‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 121 sur 154 · I. Excés à éviter · texte numérisé non relu

I. Excés à éviter

Actuellement aucun catholique ne peut mettre en doute le fait de l’Assomption de Marie, sans faire naufrage dans la foi, sinon par un péché d’hérésie, au moins par une témérité inexcusable. D’ailleurs, personne, s’il est tant soit peu pénétré des sentiments naturellement suscités par le dogme marial, ne saurait être même de loin tenté de penser autrement. « Un fait indéniable, comme le fait observer très bien Livius, est celui-ci : l’idée de Marie demeurant au ciel dans l’intégrité de sa personne, avec son divin Fils, est, pour nous exprimer ainsi, naturelle à l’esprit et au cœur catholiques ; et bien loin de présenter aucune difficulté, elle est quelque chose de si obvie, qu’étant donnés les enseignements de la foi sur Marie, il serait à peine possible de penser autrement. En outre, l’idée de l’Assomption est si féconde pour la piété, qu’elle donne aux croyants un sentiment de confiance et de joie tout particulier » (1). En fut-il toujours ainsi ? cette

1. « The fact is, thas the thought of the B. Virgin being, in ‘integral person with her Divine Son in heaven, is so to say connatural to the heart and mind of a catholic and so far from presenting any difficulty, is something so obvious, that, beleving Mary to be what she is, he could hardly think otherwise of her. it is, moreover, a thought so satisfying to his piety, as to fill him with a peculiar sense of confidence and joy. » (1. c. p. 339).

idée brilla-t-elle en toute sa splendeur aux yeux de nos ancêtres dans la foi, ou ne leur apparùt-elle que dans une lumière voilée et vague, si même elle ne leur fut pas totalement inconnue ? Le présent article est précisément destiné à rechercher, à travers les siècles, les traces de cette croyance à l’Assomption.

Commençons par débarrasser le terrain de deux exagérations diamétralement opposées, mais en.

désaccord toutes deux avec les principes de la saine critique, et en contradiction avec la vérité.

La première exagération consisterait à affirmer que l'idée de l’Assomption n’est apparue que dans des siècles relativement récents, et qu’elle prit place parmi les vérités communément acceptées, comme une interprétation évidente dont l'origine ne peut être dépouillée du caractère légendaire. Cette idée fut soutenue par un collaborateur de la revue, aujourd'hui défunte, Studi religiosi di Firenze (xgo1). « Il est certain, dit-il, que tous les documents apportés en faveur de l’Assomption sont indiscutablement faux. Faux et puérils, les livres ‘sur le Passage de Marie, attribués à saint Jean et à Méliton ; faux, les discours de saint Jérôme, de saint Augustin et de saint Athanase (sur cet objet) ; faux, le témoignage de Denis l’Aréopagite. Pour trouver quelque chose d’authentique, il faut remonter en Orient, au vu siècle (avec Modeste de Jérusalem), et en Occident, au vi° siècle (avec Grégoire de Tours); mais il est évident que ces derniers et les.

autres écrivains postérieurs dépendent des apocryphes susnommés.... On doit dire la même chose des discours de saint Jean Damascène (vin° siècle), qui sont le Locus classicus de notre sujet. » Toutes ces prémisses, pour conclure « que la tradition gagna du terrain à force d’apocryphes et de légendes. »

Franchement la critique ne saurait tirer honneur de cette conclusion. Il est vrai qu'avant les documents authentiques, où est explicilement enseignée la glorification de Marie, on trouve une surprenante efflorescence d’écrits apocryphes sur l’Assomption, dans lesquels il y a une telle profusion de détails invraisemblables, qu'ils ne déposent point en faveur du sérieux critique de leurs auteurs. Mais il ne serait point juste de mettre sur le même pied la valeur des détails et celle du fond, dans ces écrits légendaires. L’invraisemblance des détails ne nous autorise en rien à jeter l’anathème contre la substance même de la narration. Et surtout, c’est contre la vérité historique, que de dire de la croyance catholique, qu’elle dépend des documents apocryphes : pour détruire cette assertion, il suffit de ce: fait que l’Assomplion commence à se trouver explicitement dans les documents authentiques, quand le pape Gélase proscrit l’opuscule apocryphe, sur le Passage de la Vierge. On voit par là que la croyance catholique dépendait d'influences bien différentes, et s’alimentait à des sources bien diverses. Ce n'est pas l’opinion catholique qui s'appuyait sur les apo-

cryphes ; c’étaient ceux-ci qui dénaturaient l’idée catholique, l’entourant de la légende qui menaçait d’entrainer dans son discrédit la substance même du fait. Les narrations apocryphes ne sont point antérieures à la croyance de l'Eglise ; elles sont postérieures, ou tout au moins parallèles.

Nous autres, loin de dire « que latradition gagna du terrain à force d’apocryphes et de légendes », nous reconnaissons avec les Pères qui ont signé le Postulatum au Concile du Vatican, qu'elle est d’origine apostolique. Mais ici encore, il faut se tenir sur ses gardes, et ne pas tomber dans l’exagération opposée et aussi insoutenable, à savoir : de dire que dès les premières années de l'Eglise, elle rentra dans le dépôt de la prédication explicite du dogme. Au contraire, dans les cinq premiers siècles, cette vérité ne fut crue qu’implicitement, en tant qu’incluse dans les autres vérités professées sur la Vierge, vérités dont elle jaillit ensuite naturellement, et dont elle était élément intégral. Comme ces fleuves aux eaux fraîches, salubres et fécondantes, qui cheminent d'abord sous terre, et apparaissent tout d’un coup à la lumière du soleil, en l’impétuosité de leur plénitude ; ainsi la croyance à l’Assomption de Marie se trouve, à coup sûr, dans l’Eglise primitive à l’état latent, enveloppée et comme ensevelie dans les replis des autres idées ; elle progressait par le développement de ces autres idées, et la conséquence logique de ce progrès fut que l'enveloppe s’ouvrit pour laisser voir

la nouvelle idée, en un état de formation déjà complet.

II. L'Assomption corporelle de Marie au ciel est contenue implicitement dans les saintes Ecritures.

Des écrivains de grand nom, habiles à employer la critique, exempts de légèreté et peu inclinés à accepter, sans contrôle, les idées déjà faites, (ce qui est si commode !) pensent que l'idée de l’Assomption se trouve implicite dans la Sainte Ecriture, au moins autant que l’autre privilège de Marie, celui de son Immaculée Conception. Et même ce privilège de la Conception Immaculée, étant corrélatif à celui de l’Assomption, projette beaucoup de lumière sur celui-ci, où lui-même est implicitement contenu. Aussi croit-on, avec un très sérieux motif, que l’Assomption corporelle de Marie, non moins que son exemption de la faute originelle, est indiquée implicitement dans la Genèse, aux paroles du Prolo-évangile, et dans la salulation de l’Ange.

« Je placerai, est-il dit dans la Genèse, des inimitiés entre toi (serpent séducteur) et la femme, entre ta descendance et la sienne, et celle-ci te brisera la tête. » Nous avons démontré ailleurs, en parlant de l’Immaculée Conception, qu’en ce passage sont prédits le Rédempteur et sa Mère. Il y est prédit une inimitié perpétuelle entre le serpent et la femme ainsi que son Fils, et le triomphe grandiose

de ce Fils sur le serpent, c’est-à-dire du Sauveur sur le démon. Et le triomphe prédit fut obtenu. Le Fils de Dieu, dit saint Jean dans sa 1° lettre, au chap. ur, est venu détruire l'œuvre du diable : In hoc apparuit Filius Dei, ut dissolvat opera diaboli. Les œavres du démon sont spécialement au nombre de trois, d’après les livres inspirés, œuvres contre lesquelles agit triomphante l’œuvre de Jésus : le péché, la concupiscence et la mort. Le péché, et. c'est pour cela que saint Jean dit du Sauveur : « Voici l’agneau de Dieu, voici Celui qui efface les. péchés du monde. » (Jean 29). La concupiscence, et'c’est pourquoi saint Paul a pu écrire : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » (Rom. vu). Et la mor! elle aussi, dernière ennemie, sera détruite par Jésus-Christ, parce que ie Père a tout placé sous ses pieds. (1. Cor. xv, 26). Aussi l’apôtre, dans la vision de ce triomphe, a-t-il pu s'exclamer : « O mort, où est ta victoire ? où est, o mort, ton aiguillon ? L’aiguillon de la mort, c’est le péché... grâces soient rendues à Dieu, qui nous a donné la victoire (pieine et totale), par le moyen de Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Tous les hommes sont destinés à prendre part à ce triomphe du Sauveur, et en ce sens, saint Paul exprimait aux Romains le souhait : « que le Dieu de la paix mette le plus tôt possible Satan sous vos pieds. » (Rom. xvi, 20). Mais il est trop clair que

la Femme dont le Sauveur sera le descendant, devra avoir avec Lui et à ses triomphes une part toute spéciale. Ni le péché, ni ses conséquences n’auront jamais empire sur elle ; pas même la mort, car elle en triomphera comme en triompha ‘son Fils. Elle en triomphera, non en l’évitant, mais en s’y soumettant. Marie doit, comme Jésus, triompher de la mort, en ressuscitant tout-de-suite à une vie nouvelle.

Cette résurrection anticipée est le fruit de la gràce, «dont Marie fut remplie, selon le salut de l’ange ; c’est une des bénédictions célestes par lesquelles, toujours selon la parole de l’ange, elle est bénie entre toutes les femmes. Cette plénitude de grâces, ce cumul de bénédictions devaient l’exempter de toutes les misères et malédictions, conséquences de la faute. Or, une des tristes malédictions tombées sur l'humanité pécheresse, est précisément celle-ci : que nous soyons réduits en poussière. Saint Thomas, dans l’exposition de la salulalion angélique, après avoir rappelé que la plénitude de grâces devait délivrer Marie de toutes les malédictions dues au péché, conclut : « La troisième malédiction fut commune aux hommes et aux femmes, et ce fut de retourner en poussière : de celle-là Marie fut encore exempte, car elle fut élevé au ciel avec son corps. » (1). Le souverain pontife Alexandre II,

1. « Tertia (maledictio) fuit communis viris et mulieribus, ut scilicet in pulverem reverterentur, et ab hac immunis fuit B. V. quia cum corpore est assumpta in cœlum. »

dans la lettre au Sultan désireux de connaître l’enseignement catholique, indiquait aussi comme contenue dans le salut de l’ange, l’Assomption de Marie : « Marie monta au ciel sans corruption, selon la parole de l’ange ou mieux de Dieu, parlant au moyen de l'ange, afin que l’on comprit qu'elle était remplie, et non pas seulement à moitié, de la grâce de Dieu. » (1).

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