LETTRE DU DEC DE GUISE
o Je veux, dans le temps que je m'ennuie cruellement, penser à vous divertir, en vous envoyant le portrait de la reine que j'accompagne. Elle n'est pas grande, mais elle a la taille fournie et la croupe large, le bras beau, la main blanche et bien faite, mais plus
(1) Extrait des Mémoires de madame de Motteville.
d'homme que de femme, une épaule haute dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit, sa démarche, ses actions, que l'on en pourrait faire des gageures. Le visage est grand sans être défectueux, tous les traits sont de même, et fort marqués ; le nez aquilin, la bouche assez grande, mais pas désagréable, ses dents passables, ses yeux fort beaux et pleins de feu; son teint, nonobstant quelques marques de petite vérole, assez vif et assez beau ; le tour du visage assez raisonnable, accompagné d'une coiffure fort bizarre. Certaine perruque d'homme fort grosse et fort relevée sur le front, fort épaisse sur les côtés, qui en bas a des pointes fort claires. Le dessus de la tète est d'un tissu de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coiffure d'une femme. Quelquefois elle porte un chapeau. Son corps, lacé par derrière de biais, est quasi fait comme nos pourpoints, sa chemise sortant tout au tour au-dessus de sa jupe, qu'elle porte assez mal attachée et pas trop droite. Elle est toujours fort poudrée, avec force pommade, et ne met quasi jamais de gants; elle est chaussée comme un homme, dont elle a le ton de voix et quasi toutes les actions. Elle affecte fort de faire l'amazone. Elle a pour le moins autant de gloire et de fierté qu'en pouvait avoir le grand Gustave, son père ; elle est fort civile et fort caressante, parle huit langues et principalement la française, comme si elle était née à Paris. Elle sait plus que toute notre académie jointe à la Sorbonne, se connaît admirablement en peinture comme en toutes les autres choses; sait mieux toutes les intrigues de notre cour que moi. Enfin, c'est une personne tout à fait extraordinaire. Je l'accompagnerai à la cour par le chemin de Paris ; ainsi vous pourrez
en juger vous-même. Je crois n'avoir rien oublié à sa peinture, hormis qu'elle porte quelquefois une épée avec ud collet de buffle, et que sa perruque est noire, et qu'elle n'a sur sa gorge qu'une écharpe de même. » La lecture de ce portrait, faite devant le petit nombre de personnes admises par la reine à cette confidence, fit naître des avis bien différents.
— Ce doit être la créature du monde la plus ridicule, s'écria la duchesse de Chevreuse, que sa faveur à la cour d'Anne d'Autriche encourageait à dire sa pensée.
— Peut-être, dit la reine qui comptait sur l'étrangeté de la reine Christine pour faire diversion à l'amour du roi pour la belle Olympe; peut-être, il y a dans ce portrait, à travers beaucoup de choses qui choquent nos habitudes, une foule de qualités supérieures ; un sentiment de la gloire de sa maison , un amour pour les sciences, un fanatisme pour les grandes actions, qui ne sont pas d'une âme vulgaire, et puis elle est aimable, accorte, à ce que dit le duc: j'ai dans l'idée qu'elle nous plaira.
Alors chacun chercha à lire dans les yeux du roi ce qu'on devait répondre à cet éloge.
Louis XIV souriait en regardant mademoiselle de Mancini, dont la belle figure était en ce moment fort sombre, et qui faisait des efforts visibles pour s'empêcher de dire tout haut son avis sur l'héroïne de Suède. Le premier mouvement de jalousie qu'inspire un tout jeune homme, fût-il berger ou roi, exalte toujours en lui une de ces joies d'amour-propre qu'il aime à prolonger. Ce n'est ni par taquinerie ni par méchante qu'il jouit de ce supplice; mais voir une jolie personne dévorée de la crainte de perdre l'amour qu'il a pour elle lui paraît
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la preuve la plus sûre de celui qu'il inspire ; et , loin de chercher à calmer cette fièvre jalouse, il l'alimente tantqu'il peut, jusqu'à ce qu'elle lui devienne importune.
Louis XIV affecta la plus vive curiosité de connaître cette princesse étrange, qui abdiquait pour se soustraire aux charmes du pouvoir, et se faisait homme pour échapper à l'esclavage où tombe toute femme qui aime. Dans ses remarques sur Christine, le roi laissait percer un certain désir de soumettre cet esprit indépendant, qui ressemblait beaucoup à un projet de coquetterie.
Dès lors les avis de chacun, dirigés par ce fanal, s'accordèrent pour reconnaître dans la reine philosophe un grand caractère, un esprit supérieur, et cette originalité qui ne permet pas au génie de s'habiller comme tout le monde. Enfin l'impatience de la voir était telle, qu'on enviait aux Parisiens l'honneur de la saluer des premiers : car la cour était alors établie à Compiègne, et la reine de Suède ne devait arriver qu'après avoir fait son entrée solennelle à Paris.
— J'avoue, dit le roi, que j'aurais voulu la voir telle qu'elle est, dans toute la bizarrerie de son humeur et de ses manières, ce qui est impossible avec le cérémonial obligé entre nous. Il faudra bien qu'elle se conforme à l'étiquette; vous verrez qu'ici elle ressemblera à toutes les autres femmes.
— Je ne le pense pas, dit à voix basse mademoiselle de Mancini à madame de Mercœur, elle n'a pas envie de perdre son plus grand mérite aux yeux du roi.
— Oh ! je ne mets pas la bizarrerie des manières au premier rang des attraits d'une femme, répondit le roi, comme si la phrase d'Olympe lui eût été adressée; on est porté à croire à la franchise des personnes qui
ne se donnent pas la peine de déguiser leurs travers : cela rassure. Mais qui vous fait rire ainsi, madame, demanda le roi à sa mère!
— C'est une idée folle du chevalier deGramont, que vous trouverez, j'en suis sûre, fort divertissante. Il prétend que vous devriez aller, vous et le duc d'Anjou, incognito, à Chantilly le jour où le cardinal ira audevant de la reine de Suède; mêlés tous deux aux gentiihommes de votre cour, vous pourriez la voir tout à votre aise, et sans qu'elle fût intimidée par votre présence.
— L'idée est excellente, s'écria le roi vivement...
Puis, ramené par une réflexion subite à sa soumission aux volontés de son premier ministre, il ajouta en hésitant... :
— Mais il faut parler de ce projet au cardinal.
— De quoi s'agit-il, demanda le cardinal qui entrait au même instant?
Alors on lui soumit l'idée du chevalier deGramont, il l'approuva, en disant qu'on pouvait bien se permettre quelque chose d'extraordinaire envers une princesse qui faisait elle-même tant de choses étranges.
Le roi et son frère parurent enchantés de cette permission. Se déguiser, jouir un moment du plaisir de n'être point regardé, quand on porte sans cesse le poids de tous les regards; enfin se croire un instant libre, quel bonheur pour un souverain !
Mademoiselle de Mancini avait espéré que la rigidité de la reine-mère, et son culte pour le décorum, lui feraient désapprouver hautement ce projet, lorsqu'elle la vit, au contraire, s'en amuser, et guider les jeunes princes dans le choix de l'habit de cour qu'ils devaient
adopter. Elle tomba dans une sombre tristesse que le roi aperçut à peine ; tout au plaisir qu'il se promettait dans son travestissement, il s'animait en supposant tous les incidents qu'il en pouvait résulter, et recommandait surtout au duc de Guise, au duc de Candale, au chevalier de Gramont et au comte de Comminges, de le traiter en camarade, ce qu'ils jurèrent tout haut, en se promettant bien de ne pas obéir.
Pendant ce temps, Olympe de Mancini, dont la tristesse inaperçue tournait à la colère, faisait d'amères réflexions sur la frivolité ou plutôt sur l'insensibilité de ce cœur qu'elle croyait tout à elle.
— Eh ! je sacrifierais ma vie à un sentiment si léger, pensait-elle; et je resterais là témoin de tous ses caprices, tour à tour humiliée, consolée, puis sacrifiée encore 1 non. Mon intérêt, ma fierté, tout s'y oppose. Je m'affranchirai des affronts dont la reine m'abreuve, et de ceux dont l'inconstance du roi me menace. Si je n'ai pu toucher son cœur égoïste, je saurai du moins blesser son orgueil, il verra que je n'attendais pas plus de ses sentiments qu'ils ne le méritent, et ce que je puis faire pour lui ravir le plaisir de m'abandonner.
Mais cette résolution, dictée par un noble dépit et par les prévisions d'un cœur plus spirituel que tendre, ne tint pas contre le regret de perdre si tôt la faveur qui pouvait se prolonger encore, et, après avoir passe la nuit dans les agitations, mademoiselle de Mancini fit supplier la reine par la duchesse de Mercœur de lui permettre de l'accompagner à Chantilly, lorsqu'elle irait y recevoir la reine de Suède.
Pendant que l'attente de la reine Christine causait tant d'agitation à Gompiègne, la princesse traversait Paris au petit pas de ses chevaux, pour se laisser voir à loisir par la foule immense qui se précipitait au devant d'elle. Chacun voulait voir ce noble front dédaigneux de la couronne ; on est toujours porté à supposer quelque vertu surnaturelle aux auteurs d'im sacrifice dont on serait incapable ; et celui de la plus grande des vanités de ce monde parait Christine, aux yeux du peuple, de tous les prestiges de l'héroïsme.
— Vlà une brave femme , disaient les gens en veste, elle a planté là son trône pour se donner à Dieu et pour secourir les pauvres.
— Voilà enfin une reine philosophe, s'écriaient les jeunes étudiants, que les écrits de Charron, de Montaigne; tournaient déjà au fanatisme de cette philosophie destructive qui a fait tant de progrès de nos jours.
— Voilà une vraie folle, disaient tout bas quelques vieillards en haussant les épaules : blasée sur les plaisirs royaux, elle veut essayer de ceux des sujets. Elle croit échanger les ennuis du pouvoir contre les joies de la liberté ! pauvre insensée ! elle se repentira bientôt d'avoir sacrifié le plaisir de donner des lois à un grand peuple, à la mortification d'en recevoir ellemême de tous les rois à qui elle demandera l'hospitalité. Elle prend peut-être toute cette curiosité pour de
l'admiration : c'est bien mal connaître nos Parisiens ; le Grand-Mogol viendrait demain à Paris qu'on le festoyerait de même.
— Voilà un nouvel exemple des miracles de la foi, s'écriaient les prêtres et les moines. Le ciel, en illuminant cette grande âme, en l'arrachant à l'hérésie, en lui assurant tous les biens de la vie céleste, la récompense d'avoir méprisé ceux de la terre. Sa conversion doit amener celle de toutes les brebis égarées ; que le seigneur la bénisse !
— Voilà la véritable prêtresse d'Apollon, s'écriait la troupe nombreuse des artistes, des savants, des écrivains, des poètes, qui avaient presque tous reçu d'elle quelque marque de sa haute protection et de son amour pour les arts et les sciences.
— Sais-tu bien jusqu'où va sa passion pour nos chefs-d'œuvre? disait l'un, elle va jusqu'à lui faire abjurer la religion de ses pères. Oui, je le sais par le fameux Saumaise lui-même, elle ne s'est fait catholique que pour avoir entrée dans les couvents de l'Italie, où se trouvent les plus beaux tableaux et les manuscrits les plus curieux. C'est pour voyager sous la protection du saint-père, dans cette terre classique, pour en explorer plus commodément les belles ruines , qu'elle a fait abjuration de sa croyance. Ah ! c'est un esprit fort... une âme vraiment consumée du feu des arts. Vive la reine inspirée, vive Christine !
C'est au bruit de ces différents cris que la reine arriva au Louvre : le roi lui avait fait préparer l'appartement où était la belle tapisserie de Scipion et un lit de satin blanc en broderie d'or, que le cardinal de Richelieu, en mourant laissa au feu roi. Elle mit sept
heures à traverser Paris, ce qui donne l'idée de la foule des curieux et des acclamations qui entravèrent sa marche. En arrivant elle demanda à boire, et le prince de Conti, qui était venu la visiter, lui donna la serviette, qu'elle prit en lui adressant les compliments les plus gracieux. Ses discours polis, ses manières où la coquetterie se mêlait au ton de la franchise, lui attirèrent d'abord tous les suffrages. On oubliait le ridicule de son costume en l'écoutant vanter avec esprit tout ce qu'elle admirait en France. Elle paraissait la connaître mieux que la plupart de ses habitants; elle parla au duc de Liancourt et au marquis de Sourdis de leur cabinet de tableaux ; aux archevêques, des trésors renfermés dans leur cathédrale; aux jeunes courtisans, des intrigues de leur cour; enfin elle parla à chacun de ce qui l'intéressait, moyen infaillible de plaire généralement.
Après avoir vu à Paris tout ce qu'elle crut digne de sa curiosité, elle le quitta pour aller visiter leurs majestés à Compiègne. Le carninal en partit le matin même afin de se trouver à Chantilly lorsqu'elle arriverait pour dîner.
Peu de temps après qu'elle se fût levée de table, le roi et Monsieur arrivèrent comme de simples particuliers. Le roi entra par une porte qui était au coin de la balustrade du lit, et se montra avec toute la foule qui était autour de la reine de Suède et du cardinal. Dès qu'il les aperçut, il les présenta à la reine, en lui disant que c'étaient deux gentilshommes des plus qualifiés de France.
— Et nés pour porter des couronnes, ajouta-t-elle en souriant. Car, ayant vu leurs portraits dans l'appar-
tement qu'elle habitait au Louvre, elle les avait reconnus à l'instant.
Le roi regretta moins le succès de son déguisement en voyant qu'il servait merveilleusement l'espèce de conversation familière qui s'établit alors entre Christine et lui ; elle connaissait trop bien la politique du cardinal Mazarin et le caractère des principaux personnages de la cour de Frauce, pour effrayer de son érudition la profonde ignorance ou le roi avait été élevé : aussi lui parla-t-elle seulement de sa reconnaissance pour l'accueil flatteur qu'elle avait reçu dans ses États, et du désir extrême qu'elle avait eu de voir le plus grand roi de l'Europe. Enfin, Louis XIV, quoique timide alors, et fort peu en état de soutenir la conversation avec une personne si savante, fut tellement encouragé par les manières franches, la flatterie brusque et les discours sans apprêt de Christine, qu'il se trouva près d'elle fort à son aise, et que tous deux causèrent longtemps avec liberté et agrément.
Le roi et Monsieur retournèrent le soir même à Compiègne, où la reine-mère, entourée de sa cour, attendait avec impatience des nouvelles de l'entrevue.
Combien mademoiselle de Mancini sut gré à la reine des questions dont elle accabla son fils !
— Eh bien, est-elle aussi laide que l'a peinte le duc de Guise?
— Je le crois, dit le roi ; mais elle ne le paraît pas : le feu de ses beaux yeux, l'expression animée de sa physionomie, éblouissent si bien, qu'on ne pense pas à regarder ses traits ; je m'attendais à la trouver rude, pédante, disgracieuse ; elle n'est que bizarre, et le
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charme de sa conversation fait bien vite oublier ce que son costume a d'étrange.
— Oui, dit le cardinal Mazarin bas à la reine-, à la faveur de ses manières un peu brutales, elle cache un grand fond de perspicacité et d'adresse. Je ne m'y fierais pas.
— Enfin, je vois qu'elle vous plait, dit la reine à son fils.
— Infiniment, reprit-il en regardant mademoiselle de Mandai ; on se sent tout d'abord pour elle l'amitié qu'on aurait pour un camarade, n'est-ce pas, Grammont?
— 11 est certain , sire, répondit le chevalier, que son juste-au-corps, ses bottes et son énorme perruque détournent beaucoup des idées de galanteries près d'elle.
— Cependant La Rochefoucault lui a fait, dit-on, une cour fort assidue pendant son séjour à Paris.
— J'atfirme bien à Votre Majesté que nous faisions de l'esprit, voilà tout, répondit le duc ; elle a appris, je ne sais comment, que j'avais fait en ma vie quelques mauvais vers, elle a pensé que j'en pouvais bien recommencer de semblables pour elle. Mais les plus pauvres rimes ont encore besoin d'inspiration, et son mérite est de ceux qu'on ne peut vanter qu'en prose.
— Tout le monde ne pense pas ainsi, témoins les sonnets dont on l'accable.
— Enfin qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans elle, dit la reine-mère au duc de La Rochefoucault, dont elle connaissait l'esprit observateur.
— C'est, madame, sa profonde connaissance des
plus intimes sentiments et des plus petites aventures de la cour passées et présentes.
A ces mots Anne d'Autriche fit un mouvement qu'elle aurait voulu pouvoir réprimer.
— On ne conçoit pas, continua le duc, qu'une femme occupée d'intérêts si sérieux, de sciences, d'études en tous genres, trouve le temps d'apprendre en détail tant de petites intrigues galantes, et soit au courant de tous les caquets du jour. Grammont peut vous l'affirmer, il en sait quelque chose.
— Pas plus que vous, mon cher; il me semble qu'elle nous a fait à tous deux une part fort égale.
— Cela peut être, mais soyons plus discrets que Sa Majesté suédoise.
En ce moment des éclats de rire partant d'un coin retiré du salon, attirèrent l'attention générale. C'était le marquis de Warde, qui ayant trouvé sur un fauteuil un grand morceau de tapisserie faite par la comtesse de Xoailles pour recouvrir l'écran de la reine, venait de s'en faire une espèce de cotte à la manière de celle de Christine ; puis ayant ébourriffé sa perruque et posé son chapeau comme elle, il était parvenu à imiter si parfaitement sa démarche, que M. le comte de Guiche et le duc de Candale en faisaient des rires immodérés. Mais le roi ayant demandé le sujet de cette gaieté, elle cessa tout à coup, car il témoigna, par un geste, qu'elle lui déplaisait, et le sérieux et la contrainte reprirent leur empire accoutumé.
Pour ranimer la conversation morte sous le coup d'un regard mécontent, la reine demanda à ses dames comment elles trouvaient le roi sous son simple habit galonné. Les plus adroites répondirent qu'avec le visage
et la taille de Sa Majesté on ne pouvait qu'être bien sous tous les costumes, mais que celui qui allait le mieux à son rang était celui qui allait aussi le mieux à la noblesse de ses traits et de sa tournure.
Alors le roi, s'approchant de mademoiselle de Mandai qui gardait le silence, lui demanda si c'était aussi son avis.
— Non, sire, répondit-elle en rougissant, cet habit qui vous rapproche de nous est celui que je préfère.
— Ainsi donc, je dois le quitter à regret? reprit le roi ; et pourtant, sous cet habit comme sous le manteau royal, ma pensée est la même.
Un regard plein de reconnaissance et de tendresse récompensa cette faible réparation; et bientôt crainte, dépit, tout fut dissipé par un simple mot du roi.
— Je veux que vous soyez très-belle demain, ajoutat-il à voix basse ; il faut qu'en vous apercevant, cette reine, qui sait tout, trouve tout simple qu'on vous aime à la folie.
Le lendemain tout le château était occupé du cérémonial à observer pour la réception de la reine de Suède. Pour éviter une foule de difficultés d'étiquette, on décida que l'entrevue des deux reines se ferait au Fayet, château appartenant au maréchal de la Motte- Houdancourt.
Les chevau-légers, les gendarmes, les gardes marchèrent devant le carrosse de leurs majestés, où se
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trouvaient aussi Monsieur, la duchesse de Lorraine, la duchesse de Mercœur, et la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Fîex. Lorsque la reine fut arrivée au Fayet, elle ne voulut point entrer dans la maison, sachant que la reine de Suède allait bientôt venir. Elle demeura avec toute sa cour sur la terrasse qui est devant le château. C'était un spectacle éblouissant que de voir cette reine, encore belle et d'un maintien si noble, entourée de seigneurs et de dames, parés, brillants tous d'or et de pierreries. La reine Christine dut être frappée d'admiration à l'aspect de cet amphithéâtre où se trouvaient rassemblés tant de beautés, de grands noms et de magnificence.
Le duc de La Rochefoucault vint annoncer la reine de Suède, dont le carrosse entra bientôt dans la cour au bruit des trompettes. Le cardinal de Mazarin et le duc de Guise, qui étaient seuls avec elle, l'aidèrent à descendre, et elle s'avança aussitôt vers la reine, qui fit elle-même trois pas en dehors de la terrasse pour l'aller recevoir. Après les saluts vinrent les compliments sur le plaisir de recevoir une princesse si justement renommée et sur le bonheur d'être si bien accueillie par la cour la plus policée et la plus brillante du monde; une conversation facile et presque familière s'établit entre les deux reines, car le laisser aller et l'indépendance de l'esprit de Christine avaient quelque chose de si entraînant, qu'on l'imitait sans s'en apercevoir.
Anne d'Autriche s'étonnait de voir son décorum habituel céder au charme des manières franches et sans façon de cette femme bizarre. Elle l'avait trouvée, au premier abord, très-ridicule, c'est l'effet qu'elle pro-
duisait à tout le monde ; puis l'esprit de Christine avait détruit cette impression défavorable. Il est vrai de dire qu'à travers beaucoup de compliments jetés comme des boutades au milieu de l'entretien, la reine de Suède s'était extasiée sur les belles mains d'Anne d'Autriche, lorsque celle-ci, discutant sur la ressemblance du portrait du roi, que Christine avait vu au Louvre, lui montra celui qu'elle portait en bracelet comme étant le plus frappant de tous. Dans l'excès de son admiration pour les beaux bras de la reine-mère, Christine alla jusqu'à dire qu'elle serait venue de Rome à Paris uniquement pour voir cette merveille; que les fatigues du voyage eussent été assez payées. C'était flatter la prétention la mieux fondée, mais une prétention enfin, et l'on sait le succès qui suit toujours cette preuve d'adresse.
Les souverains sont connaisseurs en flatterie, et les observations que Christine avait faite sur elle-même la rendaient un grand maître en ce genre. Elle savait que la prétention d'un très-jeune homme est toujours d'avoir une grande passion amoureuse, et elle n'ignorait pas celle que Louis XIV croyait éprouver pour Olympe de Mancini. Aussi, lorsque le roi vint offrir sa main à la reine de Suède pour la conduire dans la salle, où la maréchal de la Mothe-Houdancourt avait fait préparer une magnifique collation, Christine eut-elle soin de se faire montrer mademoiselle de Mancini, et de la saluer avec une grâce toute particulière.
Pendant cette collation elle mangea beaucoup et parla peu; il était facile de deviner la supériorité qu'elle accordait à la cuisine française sur toutes celles des cours européennes. Au sortir de table , la reine de
Suède monta dans le carrosse de la reine-mère, avec le roi, Monsieur, le cardinal Mazarin, la duchesse de Mercœur, etc.
Arrivée à Compiègne, la reine-mère conduisit Christine à l'appartement qu'elle lui avait fait préparer. Dès que l'héroïne du Nord fut un peu reposée, elle vint rendre visite à la reine, qui la mena à la comédie italienne. Elle trouva cette comédie fort mauvaise, et le dit franchement; on lui répondit que ces commédiens étaient meilleurs ordinairement.
— Je le crois, reprit-elle sèchement, puisqu'on les garde.
Après lespectale on la reconduisit dans sa chambre, où elle fut servie par les officiers du roi. Il fallut qu'on lui donnât jusqu'à des valets de chambre pour la déshabiller, car elle était seule, et n'avait ni dames, ni officiers, ni équipages, ni argent. Excepté M. Chanut, qui avait été résident pendant son règne, et deux ou trois hommes assez mal tournés , fort méconnus et qu'elle gratifiait du titre de comtes, on peut dire qu'elle composait à elle seule toute sa cour.
Le lendemain, le cardinal Mazarin l'alla visiter en camail, et tous les évéques la saluèrent en cérémonie. C'était un hommage fastueux qu'ils rendaient bien moins à son rang qu'à son abjuration. Elle ne s'y trompa point, et leur insinua, à travers quelque phrases religieuses, que le saint-père la traitait avec une considération toute particulière, et qu'elle avait sur lui tout le crédit d'une nouvelle convertie.
Ce jour-là elle parut avec un juste-au-corps de camelot couleur de feu, et une jupe grise, l'un et l'autre chamarrés d'or et d'argent. Sa perruque était frisée ;
son teint, plus reposé, avait quelque éclat. Enfin elle était presque agréable. Tout le reste du jour elle fut gaie, spirituelle ; elle railla le chevalier de Gramont de son amour inutile pour la duchesse de Mercœur; elle plaisanta le roi avec beaucoup de grâce sur les ravages involontaires qu'il causerait parmi les beautés de sa cour.
— Toutes voudront vous captiver, disait-elle, et l'on fera payer cher son bonheur à l'objet de votre préférence; un roi charmant, qu'on aimerait lors même qu'il ne serait que page, doit faire, parmi tant de jolies femmes, des victimes sans nombre. Vous verrez, sire, que vous serez obligé d'être inconstant par charité.
Le roi sourit de cette plaisanterie; il allait peut-être y répondre par quelques mots galants; mais en regardant cette princesse dont le costume et les discours moitié homme moitié femme chassaient toute idée romanesque, il s'arrêta par la crainte d'être pris au mot, et se borna à lui demander ce qu'elle pensait des personnages les plus marquans qui se trouvaient là.
— La question est fort indiscrète, dit-elle, mais je l'excuse de la part de Votre Majesté ; nous autres pauvres rois, nous connaissons si mal les gens qui nous entourent, qu'il doit nous être permis d'employer tous les moyens possibles de nous éclairer sur eux.
Alors elle entama un pompeux éloge du cardinal Mazarin, de son dévouement à la cause royale, de l'habileté de ses négociations diplomatiques, et s'étendit particulièrement sur les qualités dont il manquait, quand elle s'aperçut que le roi l'écoutait avec une sorte d'impatience; alors elle changea subitement de sujet;
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elle prédit que Monsieur serait de tous les princes de la cour celui qui s'amuserait le plus, que son dédain pour les affaires, pour l'étiquette et le qu'en dira-t-oa, lui assurait une vie toute de plaisir.
En ce moment la reine-mère vint engager Christine à passer dans la salle de spectacle, où la Comédie française devait jouer Venceslas, de Rotrou, et une farce de Scarron. Cette représentation provoqua au plus haut point l'enthousiasme et la gaieté de la reine de Suède; elle pleura beaucoup à la tragédie, en loua avec discernement les plus belles scènes ; puis elle rit comme une folle à la comédie, se renversant le dos sur son fauteuil et s'abandonnant à des éclats de gaieté comme si elle n'eût pas été elle-même en représentation aux regards de toute la cour.
A la fin du spectacle, le roi lui proposa pour le lendemain le plaisir de la chasse au sanglier dans la belle forêt de Compiègne.
— Je vous rends grâce, sire, répondit-elle, cette chasse est périlleuse, elle ne m'amuse point : je n'aime le péril qu'autant qu'il peut rapporter de la gloire.
Quelques jours après, la reine-mère la mena voir une tragédie des jésuites, dontelle se moqua hardiment; c'était, dit-on, par suite de la rancune qu'elle conservait contre le père général des jésuites, qui n'était point venu la saluera Rome. Sur ce bruit, le P. Aunat, confesseur du roi, vint aussitôt chez la reine de Suède, pour éclaircir les plaintes qu'elle faisait contre l'ordre; à quoi elle répondit avec une brusquerie moqueuse qu'elle ne demandait pas mieux que de faire la paix avec les révérends pères jésuites, dont elle reconnaissait tellement la haute puissance, qu'elle aimerait mieux
être en querelle avec tous les souverains de l'Europe qu'avec eux. Ce qui n'empêchait point qu'elle ne les trouvât très-faibles en tragédie.
Ce n'est pas là le reproche que leur fera l'histoire.
Enfin cette princesse amazone prit congé de la cour, au grand regret d'Anne d'Autriche, qui, malgré la dissemblance de leurs deux caractères et de leurs manières, la trouvait fort divertissante, et lui savait bon gré d'aimer et d'approuver le cardinal Mazarin; sorte de mérite qui avait été longtemps fort rare et qui était encore le premier à ses yeux.
La reine de Suède) après avoir quitté Compiègne, fut reçue magnifiquement à Sentis par le marquis de Saint- Simon, et au château deFresné par M. et madame Duplessis. Ayant appris que Ninon de Lenclos habitait une maison de campagne à peu de distance de ce château , elle voulut la voir. Les éloges que lui avaient faites d'elle le prince de Condé et le maré:hal d'Albret excitaient vivement la curiosité de la reine philosophe. Elle fit prévenir mademoiselle de Lenclos de sa visite, et, peu d'heures après, la célèbre Ninon, belle et parée comme un jour de conquête, attendait au bas de son escalier l'arrivée du carrosse qui devait amener chez elle un si grand personnage.
' La maison de campagne de Ninon de Lenclos pouvait donner une idée de son caractère et de son genre d'existence. Elle était modeste, commode et riante; de
vieux meubles de tapisseries où l'on était assis à son aise , des tables couvertes de livres et fleurs ; de beaux portraits, non de famille , mais d'amis ; un luth, un clavecin, un trictrac, des raquettes, un damier; enfin, soit qu'on voulût étudier ou s'amuser, on y trouvait tout ce qui aide à passer une journée à la campagne; sans compter l'esprit et les grâces de la maîtresse de la maison.
En entrant dans cette élégante retraite, ce qui frappa le plus Christine, ce fut le peu de dérangement que sa visite y causait. En effet, les domestiques, habitués à voir venir chez mademoiselle deLencloslesplus grands seigneurs et même de grandes dames de la cour, ne parurent point étonnés de l'honneur que la reine faisait à leur maîtresse : là où il n'y a pas de vanité fastueuse, il n'y a pas non plus d'humilité servile.
Après avoir remarqué la bonne tenue des laquais et l'élégante simplicité de la maison, Christine s'assit dans le meilleur fauteuil du salon et fit signe à mademoiselle de Lenclos de prendre place sur le siège le plus rapproché d'elle.
— Ils ne m'ont point trompée , dit la reine avec ce ton brusque qu'elle savait adoucir par un sourire gracieux, vous êtes vraiment fort belle, et , s'ils m'ont dit aussi vrai sur votre caractère et votre esprit, vous ne devez pas vous étonner de la démarche que je fais pour vous connaître.
— J'en suis trop honorée, madame, pour en rechercher le motif; Votre Majesté n'aurait eu que la simple curiosité de voir une femme un peu différente des autres, que je lui devrais toujours l'inappréciable faveur d'avoir reçu la plus héroïque, Ja plus célèbre de toutes les femmes couronnées.
— Trêve de compliments, interrompit Christine, vous devez tant en recevoir de vos adorateurs, qu'il ne peut pas vous en coûter d'en rendre. Mais ce n'est pas pour recueillir des hommages que je suis venue; c'est pour causer librement avec la personne du monde qui s'entend le mieux en indépendance, et qui a dit sur mon abdication des choses...
— Quoi! on aurait osé répéter à Votre Majesté des folies...
— Très-sages, je vous jure; n'avez-vous pas dit qu'on ne pouvait se faire pardonner de quitter un trône qu'en consacrant tout le reste de sa vie au plaisir? Eh bien, cetle maxime est excellente, mais plus facile à adopter qu'à mettre en pratique.
— Parce que la couronne de moins, la reine reste encore, dit Ninon, et que ce titre sacré est une barrière d'airain qui s'oppose également aux joies qu'on désire comme aux plaisirs qui viendraient d'euxmêmes.
— Je vous admire, reprit la reine : comment faitesvous pour vivre ainsi libre à votre âge, entourée de toutes les illustrations de votre pays, sans être persécutée par les prudes et les prêtres.
— Ils m'ont bien quelquefois menacée du couvent.
— Je le sais, dit Christine en souriant, et votre réponse est connue.
— Mais, continua Ninon, quoique peu zélée pour les devoirs extérieurs de la religion, j'en ai toujours respecté les sentiments, lorsqu'il ne s'y mêlait aucune hypocrisie. On manquait de prétextes pour sévir contre moi. D'ailleurs je hais le scandale comme le plus grand ennemi du plaisir.
~ En cela vous êtes bien plus philosophe que moi, dit la reine. J'ai un bsoin d'effet que ma raison combat vainement; je ne sache guère qu'une seule grande action de ma vie que j'aie faite pour me procurer un vrai plaisir. On vous l'a dit, je suis folle des arts, j'irais au bout du monde pour voir un beau tableau, et l'envie de pénétrer sans obstacle au Vatican et dans tous les couvents d'Italie... Ici la reine s'arrêta, embarrassée d'achever sa phrase.
— Ah ! je devine, dit Ninon ; toutes les conversions n^ont pas toujours un motif si louable.
— Si vous saviez comme la reine -mère me faisait là-dessus, l'autre soir, des phrases admirables. Ah! mon Dieu, n'allez pas dire à La Rochefoucault l'aveu que je vous fais-là ; il ne manquerait pas à le répéter, et je perdrais bien vite l'amitié de la reine, car elle m'a paru tourner à la dévotion d'une manière extrême. Vous voyez que je vous parle en toute confiance, ajouta Christine en prenant la main de Mnon. Dieu sait si nous nous reverrons jamais. Eh bien, puisque le ciel permet que les deux plus grandes ennemies de toutes contraintes soient un moment réunies, il faut qu'elles jouissent au moins du plaisir de penser tout haut. Je sais qu'on vous a dit de moi trop de bien et trop de mal : je ne suis ni un héros ni une femme vulgaire. Très-indulgente pour toutes les faiblesses humaines, la trahison seule me trouve implacable; et si jamais je regrette le pouvoir, ce ne sera qu'aulant qu'il ne m'en resterait pas assez pour punir un traître. Comme vous je cherche le bonheur dans la société des gens d'esprit, dans la liberté, dans le mépris des préjugés, des usages qui en sont les entraves; mais mon
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imaginatien brûlante, inquiète, ne m'a pas encore permis de savourer les délices de cette liberté acquise au prix d'un trône. Le souvenir du passé me trouble, l'avenir m'effraie et gâte mes plaisirs présents. Je me défie de ma philosophie, je crains qu'elle ne soit l'enfant de mes lectures et non de mon caractère; c'est pourquoi j'ai voulu connaître la vôtre : c'est, dit-on, la science du bonheur. Eh bien, je veux êlre votre premier disciple.
— Ah! madame, c'est faire trop d'honneur au laisser aller de ma vie que d'en faire une science. Je suis heureuse, il est vrai, mais à la condition de fermer l'oreille à tous les bruits calomnieux que cette existence m'attire. C'est en m'armant sans cesse contre les atteintes portées à ma tranquillité..., c'est en dédaignant les mépris des femmes plus coupables que moi et que l'inconstance de leurs amants rend souvent bien méchantes, c'est malgré la malveillance du clergé et de la cour; enfin, c'est forte de ma conscience, du dévouement de mes amis, que je trouve le moyen d'être heureuse en dépit de tout cela.
— Le cardinal Mazarin n'a-t-il jamais tenté de mettre à profit votre influence sur les jeunes et vieux esprits de cette cour? Car je vous connais des fanatiques sexagénaires; et s'il vous avait plu, comme à la duchesse de Longueville, d'appliquer vos moyens de séduction à la politique, vous auriez pu combattre avec le cardinal de puissance à puissance.
— Il a eu peur un moment, mais je l'ai bientôt rassuré. Instruit par sa police qu'il y avait à Paris une femme chez laquelle se réunissaient chaque jour les personnes les plus distinguées de la cour par leur nais-
sance, leur mérite et le rôle qu'elles avaient joué daos la longue comédie de la fronde , il eut le désir de me connaître ; alors prenant le prétexte d'une pension que le feu roi faisait à mon père, et qui pouvait être réversible sur ma tète, il m'offrit une audience au nom de mes intérêts. Il n'y avait pas moyen de l'éluder ; c'est du moins ce que me persuadèrent le maréchal d'Albret et le duc de La Rochefoucault. Aux premiers mots que m'adressa le cardinal, je devinai aussitôt qu'il me prenait pour une seconde Marion Delorme, dont il pourrait obtenir les mêmes services que son prédécesseur avait si richement payés à la célèbre courtisane; mais, vivement offensée de la comparaison , je ne tardai pas à lui prouver que la fille d'un brave gentilhomme, tout aussi fidèle que son père aux lois du véritable honneur, ne se dégraderait jamais par une action flétrissante. Il parut étonné de cette déclaration et du ton qui l'accompagnait; il me parla de ma fortune, qui n'était pas, disait-il, en proportion avec l'éclat des gens de ma société. Je lui répondis qu'elle me suffisait pour les recevoir sans faste , mais convenablement , et qu'on riait plus à mes modestes soupers qu'aux festins des princes. Alors il en vint aux conversations politiques, en me laissant entendre, avec sa manière italienne, entremêlée de concetti, que je devais avoir le secret de tous ceux qui m'adoraient. — C'est possible, lui répondis-je en souriant, mais je le garde. Enfin, ennuyé de voir échouer ces tentatives en tout genre, il m'abandonna comme un sujet perdu dont on ne pouvait tirer aucun parti pour les missions secrètes ni pour l'espionnage. Et comme ce prêtre fin, rusé, rancuneux même, au fond n'est pas méchant, et qu'il
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déteste de faire un mal inutile, il me laisse en repos et me protège même parfois contre la pruderie tracassière de la reine.
— Pensez-vous, avec toute l'Europe, qu'elle ait eu de l'amour pour cet homme? demanda Christine.
— Je crois fermement qu'elle n'a jamais aimé que lord Buckingham ; mais sa soif de régner et son incapacité complète de régir un État l'ont forcée à se confier à des mains plus habiles. Mazarin était là, briguant l'héritage de Richelieu. Le peuple et la cour étaient habitués à s'incliner devent un chapeau rouge. Elle crut pouvoir sans danger remettre le soin des affaires aux mains d'un homme qui paraîtrait toujours agir par ses ordres; mais, une fois muni par elle de la puissance royale, Mazarin ne borna point là son ambition : avec la couronne il lui fallut la reine.
— Et vous croyez que, sans amour pour lui, elle se serait résignée?...
— Elle voulait régner, et, dans l'état de révolte où était la France, on pouvait la chasser du trône d'un moment à l'autre. Vous le savez, madame, vous qui la dédaignez, l'ambition est la plus cruelle dépendance.
— Oui; mais une reine se soumettre sans amour!
— Cela fait pitié, j'en conviens, surtout lorsque cette reine, si fière, si coquettement parée, si recherchée dans tous les soins de sa personne, voit ses belles mains blanches dans les mains noires et sales d'un prêtre italien.
— Un prêtre ! Mais ce nom seul doit porter la terreur dans son âme, elle qui a si peur de l'enfer.
— Oui, mais elle a plus peur encore de ne point régner.
MARIE DE MâNGINI 39
— Sacrifier le bonheur de son àme à un bonheur si ennuyeux! c'est de la démence.
— Il est certain que Votre Majesté ne doit pas comprendre une conduite si contraire à la sienne.
— Eh bien , j'aime à retrouver des exemples de ces tortures royales ; c'est pour moi comme le récit des naufrages auxquels on n'est plus exposé. Mais cette pauvre reine a bien d'autres ennuis : je l'ai vue trèstourmentée de l'amour du roi pour Olympe Mancini, et, d'après ce que vous me dites des droits du cardinal, je conçois sa crainte.
— Et pourtant elle est vaine ; le roi n'a point encore d'amour. Une vieille femme de chambre de sa mère s'est chargée de son éducation amoureuse et le maintient à l'abri de toute exaltation. Elle lui permet d'avoir toute l'admiration et toute la coquetterie possibles pour la charmante Olympe; et, comme la coquetterie n'est jamais que de la vanité ornée de galanterie, l'orgueil ne lui fait aucun sacrifice. M. de La Rochefoucault prétend que cet amour du roi pour la nièce du cardinal n'est qu'un de ces élans du cœur qui font tant d'infidèles. A l'âge du roi, on croit aimer tout ce que l'on admire : il a été séduit un jour, et pense qu'il est de son honneur de paraître l'être encore, voilà tout.
— Comment un amour véritable trouverait-il place au milieu de tant d'intrigues? Au reste, ajouta la reine, il ne s'en trouve guère plus ailleurs.
— Cela vient peut-être de ce qu'on exige trop de ce pauvre amour, reprit mademoiselle de Lenclos; on s'obstine à l'accabler des noms odieux de perfide, de traître, lorsqu'il est tout simplement frivole. Eh bien, acceptons-le tel qu'il est, et nous le déchargerons de
ce crime affreux de haute trahison. Il ne se fait perfide que parce que nous nous révoltons de sa légèreté. On lui impose des sacrifices, des vœux, des serments qu'un saint lui-même aurait peine à tenir; et l'on crie vengeance lorsque ce malheureux , obéissant à sa nature, secoue toutes ses chaînes pour retourner au plaisir. Convenez-en, madame, n'est-ce pas le comble de l'injustice et de la déraison : un sentiment que la beauté fait naitre peut-il être tenu à vivre plus longtemps qu'elle?
— Eh ! voilà tout le secret de votre bonheur, s'écria la reine : ce qui est vous suffit.
— C'est qu'il estsuffisant pour ceux qui savent choisir. Que m'importent les défauts de mes amis, si leurs qualités ou leurs agréments me les font oublier. L'esprit de contradiction du prince de Condé, son entêtement, sa dureté même à soutenir une mauvaise cause, ne sont-ils pas rachetés par sa franchise, sa constance en amitié et par l'éclat de sa gloire (1)? Le maréchal d'Albret ne fait-il pas excuser son zèle un peu exagéré pour les intérêts du cardinal Mazarin, et sa faiblesse pour les faveurs de la cour, par un esprit délicat, scintillant et la grâce de sa galanterie? Je sais bien qu'en m'écoutant l'esprit malin de La Rochefoucault me juge, mais il m'amuse si bien en me répondant, que je lui pardonne; qui pourrait en vouloir au chevalier de Gramont de sa fatuité, quand on lui entend raconter ses aventures? N'est-ce pas de la comédie de salon aussi
(1) Son sang et ses yeux s'enllonimaient à tel point quand il soutenait une mauvaise cause, que Boileau, effrayé de sa colère, dit un jour : « Dorénavant je serai de L'aYÎS de M. le prince quand il aura tort. » (Vie du grand Condé.)
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bonne que celle de Molière? et ce pauvre Molière luimême, n'est-il pas souvent le plus taciturne des hommes? qui oserait le lui reprocher après avoir ri à Mascarille? et tant d'autres qui , n'étant comme Sévigné, de Guiche, que de charmants étourdis, n'obligent pas pas à plus de passion , de fidélité qu'ils n'en ont. Le tort et le malheur des philosophes de nos jours est de se faire réformateurs. A force de rechercher le mal pour l'extirper, ils ne voient que lui, et perdent à le combattre tout le temps que j'emploie à profiter du bien : je crois ma méthode meilleure et j'y reste fidèle.
— Merci de la leçon, dit la reine en se levant, j'en ai plus appris sur le bonheur réel dans cet entretien que dans tous les conciliabules, les discussions et les sermons de nos grands moralistes ; je vous dois d'avoir vu la réalité du rêve de ma vie : une femme libre et heureuse. Mais cette réunion de l'âme du plus honnête homme sous l'enveloppe de la plus belle femme est un phénomène qui ne recommencera point de longtemps, et qu'on voudrait vainement imiter; il n'appartient pas à tout le monde de borner son ambition à être heureux, on veut être puissant... Les femmes surtout ont la rage de vouloir dominer. « Elles gouvernent, il est vrai, les hommes en plusieurs rencontres et pendant un certain temps ; mais c'est toujours à leurs dépens. Le peuple imbécile , qui croit tout voir avec ses grands yeux, et qui juge tout sans connaissance, se trompe très-lourdement lorsqu'il s'imagine qu'une femme gouverne seule et l'État et son amant. Il y a toujours quelque barbon rusé, ambitieux, qui fait tout agir dans le mystère et le silence, témoin votre madré
et patelin de cardinal , qui fait la pluie et le beau t(jmps. et qui se joue de tout le monde; nous sommes toujours dupes des hommes (1). » C'est donc une prétention ridicule que de vouloir les asservir : il est plus profitable de les amuser, et c'est peut-être Tunique moyen d'avoir sur eux quelque empire. Gardez cet empire que la beauté et l'esprit vous assurent pour longtemps, mademoiselle, et ne faites pas la folie d'abdiquer avant que le temps vous y force. Si l'amitié d'une femme célèbre... et malheureuse, ajouta la reine d'un ton concentré, peut être quelque chose pour une personne douée de tous les dons qui charment la vie, comptez sur la mienne.
— Je le voudrais, madame ; mais en songeant à tous les noms que les méchants et les prudes me prodiguent, dois-je me flatter que la fille du grand Gustave puisse honorer de son amitié la joyeuse Ninon? C'est impossible, Votre Majesté a beau faire, l'empreinte de la couronne est restée sur son noble front, et ce stigmate la séparera toujours du commun des mortels : la protection est l'ennemie de l'amitié, mais elle fait naître la reconnaissance, et la mienne vous est acquise pour la vie, madame. Je n'oublierai jamais l'honneur de cette journée.
— Adieu, je n'oublierai pas davantage qu'en venant voir cette belle Ninon, qui tourne toutes les têtes des jeunes gens de la cour, j'ai trouvé en elle la digne amie du grand Condé , la protectrice, l'inspiratrice des plus beaux génies du siècle, et le modèle des phi-
hes.
(1) Lettre à la comtesse de Brégi (Recueil des lettre^ choisies de Christine, t. 1, p. 146.)
MARIE DE MANGINI h$
Dès le lendemain du départ de la reine de Suède, le roi et le cardinal se rendirent à La Fère, où M. de Turenne commandait l'armée du roi devant la Capelle. Les ennemis avaient quitté Saint-Guilain pour venir au secours de cette place; et toutes les forces étant réunies, on croyait à une bataille. Mais, voyant qu'elle tardait, M. de Turenne fit savoir aux assiégés que, s'ils ne se rendaient le lendemain, ils n'auraient plus de quartier. M. de Chamilly, qui était à M. le prince, commandait cette place, et il trouva plus à propos de se soumettre que de courir les chances d'un combat. Ainsi le roi, après être resté quelques jours à Guise, et avoir conduit en personne un convoi à Saint - Guilain, fut ramené par le cardinal à sa mère, paré d'une victoire qui n'avait été périlleuse pour personne, et qu'on allait fêter avec d'autant plus de joie qu'elle ne coûtait aucun regret.
Mais ces fêtes de la cour furent tout à coup interrompues par la mort de madame de Mancini, sœur du cardinal Mazarin. Cette mort, prédite àjour fixe par feu son mari,- renforça toutes les superstitions du jour. Le cardinal en fut, dit-on, frappé d'une manière sinistre, car il se rappelait plusieurs mots de son beau-frère, qu'il érigeait en oracles. Voulant se distraire de cette préoccupation plus vive encore que ses regrets, il s'enferma dans son cabinet pour y travailler, en disant qu'il fallait faire comme David, qui pria et pleura pen-
Ixk MARIE DE MANCINI
dant la maladie de son fils, et joua de la harpe après sa mort.
Olympe de Mancini et ses sœurs, très-affiigées de la perte d'une si bonne mère, se retirèrent au couvent pour y passer les premiers temps de leur deuil ; hélas ! un nouveau deuil devait bientôt s'y joindre. La belle duchesse de Mercœur était au moment d'accoucher, lorsqu'elle reçut le dernier soupir de sa mère. Sa douleur fut si violente, qu'elle tomba en paralysie et mourut presque subitement. A la nouvelle du danger de sa nièce, le cardinal accourut aussitôt à l'hôtel de Yendôme ; elle ne pouvait déjà plus parler. Mais un regard, un sourire célestes furent son dernier adieu. Le cardinal, qui avait rassemblé tout son courage pour supporter la mort de sa sœur, parut entièrement accablé par cette dernière perte ; il ne put retenir ses sanglots, et se laissa aller à des cris déchirants; et, comme on se refuse à croire à la sensibilité d'un ambitieux, on mit encore cette profonde douleur sur le compte des prédictions du beau-frère astrologue.
Cependant le clergé, le parlement, et tous les principaux corps de l'État s'empressaient d'offrir au cardinal les consolations les plus fastueuses. Les gazettes du temps nous ont conservé le récit de ces témoignages pompeux qui prouvent à quel point Mazarin avait reconquis toute sa puissance.
Après avoir donné jusqu'aux moindres détails du superbe convoi où le corps de la défunte, traîné par six chevaux caparaçonnés en deuil, était entouré de flambeaux portés par les pages de son éminence, et suivis des officiers et gentilshommes de sa maison, on lit plus bas :
MARIE DE MANCINI Zi5
« Ce jour-là le roi, après avoir fait l'honneur au sieur de Mancini de le visiter dans son appartement, au Louvre, pour le complimenter sur cette mort, eut aussi la bonté d'aller voir le jeune Mancini, son frère, au collège des jésuites. Le lendemain, son éminence reçut les compliments de condoléance que les députés du clergé lui vinrent faire sur la mort de la dame Mancini, sa sœur, comme ensuite tous les principaux de la cour et de cette ville (1). »
On n'en aurait pas fait plus pour la mort de la plus grande dame de France.
Cependant, après avoir satisfait à tout ce qu'exigeait sa mère à propos de ce deuil, le roi, oubliant peut-être trop vite la douleur de mademoiselle de Mancini, ne pensa qu'à reprendre le cours de ses plaisirs. Les répétitions du ballet intitulé : V Amour Malade se suivaient exactement à travers tous les services funèbres que le clergé multipliait pour le repos de l'àme de la dame de Mancini. Ce ballet, où le roi devait jouer un des principaux rôles, fut dansé le 17 janvier, en la grande salle du Louvre, en présence de toute la cour. « Le roi, dit une relation de ce temps, qui vient à la première des dix entrées qui le composent, comme autant de remèdes pour la guérison de ce dieu languissant, ayant fait l'ouverture de ces agréables divertissements, en représentant le divertissement même, avec tant de grâce et de majesté, que l'on peut dire qu'il n'eut jamais tant de douceur et de charmes qu'en la personne de ce grand prince, qui, se délassant de ses campagnes laborieuses par ces plaisirs tout à fait in-
(1) Recueil des gazettes, nouvelles, etc., 6 janvier 1657.
noeents, y paraît en effet à ses peuples, qu'il a la bonté d'en rendre participants, la plus auguste et la plus solide cause de leur contentement, aussi bien que de leur prospérité [I). »
Cet article, où le divertissement est représenté avec majesté, où le ridicule de mettre un roi en spectacle s'appelle un plaisir tout à fait innocent, auquel participe le peuple qui ne mettait jamais les pieds à la cour, ce fatras de flatteries imbéciles, sur le délassement des campagnes laborieuses d'un prince qui ne s'était pas encore battu, prouve assez que le pathos appliqué au journalisme n'est pas une invention moderne.
Olympe de Mancini avait trop d'esprit pour se faire longtemps illusion sur l'amour d'un roi qui s'amusait à faire le baladin, à se coiffer d'une couronne de roses, à revêtir une jaquette pailletée d'argent et garnie de roseaux, tandis que, plongée dans un double deuil, elle pleurait une mère et une sœur chéries. — Je lui plais, pensait-elle, mais je n'en suis pas sérieusement aimée, et cette découverte redoublait sa tristesse, car, si ambitieuse que soit une femme, elle est toujours assez femme pour regretter vivement l'amour, le simple amour dont sa vanité n'espérait plus rien.
Le prince Eugène de Savoie, comte de Soissons, était de retour à la cour après avoir été visiter sa famille. On répandait le bruit que la princesse de Carignan, sa mère, avait écrit à la reine pour lui confier la destinée de son fils et la prier de lui choisir une femme digne d'entrer dans la maison de Savoie, et d'épouser un petit-fils de Charles-Quint. En appre-
] Gûzette de France\ ig.vt.
MARIE DE MANGIM Ixl
nant celte nouvelle, le dépit, l'ambition se reveillèrent dans l'âme d'Olympe de Manciui ; elle fit demander un entretien à son oncle, et là, détaillant au cardinal tous les symptômes qui annonçaient l'affaiblissement des sentiments du roi pour elle, lui faisant prévoir l'instant où cet amour presque éteint ne donnerait plus d'inquiétude à la reine-mère, elle lui demanda s'il ne serait pas prudent de profiter de la faveur qu'on lui croyait encore pour obtenir une alliance non moins glorieuse que celle de la princesse de Conti et de la duchesse de Mode ne.
Le cardinal gémissait en secret de voir l'amour de Louis XIV pour sa nièce s'affaiblir de jour en jour, et il saisit avec empressement l'idée d'un projet qui lui vaudrait la reconnaissance de la reine, et ranimerait peut-être les sentiments du roi. Le nom du comte de Soissons, jeté comme par hasard au milieu de ceux des seigneurs de la cour, que la protection du cardinal ministre pouvait élever au plus haut degré de la fortune, avait retenti au cœur ambitieux de Mazarin, et il ne pensa plus qu'aux moyens d'arriver à cette grande alliance; sa nièce avait déjà rêvé le meilleur, c'était d'aller se jeter aux pieds de la reine, en la suppliant de l'aider à décourager pour jamais un amour dont elle ne se sentait plus la force d'arrêter seule les progrès; enfin c'était de la conjurer de mettre un obstacle invincible entre la passion du roi et celle qu'il inspirait.
— Bene, dit le cardinal, ravi de retrouver dans sa nièce cette ruse éclairée qui l'avait lui-même toujours si bien servi ; bene, je vais disposer la reine à te recevoir, je lui parlerai de ta profonde tristesse, je lui fe-
48 MARIE DE MANCIM
rai entendre que ses bontés seules peuvent te consoler ; mais je ne lui dirai pas un mot de ta conversion amoureuse, pour qu'elle en soit plus frappée ; au contraire; je ferai savoir, sous le secret, à la comtesse de Flex et à madame de Motteville, que le roi projette de venir te voir ici, au couvent, et l'effroi que donnera cette nouvelle à la reine, la rendra doublement empressée à te marier. Cela fait, je me charge du reste.
A ces mots le cardinal quitta Olympe pour aller préparer les scènes de cette comédie qui devait avoir, comme les autres, un mariage pour dénoûment. Le soir même on remarqua l'air soucieux de la reine, sa surveillance à guetter les moindres actions du roi, et le surlendemain, au sortir delà messe, chacun fut frappé du contentement peint sur sa physionomie ; on en devina bientôt la cause en entendant la reine dire à la princesse de Carignan :
— • Ne vous l'avais-je pas bien dit, qu'il n'y avait rien à craindre de cet attachement?
Olympe joua si parfaitement son rôle dans son entrevue avec la reine, et le cardinal intrigua avec tant d'habileté, auprès de la famille du comte de Soissons et près du comte lui-même, qu'en moins d'une semaine toutes les difficultés furent aplanies par l'argent du cardinal et les intances de la reine; elle se chargea d'obtenir l'agrément de son fils pour cette alliance, et fut étonnée de trouver si peu de résistance de la part du roi.
— C'est Olympe, demanda-t-il avec un mélange de dédain et de dépit, c'est elle-même qui a supplié Votre Majesté de la marier?
— Oui, c'est elle ; et malgré le désir que j'avais de voir son sort fixé d'une manière honorable, je ne lui aurais jamais proposé ce mariage, si grand qu'il soit, dans la crainte que son cœur ne fût pas libre..., dit la reine d'un ton insinuant et doux.
— Son cœur, interrompit le roi en souriant, ah! son cœur ne sera jamais un obstacle à ses désirs ambitieux, je vous l'assure. Au reste, c'est fort bien calculé de sa part, et je ne ferai pas moins qu'elle pour ses intérêts. Vous m'aiderez j'espère, madame, dans le choix des présents que je dois lui faire. Je veux que ce mariage se bénisse dans ma chapelle, au Louvre, avec toute la magnificence possible ; je veux que toute la cour soit témoin du plaisir que j'ai de voir mon cousin de Soissons me donner une si jolie cousine; ce sera mon unique vengeance.
Malgré le sang-froid qui accompagna ces paroles,. Anne d'Autriche, craignant qu'elles ne fussent dictées par un sentiment de dépit dont le moindre regard tendre aurait pu triompher, s'empressa de prendre acte du consentement du roi, en le priant de vouloir bien fixer le jour des fiançailles.
Deux jours après, 19 février, les fiançailles eurent lieu dans la chambre du roi, où étaient leurs majestés, Monsieur, son éminence, les princesses de Conti et de Carignan, mademoiselle de Longueville, l'ambassadeur de Savoie , et grand nombre d'autres personnes de marque. Après la lecture du contrat, qui fut signé par leurs majestés, etc., l'évêque de Rennes, premier aumônier de la reine, commença la cérémonie des fiançailles ; ensuite l'ambassadeur de Savoie remit à la fiancée, de la part de Madame royale, une riche boîte
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ornée du portrait de la fille de Henri IV, et d'une parure en diamants, estimée plus de vingt mille écus (1).
C'était la première fois que Louis XIV revoyait mademoiselle de Mancini, depuis qu'elle était venue mettre aux pieds de la reine le pompeux sacrifice de son amour. On s'attendait à de grandes émotions de part et d'autre, il n'y en eut point alors. Les flatteurs s'extasièrent tout bas, mais de manière à être entendus sur la sagesse d'un jeune roi capable d'immoler si courageusement sa passion à la vertu, et ses plaisirs à ses devoirs.
La cérémonie du lendemain fournit encore à de nouvelles flatteries, mais aussi à plus d'une observation piquante. Dès onze heures, du matin, le comte de Soissons, conduisant sa fiancée, arriva dans la chambre de la reine, où se trouvaient déjà réunis tous les grands personnages de cette brillante noce. La mariée était vêtue d'une robe de toile d'argent, garnie de pierreries; elle avait sur la tête un seul bouquet de perles, estimé plus de cinq cent mille livres. L'éclat de ses diamants, joint à celui de sa beauté, captivait l'admiration générale. Les épousailles, comme disent les gazettes du temps, se firent dans la chapelle de la reine. Puis les mariés, après avoir diné en famille chez la princesse de Carignan, montèrent dans l'appartement
(1) Gazette du temps, 2 h février 1657.
de son emmenée , où lea attendaient une fête magnifique et un souper splendide, que le roi et Monsieur devaient honorer de leur présence.
Lorsque le roi s'approcha de sa nouvelle cousine pour l'embrasser, selon l'usage qui octroyait cet honneur aux mariées que le roi daignait complimenter après ]a cérémonie nuptiale, on s'aperçut que la comtesse de Soissons pâlissait et qu'elle respirait avec peine; mais quelques mots dits par le roi ramenèrent aussitôt l'incarnat et le sourire sur les lèvres de la belle mariée; il s'établit entre eux une conversation que personne n'eut l'indiscrétion d'écouter, mais que les yeux de chaque courtisan interprétèrent tant bien que mal.
— Voilà le véritable contrat qui se signe, disait le duc de Guise au chevalier de Gramont; on discute les articles secrets,
— Eh bien, je soupçonne que ce qu'ils se disent est plus innocent qu'on ne le croit, répondit M. de Gramont. Elle est profondément coquette, elle sait par conséquent tout ce qu'on perd à céder : et lui n'est pas encore désabusé de l'effet des grands mots. Songez donc à ce qu'il souffrirait s'il lui fallait articuler à son confesseur ce mot qui semble évoquer toutes les puissances cornues de l'enfer : adultère !
— Voilà bien la réflexion d'un vrai perverti, reprit le duc ; il sait tous les degrés du vice et juge de sa maturité comme un jardinier connaît celle du fruit qu'il cultive. Ah ! vous croyez celui-là encore trop timide ; moi je crois qu'il n'attend qu'une occasion pour se développer dans toute sa splendeur ; mais il faut de l'amour pour faire des folies.
— De l'amour ! dit le duc de La Rochefoucault;
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vous parlez de l'amour comme si c'était un mal inévitable. Tranquillisez-vous, mes amis, rien n'est si rare en France où tout se passe en conversation. Je parierais bien que la moitié des gens qui sont ici n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient point entendu parler de l'amour. Ils se passionnent pour une femme comme pour une couleur à la mode, que tout le monde a choisie avant qu'ils n'y aient pensé.
— Regardez un peu, dit le chevalier , il me semble que le comte de Soissons commence à s'impatientier; il écoute la princesse palatine d'un air fort distrait, et paraît plus occupé de ce qui se dit là-bas que des phrases tudesques de la princesse. En vérité ce serait dommage qu'il fût comme tant d'autres. 11 est aimable. Un prince du sang qui se bat bien, qui est bon convive et qui joue gros jeu, c'est un trésor, et je serais fâché de le voir descendre au rang des maris ridicules.
— On n'est ridicule que lorsqu'on a une confiance présomptueuse, dit le duc de Guise ; morbleu, j'ai passé toute ma vie à être trompé, et je ne m'en crois pas plus sot pour cela.
— Et vous avez raison, dit le duc de La Rochefoucault, n'est pas trompé qui veut.
— Ma foi, j'ai peur que ce pauvre comte ne le soit qu'à moitié, ce qui est bien la situation la plus misérable...
— Chut, voilà le maréchal d'Albret, dit M. de Gramont; vous savez qu'il n'aime pas à entendre dire ce qu'il pense.
— Voilà un homme à plaindre, s'écria M. de La Rochefoucault ; son esprit fait le suplice de son caractère. Craintif, flatteur, dévoué au pouvoir comme les
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dévots à Dieu, chacune de ses actions est un hommage au crédit, à la puissance du jour : et, s'il n'y prenait garde, chacune de ses paroles en serait la satyre. On ne se fait pas une idée des tours que son esprit lui joue, et du désespoir où il le jette, lorsqu'un de ses mots piquants est relevé par nous. Il se croit perdu, et Dieu sait les imprécations qu'il adresse alors à ce maudit esprit, toujours prêt à se moquer de ce que son intérêt et sa faiblesse révèrent.
— D'abord la crainte que ce mot ne vienne aux oreilles du cardinal ou de la reine fait ordinairement qu'il le met sur mon compte, dit le chevalier; mais je le lui pardonne, cela passe avec mes autres péchés ; puis je m'en venge en lui soutirant quelque autre bonne plaisanterie sur les objets de son culte. Si je pouvais seulement le faire causer un peu sur le ballet de V Amour malade.
— Ah ! grâce pour les ballets royaux, dit le duc de Guise, car j'en ai composé un que vous allez voir ces jours-ci.
— Oh ! l'indigne flatteur! dirent à la fois ces messieurs ; et quand verrons nous ce chef-d'œuvre ?
— Mais au premier bal de la cour.
— Quel dommage de ne pouvoir le siffler !
— Vous n'en auriez pas le courage, vous dis-jc ; c'est charmant; rien que le titre vous le prouve : les Plaisirs interrompus. Qu'en pensez-vous?
— Je pense, dit le marquis de Wardes, qu'il n'y a rien de si ennuyeux qu'un plaisir interrompu: jugez quand ils seront plusieurs.
— Eh bien, c'est ce qui te trompe, reprit le duc de Guise. D'ailleurs il faut bien faire quelque chose pour
se désennuyer. Après avoir été tonsuré, marié, révolté, condamné à mort , généralissime, quasi-roi du plus beau pays du monde, puis encore prisonnier, et délivré. A quoi voulez-vous que je m'amuse? on ne se ijatplus, eh bien, je danse maintenant.
— Voilà certainement la première fois que la danse est une retraite, dit froidement le comte de Bussy.
— Sans doute, dit le chevalier de Gramont; mais ici on n'a pas le choix des plaisirs : et puis quand le maître danse, tout doit danser. Heureusement qu'il joue aussi avec de grandes dispositions. Cela donne de l'espoir.
— Non pas celui de le gagner, dit le duc de La Rochefoucault, car il joue avec tout le bonheur de la jeunesse et toute la prudence d'un vieillard.
— Tant mieux, reprit le chevalier; cela en fera un joueur décidé ; et, une fois attaché à ce maudit char de la fortune, la roue lui passera dessus tout comme sur nous autres. Elle ne s'inquiète guère vraiment d'accrocher une couronne.
— Mais aujourd'hui qu'il n'est encore que danseur on ne sait quel parti prendre, dit le duc de Guise; il n'y aurait pas même de profit à se faire dévot; excepté quelque dames à qui la reine sait bon gré de faire pénitence avec elle, on ne gagnerait rien ailleurs à dire des patenôtres; car il faut rendre justice au cardinal : il n'est point dévot.
Ce singulier éloge à propos d'un éclésiastique fit rire tout le groupe de causeurs. Il se divisa au même moment, car le roi venait de se lever pour passer dans la salle du festin.
On entendit alors une mélodie ravissante. Des musi-