PREMIÈRE PARTIE
La grand'mère appela :
— Viens donc voir comme elle est jolie. Le grand-père se chauffait dans la salle à
manger. Il se leva et répondit :
— Je vais poser mes sabots, parce que je serais dans le cas de la réveiller.
Elle s'était d'ailleurs découverte en dormant. La grandmère dit :
— J'ai bien fait de regarder. Ces pauvres petits, c'est si vite enrhumé 1
On lui avait donné un mouton parce qu'elle
pleurait. Comme elle en faisait balancer la tète articulée, il sortit une sorte de musique. Elle s'écria :
— Ili, mémère, il fait : lion!
Et bientôt après elle tomba tout d'un coup, au milieu d'un geste commencé. Son bras était tendu. Le mouton dormait sur le flanc.
Elle s'appelait Marie, elle s'appelait encore Louise, mais on l'appelait surtout Zizette. Elle avait bien l'air, dans ce petit lit, d'un diminutif. Le grand-père n'y put tenir : il se pencha, approcha sa figure et risqua ses deux lèvres. La grand'mère en eut un sursaut :
— Finis donc !
Il se mit à rire et dit à son tour :
— Pourvu que je ne la réveille pas, quand je vais me mettre à ronfler.
Elle haussa les épaules :
— Tu es donc aussi enfant qu'elle. Que ça ne l'empêche pas de te coucher. Elle aura plus vite fait de prendre l'habitude que toi de la quitter.
Ils se couchaient paisiblement : depuis trente ans, leurs gestes étaieni les mêmes. Il (|uitlail d'un coup son i)aletot et son. gilet et.
comme il ne portait pas de bretelles, sa femme avait toutjuste le temps de dire :
— Tu es donc déjà au lit?
Il avait fait deux grandes imprudences dans sa vie : il s'était marié à vingt ans parce qu"il avait le sang comme ça. Il avait choisi Alexandrine qui avait dix-sept ans, était bonne chez son père, le père Bourdon, et il cassa tout, au risque de suivre une folie. La seconde imprudence était autre : il acheta la maison délabrée d'un vieux rentier, la paya son prix, d'ailleurs, mais le jardin lavait tenté. Il fit abattre et construisit une espèce de chalet à un étage sur lequel les maçons, les charpentiers et les plâtriers vécurent pendant dix-huit mois. Ce sont toujours les mêmes qui font bâtir. On disait dans le village :
— Basile Bourdon ne saura jamais se retenir.
Il était bien au lit, ayant marché toute la journée dans les champs. Chaque soir, il quittait ses gros souliers jaunes, reposait ses piedsdansdes sabots et penchait la tète au coin du feu. La grand'mère demandait :
— A quoi que tu penses, Basile?
* MARIE DONADlEi:
Il répondait :
— Oh! rien, je rumine.
11 aimait beaucoup le lit et. pendant un instant, s y abandonnait aux grandes réflexions. La chaleur de la plume le couvait, se posait aux mauvaises places, puis gagnait insensiblement sa tète où le sonuiieil était chaud. Car. à cinquante ans, il fait bon lorsqu'on donne sa part au repos. 11 remontait fort loin, parfois.
Ayant eu cinq ûlles. il avait perdu beaucoup d'assurance. La surveillance absolue qu'on ne peut exercer sur les virsrinités. le voisinaae de la ville de Lyon, où cinq cent mille habitants sont une passion possible et tous ces silences des jeunes filles de dix-huit ans lui faisaient sentir que dans la vie des femmes il y a un visiteur auquel on ne s'attend pas. 11 eut toujours peur de ne pas montrer assez de fermeté. Les deux aînées épousèrent deux employés. La troisième épousa un maître d'hôtel, dans un chef-lieu du canton, et bientôt commençait une histoire. Trois ans après son mariage elle accoucha d'un garçon. Un an plus tard, le grand-père s'aperçut que
celui-ci ressemblait trait pour trait au valet de chambre de l'hôtel. 11 y eut dassez longs combats dans sa tète et il ne sut jamais s'il devait aimer l'enfant. Des deux autres filles, Jeanne, la dernière, n'avait que treize ans. Adrienne, sa sœur, était belle. Ses cheveux châtains, quelle séparait par le milieu, ronflaient à ses tempes et l'expression de son visasre aboutissait à ses veux d'où s'écoulait sans trêve un regard bleu, large, appuyé. A dix-huit ans, elle épousa du coup Félix Donadieu, contremaître à Lyon, dans une fabrique de soieries. Elle venait souvent les voir. Les premiers temps, il lui passait par la face un frisson, comme si elle présentait son cœur à l'élévation. Et puis la joie des familles casse, soudain le bonheur est déjà sec. Félix, un beau jour, découcha : il n'était que passionné 1 Alors la vie commença. Elle accoucha d'une petite fille et la voua au blanc et au bleu. Félix s'échappait, suivait des pentes, roulait, carillonnait à toutes les fêtes. Il buvait avec extravagance, gesticulait, mais ne la battait pas. Il y eut des nuits où il se plaisait à promener sous les fenêtres de sa maison toute la
o MARIE DONADIEU
bande, hommes et femmes, en haussant ses chansons. Les lendemains en étaient parfois singuliers. Il rentrait le soir, vers sept heures, ayant travaillé, filait droit dans la chambre à coucher, dormait et, le matin, alors qu'elle habillait Tcnfant, s'approchait d'elle, les dents serrées, et lâchait ces deux mots : Voilà ! Pardon ! Tout le jour il s'asseyait par terre posait la tête sur les genoux de sa femme, baisait sa robe à grands transports et pleurait. 11 lui disait : « Je t'aime! J'ai travaillé quand j'allais avec les autres, mais pour toi, Adrienne, je veux rester ici tout le jour. » Il risquait sa place, se pâmait, lui chantait des chansons. Il avait une voix grave et parfaite d'homme à passions. C'est la quatrième année du mariage que la physionomie d'Adriennc changea. Elle eut soudain devant le i-egard un point fixe qui, dans ses yeux, reflétait une étrange lumière. La dernière fois, elle tomba chez son père, accompagnée de sa fille, resta deux jours pendant lesquels elle arrêtait l'enfant dans les coins, la flattait, se taisait, battait des paupières avec un air de vouloir se sou- Aenir de quelque chose. Elle partit eu laissant
Zizette que les grands parents désiraient toujours. Elle partit. Son aventure leur revint deux jours plus tard avec Félix qui accourut : elle n'était pas rentrée. Ils ne prononcèrent pas un mot. Basile Bourdon était juste : il avait cinq cases dans son cœur, il y en eut une qui fut murée. Félix était sec et pâle. Il avait remué tout Lyon jusqu'à la police et appris qu'elle avait quitté la ville et n'était pas partie seule. II ne voulut plus rien savoir : Elle pouvait mourir.
Voici pourquoi le grand-père, ce soir de septembre, s'agita si longtemps dans son lit. De bien des choses, il lui restait une matière épaisse queson sang ne pouvait pas dissoudre. Cependant qu'il levait parfois la tête dans la nuit pour entendre un chu-chu fragile, la respiration de lenfant pour laquelle il eût voulu ouater les murs de sa maison.
Les premiers jours, elle ne sinquiéta pas. C'était une petite espiègle qui vous lançait deux prunelles et savait oij prendre ses mots. Elle eut bien vite résolu la question. Tante
Jeanne l'entendit d'abord. Tante Jeanne, qui avait treize ans, savait que sa sœur était partie avec un Monsieur et qu'il n'eût pas fallu. Elle appela :
— Maman, viens donc entendre ce qu'elle dit :
L'enfant riait et chantait :
— Ma maman reviendra... a, ma maman reviendra... a.
La pauvre bonne femme se pencha pour dire :
— Ta maman est morte, ma petite fdle.
L'enfant sourit :
— Où que c'est morte, dis, mémère?
— C'est dans le cimetière, mon petit.
Elle en eut une sorte de gloire auprès de
toutes les personnes. Parfois il venait des visiteurs. On causait. Elle se rendait compte que les messieurs et les dames ont de l'importance et, ne pouvant prendre part à la conversation, du moins voulait-elle leur montrer qu'elle était plus qu'elle n'en avait l'air. Elle les tirait par le vélementet disait loul-h-coup:
— Ma maman est morte. Elle est dans le cimetière.
Une belle enfance commença, pour laquelle Basile et sa femme, à cinquante ans, sentirent qu'ils vieillissaient. Leur sourire s'affinait; tout au coin des lèvres deux rides vinrent le rejoindre qui, dans les joues lâches, semblaient un peu mouillées. Le grand-père appelait l'enfant rien que pour qu'elle s'approchât de lui. Sa vue devenait un peu basse ; volontiers il eût pris ses lunettes. Il l'eût appelée rien que pour entendre le nom passer par sa bouche. Il la regardait et s'écriait parfois:
— Oh ! cette pauvre petite, cette pauvre petite !
La grand'mère répliquait:
— Toi qui étais plutôt dur avec tes filles. Ah ! on peut le dire que tu le deviens, grandpère!
Il avait un geste du bras comme lorsqu'on risque le tout et disait:
— Mais aussi... la pauvre enfant!
Il se rappelait la mère, se penchait sur la fille, comptait ses cinquante années, interrogeait l'avenir et avait peur de ne pas montrer assez de bonté avant sa fin. Il lui apprit des jeux. Il était régisseur de propriétés, faisait
des comptes, surveillait les semailles, marchait à grands coups appuyés dans la terre jaune des champs qu'on laboure. Il réduisit la longueur de ses pas à la mesure de ceux de l'enfant pour l'accompagner des après-midi entières à travers les allées du jardin. Il jouait à cache-cache, se dissimulait derrière un massif de groseillers. Elle l'avait découvert, courait à lui : alors il se dressait soudain et tapait du pied en criant: Paou !
Elle sautait en l'air :
— Encore paou, pépère !
D'autres fois, ils galopaient à travers les chambres de la maison. La grand'mère se fâchait :
— Vous êtes donc toujours sur mes talons. Tu as pourtant assez d'ouvrage. ^ a donc voir tes hommes.
Il répondait en regardant sa petite-fdle:
— Oh ! j'ai travaillé pendant trente ans pour les autres : s'ils ne sont pas contents ! A présent, je veux travailler pour moi.
Elle avait des cheveux blonds serrés, frisant par masses et dont chaque mèche, comme elle, avait envie de danser. Ses pieds vivaient
une vie dont elle n'était pas maîtresse, elle les accompagnait de tout cœur et partait en avant. Un jour, on battait à la batteuse dans une des fermes que surveillait Basile. Ils tombèrent au milieu du repas. Pendant qu'il allait visiter la grange, elle resta avec les ouvriers. Il revint et la trouva campée sur la table, debout, ayant bu un verre de vin, et criant à tue-tête : Nom de Dieu ! Hé, pépèreinomde Dieu ! Elle s'amusait tant qu'il ne put gronder personne et éclata de rire en la prenant dans ses bras.
Il résumait tout d'un mot :
— Enfin, ce serait celle d'un autre, il me semble que je l'aimerais quand même.
Il gardait de la vie deux ou trois règles de construction, les appliquait attentivement, croyait connaître les lois du grain et, toujours, opposait aux mouvements enfantins de ses filles une sorte de principe de tenue. Cela s'étendait à des gestes, à des mots, à des soupirs. C'est ainsi que Jeanne, la dernière venue, se tenant à table, mangeait sa soupe avec un bruit d'aspiration. Il entendait ce haa... p ! de deux secondes en deux secondes, eût pu fort bien y plier ses nerfs mais
MARIE DOMADIEU
connaissait la nécessité des remontrances : — Finis ce bruit. Tu es trop, gloutonne. On dirait que tu l)ois ce que lu manges.
Zizette était là, qui guettait les mots et partait sur eux. Elle prit sa cuiller aussitôt et commença des liaa... p ! avec des mouvements d'yeux qui faisaient le tour de la table. Elle avait une mémoire parfaite et continua pendant plusieurs repas. Ab ! celle-ci, il ne lui reprochait rien : trop heureux de la trouver charmante !
Elle moulait, donnait ses gestes avec décision, lançait des coups d'œil dont elle n'était pas toujours maîtresse, poussait, sous l'irrémédiable force de Basile et d'Adrienne, ayant passé par Félix. L'histoire de la livre de beurre data de sa huitième année. Tous les soirs, à quatre heures, grand'mère lui donnait une larlino de beurre. Elle ne savait pas s'en tenir aux demi-mesures et, un soir que la grand'mère passait de chambre en chambre, elle apprécia avec assurance l'instant de son retour à la cuisine. Flh^ ouvrit le [)la('ar(l, s'empara de l'assielle, ne la cacha même pas
SOUS son tablier et sen alla dans le jardin. Elle mangeait avec son doigt, petit à petit, ne craignait rien du temps et regardait seulement ce qui restait encore. Une heure après, pourtant, quelque chose dans l'estomac la fit se lever, cacher l'assiette et rentrer. Comme elle réfléchissait alors, elle fut obligée dédire :
— Grand'mère, j'ai mal au cœur.
On lui fit du tilleul, on la mit au lit, on lui tint les pieds chauds, avec la peur des maladies qui parfois tombent sur les enfants. Mais, au moment de faire le repas, la grand'mère arriva tout à coup :
— Qui est-ce qui a mangé mon beurre ?
— Oh I pour sur, ça n'est pas moi, ma petite grand'mère.
Elle disait : « ma petite grand'mère », se laissait regarder bien en face, et le bleu de ses yeux était clair comme une eau sans vase.
Quelques jours plus tard, on retrouva l'assiette dans une baie; le beurre était rance, mais il en restait encore.
Une autre fois, elle avait dix ans et allait à l'école. Une petite pauvresse, à qui la grand'-
mère avait coutume de donner les vêtements de Marie, lorsque celle-ci ne les pouvait plus porter, dit un jour un mot, dans une bande d'enfants :
— Oui, oui, Marie Donadieu I Et puis, c'est une menteuse.
Marie l'apprit. C'était un soir d'automne, oij des vapeurs arrondissaient les choses et semblaient à jamais pénétrer le monde comme une conscience brouillée. Elle se tint dans un renfoncement de haie, et là, les coudes serrés, elle pressait une sorte de colère entre ses bras pour la mieux faire jaillir. L'enfant passa : l'endroit était sa route. Marie fit ses deux pas, sans un geste.
— Viens là, toi.
L'enfant s'approcha, fascinée comme un pauvre chez qui toute joie marche à son échéance :
— Tu as ma i-obe !
La petite fille eut de grosses larmes qui se suivirent et tombèrent de ces réservoirs oi^i la chasse d'eau est toujours prête à partir. Marie l'entoura du bras gauche et la déboutonna de la main droite. L'eiiraatsuivil ses mouvements
avec des courbes d'abandon et tendit les deux bras pour que pussent mieux sortir les manches.
— Maintenant, tu as mes souliers.
L'enfant s'assit : deux coups secs la laissèrent pieds nus. Par la toile du corset, Marie la redressa :
— Va-t'en !
Elle partit avec ses bas troués, ses bras nus, son jupon d'enfant fait d'un jupon de ses sœurs, et oili une pièce dépareillée dessinait son petit derrière. Elle partit, les deux poings dans les yeux, les joues mordues par les larmes, avec un cri: Oua ! Oua ! Oua ! qu'elle mâchait à chaque pas. On entendit cela pendant longtemps, qui sortait du sentier et montait la côte comme le cri d'un soir de misère, qu'auraient tordu deux mains méchantes.
Le lendemain matin, Marie l'attendait au même endroit. L'enfant, l'apercevant soudain, resta fixée en terre, les mâchoires grelottantes, puis elle tendit les mains et prononça : Pardon, Madame ! Marie la saisit tout d'un coup, se l'appuya, la baisa sur le front, sur les joues, sur la bouche. Elle ne savait pas ce qu'elle
allait faire. L'enfant fondait en larmes. Elle n'avait pas de chapeau, alors Marie arracha le sien à pleines mains, le lui campa et partit à toutes jambes, sans retourner la tète.
A treize ans. elle avait le visage blanc comme les races fines. De ses courses au jardin, sous son chapeau de paille, il lui restait des rayons mêlés à ses cheveux, on ne sait quoi dans sa vie, comme du froment, comme du maïs et qui naissait et s'étendait dans les ombres transparentes d'un mois de mai. Ses yeux l)rillaient trop pour être bleus et ne savaient pas vous regarder avec ces mouvements calmes que comporte l'attention. Il sortait de ses membres rélan suivi du geste, son cœur longtemps fut une surprise et ses prunelles éclairaient tout, alentour, comme si son corps n'eût été qu'un grand coup dœil.
Basile se lâcha. 11 la considéra plus lentement, plus silencieusement et sentit mûrir le suprême fruit d'octobre pour lequel il fallait, dans le cellier, étendre une longue couche de paille et s'entourer de patience et de soins.
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car la plus fine saveur et la plus fraîche lumière naissent goutte à goutte dans les chambres où Tombre les recueille. De ses cinq filles, il avait fait cinq ménagères. Il les guida suivant les raisons convenues qui gardent la femme au foyer et la préparent au mariage par une jeunesse de cuisine, de confitures et de linge. Mais pour celle-ci, la vie s'appuyait à une autre base, la femme avait la caresse et le chant et, sans le savoir, Basile ajoutait le charme à la forme naturelle des lèvres, et la culture, et la grâce, et tout ce qui entraîne à l'amour. Il la fit entrer dans un couvent.
Un peu en dehors de Lyon, non loin du parc de la Téte-d'Or, dans un quartier oublié, le couvent présentait au quai du Rhône quelques fenêtres perdues dans un mur. La cour d'honneur, bordée d'un cloître, officielle, lente, séduisait les parents sévères par des piliers de pierre de taille et la garantie d'une éducation à principes. Basile eut froid d'abord, mais la seconde cour ressemblait à un parc. D'antiques tilleuls au tronc verdàtre tendaient leurs branches pleines de paix et
rappelaient de vieilles grand'mères à tisane. Cependant qu'une pelouse, au centre de laquelle une colonie de rosiers était protégée par un treillis, s'étendait, plate et douce, avec trois bancs, avec le repos des jours comme en rêve un grand-père pour la petite-fille qui l'a quitté. Basile, autrefois, avait acheté une maison à cause de son jardin.
11 y avait une vingtaine de pensionnaires : r (( institution » était surtout un externat. De dix à dix-sept ans, les enfants formaient un groupe où se mélangeaient des caresses de petites mamans, des rondes sous les tilleuls, des rubans posés en cachette et l'image de la sœur supérieure qui surveille ies pensées profondes. Marie tomba comme une pierre et resta dans son coin. Elle avait en elle-même des sujets de vie, s'écartait desrondes etméprisait l'assistance que se prêtent l'une à l'autre les enfants sages. Elle pinçait les loutos petites et les faisait pleurer, non pas pour leur causer de la peine, mais parce qu'elle aimait, pendant une seconde, qu'on la craignit. Trois années elle vécut ici. Les rosiers de la pelouse durent garder sa mémoire. Il y avait un treillis : les
jeunes filles n'osent pas franchir les barrières. La sœui- supérieure disait : « Mais que peuvent donc devenir mes roses ? » Elle perquisitionna enfin et découvrit, dans le pupitre de Marie, tous les boutons jetés, secs, mêlés, tordus, sans qu'un soin même les eût unis comme des fleurs qu'on assemble. L'enfant répondit : (( Ma sœur, c'est toutes les autres qui les ont cachés là. » Jamais elle ne se laissa prendre. Elle pénétrait dans le massif, se déchirait les doigts, pressait le tout dans sa poche el s'en débarrassait dans une case ou dans un coin. Elle apprit à jouer du piano, ne s'y appliqua pas, trop occupée par sa tète où d'étranges fils se balançaient au vent de son cœur. Elle allait jusqu'au bout. Le soir, avant de se glisser dans son lit, chaque pensionnaire tirait de la table de nuit son vase. Marie guettait, s'approchait et tirait la descente de lit. Le vase renversé, les jambes mouillées, tout un drame se passait, subit et pénible. Elle n'en riait même pas. Prise et dénoncée, elle niait, jurait, se mettait en colère. La sœur se signait. Ni la vie des classes, ni celle des cours, ni ces menues observations qu'un jeune cerveau ra-
masse d'un tel élan, ne franchirent les portes d'acier derrière lesquelles se cachait Marie l'inconnue, Marie la maudite, fantasque et bouleversée comme un tourbillon. Si bien qu'au moment de sa quinzième année, pendant les vacances, elle constata une tache à sa chemise, ne sut que se taire pendant deux jours, puis, la voyant grossir, s'inquiéter, aller trouver tante Jeanne et lui dire : « Tante Jeanne, je me suis écorchée. » On voulut voir l'écorchure, elle rougit et répondit : » Oh 1 ça non, c'est trop laid. » Elle était jeune fdle.
Mais dans l'ordre où rien n'est perdu, oi^i l'effet bondit en dehors de sa cause, Marie profita singulièrement de ses trois années de couvent. Basile craignait les portes fermées, exagéraitlahanteurdes muraillesetdemandait à la vie l'étendue du ciel bleu. Homme de plein air, il enjambaitles haies. 11 exigea pour sa petite-fille la sortie du dimanche. Félix Donadieu vivait encore, irrégulicr, brûlant le dernier sang de sa jeunesse, colb' à une chanteuse de café-concert. Il avait une sœur, marquée comme lui et qui, sur le tard, s'était assagie en épousant un employé de compagnie d'assu-
rances. Le temps finit par inn)oser le courage à lafemme. Celle-ci, petite, brune, avecdesyeux restés graveleux, dont le regard pouvait s'accommoder à tout, laissait couler de ses joues aux coins de ses lèvres un sourire assez placide, mais qui contenait d'autres choses. Elle aimait les jeunes filles comme on aime l'innocence que l'on a perdue et sentaitauprès d'elles des regrets se détacher de ses souvenirs. Basile, qui ne connaissait par grand monde, la choisit comme correspondante.
Dans le petit logement d'employé, avenue de Saxe, les dimanches s'annonçaient pardessus les semaines comme les feux de César annonçant de mont en mont la prise d'Alésia. Ils étaient fiers de Marie à cause des voisins. Il s'appelait André Couvert, elle s'appelait Madame Amélie Couvert et riait de son nom.
Le premierdimanche, Félix vint voir sa fille. Depuis le départ d'Adrienne, il était allé trois fois chez le grand-père. Pris jusqu'à la tète dans les femmes et l'eau-de-vie, poussé sans fin, battu, "heurté aux rives, il coulait, trop
chargé pour tenter le salut et ne sachant plus donner trois brasses. Il lui apporta un bracelet en or et eût voulu tout lui ofifrir pour compenser en un jour des années d'abandon. Il l'assit sur ses genoux, elle était déjà grandette et, l'après-midi, pendant la promenade, il marcha devant les deux autres, lui offrant le bras et se détournant pour dire : « Nous avons Tair de deux jeunes mariés. » La seconde fois, il lui apporta une paire de boucles d'oreille, puis il ne reparut plus, balayé comme un printemps de février qu\in perceneige avait trompé.
Ils furent trois Ames du dimanche. C'étaient de ces dimanches de grandes villes que le soleil associe à des jardins, à des fanfares, à des robes blanches, et où des rayons traversent un cœur en vacances comme une des flammes de Dieu. C'étaient de ces dimanches de grandes villes, ouatés d'un brouillard, perces de tramways, de lumières, de passantes, tandis que le repos sous les vêtements sourit et semble l'enfant que six jours de travail ont couvé. Ils étaient réguliers dans la liberté, prcnaienl un painpluic loi\s(iu"il
pleuvait, lâchaient leurs mille écluses et flottaient au dimanche. Il y avait des étalages oi!i la tramé d'un tissu se décalquait à leurs doigts, 011 le goût de la soie les saisissait soudain, où le luxe atteignait au bonheur, où quelque étoffe tendue derrière une vitrine attirait leurs pas comme la foi qui marche et suit les bannières. Il y avait dans les magasins des histoires d'éventails, de colliers, de hauts meubles, des argenteries, des thés, tout ce qu'on imagine aux soirées des salons et que Marie complétait par des gâteaux aux chocolat. Ils restaient cinq minutes à quelque devanture, puis, lâchant un dernier coupd'œil et partant à la rue, Tune et Tautre, Marie et sa tante, sentaient en elles frémir le fond de la femme et ces deux ailes qu'elle garde pour la grande aventure. Il y avait les humbles objets fiévreux, calicots, cravates ou voilettes, les occasions jetées à la faiblesse, les tentations qu'un rayon de soleil allume au mica des pavés, tout ce qui soulève les cœurs d'un trottoir à l'autre, les pose, les guide, les entraîne en son tournoiement. Marie avait un mouvement singulier, la tète un peu basse.
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la poitrine serrée et, cueillant à poignées les fruits gontlés de l'arbre, les amassait sous son manteau, n'en parlait pas et les apportait le soir au couvent. Elle était silencieuse et barrée de fer comme la porte aux délices : « Tu ne dis rien, tu ne t'amuses pas », s'écriait parfois la tante. Elle lançait alors deux prunelles comme deux gouttes de miel que distille une abeille, comme la vie d'un jardin qu'on respecte derrière sa clôture.
Il y avait d'autres choses encore. Du pavé où les pieds des chevaux faisaientjaillir le bruit et l'étincelle jusqu'au ciel, que les vapeurs de la ville alanguissaient au printemps, les rues montaient et s'allongeaient comme des canaux creusés dans la lumière. La joie surgissait à quelque tournant, un souflle la poussait et, jusqu'à la fin du regard, on la voyait glisser, légère et balancée, semblable, au milieu de la voix des vagues, à un voilier de France qui porte aux peuples le vin des coteaux. Un désir naissait, que l'on découvrait dans la mer J\icinque, comme la Tahiti du monde, comme la danse et les feuillages, comme un somaiel lançant l'écho d'un vallon. Un jeunr homme
à cigare, un bouquet de violettes ornant un corsage, les chevaux des coupés qui savent danser, un fiacre même, accompagnaient leur promenade et prenaient en leurs pensées la force d'un exemple à l'appui d'un principe.
A six heures, André Couvert, qui avait servi dans l'infanterie de marine, buvait son absinthe. Ils entraient tous les trois dans un café, la petite pensionnaire, au milieu des consommateurs, la femme, habituée, assise à plein siège, et qui portait en pul)lic une raideur sans timidité. La fumée montait par nappes, s'étendait au-dessus de leurs têtes comme le ciel d'un autre Dieu et, moite, baignée de lumière, emplissait la salle, où le bruit de cent voix semblait la voix du lieu même, une grande àme sonore, par un démon brassée. Et l'enfant de quinze ans, buvant son sirop de grenadine, recueillait ces choses et buvait encore la vérité lourde et d'étrange sorte qui tombe au cœur des villes et qu'aucun homme ne peut voir sans en être troublé.
Félix mourui. Un beau jour on vint trouver sa sœur : il était mort. Il y eut une assez triste scène. La chanteuse, sa compagne, se tenait dans la chambre à côté, puis cela même dut lui être interdit à cause de l'enfant. On reiï'aça comme une souillure, elle-même en comprit la nécessité et, sans qu'on le lui eût commandé, cacha ses robes qui eussent fait soupçonner son existence et descendit passer les deux jours de la mort à Thotel. Auprès du corps de son père, Marie se demanda le sentiment qu'il fallait éprouver, puis elle s'assit, vêtue déjà de noir, mit son mouchoir dans sa main et fronça les sourcils. Il était mort maintenant : comment avait-il pu bien être? Quant à Basile, l'instant du pardon total avait sonné, et il vit dis])araître un homme qui eût pu faire valoir des droits sur son enfant.
Lorsqu'elle quitta le couvent, tante Jeanne était mariée, Basile se réjouit de sa maison et la fit badigeonner à blanc, (tétait un soir de grandes vacances, il descendil au jardin. Il se posa seize ans dans le cœur, cligna les yeux et
remonta les chosespour la récapitulation. Il avait besoin d'assembler les parcelles du bonheur et de les poser à ses pieds, en bloc. La phrase naquit, qui réunissait tout : Elle vivrait dans un grand jardin sentimental de la belle saison, dans lequel le feuillage des arbres barrait Fhorizon comme un coteau, où l'ombre tenait lieu de la fraîcheur des eaux et, baignant l'après-midi, à côté de la pleine lumière tombée sur la pelouse, accroissait le silence et calmait les heures comme une ombre ancienne que l'on expérimentait déjà dans les vieux livres. Il était un peu fou, ne savait pas bien d'où cela lui pouvait venir et sentait le mystère en ses os de ses années de collège, de son mariage à vingt ans et de la poésie qui fendillait son écorce par places. Du geste, il offrit tout à Tentant.
11 fut bien étonné, Basile. Elle baissa les yeux, vécut ici deux mois dans les allées, ramassée sur un sentiment qu'il ne comprenait pas, muette, tranquille, blanche, portant aux épaules un coup singulier. Il la crut malade, ensuite il la crut malheureuse, s'en baigna lui-même et, pour se prouver le vide de la vie.
il s'approchait d'un piano qu'il lui avait acheté et tapotait les notes du bout de son doigt. Elle répondait: Mais non! d'une voix triste comme deux gouttes d'eau, et que l'on avait envie de réchauffer dans sa main. Il lui dit un jour : « Ma petite-fille, c'est que, si tu voulais, moi. je te ferais bien apprendre la musique. » Elle était assise alors, elle resta toute basse sur sa chaise avec ses petits coudes à plat. Comme il ajoutait : « Tu irais à Lyon toutes les semaines. Tu descendrais chez ta tante. Elle te conduirait chez le professeur », elle brilla du coup, fixa les murs de la chambre, en parcourut le contour et lâcha le sentiment qu'elle avait aspiré des villes dans un oui ridicule, si rapide, qu'il se heurta à ses lèvres comme une labiale et fut prononcé : Boui:
Il y avait à Lyon un étudiant qui faisait son service militaire. Fils d'un entrepreneur, la race était visible en lui, des maçons : les os du crâne bien soudés, le front, les pommettes et les mâchoires nets, courbés selon cette architecture rudimentaire qui ne tient compte que de la solidité, ferme d épaules, lourd de bras, un peu pataud, grand, le cou assez fin pourtant, la tète droite et non sans assurance comme ceux chez qui la santé du corps arrête les complications de l'esprit. La force du sang agit alors avec simplicité et pousse un homme en son sens. Raphaël Crouzat fit face à l'enseignement du lycée dont les cent mille petites piqûres ne percent que les peaux fines, fut refusé au bachot malgré les leçons particulières, puis se dirigea du côté de l'École
Centrale où Ton n'exige pas de diplôme. 11 repoussa Finternal, qui lui garnissait la poitrine de bâillements, vint à Paris, fut inscrit comme externe dans une institution libre, profita du roulement d'argent qui se fait aux caisses des entrepreneurs, passa dans les dépenses de meulières. Les premiers temps, il eut une hésiiation, goûta des bocks au café d'IIarcourt. mais bientôt, ayant lié connaissance avec une jeune femme, modiste encore à moitié, il se mit en ménage, acheta des meubles à tempérament, s'installa dans un petit logement à deux pièces, put alors cesser de manger au restaurant, se procura une chienne, fuma dans une pipe en écume de mer. De trois échecs à l'Ecole Centrale, il ne s'inquiéta même pas, considérant par ailleurs une existence de province solide et sans hasard. La quatrième année, il dut aller au régiment, regretta sa chienne dont le silence justiliait le sien, adoucit les douleurs de la séparation à sa femme en l'appelant : ma fiancée et partit pour trois ans sans trop de mélancolie, puisqu'à la caserne on mange, on marche et l'on sait parer aux ennuis si l'on dépense
quelque argent avec à propos. Du reste, il trouva son coin grâce à l'appui d'un parent, officier d'intendance, qui, tous les ans, passant quelques jours chez le père oîi la table était bonne, casa le fils dans un bureau tranquille. Il n'avait pas voulu bénéficier de son titre d'étudiant qui le libérait au bout d'une année, car il eût fallu s'engager à conquérir un diplôme d'ingénieur avant vingt- sept ans.
L'instant ne lui fut jamais dur. C'était un de ces hommes qui, du premier jour, n'ont rien à découvrir: à la caserne son ami fut son voisin de bureau. Il l'appela bientôt par son prénom : Joseph. Joseph était un assez bon produit de l'école communale, qui, de ses études primaires, avait retenu assez de calcul €t d'orthographe pour remplir, à Lyon même, un petit emploi dans une compagnie d'assurances. Ils se fussent volontiers prêté cent sous, eussent ensemble suivi deux ouvrières et se faisaient pendant, l'après-midi du dimanche, de chaque côté d'une table de café, buvant l'absinthe, portant leur tête, ayant une vie suffisamment limitée l'un et l'autre
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pour n'éprouver aucune surprise à se mieux connaître.
Au temps où Marie Donadieu avait quitté le couvent et vivait chez son grand-père, Joseph vit entrer au café du dimanche son camarade de la compagnie d'assurances, André Couvert, qu'accompagnait sa, femme. Il les appela, les fit asseoir et, se gonflant déjà de l'amitié d'un étudiant, leur présenta Raphaël. L'histoire fut si simple que chacun d'eux se sentit d'aplomb et que, pour accentuer son sentiment, Raphaël paya les quatre consommations, ce qui, en bon droit, eût été l'afl'aire de Joseph. Ils se quittèrent et, tout aussitôt, Joseph se penchant sur son ami lui dit :
— Tiens, toi qui aimes les petites femmes : il a une jolie nièce. Elle vient à Lyon quelquefois.
Il y a dans nos cœurs deux ou trois réservoirs où tombent les eaux. Le mot suivait son cours lorsque, quelques semaines plus tard, André et Amélie Couvert s'assirent en personne auprès des deux soldats, ayant une
jeune fille avec eux. Elle était blanche, vierge, inconnue, portait en elle dix-sept ans ; ses avant-bras étaient nus sous les dentelles d'un corsage à manches courtes et, d'un petit décolletage carré, surgissait son cou mince et irais, à certains angles duquel une clarté brillait comme si sa chair eût été de cristal. Il ne s'agissait pas spécialement d'elle. Raphaël s'était préparé sans raison, par un besoin de soldat isolé et par une habitude d'étudiant qui,pyant pratiqué les amours faciles, connaissait l'aboutissement de la femme et ne pouvait voir sous les robes qu'un sexe et du désir. Il jugea celle-ci d'un coup d'œil, la compara d'abord, la goûta et regretta tout aussitôt de n'avoir pas mis son costume du tailleur de Paris, son faux-col haut et sa cravate à deux tours. Sa science du cœur humain était forte et simplifiée. Comme on parlait des cafés, il coupa la conversation pour dire :
— C'est à Paris qu'il y a de beaux cafés : il y en a qui sont dorés de haut en bas, il y en a d'autres où l'on a mis des vitraux. Mais Paris est surtout agréable, lorsqu'on est étudiant.
Il savait poser sur la vie deux ou trois ornementations grossières comme on en plaque aux façades des maisons. Quand il eut lâché ce mot d"((ctudiant », il passa à autre chose. Le seul ennui qu'il eût à Paris était de ne pas posséder un veau. Oui, un veau! 11 l'eût élevé dans son logement et l'eût gardé pour les jours de fêle. Alors, il aurait ouvert la fenêtre, allumé sa pipe, approché son veau et, froidement, contemplé la rue dans cette compagnie. Il n'y aurait pas eu dépassant qui n'eût levé la tête et reculé de quatre pas en se demandant: « Voyons, est-ce sérieux ? Voilà qu'il élève les veaux en chambre. »
Marie éclata: il la croisa d'un coup d'œil. C'était une sorte de petit chat sauvage qu'on n'entendait pas, qui faisait le guetet, soudain, bondissait tout entière. Raphaël se lut. De toutes les chiffonnières et tous les bibelots, il n'avait jamais rien compris et rappelait ces chambres médiocres où l'on voit deux meubles suffire au bonheur. Il s'asseyait à sa table, puis couchait dans son lit. Il laissa parler les autres et bourra sa pipe sans broncher, avec la tranquille assuranced'un homme
qui commence la conquête d'une femme et donne de tout son esprit pour lui plaire.
Il devait la revoir. Elle rentrait à la maison de son grand-père, y vivait trois jours, bouillait, accumulait sa vapeur et rompait les barrières. Quelque Denis Papin Feùt gouvernée dans un mode nouveau. Elle obtenait tout. Il y eut des jours où Basile lui permit de coucher à Lyon, des matins mêmes où, voyant son front lourd, il disait : « On dirait encore que cela t'attire. Ma petite-fdle, tu n'as pas à me craindre. Je sais bien que je ne puis pas t'avoir toujours. » Il l'accompagnait à la gare. Il en était venu à l'aimer avec intelligence. Il la séparait un peu de son cœur de Basile et la posait devant lui pour la raisonner comme un problème. Il n'avait souci que d'être juste; mais, considérant une matière chérie, sentait une flamme soulever sa justice et la porter à la bonté. Il trouvait toujours un mot : « Pauvre petite, elle n'a même pas de mère ! » D'autres fois, regardant sa maison, les champs, l'horizon, l'heure si longue des campagnes, il oppo-
sait le tout à l^enfant. Elle possédait des yeux, une chevelure blonde, un visage qui vous traversait soudain comme un éclat de lune entre des branches. 11 comprenait le reste, que tout était trop simple pour la valoir, qu'elle jouait du piano et devait aller au delà d'un bonheur de village. Il pensait: « Et puis ici, nous sommes vieux, nous nous asseyons, nous avons calmé notre sang. C'est tout cela qui forme son ennui. Elle part, mais elle nous aime bien quand même. » Elle lui passait alors les mains sur le visage, lui lissait les sourcils, le regardait jusqu'au cœur et le récompensait d'une parole : « Ferme pas les yeux, grand-père: je veux t'embrasser dedans.»
Elle posait ses deux pieds sur le sol de la gare de Lyon, sortait, poursuivie par un instinct des villes, donnait son coup au mouvement des rues, docile et emportée jusqu'à la demeure de sa tante comme au sein d'un vaisseau. Les leçons de piano passaient surelle sans y laisser plus de souvenir qu'un souflle d'enfant sur un tas de braises. Amélie l'accueillait. On ne se console jamais des aventures. A quarante ans passés, elle l'egrettait encore son
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ménage, voyageait au delà, accueillait Marie et eût accueilli tout ce qui fût tombé. Les cent cinquante francs d'André Couvert ne pouvaient pas lui suffire. Elle chercha de l'ouvrage : elle avait découvert dans sa vie bien autre chose. Elle trouva une besogne assez bonne et, comme elle était débrouillarde jusque dans le détail, gagna ses quarante sous par jour. Elle piquait de la chenille dans les voilettes, la coupait avec des ciseaux fins et ne se trompait jamais de maille. Les deux femmes se frottaient l'une à l'autre, assez confiantes maintenant, et parlaient peu, laissant leurs pensées vagabonder dans l'enclos comme deux pouliches qui se donnent des coups d'œil et se fêtent d'une caresse au museau. Marie se trouvait au large dans un petit appartement de quatre pas. Elle n'en appréciait rien et se sentait à sa place, comme la fibre d'un muscle, comme la cellule dun cœur qu'un mouvement supérieur entraîne en son battement. Parfois elle ouvrait la fenêtre, considérait l'avenue et recevait au visage le bruit de la ville comme un plain-chant du temps des cathédrales qui portait auxfidèles la vérité, la berçait et la mêlait à son harmonie.
C'est au débouché de la gare, un jour, qu'elle se trouva tout à coup à côté de Raphaël Crouzat. Il dit: «Tiens, Mademoiselle! » Il portail un pantalon soigné, un veston arrondi, un col à carcan, et se tenait d'une pièce, avec l'allure des jeunes gens habitués à l'élégance et qui la gardent avec soin sur leur corps. Elle fut bien étonnée. Il marcha à côté d'elle, en vertu d'un principe inconnu. Elle était fière, en somme, d'accompagner un garçon bien vêtu et, pourvu qu'elle en éprouvât quelque plaisir, elle trouvait tout naturel. Il eut deux ou trois mots, à propos d'une enseigne, d'une tranchée, d'un passant, à chacun desquels elle répondit: «Oui, Monsieur! » Il avait sans doute affaire dans cette direction-ci. 11 la quitta au coin de l'avenue, il allait plus loin. Il lui donna même une poignée de main et, à l'extrême minute de la séparation, fut encore plus aimable qu'elle ne l'aurait imaginé. 11 se retourna pour dire :
— Est-ce que vous vous promenez ({uclquefois, Mademoiselle? Parce que, moi aussi, je me promène.
Elle répondit:
— Je vous remercie, Monsieur.
Il devait avoir desrensei2:nements. Une fois, il entra dans son compartiment au moment où elle en poussait la porte. Le voyage dura une demi-heure, au milieu de toutes sortes de gens dont le voisinage les réunissait l'un et l'autre en un geste vers le sol, en des phrases informes qu'ils prononçaient gauchement, qu'ils n'entendaient pas et qui retombaient à leurs pieds. Il ne savait comment s'y prendre, donnait dans sa tête des coups de sonde pour en apprécier la matière, songeait à s'arrêter tout simplement, étendait ses idées horizontalement dans la plaine, les inspectait toutes et ne pouvait pas trouver celle-là même qui, placée sur son front, eût éclairé sa face. Son ticket coula de ses doigts lâches ; alors il se baissa et resta longtemps, les mains entre les pieds, feignant de ne le point découvrir, parce qu'il avait eniiu rencontré tout ce qu'il cherchait : un geste qui l'occupât.
Elle eut, pendant la belle saison, un corsage gris paré de noir, sans importance etsansligne, mais d'où sortait tout entier un cou dont la blancheur était profonde comme une crème. Pen-
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dant plus crun mois, elle vint à Lyon chaque dimanche. Le hasard de la première rencontre se dessinait comme une destinée qui ramène de loin les sentiments, comme un homme qui, jadis, fouillait un sol sans qu'on en sût la cause et qui, maintenant, trie le zinc, l'étain, le cuivre et les unit et les fond dans un seul airain. Il l'avait revue d'autres fois. Elle avait deux jours de leçon : le mercredi et le samedi, pour chacun desquels il ne manqua pas d'aller à la gare. D'abord, elle fut étonnée, mais bientôt elle crut avoir fait la découverte d'une chose simple et naturelle comme il en est aux angles des villes. Elle craignait le ridicule ou la timidité, et elle eût façonné son âme selon toute aventure. Ils marchaient ainsi : Raphaël était assez grand et, parfois, se tournant de trois quarts, il la considérait, plongeait jusqu'oia le décolletage le laissait aller, ne pouvait plus s'en détacher, la sentait à la gorge comme une soif, la rencontrait sous une claie de fougère, la dénudait comme une fontaine et l'étalait au jour, saine, claire et sentant la paille. Elle se pliait en avant, ne sachant quoi courait dans ses idées, mais la ligne de son dos gonflait
SOUS des électricités latentes qui passaient par sa nuque et crépitaient dans ses yeux. Il n'eut qu'une fois à dire : « Mademoiselle, quand vous venez le samedi, vous devriez rester jusqu'au dimanche », pour qu'elle en eût le désir à tel point que son grand-père dut céder. Raphaël en garda le souvenir.
C'est alors qu'une après-midi, comme il stationnait à la salle d'attente, elle arriva et n'était pas seule. Elle en gardait un air pataud, son grand-père l'accompagnait, tout un esclavage ancien apparaissait d'un coup et la gênait dans ses entournures. Elle ne regarda pas autour d'elle, marcha droit et pesa chacun de ses pas, comme un canard trop sauvage qui courait à travers champs et que la fermière, pour l'alourdir un peu, chaussa d'un soulier d'enfant. La chose était pourtant bien simple: Basile voulait faire des achats. Raphaël décomposa ses mouvements, mêla le silence à ses gestes et les suivit tous deux pour n'en rien perdre et comme s'il eût craint que, loin de son regard, quelqu'un ne la lui ravît. Il ne réfléchit pas davantage, mais, le samedi suivant, elle fut seule et plus légère. Il lui donna la
main, elle répondit : « Nous avons eu une soirée perdue. »
La semaine suivante, toute la monotonie du monde était lassée. Le grand oiseau qu'un courant porte, qui la fixe et magnétise une bête de basse-cour, arrivait d'un coup sûr et serrait du bec. Depuis plus d'un jour il dirigeait ses ailes, depuis plus d'un soir il voilait le couchant avec les plumes de son plumage, et celles qui ne le connaissaient pas, ne craignant rien du voyageur, posaient leurs pattes entre les pierres et becquetaient encore les graines hasardeuses que le vent poussait sur leurcliemin. L'ignorance jouissait de son dernier soir et ne savait quelle senteur occidentale passait sur elle, comme un soufllc des Amériques de Colomb, comme un parfum vierge d'Eldorado que deux mouettes apportaient en haut du grand mât.
Il y eut tout un rendez- vous. La leçon de piano passée, la tante avait permis trois heures de liberté à cause du ciel de juin, des grands parcs de la ville el de la vie des jeunes iilles qui s'assied et jouitdu plein air et des passants.
Raphaël Tattendait à quelque coin de rue. Elle vint et dit :
— Ça y est.
11 dit :
— Promenons-nous.
Elle avait de la flamme et répondit :
— • Dans le bois, pendant que le loup y est pas.
Ils marchèrent tout droit. Il y avait entre eux ce qui est lent, ce qui est vague et tout ce qui est inavoué. Raphaël le portait dans ses mains fermées au bout de ses bras, balançait chaque épaule, écartait les coudes et suivait chaque poids comme l'homme de la ferme qui tire Teau du puits et transporte ses deux seaux pleins. Ils tournèrent à gauche et marchèrent encore. Il avait de la force, pourtant, et connaissait les tours de rein qui soulèvent un fardeau, nies donna d'un coup et dit :
— Si nous passions par ici, mademoiselle. Ils suivaient un chemin singulier, avaient
tourné trois fois, revenaientau point de départ, traînaient une ligne de promenade, lourde, incertaine et qui craquait sous leurs pieds. Ils se regardaient, un peu pâles sous leurs
pensées contraintes, et s'encourageaient à donner un autre coup d'aile. Il se tourna vers une maison, considéra une fenêtre du second étage, s'y attacha et poursuivit pendant plusieurs pas sa route, la tête à droite. De tout ce qui l'accompagnait et de mille idées bouillantes, il avait peine à tirer quatre mots :
— C'est là que j'ai ma chambre. Tenez : une, deux, trois, la fenêtre du milieu.
Il dit cela et s'entendit, puis il eut moins peur.
— C'est ma chambre. Elle est assez grande. Il y a mes livres, il y a mes dessins. 11 me la fallait. Je suis soldat. J'ai voulu avoir une chambre pour la tranquillité et pour préparer mes examens.
Elle suivait cette voix d'un drôle d'air et semblait tendre le cou à toutes sortes de choses comme une oie égarée du troupeau.
Il reprit :
— Nous aurions pu y monter. Moi, je voudrais bien voir comment est faite votre chambre. Vous vous reposerez un peu. Et puis c'est pour vous montrer mes dessins.
Elle répondit :
— Oh! non, Monsieur.
Elle obliquait clans Tautre sens et rabaissait ses ailes. 11 la vit fuir, lui saisit le bras et l'approcha d'un pouce. Elle se laissa faire, adoucit sesressortsdans une flexion d'épaule.
— Venez donc, Mademoiselle. Oui, vous pouvez bienvenir. Jeneveuxpas vous manger.
Elle ne répondit rien et l'accompagna, d'un pas qu'elle sentait derrière elle et qui marquait dans l'air un sillage.
Puis elle monta, puis elle entra, puis la porte fut close. C'était une chambre régulière et proprette avec un lit de fer, un fauteuil, quelques livres répandus, une planche à dessin et une boîte de compas. Il assit la jeune fille sur le fauteuil, saisit au hasard un dessin, le déroula et dit :
— Vous voyez, c'est un pont. Du reste, ça ne vous intéresse guère.
Il lui avait mis la main sur l'épaule, comme sans y faire attention. Elle ne s'en gêna pas, la garda simplement, avec un air de réserve : alors il se pencha et lui posa les lèvres à la joue. De proche en proche, il gagna toutes les places, la flatta du bout des doigts, la frotta
d\in coin de moustache, la parcourut tout à la surface de sa robe, la pressa d'un bras, la souleva de l'autre, s'assit et la posa sur ses genoux. Elle ne prononçait pas une parole et recevait toute chose, à la façon des vierges ignorantes qui croient mourir et dont le corps se casse à la hauteur de la taille.
Un peu plus tard, lorsqu'il l'eut prise et qu'après l'amour l'homme s'éloigna de sa compagne, elle fut toute seule sur le lit de fer et comprit la honte de ses jupes levées et de ses jambes. Il lui revint deux mouvements des bras autour de la face, une pensée de se cacher avec ce geste de petite Eve qui sent combien elle a perdu, qui retourne au passé et se repent d'avoir quitté son grand-père. Longtemps elle pleura. Raphaël s'agenouilla au chevet de la couchette et tenta de lui entl- 'ouvrir les bras. Elle résista jusqu'au bout, versa des larmes sur ses manches, bouda aux consolations et, parfois, elle sortait de sa poitrine trop pleine un :Ho! Ho! brûlant et douloureux qui secouait toutes les vertèbres de son dos.
iri
Il y eut, sur le jardin d'un village obscur, une vie déchaînée qui prit les feuillages par masses, fit monter des pelouses une herbe épaisse, verte, grasse, qui toucha les fleurs et les créa à l'image de Dieu, qui se répandit sur les allées, franchit les bornes, domina le monde et qui inondait l'azur comme les rayons, comme les torrents du soleil. Tous ses sens et tout son cœur n'y pouvaient pas suffire. Les mots sont ridicules : Sa virginité s'était rompue comme une digue qui barrait les eaux du bonheur. Elle était allée d'autres fois dans la chambre. A se rappeler cela, elle sentait du feu par son ventre. Elle arrivait à Lyon, escamotait la leçon de piano, inventait des histoires pour réduire la maîtresse aux trois quarts. Raphaël l'attendait à côté de la
porte. Ils marchaient dans la rue, pleins d'angoisse, apercevaient la maison, montaient Fescalier, entraient dans la chambre et se mêlaient l'un à l'autre. Quel cri ! Ils liquidaient l'arriéré de quatre jours, se gonflaient, luttaient à plein corps et retombaient enfin, suants, vidés, mais conservant au fond d'euxmêmes le souvenir du passage d'un roi. Elle promenait cela dans les allées, arrêtait son œil sur une touffe d'herbe et la sentait lui répondre. Elle découvrit aux choses un sens intime et un langage. Il y avait des pigeons dans la maison. Lorsqu'elle était enfant, elle se plaisait à les effaroucher et ne remarquait dans leur vie que les chiures dont ils salissaient tous leurs perchoirs. Elle les vit un jour, dans leur cendre et leur plume, les comprit d'un seul coup, s'éclaira de leur passage et les nomma. Jamais elle ne s'était imaginée que les pigeons étaient des colombes. Un coin du monde en fut changé, la poésie s'accrut d'un oiseau. Elle pensa aux colombes en haut des toits, écouta leur plainte et s'en répéta le nom : roucoulement, dans un murmure qui lui gonflait la gorge aussi et la faisait participer
aux grands roucoulements de l'amour. Elle s'augmentait et se troublait dans la qualité même de son sang, comme si quelque lourd poison eût pénétré dans son cœur pour en épaissir les battements. Un oiseau qui passe, une fleur bleue, un petit coup de la brise, l'atteignaient au bon endroit et, sans qu'elle en eût, lui faisaient jaillir un soupir. Il y avait dans sa chambre une gravure teintée qu'elle regarda bien des fois. C'était Ophélie. Assise et les cheveux dénoués, dans lesquels des pâquerettes tordues dessinaient une sorte de couronne, Ophélie, vêtue de sa robe flottante, les coudes sur les genoux, maniait le bluet, le coquelicot, la primevère, toute la ferblanterie des sentiments qu'on voit aux gravures dans les chambres des vierges, et levait encore les yeux au ciel. Sa lèvre était tendue.. Sa bouche semblait dire : Voilà, j'ai cueilli la plus fraîche des fleurs et je vous la tends. Marie s'arrêtait devant cette image, la considérait longtemps, apprenait d'elle que les jeunes filles peuvent être mises en peinture et je ne sais quel transport qui fait qu'on ramasse les fleurs de la lande et qu'on
les mêle aux pensées du bien-aimé. Un jour, elle demanda à Raphaël :
— Il y a dans ma chambre une jeune fdle. C'est joli. Elle a de grands cheveux et des bouquets. Au-dessous d'elle, ilya écrii:Ophélie. Ça doit être une histoire. Oui était-ce qu'Ophélie ?
Il répondit :
— Je ne sais pas. C'est un nom.
Le mois de juillet, cette année-là, enveloppa h\ campagne dans une vapeur plus claire, et Ton respirait le vent qui naissait dans les blés mûrs comme Todeur de la terre heureuse. Il y eut des après-midi où l'ombre verte des feuilles accueillait le soleil en ses mailles et semblait un beau treillis, la claire-voie qui borde les jardins des Marie-rêvant. Il venait à la jeune fille le sentiment même qu'il fallait, et qui s'orientait dans le sens de la lumière pour en être doré . Parfois sa joie éclatait devant un rosier et la faisait comme parler aux roses : « Mais qu'avez-vous à être si fières ? Vous n'avez pas un Raphaël comme moi ! » Elle marcha beaucoup dans les allées. A quelque tournant, il allait apparaître. D'ailleurs il
était là, ses souvenirs jonchaient le sol, sur lequel elle se baissait et cueillait par brassées des images qu'ensuite elle ne pouvait plus laisser choir.
Mais il y avait d'autres jours. Il y avait des soirs où, sous sa robe, son corps vivait dans la solitude. Son échine électrisée par les temps lourds ne pouvait plus supporter la moelle de ses vertèbres et, dans sa gorge, ce goût du sang, ce trop-plein de la vie qui la débordait, lui faisaient un mal à mourir. Elle se pliait en arrière et tendait la tête pour que quelqu'un vînt à son secours pomper sur sa bouche cet amour dont elle éclatait. Sa chambre était au premier étage. Certains soirs, elle n'y pouvait tenir. Lorsque les grands-parents dormaient, elle descendait l'escalier, en pantoufles, ménageait les portes et sortait au jardin. Elle se promenait jusqu'à des onze heures, vêtue de sa seule chemise, dans les nuits sans souffle, s'asseyant parfois sur l'herbe, se relevant soudain et marchant encore, dans mie impatience qui lui faisait battre l'air et chercher un coin, une brise, une aventure qui l'eût sauvée de ses singu-
lières douleurs. Il ne s'agissait plus de Raphël, alors.
Leur amour allait vite. Il fut fier d'elle, tout aussitôt. Il se trouva qu'elle chantait des romances, qu'elle connaissait les notes du piano et qu'elle entraînait la vie dans son mouvement. Un jour de fête, à Lyon, il fallut bien qu'il la laissât entrer dans une baraque où trois coups de tam-tam percés de deux coups de grelots faisaient entendre jusque dans la rue une musique inconnue et comme souterraine. On dansait là la danse du ventre. Elle en comprit le sens et la portée ; puis elle voulut monter chez Raphaël oili elle se déshabilla bien vite et repoussa l'amour qu'il lui tendait dès que la porte était close; et, devant l'armoire à glace, campée, les coudes levés à la hauteur de la tête, elle remua des hanches et tourna du nombril avec une élasticité qui la mettait du premier coup au rang de celles que tous les jeux du désir ont façonnées.
Elle chantait une de ces romances qu'a composées Jean-Jacques Rousseau:
Que le jour nie dure Passé loin de toi....
Des paroles vieillottes, des « verts bocages », des « âmes éperdues » et de mille sentiments éternels et défunts, elle sortait, après cent cinquante ans, pareille à quelque image des Confessions et remuant un passé de nos grand'mères qui, du temps de Louis XV, posaient leurs bas pour passer le gué d'un ruisseau. Il était candidat ingénieur et rappelait ces enfants qui ne sont pas poètes et désarticulent un jouet pour voir ce qui se passe en son intérieur. Il ne pouvait attendre qu'elle eût fini, la saisissait dans ses bras et la portait au lit où, avant de la prendre, il avait quelque orgueil et considérait en elle l'instrument des belles cliansons. Elle se débattait d'ailleurs, lancée sur un sentiment qu'elle eût bien mieux aimé poursuivre. C'était une fille très vive, mais pour laquelle une vision ou une rêverie passait avant le geste direct d'un Raphaël, qui n'appréciait guère dans les choses que ce qu'il en pouvait toucher.
Elle marchait. Une telle vie, bientôt, lui parut monotone, avec ses mercredis et ses samedis qui tombaient l'un après l'autre. Elle était romanesque, quoiqu'elle n'eût pasdelec-
ç4 MARIE DONADIEU
tiire, de la race de celles qui aiment leur amant à la façon des chapitres de certains livres qui les passionnèrent un jour de spleen. Elle voulut qu'un soir Raphaël vînt la prendre chez son grand-père. L'aventure eut sa couleur. Elle lui donna toutes les explications pour qu'il sût bien trouver la maison. Le jardin avait une porte verrouillée donnant sur la rue. Il se tint là, dans la nuit. Lorsque dix heures sonnèrent au clocher de l'église, elle ouvrit la porte. Elle avait attendu, avec précision, le dernier coup, qui était nécessaire à la beauté de l'histoire. Elle eût pu se vêtir d'un jupon et d'un corsage, mais elle était en chemise, parce que cela lui semblait plus pittoresque. Il quitta ses souliers, elle lui prit la main et l'entraîna à sa suite dans l'escalier où le ronllement du grand-père qui franchissait les cloisons et le craquement des marches à chacun de leurs pas la faisaient s'arrêter silencieusement, retenir son souflle, goûter à la crainte. Elle fut bienheureuse, cette nuit-là, comme on Test dans le péché, et chacun des cris que lui arrachaient les caresses semblait dessiner à jamais sur le mur (|ui faisait face à son lit l'image d'une autre
Ophélie qui composait plus que des bouquets. Lorsqu'il l'eut quittée, à trois heures du matin et quelle se trouva seule, son cœur débordait la chambre. Il lui vint les plus étranges pensées, sur son grand-père, sur sa grand'mère, sur des souvenirs de lecture, sur des images de deux sous et qui lui donnaient toutes le même orgueil : « Vous n'avez pas comme moi un roman d'amour ! »
Jamais autant qu'à cette époque elle ne se sentit près de sa tante. De la gêne qui toujours accompagne un premier amour, elle se dégagea comme on se met à l'aise lorsqu'on rentre chez soi. Un soir, la tante était descendue à sa suite; mais, lorsqu'au coin de la rue, elle eût vu Raphaël attendre, elle fit demitour et remonta travailler, sans plus. Ouand la jeune fdle revint, Amélie la laissa s'approcher, termina le point commencé, puis dit :
— Et si ton grand-père l'apprend, c'est sur moi que ça retombe. Espèce d'imbécile, comme si tu étais pressée! Tu en avais bien besoin, d'un étudiant. Enfin, moi, je n'ai plus rien à te dire. Pour toi, tu l'as voulu, tu Tas fait : tâche au moins que ça te profite!
Marie baissa les yeux, mais ce fut une date. Huit jours plus tard, elle tutoyait sa tante. Elle se réjouit davantage et, chaque fois, lorsqu'elle arrivait à Lyon, elle faisait des taquineries avec la sonnette de l'appartement. Les choses prirent leur équilibre définitif le jour où Raphaël fut présenté en qualité d'amant. Amélie fut nommée « la mère Zoé ».
Ils étaient heureux à trois. André Couvert revenait à six heures et demie de son bureau, alors il prenait ses pantoufles, puis se versait l'absinthe. Il ne demandait à la destinée que de lui conserver cela. Lorsque Marie n'était pas là, ils parlaient d'elle. Ils se l'ajoutèrent l'un et l'autre. La mère Zoé riait au milieu des amours. Elle avait de chaque côté des lèvres deux plis assez placides de femme expérimentée qui se distendaient alors et balançaient une gourmandise dans sa bouche. Raphaël finit par être admis aux repas. II savait vivre et apportait un gâteau. La mère Zoé donnait des conseils pour ne pas avoir d'enfant.
Ce fut une famille, avec les promenades du dimanche. Rientôt, du reste, un nouveau lien les unit. Raphaël, par son ami Josc})h qui
avait des relations en ville, eut vent qu'une chienne avait mis bas et qu'on ne savait pas oîi caser les petits. Il demanda l'un d'eux, on les lui présenta tous, et il choisit dans la bande une petite chienne blanche tachetée. Elle avait quinze jours, il l'apporta à la tante. Elle fut nourrie au biberon, on l'appela Diane; elle grandit et devint pour eux tous une de ces vies de second ordre que l'on aime et qui vous font réfléchir. Marie se l'attacha à l'endroit même oia s'attachait Raphaël. Lui, pour la voir, prit l'habitude d'aller chez Amélie. Maintenant c'était là qu'avaient lieu les rendezvous.
Plus d une année passa. La seconde année de régiment, Raphaël obtint une permission d'un mois et partit pour son pays. On était en septembre. Marie avait trouvé la maîtresse qu'il lui fallait et qui donnait des leçons, même pendant les vacances. Rasile la laissait aller. Il suivait la pente et se mirait parfois dans une de ces anses où se calment les eaux courantes. On les aime davantage, d'avoi.
remué les reflets du soleil et de vous les apporter là.
Elle venait à Lyon et prolongeait ses séjours. Elle lâchait sa tante, descendait dans les rues du mois de septembre qui reçoivent d'un ciel voilé la joie plus délicate qui succède aux grands coups d'été. Il y avait quelque part un coin pour elle. A gauche de la place Bellecour, si nue, et dont la géométrie lui faisait mal comme les plus sévères principes; à gauche de la pierre et du vent, elle allait s'asseoir dans l'Allée des Veuves. C'est une allée, presque un jardin, avec des pelouses, des marchandes de fleurs et l'ombre des arbres qui semble en septembre se pacifler comme une veuve. Elle s'asseyait, dans la fraîcheur si bonne qu'on l'eût dite arrosée. Du bout de son ombrelle, elle chatouillait la terre; d'un tout petit peu de son cœur, elle sentait ce qui passe et l'attendait à venir.
Dès les premiers jours, un jeune homme prit une chaise à côté d'elle. II était grand, mince, avec des yeux de malade et laissait couler vers elle ses sentiments comme un filet d'eau. Ils se parlèrent. Il avait celle tendresse des
jeunes gens qui sentent encore leur mère et pour lesquels Tainour est une chaleur dont on s'entoure à cause de l'éternel hiver. Marie le comprenait. Elle ne sut pas le fuir et passa auprè? de lui deux après-midi pendant lesquelles l'air de l'Allée des Veuves se prit de finesse et de mélancolie. Un mois d'absence 1 Un mois d'absence s'étendait devant ses yeux, qu'elle considérait tout là-bas, plus qu'au bout de l'allée, pour lequel elle se sentait petite et faible eomuie une fourmi que l'on chargea d'un long voyage. Comme elle avait envie de s'arrêter en route et de taire sa ronde avec une cigale qui lui criait: Viens donc! du haut d'une brindille. On avait choisi la plus petite fourmi, qui était légère et bariolée et que le vent même poussait à la tentation. Elle en vint là. Son sang sifflait hors de son cœur, elle était rouge et malade, elle allait là, plutôt que de mourir. Il était jeune, avocat stagiaire, et habitait un petit appartement à fauteuils et à tapis qui sentait la jeune fille comme les appartements des jeunes gens qui ne fument pas. Il la dégrafa lentement; il se détournait, se tordait et joignait les mains : <( Oh, mon Dieu !
est-ce possible! » Elle avait honte et osait à peine tirer sur ses manches lorsqu'il lui posait son corsage. Elle n'eut pas beaucoup de plaisir. Ensuite, il la regarda de ses deux yeux de couleur tendre. Ils étaient beaux. On les sentait en communication directe avec son cœur.
Lorsqu'elle rentra, le lendemain, dans la maison de Basile, elle était lasse comme si chacun des sentiments de la veille l'avait piétinée sur la route. Elle conserva jalousement son silence et prévint toute parole par des écarts qui la menèrent jusqu'au fond du jardin où, assise, le poing dans la joue, pareille à une vieille, elle regarda défiler ses fautes et pleura soixante-dix années de vie passée. Pourtant, le désir ne la quittait pas, à la veille de la mort, et elle sentait encore sa chair mâchée agiter tous ses vieux tendons. Alors elle se leva, monta à sa cliambre et écrivit au bien -aimé :
« Mon Raphaël. De loin, de près, toujours ! (( Je t'aime, Raphaël adoré, je t'aime, je puis (( le dire que je t'aime. Oh ! ton nom est pour « moi un coin du ciel bleu. Quand je l'écris, je
" ne puism'empècher devoir ton image passer (' devantmesyeux. Je suis folle, folle d'amour, « de désir, j'ai soif de tes baisers, de tes cares- « ses. Oh ! quand les sentirai-je sur ma joue (( brûlante de fièvre, car j'ai la fièvre, la fièvre « du désir. Je voudrais t'avoirlà,te posséder « et me donner, me donner tout entière à toi. « Oh! c'estmon rêve. J'ai surmoiunpetitpapier « comme on en vend dans les fêtes ; il y a un « portrait et puis ton nom. Je le garde précieu- (' sementcarc'estton nom, Raphaël. Jet'envoie « une petite image, j'ai embrassé les deux grosce ses roses qui s'y trouvent. Ce sont deux bai- « sers que je t'envoie. Oli ! Raphaël, jamais tu « ne comprendras tout ce que mon cœur ren- « ferme d'amour pour toi et de dévouement. c( Je t'adore, je suis jalouse, tu ne m'écris « guère. Eh bien 1 si jamais tu venais à ne « plus m'aimer, à aimer une autre femme, (( eh bien ! je me maîtriserais et je m'arran- « gérais de manière à êlre toujours au couce rant de toutes tes actions ; et quoi que tu « fasses, quoi qu'il t'arrive, quoi que tu aies « besoin, je serais toujours là pour mettre (' à ton service un dévouement sans bornes,
« une amitié à toute épreuve et, en un mot, « si tu souffres je te consolerai, si tu es ma- (( lade je te soignerai ; si tu cours un danger, « au prix de ma vie, de ma santé, de ma « liberté, je te sauverai. »
Elle ne put pas aller plus loin. Pendant quelques minutes, elle attendit qu'un souffle poussât une boule de nerfs qui s'arrêtait dans sa gorge. Elle fut bien malheureuse. Elle sortit de sa poche un canif qui ne la quittait jamais. Il le lui avait offert un jour, elle lui avait donné un sou. Elle en ouvrit la lame, l'approcha de son poignet, donna un coup. Une goutte de sang perla, qui grossit; elle prit une plume neuve, la trempa. Il lui sembla prolonger les choses qu'elle venait d'écrire. Elle le lui mit sur la lettre : « Mais tu ne sens donc pas que c'est avec mon sang que je t'aime ! » Le sang poisseux ne coule pas assez pour écrire; elle retourna en prendre, n'y parvint pas et fouilla du bout de sa plume jusqu'au fond de la piqûre. Elle écrivit encore : « J'étouffe! Je voudrais pouvoir plonger ma plume dans mon cou. » Puis elle lâcha tout, mit son bras audessus de la lettre et laissa tomber, goutte à
goutte, du sang, un sang quelle eût voulu verser pour son amour.
Et deux jours plus tard, elle allait au rendez-vous que lui avait donné l'autre. Leur aventure dura trois semaines. Chaque fois elle se disait : « J'ai péché contre le ciel et contre moi. Je vous salue, Marie pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni... » Elle ne passait pas un mot, elle eut voulu inventer des expiations.
Raphaël revint, qui la délivrait. Elle le regarda bien dans les yeux et lui dit : « Jure-moi que tu m'as été fidèle ! » Elle ne se rappelait i-ien, mais elle ne voulut plus passer dans l'Allée des Veuves.
Une année nouvelle commença. Elle avait dix-neuf ans. Ses cheveux, relevés autour du front, dégageaient son visage et le sortaient à la lumière, comme ces femmes dont les voiles tombent et qui sont restées blanches à l'om-
bre du harem. Ses yeux la suivaient, deux yeux bleus, qu'elle croyait gris, et dont la prunelle se tournait en haut vers ce que Ton appelle l'idéal. Elle surgissait soudain. On ne l'appréciait pas tout d'abord ; mais, dès qu'elle s'était calmée, on en avait une surprise : « Ah ! voilà de la pervenche ! » Elle vous eût longtemps trompé.
Une vie nouvelle commença. Elle le sentit dès le retour de l^aphaël. La cause en était simple. Elle avait aimé cet homme ; elle avait cru qu'il détenait tout. Lorsqu'elle eût connu la volupté par ailleurs, elle vit que tous les hommes détenaient quelque chose. Elle le voyait bien, lorsqu'elle se promenait à son bras. Il y en avait, aux chapeaux de soie, dont les vêtements, coupés dans un beau style, dessinaient l'élégance de la «saison »et qui prolongeaient leurs gestes par des cannes plaquées d'argent. Il y en avait qui passaient avec des ports de tète, une assurance qu'ils tenaient haut et qu'ils faisaient sonner en marchant. Il y avait des faces que barraient des rides, derrière lesquelles on sentait une passion tenace et dure qui eût [)ercé les fronts
pour soulever les plis. Il y avait bien des yeux : les yeux des adolescents qui sortent tout ce qu'ils contiennent, les yeux des employés qui ne brillent que le dimanche, les yeux des riches, qui s'y connaissent et qui vous touchent pour vous apprécier. Il y avait les yeux en colère des ouvriers des fabriquer et il y avait des contremaîtres pleins d'un espoir neuf et qui regardaient le monde avec de beaux yeux de barbares. Il y avait tout ce qu'un regard effleure, les terres vierges soupçonnées par delà le premier coteau, pour lesquelles il faut descendre la chaloupe du bord et mener à la découverte trois des aventuriers de l'équipage. Un éclat de voix, une plume de chapeau, la courbe d'un passant, une façon de se presser qu'avaient deux amoureux, lui semblaient le geste d'un autre bonheur pour lequel elle était née. Elle avait le sentiment de la femme en elle et se sentait partir pour si loin qu'elle n'avait le mépris d'aucune arrivée. Un voyou et sa compagne, un ivrogne, une dispute dans la rue, quelque louche animal reniflant ses jupes au passage, tout ce qui était de la vie, ce qu'un monde assimile et ce
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qu'il vomit, les hommes et leurs matières, tout atteignait la jeune fille, envahissait les passages et venait en son cœur alimenter un feu central qui recevait les pierres, les fondait et les faisait bouillir.
Raphaël n'en connaissait que deux ou trois coups d'amour et cet orgueil qu'ont les hommes lorsque leur femme les déborde. Il croyait avoir éveillé des rêves et profitait de quelques désirs. C'est pendant la troisième année de régiment qu'il se tourna vers Paris. Son père eût voulu arrêter là les dépenses et se l'associer dans ce métier d'entrepreneur où un homme neuf et jeune a de quoi bâtir. Ensuite il l'eût marié à la fille d'un entrepreneur pour doubler les entreprises. Raphaël ne voulut rien entendre. Si parfois une pensée lui en venait, il n'avait pas le temps de la réfléchir, de la promener en lui comme se promènent les pensées. Il la sentait refluer tout à coup vers son diaphragme, où des fibres chaudes l'attachaient à Marie et barraient tout autre sentiment. Un homme alors n'a rien à craindre. Il imagina un semblant d'examen qui lui donnait le titre d' « élève libre à l'école des Ponts
et Chaussées », profita de rignorance de son père, prétexta que pour les grandes entreprises il lui fallait faire de grandes études et, à Pâques déjà, il avait tout arrangé pour que trois ou quatre des années à venir pussent se passera Paris, librement.
Quant à Marie, peut-être eût-elle tout abandonné, avec cette facilité qu'ont les femmes de repartir sur un autre espoir. Amélie pourtant veillait au grain. Elle avait dit :
— Halte-là ! Ce serait trop facile, si les hommes vous quittaient ensuite. 11 t'a eue, et moi jeté promets qu'il te gardera,
Marie immobilisait son regard sur une fente du parquet et la parcourait niaisement du bout de son pied. Elle était une toute petite fille lorsqu'on la prenait sur un sujet qu'elle ignorait.
— Mais, ma tante, il va partir à Paris, et moi, mon grand-père ne voudra pas que j'aille avec lui.
Amélie en eut de la colère.
— Ah ! toi encore, tu es maline. Mais retiens donc ce que je te dis : Ton grand-père t'aime et, que ce soit un grand-père ou un
amoureux, quand un homme vous aime, c'est comme quand un àne porte du sel et qu'il veut passer la rivière. Mais, avec ton grandpère, ça ira encore mieux que tu ne te le figures. Non ce qui m'inquiéterait, ce serait l'autre. Enfin, je m'en charge : il est riche et il t'emmènera... Au besoin, tu connais l'adresse de ses parents. Bien !
Pendant quelques jours, Amélie chercha.
Elle avait de nombreux points de repère. Elle inventa une histoire qui se tenait assez bien : Une vieille dame, qui habitait Paris et passait à Lyon quelques mois chaque année, ayant fait la connaissance de Marie, s'était soudain prise d'affection pour elle et l'avait trouvée bien isolée pour une jeune fille. Elle avait perdu autrefois une enfant de dix-huit ans qu'elle adorait. Voici pourquoi elle aurait voulu se l'attacher comme demoiselle de compagnie. Elle était vieille, avec des caprices de vieille dame habituée à la fortune, et, comme elle n'avait pas d'enfant, mon petit grand-père, on ne sait pas ce qui peut arriver. C'est peut-être pour mon bien. Elle m'a dit : « Ça m'est égal. Votre grand-père, votre
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grand-père... Moi, je lui écrirai à votre grandpère. Je ne veux plus être seule, depuis que je vous connais. Je vous emmène à Paris. »
— Comprends-tu, continuait la tante. Elle s'appelle Madame Crouzat. Toi, tu es Mademoiselle Marie Donadieu, chez Madame Crouzat. Comme ça, tu auras une adresse. Et ton grand-père pourra même t'envoyer de l'argent.
Marie éclata d'intelligence. La tante la crut surprise.
— Grandegodiche 1 dit-elle. Tu t'émerveilles de tout. On voit bien que tu n'as jamais rien vu.
— Mais, ma petite tante, je n'oserai jamais dire tout ça à mon grand-père.
— Non, mais écoutez-la I s'écria Amélie. Tu nous en racontes. Voyons : es-tu une femme, oui ou non?
Marie se tut. Les idées la travaillaient en silence, accentuaient un peu la courbe de son menton et faisaient tout juste passer deux ou trois mouvements dans la peau de ses joues.
Elle n'eut pas même à jouer son rôle. Basile l'examinait chaque jour comme on examine un
jardin que Ton soigne. 11 ne songeait plus à ce qu'il avait fait, mais il pensait toujours à ce qui lui restait à faire : « Il y a là-bas la place d'un bouquet de roses. » Il n'avait jamais rien remarqué des aventures damour. Lorsqu'il la voyait heureuse, il ne s'en demandait pas la cause : un bonheur lui tenait lieu de toutes raisons. Mais depuis quelques jours, elle avait des inclinaisons, il ne savait quoi qui s'échappait d'elle et qu'elle suivait des yeux. Il la prit à part et le lui demanda. Elle répondit :
— Oh ! rien. C'est rien, tu sais.
II lui mit la main sur l'épaule, elle était assise. 11 pencha la lête et la regarda, avec de bons yeux, avec de grands yeux couleur d'étang calme. Il la connaissait, il savait qu'il fallait la forcer à confesser ses petits désirs :
— Pourquoi es-tu toujours si timide avec moi?
Elle se laissa arracher la chose : Il y avait une vieille dame.... Elle lui raconta tout : «Comme elle n'a pas d'enfant, mon petit grandpère, on ne sait pas ce qui peut arriver. C'est peut-être pour mon bien.... Tu vois que je ne suis pas timide. »
Il redevint grave comme lorsque la vie se fait difficile et quil ne faut gaspiller aucun sentiment. Elle se baissa, puis elle prit ce tortillement de chatte qui se frotte au bon endroit.
— Je ne t'en ai pas parlé ; je t'aimais assez pour savoir que tu ne voudrais pas.
Il la regarda, elle tendit les yeux pour qu'il la vit encore mieux.
De ce qui se passa ensuite, d'un voyage à Lyon que fit Basile, de tous les renseignements que lui donna Amélie, de l'atmosphère enfin d'une vie de grand-père, la vie se composa dans la petite maison, et elle s'accrut encore d'une bonté d'arrière-saison, d'un de ces besoins qu'ont les vieux de l'automne de chasser leurs bonheurs. La grand'mère avait dit: u !Moi,jen'y vois pas clair du tout. )> Elle avait été domestique et ne se rendait qu'à des raisons d'argent. Son mot fortifia Basile dans la délicatesse et dans les sentiments. 11 eut pourtant quelques sursauts et dit une fois :
— -Moi, je veux aller la voir à Paris, cette dame Crouzat.
— Oh ! tu peux y aller, répondit Marie. Elle aussi voudrait te voir.
On lui avait composé une adresse, dans une agence, passage de l'Opéra. Amélie faisait écrire les lettres, les envoyait à l'agence, qui . les expédiait à Basile avec le timbre de Paris, et elle recevait encore les réponses adressées à Madame Crouzat. Madame Crouzat écrivait : « Parvenue au terme de ma carrière, à cet (( âge où la femme se retourne vers le passé « et pense à Dieu qui l'a frappée dans les « siens, j'ai trouvé sur ma route une jeune <( fille, votre enfant, et je ne sais pourquoi <( s'est allégé mon fardeau. Il est bien tard, « sans doute. La religion ne m'avait pas con- " solée... » Basile en pleurait. Ah ! comme il comprenait qu'on aimât sa Marie ! Il ne se décida, du reste, que le jour où Madame Crouzat offrit à Marie cinquante francs par mois, avec le titre de demoiselle de compagnie. Malgré tout, Basile était un paysan et voulait bâtir sur quelque chose.
On n'annonça la nouvelle à Rapharl que lorsque tout fut arrêté. Il fut étonné. Chacun avait marché dans son sens : les deux femmes qui faisaient leur travail de taupe et le fds d'entrepreneur, silencieux, qui calculait long-
temps à l'avance radjudicalion des bâtisses. Il rit, sans un mot, au grand-père facile, à des cafés de Paris, à l'amour d'une jolie fille qui prenait des proportions dans sa tète comme la conquête des femmes. Il se rappelait les scènes de son ancien collage, des histoires sèches et fanées et les noyait dans une joie soudaine qui sortait de sa tète, la débordait et faisait glou-glou comme le vin qu'on verse des bouteilles pleines. 11 rit à cela, sentit sa peau, sa chair, son cœur, du bien-être encore, une poussée intérieure qui le grossissait jusqu'à l'éclatement et lui faisait mépriser tous les hommes et toutes les femmes dont il avait connaissance.
Quant à Marie, il y eut un fait qui la marquait. Raphaël quitta le régimenten septembre. Elle vécut chez son grand-père jusqu'au i5 octobre, date de son départ à Paris. Un de ses cousins vint les voir. Il était lieutenant de cavalerie. Il passa huit jours chez Basile. Il couchait dans une des chambres du haut, non loin de sa cousine. Il portait un uniforme moelleux, voyant, enrubanné comme un cœur de femme. Il entreprenait Marie, mettait la
main à la poignée de son sabre, soignait son port de tête. L'amour eût été bon, le temps était lourd, le voisinage des chambres leur eût permis de se caresser nus l'un et l'autre. Elle pensait à l'avocat, à des aventures qui sont bonnes et ne laissent pas de traces, à l'amour des officiers qui vous élève au-dessus des soldats. Elle résista pourtant. Sa tète ne suivait plus la poussée de ses sens, huit jours de volupté lui semblaient inutiles. Elle devenait femme : elle savait se retenir.