Marie de Mancini
— Concevez-vous rien à ce qui s'est passé hier au bal, ma chère madame de Motteville ? et n'avez-vous pas été confondue autant que moi de voir le roi blesser toutes les lois de l'étiquette, et me désobéir avec tant d'obstination.
— Si j'osais prendre le parti du roi contre Votre Majesté, je dirais qu'ayant ouvert le dernier grand bal de la cour avec la duchesse de Mercœur, le roi a dû penser qu'il pouvait en agir de même au petit bal que vous lui donniez hier, madame.
— Quelle différence ! A ce grand bal il n'y avait pas de fille de souverain ; et c'est justement parce que les circonstances ne permettent pas à la reine d'Angleterre de paraître aux grandes fêtes de la cour, que j'avais imaginé cette réunion particulière. Je m'étais dite un peu malade pour être autorisée à recevoir dans ma
chambre ; je voulais donner à ce petit bal l'air d'un impromptu. Je savais que la reine d'Angleterre désirait beaucoup voir danser le roi, et que la jeune princesse, sa fille, serait fort contente d'avoir cette occasion de danser elle-même; mais, au lieu d'aller l'inviter, comme c'était son devoir, le roi va prendre la main de madame de Mercœur, et cela pour se faire un droit d'inviter aussitôt après mademoiselle de Mancini (1) ; car son empressement pour madame de Mercœur n'est qu'un détour pour cacher la préférence qu'il accorde à sa sœur, et, je l'avoue, malgré l'innocence de ce beau sentiment pour Olympe Mancini, il commence à m'inquiéter.
— Rassurez-vous, madame, la leçon que le roi a reçue hier a paru lui faire une vive impression, et je répondrais bien...
— Vraiment je suis désespérée de n'avoir pu modérer ma colère, et de lui avoir arraché ainsi la main de madame de Mercœur, en lui disant d'aller inviter la princesse Henriette ; car la pauvre enfant, également humiliée de l'oubli du roi et de mon acte d'autorité, n'a plus voulu danser. Elle a feint d'avoir mal aux pieds, et je l'ai vue porter sur sa mère des yeux pleins de larmes. Eh bien, savez-vous ce que le roi m'a répondu, lorsque, le bal fini, je lui ai re] - : conduite? Il m'a dit qu'il n'aimait pas les petites filles... Parce qu'il a dix-huit ans et qu'il paraît - vingt, il
1 Le cardinal de Mazarin ayant fait naturaliser française sa famille, mesdemoiselles Mancini, ses nièce-, furent dès lors appelées m Mancmi, ainsi qu'on peut le voir dans !
::i().37, dans les mémoires de mademoiselle de Montpcnsier, .et dan- i tadame de Motteville, qui nomment toujours Marie,
mademoisell mi.
prend en dédain les filles de douze ans. Cependant lorsqu'elles sont nées sur le trône elles méritent des égards. Voilà ce que le roi sait fort bien et ce qu'il n'oublie que pour faire sa cour aux nièces du cardinal...
Puis après un moment de silence :
— Vous êtes fort liée, je crois, avec madame de Mancini? ajouta la reine; c'est une femme de mérite, d'une haute vertu et d'une telle réserve dans sa conversation, que je n'ai jamais osé la questionner sur les prédictions que son mari lui a faites en mourant: on dit que plusieurs se sont accomplies : les connaissezvous?
— Hélas, deux de ces prédictions se sont déjà cruellement réalisées: la propre mort de M. de Mancini et celle de son frère, ce qui nous fait trembler pour sa veuve; car il a prédit qu'elle ne passerait pas sa quarante-deuxième année, et le terme fatal approche.
— Mais il y a de la barbarie à rendre de tels oracles, s'écria la reine; et pensez-vous qu'elle y ait confiance?
— Ahl je n'en doute pas, madame, car elle regardait son mari comme un grand astrologue, et elle me disait dernièrement que la persuation de mourir au temps prédit était pour beaucoup dans sa régularité à remplir tous ses devoirs de religion.
-—Il est vrai, sa piété est exemplaire ; mais enfin rien n'annonce qu'elle doive bientôt mourir?
— Sans doute, .sa santé est bonne; et comme elle n'a plus que six semaines à passer pour arriver à sa quarantetroisième année, il faut espérer que l'oracle aura tort.
— On prétend que M. de Mancini avait aussi prédit des choses étranges sur une de ses filles. Serait-ce sur
Ix MARIE DE MANCINI
Olympe? demanda la reine en fixant son regard sur
madame de Motteville.
— Je ne le crois pas, madame. Madame de Mancini m'a parlé de la recommandation que lai avait faite son mari de mettre en religion leur fille Marie, parce qu'il craignait son caractère indépendant, son esprit audacieux, et qu'il fallait la soustraire au monde ; qu'autrement, avait-il dit, elle y causerait beaucoup de maux '1 . Mais jamais je ne lui ai entendu dire qu'il ait rien prédit sur ses autres enfants.
— Si j'ai bonne mémoire , reprit la reine, cette petite Marie était la moins jolie de ses sœurs, lorsqu'on nous les a présentées à leur arrivée en France.
— A côté de sa sœur Hortense, qui promet d'être une des plus belles femmes de la cour de Votre Majesté, il est vrai que Marie semble presque laide. Cependant elle a les yeux les plus spirituels qu'on puisse voir, et puis je ne sais quel charme répandu sur toute sa personne qui fait qu'on se sent attirer vers elle (2).
— Dans quel couvent sont-elle élevées?
— Aux dames de Sainte-Marie, à Chaillot, madame} et probablement pour satisfaire au vœux de son mari. Lorsque madame de Mancini retirera du couvent
(i Mémoire- de madame de Motteville. Pièces historiques, etc. : Dreux du Radier dit de Marie de Mancini : c Ce n*était point une beauté, mais ses actions, son maintien, toute sa personne était le résultat de la nature guidée par les grâces. Celait un regard tendre, un son de voix encbanleur; son génie était noble, ferme et étendu, capable de concevoir les plus grandes choses. La bonne 5 jolis vers étaient de son ressort; el Marie de Mancini, qui bridait dans un billet galant, eût pu faire une dépèche de politique et d"É!at. Elle n'eût pas été indigne du trône, si, parmi nous, beaucoup de mérite était un titre pour y parvenir. » Mémoires his- . t. VI, 270.
Hortense et sa plus jeune sœur, Marie restera pour y prendre le voile.
— A moins que le cardinal n'en dispose autrement, interrompit la reine, car sa sœur n'a garde de s'opposer à tout ce qu'il fait pour l'élévation de sa famille. J'ai peur que le mariage de ses nièces , mesdemoiselles Martinoyé,avec le prince de Conti, le prince de Modène et le duc de Mercœur, ne le rendent trop ambitieux pour celles qui restent à marier; et qu'après avoir fait de si belles alliances, il n'en rêve une plus belle encore...
Cette réflexion portait si loin, que madame de Motteville n'eut pas l'air de l'avoir comprise. La reine, en l'exprimant, ou plutôt en la laissant échapper , avait souri avec tant d'amertume, ses yeux s'étaient animés d'une indignation si vive, qu'on pouvait deviner qu'en ce moment tous ses sentiments en faveur du cardinal Mazarin , son intérêt politique , sa faiblesse de cœur, tout venait d'échouer contre la terreur de voir le ministre à qui elle livrait la France aspirer à placer sa famille sur le trône.
A cette pensée, la reine se leva par un mouvement involontaire et fit quelques pas dans son cabinet comme pour céder à l'agitation qui la dominait. Jamais elle n'avait paru à madame fl* * et nlncs fière. Ce " '
6 MAPvIE DE MANCINI
pouvoir. Mais bientôt, cherchant à se rassurer par L'excès même d'un dessein si téméraire, elle dit en répondant à sa pensée :
— Non, c'est impossible.
Puis, retombant encore dans son inquiétude :
— C'est un grand mariage qu'il désire pour Olympe; eh bien, il faut le lui faire faire.
Ici , la figure de madame de Motteville exprima quelques doutes sur la facilité de ce projet.
— Je sens bien que l'amour du roi apportera de grands obstacles à ce mariage, mais il le faut et il sera; c'est sur vous que je compte, ma chère madame de Motteville, pour faire entendre raison à Olympe de Mancini: elle est sage, spirituelle, elle comprendra qu'il vaut bien mieux profiter de ce moment de faveur pour assurer noblement son sort, que de sacrifier son avenir à un caprice amoureux dont il ne lui resterait bientôt que la honte d'y avoir cédé.
— Votre Majesté peut toujours compter sur mon zèle à lui obéir; mais dans cette circonstance je ne me flatte pas du succès.
— Vous craignez peut-être que le cardinal ne vous sache mauvais gré de détourner sa nièce d'un attachement tron nmhitimiv? détrompez-vous. Le cardinal sait
' -^i inflexible, et il est — - i«c intérêts
charnement son exil et même sa mort; mais madame de Motteviile, qui pensait au duc de Beaufort, au cardinal de Retz, tous deux prisonniers, et à plusieurs autres victimes de la vengeance du cardinal-ministre, garda un froid silence ; en vain la reine, impatientée de n'obtenir aucun signe d'approbation à ses éloges, essaya-t-elle d'exalter les talents politiques du cardinal, et de le justifier du reproche de cupidité dont on l'accablait. Madame de Motteviile écouta tout cela avec l'attention polie qu'exigeait sa place de confidente ; mais l'intérêt sincère qu'elle portait à sa maîtresse ne lui permettait pas de feindre l'admiration pour un caractère qu'au fond elle méprisait, et pour les talents' d'un homme qui avait si souvent compromis le repos de l'État et la réputation de la reine.
Le plus grand dépit des personnes d'un rang supérieur est de ne pouvoir rien sur la pensée de ceux dont elles gouvernent les actions et la conduite entière. Voir se briser une autorité si puissante contre la froide observation, la raison consciencieuse d'un esprit éclairé, d'une àme dévouée, mais trop noble pour accorder les témoignages feints de l'approbation que Ton réclame d'elle, c'est une rébellion tacite 'que les souverains et les jolies femmes ne pardonnent jamais.
Aussi la reine , piquée du silence respectueux de madame de Motteviile, lui donna-t-elle Tordre d'avertir madame de Flex qu'elle allait se rendre au Yal-de- Grâce.
Tandis que cet entretien se passait clans le cabinet de la reine, au Louvre, le jeune Louis XIV, tout occupé de plaire à mademoiselle de Mancini, dont il connaissait l'esprit chevaleresque, ordonnait les préparatifs d'une grande course de bagues qui devait rappeler nos anciens tournois. Le soin que le roi mit à surveiller les moindres détails de cette course brillante révéla pour la première fois son goût pour les fêtes pompeuses.
Il sépara les grands seigneurs de la cour en trois bandes de huit chevaliers chacune ; se réservant de commander la première, il fit commander la seconde par le duc de Guise, et la troisième par le duc de Candale : c'était se choisir des rivaux dignes d'un souverain.
La livrée de la troupe du roi était incarnat et blanc, la seconde bleu et blanc, la troisième vert et blanc; ils avaient tous des habits en broderie d'or et d'argent faits à la romaine, avec de petits casques en tête, couverts de plumes, et chacun avait une aigrette. Leurs chevaux étaient ornés de même , et chargés d'une quantité de rubans.
La course se fit entre le jardin du Palais-Royal et la façade du palais qu'habitait alors la reine d'Angleterre. Le roi s'était habillé chez le duc d'Anville, à l'hôtel de Brion (1). Tous montèrent à cheval dans le jardin, et vinrent se montrer ensuite aux reines et aux
(1) Espèce de pavillon bâti dans le jardin du Palais-Royal, par le
marquis de Brion, depuis duc d'Anville.
dames qui occupaient les balcons et les fenêtres du Palais-Royal ; ce cortège était éblouissant. On remarqua le salut gracieux que le roi fit à mademoiselle de Mancini, placée avec les dames de la reine; et ce qui frappa encore plus, ce fut de voir la charmante Olympe vêtue d'une robe de gros de Tours incarnat , ornée de bouffettes blanches.
A la tète de la troupe du roi paraissaient quatorze pages portant ses couleurs et les lances des chevaliers ainsi que leurs devises ; après eux venaient six trompettes et le premier écuyer du roi; d'autres pages les suivaient, dont les deux derniers portaient, l'un la lance, l'autre l'écu du roi où l'on voyait un soleil avec cette devise :
Nipiu, ni pari (1).
Venait ensuite le maréchal de camp richement habillé, mais comme à l'ordinaire et sans masque; le roi parut après lui, suivi des autres chevaliers tous richement et élégamment parés. Les chroniques d'alors affirment que le roi les surpassait tous par sa bonne mine, sa grâce et son adresse.
La troupe bleu et blanc suivait celle du roi dans le même ordre, et le duc de Guise, dont l'esprit romanesque s'accommodait fort bien aux tournois n'avait rien épargné pour rappeler l'ancienne pompe de ces sortes de fêtes; il était suivi d'un beau cheval arabe» qui paraissait devoir servir à quelque Abencerrage ou à quelque Zegri, car il était conduit par deux Maures.
(i) Ni plus, ni pareil,
10 MARIE DE MANCIM
Son écu avait pour devise un bûcher sur lequel était un phénix et un soleil au-dessus qui lui redonnait la vie ; plus bas étaient ces mots :
Qu'importa que maton, si ressussitam 1 .
Parut ensuite le duc de Candale avec sa belle tête blonde, sa taille élancée et ses manières nobles et gracieuses qui faisaient de lui le seigneur le plus séduisant de la cour.
Que de tendres regards, que de palpitations, d'émotions enivrantes! Entendre louer tout haut la grâce, la magnificence de celui dont le nom fait battre le cœur; le voir tel qu'on l'a rêvé, paré pour l'amour, armé pour la gloire, entouré de tout le prestige de la chevalerie, il y a là de quoi faire délirer la vanité de toutes les femmes, et même le cœur des plus sages. Il en faut convenir, c'était un piège tendu à la vertu des plussévères que ces fêtes royales qui mettaient si bien en lumière les dons naturels, les agréments futiles qu'on apprécie trop dans le monde; mais s'il est vrai que les âmes faibles soient soumises à l'erreur, que la société soit la proie innée d'un certain nombre de vices, encore faut-il mieux que ces faiblesses soient nobles, et ces vices élégants.
Le duc de Guise , toujours amoureux , toujours trompé, venait d'apercevoir à une fenêtre basse du palais, parmi les femmes de la reine d'Angleterre, une personne que sa parure modeste et son entourage inaccoutumé n'avaient pu suffisamment déguiser à ses yeux. C'était en effet mademoiselle de Pons, qui, de
(1 Qu'importe qu'il meure., s'il ressuscite,
retour à Paris depuis peu de jours, y vivait dans le plus grand incognito, pendant que ses amis s'agitaient pour la faire rentrer en grâce à la cour. Ses trahisons multipliées étaient enfin parvenues à éclairer le duc de Guise, mais non à le guérir : il rougissait de la pensée d'avoir été au moment de faire casser son mariage avec la comtesse de Bossu, pour épouser la maîtresse de Malicorne, du marquis de Bouteville et de tant d'autres qu'elle trompait comme lui. Mais toutes ces raisons de haïr, de mépriser la perfide, ne l'empêchaient pas de la regretter vivement; il la montrait à son ami, le comte de Soissons, nouvellement arraché à l'église par la mort de son frère aîné.
— Tiens voilà, lui dit-il, le démon acharné à ma vie; garde-toi d'approcher de cette enchanteresse, car, dès-lors, ta raison, ton repos, ton bonheur seraient perdus sans retour; il faudrait renoncer à obéir aux vœux de ta famille, au mariage que tu projettes et qui doit perpétuer l'honneur de ta maison; tu ne voudrais plus rien au monde qu'elle, on te dirait qu'elle te trahit, tu le verrais... n'importe, rien ne t'affranchirait de sa domination infernale.
— Ahl mon pauvre ami, dit en soupirant le comte de Soissons, j'ai bien plus d'inquiétude sur toi que sur moi! cas ton cœur me paraît encore terriblement malade. D'ailleurs, s'il faut te l'avouer, mademoiselle de Pons n'a rien de séduisant à mes yeux ; élevé dans l'unique amour de la sainte vierge, il faut quelque chose de plus virginal pour me plaire.
En effet, le prince Eugène-Maurice de Savoie, devenu récemment comte de Soissons parla mort de son frère aîné, élevé depuis vingt ans dans l'état ecclésias-
tique, venait d'en sortir et d'obtenir une compagnie au régiment de cavalerie de Mancini; et sa famille, jalouse de continuer la noble race à laquelle on devrait un jour le fameux prince Eugène, s'occupait de chercher au comte de Soissons une femme dont la naissance et les vertus fussent dignes d'une si grande alliance. La reine-mère venait d'être consultée sur ce grand intérêt, et cette confidence lui avait donné l'idée d'un projet peu conforme aux prétention? royales de la maison de Savoie.
Ayant passé presque subitement du couvent à l'armée, le comte de Soissons était fort ignorant des intrigues de cour, et c'est au duc de Guise qu'il s'adressait pour savoir le nom et les sentiments de toutes les belles femmes qui étaient réunies ce jour-là dans l'intention de voir défiler le cortège chevaleresque, chacune d'elles fut désignée par les beautés ou les défauts qui la caractérisaient ; et le duc ne fut pas plus discret sur le nom de la dame et sur la préférence qu'elle montrait , ou qu'on lui supposait. On pense bien que mademoiselle Olympe de Mancini ne fut point oubliée. L'amour du roi la mettait encore plus en évidence ce jour-là, car on avait tout lieu de penser que la fête se donnait pour elle, qu'enfin elle en était la reine.
— Le roi a bon goût, dit le comte de Soissons ; elle me parait fort jolie, mais penses-tu que le cardinal ait l'idée?...
— Pourquoi pas, interrompit le duc de Guise, nous savons bien qu'en fait d'ambition il n'est pas timide.
— Oh ! cela passerait toute mesure.
— Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il maintient sa
nièce à une hauteur de vertu fort rare entre un jeune roi et une jeune fille, et qu'il a une arrière-pensée. Je n'en veux pour preuve que la froideur hautaine que la reine témoigne au cardinal depuis quelques jours.
— Au fait; il a beaucoup de droits, dit-on, à la condescendance de la reine. Mais chut! voici le roi qui donne l'ordre de commencer la course.
Le soir, la fête se continua dans les grands appartements du Louvre. Mademoiselle de Mancini dansait avec le roi lorsqu'on vint annoncer à Sa Majesté l'arrivée de la reine Christine de Suède sur la frontière de France. Elle attendait là une invitation de Louis XIV pour entrer dans ses États. Le roi fit aussitôt appeler le duc de Guise, et lui donna l'ordre d'aller, dès le lendemain, au-devant de la reine Christine pour la complimenter de sa part. Il paraissait charmé de cette royale visite, qui allait devenir l'occasion de réceptions pompeuses et de nouvelles fêtes à la cour.
— Quel empressement! que de joie! dit mademoiselle de Mancini d'un ton amer. On croirait que Votre Majesté attend tout son bonheur de la présence de cette reine.
— C'est qu'on en dit des choses surprenantes, répondit le roi ; et je suis curieux de voir si elle a toutes les qualités et tous les défauts qu'on lui donne.
— Mon oncle la croit un peu folle.
— Cependant il en parle avec admiration, et je sais qu'il a promis au roi de Suède , qui lui succède, de la servir ici de tout son pouvoir.
— Eh bien, nous allons voir cette grande héroïne, reprit mademoiselle de Mancini en déguisant mal sa jalousie; nous verrons si elle mérite tout le brui
qu'elle fait, et la curiosité passionnée qu'elle inspire.
— Ce qu'elle ne mérite pas, certainement, dit le roi en souriant, c'est l'humeur qu'elle vous donne.
A ces mots, le branle étant fini, le roi ramena mademoiselle de Mancini à sa place, auprès de la reine; celle-ci causait avec les princesses de la prochaine arrivée de Christine de Suède : c'était la nouvelle du moment. Elle venait d'ordonner au comte de Comminges, son capitaine des gardes, d'accompagner le duc de Guise, pour complimenter aussi la reine Christine de sa part.
La duchesse de Chevreuse engagea tout bas le duc de Guise à leur écrire un portrait détaillé de la merveille du Nord , dès qu'il aurait eu le temps de la bien observer. Le duc s'y refusa d'abord obstinément; puis il finit par promettre la lettre, à condition qu'elle ne serait vue ni du roi ni delà reine ; on le lui promit et on ne lui tint point parole.