I. Anxiété de Joseph ; solution heureuse ; le mariage
Après trois mois passés auprès d’Elisabeth, [Marie s’en revint dans sa maison : el reversa est in domum suam. Cela veut dire, qu’elle revint habiter dans la maison de Nazareth, qui n’était pas encore celle de Joseph, son fiancé. Cependant, l’époque de conclure ce mariage et d’entrer dans la demeure de son époux approchait, parce que, suivant les coutumes juives, le mariage avait lieu un an après les fiancailles. Joseph ignorait les mystères divins opérés en Marie, son épouse, mais au retour de la visite
de celle-ci à Elisabeth, il put remarquer chez elle les signes de la maternité. La chose laissait le public indifférent, parce qu il savait que Marie était légalement la fiancée de Joseph. Mais comme on le comprend facilement, Joseph ne pouvait partager une telle indifférence. Voyant que Marie allait devenir mère, il entra dans un trouble profond. D'une part, les apparences laissaient croire à l’infidélité de sa fiancée ; mais de l’autre le seul doute sur la vertu de Marie, qu’il reconnaissait à maintes preuves, pleine de sainteté, lui était plus pénible encore que l’impression produite par les signes incontestables de future maternité. Comme infidèle, il ne pouvait plus, selon la loi, la garder pour épouse ; mais la dénoncer comme coupable devant le tribunal, c'était la déshonorer, tandis qu’intérieurement, il sentait devoir la respecter, comme chose de souveraine vénération, malgré le témoignage défavorable des apparences, Comment faire ? Après des jours d'angoisse tels qu'il est plus facile de les imaginer que de les décrire, Joseph crut pouvoir combiner toute chose au mieux, et prit la résolution de donner secrètement à Marie le libellé de répudiation afin de rompre ainsi avec elle, sans attirer l’attention du public, tout lien de fiançailles. Nous ne savons pas avec précision comment il entendait exécuter son dessein en détail ; mais il n’est pas difficile de penser que Joseph, pour l’accomplir, avait plusieurs moyens.
Il pouvait par exemple, sous un prétexte quelcon-
que afin de détourner la curiosité des indiscrets, laisser Nazareth pour ne plus y retourner. Le temps aurait remédié à tout. Cette résolution de sauver en même temps les prescriptions légales et l’honneur de Marie, était bien l'indice d’une conscience très délicate, etc'est précisément en cette occasion que l’Ecriture donne à saint Joseph le titre de juste. Saint Matthieu, du reste avec discrétion et sobriété, nous raconte l’état d’âme de Joseph et la résolution qu'il prend devant cette constatation inattendue : « Marie, sa mère, (de Jésus), dit-il, étant fiancée à Joseph, il se trouva, avant qu’ils fussent ensemble, qu'elle avait conçu par la vertu du Saint-Esprit, (c'est-à-dire que les signes de ce qu'avail opéré le Saint-Esprit étaient manifestes). Or Joseph, son mari, qui était un homme juste, ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement (1).
D'après quelques auteurs, cette détermination de Joseph lui fut uniquement suggérée par son grand respect pour Marie, et non par suite d’un doute injurieux. Joseph, disent-ils, habitué non moins que sa fiancée à méditer les livres sacrés, savait avec certitude que les soixante-dix semaines d’années prédites par Daniel étaient à leur terme, et que l’heureuse Vierge annoncée par Isaie pour donner le Rédempteur aux hommes, était venue ou allait
1. « Cum esset desponsata mater ejus Maria Joseph, antequam convenirent, inventa est in utero habens de Spiritu Sancto. Joseph autem vir ejus, cum esset justus et nollet cam traducere, voluit occulte dimittere eam. » (Matth., 1, 18-19).
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venir. La connaissance intime qu’il avait de Marie, de ses saintes résolutions, de son amour extraordinaire pour la pureté, avait fait surgir d’autres fois ce point d’interrogation : n’était-elle pas la vierge prédite par Isaïe ? mais jusqu’alors ce n’avaient été que de vagues pressentiments, de chères imaginations, auxquels lui-même n’accordait pas d’autre valeur que celle d’enchanteresses illusions qu’il se hâtait de chasser comme d’ambitieuses prétentions. Mais à cette heure, les doutes deviennent réalité. Quand il s'aperçoit que Marie va devenir Mère, la grandeur des mystères opérés en elle par le Très-Haut se revèle à lui dans l’irradiation d’une lumière intense. Ainsi qu’Elisabeth, il comprend à l'instant que son épouse est l’heureuse mère du Seigneur. Et tandis qu’Elisabeth s'était contentée de dire : « Et d’où me vient cet honneur que la Mère de mon Dieu vienne jusqu’à moi ? » Joseph beaucoup plus humble, se dit aussitôt : « Je suis indigne d’avoir comme femme l'épouse du Saint- Esprit, la Mère du Seigneur. » De là, cette décision de la répudier secrètement ; et cet acte eut été le triomphe le plus signalé de son humilité, inférieure seulement à celle de Marie.
Mais cette explication, pour si belle qu’elle paraisse à première vue, si conforme surtout aux sentiments de profonde vénération que nous avons pour Joseph et Marie, ne peut s’accepter en réalité: On doit l’abandonner parce qu’elle est en opposition avec l’Evangile où il est dit, comme nous le
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verrons bientôt, que Joseph ne déposa ses anxiétés
qu'à la parole de l’Ange lui annonçant que le fruit
formé en Marie était l’ouvrage du Saint-Esprit.
Donc, de tout cela, il ne savait rien auparavant, ‘ donc son àme était torturée par le tourment atroce
d’avoir à suspecter l’honneur de Marie.
Il était impossible que Marie, de son còté, ne s’aperçut pas de la lutte angoissante qui se livrait dans le coeur de son époux ; les chagrins de celui-ci ne pouvaient que retentir dans son àme et elle devait souffrir horriblement dela douleur de Joseph. Humainement parlant, il aurait semblé naturel que Marie eut parlé, qu’elle eut soulevé le voile du mystère, et mis toute chose en pleine lumière ; Joseph sûrement l’aurait crue. Mais ce moyen n'était pas celui de la divine Providence. Peut-être Dieu, pensant à nous, a-t-il voulu que le grand mystère de l’Incarnation eût divers témoins, indépendants les uns des autres, et instruits directement par lui. Le fait est qu’il inspira à Marie de garder le silence, et elle, toujours très fidèle aux mouvements de la grâce, agit ainsi. Dieu lui indiquait la voie, sans lui indiquer, pour l'instant, quel en serait le terme, ce dont elle ne se préoccupait en aucune façon. Elle s’abandonnait, confiante, entre les mains du Seigneur, heureuse de pouvoir lui faire l'hommage de sa propre volonté, prompte à accepter l'épreuve qu'il lui plairait de lui envoyer, sûre qu’au moment opportun, fixé par la divine Providence, l’œuvre de Dieu triompheruit et que la vérité serait mise à jour.