‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 136 sur 154 · De Assumpt., serm · texte numérisé non relu

De Assumpt., serm

donne de la gloire du ciel qu’une image bien pâle «et bien lointaine. De cette lumière qui inonde les bienheureux n’arrivent à nous par reflet que quelques rayons perdus et affaiblis ; de la fête éternelle insoupçonnée par les incrédules n’arrivent aux oreilles des croyants que quelques échos vagues et indécis, derniers échos qui se perdent dans l’incommensurable lointain. Pour parler convenablement de la gloire céleste de Marie, il faudrait d’abord contempler les splendeurs divines dans lesquelles elle est plongée comme dans un abîme de joie. Et même alors nous n’en saurions rien dire, car les paroles manqueraient pour exprimer nos pensées. Le langage humain est trop disproportionné, trop inférieur aux choses célestes. Saint Paul l’éprouva par expérience; ravi au troisième ciel il dit que les choses de là-haut ne se peuvent raconter : Audivi arcana verba, quoe non licet homini loqui ; puis s’efforçant de faire comprendre quelque chose de la grandeur de nos destins futurs il ne sut dire que ceci: « L’ceil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, le cœur de l'homme n’a point soupçonné ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. » A travers ce langage, deux choses ressortent : 1° La suprême transcendance des biens éternels et 2° la lamentable impuissance humaine à s’en former une idée convenable. Et s’il en est ainsi pour le commun des élus, qu’on juge maintenant comment il sera possible de parler adéquatement des bienheureux triomphes au ciel de la Mère de Dieu.

Na

Que faire cependant ? Conscient que tout ce que nous pourrions dire ressemblerait au langage d’un aveugle exaltant un chef-d'œuvre de peinture ou d'un sourd vantant un chef-d'œuvre d’immortelle musique, nous ne ferons que redire ce qu’enseigne l'Eglise dans la liturgie. Dans l'office de l’Assomption, il est dit dans la 1° antienne de Laudes : Assumpla est Maria in cœlum, gaudent Angeli, laudanles, benedicunt Dominum ; et à la 1°° antienne du 1° nocturne : Exaltata est sancta Dei Genilrix super choros Angelorum ad cœleslia regna.

Dans les deux idées exprimées par ces antiennes est renfermé tout ce qu’on peut dire du céleste triomphe de Marie. Quand elle entra dans le ciel il y eut grande fête ; et après qu'elle y fut entrée en possession de la félicité, elle eut un trône supérieur à celui des autres saints, à celui des anges les plus élevés.

IT. Entrée de Marie dans la gloire

Même le ciel, dirons-nous avec Bossuet, possède comme la terre, ses solennités, ses triomphes, ses cérémonies, ses joies d'entrée, ses magnificences, ses spectacles : ou mieux, ces noms appliqués aux choses de la terre ne servent qu’à donner quelque lustre à ses pompes vaines ; leur véritable signification ne se réalise pleinement que dans les augustes fêtes de notre céleste patrie, la sainte et triomphante Jérusalem. Or, parmi les fêtes qui ont fait exulter, tressaillir de joie les anges, les saints, toute

la cour céleste, une des plus illustres fut sans aucun doute pour célébrer l’Assomption de Marie ! Si dans l'éternité on pouvait distinguer des jours, nous dirions que celui où Marie prit possession du trône que Dieu lui prédestinait, fut un des plus glorieux enregistrés dans les fastes de l'éternité. En ce jour tout le ciel prit comme un aspect nouveau, illuminé qu'il était, dit saint Bernard, d’une lumière nouvelle : les splendeurs de la virginité couronnée : Maria presenlia tolus illustratur orbis : adeo ut et ipsa jam coelestis patria clarius rulilet virgineæ lampadis irradiata fulgore (Serm. 1, de Ass.). Jamais il n’y eut au ciel de joie plus intense, sinon à l'entrée de Jésus-Christ. Et même saint Pierre Damien n’admet point cette exception. Il fait observer, et non sans raison, que dans la fête triomphale du Christ montant aux cieux, une scène manque, une scène dont on peut facilement apprécier la valeur, une scène qui constitue une des splendeurs les plus hautes du triomphe de Marie. Ce fut la rencontre de Jésus et de sa Mère. « Si, ditil, nous considérons attentivement l’Ascension du Fils et l’Assomption de la Mère, nous trouverons certes de quoi nous réjouir. En effet, au-devant du Seigneur vinrent ces glorieuses phalanges d’esprits bienheureux, quand la nature inférieure fut élevée au-dessus de la plus noble, l'humanité étant unie par un immuable sacrement à la nature divine. Au cortège des anges se joignirent les âmes des élus que Jésus conduisait avec lui, et ainsi entouré de

cette double et triomphante phalange il monta vers le Père où il réside à la droite de sa majesté. Maintenant lève les yeux vers l’Assomption de Marie, tu trouveras la pompe de sa réception bien plus glorieuse. En effet, au-devant du Rédempteur ne purent venir que les anges, mais au-devant de la Mère de Dieu vint son divin Fils avec toute la cour des anges et des justes, il l’éleva au trône bienheureux et dit: Tola pulchra es, amica mea, et macula non est in le. Tu es toute belle parce que toute déifiée ; il n’y a pas de tache en toi parce que l’Esprit-Saint se reposa sur toi et te rendit immaculée » (1).

Comment donc décrire convenablement cette glorieuse entrée de Marie au ciel? où trouver les couleurs nécessaires à dépeindre la joie des anges et des

1. « Sed si diligenter attendamus ascensionem Filii, et Matris assumptionem, inveniemus profecto aliquid, quod nos invenisse gaudebimus. Ascendenti quippe Doimino egressa est obviam omnis illa beatorum spirituum gloriosa societas, quando nature superiori: proetulit inferiorem, et inconvertibili sacramento susceptum hominem, in ipsa divinitatis clausit identitate. Occurrentibus autem angelis, electorum animas, quas secum educebat, adjunxit, et sic utrorumque triumphali pompa deductus ad Patrem sedet ad dexteram majestatis. Attolle jam oculos ad assumptionem Virginis, et salva Filii majestate, invenies occursum hujus pompa non mediocriter digniorem. Soli quippe angeli Redemptori occurrere potuerunt. Matri vero cœlorum palatia penetranti Filius ipse cum tota curia tam angelorum quam justorum solemniter occurrens, evenit ad beatæ consistorium sessionis et ait : Tota pulchra es, amica mea, et macula non est in te. Tota pulchra, quia tota deificata, macula non est in te quia Spiritus Sanctus supervenit in te, qui te mundavit. » (Serm. 4o, in Ass. B. M. V.).

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saints ? par quelles paroles redire leurs applaudissements, repéter les échos de leurs acclamations ? Comment analyser les sentiments de leur esprit? Comment mettre en relief leur attitude respectueuse devant cette Souveraine qui s’avançait bienveillante et majestueuse à la fois, entre leurs rangs? Comment comprendre, comment exprimer avec des accents mortels le saint orgueil des saints, le saint orgueil des élus en voyant la première place du ciel, après Dieu, occupée par une enfant de notre race? Surtout comment décrire la rencontre de Marie et de son divin Fils, la tendresse de leur embrassement ? l'hymne de joie chanté par Marie en présence de la Trinité? l’imposante cérémonie par laquelle le Père couronna sa fille première-née, le Fils sa très douce Mère, l'Esprit Saint son épouse immaculée ?...

Toutes ces questions tententirrésistiblement notre imagination, excitent en nous l'émotion du sublime et ont fourni un sujet abondant au génie artistique illuminé par la Foi. Les Pères, particulièrement les Pères orientaux dans leurs sermons sur l’Assomption, ont laissé libre cours à leur ardente fantaisie rendue plus ardente encore par leur amour pour Marie, et ils nous ont donné sur l'entrée de Marie au ciel des tableaux d’un riche coloris et d’un impressionnant effet.

Dramatisant ce grand événement, ils décrivent les anges divisés en plusieurs chœurs etils font chanter à chacun de ces chœurs des passages scrip-

turaires tout à fait appropriés. Quelle est celle-ci qui s’élève du désert inondée de joie, appuyée sur son Bien Aimé ? (Gant. VIII.) Quelle est celle-ci qui s'avance comme l’aurore, belle comme la lune, splendide comme le soleil, terrible comme une armée rangée en balaille ? (Gant. VI) Elevez, 6 Princes, élevez les portes de lacité céleste (Ps. XXIII, 7). Tous les chants de triomphe qui ont réjoui un jour les fils d’Israél dans les victoires obtenues, les Pères aiment à les faire redire, en mélodie divine, par les anges à l’entrée triomphante de Marie. Guerric abbé met sur les lèvres de Jésus. rencontrant sa mère, une expression très heureuse: viens, viens, lui fait dire le pieux disciple de saint Bernard, viens ma Bien-Aimée. Comme personne ne m'a plus donné que toi dans ma vie humble, ainsi dans ma gloire je ne veux orner personne plus richement que toi... tu m'as communiqué dans mon incarnation ce qui était de la nature de l’homme, je veux te communiquer maintenant ce qui est de la nature de Dieu, » (1) Parmi les anciens écrivains latins Venance Fortunat a chanté d’une façon remarquable l'entrée de Marie au ciel dans son poème in laudem Sanclæ Marie V. el Malris Dei, poème que nous recommandons au lecteur.

Bossuet a suivi la trace des Pères, et il a recueilli

1. « Veni, electa mea, nullus mihi plus ministravit in humilitate mea, nulli abundantius volo ministrare in gloria mea... Communicasti mihi quod homo sum, communicabo tibi quod Deus sum ». (De Assumpt., serm. II).

les échos de leur éloquence, lorsque au premier sermon sur l’Assomption, il décrit ainsi l’entrée de Marie au Ciel. » Je le vois (votre fils, 6 Marie), il vous tend les bras, et toute la cour céleste vous admire, Ô heureuse Vierge, montant au ciel pleine de délices et appuyée sur ce bien-aimé: /anixa super dileclum suum.

Certes, divine vierge, vous êtes véritablement appuyée sur le bien-aimé : c’est de lui que vous tirez toute votre gloire, sa miséricorde est le fondement de tous vos mérites. Cieux, s’il est vrai que par vos immuables accords vous entreteniez l’harmonic de cet univers, entonnez sur un chant nouveau un cantique de louanges : les Vertus célestes, qui règlent vos mouvements, vous invitent à donner quelque marque de réjouissance. Pour moi, s’il est permis de mêler nos conceptions à des secrets si augustes, je m'imagine que Moïse ne put s'empêcher, voyant cette Reine, de répéter cette belle prophétie qu’il nous a laissée dans ses Livres: « Il sorlira une éloile de Jacob, el une branche s'élèvera d'Israël. » Isaie, enivré de l’esprit de Dieu, chanta dans un ravissement incompréhensible : « Voici celle Vierge qui devait concevoir el enfanler un Fils. » Ezéchiel reconnut cette porte close par laquelle personne n’est jamais entré ni sorti, parce que c'est par elle que le Seigneur des batailles a fait son entrée. Et au milieu d’eux, le prophète royal David animait une lyre céleste par cet admirable cantique : « Je vois à volre droile, 0 mon Prince, une Reine en

habillement d'or enrichi d’une merveilleuse variété. Toule la gloire de cette fille de Roi est intérieure, elle est néanmoins parée d’une broderie loule divine. Les vierges après elle se présenteront à mon Roi; on les lui amènera dans son temple avec une sainle allégresse. » (Ps. XLIV). Cependant la Vierge elle-même tenait les esprits bienheureux dans un respectueux silence, tirant encore une fois de son cœur ces excellentes paroles : « Mon âme exalle le Seigneur de tout son pouvoir, el mon espril est saisi d’une joie infinie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a regardé le néant de sa servante ; et voici que toules les généralions m'’eslimeront bienheureuse. »

Mais toutes ces descriptions, bien qu’elles portent l’empreinte d’une habileté artistique non ordinaire, pour agréables qu’elles soient au sentiment, pour efficaces et suggestives qu'elles paraissent, demeurent très loin de la vérité, comme le ciel loin de la terre. Devant ces efforts du génie humain, pour nous donner une idée de la gloire de celle qui est bénie entre toutes les femmes, se dresse un peu déconcertante, l’image d'enfants qui jugeraient ingénument, avec beaucoup de sérieux, les plus délicates affaires de l’état.

De l’entrée triomphale de Marie au ciel se réalise ce qui arriva de l'entrée de Jésus dans la gloire. Les apôtres le virent se détacher de la terre et s’élever dans le ciel ; frappés d’étonnement, ne voulant rien perdre du spectacle, ils dirigeaient et fixaient leur regard sur le Rédempteur. Mais voici qu’une nude

s’interpose entre eux et Lui et ils ne virent plus rien. La privation de cette vue leur est désagréable, ils ne veulent point se persuader qu’elle leur a été enlevée ; ils continuent à tenir en haut leur regard espérant que la vision d’extase va reparaître. Mais en vain : deux anges viennent pour les convaincre qu'ils ne reverront plus la gloire de Jésus jusqu'à la fin du monde. Ainsi en est-il de Marie. Jusqu'à un certain point nous pouvons suivre son Assomption à la gloire ; nous la voyons tant qu’elle n’est pas trop distante de la terre; mais tout à coup une nuée impénétrable intercepte notre regard. Et c’est précisément alors que commence la partie la plus glorieuse de sa triomphale entrée dans le royaume de l’éternelle béatitude.

III. Marie exaltée au-dessus des chœurs des anges et des saints; elle voit, aime, jouit en un degré unique: son corps est d’une beauté idéale.

L’entrée de Marie au ciel fut couronnée par son élévation au-dessus de tous les chœurs des anges et des saints; ce qui veut dire qu'il fut concédé à la Vierge une béatitude et une gloire sans pareille. Un seul trône est supérieur au sien : celui de Jésus ; tous les autres lui sont inférieurs. Pour la splendeur, l'intensité, l'extension, la plénitude, la gloire de Marie vient tout de suite après la gloire de Jésus. Comme il est dit de Jésus qu'il est assis à la droite de Dieu Tout-Puissant, on doit dire de Marie qu’elle est assise à la droite de Jésus. Les anges, même les

plus élevés, bien qu'ils soient d’une nature supérieure à Marie, lui sont cependant très inférieurs pour la glorification. Cette simple réflexion suffirait à nous ouvrir un horizon pour contempler à une distance illimitée, l’immensité de la gloire de celle que toutes les nations doivent appeler Bienheureuse. Car qui pourra jamais redire la grandeur et la sublimité des anges ? Qui donc ignore que saint Jean l’évangéliste, dans l’Apocalypse, ayant vu un ange sentit le besoin instinctif de l’adorer, tant il était sublime! il l'aurait adoré si cet esprit céleste ne l’en eut empêché en lui disant : Vide ne feceris, conservus luus sum? Or Marie surpasse en splendeur tous les anges, comme le soleil surpasse en lumière les autres étoiles. Pour autant qu’on veuille intensifier la gloire des anges et des saints, elle n’atteindra jamais celle de Marie, pour la raison que Marie làhaut dans les sphères célestes occupe un rang à part, un degré tout particulier de béatitude. Sa gloire est d’un ordre supérieur.

Qu'on ne s’en étonne pas. Marie fut humble, d'une humilité sans égale, il est juste que son élévalion soit sans exemple. Sa saintetéextraordinaire, ses mérites inouïs demandaient cette récompense incommunicable aux autres. De même que dans l’ordre de l'être, Marie occupe un rang spécial, intermédiaire entre l’ordre de l’union hypostatique et celui des autres créatures, de même dans le royaume de la gloire il est tout naturel qu'elle ait une place toute privilégiée. Et pour ne pas nous

répéter, pour synthétiser toutes choses, nous dirons que les arguments apportés plus haut pour mettre en relief la convenance de l’Assomption, démontrent en même temps, que Marie devait être au ciel élevée au-dessus de tous les chœurs des anges et des saints.

Et pour descendre dans le détail, voici par quoi la félicité de Marie surpasse celle de tous les autres bienheureux.

Et d’abord par une plus grande connaissance.

La connaissance de Dieu, claire, intuitive, face à face, comme disent les théologiens, est l'essence même de l’éternelle félicité. Comme il est dit dans l’Ecriture, « la vie éternelle consiste à te connaître, Seigneur, et à connaître Jésus que tu as envoyé. » Tous les bienheureux donc sont dans un océan de lumière qui leur permet de voir Dieu face à face. Ils ne sont plus dans notre condition: si nous voulons savoir quelque chose de Dieu, nous devons le chercher péniblement à travers le miroir, hélas! trop voilé, des choses créées. Le regard de ieur intelligence :se pose directement sur Dieu, pénètre en Dieu sans rencontrer même. la plus petite ombre. Pour eux, Dieu est lumière, toute lumière, lumière sans mélange. Leur regard Le pénètre, le trouve diaphane, -qu’on nous permette l’expression, comme notre œil matériel trouve diaphane un vase de cristal rempli de l’eau la plus limpide.

Nous ne voulons point cependant affirmer que tous les bienheureux connaissent Dieu dans la même mesure. Non: méme dans cette connaissance intui-

tive et face à face de Dieu, il y a des degrés qui dépendent non de Dieu, mais de l’acuité plus ou moins grande des esprits qui le contemplent. Nous parlons non de l’acuité naturelle, mais de celle qui est le fruit de la lumière de gloire. Voici une analogie qui fera mieux comprendre la chose. Vous regardez un cristal très limpide rempli d’une eau très pure : quelle partie de cette eau vous demeure cachée ? Aucune. Vous la voyez toute dans toutes ses parties. Ne pensez point toutefois épuiser à l’œil nu toute sa visibilité. Si vous regardez cette même eau limpide à travers un microscope, certainement vous aurez des surprises: vous la verrez sous un aspect nouveau ; et ceci parce que vous aurez renforcé votre faculté visuelle sans que l’eau cependant ait changé en rien sa visibilité. Ainsi en est-il de Dieu, chaque bienheureux le voit tout entier, mais non totalement: {olum sed non lotaliler ; ce qui veut dire que selon leur lumière de gloire plus ou moins grande, les bienheureux voient Dieu plus ou moins intimement. Il ya donc place pour des degrés divers dans la vision immédiate de Dieu.

Or la lumière de gloire concédée à Marie possède une telle splendeur, est d’une si surprenante intensité qu’elle n’est inférieure qu’à la lumière de gloire de l'intelligence créée du Sauveur. Marie pénètre d’une façon incomparable le mystère de la divinité: dans la contemplation de la vérité suprême elle atteint des cimes très hautes qui restent inexplorées par tous les autres bienheureux. Si Marie ne méri-

tait déjà comme Mère du Verbe éternel le titre de siège de la sagesse, elle mériterait de le porter à cause de cette connaissance toute particulière de Dieu. Toutefois pas même à Marie n’est accordée la compréhension totale de Dieu. Comprendre Dieu veut dire porter le regard de l'intelligence jusqu'où s'étend l'être Divin, embrasser, circonscrire mentalement tout Dieu. On comprend tout de suite que pour arriver à cela il faut absolument une intelligence infinie et par suite incréée. Dieu seul avec son intelligence divine peut se comprendre. Jésus-Christ lui-même avec son intelligence humaine n'arrive pas à comprendre la divinité. Même pour lui il y a toujours des mystères, même pour lui des révélations nouvelles demeurent possibles. Affirmer de Marie la même chose n’est donc point lui faire tort. Ne point comprendre Dieu, ne signifie point pour elle manquer de perfection, mais exprime sa condition inéluctable de créature. Et de même qu'elle ne peut comprendre Dieu, elle ne peut connaître toutes les idées divines, tous les plans que Dieu forme dans son intelligence infinie, toutes les choses possibles à sa puissance sans limite.

Toutefois elle connaît parfaitement tout ce qui appartint, appartient et appartiendra à l’ordre des choses créées.

C’est un principe admis par tous les théologiens, un principe dont la rationalité est d’une évidence qui s'impose, que les bienheureux du ciel connaissent clairement dans les splendeurs du Verbe

éternel, toutes les choses qui ont un rapport quelconque avec leur personne ou une connexion avec les conditions dans lesquelles se développa leur pèlerinage terrestre. Ainsi chaque saint connaîtra pleinement la suite des œuvres accomplies par lui sur terre, les vicissitudes des choses qui furent en son pouvoir, les personnes avec lesquelles il eut des relations et qui sont actuellement confiées à sa garde. Si un bienheureux ne connaissait point, et d’une connaissance parfaite, tout ce qui a quelque rapport avec lui, on ne comprendrait plus qu’on puisse le dire satisfait dans le Ciel. Aussi Jésus-Christ en tant qu'homme étant le centre de toute la création, le roi suprême de tout ce qui existe, connaît parfaitement toutes les créatures qui sont sorties ou qui sortiront des mains de Dieu. La connaissance de Marie ne peut être en extension inférieure à celle de son Fils : unie indissolublement à Lui dans la prédestination, dans l'être, dans la rédemption, elle est comme nous le verrons la reine de l'univers. Donc rien ne lui est étranger ou indifférent. Elle doit particulièrement s'intéresser aux créatures raisonnables, et parmi elles, à nous qui sommes ses fils. Reine et Mère de tout l'univers, elle doit suivre d'un œil vigilant et bienveillant tous les évènements. Son regard doit pouvoir pénétrer jusqu'aux fibres les plus cachées des cœurs : aucune âme ne peut avoir de secret pour elle. Co-rédemptrice elle doit connaître tous les desseins de miséricorde. contenus dans le cœur de son divin Fils. Jésus ne

LES PRÉROGATIVES DE MARIE 607 peut avoir de sentiments, d’affections, de pensées, qui puissent rester cachés à sa Mère. L'alliance qu'elle eut avec lui sur la terre dans l’œuvre de la rédemption humaine doit encore être accentuée làhaut dans le Ciel. Les relations que Jésus a avec Marie exigent qu'elle puisse lire clairement dans son àme. Marie ne comprend pas, ne peut comprendre Jésus en tant que Dieu, mais elle le comprend parfaitement, et elle seule, en tant qu'homme. Même dans la connaissance des choses créées Marie surpasse donc tous les anges et tous les saints.

Elle les surpasse encore par l'élan de son amour pour Dieu.

. L'amour est le fruit de la connaissance. Plus on perçoit la beauté divine, plus le cœur en reste enflammé. Or comme l'intelligence de Marie est entourée d’une plus abondante lumière, ainsi son cœur, par une naturelle conséquence, est une fournaise plus ardente d'amour. Toutes les saintes ardeurs des bienheureux ne sont que de petites flammes, des étincelles comparées à une gigantesque colonne de feu, quand on les met en parallèle avec les saintes ardeurs qui font battre le cœur de Marie en face de l'éternel bien. L'immensité de ce: saint amour qui fait de Marie, la Mère du bel amour, s'imagine plus facilement qu'elle ne se décrit.

Les bienheureux éprouvent en eux-mêmes une joie proportionnée à la connaissance qu'ils ont de Dieu et à l’amour qu'ils lui portent. La joie naït de:

la possession du bien désiré. Dieu est le souverain bien ; les liens qui l’unissent à nous, nous le font posséder, le rendent nôtre, sont constitués par l’acte par lequel nous le connaissons. Plus est claire cette connaissance, plus enflammé est l’amour qu’on lui porte, et plus pleine, plus enivrante est la joie dont le cœur est inondé. Marie donc exulte en son créateur plus qu’aucun autre bienheureux, parce qu’elle le connaît d’une façon incomparablement plus parfaite. Là-haut dans le ciel, Marie est payée avec usure des souffrances qu’elle eut à supporter dans son pèlerinage terrestre. Ici-bas, elle pouvait avec raison, s'adresser aux hommes et leur dire; Voyez s’il est une douleur semblable à la mienne, aspicite et videte si est dolor, sicut dolor meus. Maintenant elle peut ajouter: à personne comme à moi, Dieu ne concède de boire aussi largement au torrent inépuisable de ses célestes et éternelles consolations. Toutes les générations doivent la proclamer bienheureuse, la bienheureuse par antonomase, car personne ne possède comme elle la béatitude. Et beatam me dicent omnes generationes.

Le paradis, selon saint Augustin, et selon l’enseignement infaillible de toute la doctrine catholique, git dans la connaissance, dans l'amour, dans la joie. Videbimus, amabimus, gaudebimus. Marie voit, aime, jouit plus qu'aucune autre créature.

Et en même temps que son âme, son corps au ciel est aussi traité en privilégié. Il possède en dehors des qualités communes d’agilité, de subtilité,

d’impassibilité, de spiritualisation, des dons particuliers, des splendeurs incommunicables qui le rendent l’image plus parfaite du corps du Sauveur. Comment pourrait-il en être autrement. On connaît la doctrine unanime des anciens Pères, à savoir : que l’eucharistie donnera à nos corps ressuscités, le cachet d’une beauté spéciale. Ce sera comme le triomphe du contact de la chair immaculée du Christ avec le nôtre. Mais qui donc eut avec le corps adorable du Fils de Dieu, une union plus étroite que sa Mère? Nous, par la communion, selon l’énergique expression de saint Cyrille de Jérusalem, nous devenons participants du corps et du sang du Sauveur (concorporei el consanguinei), mais de nous ‘on ne pourra jamais dire au sens étroit du mot ce qu'on dit de Marie: sa chair est la chair de Jésus : Caro Marie caro Christi. Aussi, comme la flamme s’allume à la flamme, la splendeur du corps du Sauveur doit s'étendre au corps de la co-rédemptrice. De cette beauté suprême qui brille en son corps immaculé, Marie a voulu donner comme une ébauche à Lourdes. On connaît le témoignage de Bernardette à ce sujet: Marie, selon elle, resplendissait, dans son visage, d’une beauté idéale.

IV. Marie couronnée au ciel Reine de l'Univers. A elle est soumis et dévoué tout le royaume des élus.

Il y a un autre motif qui élève Marie dans le ciel au-dessus de tous les bienheureux : c'est qu'elle est

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Souveraine. Jésus au ciel porte le diadème de Roi. Marie elle aussi fut couronnée reine et, qu’on la remarque, reine de tout l'Univers. L'Eglise, dans la messe de la fête du Carmel, la proclame expressément Regina mundi, reine du monde. Du reste le titre de reine, donné à Marie, revient très souvent dans la liturgie. Qu’on se souvienne de la splendide prière qu'est le Salve Regina. Ailleurs mettanten relief quelques circonscriptions, pour parler ainsi, de cet immense royaume de Marie, l’Eglise la proclame : reine des anges; reine des patriarches; reine des apôtres ; reine des martyrs; reine des confesseurs ; reine des vierges ; reine de lous les saints ; ou simplement : reine du ciel : Regina coeli laelare. Et pour indiquer la Souveraineté qu’elle a sur les hommes, l'Eglise nous la fait proclamer Nostra Domina, ce qui veut. dire précisément notre souveraine, notre reine.

Marie fut donc couronnée reine, et par suite, en une fête plus grande de lumière et d’harmonies surhumaines, en un spectacle qui demeurera toujours un des points les plus élevés de toute l’éternité, se renouvelle dans le ciel ce qui advint sur la terre au couronnement du roi Salomon: « Betsabée alla trouver le roi Salomon... le roi se leva et vint à sa rencontre ; il s’inclina devant elle, s’assit sur son trône et un autre trône fut placé pour la Mère du roi, laquelle s’assit à la droite de son fils. » (II, Reg. 11, 19.)

L’empire de Marie, bien qu’étant d’un ordre subordonné, s'étend autant que l’empire du Christ lui-

méme, du Christ dont saint Paul a dit que devant lui tout doit plier le genou par révérence: et les choses du ciel, et les choses de l’abîme, et les choses de la terre. Ainsi en est-il de Marie, reine du monde, elle est reine du ciel, de la terre, du purgatoire et en outre elle fait sentir son pouvoir royal sur les reclus de l’enfer.

Avant tout elle est reine du ciel, c’est-à-dire des anges et des saints. En quel sens entendre cela ? Certains pour rendre compte de ce titre de Marie, disent qu’elle est reine des anges et des saints, comme Démosthène est le roi des orateurs ; c’està-dire que le titre de reine des bienheureux appartient à Marie, en ce sens qu'elle possède en un degré supérieur et transcendant, les qualités qui forment leur couronne de gloire. Ainsi elle est la reine des anges parce que bien que de nature humaine elle eut une pureté et une gràce supérieures à la leur. Elle est la reine des patriarches parce que c’est par Marie qu'ils ont reçu l’objet de leurs désirs. C'est le fruit de son chaste sein qui a entendu leurs soupirs et les a délivrés du lieu de ténèbres où ils attendaient la gloire et la félicité. Elle est la reine des prophèles parce que prophètesse elle-même, elle a donné au monde la réalité promise, elle a formé de sa chair et de son sang ie Messie, dont les prophètes inspirés de Dieu, avaient à l’avance dans leurs oracles ébauché le portrait. Elle est la reine des apôtres, parce que par ses prières ils ont reçu avec l'Esprit Saint le don de la parole et aussi parce

qu'elle les a amoureusement etefficacement assistés dans l’œuvre de la conversion des âmes. Elle est la reine des marlyrs, parce que associée aux souffrances de son Fils, Marie a pâti dans son cœur de Mère plus que tous les héros de la Foi dans leur corps. Elle est la reine des confesseurs, parce que sa vie est l’exemplaire sublime de toutes les vertus que les confesseurs ont pratiquées et par lesquelles ils ont mérité l’éternelle gloire. Elle est la reine des vierges, parce qu'elle les surpasse tous en candeur virginale et parce qu’elle réunit en elle-même les deux auréoles de la virginité et de la maternité.

Personne ne peut mettre en doute la valeur intrinsèque de ces affirmations, leur vérité s’impose d'elle-même. Mais nous ne croyons point cependant que Marie doive se dire reine du ciel, en ce seul sens qu’elle possède de façon plus sublime les prérogatives des autres élus.

Non, Marie est reine dans un sens plus strict. Ce titre n’est pas un simple honneur sans rien de correspondant. Elle est reine, parce qu’elle a d’une reine le pouvoir et l’autorité. Elle est reine au sens juridique, parce qu’elle possède un droit de juridiction et de commandement sur tout le ciel, Toute la Cour céleste est obéissante à ses ordres : même les anges les plus sublimes doivent lui obéir et se trouvent honorés de le faire.

En souveraine, elle peut en certaines occasions, donner aux élus de nouvelles grâces ; non certes des grâces inhérentes à l'essence même de leur

félicité, mais des grâces qui augmentent leur bonheur accidentel. Un rayon de joie nouvelle brille au front des élus soit quand ils reçoivent de leur reine un commandement quelconque, soit quand ils sont admis par elle à contempler quelques nouvelles révélations. Marie est reine en ce sens, parce qu’elle est inséparable du Christ, qui reçut du Père à cause de ses mérites le droit de commander sur toutes choses. Il pouvait dire avec raison : tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Marie à cause de ses relations avec le Fils peut et doit redire la même chose. En ce sens Arnaud de Chartres dit très bien : Nec a dominatione, vel potentia Filii, Mater potest esse sejuncla. Una est Christi el Maria caro : et Filù gloriam cum Matre non tam communem judico quam eamdem. (Trad. De laud. Virg., cité par Conlenson).

Tout le royaume céleste est donc soumis et dévoué à Marie. De cette soumission il va de soi que Dieu est exclu. Nous faisons cette observation, qui peut paraître banale, pour que personne ne puisse se tromper, en lisant certaines phrases hyperboliques qu’on peut trouver même chez des écrivains de grand nom. Ainsi on connaît l’invocation de saint Pierre Damien à la Vierge : « Vous, disait-il, vous vous présentez à l’autel d’or de l’humaine réconciliation, non par des prières, mais par des ordres ; non comme servante, mais comme souveraine. — Accedis anle illud aureum human reconcilialionis altare non rogans, sed imperans; Domina,

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