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Mademoiselle de Mancini était déjà dans le salon de la reine, subissant les regards curieux ou malveillant de toute la cour , lorsque le duc de Savoie, conduit par le roi, vint presque se prosterner aux pieds de la reine; elle le releva et l'embrassa, chacun le trouva fort bien fait , quoique d'une petite taille. Son visage était régulier , ses yeux vifs, spirituels, et ses manières sans apprêt plaisaient généralement. Pendant que le prince recevait les compliments de la reine, le roi aperçut mademoiselle de Mancini , et profita de ce que tout le monde était debout pour aller vers elle, et pour lui dire tout haut de ces mots insignifiants que l'inflexion de la voix sait rendre si doux ; puis , s'approchant assez pour n'être entendu que d'elle :
— Vous avez donc deviné , dit-il , que je n'aurais pas le courage de tenir ma parole?
— Je n'ai rien deviné , sire; mais j'ai tant de bonheur dans l'âme, qu'il ne peut venir que de vous : puis elle ajouta timidement; la reine nous regarde, éloignezvous, allez, je suis assez heureuse aujourd'hui pour vous supplier de ne pas vous occuper de moi.
— C'est impossible, répondit le roi, mon parti est pris, et je ne veux pas que personne en doute.
— Eh bien, c'est à ma prière que vous céderez, re prit-elle; ne me livrez pas ainsi au ressentiment de toute la Savoie.
En disant ces mots, Marie ramena insensiblement le
roi du côté où se trouvaient les princesses ; elle s'attendait à des airs mécontents, à des mots amers de la part de la reine. Elle fut très-étonnée de la voir lui sourire et lui parler de manière à lui faire prendre part à l'entretien du duc de Savoie ; le visage d'Anne d'Autriche était rayonnant d'espérance : c'était presque de la joie qu'on remarquait dans ses yeux; et Marie cherchait le mystère d'un si grand changement, car elle savait que c'était uniquement pour lui enlever le cœur du roi que la reine-mère c'était décidée à faire ép( user à son fils la princesse Marguerite. Ce mariage était loin de satisfaire son ambition ; pour expliquer ce mystère, Marie observa son oncle ; il avait repris l'attitude confiante et presque insolente d'un ministre qui, après avoir faibli un instant, vient de ressaisir son crédit et de se rendre de nouveau indispensable.
Effectivement, au jour, a l'instant même où la princesse de Savoie entrait à Lyon par la route de Turin, don Antonio Pimente!, venant de Madrid ; se disputait avec les gardes delà porte opposée, et s'obstinait à entrer dans la ville sans vouloir montrer ses pi ports. La prière qu'il fit au chef du poste de le conduire secrètement chez le cardinal Mazarin , près duquel il prétendait être envoyé par un personnage important, empêcha qu'on ne le fit prisonnier. Le roi d'Espagne, pressé de rompre le mariage projeté entre Louib XIV et la princesse de Savoie, avait fait partir Pimente] au risque d'être pris, certain que le cardinal, dont il pourrait se réclamer, ne le laisserait pas longtemps dans l'embarras. Pimente! avait accepté la mission périlleuse avec d'autant plus de plaisir qu'il était sûr de parvenir san> peîne ji [u'an cardinal, par l'en-
tremise d'un jeune homme attaché à la maison de son éminence , et nommé Colbert.
Le cardinal se reposait sur un canapé des fatigues de la réception solennelle de Madame Royale et de sa fille ; il méditait sur les événements de la journée et sur ceux qu'il devaient amener, lorsque le jeune- Colbert vint lui dire qu'un envoyé secret de la cour d'Espagne lui demandait un moment d'audience.
Il était onze heures du soir ; le cardinal allait se mettre au lit, car il était souffrant; mais à ce nom d'envoyé du roi d'Espagne, il reprit toute sa force et se disposa à le recevoir à l'instant même , non pas cependant sans avoir recommandé à M. de Colbert de s'assurer si cet Espagnol n'était pas un de ces misérables que ses ennemis avaient souvent payés pour l'assassiner, et dont la prudence de ses gens l'avait seule garanti. Colbert ayant répondu qu'il connaissait don Antonio Pimentel, le cardinal le chargea de l'introduire.
— Pardon de me présenter ainsi devant Votre Eminence , dit le senor Pimentel , en montrant son habit de voyage ; mais je n'ai pas voulu perdre un instant pour venir vous offrir au nom de mon maître la paix et l'infante.
Jamais l'orgueil politique, l'ambition vaniteuse ne firent palpiter le cœur d'un ministre plus vivement. Mazarin eut besoin de toute sa profonde dissimulation pour cacher la joie, le délire d'amour-propre qu'il éprouvait, en apprenant que ce descendant de Charles- Quint , cet ennemi si fier, si acharné au repos de la France, à sa puissance personnelle, s'adressait à lui pour terminer la guerre, et mettre sur le trône de France la jritière d'Eure
L'amour de sa nièce Marie, l'alliance delà princesse de Savoie, qui devait rendre une autre de ses nièces cousine de la reine de France ; les sommes promises en reconnaissance de cette bonne affaire pour la Savoie, tout disparut aux yeux du cardinal ébloui par la gloire de donner à la France mieux qu'elle n'espérait, par l'idée de forcer ses ennemis à louer sa politique, et par l'idée plus flatteuse encore de ravir et d'humilier la reine-mère, en lui prouvant qu'il était parvenu à se faire offrir ce que le roi son frère lui avait refusé, à elle qui se croyait tant de puissance.
— Vous arrivez bien tard , dit le cardinal en feignant de croire l'alliance avec la Savoie presque conclue. Les articles du contrat sont arrêtés entre les deux puissances ; les futurs se sont vus , ils se conviennent, et les choses sont tellement avancées, que la rupture est impossible, à moins de conditions si avantageuses à la France, qu'elles obligent à mettre toutes considérations de côté...
— De ces conditions je n'en connais qu'une seule; les autres seront soumises à Votre Éminence par don Louis de Haro, notre ministre, si elle accueille l'offre du roi mon maître.
— Et quelle est cette condition?
— Le retour en France du prince de Gondé et la promesse de le traiter comme son rang, sa parenté et son mérite l'exigent.
— Un transfuge ! un rebelle ! s'écria le cardinal , et mon plus cruel ennemi ! pensait-il sans le dire.
Pimentel répondit que le roi d'Espagne se rendrait garant de la soumission du prince et de son désir sincère de réparer à force de gloire ses torts envers le roi
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et la cour de France, ajouta-t-il d'un air qui voulais faire croire au cardinal que le prince se repentait de sa haine contre lui.
Cette condition gâtait beaucoup , aux yeux du cardinal, la proposition du roi d'Espagne : avant d'y souscrire, il prétendit avoir besoin d'en instruire la reine; il se promit d'en garder le secret au roi, et n'eut pas de peine à convaincre Pimentel de la nécessité de traiter de cette affaire dans le plus profond mystère ; il le pria de rester à Lyon sous le nom qu'il avait emprunté, et le prévint , de plus, qu'il ne pourrait le recevoir que la nuit.
Pimentel consentit à tout, et prit congé du cardinal , certain du succès de sa mission.
Aussitôt après cet entretien, malgré l'heure avancée et ses douleurs de goutte, le cardinal fit avertir ses porteurs, et ordonna de le conduire chez la reine.
Elle était déjà au lit lorsque madame de Beauvais, sa première femme de chambre et sa favorite, vint lui dire que Son Eminence demandait à lui parler d'une affaire importante.
— J'ai à vous apprendre, madame, une nouvelle à laquelle Votre Majesté ne s'attend pas, et qui la surprendra au dernier point.
— Vous ne pouvez rien me dire de plus surprenant, répondit la reine,, que de nr apprendre que le roi d'Espagne me fait demander la paix, en m 'offrant le mariage du roi avec l'infante. Je ne m'attends certainement pas à cette nouvelle.
— C'est pourtant celle que j'ai à vous annoncer, reprit le cardinal.
A ces mots, la reine tomba dans un délire de joie
qu'elle exprimait en serrant la main du cardinal , en lui prodiguant les noms de sauveur de la France, de soutien de la maison royale , de héros, d'ami, de ministre incomparable. La condition de la rentrée en grâce du prince de Condé et de tous ceux qui avaient embrassé sa cause ne faisait point un obstacle dans l'esprit de la reine ; elle aurait payé de son sang une si grande alliance, et le cardinal eut besoin de tout son ascendant sur ce caractère ambitieux pour lui faire comprendre la nécessité de dissimuler sa joie, et surtout les sacrifices qu'elle était capable de faire pour voir réaliser ce mariage ; car les articles du traité allaient sans doute provoquer de longs débats , et l'on ne pourrait obtenir beaucoup qu'en paraissant désirer faiblement et la paix et l'infante.
Enfin, le secret étant indispensable au succès, la reine promit de s'y résigner. Il fut convenu que Madame Royale saurait seulement par le cardinal ; et très en confidence, l'espérance vague qu'on avait d'obtenir l'alliance avec l'Espagne ; qu'il lui ferait entendre que, portant à lui seul le fardeau des affaires de l'État, il ne pouvait rejeter des propositions qui assuraient la paix à la France; mais que, si les négociations offraient des difficultés insurmontables, il lui donnait sa parole de reprendre ses engagements avec la cour de Savoie, et d'employer tout son crédit pour conclure le mariage avec la princesse Marguerite.
Voilà ce que Marie n'avait pu deviner et la raison de l'indulgence que la reine avait retrouvée tout à coup pour son amour. Mais cet amour, en ce moment, aidait la reine à rompre un mariage qui lui déplaisait, et elle ne soupçonnait pas qu'il dût jamais apporter ob-
stacle à l'alliance qui flattait à un si haut point son orgueil et sa gloire.
Le roi avait remis au lendemain du jour de l'arrivée du duc de Savoie la fête que la ville de Lyon désirait offrir à Leur- Majestés, et les deux cours se rendirent à l'hôtel de ville, où le comte de Lasale, prévôt des marchands, les complimenta au bas de l'escalier, et les conduisit à la lueur d'un nombre infini de flambeaux de cire blanche, comme dit la Gazette, dans la grande salle où était préparée une collation des plus magnifiques. A cette table, le duc de Savoie fut placé à côté du roi ; de l'autre côté, la reine et Madame Royaïe, puis Mademoiselle, ensuite la princesse veuve du prince Maurice, la princesse Marguerite, sa sœur, la comtesse de Soissons et la princesse Palatine. Vis-àvis du duc de Savoie étaient les princesses de Carignan et de Bade, le maréchal de Villeroy et les filles d'honneur de la reine.
Toute la cour, témoin de ce banquet royal, remarquait la noble contenance de mademoiselle de Mancini, le sourire calme et doux qui animait son visage; on surprenait .-cuvent les yeux du roi fixés sur elle, et l'on voyait aussi l'effort courageux que faisait la princesse Marguerite pour cacher sa tristesse, et. malgré tout ce qui devait donner à ce repas un air de fiançailles, chacun se disait tout bas : Ce mariage ne se fera point. On se le dit encore plus le lendemain au
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bal du maréchal de Villeroy, où le roi, ayant ouvert le bal avec mademoiselle de Montpensier, puis, satisfait à L'étiquette en dansant avec la princesse Marguerite, consacra le reste de la soirée à danser avec mademoiselle de Mancini ou à causer avec el
Cette préférence aussi avouée par le roi, ne laissant aucun doute au duc de Savoie sur le sort réservé à sa soeur, il se décida à partir la nuit même pour Turin, après avoir pris congé de Leurs Majes
Un violent accès de goutte avait empêché le cardinal Mazarin d'assister à ces fêtes ; Madame Royale, voulant le faire expliquer nettement sur les intentions du roi, se rendit chez lui. L'entretien qu'il avait eu avec Pimentel n'était pas resté aussi secret que tous deux l'espéraient. Sans en connaître positivement le motif, on savait qu'un Espagnol avait été introduit, la nuit, chez le cardinal, et ce bruit était parvenu aux oreilles de Madame Royale. Pour mieux apprendre ce qu'on lui cachait, elle feignit de tout savoir, et aborda le cardinal en lui reprochant avec amertume de la faire venir à Lyon pour le voir traiter d'une alliance avec l'Espagne.
C'est rendre un grand service aux gens qui méditent un procédé offensant et cherchent les moyens de le rendre moins pénible à apprendre et à faire supporter, que de leur en parler comme d'un fait accompli ; les ménagements une fois mis de côté, on ne manque pas de raisons pour légitimer sa conduite, et, bonnes ou mauvaises, comme elles sont toujours mal accueillies, on a la ressource de se trouver à son tour offensé et de mettre sa conscience en repos par l'excès des injures qu'on supporte. D'ailleurs, il n'est rien de
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tel, pour régler sa conduite, qu'une situation établie. Madame Royale parut animée d'un si vif ressentiment, que le cardinal, trouvant qu'il y aurait plus d'inconvénient à la calmer imparfaitement qu'à le justifier, lui avoua les négociations qui s'entamaient avec l'Espagne.
A cet aveu, la fierté de la fille d'Henri le Grand et l'orgueil de la mère., offensée dans ce qu'elle a de plus cher, l'humiliant désespoir de dévorer un affront dont l'Europe allait rire, éclatèrent à tel point, que Madame alla, dit-on, jusqu'à se frapper la tête contre la muraille. Alors seulement, le cardinal, effrayé de tant de violence, eut recours à son adresse accoutumée pour faire rentrer un peu d'espoir dans ce cœur maternel. L'assurance écrite de renouer avec elle, si la paix ne se concluait pas, opéra ce miracle, et la princesse consentit à repartir sur-le-champ pour Turin avec toute sa famille, sans témoigner nul ressentiment à la reine ni au roi.
Ce fut un beau jour pour Marie que celui où elle vit s'éloigner sa rivale ; cependant la sérénité de la reine l'inquiétait : c'était surtout la tolérance qu'elle montrait pour les assiduités du roi et le peu de soin qu'il prenait de cacher son amour qui jetait le trouble dans l'âme de mademoiselle de Mancini.
— Elle croit, pensait-elle, que cet amour prend sa force dans les obstacles qu'elle lui oppose, et que, n'ayant rien à craindre ni à désirer peut-être, il ne doit pas plus durer que ne vit un caprice satisfait... Elle ignore que cet amour, aussi pur que passionné, s'augmente chaque jour des sacrifices qu'il s'impose; que c'est l'union de deux âmes, de deux esprits qui
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ne peuvent plus penser s 'paiement, de deux carael qui s'honorent. Elle espère que le mépris triomphera bientôt d'une passion fugitive. Elle ignore que son fils consent à m'obéir dans tout ce que j'exige pour garder son estime. Enfin, elle ne comprend pas ce que cet amour divin a de puissance et de charme. Eh bien . elle l'apprendra de nous.
Puis, revenant de son exaltation à des idées posi- . elle chercha à deviner l'événement qui avait produit ce changement subit chez la reine, et se décida à questionner L'abbé Fouquet, le confident et l'espion du cardinal, sur la visite que ce dernier avait reçue nuitamment d'un homme déguisé. Elle n'attendait pas la vérité de la bouche de l'abbé Fouquet; elle savait tout l'argent qu'il gagnait à mentir, mais elle rait démêler le vrai à travers la peine qu'il se donnerait pour le cacher.
Fouquet s'en tira par une confidence qui debientôt publique, et répondit à mademoiselle Laneiai quj cet hornm introduit mysté-
rieusement chez le cardinal, était un des agents sequ'il entretenait cours étrangères, et
Rapprendre l'accouchement de la reine d'Espagne, qui venait de mettre au jour un héritier du trône, car L'état de la santé où se trouvait L'infant ne permettait pas de croire qu'on pût
■.welie. Marie fut frappée du plus triste
. d'Espagne, rassuré sur- l'hérédité
de sa couronne, pouvait maintenant disposée de la
: de l'infante, et en faire le prix de entre
l'Espagne et la France. Ce traité convenait trop bien à
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deux peuples épuisés par la guerre pour tarder à se conclure, et Marie ne venait d'échapper à un malheur que pour en subir un plus inévitable.
Elle n'eut plus de doute iorsqu'en entrant le lendemain chez la reine, elle la vit, une lettre à la main, faire par! ;; toute sa eour de la manière affectueuse dont son frère lui apprenait la naissance d'un second neveu.
— Voilà une nouvelle, dit Mademoiselle, qui nous donne l'espérance de voir ici l'infante.
— Je n'y songe point, reprit la reine avec un décernent feint; je ne me flatte point de cela.
— N'importe, dit tout haut Mademoiselle, je vais récrire à mon père.
Le soir même, mademoiselle de Mancini apprit au roi une partie de ce qu'on lui cachait ; il se refusa à croire que le cardinal négociât de la paix sans sod consentement, et persista dans l'idée que la reine, sa mère, se faisait illlusion sur les intentions du roi d'Espagne.
— D'ailleurs, ajonta-t-il, je leur ai déclaré à tous deux que je ne voulais pas me marier, que je ne voulais pas joindre à la disgrâce de refuser la princesse Marguerite le mauvais procédé de la sacrifier à un mariage plus avantageux. Je saurai leur prouver que ma résolution est inébranlable.
— Et voilà pourquoi ils négocient tous deux en se- . Ah ! sire, croyez-moi, je ne saurais me méprendre sur la joie de la reine. C'est la certitude de mon prochain désespoir qui la cause.
— I arer, s'écria le roi, en serrant la main de Marie contre son cœur. Ah ! je les en défie î... Vois
le leur sévérité, leur persécution ont produit?...
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J'osais à peine t'aborder, te parler un moment; la crainte de t'exposer à leur colère me faisait sacrifier le bonheur de me confier à toi, d'entendre ta douce voix me guider, m'enivrer d'un charme inconnu, irrésistible ; eh bien , leur injuste rigueur m'a révolté, et je la brave aujourd'hui, sans qu'ils tentent de me ramener sous leur joug. Ils savent maintenant que ta présence est ma vie, que toutes les heures que mes devoirs me laissent t'appartiennent. Je les ai accoutumés à me voir sans cesse près de toi, à te reconnaître pour l'arbitre de ma volonté. Voilà ce qu'ils ont gagné à te vouloir combattre. Ils ont appris ce que j'ignorais encore : que tu es tout pour moi.
Et Marie, à qui ces assurances causaient une joie ineffable, finissait par bénir les inquiétudes qui inspiraient au roi tant de douces paroles.
Cet entretien se passait chez mademoiselle de Mancini, où le roi venait chaque jour alors, comme il allait autrefois chez la comtesse de Soissons. Le soir, après le jeu de la reine, lui-même reconduisait Marie chez elle ; c'était d'abord pour dire bonsoir au cardinal Mazarin, que la goutte retint au lit presque tout le temps que la cour fut à Lyon ; puis ce fut tout simplement pour passer une heure près de Marie, à s'enivrer d'amour et à se plaindre.
Cependant les lettres et les visites secrètes de Pimentel au cardinal se succédaient rapidement, et les négociations devenaient très-actives. Après un court
voyage dans le midi de la France , la cour revint à Paris, et l'amour déclaré du roi pour mademoiselle de Mancini ne trouva presque plus d'opposition de la part de la reine , tant elle était persuadée de voir céder cet amour à l'intérêt si puissant pour le roi de donner la paix à son royaume et d'obtenir la main de la plus grande princesse de l'Europe.
Le cardinal s'abusait moins peut-être sur les obstacles que la passion du roi pour sa nièce pouvait apporter à ce grand mariage; mais comme il s'imaginait profiter également de la soumission du roi ou de la résistance aux volontés de la reine et aux intérêts de l'État , il laissait aller les choses, et croyait faire suffisamment son devoir en traitant avec l'Espagne, sans s'inquiéter des sentiments du roi.
On s'étonne de la sécurité imprudente et des folles espérances que conçoit souvent un ministre régnant. Mais, en réfléchissant sur les difficultés qui paraissaient insurmontables , et dont il a triomphé pour arriver au pouvoir, en se rappelant ces changements subits de la révolte à la soumission , de la haine à la tolérance, des cris de mort aux acclamations flatteuses , enfin à toutes les révolutions que subit un ambitieux avant d'atteindre à son but, et les succès inespérés qui hâtent son élévation, on ne peut plus l'accuser de présomption dans aucun de ses rêves; car ce qu'il a obtenu de l'habileté, de l'intrigue et du sort , lui doit faire supposer que rien ne lui est impossible.
Le cardinal Mazarin pouvait donc supposer sans démence que l'homme dont toute la France avait mis la tête à prix, qu'elle avait exilé avec rage pour le redemander avec instance et s'en laisser gouverner despo-
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tiquement, que cet homme, devenu roi de fait , pouvait bien placer sa nièce sur le trône.
Si ce projet n'avait blessé que les intérêts du pays et même ceux de l'Europe, il aurait pu s'accomplir; mais il froissait la vanité royale de plusieurs couis et celle d'une femme reine : il devait se briser contre cet écueil immuable.
Dans une situation à la fois si précaire et si enivrante, il était impossible à Marie de ne pas éprouver le b de se confiera uneamie.Elle n'en pouvait trouver dans sa famille ; la jalousie delacontesse deSoissons. ingénieuse à calomnierMarie, lui aliénait tous les bons s méats qu'elle inspirait autrefois à ses cousines, et ses ieunessœursn'étaientpasencoreàl'àgeoù l'on comprend iei peines de l'amour. Elle surprenait parfois des regards qui semblaient la deviner, l'envier et la plaindre : c'étaient ceux d'une jeune personne dont la beauté altiere manquait alors de charme , ou du moins, n'avait pas encore l'attrait que donne le désir de plaire. Son esprit sémillant, sa conversation animée , engageaient souvent Marie à causer avec elle. Frappée de la manière dont cette jeune fille observait et semblait deviner le secret de ses impressions, il lui arrivait parfois de lui en parler comme si elle les lui avait confiées. Ces aveux incomplets avaient établi entre elles une amitié qui , sans être très-intime, était d'un grand secours pour mademoiselle de Mancini dans ces jours où l'âme ne peut plus se contenir, dans ces moments de fièvre ou l'un croit ne pas trahir ses pensées en les généralisant, où l'on raconte sous d'autres noms ce que l'on éprouve; alors mademoiselle de Ton nay-Charente, sans prendre tant de soin, répondait directement à
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l'idée de Marie, et lui donnait le plaisir d'être comprise en lui épargnant l'embarras de s'avouer.
Le duc de Mortemar, homme aussi spirituel qu'ambitieux, n'avait pas tardé à reconnaître la puissance du cardinal Mazarin , et se maintenait avec lui le mieux qu'il lui était possible. Père de trois filles destinées à se faire remarquer par leur beauté ut leur esprit , d'un fils pour lequel il rêvait les plus grands honneurs de la cour, il avait mis sa nombreuse famille sous la protection du cardinal; il voyait avec plaisir l'intimité qui naissait entre sa fille, la belle Athènais . et mademoiselle de Mancini. Cette Athénaïs , devenue si célèbre sous le nom de marquise de Montespan, n'était point encore présentée à la cour ; mais, s'il faut en croire les mémoires du temps, elle faisait dès lors un apprentissage des séductions qui pouvaient le mieux agir sur le cœur de Louis XIV.
Mademoiselle de Tonnay-Charente, instruite par sa sœur, madame de Thianges, de ce qui se passait à la cour, et particulièrement chez la reine, apprenait souvent à Marie les petits faits et les intrigues dont on lui faisait mystère. Ce fut par elle qu'elle apprit l'entretien secret de la reine avec don Juan d'Autriche. Cette entrevue avait eu lieu au Yal-de-Giàce , où la reine se rendait ordinairement pour faire ses dévotions. Don Juan devait partir aussitôt après cet entretien, mais le cardinal le retint quelques jours pour traiter plus à loisir des conditions exigées par le prince de Condé, et sans lesquelles on ne pouvait rien conclure pour la paix. La reine accueillit don Juan avec toute la coquetterie et la grâce qu'elle savait faire valoir pour obtenir ce qu'elle voulait; elle l'appela mon neveu et ne lui
épargna aucune flatterie en langue espagnole comme en français.
Le roi se montra moins empressé et se contenta d'être poli. On demanda à don Juan des nouvelles de h folle qu'il avait à sa suite. Le roi désira la voir. Elle vint amuser la cour de son esprit. Sans être jolie, cette folle était si piquante, qu'on la trouvait agréable. Puis, la permission de tout dire, qui redouble les facultés de l'esprit, la rendait si amusante, que le roi , la reine et Monsieur s'en divertissaient infiniment. On s'amusait à lui demander la profession, le goût dominant ou l'habitude des différentes personnes qu'on lui désignait, et qu'on présumait lui être inconnues. Le hasard ou la médisance des gens qui l'entouraient lui fournissait parfois les réponses les plus malignes; jusqu'alors le roi avait ri de bon cœur des réparties delà folle. Mais la reine l'ayant questionnée sur mademoiselle de Mancini , Capitor, c'est ainsi que se nommait la folle, répondit que cette dame, si fière et si instruite, devait être une maîtresse d'école. Les rires qu'excita cette réponse à toutes les personnes qui se rappelaient les leçons littéraires que Louis XIY avait reçues de Marie déplurent à tel point au roi , qu'à dater de ce moment il prit la folle en aversion et lui fit défendre de revenir au Louvre. Elle s'en vengea par de nouvelles railleries sur la favorite. Ces bons mots , répétés par la reine , furent cause d'une mésintelligence entre le roi et sa mère, qui dura tout le carême. C'est aux sollicitations de Marie et du cardinal Mazarin qu'ils se réconcilièrent.
Une préférence si marquée de la part du roi , cet attachement qui semblait devoir résister à tout , jetait
un grand trouble dans l'esprit du cardinal Mazarin ; combattu entre la crainte de trop sacrifier à ses désirs ambitieux et celle de laisser échapper la plus belle occasion qu'il aurait de mettre le comble à son élévation, il se décida à demander sans détour à sa nièce ce qu'elle pouvait espérer de l'amour du roi.
— Rien , lui répondit-elle , rien que le bonheur d'être aimée de lui.
Tout autre se serait contenté de cette réponse , et serait parti de là pour entamer le sermon de circonstance; mais le cardinal questionnait moins pour apprendre que pour deviner. Se fiant plus à sa pénétration qu'à la franchise des autres, regardant les mots comme autant de voiles sur la pensée, il ne faisait attention qu'au plus .ou moins de trouble que causait une question, un nom jeté comme par hasard; enfin , il épiait les furprises du cœur et de l'amour-propre comme les seuls aveux auxquels on pût se fier.
Il continua donc de causer avec sa nièce sur le même sujet, comme s'il n'en avait pas reçu une réponse positive ; empruntant toute la bonhomie de la sincérité, il dit à Marie qu'il était inutile de dissimuler entre eux ; que l'amour du roi pour elle était un de ces coups du ciel que toute la prudence humaine ne pouvait parer, et qu'il était loin de lui en faire un crime , surtout si elle employait l'ascendant que cet amour lui donnait sur l'esprit du roi pour le décider à tous les sacrifices qui devaient amener la paix. Il serait impossible de répéter par quelles insinuations, par quels discours adroits il parvint à savoir positivement jusqu'où allait l'intimité du roi avec sa nièce ; mais à peine fut-il convaincu de la résistance de Marie, que, présumant tout
d'une passion qui s'augmentait par les rigueurs , il changea de langage et lui fit entendre que la religion ne condamnant point un sentiment vertueux, il ne pouvait être plus sévère que Dieu lui-même.
Tant d'indulgence livra le cœur de Marie h la plus douce joie; elle raconta le soir, au roi, l'entretien qu'elle avait eu avec son oncle, et tous deux se crurent, pour quelque temps au moins, à l'abri des persécutions dont on accablait leur amour.
Hélas ! au même moment le nonce du pape se faisait annoncer chez le cardinal Mazarin, et lui remettait une lettre du saint-père, qui devait anéantir toutes les espérances de l'amour et de l'ambition.
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La reine avait eu soin de répandre le bruit que les
négociations avec l'Espagne auraient bientôt un heureux résultat. Le peuple demandait la paix à grands cris, et le roi, pensant qu'il pouvait satisfaire à ce vœu sans être obligé de conclure un mariage, avait cédé aux sollicitations de la reine, en envoyant des ordres sur la frontière pour faire cesser les hostilités. Enhardie par ce premier succès, la reine fît ordonner par le cardinal des prières de quarante heures pour amener le triomphe de la paix ; et mademoiselle de Mancini fut obligée de la suivre à Notre-Dame, le jour où la reine, accompagnée de sa cour, alla prier pour l'union de son fils avec l'Infante, et pour la mort de cet amour qui était tout pour Marie!
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Elle supporta avec le courage d'une femme aimée ce que cette cérémonie religieuse avait de douloureux pour son cœur. Mais ces acclamations, ces cris de : Vive la reine qui nous donne la paix, cette joie populaire qui semblait un ordre d'obéir à ses vœux, n'étaient-ils pas l'arrêt qui condamnait Marie à l'abandon, au désespoir?...
La présence même du roi, qui s'empressa de venir la rassurer, ne parvint point à détruire l'impression funeste qu'avait produite la voix de tout un peuple demandant à Dieu le triomphe de sa puissante rivale. Marie supplia le roi de la dispenser de paraître chez la reine, tant que cette princesse témoignerait une si vive animosité contre elle.
— J'y consens, dit le roi ; mais, si je n'ai plus l'espoir de vous rencontrer au jeu de la reine, je n'irai pas, et sa colère redoublera.
Il fallut céder à la crainte d'augmenter les mauvais sentiments armés contre Marie, et le roi lui sut gré de ployer la fierté de son caractère aux caprices malveillants dont la reine se plaisait à la faire souffrir. Car, dès qu'Anne d'Autriche eut le soupçon que l'amour de son fils pour mademoiselle de Mancini pourrait être un obstacle au mariage de sa nièce avec le roi. elle prit Marie dans une telle aversion, qu'elle ne put la dissimuler. De nouvelles scènes eurent lieu entre elle et le cardinal ; l'une d'elles eut pour prétexte la partie de débauche qu'avaient faite pendant la semaine sainte MM. de Manicamp, le comte de Vivonne, le marquis de Mancini, et plusieurs autres. La reine demanda l'exil de ces jeunes impies; et comme le neveu du cardinal était du nombre, il se crut obligé de se
228 MARIE DE MANCIM
montrer plus sévère. Cet ordre d'exil priva Marie d'un grand secours d'amitié, car si l'esprit léger de son frère ne comprenait pas toutes ses peines, il avait souvent la puissance de Fen distraire.
"" Après avoir obtenu la punition du frère, la reine en vint à demander l'éloignement de la sœur.
— Toutes nos démarches seront vaines, dit-elle, tant que la présence de votre nièce affermira le roi dans l'idée de retarder son mariage. Nous sommes perdus si le roi d'Espagne apprend que sa fille, en arrivant ici, ne trouverait, au lieu du bonheur conjugal, que les affreux tourments de la jalousie ; et comme il n'est point en Europe une seule alliance qui puisse nous consoler d'avoir laissé échapper celle-ci, il faut tout employer pour réussir. C'est votre avis , je pense?
Le cardinal, après avoir hésité un moment, répondit qu'il craignait l'effet d'un coup trop vif porté au cœur du roi ; que la raison, la douceur seraient peutêtre des moyens plus convenables. Alors la reine fixant sur lui un regard pénétrant :
— La raison, la douceur, reprit-elle avec ironie, vous savez aussi bien que moi si la passion les écoute : ainsi donc, laissons un langage qui ne peut tromper ni vous ni moi. Sans vouloir connaître toute votre pensée à ce sujet, je dois vous dire que je suis instruite de celles de toutes les puissances de l'Europe, qu'elles ont les yeux sur vous, et que de votre conduite en cette circonstance va dépendre le sort de plus d'une nation et l'estime du monde entier pour vos talents et votre politique.
— Ma politique n'a jamais eu pour but que vos in-
térêts et ceux de la France, madame. Il m'est pénible ^d'être obligé de vous le rappeler.
— Je sais tout ce que nous vous devons, reprit la reine en affectant d'associer le roi à sa reconnaissance; mais tant de bienfaits seraient perdus si, après avoir rendu la puissance à mon fils, vous ne l'assuriez pas par l'alliance la plus glorieuse pour lui, et la plus profitable pour la France.
— Il ne m'est pas prouvé que le retour du prince de Condé, de ce génie de guerre et de révolte, ramène ici la paix.
— Il promet de se soumettre.
— Oui, mais à quelle condition ? L'Espagne veut que nous consentions à le voir gouverner le Brabant ; et savez-vous ce que ce voisin audacieux, vindicatif, peut tenter contre nous, à la tète d'un peuple remuant et d'une armée considérable !
— Voilà ce qu'il faut empêcher, et ce que votre habileté saura bien obtenir. On peut faire au prince de Condé des avantages plus coûteux et moins dangereux pour nous. Il est orgueilleux et aime les déférences, les honneurs ; il faut lui en promettre beaucoup avec sa grâce. D'ailleurs je m'en fie à -vous pour trouver ce qui doit lui plaire le mieux, et le faire renoncer au Brabant.
— Ah ! je n'ignore pas ce qui lui plairait le mieux, dit le cardinal en souriant, mais je n'ai pas envie de le lui accorder.
— Qu'est-ce donc ?
— C'est ma tète, Madame.
— Quelle horrible pensée !
— C'est une vérité, et je suis sûr que, dans sa fran-
chise de soldat, il en conviendrait lui-même, si vous le questionniez à ce sujet. Sa haine est de celles dont rien ne triomphe, j'en sais quelque chose, et voilà ce qui va jeter le plus de difficulté dans les négociations.
— Non, les plus grandes difficultés ne sont pas là, vous dis-je. C'est le roi, ou plutôt c'est votre nièce qui va entraver toutes nos démarches. Tant que le roi pourra la voir, la consulter, il n'agira que par elle; ne suis-je pas déjà la preuve de l'empire qu'elle exerce sur lui? Il ne m'écoute plus : il fuit ma présence : l'idée que je blâme sa conduite, que je déteste celle qui en est cause, semble lui inspirer de l'aversion pour moi. Il n'est plus le même, et, si vous n'y prenez garde, les conseils de Marie l'affranchiront bientôt de vous comme de moi ; et Dieu sait ce que nous deviendrons tous si elle lui met en tète de gouverner luimême.
La reine connaissait toute la puissance que devait avoir cette réflexion sur l'esprit du cardinal, et le mouvement qu'il fit en l'écoutant lui prouva qu'elle avait frappé juste. Cependant il feignit une sécurité dédaigneuse pour les vains efforts que l'on tenterait afin de convaincre le roi de l'inutilité de ses services. Alors la reine s'emporta vivement contre le sentiment qui le faisait hésiter à éloigner sa nièce de ia cour. Elle l'accusa de conserver des espérances folles sur ce qu'elle appelait la démence du roi-; mais elle jura de nouveau qu'elle mourrait plutôt que de voir cette infamie.
A ce mot le cardinal se leva brusquement et balbutia quelques paroles qui, sans le dire positivement, laissaient entendre à la reine qu'elle n'avait pas toujours
MAIUE DE MANCINI 231
pensé que s'unir aux Mazarins était une infamie. Alors le visage pâle d'Anne d'Autriche se couvrit de rougeur, et, prête à suffoquer de colère, elle menaça le cardinal de faire connaître à la France et à l'Espagne que lui seul s'opposait à leur donner la paix ; que, protégeant les intrigues de sa famille, il méditait une insulte pour l'Infante et l'abaissement de la couronne de France ; puis, passant de l'injure aux larmes, elle supplia pour mieux ordonner, et le cardinal, qui la savait capable d'ameuter contre lui les puissances de l'Europe et le peuple français qui avait si souvent demandé sa tète, se décida à calmer l'emportement de la reine en lui promettant d'envoyer Marie à Brouage.
Tous les événements qui suivirent cette scène affermirent le cardinal Mazarin dans la pensée de sacrifier sa nièce aux intérêts de l'État et plus encore à sa puissance personnelle ; car il ne pouvait se faire illusion sur le résultat qu'aurait pour lui l'élévation sans exemple de Marie de Mancini au trône de France. Il savait que le crédit qui l'y porterait ne laisserait pas longtemps les iènes du gouvernement dans ses mains, et qu'il risquait son pouvoir pour la vanité d'attacher son nom à la couronne. Quel que fût le caractère de l'Infante, il serait plus facile à soumettre que celui de Marie; d'ailleurs, Anne d'Autriche, comme tante et bellemère aurait sur elle une double autorité, et il pouvait se flatter de conserver longtemps encore la puissance
232 MARIE DE MANGINI
que le roi lui abandonnait. Le retour de Pimentel, porteur de lettres où le roi d'Espagne approuvait toutes les conditions du traité de paix dicté par Mazarin ; les instances de don Louis de Haro pour engager le cardinal à se rendre le plus tôt possible dans les Pyrénées où il irait le rejoindre et terminer avec lui les négociations du mariage de l'Infante et du roi ; les bénédictions du peuple qui venait le chercher jusque sous les fenêtres de son nouveau palais, que de raisons pour condamner Marie à l'exil !
Sa résolution prise, il ne pensa plus qu'à s'en faire honneur en la mettant sans délai à exécution 11 fit appeler madame de Venelle, gouvernante des deux jeunes sœurs de Marie, et la chargea particulièrement de surveiller les moindres démarches de celle-ci ; elle reçut l'ordre de se préparer à accompagner les nièces du cardinal à Brouage , et de tout disposer en secret pour ce brusque départ.
Mais les airs importants que prit madame de Venelle en distribuant aux valets ses ordres mystérieux; quelques mots lancés imprudemment en présence d'Hortense et de Marianne, leur firent bientôt soupçonner la vérité. Hortense vint aussitôt confier avec joie à Marie qu'on allait les envoyer à la campagne; qu'elle avait surpris madame de Venelle ordonnant tout bas les préparatifs de leur voyage, en recommandant particulièrement de ne pas oublier d'emballer les livres de mademoiselle Marie; enfin, que tout lui faisait présumer que leur départ aurait lieu le soir même.
A cette nouvelle, Marie sentit un froid mortel circuler dans ses veines. Son cœur reçut un de ces coups violents qu'on sent être portés par la destinée impla-
MARIE DE MANGINI 233
cable. En vain, Hortense, effrayée de l'effet que produisait sur sa sœur l'idée de ce prompt départ, chercha à lui faire croire que ses conjectures étaient fausses.
— Non, reprit Marie en portant la main sur son cœur, ce que je sens là m'est la preuve que tu dis vrai. On m'exile !... et le roi y consent...
Puis , retombant sur son fauteuil, elle resta longtemps pâle, immobile et silencieuse, comme si la fixité de sa pensée avait suspendu la vie du reste de son être.
Hortense lui parlait sans en être entendue; enfin, croyant que Marie se trouvait mal, elle allait appeler du secours; sa sœur la conjura d'une voix étouffée de n'avertir personne de l'état où la plongeait ce qu'elle venait de lui dire.
— S'ils pouvaient me croire instruite de leur projet, ajouta-t-elle, les verroux de la Bastille leur répondraient bientôt de moi. Mais le roi !... le roi souf-
rira-t-il qu'on me traite ainsi !
Ce doute affreux, son plus grand supplice, elle ne peut rester un moment de plus sans l'éclaircir. Elle congédie Hortense en lui recommandant d'être discrète, puis elle écrit au roi ce qui se trame contre elle. Une de ses femmes, en qui elle a toute confiance est chargée de remettre ce billet au valet de chambre du roi; mais cette femme, gagnée par madame de Venelle, lui livre la lettre de Marie. Trois heures et plus se passent sans qu'elle reçoive de réponse, et pourtant elle sait que le roi n'est point à la chasse, qu'il n'y a nulle cérémonie de cour qui l'oblige à se montrer, que le conseil est fini. Dans son anxiété, elle pense que tout la trahit, et, redoutant un de ces coups d'État dont elle a vu plus d'un exemple, telle nue l'arresta-
234 Al AME DE MANCIXI
tion des princes, celle du duc de Beaufort, du cardinal de Retz, etc., elle veut prévenir par un éclat la mesure violente et secrète ordonnée par le despotisme sournois de la reine. Alors , s'armant de tout sen courage, elle se rend chez son oncle; elle veut parvenir jusqu'au roi; elle sait que le cardinal, souffrant de la goutte, est retenu dans son cabinet. Mais, lorsqu'elle se présente pour entrer, l'huissier du cardinal lui dit que Son Eminence n'est point visible,
— Il faut absolument que je lui parle, répond mademoiselle de Mancini.
— C'est absolument impossible, mademoiselle, répliqua l'huissier du ton d'un homme désolé de ne pouvoir obéir à la femme la plus en crédit à la cour.
— C'est de la part du roi, dit Marie, sachant qu'à ce mot tous les obstacles cessent.
Mais l'huissier sourit, et, se penchant vers l'oreille de Marie, lui dit tout bas :
— Le roi est avec Son Eminence.
— Tant mieux, reprit-elle , tout sera plutôt décidé, et elle se disposa à entrer malgré la défense de l'huissier.
— Vous me perdrez, mademoiselle, s'écriait-il, j'ai des ordres positifs.
— Ne craignez rien, je prends tout sur moi. Je dirai qu'il fallait me tuer pour m'empêcher d'entrer.
— Mon Dieu! que faites-vous? dit avec effroi le pauvre homme en voyant mademoiselle de Mancini tourner la clef de la porte. Mais cette exclamation du roi :
— Ah ! Marie, venez m'aider à le convaincre! rassura bientôt le tremblant huissier.
Eu voyant l'attitude suppliante du roi et ses yeux humectés de larmes, Marie se sentit prête à succomber
à la douce émotion qui remplaçait tout à coup les tortures d'une horrible inquiétude! Elle n'osait s'approcher de la chaise longue où son oncle était étendu : le bonheur lui avait rendu la timidité. Que lui restait-il à dire si le roi plaidait pour elle?
— Oui, venez Marie, dit le cardinal, venez vous joindre à moi pour rendre le roi à la raison, pour lui conserver l'honneur de sa couronne et l'amour de ses sujets. Ne laissez pas croire à ce peuple, à peine reposé de ses révoltes, qu'on le sacrifie à une passion folle, et que vous, la nièce du ministre qui a dicté le traité de paix, vous soyez l'unique obstacle au bonheur qui doit résulter de cette noble alliance. Ah ! vous pouvez m'en croire, si cet amour vertueux n'était contraire ni à l'intérêt de l'État ni à la gloire du roi, j'en serais trop honoré pour ne pas braver les haines jalouses qu'il attirerait à ma famille. Ai-je eu la force de le combattre, cet amour, d'éloigner Marie , lorsqu'il ne s'agissait pour vous , sire, que d'une alliance convenable, mais sans profit ni gloire! Non, je ne pouvais vous affliger que pour vous servir, et, dans cet instant même où je supplie Votre Majesté de laisser partir ma nièce, de lui épargner les insultes d'un peuple irrité par les malheurs d'une longue guerre, c'est encore votre intérêt qui m'anime. Songez à la révolte dont elle peut être le prétexte, si vous refusez l'Infante; songez à quel excès peut se porter ce peuple en fureur contre celle à qui vous sacrifiez le repos de la France. Que, du moins, le danger de Marie vous éclaire!
— Ah! je serais trop heureuse de mourir d'une si belle mort, s'écria Marie avec exaltation; et ce n'est pas là le malheur que vous redoutez , ajouta-t-elle en
se tournant vers le cardinal. Mais vous parlez de la gloire du roi, tout doit céder à ce nom; il connaît ma religion pour cette gloire, dont le sentiment sommeillait dans son cœur avant qu'il ne m'aimât, il sait si chacune de mes actions, de mes paroles avaient d'autre but que de le rendre digne de lui-même ; que de lui révéler le mérite, l'esprit, le noble caractère qu'il avait reçus de Dieu pour gouverner les hommes; enfin, ces qualités imminentes qui assurent la gloire d'un grand prince plus que toutes les alliances du monde, moi seule lui ai dit qu'il les possédait; moi seule alors pensais à le sortir de l'assoupissement où l'on maintenait son esprit. Ce n'est donc passa gloire que vous voulez, mais un lien déplus pour l'enchaîner; vous voulez parer sa couronne pour garder plus longtemps le sceptre qu'il était prêt à ressaisir, et c'est pour empêcher ces vérités de lui parvenir, de le convaincre, que vous m'exilez!... que vous me tuez!...
— Calmez -vous , Marie , s'écria le roi en voyant se contracter les lèvres du cardinal, calmez- vous. Non, jamais on n'obtiendra de moi cet affreux sacrifice. On ne saurait l'exiger. Votre oncle ne peut vouloir votre désespoir et le mien.
— Eh bien, donc, sire, dit le cardinal avec une modération feinte, reprenez ces rênes du gouvernement qu'on m'accuse de vous soustraire , déchirez le traité, fruit de tant de soins et de peines, et trouvez, s'il se peut, des hommes et de l'argent pour continuer la guerre, pour résister à l'Espagne outragée, au prince de Condé, dont le parti va s'augmenter de tous les nouveaux mécontents que votre refus va faire. Prenez les armes contre votre peuple lui-même pour étouffer
ses murmures; enfin, parez tous les coups qui vous menacent. Moi, j'avoue mon insuffisance, sire; malgré le souvenir des orages que j'ai bravés naguère pour sauver votre couronne, je ne me sens pas de force à détourner la tempête qui va fondre sur la France. D'ailleurs, j'ai fait serment à l'Espagne d'immoler tous mes intérêts particuliers à ceux de la paix. Je vois qu'elle est urgente à la France, et le jour où Votre Majesté refusera de la lui donner sera celui de ma retraite.
— Cruel ! pouvez-vous m'abandonner ainsi, s'écria le roi, et n'est-il d'autre moyen de rendre la paix au royaume que de m'arracher le cœur ? Faut-il sacrifier plus que ma vie aux vœux de ce peuple dont vous connaissez l'inconstance, qui me maudira peut-être un jour de lui avoir obéi en ce moment? Ah! soyez plus charitable, aidez-moi à calmer ses murmures, consentez en mon nom à tout ce qu'exige l'Espagne pour signer le traité, offrez plus encore pour obtenir le délai que je demande. Ce mariage peut se différer. Ah ! si la politique l'ordonne, ne me le rendez pas odieux par un sacrifice barbare. Je vous l'avoue , Marie seule a le pouvoir d'obtenir de moi tant de résignation; ne me privez pas de ses conseils : elle est ma force, ma raison, ma vie; me séparer d'elle, c'est m'ôter le courage, la volonté d'obéir au devoir.
— C'est donc à elle à vous sauver , sire , car je ne réponds de rien , dans l'agitation où l'incertitude du sort de l'État jette en ce moment tous les esprits. Lisez, ajouta le cardinal en s'adressant à Marie , les avis qui me sont donnés de toutes parts sur la révolte inévitable qui naîtra du retard de la paix, et voyez si l'on peut
238 MARIE DE MAXCÏM
sans crime risquer d'exposer le roi aux dangers d'une émeute, à la fureur d'un peuple qui attend de lui la fin des maux dont la guerre Faccable.
— Moi , exposer le roi à la fureur du peuple , s'écria Marie avec indignation , moi compromettre son bonheur et sa vie! Ah! vous savez trop bien
suis incapable, et ces dangers que vous imaginez me perdre, vous savez que je mourrais plutôt que d'engager le roi à les braver. Mais puisque je jure de m soumettre à toutes les exigences de votre politique ; m de l'intérêt du roi, vous êtes sûr d'obtenir de moi tous les sacrifices, pourquoi en demander un inutile? pourquoi me séparer de lui?
— Parce que le roi vous aime, dit le cardinal ave hémence et en s'agitent sur son lit de dontenr; parce sa faiblesse pour vous peut l'entraîner à des maux irréparables ; que cette faiblesse, déjà trop connue, sera îe motif d^M refus légitime de la part de l'Infante ; qu'on ne croit point à la cour d'Espagne à la sainteté d'une passion ennemie des intérêts de la France; parce que voire éloignement de la cour peut seul dissiper de justes soupçons, et qu'enfin, si vous restez. le roi et la France sont perdus.
— 0 désespoir ! s'écria Marie en retombant sur son
Je cette sentence.
— Non , il n'en sera pas ainsi, dit le roi avec fierté, il ne sera pas dit que la crainte de prolonger
m'a fait immoler ce que j'ai de plus cher au inonde! et ne puïs-je donc la soutenir avec gloire, cette go dont on nous pi vie -avec tant d'effroi? n'ai-jeHonc plus de généraui digues de ma confiance? et Turenne n'estil pas là pour me venger encore de l'insolence deFBc-
MARIE DE MAWC*»I 239
pagne? n'ai-je plus l'épée de mon grand-père , et ne puis-je pas m'en servir comme lui? Son exemple n'estil pas là pour m'apprendre qu'un roi peut accorder les intérêts de son cœur avec ceux de sa gloire? Marie, séchez vos larmes, ajouta le roi en prenant la main de mademoiselle de Mancini ; votre désespoir m'outrage; moi , vous abandonner! ah ! plutôt mourir.
— Subissez donc le sort qui vous attend , reprit le cardinal irrité d'une résistance dont le roi s'armait contre lui pour la première fois ; affrontez s'il est possible, les clameurs du peuple et la colère de tant de puissances. Arrachez à coup d'Impôts l'argent qu'il vous faut pour cette guerre inique; faites peser sur vos sujets le poids d'un joug qu'il secouera bientôt ; je ne serai pas complice de ce crime envers vous, envers votre mère, envers la France ; et , pour m'en justifier, le monde entier saura qu'après avoir risqué tant de fois ma tête pour votre couronne, je n'ai pas voulu assister à sa chute.
Pendant que le cardinal prononçait ces mots d'une voix tonnante, la porte s'ouvrit et la reine entra. A sa vue, Marie pâlit comme le condamné à l'aspect du bourreau qui vient lui porter le dernier coup.
Devinant, à la colère du cardinal, la résistance qu'il n'avait pu vaincre :
— Je vous l'avais bien dit qu'elle ne l'aimait pas, dit la reine en montrant Marie, l'ambition seule la guide, sans cela faudrait-il s'abaisser à prier pour l'intérêt du roi, pour son salut peut-être. Si elle l'aimait comme il s'en croit aimé, voudrait-elle le livrer aux regrets, aux remords d'avoir fait le malheur de ses sujets, cl ■ ingrat pour vous , barbare -pour moi
2ZiO MARIE DE MANCINI
et traître à son royaume? c'en est donc fait, elle a perverti tous les nobles sentiments de son cœur, il trahit ses devoirs, il fuit, il déteste sa
— Ah I madame, cessez de blasphémer ainsi , dit le roi vivement , moi vous haïr ! quand jamais votre tendresse , votre pitié ne m'ont été plus nécessaires. Hélas! ne m'avez-vous donné la vie que pour me rendre si malheureux?
— Malheur imaginaire ! interrompit la reine. Ce malheur vous en rougirez dans six mois ; oui , le jour où la raison vous reviendra, vous ne voudrez pas croire à l'aveuglement qui vous met en cet instant au bord de l'abîme ; vous douterez d'avoir pu compromettre pour un caprice la sûreté de l'État et la vie de votre mère, car, je le sens, je ne survivrai pas à votre honte, et... le ciel... me fera... la grâce...
Elle ne put achever; suffoquée par la colère, elle tomba sur un siège près du canapé où le cardinal faisait de vains efforts pour se lever malgré les violentes douleurs qui le rendaient impotent.
Le roi , voyant sa mère presque évanouie, se jette à ses pieds, la conjure de lui pardonner, il promet tout pour qu'elle vive ; l'idée de devenir l'assassin de sa mère triomphe de toutes ses pensées ; son désespoir d'amour a fait place à la terreur filiale ; il croit voir sa mère expirante et frémit déjà de remords.
En ce moment l'abbé Fouquet vient de la part de madame de Venelle annoncrà SonEminence que tout est prêt pour le départ de mesdemoiselles de Mancini.
— Allons , du courage , dit alors le cardinal à sa nièce, sois notre sauveur à tous.
A ces mots. Marie se lève, jette un regard plein, de fierté sur la reine, et marche vers la porte.
— Arrêtez, s'écrie le roi en s'élançant vers Marie; puis, l'entraînant près de sa mère, oubliez-vous Calais, dit-il d'une voix étouffée , et cette nuit fatale où vous avez été vous-même implorer ses soins, lui demander de me rendre à la vie ?... voulez-vous payer ce que je lui dois, ce que nous lui devons, par l'exil et le désespoir? 0 ma mère, ne soyez pas si cruelle , ne la laissez pas partir !
— Ce n'est pas moi qui le veux, c'est la nécessite qui l'ordonne, répond la reine; il n'est plus temps d'hésiter : Pimente! est là, qui demande cet exil au nom du roi d'Espagne; il y va du sort de la France ; il faut opter, sire, entre votre amour et l'honneur, entre la malédiction et l'amour de vos sujets; enfin, entre son départ et ma mort, ajouta elle avec l'accent du désepoir.
Le roi, accablé par les divers sentiments qui torturaient son cœur, fondait en larmes. Sans force contre l'autorité menaçante de sa mère, sans force contre le désespoir de Marie, il succombait à l'excès de sa peine; et Marie, le contemplant d'un œil sec, les lèvres pâles, tremblantes , Marie lisant son arrêt sur ce visage baigné de pleurs, s'écria d'une voix déchirante :
— Vous êtes roi ! vous pleurez ! et je pars î
Les sanglots du roi répondirent seuls à ces mots.
2à2 MARIE DE WANCINI
Le soir même, les équipages du cardinal Mazarin transportaient ses nièces à Brouage. Marie , n'ayant pris avec elle que la boîte de nacre contenant les lettres du roi , la main appuyée sur ce trésor, ne sortait de sa sombre rêverie que pour prendre garde à rie pas le laisser ravir, car madame de Venelle était placée en face d'elle dans le carrosse , elle la voyait épier ses moindres mouvements , et redoutait quelque surprise.
Il fallait avoir le désespoir dans lame pour supporter patiemment la surveillance à la fois taquine et caressante de madame de Venelle. Sans cesse partagée entre la crainte d'offenser mademoiselle de Mancini , dont la puissance pouvait triompher de la volonté de la reine , et la crainte de mal obéir au cardinal, madame de Venelle s'agitait à faux et ne laissait pas ses élèves un moment tranquilles.
lis ces soins tracassiers n'étaient pas même aperçus de Marie. Absorbée dans une seule pensée, elle s'en laissait dévorer le cœur avec cette volupté du désespoir qui savoure tout ce qui ajoute à sa souffrance. Sans émotion pour tous les accidents d'un voyage nocturne, elle tresaillait seulement au bruit des pas d'un cheval, d'un courrier et même des gardes qui l'accompagnaient tant il lui semblait impossible que le roi ne fit point courir après elle.
Cet espoir ne la soutint pas longtemps ; elle arrivait
MARIE DE M AN C1M 2Zi3
déjà près de la Rochelle, et aucun souvenir du roi ne lui était parvenu.
— C'en est fait, pensait-elle, ils l'ont asservi de nouveau. Il me sacrifie aux larmes de sa mère, aux menaces de mon oncle, il frémit de régner!... et son cœur!... son cœur qui est à moi, se résigne à pleurer !... I n'a pas mêmel'idée du désespoïroùsa résignation me plonge!... Oh! mon Dieu, voilà donc l'amour d'un roi?...
Et les tortures de cette àme passionnée s'exhalaient alors par un gémissement douloureux, une plainte involontaire.
— Vous souffrez, mademoiselle, disait aussitôt madame de Venelle en lui mettant un flacon sous le nez ! Voulez-vous que je fasse arrêter? si vous buviez quelque peu de bouillon; je suis sûre que votre estomac est en convulsions ; ne prendre aucune nourriture, vivre d'eau sucrée, c'est vouloir vous rendre malade et m'attirer de vifs reproches. Son Ëminence m'accusera de ne vous avoir point soignée comme je le devais, et pourtant vos sœurs peuvent attester...
— Soyez tranquille, madame, interrompit Marie; personne ne vous en voudra pour ma mort... pas même lui!... ajouta-t-elle à voix basse et en cachant sa tète dans ses mains.
— Ne pleure pas ainsi, s'écria Hortense, en entourant de ses bras charmants le cou de Marie, et pleurant avec elle, puisque d'aller à la campagne te cause tant de chagrin, je vais écrire à mon oncle de nous rappeler près de lui, tu dis qu'il fait tout ce que je veux. Eh bien, nous verrons,
Et Marie, repondant aux caresses de sa sœur par un triste sourire, disait :
Ililx MARIE DE MANGINI
— Pauvre enfant ! que sera-ce donc pour toi ?... pour toi si belle, si aimable !... Si ma pari de malheur est si grande !... ah ! garde-toi de jamais l'aimer 1 L'amour d'un roi, vois-tu, c'est le désespoir et la mort...
A leur arrivée à Brouage, une foule immense, attirée par la richesse des équipages du cardinal, entoura le carrosse où se trouvait Marie, et criait : Vive Mazarin, vive la paix qu'il nous donne! et cela avec la même exaltation que le peuple avait crié du temps de Fronde : A bas Mazarin, à bas la tête et le chapeau rouge du cardinal !
L'un disait : — Tiens, vois-tu bien celle qui pleure? C'est sa nièce, c'est elle qui empêchait notre roi de se marier. Le cardinal l'envoie ici pour être enfermée dans le château. Ça lui apprendra à ne pas vouloir qu'on fasse la paix. A bas les maîtresses ! vive ta paix!
A ces réflexions, à ces cris, s'en joignaient encore de plus insultants pour Marie. Plusieurs parvenant jusqu'à ses oreilles, madame de Venelle voulut fermer les glaces du carrosse. Mais mademoiselle de Mancini l'arrêta, avide de s'abreuver de toutes les amertumes de l'exil et de la disgrâce, et cherchant dans l'insulte et les dangers où l'exposait la faiblesse du roi un motif de le moins aimer.
Ce bruit, ce cortège injurieux, tout ce qui la suivait s'en affligeait pour elle, lorsque déjà elle en était distraite par la vue imposante de la mer. Rien ne calme les agitations de l'âme comme l'aspect de l'immensité, comme l'apparition d'une merveille de la nature. On se sent être si peu de chose en comparaison de ces œuvres du génie divin, qu'on se désintéresse de soimême.
Le cardinal de Richelieu, en érigeant la jolie petite ville de Brouage en gouvernement particulier, l'avait fortifiée et y avait fait construire un château attenant aux remparts, qui offrait plutôt l'apparence d'une noble prison que celle d'un lieu de plaisance. Hortense et sa petite sœur Marianne se récrièrent avec une sorte d'effroi sur les ponts levis, les portes, les voûtes sonr bres qu'il leur fallut traverser avant de parvenir à la cour d'honneur. Il est certain que cette cour, encadrée par quatre grands bâtiments, et divisée en quatre parties de gazons bordées par de grands ifs et des bandes de buis, rappelait beaucoup le cimetière d'un couvent. Marie, touchée de la tristesse profonde qui se peignit tout à coup sur le beau front cl Hortense et le visage enfantin de Marianne, dit en pleurant :
— Pauvres enfants! leur faire partager mon exil! ajouter leur ennui à mon désespoir ! quel comble de cruauté !...
En descendant de carrosse, elle trouva tous les gardes et les serviteurs du château rangés sur son passage. Comme elle franchissait lentement et les yeux baissés cette haie de gens d'armes, une hallebarde tomba tout à coup sur le bout de son pied ; la douleur qu'elle en ressentit lui fit lever les yeux ; il s'arrêtèrent naturellement sur le garde qui ramassait son arme et se confondait en excuses en maudissant sa nr e. L'expression singulière de la figure de
cet homme frappa Marie ; sans lui faire positivement des signes, il semblait dire des yeux : «J'ai à vous parler, fiez-vous à moi. » Mais, entourée de tant de témoins , elle ne put observer plus d'un instant celui dont la maladresse pouvait être un fait exprès,
2Zt6 .MARIE DE MANCINI
et elle finit par se persuader qu'elle s'était fait illusion.
— J'ai tant de peine à croire à son abandon, pensat-elle, que je prête à tout ce que je vois la mission de me rassurer, de me dire qu'il pense toujours à moi, que son amour me protège encore. Mais non, c'est trop se flatter, poursuivait-elle en fondant en larmes! S'il m'aimait... serais-je ici?
En disant ces mots, elle regardait les vieilles tapisseries qui décoraient sa chambre, les fenêtres en ogives, qui laissaient venir la lumière de si haut qu'on pouvait se croire dans une citadelle. Cependant cet appartement si triste aboutissait à une plate-forme donnant sur la mer, et Marie contemplait l'abîme et le château en disant :
— Ici l'esclavage, et là... la liberté.
Cette horrible tentation d'en finir avec ses souffrances était aussitôt combattue par les sentiments religieux de mademoiselle de Mancini et par ce reste d'espoir que l'amour le plus découragé garde encore : il paraît si difficile de perdre ce qu'on n'a pas cessé de mériter!
Dans cette préoccupation cruelle et sombre, Marie refusait obstinément les soins qu'on voulait lui donner, et madame de Venelle se désespérait en la voyant s'affaiblir et prête à devenir sérieusement malade. Suspendue entre la crainte de manquer aux ordres du cardinal et de s'attirer la colère du roi, si Marie succombait à sa peine, madame de Venelle se décida à implorer la jeune Hortense pour obtenir de sa sœur de prendre l'air, de chercher dans la promenade un peu de distraction, enûn de ne pas se laisser abattre
MARIE DE MANGINI 247
au point d'altérer sa santé. L'effroi qu'elle fit passer dans l'àme d'Hortense rendit la jeune fille si éloquente de tendresse, que Marie céda à ses instances et se laissa conduire par elle sous les beaux ombrages du jardin.
En remontant cbez elle, Marie vit qu'on avait placé une sentinelle à la porte de son appartement, et crut reconnaître dans ce garde celui dont la hallebarde tomba devant elle au moment où elle était entrée dans le château. Craignant de s'abuser, elle retourna la tête après avoir franchi la porte, et le regarda plus attentivement. Alors elle le vit sourire d'un air d'intelligence, puis la main qui soutenait sa hallebarde s'entrouvrit et se referma aussitôt après avoir laissé voir un papier plié.
A cette vue, le cœur de Marie battit avec tant de violence, qu'elle faillit se trouver mal. Hortense et madame de Venelle, effrayées de sa pâleur et du tremblement qu'elle éprouvait, voulurent la faire mettre au lit; mais elle s'y refusa, prétendit au contraire se sentir moins souffrante, et consentit, pour preuve, à prendre quelques aliments. Hortense l'embrassa de reconnaissance, et madame de Venelle conclut de cette soumission que Marie revenait à la raison : ce qui veut dire, en termes du monde, à l'indifférence ; elle se glorifia d'avance de l'honneur que lui ferait cette conversion auprès de la reine-mère.
Le trouble d'une espérance jetée tout à coup dans un accablement profond est difficile à dissimuler. Heureusement pour Marie, la fièvre la prit assez vivement, et lui permit de mettre sur son compte l'agitation qui s'empara d'elle; mais cette fièvre redoublait
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l'inquiétude de la zélée gouvernante ; elle menaçait de veiller mademoiselle de Mancini pendant la nuit entière, et il fallut toute la force de volonté de celle-ci pour obtenir qu'on la laissât seule.
La nuit s'avançait : déjà tous les bruits du château s'étaient amortis successivement. On n'entendait plus que les pas monotones des gardes qui veillaient, et le qui vive? de la ronde de nuit. Au moindre craquement des boiseries, Marie croyait voir entr'ouvrir sa porte, et. s'en approchant aussitôt, elle s'apercevait que rien n'avait bougé dans cette lourde serrure fermée à double tour, et dont la clef devait être sous le chevet de madame de Venelle. Cette porte donnait sur une longue galerie où le garde était en l'action.
— Peut-être un autre a-t-il pris sa place? peut-être me croit-il endormie, pensa Marie? Alors elle un moyen de lui prouver qu'elle veillait, et cela sans faire de bruit, de peur d'éveiller ceux qui la tenaient prisonnière. Un seul flambeau éclairait sa chambre, elle le prit, le posa de façon à ce que la lumière, traversant le trou de la serrure, une clarté soudaine put s'apercevoir de l'autre côté de la porte. Le moyen réussit, car, au même instant, elle entendit marcher dans la galerie. Puis les pas s'arrêtèrent, et un léger mouvement ébranla la porte. Marie présuma qu'on cherchait à la soulever pour faire passer par dessous quelque chose. C'était difficile, car les pluies do printemps avaient gonflé le bois, et la porte joignait parfaitement le seuil. Marie, tremblante d'espoir, cherchait d'une main le papier qu'elle s'attendait a trouver au bas de la porte, lorsque le vent, qui soufflait avec violence à travers la serrure, éteignit tout à coup sa bougie, et la
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laissa dans une complète obscurité. Le bruit du fer d'une hallebarde sur le carreau témoignait des efforts que le garde faisait pour soulever la porte. Marie cherchait à tàloo si la lettre espérée avait pu passer. Alors un cri étouffé s'échappa de son sein. La lance, étant parvenue à se faire jour venait de déchirer sa main. Mais la douleur aiguë qu'elle en éprouva céda bientôt à la joie de sentir glisser un papier sous ses doigts ensanglantés. Elle s'en saisit vivement, le porta à ses lèvres, et se désola de ne pouvoir le lire.
Il faut avoir passé par ces cruelles épreuves, où un mot est la vie ou la mort, pour se faire une juste idée du supplice de Marie tenant la lettre qui faisait battre son cœur, la composant tour à tour de froides excuses ou de consolations enivrantes, de projets insensés, mais charmants, ou des sages et barbares conseils de la résignation. Ahl pendant cette nuit, que de fois elle lut clans cette lettre tous les mots choisis ou redoutés par elle ! que de fois elle se demanda si ce papier, qui brûlait son sein, n'allait pas lui porter le dernier coup î Etait-ce un poignard ou une couronne ?
Avec quelle impatience Marie attend les premiers rayons du jour? Avec quel soin elle écarte cette lettre de sa main blessée, de peur que le sang qui la baignait ne souillât ces caractères chéris, ne les rendît illisibles. Ce supplice, augmenté d'une douleur physique, était cependant plein de charme, tant l'espoir a de force contre tous les maux.
À sa fenêtre, les yeux fixés sur l'horizon, elle épiait un orage. La lueur d'un éclair aurait suffi peut-être pour lui montrer le mot qui devait la ranimer. Mais
aucun nuage ne voilait les étoiles, elles se réfléchissaient dans les flots à peine soulevés. A leur clarté vacillante, on pouvait distinguer les mâts des loupes attachées au rivage, les tourelles du fort, les arbres des remparts, et Marie se dépitait de voir si bien tant d'objets indifférents quand ses yeux ne pouvaient déchiffrer une ligne de l'écrit qu'elle tenait.
Enfin une lueur grisâtre se répandit sur tout; un nuage de pourpre sortit du sein des vagues; la mer parut sanglante, et chaque objet reprit sa couleur; Marie qui voyait pour la première fois la splendeur d'un lever du soleil embrasant de ses rayons l'immensité de l'Océan, fut saisie d'un sentiment religieux si vif, si profond, qu'elle se prosterna devant ce spectacle sublime, et pria Dieu avant que de lire. 0 gloire du ciel ! ce triomphe est peut-être le plus grand qu'ait jamais obtenu ta puissance.
À MAPJE.
« Vous m'accusez, Marie, et pourtant jamais mon cœur ne fut p!us à vous. 11 fallait celte cruelle séparation pour m'apprendre que votre présence est ma vie. Oui, malgré l'excès de mon amour, j'ignorais à quel point vous seule composez toute mon existence. J'espérais que ces devoirs d'un roi, dont on me fait une loi, un supplice, je pourrais m'y soumettre. Ah ! s'ils n'exigeaient que mon sang, ils l'auraient tout entier, mais
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c'est voire abandon qu'ils réclament, et ce sacrifice est au-dessus de mes forces.
g Des scènes affreuses se sont passées depuis votre départ : j'ai tout tenté vainement pour ramener ma mère à ses anciens sentiments, pour engager votre oncle à vous rappeler, à m'empêcher d'oublier, par sa sévérité barbare, ce que je dois à la reine, à lui... Je les ai suppliés de me sauver du tort de me révolter contre leur autorité, leur injustice : ils ont été inflexibles... Le croiriez-vous, Marie, dans l'excès de mon désespoir, moi, le roi de France, je me suis jeté aux pieds du cardinal, je l'ai conjuré de me rendre Marie, d'accepter pour elle ma main, ma couronne ; j'ai baigné ses genoux de mes larmes, je l'ai imploré comme un fils implore un père. Hélas! j'ai cru un moment que tant d'abaissement, tant d'amour le faisaient céder à ma prière... Des pleurs brillaient dans ses yeux... ses mains tremblaient en serrant les miennes... je le voyais fléchir... Mais tout à coup le souvenir de sa pron, la reine, triomphant de son attendrisse-
ment, il s'est écrié :
» — Non, sire, je vous resterai fidèle en dépit de vous-même, j'en ai fait le serment.
» El malgré les douleurs qui lui permettent ta peine de -ee soutenir, il s'est levé précipitamment, et il est sorti de mon cabinet.
» Une heure après, la reine est venue m'apprend re la retraite du cardinal, et sa résolution de quitter les affaires, si je ne l'autorisais à partir dès le lendemain pour la frontière, où don Louis l'attend pour traiter. J'ai su par elle qu'à mon refus votre oncle allait se rendre à Brouage pour vous emmener avec lui en Ita-
lie. pour vous séparer de moi à jamais... A celte menace, j'ai perdu la raison, j'ai menacé à mon tour de sévir contre cette tyrannie, de donner des ordres contraires à ceux de mon ministre.
» — Essayez, a dit la reine avec ce sourire dédaigneux que vous lui connaissez.
» Alors, j'ai trop bien compris que mon autorité serait nulle contre celle que j'ai laissé prendre. A. ! Marie, combien je me suis rappelé vos conseils ! votre zèle à me faire ressaisir tous les droits usurpés par ces tyrans de ma jeunesse. A b ! si jamais je reprends la puissance ! . . . Mais, dans l'ignorance où ils m'ont laissé des affaires, je ne puis les conduire :;: moi seul aujourd'hui, sans compromettre la sûreté de L'État, sans me perdre avec la France; je ne puis ris raer un coup d'autorité sans porter votre oncle à quelque parti violent contre vous... Ah! le ciel m'est témoin que cette horrible idée est Tunique motif qui ait dicté le consentement que j'ai donné au cardinal ; mais vous alliez être à jamais perdue pour moi, et j'ai voulu suspendre le coup prêt à nous frapper. Sûr de la durée de mon amour, sûr de votre constance, j'ai remis au temps le soin de nous protéger. Le ciel se lassera de poursuivre cet amour avant qu'il ne s'éteigne en mon âme. Marie, ne sois pas moins courageuse ; répète avec moi que, quels que soient les devoirs qu'on nous impose, les obstacles, les peines qu'il nous faudra surmonter, rien ne pourra jamais désunir nos cœurs. Et, je te le jure, lien ne nous désunira.
» Ah! Marie, que je t'aime, et que je voudrais te revoir!
» Louis. »
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a Ayez toute confiance en celui qui vous remettra cette lettre. »
Qui n'a pas éprouvé ces impressions secrètes et tristes qui s'emparent tout à coup de l'àme au milieu d'un bonheur! Rien ne justifie, rien n'explique la profonde douleur dont on se sent atteint en écoutant les protestations les plus tendres, en lisant les expressions les plus passionnées. La raison espérait moins, toutes les ambitions du cœur semblent dépassées... et pourtant il n'est pas satisfait. Un poids invisible l'accable ; en vain il cherche le poignard dont il se sent déchiré sous toutes ces fleurs dont le parfum l'enivre. En vain il s'accuse de démence, d'ingratitude envers le sort. Une voix intérieure lui dit qu'il a raison de souffrir.
Marie relut dix fois cette lettre pour se convaincre de la joie qu'elle en devait éprouver :
— Je l'accusais à tort, se disait-elle, il m'aime toujours î... Louis XIV, le plus grand roi de l'Europe, m'offrir sa couronne!... braver tout; la colère delà reine, celle de l'Espagne, celle de la France peut-être... pour se conserver à moi, pour m'enchainer éternellement à lui... Ah! l'amour d'un roi n'a jamais tant fait ! . . . Mais ce dévouement sublime,dois-je l'accepter?. . dois-je, pour prix de tant de générosité, l'entraîner à sa perte? non, de tous ses trésors, je ne veux que son amour.
Et, tout à ce noble sentiment, Marie se mit à écrire au roi les choses les plus raisonnables et les plus passionnées. Cédant alternativement à l'influence de son esprit éclairé, de son caractère élevé et de son cœur ardent, sa lettre renfermait les conseils les plus sages,
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les résolutions les plus désintéressées; mais, après avoir soumis son cœur à toutes les exigences du devoir et de l'honneur généreux, elle s'abandonna sans réserve au bonheur d'exprimer un amour capable de tant de sacrifices; et cette éloquence d'âme, ce délire d'autant plus entraînant qu'il avait été comprimé un moment par la raison, cette fièvre contagieuse devait seule agir sur le cœur du jeune roi.
Marie venait de se mettre au lit lorsque Hortense entra dans sa chambre ; frappée d'effroi à l'aspect du mouchoir teint de sang qui entoure la main de sa sœur et à la pâleur que l'insomnie et tant es et
douces émotions ont produite sur les traits de Marie, une affreuse idée s'empare d'Horlense, et les cris :
— Au secours! au secours! Marie se meurt! font retentir le château.
En vain mademoiselle de Mancini suppUe sa sœur de se taire, en vain elle lui sourit pour la rassurer. Hortense ne l'écoute pas et vole au-devant de madame de Venelle qui accourt tout essoufflée et dans un état de crainte pour elle-même qu'elle exhalait par ces mots :
— Ah! mon Dieu, que deviendrai-ie si le roi apprend qu'elle s'est tuée! c'est moi qu'on accusera, comme si je pouvais répondre des actions d'une folle!., j'étais bien sûre qu'elle me jouerait quelque tour. C'est infâme! abuser de ma confiance, profiter de la liberté, que je lui laisse la nuit pour attenter â ses jours !
— Tranquillisez-vous, dit enfin Marie, après s'être amusée un moment de la terreur de sa surveillante; je crois, en vérité, que cette étourdie d'Hortense a pris plaisir à éprouver votre intérêt pour moi ; je ne sais
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quelle idée lui est venue en voyant le sang qui coule de cette blessure, Cette nuit, dans l'obscurité, j'ai voulu boire un peu d'eau, et le verre que je tenais s'est rompu dans ma main.
Madame de Venelle, qui avait peine à croire à la simplicité de ce récit, voulut voir la plaie pour s'assurer qu'il n'y restait aucun éclat de verre ; Marie la laissa faire sans s'inquiéter des signes d'incrédulité qu'elle faisait en se récriant sur la profondeur de la blessure, sur plusieurs petits incidents qui témoignaient contre l'inexactitude du fait; les caresses d'Hortense, sa joie de s'être abusée sur la blessure de sa sœur, occupaient seules Marie.
— Vouloir mourir, quand on est si tendrement chérie d'un ange tel que toi ! Ah ! ce serait un crime, s'écria-t-elle en serrant la belle Hortense sur son cœur; non, je ne te quitterai point; tes soins me consoleront de tout ce que je perds; je vivrai, puisque je suis encore aimée!
En proférant ces derniers mots , sa pensée se portait sur un autre, et un éclair de joie, qui brilla tout à coup dans ses yeux, n'échappa point aux regards inquisiteurs de madame de Venelle; elle se promit de redoubler de surveillance. D'abord elle fit demander le garde qui avait été de faction pendant la nuit à la porte de mademoiselle de Mancini, et se rendit dans le cabinet de Marie pour le questionner plus à son aise. Mais comme elle voulait imposer au garde par son ton d'autorité, elle éleva la voix, et les deux sœurs, qui faisaient silence, entendirent tout ce qu'elle disait, et la recommandation qu'elle lui répéta deux fois de se remettre en faction dans le corridor pendant tout le
temps qu'elle allait passer à écrire au premier ministre; à quoi le garde répondit à haute voix et comme s'il a'vait espéré être entendu de la chambre voisine :
— Je c'y manquerai point, madame, et je puis bien vous assurer que , si l'on tente de faire passer quelque lettre, c'est dans mes mains seules qu'elle tombera.
Ceci est un avertissement, pensa Marie, et, dès qu'elle fut seule, elle entr'ouvrit sa porte et laissa passer un coin de sa lettre au roi; elle sentit aussitôt qu'on s'en emparait et entendit ces mots prononcés tout bas.
— Fiez-vous à Marcel.
Chaque jour, de nouvelles assurances de la tendresse constante du roi l'aidaient à supporter l'exil et la tenaient au courant de ce qui se passait à la cour. Tout à coup les lettres du roi cessèrent de lui parvenir; elle se livrait avec désespoir à toutes les suppositions que devait faire naître ce silence , lorsqu'elle reçut ce mot de mademoiselle de Tonnay-Charente. inclus dans une lettre adressée à Hortense de Mancini par une de ses compagnes du couvent.
ce Vous avez été trahie ; mon frère, qui s'était chargé de la correspondance de celui qui vous regrette , vient d'être dénoncé par sa belle-mère ; votre oncle et la reine
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savent tout ; ce pauvre Vivonne vient d'être exilé à R***, sous prétexte de propos plus qu'imprudents qu'il est fort capable d'avoir tenus, car sa gaieté ne se refuse rien. Mais le roi ne peut ignorer longtemps le vrai motif de cette disgrâce, et j'ai le pressentiment que cet acte d'autorité ne restera pas impuni. La persécution rend parfois de grands services. Vous recueillerez bientôt les profits de celle-là.
a En attendant , croyez à mon sincère attachement, etc.
a Athénaïs. »
La prédiction de mademoiselle de Tonnay-Charente ne tarda pas à se réaliser : le soir même un courrier du roi, suivi d'une escorte de gardes à cheval, entra avec fracas dans les cours du château de Brouage.
— De la part du roi, cria le commandant de l'escorte.
— Conduisez M. le commandant chez madame de Venelle, dit le concierge.
— Je n'ai point affaire à madame de Venelle, reprit celui-ci ; mes ordres m'enjoignent de remettre ce paquet cacheté du sceau de Sa Majesté à mademoiselle Marie de Mancini, et je ne le donnerai qu'à elle.
Puis, se faisant montrer le chemin , il marcha tout droit à l'appartement de Marie, et lui remit sa dépêche en s'inclinant avec respect.
Ce souvenir d'un passé qu'elle ne croyait pas devoir revenir, l'enivra un moment d'espérance.
Madame de Venelle accourut aussitôt en disant :
— J'ai les ordres les plus positifs de Son Éminence pour empêcher ses nièces de recevoir aucune lettre.
— Et moi, j'obéis à ceux du roi, reprit le commandant d'un ton qui ne permettait pas de répliquer.
Alors madame de Venelle, s'approchant de Marie, la supplia d'attester au cardinal la violence qu'elle était forcée de subir.
Marie sourit de pitié et lui dit qu'elle désirait être seule pour lire la lettre du roi et pour y répondre, le commandant' ayant aussi l'ordre de rapporter cette réponse. Et madame de Venelle se retira de fort mauvaise humeur.
— Tiens, dit Marie à Hortense en lui remettant une bourse pleine d'or, va distribuer ceci aux compagnons du commandant, et dis-leur de ma part de boire tous à la santé du roi.
— Enfin il reconnaît que tout ce mystère, ces craintes, ces ruses, ont d'humiliant pour un souverain, s'écria Marie après avoir lu; il comprend que donner à un sentiment pur toutes les allures de l'intrigue, c'est le dégrader. Il a déclaré à sa mère qu'il voulait nrécrire, qu'il m'écrirait, qu'il ne pouvait se passer de mes lettres ; il s'est fait roi un moment pour exiger cela, on y a consenti. Ah ! s'il avait le courage de régner?...
Puis elle se mit à lire la lettre contenue dans celle du roi; elle était toute de la main du cardinal Mazarin, et Louis XIV la communiquait à Marie pour qu'elle l'aidât à y repondre.
Cette lettre, qui peint si parfaitement le caractère du cardinal, sa situation vis-à-vis des puissances étrangères, ses engagements envers la reine, sa haute sagesse en politique, et son respect pour la gloire du roi, nous la donnons ici telle qu'elle fut écrite toute de la main du cardinal; telle qu'elle fut envoyée par le roi à
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Marie, et telle qu'elle a été conservée parmi :cs manuscrits de la Bibliothèque du roi.
AU roi.
De Cadillac, 16 juillet 1859.
«J'ai reçu votre lettre du 2 et celle de la confident?, de la même date; quand vous ne m'auriez pas ordonné si précisément que vous avez fait de vous parler avec toute sorte de liberté, lorsqu'il y va de votre service, je n'aurois pas laissé de le faire en cette rencontre, au au péril même do vous être désagréable et de perdre vos bonnes grâces.
» J'ai vu ce que la confidente m'escrit touchant votre chagrin et la manière dont vous en usez avec elle, mais comme je say que l'amour qu'elle a pour vous est à l'épreuve de tout, et que votre bon naturel, aussi bien que votre devoir, vous donnent beaucoup d'inquiétude, dès que connoissez luy avoir déplu, et que vous revenez aussitost à luy témoigner la dernière tendresse, cela ne me donneroit pas grande peine; mais je vous avoue que je la ressens extrême d'apprendre par tous les avis qui me viennent de toutes parts, de quelle manière on parle de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez résolu d'avoir une extraordinaire application aux affaires et de mettre tout en œuvre pour devenir le plus grand roi de la terre.
» Les lettres de Paris, de Flandre et d'autres endroits disent que vous n'êtes plus reconnaissable depuis mon départ, non pas à cause de moi, mais au sujet de
quelqu'un qui m'appartient; que vous êtes dans des engagements qui vous empêcheront de donner la paix à toute la chrétienté et de rendre votre Estât et vos sujets heureux par le mariage, et que si, pour éviter un si grand préjudice, vous passez outre à le faire, la personne que vous épouserez sera très-malheureuse sans être coupable.
» On dit et cela est confirmé par des lettres de la cour, écrites à des personnes qui sont à ma suite, on dit que vous êtes toujours renfermé à écrire à la personne que vous aimez, et que vous y perdez plus de temps que vous ne faisiez à lui parler, pendant qu'elle était à la cour; en y ajoute que j'en suis d'accord, et que je m'entends avec vous pour satisfaire à mon ambition, et pour empêcher la paix. On dit que vous êtes brouillé avec la reine, et ceux qui m'écrivent en des termes plus doux disent que vous évitez autant que vous pouvez de la voir.
» Je vois d'ailleurs que la complaisance que j'ayeue pour vous., lorsque vous m'avez fait instance de pouvoir mander quelques fois de vos nouvelles à cette personne et d'en recevoir des siennes, aboutit à un commerce continuel de longues lettres, c'est-à-dire à lui écrire chaque jour et en recevoir réponse; de sorte que le courrier est toujours chargé d'autant de lettres qu'il y a eu de jours qu'on n'a pu les envoyer; ce qui ne peut se faire sans scandale, ni même sans donner atteinte à la réputation de la personne et à la mienne. Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ay reconnu par les réponses que la même personne m'a faites lorsque j'ay voulu l'avertir de ce qui estoit de son bien, et par les avis que j'ay toujours de la Rochelle, que vous n'oubliez rien pour
l'engager de plus en plus, en rassurant que vos intentions sont de faire pour elle des choses que vous savez bien qui ne se doivent pas, et qui, par plusieurs raisons, sont impossibles. Plût à Dieu que, sans blesser votre réputation, vous pussiez vous ouvrir de vos pensées à d'autres; car pour ce qui vous seroit dit, depuis le premier jusqu'au dernier de votre royaume, vous seriez au désespoir de les avoir eues; et je ne me verrois point dans le plus pitoyable estât où j'aye jamais été, ne pouvant dormir un seul moment, et ne sachant ce que je fais, la douleur m'accablant à tel point que-, quand je voudrois passer sur toutes sortes de considérations, je n'aurais pas l'esprit et l'assiette qu'il faut pour vous rendre un aussi bon compte de vos affaires comme je l'ai fait jusqu'à cette heure.
» Dieu a établi les rois, d'après ce qui regarde la religion (pour le soutien de laquelle ils doivent faire toutes choses), pour veiller au bien , au repos et à la sécurité de leurs sujets, et non pour sacrifier ce bien-là à leurs passions particulières; et quand il s'en est trouvé d'assez malheureux pour mériter par leur conduite que la Providence divine les abandonnât, les histoires sant pleines des révolutions et des misères qu'ils ont attirées sur leurs personnes et sur leurs Estats.
» C'est pourquoi je vous dis hardiment qu'il n'est plus temps d'hésiter, et quoique vous soyez le maître en certain sens de faire ce que bon vous semble, néanmoins vous devez rendre compte à Dieu de vos actions, pour faire votre salut, et au monde pour le salut de votre gloire et de votre réputation ; car, quelque chose que vous fassiez, il en jugera selon que vous lui en donnerez occasion.
■ Et bien que vous ayez la bonté de me mande; vous vous résoudriez, pour cette gloire et ; honneur, à l'aire tout ce qui serait nécessaire, vous me permettrez de vous dire qu'en écrivant en d'autres termes à la Rochelle je ne sais pas quelles sont vos intentions ; et dans ce doute je m'avance à dire qu'il n'est pas seulement icy question de la gloire et de l'honneur, car bien souvent, en relevant les Estats, on a moyen de relever l'une et l'autre, quand il est arrivé par malheur qu'ils ayent reçu quelque atteinte. Mais à présent, si vos sujets étaient si malheureux que vous ne prissiez pas la résolution que vous devez, et de la bonne manière, rien au monde ne pourrait les empêcher de tomber en de plus grands malheurs que jamais, et toute la chrétienté avec eux.
» Et je puis vous assurer de certaine science que le prince de Condé et bien d'autres sont au guet pour voir ce qui arrivera de ceci, espérant, si les choses se passent selon leur souhait de bien proGter, du prétexte plausible que vous leur pourriez donner, auquel cas ce malheureux prince ne manqueroit pas d'avoir favorables tous les parlements, les grands et la noblesse du royaume, et même tous vos peuples, outre qu'on n'oublieroit pas de faire sonner bien haut que j'aurois été le conseiller et le solliciteur de toute la conduite que vous auriez tenue.
» Je suis encore obligé de vous dire avec la même franchise que, si vous ne surmontez incontinent la passion qui vous aveugle, quoique votre mariage s'exécute avec l'Infante, il est impossible qu'en Espagne on n'ait pas connoissance de l'aversion que vous y avez et du mauvais traitement que l'Infante doit attendre, si,
à )a vieille delà conclusion, vous continuez à faire paroître que toute vos pensées et vos attachements sont ailleurs. De plus, je tiens pour constant qu'on pourra prendre à Madrid les résolutions que nous prendrions nous-mêmes en pareil cas. C'est pourquoi je vous supplie de considérer quelle bénédiction vous pouvez attendre de Dieu et des hommes, si pour cela nous devons recommencer la guerre la plus sanglante qu'on ait jamais vue, et avec autant de préjudices que nous avons emporté d'avantages par le passé, que Dieu a favorisé votre cause et les saintes intentions que vous et la reine avez toujours eues.
» Je vous marque d'autant plus ceci, que Pimentel, dans son voyage, m'a dit deux ou trois fois que tout le monde disoit que vous étiez trop amoureux pour vouloir vous marier si tost, et que de Flandre on lui avait écrit la même chose, ce qui lui avoit fait de la peine.
» Je conclus tout ce discours par vous déclarer que, si je ne vois pas par la réponse que je vous engage de me faire en toute diligence qu'il y ait lieu d'espérer que vous vous mettrez de bonne façon et sans réserve dans le chemin qu'il faut pour votre bien, pour votre honneur et pour la conservation de ce royaume, je n'ai d'autre parti à prendre, pour vous donner une dernière marque de ma fidélité et de mon zèle pour votre service, qu'à remettre entre vos mains tous les bienfaits dont il a plu au feu roi, à vous et à la reine de me combler; et qu'à m'embarquer avec ma famille, pour m'en aller passer le reste de mes jours dans quelque coin de l'Italie, et prier Dieu que ce dernier remède produise la guérison que je souhaite plus que toutes
choses au monde, pouvant dire sans exagération, et sans user des termes de soumission et de respect que je dois, qu'il n'y a pas de tendresse comparable à celle que j'ay pour vous, et il me seroit impossible de ne pas mourir de regret, si je vous voyois en faire qui pût noircir voire réputation, et exposer votre personne et votre Estât.
» Je sais que vous me connoissez assez pour croire tout ce que je vous écrit vient du fond du cœur, et qu'il n'y arien qui me puisse empêcher de rebrousser chemin et d'exécuter la résolution que je viens de dire, si je ne vois par la réponse que vous me ferez, et par la conduite que vous tiendrez ensuite , que vous vous êtes rendu maître de la passion à laquelle vous êtes maintenant abandonné. Voyez si, ne le faisant pas, vous voulez que les deux personnes à qui vous faites l'honneur de témoigner tant d'affection soient séparées de vous pour jamais, et deviennent les plus malheureuses de toute la terre.
a La réponse que vous me ferez me servira aussi d'instruction pour la manière que je devrais tenir en m'abouchant avec don Louis de Haro sur le sujet du mariage ; car, après tout, vostre honneur et vostre conscience ne peuvent pas vous permettre de choisir le plus fidèle de touts vos serviteurs pour assurer le roi d'Espagne de quelque chose que vous ne voudriez pas tenir.
» J. Mazarin. »
De toute cette longue lettre ce qui frappa le plus Marie, après les reproches qui attestaient la passion du roi pour elle, ce fut le passage sur le prince de Condé; là était l'obstacle véritable au traité d'alliance : elle connaissait l'entêtement du prince, son ascendant sur l'esprit du roi d'Espagne, la popularité que ses exptoits lui avaient acquise pour les Espagnols, qui ne pouvaient le sacrifier à la France sans ingratitude ; elle pressentit les nombreuses difficultés que feraient naître les prétentions du prince rebelle, et la rancune du cardinal et de la reine contre le héros des journées de Cambrai et de Valenciennes , et lors même qu'à force d'habileté , le cardinal ministre parviendrait à concilier les intérêts contraires, elle pensa que cela demanderait tant de temps, qu'on pourrait en profiter pour préparer les esprits à une rupture indispensable.
Dans cette persuasion, Marie engagea le roi à paraître se soumettre à la raison d'État, et à laisser le cardinal se débattreavec la cour d'Espagne sur la question de donner au prince de Condé le gouvernement des Pays-Bas, condition à laquelle la France ne pouvait souscrire sans courir le risque d'avoir incessamment à combattre un voisin dangereux et indépendant d'elle. « Puisqu'il le faut, ajoutait-elle, faites à votre sûreté, à votre gloire tous les sacrifices qu'elles exigent; mais conservez-moi votre cœur : et, dussé-je
passeï . . de mes jours dans l'exil, avec ce trésor, je serai encore la plus fortunée du monde. »
Comme la lettre du roi, dictée dans un moment où la colère l'agitait autant que l'amour, était remplie de menaces contre les persécuteurs de Marie, de projets en sa faveur, et d'assurances passionnées, la réponse de Marie fut généreuse, raisonnable et tendre. Quand l'amour-propre et le cœur sont satisfaits, l'esprit est toujours juste : aussi le roi s'empressa-t-il de montrer cette réponse à la reine, comme la preuve la plus justificative contre les reproches d'ambition qu'elle faisait à mademoiselle de Mancini; cette contiance du roi envers sa mère, et, plus encore, la déclaration positive qu'il lit de persister à correspondre avec Marie, en dépit de tout, détermina la reine à céder sur ce point, espérant que le temps, la réflexion et la fierté royale qu'elle avait transmise à son fils l'amèneraient bientôt à sacrifier l'amour d'une parvenue à la main d'une Infante.
Dès lors un courrier expédié tous les jours vint apporter à mademoiselle de Mancini le récit quotidien des actions et des moindres pensées de Louis XIV. Les sermons du cardinal se multipliaient en vain, le roi y répondait en lui recommandant de suivre les négociations sans s'inquiéter du reste. Et Mozarin, tout occupé des grands intérêts du traité et des mille puérilités de l'étiquette et des sottises de la prééminence, se contentait de gronder contre ce qu'il n'osait empêcher.
Un de ces courriers toujours si vivement attendus apporta un jour la nouvelle que le roi, parti de Fontainebleau le 28 juillet, serait à Saint-Jean-d'Angely le 13 août, et qu'il s'y arrêterait pour voir mademoi-
selle de Mancini ; que la reine consentait à ceUe entrevue, avant de se rendre aux Pyrénés.
Le roi n'avait voulu partir qu'à cette condition, et il avait été convenu que les nièces de Son Éminencese rendraient à Saint-Jean-d'Àngely pour y saluer la reine à son passage. C'était aux yeux de la reine le prix d'une soumission complète de la part du roi, et un adieu qu'on ne pouvait lui refuser.
Le revoir!... Que de joie dans ce mot!... Mais quelle profonde douleur dans l'idée qu'il faisait ce voyage pour en aller épouser une autre!.. . Pourtant le roi lui mandait qu'il se décidait à aller passer l'automne dans les provinces du midi de la France pour satisfaire au désir de sa mère et être plus à portée de recevoir chaque jour des nouvelles des négociations entre le cardinal et don Louis de Haro, lesquelles négociations, ajoutait-il, menaçaient d'être encore fort longues à terminer.
Le consentement de la reine à cette entrevue lui ôtait bien du prix; elle ne croyait donc plus au pouvoir de la présence de Marie, puisqu'elle en affrontait le danger ; mais quelques mots du roi avaient pu l'abuser; elle pouvait supposer que ces moments accordés à l'objet d'une passion déraisonnable seraient consacrés aux regrets et non à de nouvelles promesses. Enfin Marie cherchait à dégager son espoir de toutes les pensées qui devaient le gâter.
Le jour de son départ pour Saint-Jean-d'Angely, elle remarqua pour la première fois le changement que l'exil et la douleur avaient causé dans sa personne, et frémit de paraître ainsi à son désavantage devant celui qu'elle aimait. Elle était pâle et amaigrie ; ses
yeux, si vifs, si brûlants d'ordinaire, semblaient courbaturés par les larmes, et le sourire de bonheur qui ranimait alors ses traits n'en dissimulait pas l'altération. S'il allait me trouver laide, pensa-t-elle, s'il allait me punir d'avoir tant pleuré pour lui?
Hélas ! en amour, cette crainte, trop souvent fondée, est la pire de toutes. Les coquettes seules en sont exemples; elles ne pleurent jamais que ce qu'il faut pour paraître plus jolies : aussi sont-elles les mieux aimées.
Marie arriva avec ses sœurs et madame de Venelle, quelques heures avant la cour. Elles descendirent dans le corps de logis extérieur du couvent des Bénédictines. Leurs Majestés devaient passer avec toute leur suite, pour se rentre à l'hôtel de ville, sous les fenêtres de l'appartement destiné à Marie. Ses sœurs en occupaient déjà le balcon, lorsque les tambours, les fanfares et les acclamations du peuple annoncèrent le cortège royal. Cédant à un mouvement involontaire. Marie se leva et courut vers la fenêtre; mais une violente palpitation l'oppressa tout à coup; ses yeux se voilèrent, ses jambes fléchirent et elle tomba sur un canapé, respirant à peine. Elle resta longtemps dans cette espèce d'évanouissement sans que personne s'en aperçut, car chacun, occupé de l'arrivée du roi et de l'accueil brillant qu'on lui faisait, ne pensait qu'à reconnaître et à nommer les seigneurs de la cour qui accompagnaient Leurs Majestés. Tous oubliaient que le seule cri de vive le roi devait émouvoir Marie au point de suspendre sa vie.
Le prince de Marsillac se tenait à cheval près de la calèche du roi; on le vit se pencher vers Sa Majesté
lui parler à l'oreille, et le roi, levant aussitôt la tète, porta ses regards sur le balcon où se trouvaient Hortense et Marianne. 11 espérait sans doute voir Marie auprès d'elles, et l'expression d'une profonde tristesse assombrit son visage à tel point, qu'Hortense put le remarquer. Elle se retourna pour en demander l'explication à Marie, et fut bien étonnée de ne pas la trouver à côté de Marianne, ainsi qu'elle le supposait. Effrayée de cette absence, elle quitte le balcon et aperçoit Marie, pâle, inanimée; elle vole à son secours; madame de Venelle, attirée par les exclamations d'Hortense, vient toute tremblante gronder Marie de n'avoir pas plus de force, de courage.
— Pourquoi n'était-elle pas avec nous sur le balcon? disait-elle; le roi va croire que c'est moi qui l'en ai empêchée : cela peut m'attirer des choses fort désagréables.
Marie, revenant à elle, s'empressa de calmer tant d'inquiétudes différentes ; et, peu de moments après, un message du roi et de la reine, qui faisaient demander de ses nouvelles, vint lui rendre confiance et lui donner la force de surmonter son émotion.
Marie venait de passer dans sa chambre, lorsqu'on lui annonça que le duc deLaRochefoucault demandait à lui parler en particulier. Avec quelle joie elle le revit !
— Pauvre Marie, dit-il en la voyant si pâle, dans quel état je vous retrouve!... Ah ! l'exil, l'exil, c'est le meurtrier le plus implacable; il n'y a rien de plus féroce que l'amour d'un roi. Pardon, je vous afflige, ajouta-til en serrant affectueusement la main de Marie, mais c'est que je ne puis voir tant de mérite, de supériorité voués au malheur, sans être...
270 MARIE DE MÀNCIJfl
— Comment parler de malheur quand vous êtes là, quand je vais le revoir, s'écria Marie avec exaltation. Ah ! ce moment me paie de tout ce que j'ai souffert!
— Profitez-en du moins pour fixer dignement votre sort et pour vous soustraire à ces persécutions mesquines et continuelles, plus insupportables que les grandes et qui dégradent le malheur. Croyez-en un vieil ami qui a passé des nuits à réfléchir sur votre situation, qui connaît votre caractère et celui des personnes dont vous dépendez ; qui sait ce qu'il faut attendre des calculs de la politique et de l'affection des princes? Hélas! cet ami ne peut vous sauver du malheur attaché à l'amour que vous inspirez, à ce venin d'un cœur royal qui tue sans le vouloir ses plus chères victimes; mais il peut vous sauver des humiliations pires que la mort.
— Quoi, vous pensez, interrompit Marie en fondant en larmes, vous pensez qu'il ne m'a fait venir ici que pour m'humilier... Ah! s'il était possible!...
— Gardez-vous de le croire, reprit le duc, je suis garant du sentiment qui l'amène près de vous. Jamais il n'en fut de plus vrai, de plus tendre ; jamais grand monarque n'a été plus vivement tenté de mettre aux pieds d\ine sujette sa main et sa couronne ; mais il est plus d'une puissance au-dessus de celle des rois, chère Marie, et leur sceptre si envié n'est bien souvent que le bâton d'un esclave. A mesure que les peuples s'éclairent, le pouvoir des souverains s'amoindrit. Voyez comment les parlements ont traité celui-ci; pensezvous qu'il puisse sans danger braver les désirs d'un peuple à peine apaisé? pensez-vous qu'il puisse lui refuser la paix qui s'offre aujourd'hui, sans livrer à sa
fureur celle qui est l'obstacle du traité qu'il espère.
— Ah! c'est la reine qui vous envoie, s'écria Marie avec l'accent du désespoir.
— Vous me faites injure, reprit le duc ; mais je pardonne tout aux malades, et je sais mieux qu'un autre ce que la fièvre de l'amour peut inspirer de soupçons, d'injustices. Hélas ! le premier des malheurs attaché à ce sentiment tyrannique, est de rendre insensible à la voix de l'amitié.
— Moi, méconnaître votre amitié! moi, dédaigner le seul bien qui me restera peut-être au monde! ali î vous ne le pensez pas.
— Eh bien , écoutez les conseils de cette amitié que nul des événements qui vous attendent ne pourra jamais altérer; ils sont moins pénibles à suivre que vous ne l'imaginez , car je ne viens point en censeur rigide vous reprocher un tort indépendant de vous. J'ai été témoin de vos efforts pour résister à cet amour dont toutes les séductions cachent mal le supplice ; et, s'il faut l'avouer, quand j'ai vu votre cœur succomber, j'ai cru que votre esprit, averti par ses terreurs, se résignait à toutes les conséquences d'un attachement semblable, et qu'en acceptant les bienfaits de votre situation présente, vous ne chercheriez qu'à les conserver le plus longtemps possible, et non à porter vos vues plus haut.
— Et vous aussi, dit Marie d'un ton amer, vous m'accusez d'ambition, vous ajoutez foi au bruit qu'on fait répondre pour m'attirer la colère du peuple et des rois de l'Europe, vous croyez que j'aspire à la couronne. Oh ! le ciel m'est témoin que je la maudis chaque jour, cette couronne qui me sépare de lui.
— Et vous avez raison de la maudire, car ce qu'il
pourrait vous arriver de pire, c'est que le roi vous forçât de l'accepter. Ce mariage de passion serait bientôt cassé par la politique, et Dieu sait quel serait voire sort. Votre oncle vient de reconquérir tout son crédit sur le peuple de France et dans les cours étrangères, par la suite d'un refus qu'il fait sonner très -haut ;grâce à son habileté à répandre les faits qui peuvent le servir, on sait déjà partout que le roi l'a supplié à genoux de lui accorder la main de sa nièce, et que, sacrifiant la gloire de sa maison à celle du roi, il a rejeté l'offre d'un trône, pour assurer la paix au royaume. Cette conduite efface tout ce qu'on lui a reproché dans sa vie : c'est un héros, c'est un dieu, et, tant qu'il marchera dans cette ligne, ce sera, dit-on, la providence des Français; it n'y aura pas moyen de s'opposer à sa puissance, et il régnera plus despotiquement que jamais. Eh bien, imitez sa prudence, augmentez votre crédit par un refus. Cédez aux nécessités du moment en engageant le roi à y céder lui-même, on vous saura gré d'une telle condescendance, et si, comme tout le fait craindre, il existe un obstacle insurmontable à l'accomplissement du traité avec l'Espagne, vous serez innocente de ce malheur, et rien ne vous empêchera d'en profiter. Voilà ce que j'ai voulu vous dire avant l'entrevue qui vous attend. Que la reine y soit ou non présente, songez bien à n'y dire que ce que vous voudriez dire devant elle, quitte à écrire ensuite ce dont vous n'aurez point parlé. Que le plaisir de revoir celui qui vous aime ne vous fasse point perdre la tète. Rappelez-vous bien qu'on ne vous donne cette joie que pour vous tendre un piège, et que vous vous assurez à tous deux au moins six mois de tranquillité en paraissant vous
soumettre aux circonstances ou plutôt à la volonté de la reine.
— Je suivrai vos conseils, dit Marie en soupirant, car, je le sens, c'est la bonté, la raison qui me parlent par votre bouche; mais, grand Dieu! que cette raison est cruelle !
— Pas tant que vous l'imaginez, reprit le duc, car, une fois enchaînée à cet amour contre lequel vos efforts ont été vains, vouée à un sentiment qui n'en permet plus d'autre, ce qu'il y a de mieux, c'est de le faire vivre le plus longtemps possible ; ne vous abusez pas, l'amour d'an roi livre le cœur d'une femme à un veuvage éternel. Qui peut remplacer tant de joies ambitieuses tant de plaisirs élégants, tant de vanités satisfaites! Ainsi, comme il n'est point d'avenir ni de consolation à ce brillant malheur, il faut en prolonger la durée par des sacrifices généreux. C'est, de tous les aliments dont se nourrit l'amour, celui qui ajoute le plus à sa force. Il y a même des gens qui affirment qu'en amour on n'obtient que ce qu'on refuse; mais sans être si positif, je pense que les devoirs et les obstacles rendent souvent de grands services. Je ne le veux pas, est un mot dur et sec qui renverserait la passion la plus robuste , mais je ne le dois pas n'a jamais manqué son effet sur un cœur noble et tendre. Ce refus, adouci par les larmes , est peut-être la plus sûre de toutes les séductions. Ainsi ne craignez pas de voir l'amour du roi s'aftaibir par votre résignation : plus vous vous immolerez, plus il s'armera pour vous défendre ; plus vous l'engagerez au mariage qu'on lui impose, plus il y apportera d'obstacles, plus il appuiera sur ceux qui se présentent. Déjà l'affaire du prince de
27i MARIE DE MANCINI
Condé offre de grandes difficultés, et peut amener une rupture. Cessez donc de pleurer, et ne gâtez pas les beaux jours qui vous restent , par la prévision d'un événement que chaque négociation rend moins certain.
— S'il était vrai! s'écria Marie avec feu; si le roi d'Espagne se refusait à... j'en mourrais de joie... Mais non, ajouta-t-elle en laissant retomber ses bras levés vers le ciel... non, vous me flattez pour maintenir mon courage. N'importe, je ferai tout ce que l'honneur, tout ce que votre amitié exige, mais plaignez-moi , car je n'ai plus d'espoir.
— Sa vue vous en rendra.
— Oui, le revoir et mourir. Ah! si Dieu me faisait cette grâce !
En ce moment, madame de Venelle vint annoncera Marie que la reine l'attendait , ainsi que ses sœurs, à l'hôtel de ville, où l'on avait préparé un logement pour Leurs Majestés.
— Du courage, dit M. de La Rochefoucault en se levant. Puis il ajouta en baisant la main de Marie : — Dans la situation où vous êtes, un ami est bien peu de chose ; si pourtant vous en aviez besoin , pensez à moi.
Marie serra de ses mains tremblantes la main de M. de La Rochefoucault.
Ce fat sa seule réponse.
MARIE DE MANGINI 275
De toutes les barbaries de l'étiquette, celle qu'allait subir mademoiselle de Mancini était la plus cruelle. Après tant de souffrances, l'âme remplie de sentiments passionnés si difficiles à contenir, revoir ce roi qui avait voulu la couronner, qui le voulait encore peutêtre, et ne pouvoir s'élancer dans ses bras, pleurer sur son cœur, de joie, de désespoir, de 'reconnaissance! -
La fierté de Marie soutenait son courage; prévoyant la curiosité maligne qui allait fixer sur elle tous les yeux, elle était décidée à la déconcerter par une contenance froide et digne, et lorsqu'elle entra chez la reine, on aurait pu croire qu'elle y était venue la veille. Anne d'Autriche était seule avec madame de Fleix et madame de Noailles. Marie devina qu'elle avait voulu la préparer elle-même à revoir le roi, et éviter surtout une scène d'attendrissement.
Hortense et Marianne coururent baiser la main que leur tendit la reine ; Marie se contenta de la saluer respectueusement.
La reine lui fit signe de s'asseoir près de la table où elle brodait, et, frappée de l'altération de son visage, elle lui fit , d'un ton qui voulait être affectueux, plusieurs questions sur sa santé. Marie , sans paraître touchée de cette bonté feinte, répondit qu'elle se portait bien, ce qui semblait dire : je ne veux pas vous ennuyer du récit de mes souffrances.
La reine, étant rassurée par la présence d'esprit dont
Marie faisait preuve, dit à madame de Xoailles de faire prévenir le roi de la visite des nièces de Son Eminence; la comtesse de Xoailles profita de cet ordre pour revenir, après l'avoir exécuté, s'asseoir auprès de mademoiselle de Mancini, et pour lui adresser de ces mots qui prouvent un sincère intérêt. Ce procédé généreux faillit ôter à Marie la force dont elle avait besoin pour se maintenir dans cet instant difficile. Elle avait armé son cœur et son amour-propre contre tous les coups qu'on pouvait leur porter. Mais ce cœur abreuvé d'amertume se trouvait sans défense contre une émotion douce et tendre; des larmes lui vinrent aux yeux en sentant la main de la comtesse presser la sienne.
La reine voulant éloigner Hortense et Marianne, chargea madame de Fleix et madame de Xoailles d'aller leur montrer le beau parterre du jardin attenant à l'hôtel de ville. Presqu'au même moment on annonça le roi.
Marie se leva et retomba aussitôt sur son siège.
— Chère Marie, s'écria Louis en s'élançant vers elle, en couvrant ses mains de baisers, enfin je vous revois!... Mais pourquoi trembler ainsi?... pourquoi astrister ce moment si doux par des larmes?... La reine sait tout ce que votre noble cœur lui sacrifie. ..elîerend justice à tant de générosité... elle-même veut que je vous en remercie... la constance de mon attachement a vaincu ses préventions... elle reconnaît que vous seule pouvez obtenir de moi les sacrifices qu'elle exige... cessez donc de la craindre.
— Oui, dit la reine pour ranimer Marie qu'elle voyait prête à s'évanouir, oui, je m'accuse de vous avoir injustement soupçonnée d'une ambition qui dépassait
toutes les bornes. Mais s'il est vrai que votre affection pour le roi vous rende, comme moi, jalouse de sa gloire; s'il est vrai que cette affection, loin de s'opposer aux intérêts de l'État, s'emploie à les servir, croyez que je la bénirai au lieu de la combattre ; nous savons que, par la grâce de Dieu} un amour coupable peut se changer en amitié vertueuse, et vous êtes tous deux dignes d'obtenir un semblable miracle.
La voix de la reine sortit Marie de la douce extase où. la plongeait la vue du roi; elle s'efforça de répondre quelques mots, de ceux que lui avait presque dictés le duc de la Rochefoucault ; et le roi, trouvant qu'elle en disait trop peut-être pour rassurer sa mère, l'interrompit :
— Vous le voyez, madame, dit-il, sa générosité dépasse tout ce que vous en pourriez attendre; j'espère que tant dé sagesse, tant de dévouement aux intérêts de ma couronne vous décideront à laisser Marie reprendre sa place auprès de vous, et que l'on ne me privera pas plus longtemps de ses bons conseils et de sa présence chérie.
La reine, sans paraître déconcertée d'une demande qu'elle avait sans doute prévue, affecta d'abord de s'y rendre ; puis, objectant la nécessité d'avoir le consentement du card.inal avant de disposer ainsi de sa nièce, elle appuya sur le mauvais effet que produirait en ce moment le retour de mademoiselle de Mancini à la cour. Elle exagéra les dangers qu'elle y trouverait, si le traité ne se ratifiait point aussitôt qu'on l'espérait, et conclut à ce qu'il ne fallait pas irriter le cardinal le Mazarin dans un moment où l'on avait si grand besoin de lui. Il nous menace chaque jour, ajouta-t-elle, de
quitter les affaires et de s'établir à Rome avec toute sa famille. Votre puissance, votre autorité, rien ne saurait supposer à ce projet, qui serait protégé par le saintpère et approuvé par tous les souverains ; je crois donc qu'il est dans notre intérêt à tous de ne rien changer à la situation présente , et d'attendre tout des événements.
— Sa Majesté a raison, dit fièrement Marie en voyant le roi s'apprêter à combattre l'opinion de sa mère, et craignant de voir recommencer une scène où la fausseté caressante aurait fait place à la colèrcvimpérieuse. Il faut obéir à mon oncle, et j'en aurai le courage.
Comme elle disait ces mots, le chevalier d'honneur vint annoncer à Leurs Majestés l'arrivée d'un courrier expédié par le cardinal, de Saint-Jean-de-Luz. La reine, émue d'une vive impatience, ordonne qu'on apporte les dépèches chez elle, puisque le roi s'y trouvait. Des cris de vive la paix se font entendre. C'est le peuple qui entoure le courrier et l'accable de questions. La reine s'approche de la fenêtre pour contempler cette foule turbulente; le roi profité de ce moment pour dire bas à Marie.
— Ce soir à huit heures, chez vous.
M. de Colbert entre portant les dépêches. Le roi les ouvre, la chambre se remplit de tous ceux à qui leur charge donne le droit de venir témoigner leur sollicitude sur les grands intérêts qui se traitent. Marie lève, salue la reine, la prie d'agréer ses adieux et tous les- vœux qu'elle fait pour son bonheur. Puis profitant du moment où Louis XIV lit le compte rendu des négociations, avec la crainte d'apprendre que tous les obstacles sont applanis, Marie va rejoindre ses sœurs
MARIE DE MANGINI 279
et madame de Venelle qui l'attendaient pour retourner au couvent des Bénédictines.
Madame de Venelle chercha vainement sur le visage de Marie les traces de la vive impression qu'elle avait dû éprouver pendant cette entrevue. Comme il arrive si souvent des choses trop vivement espérées dont l'effet est de dépasser l'imagination, cette entrevue où la contrainte avait glacé tous les sentiments, même la haine, n'avait laissé qu'une tristesse vague dans l'àme de Marie, et les derniers mots du roi, en lui assurant la consolation de le voir encore, ne lui promettaient cependant que les douleurs d'un adieu.
Huit heures venaient de sonner, et nul message du roi n'était venu confirmer l'espérance de Marie; elle commençait à croire que, n'osant braver la volonté de la reine et n'ayant aucun moyen de réaliser son projet avec mystère, il y avait renoncé, lorsqu'elle entendit ouvrir la grille principale du couvent, et piaffer plusieurs chevaux dans la cour. C'était le roi; il demanda d'un ton d'autorité à parler a mademoiselle de Mancini : et dit à madame de Venelle. — Annoncez-moi.
La gouvernante n'eut garde de faire la moindre objection. Sans quitter le salon où elle faisait la lecture, elle ouvrit la porte qui la séparait de la chambre de Marie, et annonça le roi.
Elle avait laissé la porte ouverte, mais le roi vint la fermer lui-même au grand scandale de madame de Venelle.
Jamais aucune confidence de la part de Louis XIV ni de celle de Marie de Mancini n'ont révélé ce qui s'est passé dans ce long entretien. On en a vu sortir le roi les yeux baignés de larmes, et Marie les yeux bril-
lant de joie et de fierté ; à dater de ce jour, on ne lui entendit plus proférer une seule plainte sur son sort. Elle retourna au château de Brouage. sans maudire l'exil. Ses jours, partagés entre le plaisir d'écrire au roi et celui de relire ses lettres, s'écoulaient dans une douce mélancolie. Tant de calme ne peut naître que de la confiance, et la grossière finesse de madame de Venelle avait deviné cela; mais elle ne s'expliquait pas aussi facilement la résignation de Marie à entendre parler à chaque instant du succès dps négociations qui devaient finir par le mariage du roi. Madame de Venelle mettait un zèle tout particulier à lui faire part des moindres bruits qui se répandaient sur ce grand événement ; alors un sourire dédaigneux animait le visage de Marie. Une autre fois, madame de- Venelle faisait tomber la conversation sur le danger des passions, et amenait adroitement cette pensée neuve, que la femme qui sacrifie son honneur à l'amour en est bientôt punie par l'auteur même de sa faute. Marie écoutait cette éternelle vérité, sans trouble et sans paraître s'en faire l'application.
Pendant ce temps, le cardinal Mazarin grondait la reine d'avoir permis cette entrevue, et il écrivit au roi des choses fort raisonnables sur sa passion pour Marie, mais qu'il croyait devoir appuyer par un certain nombre de calomnies pour en assurer l'effet:
«Je commencerai pour vous dire, écrivait-il, sur le point de votre lettre du 12 août qui regarde les bons sentiments que la personne dont il est question a pour moy.et sur toutes les autres choses qu'il vous a plume mander à son avantage, que je ne suis pas surpris de
la manière dont vous me parlez, mais que c'est Ira passion que vous avez pour elle qui vous empêche, comme il arrive d'ordinaire à ceux qui en ont comme vous, de connaître ce qui en est, et je vous réponds que, sans cette passion, vous tomberiez d'accord avec moi que cette personne n'a nulle amitié; qu'elle a uneambition démesurée, un esprit de travers et emporté, un mépris pour tout le monde, et nulle retenue dans sa conduite, et un penchant à faire toutes sortes d'extravagances; qu'elle est plus folle que jamais, depuis qu'elle a eu l'honneur de vous voir àSaint-Jean-d'Angely, et qu'au lieu de recevoir de vos lettres deux fois la semaine, elle en reçoit à présent tous les jours. Enfin, vous verriez comme moy qu'elle a mille défauts et pas une qualité qui la rende digne de votre bienveillance. »
Ici l'habileté du cardinal avait failli, car il devait présumer que tant d'injustice et d'injures révolteraient également le cœur et l'esprit du roi : aussi reçut-il de Sa Majesté la lettre la plus dure ; et, reconnaissant aussitôt sa faute, il écrivit sur-le-champ :
« Si vous êtes fâché contre moy, ainsy que vous le dites, vous n'avez qu'à m'ordonner le lieu où vous voulez que je me rende pour ressentir les marques de votre indignation, et je n'y manquerai pas. Soyez seur au moins que, sans faire la moindre contestation, je publiray seulement que vous avez raison, et que je suis coupable. Vous avez pourtant trop d'équité pour me vouloir oster l'honneur en payement de mes services; et c'est bien assez, ce me semble, que vous m'ostiez la vie, et tout ce que j'ai au monde, sans
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m'oster la liberté que les loix divines et humaines me donnent de disposer de ma famille. Je vous supplie très-humblement de me pardonner, si je vous ay trop importuné, vous assurant que je ne le ferai plus à l'avenir. »
La reine intervint dans cette brouille, et réconcilia l'amant et l'oncle, à la condition qu'il ne serait plus question entre eux de Marie ; qu'elle resterait en France, et que le cardinal poursuivrait le cours des négociations avec l'Espagne.
Madame de Venelle ne comprenait rien à la sécurité dont mademoiselle de Mancini paraissait jouir, carie maréchal duc de Gramont, envoyé comme ambassadeur extraordinaire à la cour de Madrid pour y demander au nom du roi la main de l'Infante, avait été parfaitement reçu. Il n'était bruit que des fêtes, des galas que lui donnait chaque jour le roi d'Espagne, et tant d'honneurs rendus à son rang, tant de faveurs accordées à sa personne, ne laissaient aucun doute sur le succès de sa mission ; d'un autre côté, l'envoyé du prince de Condé, le marquis de L..., avait été fort bien accueilli du roi et de la reine, et le prince luimême arriva bientôt à Toulouse, et alla se jeter aux pieds du roi, en l'assurant que c'était de sa protection plus que de celle du roi d'Espagne, qu'il attendait de voir fixer convenablement son sort, et que son titre de prince du snng royal serait toujours le premier à ses
yeux. Cette grande réconciliation opérée, ce grand obstacle aplani, rien ne semblait plus devoir s'opposer à l'accomplissement du mariage du roi et de l'Infante. Madame de Venelle affectait d'en parler souvent au gouverneur du château de Brouage, comme d'un événement immanquable et prochain : Marie écoutait ses discours sans témoigner la moindre émotion.
— Sans doute ils sont d'accord de toutes ces démarches, pensait la gouvernante, et le roi l'instruit avant nous de ce qui se passe. L'impossibilité d'obtenir mieux l'aura fait consentir à céder la couronne pour garder le roi ; elle croit que le ciel permettra cet infâme partage. Non, l'Infante est assez parée de sa jeunesse, de la gloire de son nom et de la paix qu'elle apporte, pour rendre le roi infidèle.
Pour cette fois, madame de Venelle avait raison, bien qu'elle fût injuste sur les desseins qu'elle prêtait à Marie, car jamais l'idée d'un partage honteux n'était entré dans sa pensée ; elle n'avait de prétention, de droit que sur le cœur de Louis XIV, et elle se flattait de le conserver tout entier. Comment n'aurait-elle pas nourri cette espérance fondée sur tant de preuves d'attachement, tant de promesses tenues, et par un dévouement dont nul roi n'avait encore donné l'exemple en France?
Après la rentrée en grâce du prince de Condé et la réception magnifique faite au maréchal de Gramont, lorsque tous les articles du traité étaient arrêtés, on fut bien étonné d'apprendre que les noces du roi étaient remises au printemps prochain ; cette décision expliquait la sécurité de Marie : six mois de plus dans la vie d'un amour, c'est une éternité.
28i MARIE DE MANCINI
L'hiver, qui s'annonçait comme devant être fort rigoureux, fut le prétexte de ce retard. Le roi d'Espagne ne pouvait s'exposer sans imprudence, disait-on, à un voyage si fatigant pour son âge et ses infirmités. C'est ce que mandait Mazarin à la reine, en ajoutant :
« Je crois que le confident (1), dans l'humeur où il est à présent (car je suis certain qu'il a plus de passion que jamais), serait bien aise de cette remise et peutêtre serait-il mieux pour tâcher de le guérir pendan cet entretemps : car je vous déclare que, s'il fait son mariage dans l'assiette d'esprit où il est à présent, il sera malheureux et l'Infante encore davantage, et vous et moi inconsolables.
« On me mande de La Rochelle que le confident y ferait un voyage. Si cela arrive, j'en serai au désespoir, et tout le monde en fera le jugement qui sera juste ; je vous conjure d'empêcher cela. » 2)
Nous ne rapportons ces passages que pour prouver à quel point mademoiselle de Mancini était aimée de Louis XIV (3), et, pour mieux démontrer cette triste vérité : quelles que soient la force, la sincérité de la
(f Le roi.
[2] Recueil de lettres de Mazarin. Saint-Jean-de-Luz, 1G59.
'3 Cet attachement avait pris an caractère si sérieux, que la reine consulta le vieux comte de Brienne sur les expédients qu'il y avait à prendre pour parer à ce coup; elle ne pouvait pas mieux choisir. Brienne n'était pas des amis du cardinal ; il dit à la reine « qu'ayant été si longtemps régente, il ne pensait pas que le roi, avant l'âge de 25 ans, pût se marier sans son consentement; qu'en tous cas il lui conseillait de faire une protestation en bonne forme, et que ce serait un titre pour fair-e casser le mariage, quand le roi serait revenu de son aveuglement. » La protestation fut dressée et toute prête a être siguiifiée, si les choses fussent allées plus loin.
passion d'an roi pour sa sujette, elle a toujours pour dénoùment le désespoir.
La cour, en deuil par la mort du duc d'Orléans, se décida à passer l'hiver dans les provinces du midi ; le désir de rester le plus près possible de Marie entra pour beaucoup dans cette décision de la part du roi. A force de lui répéter que rien ne pourrait altérer son sentiment pour elle, il était parvenu à lui persuader qu'un mariage politique n'y porterait nulle atteinte, et que son cœur n'appartiendrait jamais qu'à elle.
Cette belle part suffisait à Marie; et pourtant elle ne vit pas arriver sans frémir l'époque fixée pour l'entrevue solennelle des deux rois. En vain le comte de Guiche, qui avait suivi son père à Madrid, lui écrivait que l'Infante n'avait rien de ce qui devait distraire d'une grande passion; sa jeunesse, le prestige attaché à son rang, à sa naissance, le faste qui l'entourait, l'extrême désir qu'elle avait de plaire à un jeune roi dont elle raffolait déjà sur la simple vue de son portrait, tout cela remplissait l'âme de Marie de noirs pressentiments.
Cependant la mort inattendue du second prince d'Espagne, lit supposer un moment que la demande faite par le maréchal de Gramont ne serait plus accueillie. Mais la paix étant aussi urgente pour l'Espagne que pour la France, la mort de l'Infant n'empêcha point le traité de se conclure.
L'hiver fut rigoureux et long; il le parut encore plus aux habitantes du château de Brouage. Chaque matin Horteuse et Marianne allaient épier sur la plage l'apparition de quelques unes de ces plantes marines
qui annoncent le printemps. Marie seule semblait redouter le retour des beaux jours.
Une lettre du duc de La Rochefoucault fut le premier avertissement du sort qui l'attendait. Cet ami spirituel, à qui son naturel observateur et sa connaissance des caractères donnaient souvent la faculté de prédire les événements, croyait devoir éclairer sa jeune amie sur la marche que prenaient les affaires et l'issue qu'elles devaient avoir pour elle.
« Ne vous flattez pas, ajouta-t-il, de voir le roi avant son mariage ; je sais très-positivement par le prince de Conti, votre cousin, que, malgré tous vos titres à accompagner la cour à Saint-Jean-de-Luz, il a été décidé que vos jeunes sœurs n'y viendraient point, pour que vous ne fussiez pas seule exceptée. Je ne vous plains pas de cette mesure de prudence qui prouve assez votre empire, et qui vous dispense d'être témoin d'une cérémonie où votre rôle serait embarrassant; mais, dans ma fierté pour vous, je voudrais que cette résolution de rester à Brouage vînt de vous ; je voudrais plus encore, je voudrais qu'un sacrifice complet, éclatant, vous conservât l'estime et l'amour de celui que vous aimez ; je voudrais qu'un exil volontaire apprît à toute l'Europe ce que vous êtes et ce que vous ne voulez pas être; je voudrais mêler le deuil des regrets à l'enivrement de toutes les vanités satisfaites, et faire pleurer le roi au moment même où le ciel l'unira à l'héritière de Charles-Quint, au moment où il donnera une reine et la paix à la France. Vous n'êtes pas libre de suivre ce conseil, me direz-vou ; il vous a fait jurer de ne point quitter la France, de vous
dévouer à lui, qu lque événement qu'il arrive. Ce serment est le prix de la soumission dont il fait preuve aujourd'hui, et vous pensez que la gloire de l'avoir amené à un si noble sacrifice vous absoudra du crime d'être encore aimée. Détrompez-vous; on oubliera, on niera même ce qu'on doit à votre noble condescendance, à votre dévouement aux intérêts du roi et de l'État; vous ne serez plus aux yeux de tous que la rivale détestée d'une jeune reine par qui vont passer toutes les grâces de la cour, et qui sera par cela même l'objet de toutes les adorations; croyez-moi, laissez passer ces moments d'enthousiasme, ce délire d'intérêt personnel qui agite tous les coeurs à chaque changement dans l'État, jusqu'au jour où les espérances déçues ramènent à la raison et à la justice ; alors vous reviendrez forte de tous les avantages que vous possédez, et que nul n'osera contester; vous reviendrez parée du triomphe que vous aurez remporté sur un jeune prince, sur vous-même, et l'on vous reverra occuper à la cour la place la plus honorable, la seule digne de vous : celle de la noble et chaste amie d'un grand roi. a
La lecture de cette lettre jeta l'alarme dans le cœur de Marie; elle avait trop d'esprit pour n'être point frappée des raisons puissantes qui motivaient le sage conseil de son ami; elle devinait ce qu'il n'osait dire, et ses prévisions dépassaient peut-être toutes celles du duc de La Rochefoucault ; mais une lettre du roi, arrivée un moment après, détruisit sans peine l'impression causée par la première ; Marie, de nouveau confiante dans un amour qui bravait l'absence et tant
d'autres autorités réunies, fidèle à sa promesse, répondit à son ami qu'il avait raison; qu'elle ne trouvait pas une objection à opposer au conseil qu'il lui donnait ; que le sort qui l'attendait se montrait à elle à travers un crêpe funèbre, mais qu'il ne dépendait pas d'elle de s'y soustraire.
Ainsi, dans l'aveuglement d'une grande passion, on érige ses faiblesses en arrêts du destin ! que de fois on se dit condamné à ce qu'on est libre de ne point faire!
XLIY
Le mois de mai étalait toutes ses richesses, l'air était embaumé, les flots se jouaient sur la grève, et Marie, pensive, contemplait ces merveilles du printemps, lorsque tout à coup retentit le canon de la forteresse : c'était la nouvelle de la conclusion du traité ; c'était la paix, c'était une jeune reine que le canon annonçait à la France.
A ce bruit tout fut en rumeur dans le château, grands et petits, vieux et jeunes, chacun parlait de l'événement en termes emphatiques, comme si le roi pouvait les entendre et récompenser les flatteries dont on l'accablait à ce sujet.
Un courrier du cardinal Mazarin, expédié à madame de Venelle, apprit aux habitants de Brouage que la cour avait quitté Toulouse pour se rendre à Bayonne, et de là à Saint-Jean -de-Luz où le roi d'Espagne arriverait incessamment, accompagné de l'Infante et de tous les seigneurs de sa cour. K entendre le courrier,
rien n'égalait la magnificence des préparatifs de cette entrevue royale et nuptiale; un palais improvisé sur la frontière des deux royaumes, dans l'île des Faisans, réunissait déjà tout ce que le vieux luxe de l'Espagne et la riche élégance française offraient le plus remarquable. Dans ce pavillon magique, jeté sur un pont, et destiné à la conférence de deux rois, l'orgueil mutuel des deux cours avait si minutieusement combattu pour ses droits, que ce séjour était le vrai temple ae l'égalité.
On y arrivait d'Espagne et de France par deux galeries parfaitement semblables, deux portes, deux fenêtres, deux fauteuils, deux tables: sur chacune étaient deux horloges, deux écritoires ; enfin, comme le dit mademoiselle de Montpensier, tout y était égal et mesuré, et, pour être arrivé à ce niveau parfait, à ce sublime résultat des grands intérêts de l'étiquette, Dieu sait que de difficultés il avait fallu vaincre.
Ces récits, passant de bouche en bouche, arrivaient à Marie ; on la voyait pâlir en les écoutant ; mais nulle plainte, nulle réflexion amère ne trahissait le fond de sa pensée. A cette époque chaque jour amenait une nouvelle surprenante. Celle du retour du prince de Condé à Paris avait été suivie immédiatement de la nouvelle du rétablissement du roi d'Angleterre dans ses États, et l'on répandait le bruit que Charles II avait demandé au cardinal Mazarin la main de sa nièce Hortense de Mancini. Les mémoires du temps affirment cette proposition, et s'accordent à dire que le cardinal refusa cet honneur. Si sa sœur avait été couronnée reine d'Angleterre, que de chances pour l'élévation de Marie !
Le roi lui manda ce grand événement dès son arrivé'1 à BayonDe, et se plut à lui donner tous les détails des nouvelles difficultés qui s'élevaient entre don Louis de Haro et le cardinal, à propos de plusieurs villages que les Espagnols demandaient à la France; ces difficultés étaient de nature, disait Louis XIV, a amener une rupture complète.
— S'il en e>t ainsi, je n'aurai rien à me reprocher, ajoutait-il, j'obéirai au ciel, qui veut que je sois tout à Marie.
En effet, le cardinal tenait bon, les deux cours commencèrent à s'alarmer; on murmurait déjà de part et d'autre; on se disait à l'oreille que le mariage pourrait bien se rompre, mais le roi d'Espagne, qui ne le craignait pas moins que sa sœur, prit le parti de s'en rapporter à l'arbitrage du cardinal Mazarin, ce noble procédé devait tout concilier. Ce fut l'affaire d'une dernière conférence, dans laquelle on décida du jour et du cérémonial des noces.
Pendant ce temps, Marie, dans le délire d'une espérance qu'elle n'avait pas encore osé concevoir, attendait de minute en minute la lettre qui devait lui ouvrir le ciel, ou la laisser gémissante sur terre.
Cette lettre n'arriva point.
Ici nous reconnaissons notre impuissance à peindre les tourments d'une attente inquiète, puis cruelle, puis désespérée. Ces jours passés en entier lesyeux fixés sur une route où, de loin, chaque objet confus vous semble le courrier que vous espérez, où chaque nuit le bruit de la feuille qui tombe, du vent qui gémit, vous semble être celui des pas qui vous cherchent, de la voix qui vous appelle, supplice affreux qui brûle le
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sang, qui dévore le cœur... et qu'on regrette encore.
— Ta le vois, disait Hortense à Marie en lui montrant des troupes qui défilaient, on remplace les régimens qui étaient ici par des régiments suisses ; on a déjà changé toute la garde du château; jeu'ai rencontré ce matin que des visages nouveaux ; madame de Venelle vient de me dire que nous serions quinze jours sans recevoir personne, pas même nos voisins, ses amis de La Rochelle, avec qui elle aime tant à caqueter sur tout ce qui se passe à la cour ; pendant ce temps, aucune lettre ne parviendra ici ni n'en sortira. Nous sommes décidément en état de siège. Ainsi l'ordonne mon oncle.
— Mais le roi! demanda vivement Marie...
Puis, étonnée de sa question, à laquelle Hortense ne pouvait répondre, elle cacha sa tête entre ses mains et fondit en larmes.
Un jour que Marie, oppressée par la douleur, était sortie de grand matin de sa chambre pour aller respirer l'air du jardin, elle remarqua en passant parle salon une lettre toute grande ouverte, sur sa table à ouvrage. Elle pensa avec raison que cette lettre avait été mise là pour qu'elle la lût.
Cette lettre d'une amie que madame de Venelle avait à La Rochelle, commençait ainsi :
« Comme je sais l'intérêt que vous prenez avec toute la France au grand événement qui se passe, je vous envoie cette relation d'une femme de mes amies qui est attachée à la reine- mère, et plus qu'une autre à portée de tout voir et de tout savoir. »
Suivait la relation ainsi conçue :
« Le roi d'Espagne était arrivé à Fontarabie ie 3 juin. Don Louis de Haro, ministre d'Espagne, devait épouser l'Infante au nom du roi. L'évêque de Fréjus devait être témoin ; je voulus aller voir cette cérémonie et la cour d'Espagne. Mademoiselle eut la même curiosité et voulut y aller cachée ; je la rejoignis à Fontarabie. Là comme nous arrivâmes sur lesbordsd'Andaye, nous trouvâmes des barques que le roi d'Espagne, qui savait que les dames y devaient aller, y avaient envoyées ; j'étais avec mesdames de Colbert et de Lionne , de là nous fûmes conduites à l'église. A dire le vrai, je fus étonnée de voir en ce lieu, et dans une si célèbre journée, une si grande solitude. Nous nous mîmes dans le chœur, à côté des degrés du grand autel, d'où nous voyons la courtine du roi d'Espagne, c'est-à-dire le lieu où il se met pour entendre la messe. A côté de la courtine, il y avait un grand banc, couvert aussi de tapis de Turquie, pour les grands d'Espagne. Mademoiselle arriva un peu après nous, qui se mit parmi les autres, mais comme on savait qu'elle y devait venir, quelques-uns et même des prêtres me demandèrent où elle était; ces prêtres s'occupèrent à m'entretenir; je leur parlai espagnol, ils y répondirent, et même j'ose dire qu'ils me parlèrent en des termes un peu trop galants pour des prêtres : mais l'air corrompu du pays le veut ainsi. Au bout d'une demi-heure, le roi d'Espagne arriva avec l'Infante, qu'il menait à sa main gauche. Ils n'étaient pas suivis d'un grand nombre de personnes, ni avec appareil, car le roi d'Espagne a peu de gardes, et le bruit des tambours et des trompettes ne l'accompagne pas comme le nôtre. Ils se placèrent tous deux dans cette courtine, et l'Infante se
mit à la gauche du roi son père. Dès le premier moment que je vis cette princesse, elle me parut belle... »
En cet endroit les yeux de Marie s'obscurcirent de larmes. Elle interrompit un moment sa lecture; puis, s'ordonnant du courage, elle continua :
« Le roi d'Espagne me parut avoir la physionomie pleine de bonté! Le rideau de la courtine, du côté où nous étions, resta ouvert pour favoriser Mademoiselle, que ce roi regarda souvent. Les grands se mirent sur les bancs préparés pour eux. Don Louis le premier, puis le duc de Médina de las Torres, le marquis de Mondejan, le marquis de Siche et les autres. La messe étant dite, l'évêque de Pampelune, revêtu de ses habits pontificaux, s'approcha du lieu où étaient le roi et l'Infante. Don Louis et l'évêque de Fréjus s'en approchèrent aussi, et l'Infante s'étant un peu avancée, alors on lut la procuration du roi notre maitre, et ensuite l'évêque les maria. Quand il fallut dire ce oui si redoutable pour des personnes de cette naissance, elle fit une grande révérence au roi son père, puis le prononça modestement; la seconde fois elle le dit un peu plus haut, et la cérémonie étant tout à fait achevée, elle se mit à genoux devant le roi son père, qui, en l'embrassant tendrement, la releva, ayant des larmes aux yeux, et cela nous les fit venir aussi.
» L'Infante est petite, mais bien faite ; elle nous fit admirer en elle la plus éclatante blancheur ; ses yeux bleus nous parurent beaux et nous charmèrent par leur douceur et leur brillant. Nous célébrâmes la beauté de sa bouche et de ses lèvres un peu grosses et vermeil-
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les. Le tour de son visage est long, mais étant rond par en bas, il nous plut; ses joues un peu grosses, mais belles, ont eu leur part de nos louanges; ses cheveux sont d'un blond argenté qui convient entièrement aux belle? couleurs de son visage. A dire le vrai, avec une plus grande taille et déplus belles dents elle mériterait d'être mise au rang des plus belles personnes de l'Europe. Sa gorge nous a paru bien faite et assez grosse, mais son habit était horrible.
» Après avoir vu marier la nouvelle reine et après lui avoir l'ait notre cour, nous sommes revenus a Saint-Jean-de-Luz, dire à la reine que nous avions trouvé la reine sa nièce digne de ses désirs. Nous lui en fîmes le portrait, et notre narration augmenta l'impatience qu'elle avait de la voir.
» Le lendemain, la reine devait aller satisfaire son désir, suivie seulement de sa dame d'honneur, selon qu'il avait été convenu entre le roi et elle, et le roi son père, et la reine sa nièce, afin de jouir plus en repos du plaisir de se voir encore une fois dans leur vie. Monsieur seulement devait aller avec elle. Le roi devait se montrer à cheval à l 'Infante-reine, par les fenêtres de la salle où elle serait avec la reine, mais son impatience changea ce premier dessein.
» La reine arriva à la conférence avant le roi son frère, à cause qu'il avait été retenu à Fontarabie par la visite du duc de Créqui, qui fut de la part du roi porter à notre jeune reine, non les pierreries de la couronne, mais celles que le roi lui donnait pour son présent de noces qui fut fort beau. Le roi d'Espagne étant arrivé, la reine et lui s'embrassèrent. Le roi, son frère, plus gravement que la reine, car elle voulut le baiser,
mais il releva sa tête si loin, que jamais elle ne put l'attraper; la reine sa nièce se jeta à genoux devant elle; elle fut longtemps à lui demander sa main qu'elle n'obtint pas; mais, au lieu de la main, la reine l'embrassa tendrement. Leur conversation fut bonne, tendre et empressée du côté de la reine., mais trop grave du côté du roi son frère; le cardinal Mazarin s'approcha de Leurs Majestés, et leur dit qu'il y avait un inconnu qui était à la porte et qui demandait qu'on lui ouvrit. La reine, avec le consentement du roi son frère, lui ordonna de laisser voir cet étranger. Le cardinal et don Louis, laissant la porte à demi ouverte, donnèrent moyen au roi de voir l'Infante-reine ; mais parce qu'il fallait aussi qu'elle le vit, ils prirent soin de ne le guère cacher. Ils n'eurent pas grand'peine de le montrer à celle qui le regardait avec des yeux tout à fait intéressés à sa bonne mine, parce que sa belle taille le faisaitsurpasserles deux ministres de toute la tète. La reine rougit en voyant paraître le roi son fils, et la jeune reine encore plus en le considérant attentivement. Le roi d'Espagne sourit en disant à la reine qu'il avait un beau gendre.
» Après que le roi eut regardé l'Infante-reine, il alla se poster au bord de la rivière pour la voir embarquer ; il dit à M. le prince de Conti et à M. de Turenne, en sortant, que d'abord la laideur de la coiffure et de l'habit de l'Infante l'avait surpris, mais que, l'ayant regardée avec attention, il avait connu qu'elle avait beaucoup de beauté, et qu'il comprenait bien qu'il lui serait facile de l'aimer. »
Marie n'en lut pas davantage. Ses forces étaient
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épuisées, elle rentra chancelante dans sa chambre, et perdit pour quelques instants le sentiment de son malheur ; quand elle se ranima, la voix de madame de Venelle, qui était dans le salon voisin, frappa son oreille.
— Elle vient voir si j'ai lu ma sentence, pensat-elle. et cette idée ravivant sa fierté, elle se sentit prise tout à coup du noble sentiment qui rend l'innocent condamné si imposant aux yeux qui viennent contempler son supplice.
— Pardonnez-moi de vous importuner de si bonne heure, dit madame de Venelle en entrant chez Marie, mais je reçois a l'instant même de Son Eminence l'ordre de nous rendre sur-le-champ à Paris, et je viens vous prévenir que tout sera prêt dans deux heures pour notre départ.
— 11 suffit, répondit Marie avec calme, et elle sonna une femme de chambre pour lui commander de faire faire ses malles.
Madame de Venelle restait là debout, comme pour attendre les questions que devait naturellement lui adresser Marie, sur la cause de ce départ subit ; mais mademoiselle de Mancini serrait plusieurs papiers dans une cassette d'écaillé et d'or, et ne paraissait pas s'apercevoir de la présence de la gouvernante.
— Ah ! quel bonheur ! dit en accourant Hortense, nous allons revoir Paris, la cour, la ville, nos amies.
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Est-il bien vrai, madame? ajouta-t-elle en s'adressant à madame de Venelle.
— Oui, ma chère enfant ; la reine-mère, reprit madame de Venelle en appuyant sur ce titre que personne ne donnait encore à Anne d'Autriche, la reinemère, regrettant beaucoup de ne pas vous voir témoins des cérémonies du mariage, veut au moins que vous assistiez aux fêtes qui seront données à Paris, lorsque la jeune reine y fera son entrée; ce sera, dit-on, la plus magnifique chose du monde. Mais vous aurez le temps de vous faire faire de belles parures, car Leurs Majestés traverseront lentement la France ; chaque ville voudra les fêter. Le roi doit laisser quelques jours la cour à Saint-Jean-d'Angély, pour venir visiter seul le port de La Rochelle et coucher ici, où Son Eminence lui ménage une réception digne d'un si grand prince.
En entendant ces derniers mots, Marie sentit un froid mortel circuler dans ses veines; elle fut obligée de s'asseoir.
— Il va venir ici, pensa-t-elle, et c'est pour cela que l'on m'en fait partir!... et pas un message... pas un mot de lui!... toutes mes lettres sans réponse !... se peut-il qu'il soit ainsi changé pour moi!... quel crime ai-je commis? Par quelle atroce calomnie eston parvenu à altérer sa confiance, son amour pour moi!... Non, tant de passion ne peut s'éteindre subitement... il m'aime encore, et c'est pour ne pas profaner cet amour qu'il ne m'en parle pas au moment de jurer sur l'autel d'en aimer une autre... N'ai-je pas moi-même exigé de lui ce cruel sacrifice?... ne fallait-il pas s'y résigner, sous peine d'en
être séparée pour jamais? L'exil, la mort, voilà les fruits que je devais recueillir de sa résistance... Ahî c'est peut-ùtre pour me sauver qu'il feint de me délaisser ainsi... Il ne sait pas que cette pitié me tue; que je donne à sa prudence les noms les plus odieux ; que je le soupçonne de parjure, d'ingratitude, de lâcheté... d'inconstance... Ah! ce dernier crime est le plus grand de tous... Mais non, je n'y veux pas croire.
Alors d'horribles idées de vengeance venant assaillir l'esprit troublé de Marie, elle se leva et sortit précipitamment de la chambre. Madame de Venelle, effrayée, la suivit ; Marie, devinant sa pensée, la rassura, en lui disant avec calme qu'elle allait prendre l'air sur la plate-forme, tandis qu'on disposerait tout pour leur départ.
Cependant elle voulait que le roi fût frappé d'un souvenir de leur amour, s'il venait à visiter la chambre qu'elle allait quitter, et où elle avait passé tant de nuits dans les larmes. Elle suspendit au porte-montre de sa cheminée un petit médaillon d'or émaillé, garni de perles, que lui avait donné Louis XIV ; elle ôta la boucle de cheveux que contenait ce médaillon, et la remplaça par une mince feuille de papier, où elle traça ce peu de mots :
« En entrant ici où tout vous parlera de l'amour de Marie , songez qu'elle se meurt d'inquiétude et de douleur en attendant un souvenir de vous. »
La fille de l'intendant, dont la générosité de mademoiselle de Mancini lui avait fait une amie dévouée, lui promit de veiller à ce que le médaillon restât à la
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cheminée où il était accroché et de le cacher simplement aux yeux du cardinal Mazarin, s'il venait au château avant le roi.
A demi confiante en ce talisman qui devait rappeler au roi tant de doux serments, Marie partit du Brouage avec les espérances et les regrets d'un prisonnier qui ne sait pas le sort qu'on lui réserve : est-ce la liberté, l'honneur, la honte, ou l'échafaud?
Ce silence du roi, ce refroidissement d'une passion qui lui avait fait braver les puissances les plus redoutables; son ministre, sa mère, sa gloire et l'opinion publique; cette léthargie subite d'un cœur jeune et amoureux, était l'ouvrage d'un de ces hasards qui disposent souvent des plus grandes actions de ce monde.
Le maréchal de Gramont, après avoir terminé avec succès sa haute mission à la cour d'Espagne, vint en recevoir à Toulouse les compliments de la cour, et présenta au roi son neveu, le marquis de Péguilain, officier de mérite, qui s'était fait distinguer dans la dernière campagne. La bonne grâce, l'esprit enjoué, les qualités brillantes de M. de Péguilain, et, par-dessus tout, cette brusque flatterie qui plaît tant aux souverains et qui a tout l'attrait d'une franchise agréable, séduisirent Louis XIV à tel point, que la conversation de M. de Péguilain lui devint bientôt indispensable; rien n'égale l'entraînement d'une conversation facilement spirituelle ; on se croit obligé de mettre en confiance la part que l'autre met en esprit; on veut le payer, par l'intérêt d'une confidence, du plaisir que donnent ses saillies. De là vient le tort de se livrer sans réserve aux gens qui nous amusent; les aveux faits par bavardages donnent plus de droits que les
autres : quelle discrétion peut-on exiger d'un causeur? il faut donc en faire un ami pour acheter son silence, et c'est ainsi qu'à la cour on monte de l'état d'amuseur au grade de confident, puis à celui de favori.
Le roi n'avait alors pour écouler ses plaintes, ses projets, ses soupirs amoureux, que le fidèle prince de Marsillac. Le comte de Vivonne et Mancini étaient tous deux exilés de la cour, et n'y devaient reparaître que lorsque le mariage du roi serait à la veille de s'accomplir, et le roi en était réduit à vivre sur ses idées, car le prince de Marsillac serait plutôt mort que de lui en fournir une, et que d'oser le contrarier en rien sur ce qu'il méditait de faire. Cette approbation imbécile du courtisan modèle doit être un des plus grands supplices attachés à la royauté, et l'on conçoit le plaisir qu'éprouve un malheureux despote à s'entendre blâmer avec grâce et gronder même avec cette véhémence courageuse qui semble dire : o Je me perds sans doute, mais je préfère votre intérêt au mien. »
C'est par ce procédé que le marquis de Péguilain 1) arriva à dépasser tout ce que la faveur avait accordé jusque là à ses élus. L'essai de ce talent qui devait le placer si haut se fit aux dépens de Marie de Mancini ; son expérience en amour faisait autorité ; il commença par avoir l'air sensiblement ému des tourments amoureux dont le roi cachait mal le supplice ; puis il arriva bientôt à lui prouver qu'il serait plus malheureux encore, si tous les obstacles qui s'opposaient à ses vœux s'aplanissaient tout à coup.
— A votre âge, sire, disait-il, on se trompe de si
(1) Depuis duc de Lauzun.
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bonne foi, on croit si bien qu'il n'y a qu'une femme au monde, qu'on ne peut la perdre sans mourir, que l'oublier surtout est impossible ; puis l'on est tout étonné un beau jour de ne plus trouver cette femme jolie, de la voir sans plaisir, de lui parler sans émotion , de ne plus l'aimer enfin, et cela sans que la pauvre créature ait rien à se reprocher, sans qu'elle ait changé d'attraits ni d'amour; non, la fièvre est passée, voilà tout, et le seul point qui distingue dèslors cette femme des autres, c'est l'impossibilité où elle est de jamais vous rendre cette fièvre.
— Gela peut être vrai pour vous, mais cela ne le sera jamais pour moi, répondit le roi, je sens que cette habitude de mon cœur ne saurait se perdre ; j'ai trop souvent tenté de la combattre pour n'être pas certain de sa puissance.
— Et voilà le mal : combattre sa passion, c'est vouloir l'éterniser, sire; c'est un ennemi dont le temps seul triomphe; et comme ce triomphe n'est jamais douteux, il faut agir en conséquence, et ne pas se forger de chaînes dont le poids doit être un jour insupportable. Ah! si j'osais raconter à Votre Majesté mes premières folies, elle verrait combien il faut souvent bénir le ciel des obstacles infranchissables qu'il daigne mettre à nos vœux insensés.
La curiosité du roi, ainsi excitée, M. de Péguilain était sur qu'on lui ordonnerait de raconter ses aventures amoureuses, et il en choisit une qu'il orna de son mieux de tous les détails qui pouvaient s'appliquer à la situation d'âme où se trouvait le roi. 11 n'est guère de jeune homme qui n'ait éprouvé un amour effréné pour une femme placée dans une classe fort au-dessous
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de (a sienne. L'apologue n'était pas difficile à trouver, et l'esprit du marquis n'épargna rien pour le rendre piquant.
— Eh bien, sire, ajouta-t-il en finissant,cet ange paré de toutes les vertus et les grâces célestes, cette femme à qui je voulais sacrifier mon rang, ma fortune, mon avenir, pour qui j'avais blessé en duel mon meilleur ami, pour qui je voulais braver la malédiction de mon père ; huit jours de bonheur me l'ont montrée telle qu'elle était, pas plus méchante, pas plus laide qu'une autre, mais aimant les avantages de ma position relativement à la sienne beaucoup plus que moi-même; mais envieuse de toutes les femmes mieux nées qu'elle, offensée des moindres oublis, les regardant comme autant d'insultes faites à sa situation passée, m'accusant sans cesse de regretter les sacrifices que je lui avais faits, en exigeant de nouveaux, et m'accablant d'une mauvaise humeur inhérente à sa condition de parvenue ambitieuse, et, partant, mécontente. Alors l'ennui, ce grand vainqueur de tous les amours, vint tout à coup me rendre à la raison, j'allai me jeter aux pieds de mon père en le bénissant de n'avoir point consenti à ce que ce tourment de huit jours fût le supplice de toute ma vie.
Après avoir réfléchi quelques moments :
— Cette femme avait un mauvais naturel, dit le roi, voilà simplement ce que cela prouve.
— Je vous en demande pardon, sire; elle eût été une femme accomplie, si elle eût aimé un petit bourgeois comme elle ; des idées d'ambition ne se seraient point mêlées à son attachement ; elle n'aurait jamais pensé à devenir une femme de la cour. L'égalité dans
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les conditions permet seule un lien durable, celui qui reçoit tout dans une association est trop humilié pour ne pas devenir tourmentant, et celui qui donne tout est trop prodigue pour n'être pas exigeant.
— A ce compte, les rois seraient bien mal partagés, ce me semble.
— Ils en sont réduits au plaisir, j'en conviens, et tous les ennuis sublimes d'une passion amoureuse leur sont interdits : croyez, sire, qu'en cela le ciel leur épargne la plus grande humiliation humaine; car il n'est rien de plus triste que la découverte du vrai en amour ; la misère qui se trouve au fond de tous les sentiments exaltés est si désolante! ne plus retrouver un souvenir, un regret, un désir, un battement de cœur pour celle qu'on ne pouvait approcher sans frémir de joie ! dont chaque mot était un arrêt du destin, le regard un ordre, le sourire une récompense ; la revoir, la reconnaître, la sentir encore animée des mêmes sentiments qu'elle inspirait, plus avide que jamais des témoignages de cette passion tant de fois jurée, et ne pouvoir lui faire l'aumône d'une émotion tendre, d'un sourire amoureux!
— Ah ! cette affreuse misère, s'écria le roi, n'afflige que les cœurs misérables, je sens par moi-même qu'une vive amitié peut succéder à l'amour.
— Sire, dit en riant le marquis, convenez que la comtesse de Soissons fait bien d'être la sœur de mademoiselle de Mancini.
A ces mots le roi ne put s'empêcher de sourire : sa bonne foi ne lui permettait pas de nier qu'il ne restait plus dans son cœur nulle trace de son amour pour Olympe ; mais aussi était-ce bien de l'amour, disait-il,
30i MARIE DE MANCINI
et le marquis de Péguilain lui affirma qu'il en était aiûsi des sentiments les plus passionnés.
— Si Votre Majesté en doute, ajoula-t-il, qu'elle demanJe au duc de LaRochefoucaultcequi lui reste d'estime et d'amitié pour madame deLongueville. au ducde Guise, ce qu'il éprouve aujourd'hui pour mademoiselle de Pons, et à tant d'autres qui ont compromis leur fortune, leur gloire et leur vie pour une femme qu'ils s'étonnent d'avoir pu tant aimer.
Ces sortes d'entretiens se renouvelaient chaque jour, et Louis XIV en sortait sinon convaincu, du moins fort ébranlé dans ses idées de constance ; lorsqu'un homme amoureux a conçu un instant qu'il pouvait cesser de l'être, sa maladie est bien près de sa guérison. A ce trouble, ces défiances de cœur, vinrent bientôt se mêler les agitations d'un grand événement politique, les vanités d'un mariage brillant, même pour un roi de France, la curiosité d'une nouvelle aventure, l'orgueil d'une nouvelle conquête, car il allait peut-être trouver dans cette princesse inconnue quelques préventions à vaincre, quelques vagues préférences en faveur d'un autre, et le projet d'en triompher était déjà une préoccupation rivale des plus tendres souvenirs. Les lettres écrites sous l'influence de cette préoccupation furent d'abord moins longues et plus contraintes, puis le trouble d'une conscience mal à l'aise s'y fit bientôt sentir : le roi s'étonna de chercher ses pensées en écrivant à Marie, et. pour se soustraire à la fatigue d'une correspondance qui n'avait plus qu'un faible intérêt pour lui, il se persuada que ce serait également insulter Marie et la future reine que de ne pas l'interrompre au moins pendant les
solennités du mariage. Ravi d'avoir trouvé cette raison de justifier son silence, il la manda à mademoiselle de Mancini en l'accompagnant de tout ce qui pouvait en adoucir la rigueur. Puis, fort de ce noble prétexte, il se livra tout entier à ses plaisirs présents, sans se croire ingrat pour ses plaisirs passés.
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Pendant la longue route de Brouage à Paris, Marie vit, les yeux pleins de larmes, les habitants des moindres hameaux, comme ceux des grandes villes, occupés à élever des arcs de triomphe sur le passage que devait bientôt parcourir la jeune reine. C'était à qui parerait ses fenêtres de fleurs, de lampions, et la gaieté la plus vive présidait à ces apprêts de fête. Plus d'une fois le peuple, ayant reconnu la livrée du cardinal Mazarin, avait arrêté le carrosse où se trouvait Marie, pour demander des nouvelles de Saint-Jean-de-Luz, et si la cérémonie du mariage était toujours fixée au 9 juin, question à laquelle madame de Venelle s'empressait de répondre :
— Que les vœux de la France allaient être comblés, que le 9 juin verrait la bénédiction de la grande alliance tant désirée, et que la belle reine viendrait bientôt recevoir les hommages de ses sujets.
Alors les cris de vive le roi, vive la reine, vive le cardinal, accompagnaient les carrosses jusqu'à l'autre porte de la ville.
A leur arrivée à Paris, ce fut pis encore : la barrière
était encombrée par la quantité de charpentes qui arrivaient de tous côtés et devaient servir à élever un trône et des gradins où la reine, au milieu de tous les seigneurs et dames de la cour, recevrait les salutations des différents corps de l'État, avant de faire son entrée solennelle à Paris.
A la vue de' ces apprêts somptueux, de ces joies ennemies, il faut se figurer les tortures qu'éprouvait Marie, car on ne saurait les peindre. Renfermée dans le nouveau palais de son oncle, son unique consolation était de parcourir la vaste galerie où le cardinal avait réuni tant de chefs-d'œuvre de l'art, pour se rendre dans la chambre où elle avait vu pleurer Louis XIV; où ce roi, ivre d'amour pour Marie, s'était jeté aux pieds de son ministre pour le supplier de l'unir à elle; éblouie par l'éclat de ces souvenirs, elle se flattait un moment de les voir revivre. On a tant de peine à croire au néant après la vie! ! !
Pendant toute la journée du 9 juin, Marie ne sortit point de son oratoire; elle essaya de trouver du soulagement uans la prière, mais son orgueil blessé mêlait tant d'amertume à sa douleur, qu'elle accusait le ciel plus qu'elle ne l'implorait. Un amour humilié dénature l'àme la plus noble, et peut rendre criminelle la plus innocente. Un vœu infernal se glissa dans les prières que Marie adressait au ciel : elle lui demanda de s'opposer de toute sa puissance à l'accomplissement du mariage royal, et rêva un instant la mort de sa rivale comme, le plus grand bienfait qu'il pût lui accorder.
Le cardinal Mazarin, comptant sur un mouvement de dépit de la part de Marie, avait choisi cette occasion pour lui proposer un mariage brillant. Le connétable,
prince Colonna, demandait sa main, et Mazarin la suppliait de prendre en considération d'être une des plus grandes dames romaines. Mais mademoiselle de Mancini avait répondu par un refus positif, plus Gère ce qu'elle perdait que de tout ce qu'on pouvais lui offrir.
Lorsque les vitres du palais Mazarin tremblèrent au bruit du canon qui annonçait la célébration du mariage du roi et de la reine, fait par l'évèque de Bayonne à à Saint-Jean-de-Luz, Marie se sentit défaillir. Une lettre de son frère vint lui rendre un peu de courage; il avait été rappelé d'exil, ainsi que son ami le comte de Vivonne. et le roi l'avait nommé le premier pour porter la queue de la robe de mademoiselle de Mcntpensier à la grande cérémonie. Cette rentrée en grâce prouvait qu'on avait l'intention de bien traiter toute la famille Mancini. La reine-mère, disait Mancini, a décidé que, pour laisser le temps de faire les préparatifs de la fête que la ville de Paris doit donner à la reine le jour de son entrée solennelle, la cour irait s'établir à Vincennes après avoir passé quinze jours à Fontainebleau, et que là on présenterait à la reine les personnes les plus marquantes de la cour. Les jeunes nièces du cardinal étaient toutes les trois inscrites sur la première liste.
— On veut te revoir, ajoutait Mancini, que d'avenir dans ce désir imprudent î
Et cet avenir de vengeance et de honte que la pensée de Marie avait si souvent repoussé avec horreur, l'excès du malheur en faisait une espérance! ô corruption involontaire! dégradation inévitable, fruits amers et empoisonnés de l'amour d'un roi...
Bientôt une lettre de madame la duchesse de Noailles, dame d'honneur de la reine, annonça à mesdemoiselles deMancini qu'elles auraient l'honneur d'être présentées à la reine par la comtesse de Soissons, leur sœur, et la princesse de Conti, leur cousine, le dimanche suivant, au sortir delà grand'messe.
Dès qu'un sentiment cesse d'être vertueux, il tombe dans toutes les agitations de la vanité et les petitesses delà coquetterie; on pêche pour plaire, comme on vole pour vivre, et les plus mesquines combinaisons se mêlent aux réflexions d'un esprit supérieur; on dirait que l'âme, semblable à la Heur du magnolia, ne peut quitter les sommités où le ciel l'a placée, sans tomber dans la poussière et devenir la proie des insectes dévorants.
Marie s'inquiéta de sa parure, comme si de ce grand intérêt dépendait le destin de sa vie. Elle voulut que la magnificence de son habit de cour eut quelque chose de royal, tant le dépit fait commettre de fautes contre le bon goût ; au lieu de se rendre intéressante et remarquable par une noble, simplicité, comme c'était son usage, elle s'assimila maladroitement à la foule de femmes dont la richesse des vêtements écrasait la grâce naturelle. Ainsi le premier inconvénient delà défiance de soi-même en amour est dans les efforts malheureux qu'on fait pour s'embellir.
Lorsque Marie arriva à Fontainebleau, de longues insomnies avaient flétri ses traits; mais, loin de s'alarmer de ce changement qui donnait un charme de plus à l'expression de son visage, elle pensa que ces traces de douleur apprendraient au roi tout ce qu'elle avait souffert ; il fallut l'excès du courage qu'elle s'était im-
posé pour supporter les émotions violentes qui l'attendaient dans cette journée. Elle devina aux chuchotements des gens de la cour que chacun se demandait comment elle allait être accueillie.
On compta les personnes qui allèrent lui parler. Le duc de La Rochefoucault et le prince de Marsillac furent les premiers. Vinrent ensuite le maréchal de Gramont, le comte de Guiche, le chevalier de Gramont; et le duc de Guise vint lui présenter le chevalier de Lorraine, du même ton qu'il l'aurait fait six mois auparavant. Le trouble de Marie l'empêcha de reconnaître cet héroïsme de cour. Elle leur sourit pourtant, mais ce sourire était celui du mourant qui remercie des vains soins donnés à son agonie.
Sa fierté se soutint sans peine contre les sourires malins et les exclamations moqueuses. Mais lorsque la reine passa près d'elle, en sortant de la chapelle pour se rendre dans la galerie de Henri II, elle eut besoin de s'armer de toutes les forces de la haine pour maîtriser son émotion, car la vue de cette reine jeune et fraîche, dont les yeux doux et tendres exprimaient un bonheur pur, devait livrer son âme aux tortures de la jalousie. Ses amis, par pitié, pensait-elle, lui avaient peint sa rivale petite, presque laide, sans physionomie, incapable d'inspirer de l'amour. Ce portrait peu flatté ne manquait pas de ressemblance; mais la jalousie pare aussi bien que l'amour, et la femme que Ton redoute semble toujours trop belle. Marie devina que celle-ci était bien assez séduisante pour rendre un jeune roi infidèle. Mais ce lieu magnifique, cette cour brillante, lui rappelaient tant de succès, une préférence si absolue, des soins si passionnés, enfin tant d'amour,
qu'il lui semblait impossible que ce feu sacré fût éteint pour jamais.
Le roi, accompagné de Le Nôtre, s'était rendu de la chapelle dans le parc pour y admirer les travaux qu'il avait ordonnés pendant son absence, et que son architecte avait fait exécuter avec le grandiose qui caractérise encore nos jardins royaux. Le roi, enchanté du dessin des nouveaux parterres qui entouraient le canal, rentra au château pour engager la reine à les venir voir avant l'heure des présentations; mais cette heure était arrivée, et !a reine se plaignait tacitement qu'il ne vînt pas l'aider à recevoir toutes ces inconnues. Il arriva à l'instant même où la princesse de Conti et la comtesse de Soissons présentaient à la reine mademoiselle de Mancini. Il la salua sans marquer de surprise, lui demanda des nouvelles du cardinal, qu'un accès de goutte retenait à Vincennes, échangea quelques mots avec la comtesse de Soissons, puis se mit à saluer de même les autres dames que l'on présentait à la reine, et à leur adresser ces riens obligeants qui font aux souverains la réputation d'être aimables et galants.
Marie crut rêver. Il lui sembla que ce roi, si tranquille à son aspect, n'était pas celui dont les yeux brillaient de joie dès qu'il l'apercevait. L'expression de ce beau visage, en s'attiédissant, lui ôtait toute ressemblance avec lui-même aux yeux de celle qui l'avait vu jusqu'alors animé d'un feu divin. Le son de cette voix chérie n'était pas moins méconnaissable pour elle. Ce n'était plus cette émotion communicative qui la faisait tressaillir au moindre mot ; ce n'était plus cet accent à la fois implorant et redoutable qui arrivait droit à
son cœur pour y jeter le trouble et la joie; enfin ce n'était plus ce jeuneLouis, tremblant d'espoir, heureux d'être aimé, ivre d'amour. C'était un roi, l'époux de l'héritière de Charles-Quint, un prince tout occupé de son pouvoir, de sa magnificence, de la possession d'une jeune princesse dont l'adoration pour lui flattait son amour-propre au point de lui faire croire qu'il l'aimait. C'était Louis XÏV fier de son autorité, naïvement inconstant et parjure involontaire comme il l'a été si souvent depuis. Enfin il ne restait plus rien de celui qu'adorait Marie.
0 vous à qui la mort a ravi ce que vous aimiez le plus au inonde, vous qui nommez votre désespoir le plus grand de tous, remerciez Dieu devons avoir épargné celui qu'éprouva Marie de Mancini, en retrouvant Louis XIV mort pour elle, et vivant pour tout ce qui n'était pas elle!... Qui peindra la stupeur de se voir tout à coup et sans raison, exilée d'un cœur où l'on régnait, et la flétrissante douleur de n'être plus désirée, écoutée, aperçue!... Le supplice plus cruel encore de renaître quelques moments à l'espoir, par l'impossibilité de croire à un tel changement, et de retomber aussitôt dans toute l'humiliation de la vérité; recourir après ses illusions pour les reperdre encore ; épier un regard distrait, lui prêter un langage, puis s'avouer qu'il n'a rien dit; se ranimer et s'éteindre vingt fois par heure ; frapper sans cesse de toute la force de ses souvenirs contre le marbre de l'oubli ; essayer tout, le dépit, la prière, la menace, l'infidélité même, sans faire naitre une émotion, sans obtenir un reproche, une injure, ah! voilà l'enfer d'une femme, le premier de tous les désespoirs !
XLYII
Les présentations terminées, le roi invita toutes les dames à accompagner la reine, qui devait suivre la chasse. Alors la reine-mère, le front radieux des délices du succès, s'approcha de Marie et lui parla d'un ton affectueux de V extrême plaisir qu'elle avait à la revoir.
— C'en est fait, pensa Marie, il ne m'aime plus. On se leva. Marie, joignant à toutes ses souffrances
la crainte d'y succomber, redoutait plus que tout de se trouver mal devant cette cour, si heureuse de sa disgrâce. Elle profita du moment où toutes les femmes se disposaient à suivre la reine, pour prévenir la princesse de Conti et la comtesse de Soissons de son brusque départ.
— Quoi, vous ne voulez point assister ce soir au jeu de la reine? dit la princesse.
— Je ne saurais rester un moment de plus ici, répondit Marie; et voyant l'effet que produisaient ces mots, elle se hâta d'ajouter : il faut que nous nous rendions sur-le-champ à Yincennes, je viens d'apprendre que mon oncle y est fort malade.
La princesse, émue de l'altération du visage de Marie, et craignant autant qu'elle de voir ses forces trahir son courage, approuva son départ et le facilita en engageant le prince de Conti à accompagner sa cousine jusque dans la cour où se trouvaient le* équipages du cardinal. Hortense et sa jeune sœur suivirent Marie; madame de Venelle, avertie par la princesse, vint les
rejoindre, et toutes reprirent aussitôt la route de Paris; à quelque distance du château, il fallut s'arrêter pour laisser passer les calèches de la reine ; le roi la précédait à cheval, entouré de tous les seigneurs de sa cour, et causant avec le marquis de Péguilain, dont la faveur commençait déjà à donner de l'ombrage ; il était impossible de ne pas remarquer tous les brillants carrosses qui se rangeaient respectueusement pour laisser passer ceux de Sa Majesté ; d'ailleurs, la livrée du cardinal Mazarin ne laissait aucun doute; ses nièces seules pouvaient être dans ce carrosse doré ; et le roi était venu si souvent causer à cette portière, sans doute il allait venir y saluer Marie; elle s'en flattait du moins. Ses ennemis eux-mêmes ne pensaient pas que le roi se dispensât de cette politesse; mais soit malice, soit hasard, le marquis de Péguilain se mit à raconter au roi quelque chose de si amusant que Louis XIV en fut captivé au point de ne rien remarquer de ce qui se passait sur la route. Arrivé à l'obélisque, et l'histoire achevée, le roi se retourna avant d'entrer dans une allée de la forêt et demanda quelles étaient ces personnes qui quittaient Fontainebleau avant la fin de la journée.
— Ce sont mesdemoiselles de Mancini qui retournent à Paris, sire, dit l'écuyer de service.
— Le cardinal serait-il plus malade ?
— Non, sire, le courrier qui vient d'arriver de Vincennes a dit qu'il allait beaucoup mieux.
— Ah ! j'en suis bien aise, reprit le roi.
Et il donna l'ordre de commencer la chasse; alors le marquis de Péguilain s'approchant, lui dit tout bas avec cette familiarité que Louis XIV n'a jamais tolérée que de lui :
31Zi MARIE DE MANCINI
— Eh bien, sire, vous ai-je trompé, l'incendie a tout dévoré; il ne reste plus rien de cet amour auquel Votre Majesté voulait tout sacrifier.
— Rien, c'est trop dire, reprit le roi, et mon amitié pour Marie....
— Est morte comme votre amour, sire.
En cet instant le cor sonna la royale et le roi partit au galop.
Marie était depuis un quart d'heure sans connaissance, et il fallut s'arrêter au prochain village pour lui donner des secours.
Le lendemain, se soutenant à peine, elle se fit conduire à Vincennes ; là elle déclara à son oncle qu'elle consentait à épouser le prince Colonna, pourvu que ce mariage se fit sans délai, et que le cardinal écrivit sur-le-champ au roi pourdemanderson consentement. Malgré tant de preuves convaincantes, la malheureuse pensait encore que l'idée de la savoir à un autre réveillerait quelque sentiment jaloux dans le cœur de Louis. Le consentement du roi arriva bientôt, accompagné de riches présents pour la fiancée, et Marie marcha à l'autel comme on marche à l'échafaud, se parjurant par des serments que son cœur ne pouvait pas tenir. Dégradant son noble caractère par des projets de vengeance, par des petitesses orgueilleuses, indignes de son esprit; rendue altière par l'humiliation, coquette par l'abandon, insensée parle désespoir, sa vie n'a plus été qu'une chaîne de regrets, de fautes et de repentirs. Du haut rang où le sort l'avait placée, du rang plus éminent encore où le ciel l'avait élevée par le don des qualités les plus nobles, par un esprit lumineux, par un courage immuable, par un cœur brûlant et généreux,
cette femme née pour l'honneur et la gloire, est tombée dans la honte et le mépris. Après avoir fait retentir l'Italie et la France du bruit de ses actions scandaleuses, elle a été mourir inconnue, isolée dans un couvent de l'Espagne, laissant au monde le grand exemple d'une nature supérieure dégradée par une passion humiliée, par les tortures flétrissantes d'un abandon prévu, inévitable, enfin par tous les malheurs attachés à l'amour d'un roi.