II. Le problème de l’obscurité de Marie
C'est le problème de l'obscurité de Marie. Personne ne l’a mieux mis en relief que Nicolas. « Commençons, dit-il, par bien poser le problème.
Ce problème, ou, pour parler plus exactement ce Myslère dont il nous faut trouver la clef, avant d'entrer dans le cours de la vie de la Sainte Vierge, parce qu’ilenveloppe cette vie tout entière, c’estdonc l'obscurité, le silence, l'effacement profond de cette figure de Marie dansl'Evangile comparée, je ne dis pas à Jésus-Christ, mais aux apôtres, aux disciples, aux autres simples femmes dont il y est fait mention. Sans doute Marie est en lumière dans la première partie de l'Évangile, etles mystères del’Annonciation, de la Visitation, de la Nativité, de la Purification, de la fuite en Egypte, de la vie commune à Nazareth, et de la soumission de Jésus adolescent, sont, nous le verrons des mystères glorieux de la Maternité divine. Mais ce premier éclat, venant tout à Marie de Jésus qui lui était alors comme inhérent, disparaît sans retour, pour elle, dès que ce Jésus prend possession de sa vie évangélique et se présente à notre admiration par les merveilles de sa puissance et de sa parole. À partir de ce moment, où la personnalité du Christ se dégage pour notre salut et notre instruction, où il commence à agir el à enseigner, comme disent les Actes, où il rend les oracles de sa sagesse, où il accomplit les prodiges de sa puissance, où il répand les bienfaits de sa miséricorde, où il s’asso-
cie des apôtres, se fait des disciples et des amis des plus vils pêcheurs, se crée une famille de tout ce qu'il ramasse sur son chemin, et s'incorpore l’humanité par les brùlantes ardeurs de sa charité divine, une seule créature reste en dehors de ses familières et glorieuses communications ; une seule est mise à l'écart, rejetée dans l’ombre, et ne reparaît deux ou trois fois que pour être effacée plus profondément : et c’est Marie! la Mère de Jésus! la Mère de Dieu! celle que nous honorons de tant d'hommages! Ge Fils bien-aimé de ses entrailles distribue des titres et des éloges qui vaudront à ceux qui en sont l’objet un renom universel : de Jean Baptiste il dira qu'il est plus qu'un Prophète et qu'il n'en a pas surgi de plus grand entre ceux qui sont nés de femmes; à Simon il dira : Tu es Pierre el sur cette pierre je bâlirai mon Eglise; au Centenier : Je n'ai point trouvé tant de foi méme dans Israël; à la Chananéenne: O femme, volre foi» est grande! de Marie, soeur de Marthe: Elle a choisi la meilleure part; de Madeleine la pécheresse : Parloul où sera préchél Evangile, c'est-à-dire dans le monde enlier, on raconlera à la louange de celte femme ce qu'elle vient de faire en ce moment. Il s'assoiera pour converser avec la Samaritaine ; il se fera le défenseur de la femme adultère ; il préconisera le denier de la veuve de Naïm ; sous le faix de sa croix, objet de la rage de ses bourreaux et de la pitié de l’univers, il rendra aux femmes de Jérusalem les larmes que cette pitié leur fera verser. Nul n’échappera aux traits de sa
bonté : les publicains et les malfaiteurs, les étrangères et les prostituées, la multitude qui doit demander sa mort, ses bourreaux mêmes et jusqu'aux pierres de Jérusalem, tous en auront leur part; pour sa Mère, rien. Je me trompe: Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous el moi? Comme par un exprès démenti de la double parole qui la salua au commencement : Bénie entre loules les femmes, elle est méconnue, ce semble, entre toutes les femmes. C’est là son privilège de Mère. L’Evangile ne nous fait connaître qu’elle suivait son Fils que pour nous apprendre qu’elle n’était pas remarquée de lui. Elle n’est admise que dans la multitude ; et si de cette multitude une voix anticipant celles des siècles futurs, s'élève pour la féliciter, Jésus détourne cette voix à la généralité des élus, comme pour priver sa Mère de ce témoignage. Aussi, lorsque la situation devient intime, par un privilège de gloire ou d’amour, comme sur le Thabor ou à la Cène, Marie est absente : il n'est pas question d'elle. Au Calvaire seulement elle reparaît pour être admise au partage de l’ignominie et des souffrances de la Croix, et elle n'est alors l’objet d’une suprême attention de son divin Fils, que pour être donnée à un autre.
Ce n’est pas assez. La mort du Christ, qui consomme toutes choses, ne met pas un terme à l’obscurité de Marie. Cette obscurité se prolonge à travers les gloires et les joies de la résurrection et s’en augmente. Jésus-Christ est enseveli; Jésus-Christ est ressuscité : quelle situation pour une mère, ef
| MAR'E DANS L'ÉVANGILE 241 Reit cr Mi AR RS RE pour une mère comme Marie! qui sera au premier plan de ce tableau? Qui sera la dernière à quitter ce corps défiguré? Qui sera la première à le revoir triomphant, si ce n’est elle? Associée à toutes les épreuves de sa mortalité, de ses humiliations et de ses souffrances, depuis la crèche jusqu’à la croix, elle le sera sans doute à l’aurore de son éternelle splendeur, elle sera favorisée de ses mystérieuses apparitions et nous sera montrée au grand événement de l’Ascension, recevant les dernières bénédictions de Jésus et le suivant dans la nuée qui le dérobe à tous les yeux, mais non encore à ceux d’une mère? Non. L’Evangile ne fait pas la plus petite mention d’elle dans toutes ces mémorables circonstances !... Dans l'Evangile Marie ne figure à aucune de ces scènes de gloire et de bonheur ; et nous croirions qu'elle n’était plus de ce monde, tant on l y comptait peu, si, par une mention qui étonne après tant d’oubli, elle n’était nommée dans les Actes et encore la dernière parmi les apôtres et les saintes femmes réunies au cénacle de Jérusalem.
Tel est le caractère général de la vie de la très Sainte-Vierge : l'obscurité. Caractère d’autant plus profond que nul dans l'Evangile n’en fait la remarque, que cette obscurité même est obscure, pour ainsi parler, et que Marie elle-même, comme d'intelligence avec tout ce qui l’efface, ne se produit par aucune action, par aucune parole qui la fasse remarquer, et justifie en quelque sorte l’inattention de tout ce qui l’entoure.
242 MARIE DANS LE DOGME ES RE RER TE ES ein
Nous n'avons pas craint, conclut l’illustre apologiste de la Vierge, d'exposer ce problème dans tout. son jour, dut-il alarmer d’abord quelques âmes pieuses, dans l’intime conviction où nous sommes que la vérité, portant toujours en soi sa propre justification, n’a rien tant à redouter que ces ménagements et ces demi-jours qui laissent voir les. difficultés et ne cachent que les solutions, qu’une franche exposition de la vérité en fait sortir comme d’elles-mêmes. »
A vrai dire, les couleurs sont un peu chargées et le lecteur, qui partage nos convictions, l’aura déjà noté. Ainsi, quand il parle de la réponse de Jésus à Marie, aux noces de Cana, nous ne pouvons partager son avis. Pareillement, nous avons dù donner une autre interprétation que la sienne à l’acte de Jésus, confiant sur le Calvaire Marie à saint. Jean. Mais à part ces détails, il reste indéniable que le caractère général de la vie de Marie, est celui d’une obscurité très intense.