III. Dans la doctrine mariale professée aux
cinq premiers siècles de l’église.
Dans les trois premiers siècles de l'Eglise, nous n’avons point encore le plein épanouissement de ce germe, enseveli dans l'ombre assez dense des autres affirmations scripturaires, mais ce serait mal comprendre les documents qui nous restent de cette époque, que de nier qu’il n’y ait là un pas en avant vers le complet développement de la croyance à l’Assomption. En réalité, nous savons que nos ancêtres dans la foi avaient, de la gloire finale de Marie, une telle idée, qu'il est facile de passer de cette idée à l'affirmation de l’Assomption. Nous avons vu ailleurs que l’idée de Marie toute sainte fut une des prémisses dont ensuite la méditation des Pères tira, en termes explicites, l’exemption de la faute originelle. Parmi les premiers chrétiens, la persuasion que Marie était au ciel en possession
1. « Migravit sine corruptione juxta verbum angeli, imo Dei per angelum ut plena non semiplena gratia esse probaretur. »
d’une gloire extraordinaire, était très commune. Aussi certains écrivains de cette époque, — le lecteur n'oublie point que les conditions spéciales de l’Eglise ne permettaient pas alors, comme nous l'avons dit plusieurs fois, de parler longuement de la Vierge, — certains écrivains, dis-je, appliquent à Marie la vision de l’Apocalypse où il est parlé du grand prodige d’une femme apparue dans le ciel, toute revêtue du soleil, couronnée de douze étoiles. ayant pour escabeau la lune. Cette interprétation se trouve expressément chez saint Victorin, évêque de Petau, martyrisé vers 290 ; elle est exposée dans son livre De Christo et anlichristo.
Cette interprétation toutefois ne plaît pas à saint Méthode, qui vécut vers le même temps. Pour lui, suivant saint Hippolyte, la femme aperçue par saint Jean est un symbole de l'Eglise. Il ne veut point que cette vision s'interprète de Marie, pour cette raison que les évènements de la vie de Marie, qui justifieraient cette interprétation, étaient déjà passés au moment de la vision : celle-ci, selon Méthode, se rapporte, par sa nature même, à des choses futures. Toutefois deux choses sont à remarquer dans l'interprétation de Méthode : la première, qu’il ne conteste point la gloire de Marie au ciel ; la seconde, que l'interprétation qu’il combat était déjà très répandue dans l'Eglise. Du reste, nous avons, sur ce point, le témoignage d’Aréta de Césarée, en Cappadoce, postérieur de quelques siècles à Méthode qu'il suit d'ailleurs dans son Commenlaire sur l’Apo-
calypse. Se référant à lui, il dit: «Plusieurs ont interprété cette femme vêtue de soleil, comme un symbole complet de la très Sainte Mère du Seigneur. » (1).
Telle était la pensée de l’antiquité chrétienne, sur la destinée finale de la Mère de Dieu. Il est vrai que cette idée, par elle-même, n’affirme pas expressément l’Assomption ; elle fait voir toutefois que les premiers chrétiens n’admettaient rien de contraire à cette croyance, qui dans la suite devait être embrassée avec tant d’élan. En outre, il est tout naturel de penser que ceux qui se faisaient de la gloire céleste de Marie un concept aussi grand, auraient répondu qu'elle se trouve là-haut, non seulement en âme, mais aussi en corps, si on leur eut posé explicitement la question. Sans l’Assomption corporelle, Marie n’aurait eu qu'une gloire semblable à celle des autres Saints, mais non semblable à celle de son Fils, qui se trouve au ciel avec son corps. La gloire que la chrétienté primitive attribuait à Marie, ne devait être que le plus brillant reflet de la gloire du Sauveur. Elle devait donc comprendre, comme partie intégrante, l’Assomption corporelle.
Cette conviction que la gloire, reconnue à Marie par les premiers siècles, devait comprendre aussi la glorification du corps, devient plus profonde, si l’on pense qu’alors l’Assomption corporelle s’affir-
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mait aussi de quelqu’autre saint: à plus forte raison devait-elle s’affirmer de la Mère de Dieu. Origène, saint Jérôme, saint Augustin, saint Epiphane nous attestent que l’on croyait alors communément montés au ciel en âme et en corps, ces ressuscités à la mort de Jésus dont parle saint Matthieu au chapitre XXVII. Beaucoup affirmaient la même chose de saint Jean. Après cela, on admettra facilement que la glorification corporelle de Marie ne pouvait être qu’en complète harmonie avec les idées de l’Eglise primitive.
Le premier, parmi les écrivains orthodoxes, qui affronte cette question du passage de Marie et à travers les paroles duquel apparaît, en une lumière déjà rayonnante, l’idée de l’Assomption corporelle de Marie, est saint Epiphane, au v° siècle. Nous avons cité à l’article précédent ce qu'il écrivit à ce sujet. Selon son affirmation, on n’aurait pu en ce temps-là montrer les restes mortels de la Mère de Dieu ; l’Ecriture en outre se taisant sur la mort de Marie, il se croit autorisé à conclure que la Vierge a été immortelle, qu'elle est sorti de la vie présente, sans passer sous le joug humiliant de la mort. Laissons de côté l’immortalité de la Vierge qui, ‘comme nous l’avons dit, ne saurait se soutenir : une chose apparaît d’évidence indiscutable, c’est que les affirmations d’Epiphane devaient conduire, logiquement et sans effort, à la profession de l’Assomption corporelle de Marie. Comment donc celle qui termina sa carrière mortelle et passa à l’éter-
nelle béatitude, sans éprouver en elle la désunion de l'esprit et de la chair, comment ne se trouverait-elle pas au ciel avec son corps? L'entrée de Marie immortelle dans la gloire, serait une chose absurde, trop grossièrement absurde, pour n’étre pas aussitôt remarquée, si l’on ne suppose pas par là qu’elle fut couronnée, aux cieux, dans son âme et dans son corps.
En Epiphane nous pouvons donc saluer avec joie, un témoin très autorisé de la glorification finale et complète de Marie.
On cite encore l’autorité d’Eusèbe, mais sans fondement. Le passage sur lequel plusieurs s'appuient, se trouve dans le Chronicon de l'illustre évêque de Césarée. Il y est dit: « Maria Virgo... ad Filium assumilur in cœlum, ul quidam fuisse sibi revelatum scri-
bunt. — La Vierge Marie fut élevée au ciel auprès de son Fils, comme certains attestent qu'il leur fut. révélé. » Dans ces paroles se trouve indubitable-
ment une allusion explicite à l’Assomption corporelle de Marie. Malheureusement les érudits s’accordent à admettre que ce passage est apocryphe ; ils y voient une interpolation postérieure du Chronicon. De méme, sont célèbres deux autres discours sur l’Assomption, attribués, l’un à saint Augustin, l’autre à saint Jérôme: le premier affirme et prouve longuement l'Assomption corporelle de Marie; le second la laisse douteuse. Mais ces deux discours ne sont point des auteurs dont ils portent le nom. Comme nous le verrons ils sont de date beaucoup.