui devait la transporter à bord , elle se retourna et Ct f^^ore vtn signe de la main. Alors les sail-

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glots éclatèrent ; la foule tendit les bras Tei*s elle en criant :

— Vive ! vive la petite reine !

— Adieu , adieu , dit-elle en jetant un long regard sur cette terre où elle avait régné, où elle avait tant souffert ; adieu! la France ne me fera jamais oublier cet autre côté du monde.

Le comte de Loinvilliers n'était pas venu faire ses adieux à la petite reine ; seul et cacbé derrière les remparts , il la vit s'embarquer et quitter pour toujours la Martinique.

Quand le canot eut abordé VAmphitrik^ quand Marie eut quitté le pont, après avoir une dernière fois salué la fouie immobile sur le rivage, Loinvilliers appela Ricio.

— Allons! tout est-il prêt? s'écria-t-il.

Moi aussi , je pars ! Oh ! Juan de Mata , terrible écumeur de mer, quelle proie ! Allons, allons retrouver aux Saintes mes amis les

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forbans ! Ce sont eux qui me rendront la petite reine !

n y a dans FOcéan qui sépare les deux mondes des chemins invisibles que le navigateur sait reconnaître et suivre ; il y a comme des jalons jetés au milieu des eaux , devant lesquels passent les navires qui sillonnent la vaste mer. Juan de Mata , capitaine du Santiago y savait bien dans quelles latitudes il fallait attendre le SaifO-Nicolas de Bordeaux , et , un mois environ après le départ de Marie , le forban croisait par le travers des Bermudes. Le Santiago était une légère goélette armée de canons, et montée par un équipage recruté dans les quatre parties du monde , mais dans lequel les Espagnols étaient en majorité. Pendant quinze jours de croisière, il avait reconnu deux ou

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trois navires que le capitaine Juan de Mata eût volontiers abordés ; mais Loinvilliers le força d'attendre.

Le temps était calme, des brises molles et changeantes ridaient à peine l'immense étendue au milieu de laquelle la goélette ressemblait à un point blanc sur un velours bleuâtre. Loinvilliers ne quittait guère le pont ; adossé aux bastingages , promenant ses yeux sur l'horizon , il regardait si aucune voile n'apparaissait sur l'azur indécis du ciel; il attendait avec une sombre et cruelle impatience qu'un vent favorable lui amenât sa proie. Enfin la vigie cria : Navire! et l'on aperçut bientôt distinctement un vaisseau, qu'à sa lourde voilure , à sa mîurche, on reconnut pour le Saint-IVicdas de Bordeaux. Alors la joie de l'équipage se manifesta par des cris et d'effroyables malédictions; on se prépara au combat comme à une fête , car on ne prévoyait nulle résis-

MARIE D^ENASBCC. 355

tance. Le comte de Loinvilliers prit Juan de Mata à part.

— Nos conventions tiennent, lui dit-il : à vous et à vos hommes la cargaison tout entière, à moi M"*" d'Ënambuc. Vous me transporterez avec elle dans quelque port de rAmérique du Sud. Ce sont bien nos conventions, Juan de Mata?

— Ce sont nos conventions , et, sur mon salut, je les accomplirai, répondit le forban la main sur la poitrine.

— Oh ! maintenant elle est à moi ! s'écria Loinvilliers; ni le ciel ni l'enfer ne sauraient me l'arracher !

Cependant le Saint-Nicolas avait reconnu de son côté ce navire, qui conmiençait à lui donner la chasse, et il essaya de fuir ; mais la goélette , d'une marche infiniment supérieure, lui eut bientôt fait connaître l'inutilité de sa manœuvre. La faible brise qui soufflait de l'est était tombée ; le lourd navire

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marchand resta immobile et comme enchainé par une puissance invisible sur cette mer endormie , tandis que la goélette avançait sur lui, grâce à sa voilure» qui lui permettait de profiter du moindre souffle de vent* Quand elle fut à une portée de pistolet du Saint'IVicolas, les forbans se dressèrent snr les lisses avec des cris sauvages , et se préparèrent à jeter les grapins dans les hanbans.

— A l'abordage ! à Tabordage ! cria Juan de Mata*

La goélette accosta le Saini'Niœla&y et les forbans envahirent le pont, le poignard aux dents, la hache dans une main et le pistolet dans Tautre. U y eut un moment de confusion , mais on ne se battit point, le vaisseau marchand étant entièrement désarmé. Tandis que les forbans se rendaient maîtres du capitaine et de l'équipage , Loinvilliers descendit dans l'entre-pont. En entrant dans la

■ARiB i'euambih:. ^7

chambre, la première personne qiill trouva devant lui fut le docteur Janson.

— Monsieur , lui cria-t-il , toute résistance serait inutile ; nous sommes maîtres du navire. Où est M*"*" dllnambuc ?

Le médecin ouvrit la porte d'une des cabines , et répondit simplement : La voilà!

Les sabords ouverts éclairaient en plein cet étroit espace; Palida était assise par terre dans un coin , la tète dans ses mains.

Au milieu de la cabine , il y avait une caisse étroite et recouverte d'un drap noir.

— Morte!... s'écria Loin villiers en s'arrètant comme foudroyé. Elle est morte!...

— Je n'ai pu la sauver; elle avait trop souffert ! répondit le médecin.

— Monsieur, interrompit Loinvilliers avec égarement, ôtez ce drap ! découvrez ce cercueil ! je veux la voir !

• — C'est une profanation, s'écria le médecin en reculant avec épouvante; monsieur,

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au nom du ciel , laissez en paix ces restes sacrés!

— Je veux la voir ! répéta Loinvilliers avec un geste de menace.

Le médecin releva le drap d'une main mal assurée et découvrit le cercueil. Son art avait conservé ces tristes dépouilles; elle était là comme endormie , la tète ensevelie dans ses longs cheveux , les mains jointes sur le crucifix. Le comte de Loinvilliers s'agenouilla ; deux larmes, les premières qu'il eût versées de sa vie , roulèrent le long de ses joues, et il s'écria, dans un affreux désespoir : Marie ! Marie ! morte pour l'éternité !

— Elle vous a pardonné à ses derniers moments , dit le médecin ; elle a prié pour vous, pour vous dont le funeste amour a rempli sa vie d'amertume et de malheur.

Maintenant , du moins , laissez-moi accomplir ses dernières volontés ; soufb*ez que je

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ramène en France ses tristes restes pour les rendre à son mari, le marquis de Maubray.

— Son mari ! s'écria le comte en se dressant avec une sombre fureur ; elle était sa femme!

— Elle rayait épousé secrètement à la Martinique*

Loinvilliers l'interrompit et lui imposa sUence d'un geste violent ; puis, redevenant calme en apparence et maître de lui-même, il appela Juan de Mata. Le forban pâlit et s'arrêta épouvanté en apercevant cette femme morte , dans ce cercueil ouvert près duquel Palida et le médecin venaient de s'agenouiller.

— Est-ce là M"*" d'Enambuc ? dit-il en faisant un signe de croix; par le Dieu vivant!

ce n'est pas ainsi que vous vous attendiez à la retrouver, seigneur comte! Maintenant qu'allez-vous faire?

— Ses funérailles , répondit Loinvilliers.

^60 HABIE D^BNAMBOC.

Un quart d'heure après , tout Féquipage du SainlrNicolas et tous les forbans étaient réunis, la tête nue. sur le pont; raumônîer, son missel à la main, disait les prières pour les morts devant le cercueil auquel on avait attaché deux boulets ; le comte, agenouillé contrôles bastingages, murmurait leDeprofundis d'une voix creuse et brisée. Après Tabsoute, deux hommes soulevèrent le ce^ cueil et le lancèrent par-dessus le bord. Les profondes eaux jaillirent avec un bruit sourd et se ridèrent au loin ; puis le gouffre se referma, tout fut fini ; la petite reine était à jamais cachée au fond des abîmes de la mer. Alors le comte se releva et dit entre ses dents :

— Il ne la reverra ni vivante ni morte!

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