‹ Marie dans le dogme catholiqueChapitre 56 sur 92 · III. Des ténèbres à la lumière · texte numérisé non relu

III. Des ténèbres à la lumière

Et pourquoi la Providence a-t-elle tenu une semblable conduite avec Marie ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait briller d’une lumière continuelle, éclatante, qui fit apparaître en elle, à chacun, du premier coup, à la simple lecture de l'évangile, la coopératrice de la Rédemption, liée indissolublement à l’œuvre du Sauveur? Pourquoi les événements ne lui permirent-ils pas, dès le commencement, de se détacher

géante au milieu des autres personnages évangéliques ? Pourquoi en une parole, les évangiles sont-ils si sobres et si réservés quand ils parlent: d'elle ?

A coup sûr, cette pénombre plus que discrète, dans laquelle Marie est laissée par les auteurs: sacrés, n'est pas le fruit du hasard, mais volonté divine. Admettons que bien des détails de sa vie que nous ignorons aient été connus des premiers . chrétiens; ils furent omis volontairement par les. hagiographes sacrés, parce qu'ils n’entraient pas dans leur plan de les raconter. Personne ne peut ignorer que les évangiles sont des livres pour ainsi dire, d'occasion, écrits pour des circonstances particuliè-

res. Leurs auteurs par suite ne pouvaient s'attacher à dire tout ce qu'ils savaient. Le but particulier qu'ils avaient en vue, limitait leur sujet et le nombre des faits qu'ils devaient exposer. Chaque évangéliste se proposait de soutenir une thèse, et les. arguments qui ne pouvaient servir de preuve, étaient naturellement omis. Aussi, saint Jean a-t-il soin de nous dire, qu'il a laissé de côté une infinité de détails sur la vie du Sauveur : il voulait seulement narrer quelques faits plus saillants pour démontrer la divinité de Jésus. Ainsi s'explique que divers détails de la vie de Marie soient restés ensevelis dans le silence. Les raconter était inutile pour la thèse particulière de l’évangéliste. Tout ceci est incontestable, mais on serait peu fondé à faire dépendre uniquement du silence des évangélistes, le

peu de relief que, dès le début, la vie de Marie eut aux yeux des hommes. Non, comme l’a démontré éloquemment Nicolas, ce fut Dieu lui-même qui assembla des ombres sur la vie de son auguste Mère, et ce n'est pas se tromper que d'affirmer, qu’il l’a fait cheminer à travers cette obscurité, afin de l’élever plus haut dans la lumière de la gloire. Telle est la façon d’agir de Dieu avec ses élus: il les humilie d’abord pour les exalter ensuite. N’a-t-il pas agi ainsi avec Jésus ? En lui, les humiliations précédèrent la gloire, et celle-ci fut proportionnée a celles-là. Saint Paul écrit de lui: « Humiliavit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum, et donavitilli nomen, quod est super omne nomen. Il s'humilia jusqu’à accepter, par obéissance, la mort de la croix, aussi Dieu l’exalta-t-il et lui donnat-il un nom supérieur à tout autre nom. » (Ph. n, 8, 9). Dans la lettre aux Ephésiens, l’apòtre répète la même idée en ces termes: « Quod autem ascendit, quid est, nisi quia et descendit primum in inferiores partes terre ? Qui descendit ipse est et qui ascendit super omnes ccelos, ut impleret omnia » (Ephes. cap 1v, 9). Il est clair que Marie devait cheminer vers la gloire par les mêmes voies, et aussi Dieu voulut qu’elle passa presqu’inapercue du monde, parce qu'il avait déjà établi dans ses desseins éternels de l’exalter au-dessus de toute créature. Les intentions du Très-Haut ne furent point ignorées de Marie, aussi s’écria t-elle dans le Magni-

cat: Quia respexit humilitatem ancillo suo, ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes. Elle confesse par ces paroles que la raison de son élévation est dans son humilité : humilité de ses sentiments, humilité de sa condition, humilité non seulement subjective mais encore objective. Ce fut l’humilité qui l’éleva à étre mère de Dieu et reine de l’univers. Actuellement au ciel, elle est la plus proche de Jésus, parce qu’un jour, elle fut le plus près de Lui dans ses abaissements de la terre.

IV.Les meilleures vertus chrétiennes se développent davantage dans l’ombre : la vie de Marie est un avertissement pour nous.

L’obscurité, l'indifférence, l’oubli qui enveloppent la vie de Marie sur terre, disposaient de loin la Vierge aux plus brillantes splendeurs du ciel; immédiatement ils favorisaient, excitaient, en elle le développement héroique des meilleures vertus chrétiennes. Est-il besoin de rappeler, que certaines vertus, fleurs délicates, ne peuvent vivre, se développer, épanouir tout le charme de leur beauté, sous les rayons d’une lumière intense ? Trop de lumière les fane, les décolore, les fait sécher jusqu’à la racine. Elles ont besoin d’étre recouvertes, d’étre à l’ombre et toute leur vie est une modeste histoire de vie cachée. Telle est la condition requise pour le développement des vertus qui constituent la perfection chrétienne. Celle-ci consiste essentiellement dans l’humilité, dans le détachement du monde,

dans la simplicité, dans la modération des désirs, dans le support patient des misères présentes, dans la bienveillance secourable pour ceux qui sont de «condition inférieure, dans le travail, dans l’amour «des dernières places, dans l’abandon total, aveugle de soi-même à la volonté divine même inconnue. Or, Marie put pratiquer toutes ces vertus de façon toute extraordinaire, surpassée par Jésus seulement, précisément grâce à ce voile d’obscurité qui recouvrit toute sa vie. Ce fut une sainteté cachée, montant aux plus hauts faîtes par des chemins cachés ‘au regard de la multitude. Marie était la mystérieuse colombe au vol hardi, ne laissant où elle se posait que des traces bien légères, pour qui ne voit que la surface des choses. Marie menait une vie toute plongée en une ombre épaisse, mais derrière cette ombre extérieure, derrière cette enveloppe qu’apercevait le regard humain, dans l’intérieur de son âme, il y avait toute une fête de lumière ineffable et surnaturelle. L’Esprit-Saint se communiquait à elle sans parcimonie, il l’illuminait de ses rayons, la comblait de ses dons, la poussait avec une énergie concédée à elle seule, au sommet d’une sainteté qui remplissait de stupeur les anges. Les quelques faits de sa vie, relatés par l’évangile, sont comme des clartés qui portent jusqu’à nous quelques rayons de celte splendeur infinie. Nous ne nous contentons point de ces quelques rayons, nous voudrions écarter complètement tous les voiles, et c’est l'amour que nous avons pour notre mère céleste qui nous

faits si exigeants et si difficiles à contenter. Si au lieu de nous laisser guider par le seul sentiment, nous voulons nous servir de la raison, nous ne tarderons pas à reconnaître que sous l’obscurité qui la voilait à l’admiration du monde, Marie exerca de la facon la plus sublime et la plus éminente, toutes les vertus chrétiennes que nous avons énumérées.

Et par suite, la vie humble, cachée de Marie, est un enseignement solennel pour nous qui, décidés à une vie vertueuse, préférons instinctivement les vertus qui ont de l'éclat et attirent l’estime extérieur. Qui doncignore que le désir de paraître est d’ordinaire le ver rongeur de toute bonne action, et que trop souvent notre égoisme subtil, fertile en ressources, réussit, sous couleur de zèle, d’honnéteté, de magnanimité, à justifier ses plus déplorables manifestations ? Jésus nous a mis en garde contre ce péril, par son exemple d’abord ; mais, parce que peut-être cet exemple pourrait paraître trop loin et trop haut, il a voulu nous inculquer à nouveau le même enseignement par les exemples de Marie. L’obscurité de sa vie est précisément une des preuves les plus belles qu’il n’y eut jamais en elle sentiment d’ambition ou ombre d’égoisme. Elle aima toujours ses abaissements, se considéra toujours comme la servante, non seulement du Seigneur, mais encore du prochain, comme cela apparaît dans sa visite à Elisabeth et aux noces de Cana. Dans ce silence de la vie cachée, elle portait toutes

ses énergies à accomplir l’holocauste total et parfait d'elle-même, sur l’autel de l’amour de Dieu.

C'est donc en vue de faire croître la sainteté de Marie et pour nous donner un exemple salutaire, que Dieu la dépouillait totalement de la gloire humaine.

V. Les obscurités de la vie de Marie démontrent la vanité des splendeurs humaines

Dieu par là nous a présenté en outre un autre enseignement d’une importance capitale : il nous a démontré par là le néant des grandeurs terrestres même des plus brillantes, même de celles recouvertes d’une apparence de sainteté. Certes, personne ne saurait mettre en doute l’amour de Dieu pour Marie. L'ayant choisie pour mère, il prouve par là même et très clairement qu'il l’aime immensément au-dessus de toutes ses autres œuvres. L'amour pousse à donner des bienfaits à la personne aimée, il a pour mesure les dons qu'il sait faire. Probatio amoris, disait saint Grégoire le Grand, est operis exhibilio. Et Dieu ne refusa rien à Marie qui put servir à sa grandeur. Par suite, comme il ne lui a point donné les honneurs terrestres, il faut conclure qu’ils ne sont qu'une bien petite chose en comparaison des dons surnaturels de la grâce. S'ils avaient une valeur réelle, Dieu ne les aurait-ils pas donnés à sa Mère ? La vie obscure de Marie est le procès le plus énergique de notre vanité et de notre ambition.

VI. Le peu que nous savons de la vie de Marie ne peut diminuer la dévotion que nous devons avoir pour elle. L’éloge des éloges que l’Evangile fait de Marie. — Amen.

Dieu a d’autant plus volontiers laissé Marie dans l’ombre, qu’il est indifférent, soit à sa grandeur, soit à l’intensité du culte que nous lui devons, de connaître plus ou moins de détails sur sa vie, ow plus ou moins d’attentions de la part de Jésus envers elle durant son ministère publique. La grandeur de Marie, son honneur, reposent sur une base bien plus solide et bien plus large, et celle-ci est solennellement rappelée par l'Evangile. Tout ie secret de l'élévation de Marie, c’est qu'elle est la Mère de Dieu ; et cela les évangélistes nous le disent. Le plus grand éloge qu’on a pu et qu’on doive faire d’elle est renfermé dans ces brèves paroles, qui se lisent dans les livres divinement inspirés : De qua natus est Jesus, d’elle naquit Jésus.

Après cette solennelle affirmation, tout ce qu’om peut dire d'elle, n’a qu’une importance subordonnée, passe nécessairement au second plan; l'affirmation que Marie est mère de Jésus, voilà la lumière intense qui brille dans les ténèbres et les dissipe. Quand nous savons que de Marie est né Jésus, nous pouvons nous contenter ; nous pouvons renoncer à rechercher les détails de sa vie; nous en savons plus que suffisamment pour nous donner d’elle l’idée la plus grandiose qui soit. Ces brèves paroles : De qua natus est Jesus, nous compensent abondam-

ment du silence observé par les auteurs sacrés sur le reste de la vie de Marie. Voici comment cette idée est exprimée par un saint qui illustra à la fois la théologie et la chaire catholiques, par saint Thomas de Villeneuve : « Souvent dit-il, je m’arrête à rechercher pourquoi les évangélistes qui nous parlent longuement de saint Jean-Baptiste et des apôtres sont si réservés, si brefs, quand ils nous racontent l’histoire de Marie, laquelle cependant en dignité et en œuvres surpasse tous les autres. Pourquoi ne dit-on rien de sa conception, de sa naissance, de son éducation, de ses habitudes, de ses vertus ? pourquoi rien sur la façon dont elle vivait avec son fils sur terre, dont elle conversait avec Lui, et encore sur les relations qu’elle eut avec les apôtres après l’Ascension? Certes, tous ces détails eussent été intéressants à connaître, on les eut écoutés, acceptés avec grande dévotion. O évangélistes, pourquoi par votre silence nous avoir privés de cette joie? Pourquoi taire des choses aussi joyeuses pour nous, aussi désirées par nous, car, qui pourrait douter que la naissance, l'enfance de Marie n’aient étéentourées de beaucoup de merveilles, et que cette enfant, dèsson âgele plus tendre, n’aitétéun modèle étonnant de vertus pour tous les siècles. Eh bien ! de tout cela les livres canoniques ne nous font rien savoir, seul en parle un opuscule apocryphe, traduit de l’hébreu, par saint Jérôme, qui en met en doute l’authenticité (1). Et pensant à tout cela, et me

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