‹ Marie DonadieuChapitre 2 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Raphaël avait un ami à Paris. Il s'appelait Jean Bousset. Sa vie était assez singulière : on la voyait jaillir de deux yeux bleus dont elle troublait la couleur comme une source qui bouillonne au fond d'une fontaine. Il avait des cheveux blonds aux mèches brouillées par un continuel mouvement de ses doigts qu'il passait au-dessus de son front. Il n'était ni charmant, ni beau, mais portait un de ces cœurs qui ont besoin d'être approuvés tout à la ronde et répondait : oui ! aux désirs des autres.

L'homme vit de comparaison : on l'aimait de vous donner à chaque pas l'illusion de sa défaite. Il était assez difficile de le connaître. Son père était charron, et il sortait d'une de ces races ouvrières qui ne sesont guère affranchies depuis 89, mais que n'ont pu briser mille années de servage et de travaux à pleins membres. Un jeune homme, encore.

Il avaitété un des bons élèves de l'Ecole Centrale, à la sortie de laquelle, entré commeingénieur dans une fabrique de produits chimiques, il sembla pendant quelque temps fder droit, s'installer dans une classe supérieure, y trouver sa place.

La première année ne s'était pas écoulée, qu'une grève qui survint le troubla comme un pauvre, le frappa à l'endroit où tous ceux de sa race avaient peiné. Il prit la parole au nom des grévistes et, de proche en proche, arriva simplement à ce résultat d'injurier le directeur de l'usine et de comprendre que Jean Bousset, fils d'un charron, portait jusqu'au fond des moelles le sentiment de sa naissance. 11 avait cru jusqu'alors qu'un être existait, qui s'appelait l'homme et qui pouvait, ne gardant au-

cune attache, du père au fils changer d'esprit. Il avait cru aux cultures hâtives, à la science des écoles, aux raisons de la tête gouvernant les mouvements du cœur. Il perdit sa place. Ce ne fut pas une grande chute : tout simplement il reprit son rang. Les siens l'accueillirent comme un coursier qui devait porter loin leurs couleurs et qui tombait à trois cents mètres du départ. Il était si naïf qu'il en fut surpris et qu'il s'en fâcha. Il connut alors un singulier prurit de se rabattre encore, de trouver les siens trop hauts pour lui et de chercher jusque chez les pauvres son équilibre et sa foi. La chose n'est pas sans romantisme.

Jean se toqua d'un de ses oncles, ouvrier hors dusage qui, à soixante-huit ans, ayant perdu sa femme qui le faisait vivre, ne savait comment vivre sans elle^ Il le prit à son compte et l'emmena à Paris, où il venait de se caser à nouveau, aux appointements de cent francs par mois. II se comptait parmi les faibles, ne croyait à rien qu'à son malheur intime, s'étendait là-dessus et eût voulu peser

(i) Le Père Perdrix.

sur la misère du monde avec tout le poids de sa jeunesse de pauvre. Ils vécurent plusieurs mois des jours cachés, des jours de pain sec, des jours engloutis. La misère eut pitié de son dévot et lui résista avec Fentêtement des courants populaires. Les gueux sont fiers : celui de Jean se jeta un soir d'hiver dans la Seine. Il disparut en connaissance de cause et se déboucla de lui-même comme une entrave d'un autre âge. Jean y gagnait la liberté. Il n'avait jamais su ce qu'en faire et la regardait couler entre ses doigts.

Plus d'une année avait passé depuis. Un soir, il sortait de son bureau comme à l'ordinaire. La porte était franchie; il se campait alors, examinait les quatre coins et attendait qu'un souffle d'air vînt lui apporter sa destinée. Un soir, Raphaël était là. Jean n'eut pas de surprise : il savait que quelque chose croissait entre les pavés. Mais c'était un homme, et il se trouva un peu déçu.

— Tiens ! maintenant tu portes la barbe en pointe, dit-il.

Il y avait trois ans qu'ils ne s'étaient pas vus. Raphaël répondit :

— Il y a bien autre chose que je porte en pointe.

— Quoi ? demanda Jean.

— Rien ! Tu verras...

Raphaël avait la patience d'attendre que les effets eussent le temps de se produire. Du reste, ils s'embrassèrent tout aussitôt.

Ils se connaissaient depuis le lycée et ils s'étaient fréquentés, à Paris, du temps où Raphaël préparait l'Ecole Centrale et où Jean y était élève. Raphaël, ayant une femme, avait besoin de la montrer. Jean cherchait autour des jupes il ne savait quelle tendresse, quel fortifiant et les soulevait curieusement avec le premier souffle de ses dix-huit ans. Il en résulta des relations pendant lesquelles Raphaël s'empara d'un sentiment, porta une gloire, une maîtrise, se l'incrusta. Gomme il était solide, une pierre ne le fatiguait pas. Ils furent séparés pendant trois ans. Jean avait oublié son ami. Malléable et tendre encore, il coulait au courant, plus léger que toutes les eaux. Voici que l'autre arrivait un soir, penchait

son ancienne amitié, son ancienne histoire et la faisait tomber à Tancienne place. Jean, qui s'était déplacé, le laissa pourtant aller à lui. Il n'y avait rien à dire. Des camarades communs, que Raphaël voyait, lui avaient indiqué le bureau de Jean et lui avaient raconté l'histoire de l'usine et l'histoire du vieux.

Il pritJeanparle bras etl'entraîna. C'était le 24 octobre. Le ciel était dépouillé de sa gloire brillante et, à l'horizon d'ouest, des nuages bordés de dorures et de rouille accueillaient le soleil comme des îles où des fêtes accueillent un équipage. Quatre mois d'été tombaient en cendres et, devant le regard, voltigeaient, avec la triste monotonie des longs bonheurs. Jean avait des glorioles et des phrases. Il dit :

— Bah ! lorsque j'interrogeais ces beaux iours, aucun ne me donnait le grand conseil. Et pourtant le monde est si près de mon cœur !

Raphaël rit, d'un rire profond. Il n'était pas causeur, mais il aimait ceux qui parlent et goûtait devant eux un sentiment d'équilibre.

Ils remontèrent le boulevard Saint-Michel, entrèrent dans le Luxembourg, marchèrent,

arrivèrent devant un hôtel de la rue Vavin. Un pas, qui suivait l'autre pas, claquait au trottoir et s'en allait encore. C'était unde cesjours que Ton ne connaît pas, que Ton n'attend pas et qui descendent tout à coup des hauteurs où le hasard les tenait suspendus.

La nuit tombait sur le soir et s'arrêtait au seuil dune maison. Ils montèrent un étage, ils en montèrent un autre, Raphaël frappa à une porte, quelqu'un l'ouvrit de l'intérieur; il y avait une chambre, puis une cuisine; comme ils entrèrent, une femme s'y réfugia, dont on voyait tout juste le bas de la jupe. .Jean, songeant à l'ancienne, allait la saluer déjà. Raphaël eut une terreur soudaine, se pencha vers lui et lui dit à l'oreille :

— Prends garde, hein ! C'est pas la même. C'est ainsi que Jean connut qu'en effet

Raphaël portait « autre chose » en pointe.

— Eh bien, le voilà, ma loute ! je te l'amène. Ze-te-l'amène. Elle ne voulait pas que je te

le dise. Elle m'a dit : « Tu ne lui diras pas que tu as une loute. Je veux le surprendre. Je verrai sur sa figure si je lui plais. Je veux lui plaire. »

On entendit dans la cuisine une voix claire qui riait. Elle avait transporté là un peigne, une boîte de poudre de riz, une houpette, et elle se donnait un petit coup avant de se présenter à Jean. Comme elle allait venir, elle se ravisa, mouilla le bout de son doigt et lissa ses deux sourcils. Pour un peu, elle l'oubliait.

Elle arriva tout simplement. Elle était blonde, elle était blanche, la poudre de riz la rendait plus fine, presque friable. Elle ne fit pas briller ses yeux comme lorsqu'on pense, elle s'avança et les tendit : Ils étaient bleus et étendus. Elle en fut contente et dit :

— Oli ! je vous connais. Et puis je n'ai pas 1 peur. Vous êtes un jeune homme. Je n'ai jamais vu de jeune homme, mais je n'ai pas

peur.

Raphaël sourit et dit :

— C'est vrai... Tu vas l'embrasser.

Jean l'embrassa, puis elle dit :

— A moi !

Elle sauta sur lui et l'embrassa deux coups : pan ! pan ! Après quoi elle courut se réfugier à la cuisine.

Quand elle en revint, elle apportait la

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soupe. Le dîner l'amusa. 11 y avait des biftecks, des pommes de terre frites, et elle s'était essayée à une marmelade de pommes. Elle y trempa le doigt, puis cela la fit penser à ses mains. Elle les montra.

— Vous voyez, j'ai des mains de cuisinière, des mains de ménagère.

Elle se fixa une minute sur ce mot de ménagère, pensa au gouvernement de quatre casseroles, à son fourneau, à son charbon de bois et sentit tout un élan comme lorsqu'on part sur un sujet nouveau. Puis elle fit volte-face pour montrer autre chose :

— Bien sûr ! Je suis venue à Paris exprès pour vous voir. Moi, je vous aime. Je vous aimais avant de vous connaître. Et puis je sais tout. Vous êtes venu à Paris avec un vieux. Monsieur Crouzat m'a dit que vous l'aviez amené par le bout du nez. Un jour, vous l'avez lâché, vous lui avez laissé le nez et ça l'a entraîné dans l'eau. Il avait un nez en plomb.

Elle était contente d'avoir trouvé cela. Elle rit, elle parla presque son rire : Hi hi hi ! comme une petite fille, parce qu'elle savait que les petites filles plaisent beaucoup. Puis,

comme elle craignait, au mouvement de Raphaël, qu'il ne devinât ses pensées, brusquement elle le baisa sur la bouche, s'empara des assiettes et les porta dans la cuisine. Raphaël se pencha.

— L'autre, mon vieux, tu Tas connue. Trois ans, j'ai eu le journal à la main. Au fond, les femmes ça revient au même : il en faut... Ne parlait pas.... quand elle avait donné ce que je lui demandais, il n'y avait plus qu'à ouvrir un journal. Elle me le reprochait assez.

Ensuite, il repassa dans sa tète la conquête de Marie, certains tours qu'elle avait dans les nuits, se trouva bien habile et, pour le mieux montrer, s'écria :

— Ah ! ces petites fdles, c'est pas difficile de les affoler.

A ce moment, elle revenait de la cuisine el elle les vit chuchoter. Elle dit :

— Oh ! Je sais ce que lu dis. Tu dis que ça n'estpas vrai que je suis venuepour lui à Paris. Si, si et si !

Elle était en colère qu'on ne la prît pas au sérieux. Alors elle fit un geste •:

— Tiens!

Et embrassa Jean, au hasard, dans un œil.

Alors Jean partit à son tour. 11 eût voulu soulever, du fond de son àme, les parties romanesques et cachées pour qu'elle les baisât aussi.

— Moi, je suis venu à Paris avec mon amoureuse. Elle avait soixante-huit ans. C'était un grand vieux. 11 n'était plus bon à rien. Je l'avais mis chez moi, dans ma chambre, et puis quand je rentrais le soir, il avait fait la cuisine. 11 portait un grand chapeau, une grande barbe, de grosses lunettes noires. C'était l'hiver. Je lui disais : « Fais donc tailler ta barbe. » Il répondait : « Tu m'embêtes. Ça me couvre le cou, ça m'économise un foulard, » Il ne me gênait pas du tout. Et puis, un jour, ma petite Marie, il est parti. Il disait : « Y a pas assez de place dans la chambre, y a plus de pain chez nous. » Moi, j'aurais voulu le garder toute ma vie. Une fois, je me suis entravé dans son pied. Il avait des gros sabots. Je suis tombé et j'ai cassé une assiette, je la tenais à la main. Il m'a dit : « Je t'embarrasse, pauvre ami, je t'embarrasse. » Il s'est jeté dans la Seine. 11 pensait : « Au moins je n'embarrasserai que les poissons.»

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Marie avait des larmes plein les yeux. Brusquement elles furent sèches et elle dit :

— Hi, hi, lii ! c'est gentil.

Raphaël n'ajoutait rien à ce qu'on lui demandait. Il avait l'habitude de cuber les pavés. Il dit :

— Alors, comment?... il est mort, il s'est noyé...

Jean ne répondit pas. Il continuait sa route, il était content de ses premier pas, une femme les avait remarqués et, maintenant, il continuait sarouteenfaisant valoir tout son bagage.

— Je n'ai rien compris à ma jeunesse.

J'aimais trop le bonheur, je l'ai gardé pour le dernier. Ah ! pourquoi mon père était-il économe ? Je revois les dimanches soirs du Lycée. La ville brillait, le ciel était grand, la ville était libre, j'étais enfant, j'imaginais des manèges de chevaux de bois. Je restais dans la cour, je bénissais ma captivité, j'enregistrais le malheur de ceux qui sont captifs. J'eusse été bien malheureux si j'avais eu du bonheur. Voyez-vous, Marie, nous avons été trop longtemps pauvres. Lorsque j'ai pris mon oncle à ma charge, j'étais très

bon, mais ce n'est pas cela qui a parlé. Il le fallait, il fallait que je fusse encore pauvre. Je suis ingénieur, je pouvais être riche. Je ne sais pas être riche. C'est pour cela que nous avons inventé la pitié.

Du même coup, elle rabattit toutes ses ailes, pencha la tète, l'approcha de son cœur, jusqu'à ce qu'elle y sentît quelque chose aussi et, comme elle y découvrait ce que les femmes appellent : être incomprise, elle dit:

— Oh ! alors, vous devriez bien avoir pitié de moi.

Elle fut contente ; elle aurait voulu être encore plus malheureuse pour lui plaire.

Raphaël, assis, simple et fumant sa pipe, les examinait, tassait la cendre du bout de son doigt, suivait la fumée blanche et comme massive qui sort des pipes lorsqu'elles tirent bien et les possédait l'un et l'autre. Il savait ce que c'est que la vie et n'en parlait même pas. Il était heureux, sans phrases et sans manières, avec la continuité des grands principes, avec l'assurance que l'on possède dans un domaine ancien, avec la nouvelle joie

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que Ton se donne du jour où Ton y ajoute deux ailes. Il le leur dit :

— Ah ! je savais bien que vous vous comprendriez tous les deux.

Puis, le dîner étant terminé, il se leva et alla s'asseoir sur le lit en appelant :

— Viens, ma loute !

Elle vint.

— Moi, je suis une pauvre loute avec son loup.

C'était un lit d'hôtel meublé, à rideaux rosâtres et qui ne semblait pas sale, à cause de l'amour. 11 s'accolait à la table, la gagnait et, recevant la lumière de la lampe, s'avançait dans la chambre étroite comme une autre chambre. Il était \h. On en sentait les matelas, deux matelas battus et qui gardaient des assauts subis un trouble, une forme précaire et révocable. Pour le reste, trois chaises suffisaient à la vie.

Ils s'assirent, ils s'étendirentpar le travers : Marie docile et insinuante selon le bras qu'il passait autour d'elle. Elle se plaisait ainsi depuis qu'elle avait quitté son grand-père et se resserra sur elle-même, comme pour mieux

sentir au fond de son cœur le feu de la chaleur centrale. Elle s'était pourtant accordé quelques permissions.

La première avait été d'acheter une boîte de poudre de riz, elle l'avait achetée à Lyon, ne voulant pas attendre jusqu'à Paris. Elle s'en mettait deux coups de houpette, la frottait ensuite avec son mouchoir, la faisait entrer, La chair de ses joues blanches s'accroissait d'un ton. Elle le savait et préparait par làdessus des effets. Ses deux yeux bleus en vinrent à s'étendre, à gagner comme un Léman traversé par le fleuve.

Et Ton voyait encore les cheveux blonds de sa tête, sans ordre, sans crainte, et qu'accompagnait un sentiment, qu'elle tendait comme une femme, comme n'importe quelle femme. Raphaël ne parlait pas non plus. Sa main bien en place, couvée par une aisselle, le bout de ses doigts s'allongeant jusqu'au sein, il préférait ne pas remuer et sentait le long de son bras monter jusqu'à son cœur un dense et bon sang qu'il aimait. 11 était content qu'on le vît, mais gardait ses pensées au fond de lui-même, n'ayant pas reçu le don de la

parole. Jean connaissait au contraire les brusques départs sur un sentiment soudain et partait sans regarder ce qu'il traînait à sa suite. 11 dit :

— Moi, je suis seul. Il y a quelque part dans Paris une chambre, qui est la mienne. Je ne vous la dépeindrai pas. Deux portraits sont au mur : celui de Dante et celui de Michel- Ange. Je sais qu'aucun homme n'a dépassé ces deux-là, qu'aussi loin qu'aille ma destinée, elle trouvera auprès d'eux sa borne, et que, plus loin que le malheur, ils me barrent la route encore. Je n'ai pas peur. L'un portait deux mâchoires fermées, l'autre ne connut dans la vie que des mamelles de pierre. Je puis marcher dans mon pays, connaissant mes frontières. J'ai lu qu'Attila mangeait dans des vases de bois et laissait aux officiers de son entourage les dorures et les dépouilles et j'ai compris qu'il fallait éliminer les apparences et ne demander au monde que la grandeur et l'essentiel. En ce temps-là, on était un guerrier. Aujourd'hui, c'est le temps de la vie. J'ai rompu mes attaches. C'est le temps des aban-

dons et des nouveaux principes. J"ai connu des soirs de livres. J'ai connu des soirs où les quatre murs de ma chambre suffisaient à ma vie.

Il se tut tout d'un coup, lui-même croyait qu'il allait continuer, 11 se tut sans même penser une autre phrase et il s'arrêtait là, devant une sorte de trou qu'il découvrait. Il en fut étonné, coupa son élan et ne garda plus de sa flamme que ce qu'il en fallait pour activer le silence.

C'est soi-même que Ion examine. Deux amoureux habitaient là, pour qui l'étendue d'un matelas était une promenade et qui posaient leur vie au creux de ses vallonnement-s.

Il ne savait pas encore posséder, mais de ce qu'il ne possédait pas, un désir montait, qu'il aimait suivre et qui se laissait suivre. Il le suivait, s'attachait à un pli, prenait l'essence d'une chose, la respirait un peu, se fixait un instant sur un des oreillers, allait à l'autre, s'arrêtait à cette couche grasse que laisse une chevelure de femme et, avec la tournure d'esprit des jeunes gens, cherchait

une trace, imaginait des baisers, reniflait Tamour. Il allait jusqu'en haut des rideaux, où l'ombre se cantonne et semble accumuler on ne sait quelles vapeurs mystérieuses, on ne sait quel souvenir de ce qui fut dit tout bas. Il lui demandait le mot et la fouillait, avec la persistance d'un pauvre qui va sous les branches et cherche les rameaux tombés.

Marie se pelotonnait en forme d'enfant, gagnait un peu d'aisance, s'abandonnait ensuite, et, une fois, Raphaël remuant d'un millimètre le bout de ses doigts, elle rit de tout un rire chatouillé, s'épanouit et changea largement sa pose. Jean partait aussitôt.

Il la parcourait toute, s'en allait sur la foi d'un geste, flottait à l'alentour, découvrait des feuillages et des brises et cet éclat parfois d'un oiseau, dont le cri coule encore et vous entraîne comme le cri d'une femme coulé sous l'amour. Un mouvement de jambe sous une jupe, la courbe d'une épaule, le gonflement peut-être de deux seins sous un corsage, le ton singulier du cou qui part du menton et que l'on suit jusqu'à la dernière échancrure de la robe, une imagination môme, Jean amas-

sait le tout et bâtissait déjà il ne savait quel château sentimental pour lequel il, trouvait encore des arceaux et des baies et des tentures et des pelouses et des histoires inconnuesqui, l'une après l'autre, se levaient du fond de son cœur. 11 se penchait sur la vie, en suivait les bords, en faisait longtemps le tour. De toutes les bases il ne savait laquelle choisir, de toutes les forces il ne savait laquelle poussait son sang.

Et il pensait : Voici que je réfléchis. Et je ne réfléchirais même pas si j'étais un homme. Et qu'est-ce que je suis ? J'ai pourtant du courage. Et je le consacre tout entier à me dire : Oue vas-tu faire de ton courage? Et je sais où pourrait me mener la vie. Et tout ce que j'ai pu faire a été de lui dire une fois: Non, je n'irai pas là. Et voici que je ne sais plus où j'irai de moi-même. Il est vrai que je suis seul et qu'il y a l'idéal de l'homme seul. Il y a trois idéals aujourd'hui. Lequel est le mien ? Je voudrais être sévère et seul comme Michel-Ange et châtrer en moi tout ce qui n'est pas le grand principe et bâtir le Jour et bâtir la Nuit et sculpter les choses du monde et les

lui retourner grandes et tordues. 11 y a d'autres idéals encore et mon sang coule et garnit les sentiments de mon cœur. Je voudrais être un voyageur et boire partout oii vous avez bu. Il y a des femmes que l'on couche au fond des fossés, il y a Teau de vie qui vous descend au cœur avec 90 degrés, il y a des pays 011 l'on se baigne, où l'on entre, où des montagnes étouffent le ciel, où des vallées sont fraîches et mettent la joie du monde à la hauteur de vos narines. Il y a un autre idéal encore. Et ce sont ces deux-là, Raphaël et Marie, qui l'ont connu. Et je sais tout. Je sais que ce n'est pas toi, Raphaël, qu'aime Marie, pas vous, Marie, qu'aime Raphaël, mais vous aimez je ne sais quelle part de vous-même, la meilleure et la plus profonde, qui se mire de l'un daas l'autre et y multiplie son image. Car l'amour est l'étendue et la multiplication. Et moi, je suis étroit et seul, pauvre, étroit, seul. Et je me demande : Quelle est ta voie ? Et je me dis : Où vas-tu ? Que n'as-tu choisi ! Il y a l'anachorète, il y a le voyageur, il y a l'amant. Ton ame est en défaut, ton cœur succombe à chaque pente. Il y a trop longtemps que tu frô-

les des bonheurs. Tu regardes une femme sur un lit, et cette femme n'est pas la tienne.

Et Marie se redressait, sautait au milieu de la chambre, se dégageait de tout et lançait un mot :

— Moi, je veux promener. Mon petit Jean Bousset, promenez-moi. Oui, oui, ça me prend tout d'un coup. Monsieur Crouzat, je veux promener.

Raphaël débourra sa pipe, la logea dans sa poche et sourit d'un sourire complet. Il avait un sourire à lui, qui descendait des pommettes au coin des lèvres et lui faisait du bien dans la chair des joues. C'était un homme silencieux et il le savourait tout bas.

Marie rayonnait . Voici qu'elle ne se posséda plus, et elle se mit à gesticuler, et elle regardait à la ronde Raphaël, Jean Bousset, le lit, la chambre, la lampe, une cafetière qui restait sur la table. Et elle était libre, et elle était la maîtresse, et elle criait :

— Je porte la culotte. Moi, je porte la culotte!

Elle criait à tue-tête. Elle avait découvert cela, elle pensait à la promenade, aux lumières,

aux cafés, à tout ce qui passait dans les rues, à des courants de plaisir qui soulevaient Paris et le mettaient en branle. Et elle voyait lamour, la vie, la liberté et elle répétait :

— Je porte la culotte, moi, je porte la culotte!

Ils sortirent, ils ne réfléchirent pas beaucoup et s'arrêtèrent dans un café du boulevard Saint- Michel. Il était imposant, avec trois étages, dont un sous-sol, avec des chaises en cuir, avec dès tables lourdes, en marbre épais, avec des vitraux, avec les plafonds conventionnels du Quartier Latin, où l'on a peint des étudiants qui lèvent la jambe autour d'une grisette, avec des lampes électriques, avec des fumées qui se rejoignaient de table en table et voyageaient au-dessus de la salle, par nappes, avec un mot crié, avec un remuement de soucoupes, avec on ne savait quoi qui se gonllait autour de vous. Ils entrèrent, ils s'assirent, assez troublés tous trois et reçurent le tout à la face. Un air chargé montait, qui dominait les fronts, se heurtait au plafond bas et redescen-

dait alors par couches horizontales. Sur des chaises alignées le long d'une rangée de guéridons, des filles en robe verte, des filles en robe jaune, des filles en robe rouge, buvaient, parlaient, présentaient des sourires, des yeux, des plumes, d'extraordinaires chapeaux couleur de perroquet, puis se levaient, marchaient, serraient des mains, s'asseyaient autre part et buvaient encore, avec des gestes, des mots bon enfant, un retroussement de jupe, quelque éclat inattendu.

Marie dit :

— Alors c'est ici, les femmes qui font la vie.

Elle les regarda. Il yen avait de douces, de minces, au visage pâle, dont les yeux semblaient attendre, dont tout le corps avait pris l'habitude d'attendre, qui vous apparaissaient lâches etfaciles, avecleurbouchemolle comme une bouchée de confiture. Il y en avait de droites, qui étaient posées ici, bien à leur place, qui découvraient leurs dents avec orgueil et, la taille et le sein prétentieux, portaient des corsages de soie, puis montraientdes bagues, des cheveux en boucles et n'avaient d'autre but au monde que de recevoir l'homme

dans leur couche et de briller comme des châsses. Marie le sentit. Elle se tourna vers Jean et lui parla :

— Moi, je ne suis pas comme ces femmes-là, n'est-ce pas.

Quand elle eut dit cela, elle fut d'aplomb, ayant bien déterminé ses limites. Jean lui répondit, à sa façon. Il n'était pas assez heureux dans la vie pour s'intéresser à d'autres qu'à lui-même. Il était de ces jeunes gens qui croient que le fond de la femme est la bonté , qui montrent un bon cœur pour les séduire, et qui les espèrent commeune récompense. Il dit :

— Mais il y a des femmes pour qui être ici serait encore le dernier mot d'un progrès. Ecoutez ! Voici là-bas unejeunefdle de dix-huit ans qui s'appelle Margot. Elle est si petite, avec une bouche encore humide, des dents, un sourire et de l'esprit qu'on l'appelle Petite Margot. Elle était orpheline et vivait chez son frère. Il y eut une de ces disputes, avec sa belle-sœur. Elle partit, elle avait quinze ans, sans un sou, n'ayant pas dîné. C'est bien simple, allez ! Elle descendit dans Paris ; deux heures plus lard elle avait faim. Un

homme Taccosta, l'entraîna, lui prit sa virginité, puis lui donna quarante sous. Et moi, je vois l'homme, ce soir-là, allant frapper à la porte d'un ami pour lui annoncer : « Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver ? Je rencontre une femme, je l'emmène : elle était vierge 1 Ça m'a coûté quarante sous. » Et l'autre lui répondait : (( Veinard! Ça n'arrive qu'à toi, ces choseslà. » Elle tomba au trottoir. Un mois plus tard, elle disait, passant devant le café où nous sommes: « Si seulement j'avais ici ma place ! Je ne ferais chaque soir qu'un ou deux clients et je m'en tiendrais là. » Elle finit par l'avoir, la place désirée. Il y fallut son charme, des amitiés de femmes, des protections d'étudiants. La voici là-bas qui rit. Demandez-lui ce que c'est que le bonheur. Elle le connaît aujourd'hui : elle gagne plus de dix francs par jour.

Il fut content, il avait bien raconté son histoire. N'ayant jamais eu beaucoup de femmes, toujours il avait envie d'elles.

Marie, qui aimait les grands récits, les accueillait, les animait, les couvait tous ensemble. Elle eût été intelligente sans la chaleur de son sang. Elle dit :

— Alors, VOUS la connaissez ?

Puis elle s'arrêta, mais à moitié, comme lorsqu'on est sur un pied et qu'on se réjouit d'avance de l'endroit où l'on va poser l'autre. Elle n'y tint pas.

— Je voudrais bien vous demander quelque chose, mais je n'ose pas... Eh bien ! c'est que vous l'appeliez !

Sur un signe de Jean, une fille se leva. Elle vint, elle avait un sourire pour atténuer ses hardiesses, elle marchait de côté pour n'avoir pas l'air trop effronté. Elle dit :

— Moi, je ne savais qu'il fallait que je vienne. Bonjour, Monsieur, Madame. Tiens, vois mes doigts. Oh ! tu ne sais pas, j'ai été malade. Ça m'a pris dans le bras. J'avais tous les doigts tortillés. Le médecin a dit que j'étais trop nerveuse, et puis de l'anémie. Moi, je ne les crois pas, les médecins. J'ai bonne mine. Alors, voilà ! C'est comme je te dis. Faut que je prenne des remèdes : c'est salé et puis ça tue.

Elle eût parlé longtemps, elle montrait tout comme un petit animal, sauf certaines choses que l'on ne montre que pour de l'argent. Elle

étaitpetite, vêtue de rouge et poussaitde toutes ses forces son filet de voix, parce que les petites vies ont besoin de crier.

Marie riait, rien qu'à la voir. Elle s'appelait Margot. 11 se dégageait d'elle un regard simple, sansmanière et que, parfois, elle se mettait encore à expliquer. C'était une enfant de six ans. Elle disait :

— Vous me regardez, j'ai l'air effronté, n'est-ce pas? C'est vrai. Mais nous ne ferions pas d'affaires si nous ne l'étions pas.

Marie fut touchée. Elle voulut lui montrer qu'elle la connaissait jusqu'au bout. Elle lui dit:

— Vous vous appelez Petite Margot.

Margot était fûtée. Elle désigna Jean :

— Bien sûr, c'est lui qui vous l'a dit. Marie ne voulait pas être à court et, pour

lui faire voir qu'il y avait encore autre chose, elle dit :

— Moi, je vous aime de tout mon cœur. Et tout à coup, du doigt, elle montra Jean à

Margot ; elle ne pouvait pas se retenir. Elle avait compris tout ce qu'il avait dit et connaisait la solution.

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— Faut l'aimer, lui ! Margot répondit :

— Mais oui, je Faime. Il est venu plusieurs fois avec moi, il a été bien gentil. Pourquoi donc que je ne Taimerais pas ?

Et Marie, pour la mettre tout à fait d'aplomb, lâcha le fond de son cœur et dit :

— Moi aussi, je suis une femme qui fais la vie.

1 y eut alors une sorte de bonheur à quatre. Deux hommes avaient deux femmes. L'équilibre du monde se résolvait, aboutissait à une symétrie dans l'accouplement.

Marie en eut la connaissance pratique. Elle n'avait pas peur, mais pourtant il lui fallait parfois une illustration qui précisât sa science et lui fît bien comprendre qu'elle était d'accord avec le monde entier lorsqu'elle partageait la vie d'un homme. Elle l'exprima comme une enfant. Elle était trop jeune encore, dans le premier feu de sa chair, pour demander à l'amour la qualité. Elle dit :

— Petit .Jean Bousset, je l'ai fait content. Je lui ai donné une petite Margot. Aux petits hommes une petite femme.

Il y eut un silence. Un j)eu plus tard, elle

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craignit qu'on n'eût pas remarqué ce qu'elle avait voulu faire.

Ce fut à Raphaël qu'elle parla et elle le fit comme si elle avait eu à s'excuser :

— C'est parce que j'ai bon cœur. Pauvre petit, il nous a parlé toute la soirée. Moi, j'ai pensé: Il s'ennuie. Je veux qu'il soit heureux.

La chambre était grise tout le jour et donnait sur une cour profonde que barraient quatre pans de murs percés de fenêtres noires. On y vivait en levant les rideaux. Il semblait qu'un sens anormal eût dû se développer dans l'ombre et sourdre des profondeurs pour suppléer aux rayons du soleil. Parfois, derrière la vitre d'en face, quelque chose de blafard apparaissait sans qu'on s'y attendît et tendait une sorte de tête qui restait là longtemps. D'autre fois, un heurt, un bruit d'ustensiles, une parole, éclataient deux étages plus bas, sur le sol, auprès de la fontaine et, résonnant aux murailles, montait, montait encore et se perdait au-dessus des toits dans un carré gris que l'on n'apercevait même pas. L'après-midi s'écoulait lentement : on en

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avait des langueurs et une brutale envie de la saisir, de la tirer, de Tarracher. La chambre ne vous eût pas amusé. Des rideaux, une descente de lit, une table, des plis endormants, des couleurs que mille jours d'ennui avaient atteintes, un buffet, pourtant, avec des portes vitrées et trois rayons, cela composait la chambre, lorsque Marie n'était pas au lit, et elle attendait que vînt le Premier de l'An pour clouer au mur un de ces grands calendriers à image qu'offrent à leurs clientes les magasins de nouveautés. Les rayons du buffet contenaient des cahiers, un chapeau de femme, des boîtes et un paquet de bougies. Elle s'en accommodait, sachant qu'elle habitait Paris. Les premiers temps, elle eut envie de bien faire et tante Amélie lui obtint de sa maison de Lyon l'adresse d'une maison à Paris qui vous confiait de la chenille et des voilettes. Du reste, rien ne pouvait durer avec elle. Lorsqu'au bout de huit jours, les voilettes eurent perdu leur nouveauté, leur romantisme, elle les lâcha pour suivre des idées qui passaient. Elle n'aimait pas le travail et ne voyait en lui que la répétition d'un geste.

que rabdication de Ions les autres gestes. Alors, elle vécut dans la chambre. Elle se plaisait à la trouver étrange et, repassant dans sa tète les jours de jeune lumière au jardin de Basile, les bondissements, les chasses et l'innocence d'autrefois, elle était heureuse entre quatre murs comme un grand seigneur du temps des découvertes, qui quittait sa joie, sa vie, les bonheurs d'Europe, qui voguait au hasard, qui goûtait à la liberté et la savourait parmi les îles, jusque dans le s dangers, jusque dans la captivité chez un peuple noir. Elle cherchait Eldorado, le sentait vivre dans son cœur et le trouvait à chaque pas. Paris était auprès d'elle, elle ne se pressait guère et le saluait de confiance. Mais c'est sur lui qu'elle comptait. Les histoires d'amour avaient bien changé. Autrefois, les baisers, les baisers défendus se gonflaient à ses lèvres, creusaient dans ses reins la volupté comme un sillon et, contenant tout, la cause et l'effet, bornaient la vie à leur suprême aboutissement. Les temps alors étaient marqués par un nouveau principe, comme le siècle qui suit une révolution. Maintenant,

elle se couchait le soir avec son amant, se sentait calme, n'y pensait guère et goûtait à peine ces émotions quotidiennes que connaît un gourmand lorsqu'il prend place à sa table. Oh ! certes, le mets était bon, elle en appréciait plus finement les saveurs, elle s'acharnait à en prendre sa part, mais ensuite elle s'étendait et retrouvait sa pensée. Un bon repas ne la troublait guère : elle avait l'habitude des bons repas. Parfois même il lui fallait s'exciter sur un mot : Mon amant... Je couche avec mon amant... Je suis sa maîtresse. Mais les mots aussi prenaient un sens ordinaire, si bien qu'elle dut les grossir, les déclamer, leur ajouter tout ce qu'ils avaient perdu et elle pensait : mon am...mant, sa ...mmaîtresse. Elle eût voulu tout. Il y avait une chose qui s'appelait « l'idéal » et qui s'accrut démesurément en son cœur. Certains soirs Raphaël descendait dans Paris, dans un Paris qui déroulait aux yeux de la jeune femme son panorama d'histoires, ses millions de fleurs sentimentales et inconnues, ses lumières, ses vapeurs, ses esquifs, ses nochers, ses phrases, ses idéajs enfin. Elle ^l'encourageait à partir.

Elle restait seule, il eût gêné sa vie, il la gênait déjà.

11 partait le matin, à huit heures, ou à dix heures, ou ne partait pas. L'après-midi, pourtant, il était assez régulier, s'absentait de deux heures à six heures. Elle lui fit des observations, les premiers temps, à cause d'un coup de peigne mieux dessiné qu'il se donnait au moment de sortir et d'un coup de brosse plus léger qui prenait la fanfreluche et la savait envoyer voleter. 11 rit, se moqua un peu, mais devint plus habile et apprit à faire le tout sans en avoir l'air. Il y a une façon pataude, une habileté meilleure que connaissent les hommes de génie qui semblent des maçons. Peut-être eùt-elle aimé, pendant qu'elle était seule, qu'un homme vînt la voir, qu'elle eût connu, Jean Bousset, par exemple, bien qu'il participât de Raphaël, puisqu'il était son ami et que cela lui fît une nouveauté en moins. Par contre, les lettres de Basile lui plaisaient d'autant plus qu'elles étaient toujours les mêmes. Il écrivait :

« Tu ne nous en disjamais assez. Moi, je vou- <' drais te suivre partout. L'après-midi, je me

(( dis : Elle est en train de lire quelque chose à « sa dame. Il me semble que je te vois. Tu ne « savais pas bien lire tout haut. As-tu fait des « progrès ? Ta grand'mère me répond : Oh ! tu « sais beaucoup ce qu'elle est en train de (( faire ! Enfin, tu la connais. Mais je ne me <( rends pas compte de ce que tu fais le matin. « Tu m'en parleras. Les dames s'occupent de (( leur ménage, on te laisse seule, tu es peut- « être libre. Ne va pas trop te promener seule « dans Paris. Mais surtout, Marie, il y a une « chose que je ne veux pas. C'est qu'on te fasse « faire des besognes qui ne soient pas de ton « rang. Tues une demoiselle de compagnie et « tu ne dois pas travailler de tes mains ni « épousseter comme une femme de chambre. (( Ne fréquente pas nonplus les domestiques. « Je ne dis pas que tune fassespas ta chambre, « Pourça,jetelaisse libre. Crois-moi, on a de « l'expérience à mon âge. Tu ne connais pas « la vie, ça te viendra, ça te viendra même trop « vite. Enfin, ma petite fille, ici on est deux « vieux. Nous parlons souvent de toi. Ta tante « Amélie est venue nous voir. Elle dit que tu « dois être très bien. Tant mieux !... »

llO MARIE DONADIEU

Elle prenait la lettré, la mettait au bout desbn bras, làregardait de loin, àpi-ès l'avoir lue, comme on pense à sa maison sur le pont d'un paquebot pour mieux sentir que Ton est en voyage. Parfois, pourtant, il lui passait par le nez un tic inexplicable, un chatouillement cOhfime une envie de pleurCl- ; alors elle le chassait, le reniflait et donnait brutalement un coup d'éprtlile pour repoilsser tout sentiment. Il le fallait.

Elle connut même la solitude. Si Raphaël partaità deux heures, elle n'attendait que cela, donnait un tour ^ses cheveux, alignaitles plis de son corsage avec ceux de sa jupe et recouvrait le tout d'Un long collet hoir qui était sort manteau. Elle marchait, enveloppée de la sorte, tenf^it son parapluie en travei^s de ses jàhibcs, serrait son poing gauche (et ne laissait voir que sa tête sous sa voilette, baissée, et dont le mouvement tirait son origine du regard qu'elle tenait attaché aux dalles du trottoir. Elle s'en allaita l'automne, coupait par le Luxembourg, suivait les allées de droite où la couleur des

pelouses se mariait à l'ombre transparente des feuillages mourants, où ces vapeurs endolories de Farrière-saison se fixaient comme une ouate à la hauteur des tempes et faisaient du ciel on ne sait quelle tenture haute et mélancolique, on ne sait quelle fête du repos pour laquelle de beaux sentiments voyageaient, annonçant la fin de la guerre. Pour celle-ci, elle ignorait qu'elle eût pu se réjouir. Elle connaissait certaines propriétés de son corps, la volupté par exemple, des propriétés comme chimiques qui la jattacliaient à l'échelle des êtres et fouillaient sa substance comme une réaction. Elle connaissait ses vingt ans et leur chaleur centralisée dans son sexe où vivait toute une âme. Et cette âme, elle la sentait qui montait, traversait les tissus, franchissait sa gorge et s'installait sous son front comme la maîtresse, comme la pensée, comme l'œil du mineur dans l'espace éclairé par la lampe. Mais de Marie Donadieu, d'une fenime de Paris entourée d'automne, à laquelle s'attachait une force qui eût pu mettre les hommes en branle, elle ne connaissait que cette apparence d'un chapeau, d'un collet, d'une voilette qui tous

étaient noirs et ce sentiment d'une pensée dont elle avait honte, en somme, et qu'elle n'osait pas, dans la rue, porter plus haut que le trottoir. Et plus d'un qui ne sait pas regarder son image dans les yeux ! Elle passait. La saison était douce, Tautomne avait un arrière-goùt de coings mêlés de sucre qui vous brident un peu la bouche, puis qui remontent et vous donnent ce parfum persuasif qui sut franchir le bois rugueux des vieux cognassiers. Des jeunes gens, assis pargroupes, aspiraient cela, se tournaient comme on le doit pour la plus grande dé lectation, tendaient une jambe, une épaule, se laissaient aller au dossier de leur siège et, entr'ouvrant la bouche, recevaient comme des animaux Tair doux, la lumière, le spectacle et d'obscures rêvasseries qu'une femme en passant leur laissait.

On la voyait venir. Elle n'était pas de celles qui réflécliissent un coup d'œil et le retournent, ainsi qu'on le leur a donné. Elle s'avançait, toute fermée, ne produisait pas son efl'et de loin, mais, d'un seul coup, lorsque cette lumière blanche de sa peau (pii franchissait sa voilette, lorsque cette contenance de petite

pensionnaire qui donnait une grâce intérieure à son vêtement, lorsque tout cela passait près d'un banc du jardin, elle glissait, comme le silence et la beauté de la lune, un soir d'amour, puis retournait au fond de la baie des nuages qui, blanchement, s'avançaient pour la prendre. Quelque jeune homme alors se levait à moitié, se tournait vers ses compagnons et hochait sa tête en faisant claquer sa langue.

Elle descendait le boulevard Saint-Michel à pas comptés, ne s'arrêtait guère qu'aux devantures, attirée par un chapeau rouge, par un parapluie à tête de nègre, par des cartes postales illustrées qui, représentant des femmes dévêtues, accentuaient leurs seins et leur croupe et leur donnaient une gloire, une sorte d'assurance animale. Elle descendait parfois jusqu'au Chàtelet, aimait, au boulevard du Palais, cinq minutes de silence entre le Palais de Justice et la Préfecture de police, alors que l'ombre un peu dure des deux monuments faisait les passants se presser et chercher la joie par ailleurs. Elle remontait ensuite, assez lasse d'abord et ne sachant plus trouver cette simplicité d'expression qui lui

permettait de donner quelques coups d'œil aux images et de sentir pour elle seule.

C'était Paris. C'était une monstrueuse présence qui s'étalait et tendait largement ses cent mille maisons que des toits hors d'atteinte coiffaient dans le ciel, une présence de pierre imposante comme une colère de Dieu, dont le volumedépassaittoutce qu'on en pouvait prévoir, à laquelle des Pygmées ajoutaient encore, une ville où des échafaudages montaient aux murailles, oii de larges fissures apparaissaient d'un coup, où des terrassiers et des maçons consolidaient les bases, où le travail intérieur de la matière, éclatant parfois en d'immenses catastrophes, broyait des tramways, incendiait des bazars, anéantissait des hommes par centaines et se riait des ingénieurs et des sciences. C'était un lieu que des créatures traversaient par bandes, où le faible cri des poitrines se multipliait en un si grand nombre, où la voix de chaque passioii recevait une telle réponse que cela montait, dominait tout, coulait avec les nuages et semblait tomber de la bouche d'un élément, làhaut. C'étaient des lumières qu'une passe 4e

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vent secouait à la file, des étalages, des étoffes, des chairs humaines, des odeurs de filles publiques mêlées à des odeurs de nourriture, c'étaient des passants dont les vêtements mouillés retombaient vers la terre. C'était une ville comme une devqnture, o(i les femmes portaient chaque jour leur robe du dimanche, où la vanité allumait les pauvres, où le geste voulait être vu du passant, où le commerce avait de grands mots, où les boutiques de fruiterie parlaient d'exportation, où les brioches à un sou, faites avec de la cendre, savaient être dorées comme les brioches des rois.

Et c'est de cette ville qu'elle attendait l'accueil. Elle avait cru d'abord que Paris descendrait vers elle comme une de ces statues que l'on voit, d"une ville, et lui dirait : « Marip Donadieu, que faut-il que je t'offre? » Elle avait cru à quelque personne bonne et méconnue qui l'attendrait là-b^s pt, comme un autre Basile, dont on disait qu'il était dur, quitterait le socle et l'attitude et s'avancerait sans détour. Marie aurait eu quinze ans pour elle, elle aurait eu tout ce qu'il eût fallu avoir et, depuis ses pieds jusqu'^ sps paupières, elle

lui eût donné sa lumière, ses organes, la pression de ses mains, le jeu de ses jambes, elle lui eût donné le bouillonnement du sang dans son ventre, son rythme et elle lui eût donné encore ce que Ton ne sait pas, parce qu'on ignore tout ce que Ton possède. Et voici que Paris avait le poids des pierres. On était à côté de lui et rien de plus.

Quinze jours passèrent. Elle connut quelque chose. L'oreille humaine est toujours ouverte. Un mot l'atteignait en passant. Les premiers temps, elle faisait un à-droite lorsque le mot partait du côté gauche et un à-gauche lorsque le mot partait du côté droit. Parfois le mot tenait à elle, ne pouvait pas quitter l'entour de son collet et lui revenait, du côté où elle l'avait fui.

Les uns décrivaient une circonférence, c'étaient les plus faibles, qui n'étaient pas sûrs du chemin direct, alors ils lui faisaient une sorte de politesse pour ne pas la brusquer, ne la touchaient qu'en un point et lui arrivaient doucement: « Madame.... » D'autres se présentaient mieux, mais glissaient pourtant sur le trottoir en effaçant un peu de leur hardiesse,

puis tendaient le cou, et voici qu'elle entendait : « Pardon, Madame, vous allez me trouver bien indiscret.... » Ceux-ci étaient les plus humbles et tous s'éteignaient ; ils étaient nés pour se poser ainsi et n'avaient reçu de la flamme du monde que juste assez pour qu'on en vît la fin.

Il y en avait d'autres. Il y avait le gros bourdon qui est déjà là où on ne l'attendait pas. « Mademoiselle, vous n'allez pas marcher comme ça toute seule. » Il ne s'inquiétait de rien, il disait : « Mademoiselle ! » il était tenace et il fallait pendant longtemps ne pas lui répondre, dissimuler le suc et la moelle pour qu'il comprît enfin qu'il n'avait pas trouvé une de ces sucreries que pompent les gros bourdons.

Il y en avait de dorés, de bronzés, qui dessinaient avec attention la forme de leurs ailes et les dépliaient toutes comme un homme vaniteux faisant l'éloge de ses vertus. Alors ils s'avançaient après avoir bien ordonné leur jeu, décrivaient leur trajectoire et frappaient au point central : « Madame, vous m'avez donné un coup d'œil duquel je viens vous demander

raison. » D'abord elle attendait le coup et le recevait en silence, puis elle lançait le sien qui était un regard, un regard définitif et qui, frappant d'aplomb, renvoyait l'homme à trois pas.

Il y avait autre chose encore. Il y avait le coup de coude qui vous prévient qu'il faut faire attention, car l'homme qui se tient à votre gauche est là pour que vous en usiez à votre désir. II y avait le frôlement qui ne peut pas vous quitter, qui reporte tout son toucher à sa surface, qui vous le donne, et qui voudraitrecevoirla mèmechose. Il y avaitle regard qui s'en prend d'abord à votre profil, puis s'avance, vous saisit à la face et en absorbe ce qu'il a touché.

Il y eut une aventure. Elle allait déjà rentrer lorsqu'elle entendit cela qui traînait la savate et raclait la dalle du trottoir avec une insolence qui en voulait même aux pierres. Ensuite ce fut un mot : « Hé ! ça vous va. » Elle se coulait doucement, elle se faisait mince pour couler mieux, elle ne raclait pas les dalles du trottoir. >( Hé ! Pas moyen de prendre un verre. )> Il le lui lançait tout droit et juste à la

hauteur. Elle se taisait, elle ne savait plus rien et dans son silence les mots dortnaient bien leur bruit. « Pas besoin ! Ça sera vite fait ! » Elle arrivait à sa porte et tendait vers sa chambre, même sans ordre, une espérance et un désir d'y vivre seule pendant cent ans. C'était un hôtel ineublé. Il n'ignorait rien des femmes, mais il sut encore mieux et dit : « Espèce de catot ! Tu serais trop contente si je voulais te donner cent sous. » Elle n'attendit pas d'avoir allumé sa lampe pour regarder dans son cœur et elle pleurait déjà en montant Tes calier.

Elle s'en consola. Ce n'est pas parce que le mal est le mal. C'est parce que le mal passe dans la rue et force le sens qu'il faut avoir d'elle. Il y avait dans sa vie d'obscures secondes où son ca3ur, comme une outre vide, prenait la forme de ce qu'il allait contenir. Elle se mit à l'unisson, elle prit la température, elle gonfla ses flancs de tout ce qui passait pat- elle. Il n'y avait rien à la retenir, elle y pensait parfois lorsqu'elle était dans sa chambre. Il lui suffisait d'apercevoir son chapeau sur un meuble pour en sentir l'entraîne-

ment. Jusque dans son collet résidait le mouvement et, vide, accroché au porte-manteau, il attirait ses deux épaules, complétait la tentation, la poussait selon sa loi et, comme il était neuf, comme il avait le toucher tendre, c'est lui-même, vraiment, qui ouvrait à Marie la porte et qui voulait vivre comme un collet de belle dame, comme la belle dame qui passe, recouverte de son collet. Il ne s'agissait même pas d'avoir du courage. Dieu, à Torigine, avait lancé son coup de pouce, la plus haute force avait cédé, le monde continuait comme un jouet mécanique mis en branle.

Il y eut assez d'une seconde pour lui mettre une fois à la hauteur une face correcte oii deux yeux avaient leur place, auxquels on ne prêtait guère attention, une face qu'arrosait un sang bien composé, rouge et net selon la forme des lèvres et qui se clarifiait à l'ombre des pommettes. Mais elle vit surtout une barbe noire, annelée, que les doigts eux-mêmes de celui qui la portait ne caressaient qu'avec respect et dans le sens de la longueur. Un chapeau haut de

l'orme le coiffait, bien en place, simple et voulu comme un surplus de naturel. Le reste était noir, depuis le pardessus qui semblait tomber seul jusqu'aux souliers longs et flexibles, qui n'avaient pris h l'humidité du trottoir qu'un peu de boue sur la tranche de leurs semelles. Marie s'ouvrit tout simplement lorsqu'il fut auprès d'elle et que, d'une parole bien apprise, il lui dit:

— C'est embêtant, les vêtements noirs, parce qu'il n'y a pas un grain de boue qui leur échappe.

C'était tout juste ce que l'on pouvait dire et, à moins d'être une de ces femmes qui s'entourent de silence et gardent en bloc ce qu'elles contiennent, il fallait lui répondre. Elle le fît sans crainte :

— Oui, Monsieur.

Puis elle s'en tint là. Mais il y eut alors quelque chose qu'elle ne connaissait pas: c'est qu'un mot sort d'une poitrine humaine et contient le désir qu'elle avait de s'approcher de vous. Et celui qui était entre eux resta à côté d'elle et se garda pour continuer le voyage. Ce jeune homme était médecin, il s'en para vite et

il restait à côté de Marie, bien dessiné déjà, avec son pas simple et une certaine dignité professionnelle qui lui permettait d'être toujours à son aise. Il revenait de voir un malade, il habitait ce quartier-ci, il avait voulu traverser le Luxembourg et, comme il n'avait pas encore pris son café, il se disposait à l'aller prendre dans un établissement voisin, qu'il fréquentait parfois lorsqu'il était étudiant :

^ Et si vous vouliez m'y accompagner, Madame, ceci ne vous prendrait qu'un instant de votre promenade. Moi non plus, je n'aime pas prendre mon café seul. Le café est le monient de la conA^ersation.

Elle suivait longuement, touchée par trois mots, avec deux ailes plus vives et bien dirigées, comme lorsqu'on est porté au-dessus de sa condition. Il l'entraîna vers un café voisin, vers un coin de table dans l'ombre, et s'assit le premier pour lui laisser une place à son côté. Le café était bon, ils le prirent daiis des tasses. Il tira sa montre et dit:

— Il n'est que deux heures et demie, vous pouvez encore })rcndrc un café.

Mais lorsqu'elle leva sa voilette poiir boii-c,

elle découvrit un visage d'une blancheur tendre, molle, nocturne, qui apparut soudain et baigna l'homme comme un flot doux, comme le lait des malades, comme le sentiment d'un bienfait. Il se tut, il se sentit comme un enfant qui a besoin de toucher pour croire, et il lui frotta la joue du doigt. Sa main tremblait. Il dit:

— Nous eussions pu fort bien l'aller prendre chez moi. Pourquoi n'y pas avoir songé? Je possède une cafetière russe. Vous savez : elles sont montées sur un pivot horizontal et se décomposent en deux récipients égaux dans Pun desquels Peau est chautTée par une lampe à alcool qui fait aussi partie de l'appareil. L'eau bout, on fait pivoter le tout, on éteint la flamme et l'eau bouillante traverse goutte à goutte un espace intercalaire dans lequel on a pris soin de mettre le café motdu. On peut fumer son cigare pendant ce temps. Je vous conduirai là. Je n'hésite pas avec vous. Aucune femme ne vient chez moi que celles de ma consultation.

Il connaissait la médecine et ses conclusions , il s'exprimait nettement, avec des gestes arrêtés au bon angle, toute forme en lui était rai-

sonnable ; aussi savait-on, en l'accompagnant, que l'on ne commettait pas une folie. Il la quitta au bout d'une heure, car il avait ses occupations et lui dit alors, qu'intéressé par cette première conversation, il eût voulu la poursuivre et traverserait à cet effet le jardin du Luxembourg, en passant par le lieu de leur rencontre, trois jours plus tard, à l'heure qu'elle choisirait: deux heures et demie, pour fixer les idées.

C'est la seconde entrevue qui fut remarquable. Leurs pas se traînaient d'abord, leurs pas continuaient parce qu'ils avaient commencé, et si l'un d'eux sortait quelques mots, c'était avec lenteur et l'autre en sentait le poids comme lorsqu'on soulève la terre après l'avoir bêchée. Et lorsqu'ils arrivèrent ensemble chez le jeune homme, chacun craignait encore de ne savoir comment s'y prendre. Le café chauffa, ils se rattachaient à lui et ne pouvaient rien dire à cause du silence. Un grand canapé leur servit : il était là, ils s'assirent d'abord avec un certain éloignement, mais bientôt, de prétexte en prétexte, avec des façons d'aller examiner de près la flamme de la lampe à alcool, l'homme mar-

chait un peu dans la chambre et revenait s'assoir, ayant gagné quelques pouces.

Tous les hommes se ressemblent. Il commença par la main, suivit la filière, avec les tours de bras à la hanche, les baisers qui s'appuient, qu'un geste chasse, puis qui reviennent, qui retombent par paquets. Il circulait autour de la bouche, s'y hasardait d'un coin et, lorsqu'il y parvint, la femme prit un geste de défense et se rappela ce qu'elle eût dû faire le jour où quelqu'un la prit pour la première fois.

— Oh ! j'ai peur. Je n'aurais pas dû vous accompagner chez vous.

Alors il la pressait avec une violence plus attendrie, comme pour l'endormir, comme pour étouffer cette pensée avant qu'elle ne la conçût.

— Oh! non, ne me faites pas peur comme ça. Il se tortillait doucement, rampait un peu,

gagnait le terrain qu'il fallait. Il devenait plus sûr, trouvait en lui des forces comme souterraines, l'instant des mots passait et, dans un mouvement qui prit les jupes de Marie et monta, celle-ci ne put que mettre une dernière raideur et s'écrier :

— Oh ! non, n'allez pas plus haut, parce qu'alors je ne pourrais plus me retenir.

Il y a toujours un peu de viol la première fois. Elle n'avait pas même posé son chapeau, Feau du café bouillait depuis longtemps déjà.

Puis ils rentrèrent au repos. L'homme pacifié s'occupa des tasses, la femme s'accentua, avec deux yeux bleus et baignés d'une de ces douleurs qui font penser à la consolation. Il y eut un silence, que le café encore une fois sauva. Ensuite, pour occuper leurs mains, ils s'en prirent à leurs épaules. Etaitce l'amour et le soir ? Elle avait cédé, elle cédait encore, un sentiment garnissait la vie d'un bonheur large et doux, au delà duquel on ne savait pas ce qui pouvait arriver. 11 se piqua le doigt à une épingle, car il allait la dégrafer.

— J'ai des épines, dit-elle.

Puis elle l'aida.

Il sourit tout de suite lorsqu'il eut terminé.

— Hein ! On dirait que ça te fait de l'effet. Elle se pliait sous son bras, fermait les

paupières et se cachait ainsi des paroles. Il se leva, s'habilla.

— Oh! ce n'est rien, dit-il. Tu es un peu hystérique.

Et il ajouta :

— Ne t'inquiète pas ! Tu n'en es pas au point où l'on a besoin de se soigner.

Un peu plus tard, elle fut prête, jusqu'à son chapeau, jusqu'à sa voilette. Elle était là, toute droite; la fenêtre delà chambre donnait sur le Luxembourg, sur une allée caillouteuse et anglaise que des passants traversaient sèchement, et Marie ne voyait rien venir et elle tournait le dos comme une femme qui attend qu'on lui touche l'épaule pour lui montrer qu'on est là. Il .s'écoula certainement plusieurs minutes.

— Au revoir, dit Paul, — car il s'appelait Paul. Maintenant, vous connaissez le chemin de chez moi. J'ai ma consultation tous les jours de midi à deux heures, sauf le mardi. Vous voyez donc que vous auriez tort si vous craigniez de ne pas me trouver. Je ne vous accompagne pas, il faut que je m'habille et je suis attendu.

Pourtant elle s'attacha quelque temps à lui. i( Vase d'élection », pensait-elle^ car, bien

qu'elle n'eût jamais été pieuse, elle avait retenu parmi les litanies des images qui pouvaient lui servir. Et elle pensait ainsi dès la première rencontre. Elle profitait d'un geste. Une fois, elle eût voulu être riche pour lui offrir un fauteuil à spéculum qu'il n'avait pas. Elle animait toute caresse, elle l'eût animée contre son goût. Comme elle était docile au baiser ! Elle s'ouvrait, elle se tendait, elle ondulait, elle chantait son plaisir, elle se forçait à l'articuler. Il riait, parfois, lui coulait deux regards de sous-entendus, conservait son savoir, semblait trop bien connaître la cause, l'effet et pensait peut-être à tout anéantir d'un coup de ses médecines. Quinze jours passèrent.

Elle ne l'aimait pas lorsqu'il était nu, elle le comprit bien vite. Il avait une peau blanche et gonflée de muscles, une chair soignée qui sentait la douche et le bain, des poils aux jambes, une odeur d'hygiène répandue par son corps et qui ne valait pas la belle odeur de mâle qu'elle eût voulu connaître. Les hommes à barbe sont faits pour être vêtus et pour être vêtus de noir. Tout cela lui revint à

la fois. Elle se le disait aumomentdu tête à tête. Comme Adam et Eve, un jour de Paradis, se couvrirent de feuillages et, cachant leur face entre leurs doigts, perdirent la franchise de leur corps sans voile, Marie Donadieu connut qu'en eux quelque chose avait péché, car elle se détournait de la nudité de l'homme. Elle se fût contentée d'une moitié de sa part. Elle eût voulu au moins sortir avec lui. Qu'il mît son chapeau, qu'il piquât sur sa cravate une épingle à tête rouge et prît sa canne et ses gants clairs, qu'il prît tout cela et qu'au détour d'une rue, alors qu'elle lui donnerait le bras, quelque femme les rencontrât, qui penserait : « Il y a sur celui-ci la distinction d'un bel homme qui sait se tenir et sur cellelà un coin de joie, car elle n'est plus seule au monde. » Pourtant, elle n'osait pas lui en parler. Un jour, elle lui dit deux mots pour qu'il la conduisît au théâtre. Il tourna la difficulté et répondit : « Oui ! Attends quelques jours. Je tâcherai d'avoir des billets. » D'ailleurs, elle n'eût pu sortir le soir, à cause de Raphaël, mais elle provoquait cet homme à tout hasard.

Il arriva qu'une après-midi, comme elle était un peu en avance, il restait deux personnes qui attendaient leur tour de consultation. Le cabinet du médecin avait deux portes, l'une donnant sur l'entrée, l'autre sur le salon d'attente. Par la première sortait le visiteur, par la seconde le docteur passait la tête et faisait signe au suivant. Il la vit et lui adressa un clignement des deux yeux pour l'inviter à patienter. Elle ne passa qu'à son tour, elle ne s'en plaignit pas, ne voulant pas faire de scandale, mais jamais plus elle ne retourna chez lui.

Voici. Elle fit un effort et n'en eut pas tant de mal qu'elle l'eût pu croire. Certes, elle regretta des choses comme un mois perdu, comme la défaite, mais il lui restait une liberté plus large qui comportait do la hardiesse, car elle avait commencé une histoire et lavait terminée à son jour. Il faut apprendre à savoir flotter. C'est pour cela que Paris est beau. On se dit : « Tiens, voilà ! Je ne sais que faire. Il y a les petites rues où l'on a moins peur, il

y a le boulevard Saint-Michel où l'on trouve plus d'occasions. Les hommes vous entourent, puistourbillonnent : on croirait que les hommes s'engouffrent dans vos jupes. Il fait bon aujourd'hui. L'hiver est très doux, cette année. » Et Paris qui est bon à connaître ! Si vous avez une défaillance au passage, Paris vous heurte avec une de ses voitures; les maladroits seuls ont des défaillances. Si un petit goût vous pique de manger un gâteau, vous envoyez avec de la crème dessus. Si une idée vous vient de penser à Raphaël, à six heures il sera de retour. Le soir il y a des lumières, le jour il y a des jardins; comme Paris doit être clair pendant Tété ! Il y a toutes les ciatégories de Messieurs, il y en a qui doivent être très riches. Pourquoi les riches Messieurs n'adresseraient-ils pas la parole aux petites femmes ? Hi hi hi ! Ily en a un unefoisqui m'a appelée vieille catot. A Paris on apprend à connaître tous les mots.

Ils montaient à quatre, les coudes relâchés, la poitrine fendant les groupes de passants

du boulevard, un peu rouges, poussés, nombreux et ils sortaient soudain, l'un ou l'autre, quelque éclat de gaîté qui les parcourait de front. Elle ne les vit pas : elle se trouva au milieu d'eux. Ils faisaient une conversion par files et, comme Marie était placée entre les quatre hommes et la porte d'un café qu'ils voulaient franchir, elle fut prise dans la masse, entourée par des bras, par des jambes, par des voix assez fortes pour qu'on ne put leur tenir tête et se trouva enfin au bas d'un escalier à glaces, dans un sous-sol oii des tables de bois rondes et des escabeaux à trois pieds faisaient une drôle de figure, comme des choses qui ne sont pas françaises. Deux d'entre eux se détachèrent afin de bouclier la porte par où ils étaient entrés, on l'assit : pan ! Elle se leva et on l'assit encore : pan !

— Vous allez boire de bonnes choses, dit l'un.

Elle fit:

— Non!

— ... de bonnes choses avec de la glace, du citron, delà confiture, des fruits, des liqueurs et de grandes pailles pour les boire.

Elle fit encore :

— Non !

C'était un non d'un bloc, qui tombaitcomme le « nnon » des enfants.

— ... et puis ça fait du bien, et puis ce n'est pas fort, et puis il y a du Champagne, et puis c'est dans le cœur que ça descend.

— Non !

— Vous vous promeniez ?

— Non !

— Mademoiselle, il va pleuvoir. Moi, je suis comme Gribouille, je veux boire crainte de me mouiller.

— Non!

On lui servit, dans un grand verre, une boisson couleur fleur de pêcher dans laquelle deux chalumeaux plantés vous tentaient comme un désir plus délicat, comme un jeu entre la coupe et les lèvres. Elle y goûta, dans un autre : Non ! elle fit de petites bulles à la surface du liquide : Hi, que c'est drôle ! Elle en joua, au milieu des quatre hommes qui riaient, puis elle dit :

— Quand même, je suis bien effrontée.

On la poussa. Elle répondit :

— Je suis une jeune fille, j'habite chez ma mère.

— Votre mère vous a donc laissé sortir?

— Oh ! monsieur, maman a confiance en moi. Au contraire, c'est elle qui me le dit parce que, quand on reste toute seule, une jeune fille prend des idées noires. Maman donne des leçons de piano.

— Alors, vous devez très bien jouer du piano ?

— Oh ! non, Monsieur, maman n'y tient pas. Elle dit : J'en ai tant vues qui ont mal tourné !

Alors, elle fut toute joyeuse, en face de qualre personnes, d'avoir opposé à leurs forces réunies quelque mot qui sût se faire placé. Comme toutes les femmes, elle aimait le goût de la victoire. Elle en fut récompensée par quatre sourires qui changèrent de direction et se prirent d'une sorte de ferveur, d'une sorte de foi, comme lorsqu'on craint d'offenser l'innocence. Et on l'invita à boire autre chose en disant :

— Je vous assure que cela ne vous fera aucun mal.

C'était une boisson légère que l'on aspirait comme on respire, qui vous passait sur la langue, qui traversait en vous on ne sait quel mystère dont le siège est au cœur humain. Puis elle montait par le chemin du sang et, baignant la substance, atteignait les idées de raison, les idées de justice, les idées de bonheur et les fondait dans un bloc clair dont on était le possesseur. L'un d'eux payait à chaque tournée pour payer plus souvent et, ne voulant pas se charger de sous, les laissait par masses au garçon qui servait. Il disait : « 11 en reste encore ! » et remuait les pièces d'or dans une de ses poches. Au bout d'une heure, ses trois compagnons s'en allèrent, il leur sourit. Puis il dit :

— J'habite le Congo. Il n'y a pas commeici des rues, des cafés, des femmes, des usines, des bureaux. Nous remontons le fleuve pendant des semaines, nos fusils contiennent des balles explosibles, nos goûts sont à la hauteur : j'ai tué des hippopotames et des éléphants. On a voulu me vendre un enfant quarante sous. Trois jours plus tard, on nous l'a fait manger. Nous n'en savions rien. Voilà

comment j'ai mangé de la chair humaine : on la laisse faisander, elle a le goût du chevreuil. Ne craignez rien. Le ciel est épais là-bas, le cœur est simple et direct. On perd l'Europe et la délicatesse, on est un homme blanc, on est une race qui s'étend.

Elle entendit cela et se prit à y croire avec une foi qui la porta d'un coup auprès du Congo, dont elle ne savait rien qu'un nom de fleuve et qu'elle imaginait déjà avec des pirogues, avec des gondoles, avec des noirs, avec un hamac où elle attendrait son amant, à l'ombre de la véranda.

Ils se donnèrent d'autres rendez-vous au même endroit. C'était, dans le sous-sol d'un café du Quartier Latin, ce qu'on nomme un bar américain, le goût s'y prenait à des fantaisies, l'après-midi s'y éclairait d'un jour bas dont on cherchait longtemps l'origine. On y gagnait comme une idée mathématique de boire, on y buvait des mélanges et des combinaisons, on y remuait son verre et sa soucoupe et, parmi leur tintement, on s'éveillait, on disait un mot, on riait, on se mettait à tinter.

11 disait :

— Je suis venu ici pour m'amuser.

Il avait rapporté du Congo vingt-quatre mille francs et voulait prendre pour vingtquatre mille francs de Paris. Il achetait des cigarettes orientales, des boutons de manchettes, des épingles de cravate, des revolvers, des bonbons, des journaux illustrés. Il faisait bon rire et tout le faisait rire : un verre que l'on vous sert, un Monsieur qui passe, l'arrivée de quelqu'un, un coup de poing dans le dos, un mot duquel, vraiment, on n'eût pas attendu ce résultat. Marie comprit ce qu'est le plaisir. Et il disait encore :

— Restez avec nous, nous dînerons ici, nous prendrons des voitures, nous irons au concert, nous en sortirons ensuite, et toute la nuit nous vadrouillerons dans des lieux que vous ne connaissez pas.

Mais elle apprit surtout que, parmi tous les plaisirs, il en est un. Elle le lui offrit de bon cœur. C'était à deux pas et pourtant ils montèrent dans un fiacre. Il y avait dans la chambre une longue table qui bouchait la enêtre, et sur laquelle des casse-têtes, des

porte-plumes, des Traité de F Art de r Ingénieur, des échantillons de minerai et une boîte de papier à lettres se calaient l'un l'autre et formaient un certain arrangement barbare qui sentait la balte, la vie active et la forte santé. Il ouvrit un tiroii-, y prit un papier, le plia.

— Tenez, dit-il.

Elle le garda d'une main moite, comme les femmes lorsqu'elles veulent vous montrer qu'on les force à prendre. C'était un billet de cinq cents francs; elle le déplia, le vit, le trouva tout naturel comme un verre en plus, comme une feuille qui pousse au printemps, comme un baiser que l'on ajoute à l'amour.

— Que je vous embrasse! dit-elle.

Il répondit :

— Ce sera pour vous acheter une paire de jarretières.

Puis ils continuèrent, pendant une demiheure qui fut charmante, qui les grisa et qui leur donna l'envie, pour une après-midi, de quitter le Quartier Latin et de descendre en voiture dans un des grands cafés du Boulevard,

Elle le quitta vers cinq heures. La première impression qu'elle eut du billet de cinq cents francs fut de le sentir, là oii elle l'avait mis, sous sa chemise, entre les deux seins, comme un peu de sa peau, et le premier mouvement de s'arrêter devant un magasin de meubles, de n'y rien trouver assez beau et de penser à un lit de milieu, dans une chambre à Coucher, avec des fauteuils de satin bleu pâle. Un peu plus loin, elle se campa devant une boutique de bijoutier, considéra un collier de six cents francs et se demanda si on ne lui rabattrait pas sur le prix puisqu'elle pouvait payer comptant. Elle faillit acheter une livre de pralines. Un homme la suivit, elle fuyait, craignant qu'il n'en voulût à son argent. Elle rentra chez elle et se rappela Raphaël : vraiment, il y avait deux ou trois heures qu'elle ne se souvenait plus de lui. Mais quelle était la meilleure cachette? Dans la table de nuit, il y avait un rayon. Plier le billet et le glisser dans l'intervalle qui existe toujours entre une planche et la paroi contre laquelle elle vient buter. Elle essaya, mais bientôt elle pensa que Raphaël eût pu le découvrir, croire qu'un

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locataire l'avait oublié là et, dans un mouvement d'honnêteté, prévenir la patronne de l'hôtel et rendre l'argent. Elle trouva bien mieux et plus simple, l'enveloppa dans son mouchoir et mit celui-ci au linge sale.

C'est ainsi qu'elle menait sa vie en deux fois. Elle avait Raphaël et le connaissait comme on connaît ses mains, comme on connaît ses pieds et ne s'apercevait même pas qu'il la portait sur la route. Mais, pour l'autre, il avait un nom presque noble et s'appelait Maurice Delavallée. Et il s'accompagnait encore de toutes sortes de jeux : ceux de l'après-midi avec les voitures, le plaisir que connaissent les enfants dans la journée du jeudi pendant laquelle ils ne vont pas en classe. Et l'on pouvait auprès de lui penser au Congo, se bercer sur l'Océan pour toute la durée du voyage et débarquer enfin dans la rade, au pied des premiers coteaux d'un pays. Elle se rappela la Case de lOncle Tom, qui l'avait faitpleurer un jour lorsqu'elle était enfant et se réjouit à la pensée d'avoir au moins trente esclaves. Et tout cela la faisait encore rêver à « l'idéal ».

Quelques jours plus tard, elle fit son paquet pour le blanchissage, franchit la porte et commença la descente de l'escalier. Un paquet est toujours mal commode, elle avait trois points d'appui pour le soutenir: le premier était formé par l'avant-bras, le second par l'os de la hanche et le troisième, qui supportait l'ensemble et le poussait pendant la marche, se trouvait à la hauteur du genou. C'est ainsi qu'elle allait et elle suivait sa peine avec attention et l'examinait toute selon le poids des chemises, des pantalons et des mouchoirs, lorsqu'elle se rappela cinq cents francs qu'elle avait jetés dans son linge et qu'elle portait en ce moment même au blanchissage. Elle défit le tout, sans prendre le temps de remonter, fouilla, trouva, rangea et se trouva vraiment gênée pour l'avenir. Elle n'avait pas de mémoire, pas beaucoup d'ordre, était à la merci de la blanchisseuse si elle se trompait, et alors elle en eut assez. Elle ne savait pas comment les employer non plus et, dans sa pensée, prisonnière de cinq cents francs de désirs, elle en voulait à Raphaël de ne pas deviner, de ne pas comprendre et d'être là

comme un homme épais qui ne sait que Ijoucher les désirs.

Après déjeuner, elle prit une enveloppe, glissa le billet à l'intérieur, puis la cacheta. Elle sortit, suivit la rue Vavin, longea les grilles du Luxembourg et, à l'une des portes, découvrit un cul-de-jatte. Il reposait dans une caisse d'emballage, ses roues étaient grossières, il portait par la face un poil jaune et deux yeux que son métier avait aplatis. Elle avança droit, l'enveloppe pliée et la lui colla. 11 dit :

— Ou'y a dedans ?

Elle ne répondit pas et fila. Il appela :

— Hé, la petite dame ! Qu'y a dedans? Elle détourna un peu la tête. 11 croyait à

une plaisanterie et n'osait pas déchirer l'enveloppe. Elle prit la première rue à gauche, elle avait grand'peur qu'il ne courût après elle.

A la fin, Maurice dut retourner au Congo. La dernière soirée fut courte : il ne leur restait plus que deux heures. 11 s'en servit d'abord pour boire et récapitula ses goûts. Le dernier quart d'heure fut la conclusion des autres : chacun deux était en train, le lit de l'homme

MARIE DONADIEU U'i

n'était pas trop éloigné, ce fut comme lorsqu'on se serre la main avant de se quitter. Ils avaient été deux bons camarades.

— Au revoir, mon vieux, lui dit-il. Ce sera pour dans trois ans. Je t'apporterai une défense d'éléphant. Ne sois pas mariée. Reste avec ta mère. C'est encore ce qu'il y a de mieux.

Mais, pour Marie, un départ d'un quart d'heure, une parole sur sa mère, la firent se rappeler de trois mois de mensonges qu'on lui avait donnés. Les femmes se portent avec une telle tendresse que tout d'elles leur semble bon et justifié et qu'elles retournent le mensonge à celui qui fut cause qu'elles mentirent. Alors elle se rappela tout : qu'elle n'eût pu accepter aucun cadeau, que leurs rendezvous étaient faciles et ne valaient pas une de ces après-midi de Paris qui peuvent vous apporter cinq cents francs, qu'il ne lui avait jamais demandé si elle voulait l'accompagner au Congo, que pour aller jusque là-bas elle aurait le mal de mer, qu'elle était une toute petite fille et qu'il ne savait pas jouer avec elle, que le monde était usé, qu'elle avait vu dans

un journal le portrait d'un poète qui ressemblait à Raphaël. Elle fut bien malheureuse d'être ainsi persécutée.

La suite eutlieu un jour. Commedepuislongtemps elle était tentée et qu'elle avait mûri pour le hasard, elle le rencontra plusieurs fois à sa porte, dans l'escalier de l'hôtel, et elle le regardait d'aplomb comme quelqu'un qui en apprécie les qualités. Il demeurait au même étage. Il y eut bientôt entre eux la comédie de la porte qui s'ouvre lorsqu'on entend le pas de la voisine, de la tête glissée par l'entrebâillement et du premier mot qui n'a de valeur que lorsqu'on s'est compris d'avance. C'est à ce premier mot qu'elle adressa sa première réponse, et c'est ainsi qu'elle vint à un autre homme comme les enfants de quatorze mois qui n'ont pas peur de marcher seuls, car ils savent qu'au dernier moment des bras leur seront tendus.

Il ne devait pas avoirbeaucou}) plus de vingt ans. Sesyeux avaient le feu, son visage en parlait, avec un resserrement des mâchoires et une

certaine façon qu'avait sa lèvre supérieure de contenir, de cacher quelque chose comme la passion, comme la bouche et la langue. Il savait se comporter auprès des femmes : tous ses organes y avaient leur part. Il glissait sur elles, coulait . de la bouche au talon et, avant même qu'elles ne fussent nues, cherchait quelque coin où la peau pût arriver à son palais. Il avait la fougue et la gourmandise. Il apprit à Marie bien des choses. Il aimait le lieu où la femme est la femme, il la couchait, puis l'attirant, selon l'attitude, la connaissait, la goûtait et l'adorait. D'un peu de ses lèvres, d'un peu de ses dents, d'un peu de sa bouche, il avait fondé son empire, et il relâchait ses mâchoires et bâtissait dans la félicité. Puis il la retournait, la parcourait sur toute sa ligne, la poursuivaiten ses contours, pressait, mâchait, passait et éclatait enfin en une prise de possession telle qu'ils semblaient un couple, aux temps de la préhistoire, ayant toute une race à former. C'était ainsi. Puis il la rendait au jour, cassée dans les jointures, morte à tout ce qui n'était pas ce qu'il lui avait donné et sentant, au creux de ses os, le plus las des

fleuves s'attarder encore pour les longs souvenirs.

Elle le connut pendant tout Tété. Il ôtait étudiant aussi. Elle se vêtait le matin d'un peignoir et, sans corset, libre et prête déjà, elle préparait midi, puis elle attendait deux lieures. Derrière Raphaël, elle ouvrait la porte pour mieux entendre le pas de celui qui s'en va et elle récapilulait là même, à l'entrée de sa chambre, tous les objets : le mouchoir, le porlemonnaic, la serviette, elle pensait au coup de brosse dont il avait coutume au moment de son départ et, sûre alors qu'il n'avait rien oublié, elle allait au voisin et frappait trois coups légers, qui étaient sa façon et qui riaient.

Elle ne se promenait pas à Paris pendant la belle saison. Du Luxembourg à la Seine, dans l'air où les hommes se groupaient pour les plaisirs du beau temps, qu'eùt-elle trouvé, sinon son corps et ses hanches et la circulation dans ses reins d'un sentiment dont elle n'était plus maîtresse et qu'il valait bien mieux porter à celui (|ui en savait embrasser l'étendue.

C'est ainsi que le temps passa et qu'ira an de Paris vint ajouter à ï'amour. 11 y eut aussi le printemps qui fut remarquable et parcourut toute chose vivante à sa façon, qui est d'en gonfler la moelle. On sent une sève alors, que des chaleurs accompagnent, puis le seul besoin de la pousser en soi pour la faire sortir. Puis juillet vint, à son rang, au milieu duquel, Raphaël, ayant terminé sa première année d'études, dut donner à sa famille ses trois mois de vacances et s'en aller aider son père dans les travaux de Pentreprise. 11 eût bien fallu qu'il possédât cent francs pour que Marie put faire les quelques achats que nécessite un départ de femme et retourner à la maison de Basile avec le prétexte que Madame Crouzat allait passer chez une sœur

qu'elle avait les mois de l'été. Alors elle resta seule. D'abord, elle fut seule pour huit jours, qui étaient le délai que demandait Raphaël pour ajouter quatre noms aux feuilles de paiement d'un chantier et s'approprier ainsi quatre payes. 11 disait : « Il y aura un nommé Bourdon, un nommé Donadieu, un nommé Couvert, un nommé Bousset. Il faut que tout le monde y passe. » Marie riait : « Moi, je suis quatre ouvriers ! Je suis quatrez-ouvriers !» Et la séparation même la séduisit, parce qu'elle semblait accroître son roman.

Le lendemain, elle fut un peu plus sérieuse et prépara ses quartiers. Depuis deux mois Basile ne lui avait pas écrit, elle s'en était inquiété d'abord et lui avait envoyé une lettre, mais celle-ci, restant sans réponse, elle ne s'y acharna pas, à un âge oia l'on ne garde guère de reconnaissance envers le passé. Mais maintenant, comme il fallait qu'elle réussît, comme elle était une femme et n'avait pas le choix, elle retrouva de quoi écrire et mit tout à son grand-père. Elle lui mit même des choses qu'elle n'avait pas.

« Cher bon papa et chère bonne maman.

« C'est moi qui vous écris, vous savez bien que je n'ai pas changé. Je vous ai écrit il y a bien longtemps, mais il me semble qu'il y a encore plus longtemps. Pourquoi ne m'avezvous pas répondu ? Moi , je ne sais pas, je suis toute seule à Paris et rien ne peut me le dire. J'ai lu des journaux pour savoir et puis je ne sais pas. On trouve ici tous les journaux de Lyon. Bon papa, tu écris si facilement. Tu te souviens que tu disais dans le temps que tu avais le style au bout de la plume. Alors, voilà, il faut m'écrire, bon papa. Moi, je ne t'ai rien fait. Oh ! je sais, tu aimerais mieux que je m'ennuie loin de toi pour que je revienne..Eh bien ! Si je t'écrivais aujourd'hui pour te dire que je vais bientôt revenir, Mme Crouzat va passer les mois d'été chez une parente et comme, là-bas, elle ne sera plus seule, moi je veux aller chez nous. Il faut m'attendre. Oh ! tu verras. Je m'habillerai belle pour te faire honneur. J'aurai une robe bleue etun chapeau avec des coquelicots. Ça se porte à Paris. Et je me tiendrai bien

droite et tu me verras, et tu diras : Oh ! mais, puisqu'ils me la rendent si bien que ça, là-bas, il faut qu'elle y retourne. Et puis tu diras à ma grand'mère qu'elle m'achète de la toile pour des chemises. Je les ferai moi-même, parce que maintenant je sais travailler. Je lui rendrai l'argent. J'ai des économies, grandpère, jeté les donnerai. Tu achèteras tout ce que tu voudras : des choses qui se mangent, du vin, de la goutte, tu prendras une domestique pour aider grand'mère. Et si tu es bien sage, si tu me réponds gentiment, je t'apporterai une canne. Elles sont noires, en bois d'ébène, ça t'ira bien pour te promener avec moi, et j'apporterai une ombrelle h ma grand'mère, pour son teint, pour le teint de ses joues où je vous embrasse bien tous les deux.

« Marie. »

Pauvre vieux! C'est vrai qu'elle eût aimé lui faire du bien. Mais elle n'avait pas d'économies et c'est bien triste d'être obligée de mentir. Alors, elle eût voulu que sa grand'mère lui achetât de la grosse toile qui lui eût

MAniE DONADIEU ISa.

fait mal à la peau, pour faire pénitence.

Ensuite, elle prit ses dispositions pour huit jours. C'est vers six heures, chez elle, qu'elle attendait Jean Bousset. Raphaël avait dit: « Mon vieux, elle va rester ici huit ou quinze jours. Je te la laisse. Monte donc dîner le soir, elle te fera la cuisine. Que tu manges là ou au restaurant... Et puis, elle, ce n'est pas une femme à te raconter tous les jours la même scie. » Elle n'en avait aucun sentiment et savait tout juste qu'elle avait hesoin de passer ses huit jours.

Le premier soir, elle disait:

— Il est parti, mon loup Jean répondait:

— Je n'ai jamais pu vivre avec les autres. Jene saispas quelle part leur donner, j'ai toujours envie de leur donner la meilleure. Je crois que c'est au contraire qu'on reconnaît les riches, Il y a quelque chose en moi qui est la vie des autres et que je ne sais pas gouverner. Vous avez beaucoup d'innocence. Je passerai mes soirées avec vous et, si vous

avez un cœur très simple, peut-être ne senlirai-je pas que je ne passe pas mes soirées avec moi.

Elle fut toute honteuse et dit:

— Vous allez bien vous ennuyer.

Elle regarda le bout de son doigt, puis le bout de tous les autres, parce qu'ils n'étaient pas très bien soignés. Soudain, elle quitta tout et lança sur Jean les yeux en disant:

— Il faut tout donner. Moi, j'ai tout donné.

Ils rirent tous les deux. Alors elle s'écria:

— Ce n'est pas vrai, d'abord. Il m'en reste encore un peu.

Pour Jean, il ne savait pas se retenir, et lorsqu'un sentiment lui naissait quelque part, il le laissait aller et, comme lui, coulait tout droit. Il dit encore :

— Je vous connais et ceux qui ne vous connaîtraient pas croiraient qu'il n'est pas vrai que vous ayez de l'innocence. Moi, je vous dis que vous êtes une enfant. Vous les avez vus avec leurs petits pieds et leurs boucles; leurs pieds aussi ont l'air de flotter au vent. Voyez-vous, la femme est une en-

fant : le malheur est qu'elle dispose de moyens dont ne devraient disposer que des êtres plus mûrs. Il n'y a pas la juste balance de votre ventre à votre tète. Les hommes ne veulent pas le comprendre, ou alors ils ne viendraient pas nous parler de vos péchés. Je ne sais pas si vous êtes jolie, vous êtes mieux que si vous étiez jolie. Il n'y a pas de perversité dans votre visage, parce que toute l'expression de vos traits aboutit à votre bouche. Vous êtes née très simple et très bonne et peut-être un peu gourmande. Mais il y a vos yeux. J'ai vu bien des yeux dans ma vie, c'est pourquoi je me ferai comprendre. Je connais un agrégé de mathématiques, je suis sûr que son regard hésite quelques instants avant de sortir. C'est ridicule et ce que je vais dire semble prévu, mais il m'a toujours semblé que son regard retenait des formules. Je connais un homme très bon. Ses yeux, je les nomme des yeux de mousse et ils reçoivent autant qu'ils peuvent donner. Il m'est arrivé de lui parler en regardant ses yeux. Alors, Marie, j'ai vu quelque chose de très clair et d'un peu timide qui me faisait penser à de la

pudeur. Puis il y avait de larges battements de paupière qui devaient lui faire du bien et reposer ses prunelles, des battements de paupière que je qualifierais de réfléchis et qui, je ne sais pas encore pourquoi, m'ont appris qu'une bonne action est celle qui retourne à son autour. Pour vos yeux, on ne sait pas si c'est qu'ils regardent ou si c'est qu'ils sont regardés. Vous êtes plus près que nous autres des choses, vous avez une façon de les boire. Vous ne connaissez pas le repos. C'est étonnant: vous ne battez presque jamais des paupières. Pour vous dépeindre par un contraire, les yeux contraires aux vôtres sont des yeux où l'iris est profond et doux comme si l'on devait s'y baigner. Peut-être recevez-vous beaucoup de celui que vous aimez, mais je crois plutôt que vous lui donnez. Il y a un point qui me fait supposer que vous ne connaissez pas la plénitude. La prunelle de vos yeux est tournée vers le haut. Ce sera un compliment: vous regardez naturellement les cieux. Vous devez avoir beaucoup de tempérament. Souvenez-vous de ce que je vous disais d'abord. Pour moi, il n'y a pas de péché en vous. Sa-

vez-vous ce que c'est que le mal? Le bien, c'est tout ce que l'on fait; le mal, c'est tout ce qu'on aurait pu faire.

Elle fut étonnée dabord, elle qui retenait beaucoup de ce qu'elle eût pu dire. Puis elle entendit le reste, non pas comme si elle eût été Marie, mais avec un sentiment plus large et un mouvement qui prenait les paroles et leur trouvait une place. Et cela la remplissait si bien qu'elle n'en avait plus maintenant aucune surprise. Elle dit:

. — Oh! vous pouvez parler. Moi, il me semble que je vous ai toujours connu.

Il répondit:

— Je suis votre ami, sinon vous ne m'auriez pas écouté. Je ne le savais pas encore quand je suis entré. Prenez bien garde que ce ne soit chez vous le point faible : vous avez pu m'écouter ! Mes amis, je les ai d'un coup d'œil. Il y a deux sortes d'hommes : ceux qui m' écoutent et ceux qui ne m'écoutent pas. Je dois être un peu simple d'esprit.

Elle eut un mot qu'on n'eût pas attendu,

— Oui, vous êtes un baromètre.

Ensuite, il y eut l'arrêt naturel du discours, l'instant où on se le remémore et où on le complète pour son usage. Ils dînèrent ensemble, de chaque côté de la lampe dont la lumière versait un silence auquel ils prêtaient attention. Un peu plus tard, quand elle eut desservi la table et versé le café dans les tasses, il lui vint à la bouche le résultat de son travail :

— D'abord, ça n'est pas vrai que je suis une innocente. C'est vous. Vous êtes une petite fille. Là... ma petite fille...

Et elle lui passa la main sur les cheveux pour bien les mettre en ordre. Il avait au premier rang une mèche blonde qui s'écartait de la masse à sa façon. Elle fit:

— Ah ! vilaine ! tu as encore enlevé le ruban que je t'avais mis. Tu ne peux donc pas rester en place. Attends un peu...

Elle prit une faveur bleue, la passa et la noua avec une double boucle. Elle en prit encore une autre, l'attacha sur le côté et fit descendre les bouts jusqu'à l'oreille. Elle rit beaucoup, puis elle dit:

— Ça vous va bien. On ne dirait même pas que c'est ajouté.

Il la portait en efïet simplement, il avait beaucoup de naturel dans le jeu. Il y avait en lui quatre choses bleues : les deux faveurs et ses deux yeux. Et comme il souriait, les quatre choses se ressemblaient.

Elle dit:

— Racontez-moi encore des histoires.

Elle appelait cela des histoires.

Jean dit:

— J'en connais une qui est bien pénible. Vous ignorez certaines folies qui s'abattent des pères sur les fils. La folie des miens est de n'avoir jamais su dédorer ses idoles. Mon histoire est baroque. Mais l'esprit en est encore sur moi et je me demande quel est le drame, quelle est l'aventure qui le pourrait chasser. Il y a tant de choses que je ne puis vaincre encore. Un jour, mon père avait dix ans et vivait chez sa mère qui était pauvre. Un oncle vint les voir. C'était une fête : ma grand'mère offrit une bouteille devin. Mon père lalla chercher. Il était un fils de pauvres sans espoir et sans envie et qui s'était assis, comme cela, dans une idée que le monde lui donnait sa part. Il revint. On avait versé le

vin, il Tavait pris alors et remontail chez lui, le possédant. La mère le reçut de ses mains, le vit, le regarda et s'aperçut dun coup qu'on n'avait pas empli sa bouteille. Elle avait quarante ans et avait reçu de la vie tant d'amertumes qu'elle avait pris l'habitude de les rechercher. Elle dit: « Comment! Ils ne t'ont pas rempli la bouteille ! » Remarquez qu'il ne s'agissait pas pour mon père de retourner là-bas et d'affronter un commerçant. Les pauvres regardent, apprécient, se font un sens des choses, mais ne s'y opposent pas. 11 répondit: « Oui, il en manque! Mais c'est moi qui l'ai bu. » Comprenez-moi bien, Marie. Celui-là était un enfant si bon, si sot et si bon, que la méchanceté du monde ne pouvait exister que par sa faute et qu'il aimait mieux sauver son idéal au prix d'un mensonge.

Marie ne disait rien. Puis elle fit :

— Le cœur de mon petit Jean Bousset!...

Ce fut le mot qui résulta de leur rencontre, mais il en résulta d'autres.

Le jour suivant, il se passa entre eux les mains. On a d'abord besoin de ses mains pour manger, mais lorsqu'on a mangé, les

.AJARIE DOXADIEU 159

mains sont supcrllues et il y a des gens qui les mettent dans leurs poches. Alors, il arriva que Jean et jMarie associèrent leurs mains. Elle disait:

— Voyez-vous, c'est commode. Vous allongez vos doigts, vous les écartez ensuite et, dans l'intervalle, il y a de la place pour tous les miens. Je suis contente qu'il y ait de la place entre les doigts. Et je suis contente encore parce que, lorsqu'un petit homme tient ainsi sa petite femme, ils ne peuvent pas mettre autre chose dans leurs mains. C'est le bon Dieu qui la voulu. La main est faite pour être deux.

Ils se tenaient de la sorte et il fallait qu'ils rapprochassent leurs chaises. Ils se courbaient un peu, comme assis sur le même banc, dans une pose qui les faisait réfléchir. Les femmes sortent d'abord l'objection pour obliger tout aussitôt rhomme à la surmonter. Elle dit:

— Jovous prive de vos amis. \"ous passez toutes vos soirées avec moi.

Il se tourna un peu et la regarda en face avec deux yeux, puis il répondit:

— Mais non. C'est la femme, cela. Elle nous lient lieu de vivre.

Les jours suivants, ils furent un homme et une femme en tête à tête. Elle ne sortait pas l'après-midi, parce qu'il ne lui restait plus que huit jours et, quoiqu'elle eût eu des aventures qui n'avaient pas duré longtemps, un soulèvement de son âme les avait portées h ses yeux comme une espérance et, quoiqu'elle eût fort bien accepté un bonheur qu'elle eût su ne pas pouvoir garder sa vie entière, un sentiment qu'elle appelait « l'idéal » la préservait encore de huit jours de plaisir. Et puis le premier feu s'éteignait, qui avait surpris jusqu'à son cœur.. Alors, elle attendait Jean Bousset, Nous sommes des voyageurs et ceux à qui il ne fut pas donné de connaître les chaînes des monts et le glissement des larges eaux parcourent un homme un soir de confidences et accomplissent ce qui fut si bien nommé le voyage intérieur.

Gomme ils ne parlaient pas toujours, il y eut une heure où ils s'enprirent à leurs épaules. Ce fut presque une découverte et celles de Marie ondulaient et fondaient selon le bras que Jean

passait autour d'elles. Elles étaient deux, se suivaient comme deux vagues et vous balançaient dans on ne sait quel courant comme lorsqu'on est heureux. Ils s'avançaient l'un vers l'autre.

Jean disait :

— J'appuie ma tête à votre épaule. Dieu est bon. Je sens tout. Il y a la lampe et le silence. C'est ma place. Ma place est grande, ma place est claire comme la grande place d'un village où l'on passe. Vous levez le bras et je coule ma tête et je Tappuie et je Tétends à l'ombre. Je me tairai pour que mes pensées montent. Je les sens déjà se lever comme des bulles et elles éclatent à la hauteur de mes tempes. Il y a une cuisine dans mon cœur, je l'entends bouillir.

Alors elle pencha la tête et répondit :

— Ta tête et ma tête, ça fait deux cœurs. Ils disaient aussi :

— Nous allons nous tutoyer pendant cinq minutes.

Jean regardait sa montre:

— Oh ! j'aime mieux ne rien dire pour y penser davantage.

Puis il faisait:

— Toi.

Et elle répondait:

— Toi.

Ensuite, il y eut que c'était très simple. Le temps, alors, descendait chaque soir, assistait à leurs jeux et remuait autour de leurs fronts des minutes qu'un coup d'aile ; cmblait balancer. La chambre était dense coîiî.no le cœur du monde, comme l'organe du c:nlre qui reçoit la vie et la retourne d'un balLeociit jusqu'aux limites du ciel et du silence. D'un mouvement de ses prunelles, Marie reportait tout vers le haut. Jean disait:

— J'assiste à vous. Vous respirez, maintenant, et de votre poitrine qui se hausse en respirant, je sens la vérité intérieure et le geste caché, comme la femme sent la vie de son enfant. Je sais quelque chose de votre sang et j'entends votre cœur. Vous penchez la tête, il n'est rien de vous qui ne m'arrive et nous sommes pareils à deux sœurs jumelles que berce leur nourrice dans un môme berceau. Je vous suis et je vous connais. 'Ceci est votre épaule et peut-être que ma pensée

suffit à la courber selon la forme de mon bras.

Elle entendait cela, vivait auprès d'un homme et découvrait ce qu'elle pouvait découvrir. Elle ne savait pas s'apaiser pendant un temps, sentir un sentiment pour lui-même et se dire: Ilfait si bon que je m'arrête. D'ailleurs, elle avait sa vie qui était autre, qui était la vie d'une femme ayant besoin d'aboutir. Elle complétait un soupir, d'un mouvement de bras elle recevait une pression, d'un voisinage elle prenait une chaleur singulière qui la gagnait, qui s'associait au jeu de son sang et le poussait bruyamment dans sa chair. Elle connaissait l'homme et sa possession, elle en imaginait les ressources et en espérait encore d'étranges mystères, parmi lesquels toute son âme battait à la façon des oiseaux pris. Un soufde sur sa joue, une main à son épaule, trois quarts du visage d'un homme qu'elle voyait en baissant les yeux, la masse d'un corps et sa présence, elle recevait cela, le détaillait dans sa tête, l'animait à son image, en formait sa vie, bouillait, rêvait, pensait et réchauffait tout dans son sein. Il

lui semblait alors assister à l'instant même de sa destinée où tout ce qu'elle attendait la saisissait au cœur, où chacun de ses organes soulevés aspirait la vérité dernière, s'y mêlait et s'ouvrait à son flot. Elle en sentait la chaleur, déjà. Elle ne pouvait plus la contenir et, bizarre, battante, vaincue, assistait au passage en son corps d'une flamme intérieure qui dissolvait les éléments par masses et lui remontait à la bouche le goût de son sang. Jean parlait encore.

— J'ai toujours aimé à connaître les hommes. Je les connais avec respect et il se mêle à chacun de mes sentiments je ne sais quelle admiration et je ne sais quelle timidité. Je suis un peu bavard, je me promène autour d'eux. Ne vous ai-je pas parlé de cela autrefois? Je suis un pauvre. Je me rappelle les erreurs comme tous ceux qui en soufl*rirent, comme les masses populaires que Ton juge en bloc et d'un coup d'œil.

Un soir, Jean partit comme à l'ordinaire. Il descendit d'abord l'escalier, on lui ouvrit la porte de la rue, puis il la ferma. C'est

au moment même où la porte claquait que Marie se dressa. Elle poursuivait autre chose encore et le jeu de ses pensées soulevait un bloc épais qui lui raclait la tempe en passant. Elle n'y put tenir, jusqu'à ce que la poussée entre ses côtes d'une matière dont elle n'était plus maîtresse la prît comme une douleur à laquelle on ne résiste pas et la portât trois portes plus loin, sur le palier. Elle fut, pendant une seconde, à serrer entre ses bras un morceau de la nuit, puis elle ne pouvait plus attendre, puis elle frappa.

Il ne l'avait jamais trop embêtée, pas même aux premiers jours, alors que la fièvre de se connaître fait que l'homme et la femme se parcourent, puis ils s'étaient unis d'autres fois, puis ils s'étaient croisés, selon leur pente, au hasard du voisinage, profitant d'une absence de Raphaël, d'une rencontre, d'une couleur du temps, soucieux avant tout d'éviter les ennuis. Il était couché, il avait ouvert sans savoir. Elle dit:

— (^est moi.

Il répondit :

— C'est une riche idée.

Et c'est ainsi que Marie se dégagea de ses longs tête à tête avec Jean Bousset.

Le lendemain de ce jour élait un dimanche. Jean devait venir à onze heures, à cause d'un projet qu'ils avaient arrêté d'aller h la campagne et de goûter l'un à l'autre sous les arhres. Il vint avec fidélité : cette fois aussi, il monta l'escalier. Comme il heurtait la porte, elle comprit, leva la tête de son lit qu'elle avait gagne au petit jour, ouvrit et se remit entre les draps, bien lourde encore, avec une excuse.

— Je me suis réveillée. J'avais mal h la tète. Je me suis rendormie.

Il entra. Elle étendait deux pauvres yeux de malade et ramenait la couverture à son bras. 11 la baisa où elle a^ait mal, elle plissa son front et devint une petite fille avec une grande fatigue dans les reins. Elle n'y pouvait rien autre chose que de souffrir et elle câlinait et plaignait le fond de son cœur d'une pensée constante et tout h fait tendre. Le mal lui avait fait du mal.

Jean s'assit à son chevel, puis elle sortit

la main pour qu'il la put prendre. Alors il se passa un silence très simple et qui avait sa signification. Elle l'accueillit, elle le coucha dans le lit près de son corps, elle reçut une sorte d'amitié cachée qu'elle promena quelque temps dans son cœur, sans cause et simplement parce qu'il.y avait de la place. Puis elle voulut que toute la paix et tout le bien-être gagnassent autour d'elle. Alors elle eut un mot.

— Maintenant je suis guérie.

Jean parla. Il ne comprit pas. Il était toujours à côté de la vérité, comme les hommes qui pensent. Il dit :

— Vous êtes au lit. C'est quand la femme est malade que l'on sent qu'elle est une femme. Avec vous, je ne m'en étais jamais aperçu. Ne parlez pas. Vous me revenez de bien loin. Voici dix ans. C'était au temps des vacances, la terre avait des reflets dans mon pays et l'air qui montait jusqu'au ciel semblait comme lui, semblait comme vous, quelque chose de bleu, quelque chose de bon comme une liaison. J'avais seize ans et je m'en souviens. Je marchais dans un sentier

OÙ l'herbe, les haies et mon cœur formaient un tapis âmes pieds, ombrageaient mon corps et voisinaient. Et, soudain, il se passa ceci. Il y eut au monde comme une ouverture. Jamais je n'avais pensé qu'il y eût des femmes et qu'il y eut un amour. Dirai-je que je l'appris? Non, c'est comme si j'allais l'oublier. Alors je me couchai dans l'herbe, je soulevai ma tête avec l'un de mes bras et je me tins là, dan-s un monde sans pareil, où je caressais quelque chose de doux comme le satin. Mon adolescence commençait et je me tins couché dans l'herbe, au seuil de ma vie, tout occupé à la vêtir de couleurs si belles que mes sentiments se levaient l'un après l'autre pour les mieux voir. Et je me disais: « Oh! voilà ce qu'il- faut faire. Je vais rentrer, j'étudierai les mathématiques pour me présentera l'Ecole forestière de Nancy. Je veux habiter dans les bois, pour que rien ne vienne me contredire. J'aurai une femme et je la garderai comme on garde la vérité quand on l'a recueillie. Elle sera toute blanche.

Nous sommes plus complels qu'on ne l'a cru et, parmi les obscures combinaisons de

ce qu on a nommé le bien avec ce qu'on appelle le mal, quelque étincelle détermine parfois une chimie assez profonde qui décompose les éléments et les superpose en zones de densités différentes, tout comme des couches d'huile remontent à la surface de l'eau. La sincérité gagne autour d'elle et, s'associant au jeu naturel des sentiments, leur facilite la voie et les prend à sa suite comme un frère conduit son frère. Et le premier sentiment quelle éprouva, ce fut d'avoir mal aux reins. Quand le jeune homme était entré, elle avait pensé : « Je suis fatiguée, sans plus, et mes reins commettent une injustice à mon égard. » Maintenant, elle sentait en eux comme une déchirure, comme un souvenir de les avoir blessés. Elle avait envie de dire : « Mes reins sont en guenilles. » Elle en parla comme elle en pouvait parler.

— Vous m'avez dit: Le bien, c'est tout ce que l'on fait.

Il répondit :

— Je ne crois pas à une vérité éclatante qui tomberait chez les hommes et s'arrêterait au milieu d'eux. Peut-être ai-je prononcé

celte parole. Pardonnez-la moi, Marie. N'aije pas dit plutôt : Le mal c'est tout ce que Ton aurait pu faire. Nous ne connaissons de rhomnie que sa limite, nous ne connaissons de la vérité que le lieu où elle n'est pas. Je dois vous ennuyer avec moi-même. Je parle par anecdotes parce que je ne suis pas un homme d'action et que je me suis contenté d'avoir vu. Ecoutez-moi, si vous allez mieux. Quand j'avais vingt ans, je vivais chez mon père auprès d'une jeune fille de dix-sept ans qui était mûre, qui venait voir ma sœur chaque jour, qui tournait vers moi sa face et que j'embrassais dès que quclqu'unnenous voyait plus. Elle s'approchait, elle me laissait toucher à tout sur son corps, et lorsque, pendant une minute, nous étions seuls, je la prenais dans mes bras comme il le faut.

— Petit polisson ! dit Marie.

— Je dis tout,je nepuis pas ne pas tout dire. On appelle cela manquer d'éducation, mais je vous le dirai pourtant. Elle pliait son dos, elle tendait son ventre, j'étais auprès d'elle, rouge, avec une force de pénétration. Je n'aurais eu qu'un mot ii dire, ({u'un rendez-vous à fixer

et je ne le fis jamais, et je me crevais de ma timidité. Je dus quitter mon pays pour entrer à rÉcoIe Centrale. Un mois n'avait pas passé qu'un acteur d'une troupe de comédiens ambulants lia conversation avec mon amie, agit avec discernement et la prit sous lui, ardente, vierge et pleine de la rage que donne le premier homme à celle qui l'attendait. Et quand j'appris cela, j'étais seul k Paris, sans femme, et je me tordais dans un sentiment d'avoir raté le bonheur de mes jours. Et toute femme n'est plus celle-là, et tout plaisir que l'on n'a pas goûté est le maître qui règne sans interrompre.

Elle dit:

— C'est comme moi si je n'avais pas pris mon loup.

Il continua :

— Je ne sais pas si j'eusse bien fait en élant l'amant de celte fille, je sais que j'ai mal fait en ne le devenant pas. Moi, je suis né pour apprendre. Il y a en moi le sang des })auvres qui remplissent leurs poches. J'avais vingt ans, j'avais tout ce qu'il faut pour savoir. Ne croyez pas que je rcgrclle un plaisir.

La femme est une science, elle n'est pas un plaisir. De toutes les créatures qui sont au monde, elle est celle que nous pouvons le plus profondément apprendre. Je reste avec mes regrets. Si la vie jamais m'offre pareil fruit, sachez que je le prendrai. Et j'ai fait mal, et cela n'était pas mon cœur puisque j'en souffre encore. Et j'avais vingt ans.

Elle fit:

— Voyez-vous... Mais moi, je vais avoir peur, maintenant que vous avez dit ça.

Puis elle sortit son bras et le courba avec un sentiment d'avoir eu raison. Les bras nus des femmes semblent contenir la plus fraîche part de leur amour et dessiner son élégance même, alors qu'on ne le connaît pas. Jean n'eût guère imaginé que Marie pût avoir des bras nus. Et, tandis qu'il en suivait la ligne, il crut mentir en répondant:

— Oh! mais, vous... vous êtes une amie.

Il se turent ensuite, cependant qu'elle tournait parfois entre les draps sa hanche, que le silence lui faisait mieux sentir ses mouvements et que, dans cette position de la femme couchée, son corps recevait cette excuse or-

-MARIE DOXADII-:r I73

ganique, ce quelque chose du fond des moelles qui est satisfait après l'action dont on avait envie. Elle dit :

— Est-ce que vous avez fait quelquefois des bêtises?

Jean répondit :

— Je n'ai jamais fait de bêtises.

— Pourtant, racontez-moi vos amours.

11 dit:

— Ah ! Marie, je ne sais pas lesquels vous conter. Qui sait si mon histoire d'amour... La vérité, c'est que je me suis beaucoup attaché à vous. Je l'ai fait d'abord sans crainte et ne sachant pas que je vous trouverais un jour couchée entre vos draps. J'ai beaucoup d'affection pour vous-même. Savez-vous quelle est ma peur? J'ai peur qu'un jour vous ne m'ayez plus. Et puis, pourquoi vous dis-je cela ? Vous m'avez demandé une histoire. J'ai beaucoup d'histoires malades. Elles vous feront du bien. Tenez, il y a trois jours, je sortais de chez vous. Ne me condamnez pas. II y a trois jours, je sortais de chez vous. Au coin du boulevard Saint-Michel, une fille s'est troussée pour changer de trottoir et,

comme j'avais vu ses deux jambes liasses^ je me suis approché d'elle. Elle était petite, presque idiote, un de ses yeux pleurait. Je l'ai fait boire. Elle disait : « i)h ! Si vous pouviez venir avec moi ! » Marie, je venais de vous quitter^ je dois vous dire que je n'y suis allé que le lendemain. Il était une heure. Elle vint m'ouvrir en chemise. Elle devait avoir une patience d'idiote et mettre trois heures à ranger sa chambre. Elle me dit : « Qu'estce que tu vas me donner? » Je lui donnai trois francs. Elle dit : «Il me restait trente sous. Attends un peu. h Elle sortit sur le palier et entra dans une chambre. Je l'entendis qui parlait : « Combien as-iu payé ton corset? » Une voix de femme répondit: « Trois francs quatre-vingt-quinze. — Alors, j'ai trente sous et trois francs, combien que ça fail ? — Ca fait quatre francs dix sous. — Alors est-ce que c'est assez? — Mais oui, il te restera onze sous. — Trois francs quatre-vingtquinze et onze sons, combien que ça fait ? » L'autre répondait: « Ça fait quatre francs dix sous, tête de cochon. » Voilà les femmes que j'ai eues, Marie. Et j'attendais celle-ci, avec

JÎARIE DONADIEU 175

ma maladie à moi, qui est de me rouler sur je ne sais quelles espérances. Elle revint, elle dut défaire son lit, et elle disait déjà: « Oh! que je suis lasse, que je suis lasse! » Je suis parti, un peu plus tard, ayant vu cette face de l'amour. J'avais besoin de vous raconter cela. J'ai besoin de vous raconter tout ce que j'ai fait de mal. Voulez-vous que je vous raconte encore ?

Elle dit:

— A'ous ne savez pas? Raphaël devait m'envoyer de l'argent pour que je m'en aille. Il ne l'a pas encore fait. Je suis bien contente. Parce que, comme cela, je resterai plus longtemps avec vous. Pourquoi dites-vous toujours que vous êtes un pauvre?

— Je ne sais pas. Ce n'est peut-être pas vrai, mais j'ai besoin de le dire. Si je ne le disais pas, il me semblerait que j'eusse pu dans la vie ne pas agir comme un pauvre. Marie, ceux qui souffrent ont besoin d'avoir raison. Je regardais vos yeux, voici une minute, vous saviez que je les regardais. Quelque chose en vous m'a supplié, vous m'avez tout dit et vous avez pensé : Ne me

condamnez pas 1 Tous les yeux que jai regardés dans ma vie m'ont parlé comme les vôtres.

— Oh ! oui, je voudrais bien vous dire quelque chose, mais je n"ose pas.

— Parlez, Marie. Pour moi, j'eusse voulu vous apporter un corps de crucifié. Je n'ai pas assez soufTert pour que vous m'aimiez. Je voudrais pouvoir m'avancer et vous dire : c. Tu vois, ils m'ont porté sur la montagne. Leurs femmes et leurs petits enfants m'ont jeté des pierres, je pense que les chiens eux-mêmes ont ri. Ils m'ont crucifié jusqu'à sept fois. » N'est-ce pas que vous auriez eu du bonheur en pansant les plaies de mes mains?

Elle se tut. Il vit ses deux yeux qui suivaient dans le coin sombre de la chambre une étrange image, dilatée, mouvante, qui s'approchait déjà. Elle parla, phrase par phrase, avec des arrêts pendant chacun desquels Jean se reposait pour mieux souffrir encore.

— Je ne voulais pas vous le dire. D'abord, Raphaël n'est pas un homme comme il me l'aurait fallu. La première fois qu'il m'a battue, c'était à Lyon. Il m'a donné une grosse gifle. Il m'a bien fait mal. Et puis, pendant

longtemps, je ne pouvais plus me regarder dans une glace. Le matin, quand on peigne ses cheveux... je m'arrêtais, je ne pouvais pas faire autrement, je me regardais, je médisais : Figure à gifle ! Une autre fois, il m'a donné un coup de pied, et dans le ventre. C'était une mauvaise femme qui demeurait dans la maison. Elle lui avait dit que je faisais la vie avec d'autres hommes. Ce n'est pas vrai. Il est rentré, moi je ne m'y attendais pas. Il voulait d'abord me jeter par la fenêtre. Ensuite, il m'a donne un coup de pied dans le ventre. Le médecin a dit qu'un centimètre plus haut il m'aurait tuée.

Puis elle laissa ses deux yeux poursuivre une vie bien triste de pauvre petite Marie que les méchants avaient blessée. Jean dit : — Donnez-moi aussi votre autre main.- II posa son regard sur celui de Marie, la caressa d'une pensée docile qui prenait une douleur après l'autre et qui les gardait toutes. Il se taisait entièrement, avec force. Il pencha la tête, la mit sur l'oreiller, se tut encore et, joue contre joue, il resta là, pendant qu'il faisait chaud et que la vie lui pressait au cœur

178 iMARlE DONADIEU

il ne savait quel fruit délicieux. Un peu plus lard, il se leva. Elle était couchée sur le dos, de tout son corps : on eût dit que sa vie aussi était couchée. 11 s'approcha, baissa la tête, fut à la hauteur de la couverture et, se recueillant alors pour adorer ce qu'elle cachait, bienheureux à cause des voiles qui faisaient son baiser si pur, il posa ses deux lèvres sur le ventre d'une femme qu'un homme avait frappé. Elle fit:

— Et moi aussi, je suis contente d'avoir souffert.

Elle se rappela qu'elle n'avait pas menti. Jamais Raphaël ne l'avait battue, jamais Raphaël ne lui avait donné un coup de pied et pourtant elle n'avait pas menti. Elle se répétait à elle-même : « N'est-ce pas, je ne pouvais pas dire à ce petit tout ce que j'ai fait. Mais j'ai été bien malheureuse. Et puis, c'est en effet par mon ventre que j'ai souffert. » Et tout était i)içn vrai, ('/était comme une vérité par sui)slitution.

Il y eut un silence sinoulier qui garnit toute la chambre, qui gagna chacun de Icui's mouvements, un silence plus fort que le bruit de

leur sang- et qu'il leur semblait respirer. Elle dit enfin :

— J'aurais bien voulu vous connaître à Lyon, il y a trois ans.

Ensuite, ils s'aperçurent qu'ils n'avaient pas déjeuné. II fallait qu'elle se levât, elle pria Jean de passer sur le palier pendant qu'elle allait sortir de son lit et. comme il partait, elle vit que lui aussi avait les yeux bleus. Alors elle dit :

— Deux yeux bleus et deux yeux bleus, ça fait quat'z yeux bleus.

Ils n'allèrent pas à la campagne ce jour-là. Ils n'avaient besoin d'aller nulle part. Chaque jour amena son lendemain. Les quatre murs d'une chambre se prirent d'une couleur profonde, d'une sorte de silence qui gagnait et qui, s'avançant à la hauteur de leur poitrine, les entourait simplement, puis qui montait comme une pensée, comme plus qu'une pensée, avec un murmure dans leur sens intime de ce qu'on eût pu appeler l'esprit de vérité. Jean disait :

— Il se passe quelque chose en moi. C'est dans mon estomac. Il y a de la brouille d'abord

180 MARIE DOXADIEU

et puis ça se brouille encore davantage comme si on y faisait l'omelette.

Marie répondait :

— Moi aussi. Moi, c'est plus gros que l'omelette, et puis ça a du mal à passer.

Ils approchaient leurs chaises, se penchaient et se mêlaient davantage. Que les soirs allaient bien ! Leur tête et leurs épaules reposaient, chargées d'un sentiment dont ils sentaient le poids. Marie disait :

— Ça va bien. Oh ! ça va bien. Ça va tout seul. On a graissé mon cœur.

Elle ajoutait ensuite :

— Je suis une petite sotte, je ne devrais pas vous le dire.

Un soir que Jean était parti, ce fut son voisin qui frappa. Il rentrait. Elle ouvrit la porte, elle l'ouvrait à quelque chose, à Jean, à l'es- ])érance et ne pouvait pas se lasser de son cœur, mais elle vit l'autre bien vite. Alors ellefenna, dans une colère dure qui fit claquer son sang. Il cria :

— Ah ! oui, je sais. Maintenant, il y a de la concurrence.

Elle eut tout ù l'ait honte.

Pourtant, elle n'aimait pas Jean. Elle ne l'aimait pas, en y réfléchissant et, de plus, elle ne se rendait pas bien compte de ce qu'elle appelait l'amour. L'amour, c'est tout ce que l'on n'a pas. Mais pour lui, un dimanclie, étendue dans son lit, elle avait senti sa vie davantage, elle l'avait sentie jusqu'au fond et, de chaque sentiment recherchant la source, il la lui avait trouvée tout à côté du coup qu'un homme, autrefois, dans son ventre avait donné. Elle se répétait :

— Je n'ai pas menti. C'est dans le ventre que j'ai soufTert.

Alors elle se faisait claire, laissait toutes ses eaux s'étaler, y mêlait l'image de Jean qui les avait découvertes, la baignait, la mirait et le sentait sourdre avec chacune de ses pensées. Il avait deux yeux bleus comme une petite fille et une mèche blonde à son front.

Quelques jours plus tard, comme Raphaël lui avait envoyé l'argent du voyage, elle hésitait chaque soir :

— Il va falloir que je m'en aille. Ah I oui, il va falloir que je m'en aille.

Elle en parlait, elle mentait encore un peu.

--- N'est-ce pas. mon pauvre loup ne serait pas content.

Il y eut enfin un soir où elle devait partir le lendemain. Elle avait dit à Jean :

— Nous passerons la dernière soirée chez vous parce que je veux tout vous voir.

C'était une petite chambre donnant sur la Seine. Il la lui présenta en entrant :

— Ici, il y a une table, ici il y a deux chaises, ici il y a une armoire à glace. Voici le lit. Qui sait? Il n'en faut peut-être pas davantage.

Ils y vécurent pendant un soir. Chaque heure passait et se baissait en passant pour ramasser sur sa route tout ce qu'un mois d'heures avait laissé tomber. Quelqu'une parfois s'arrêtait soudain, oscillait un temps et repartait enfin, laissant derrière elle quelque mot qui voulait rester.

— Je vous ai connue, disait Jean.

— Je vous ai connu, disait Marie.

Puis l'heure passait. Il naissait des silences après lesquels chacun deux s'apercevait que l'heure avait passé.

— Ne vous en allez pas encore, disait Jean.

MARIE DON'ADIEU Js

Elle répondait :

— Je vous ai tout dit et j'ai pourtant du mal à m'en aller.

Ensuite, elle restait assise, avec deux jambes qu'elle ne pouvait pas toujours contenir et auxquelles Jean s'adressait en disant :

— Vous avez bien le temps.

Elle remua un peu plus, alors il crut tout perdu. Elle fit :

— Mais non, gros bête, je ne pars pas encore.

Il craignait, pourtant, et avec ses deux bras, comme il craignait, il l'entoura, la prit au passage, s'assit sur elle, pesa de tout le poids de son cœur et resta, avec de gros sentiments qui sortaient de ses yeux et sur lesquels Marie, sans une phrase, arrêtait ses pensées. Leurs mains aussi se mêlaient. Autour d'eux, un long mouvement s'enroulait, qui les nouait sans relâche, qui serrait à chaque tour, auquel ils cédaient ensemble et ne laissant pas entre leurs deux corps une place où la vie pût glisser un malheur.

— La première fois, je veux que tu t'en souviennes, tu étais sur le lit, à côté de lui.

ISi MARIE DONADIEU

Et puis je t"ai revue. Et puis je t'ai revue toute seule, et puis tu m'as tout dil. Tu ne peux pas... Tiens, regarde : j'y pense et tu ne peux pas. Il ne faut pas que tu t'en ailles. Je te reverrais sur le lit, à côté de lui. Je ne pourrais plus te revoir. Et puis, moi, je ne te battrai pas.

Elle ne disait rien, elle coulait doucement, elle relâchait ses bras, elle s'échappait sous la pression de Jean ; elle se dégagea, elle perdit la chaise, elle tomba. Et quand elle tomlia sur le sol, ils tombèrent ensemble, elle fut heureuse d'avoir tombé. Elle serrait les deux poings, elle laissait bien aller sa tête et elle disait :

— Je t'aime, je t'aime, je t'aime... Ne me touche pas.

Ils se tinrent longlemps couchés l'un auprès de l'autre, ils eussent voulu se faire bien mal et mourir, pour élre plus sûrs encore : Jean, qu'elle ne partirait pas, — Marie, qu'il ne la laisserait pas partir.

Et c'est ainsi qu'ils ne purent pas ne pas s'aimer.

Ils vécurent ensemble, dans une chambre dont la fenêtre s'ouvrait sur la Seine et laissait entrer un air d'au-dessus des eaux. Le jour y était à l'ombre; qu'un souffle vînt, le jour en était ventilé.

— Je te dois tout, disait Jean. Un jour je t'ai conté Tliistoire d'une voisine que j'avais à vingt ans. Elle s'appelait Gabrielle. Et je te disais, — je ne te tutoyais pas encore : « Si la vie, jamais, m'offre pareil fruit, sachez que je le prendrai. » Et tu devais bien savoir que je ne le prendrais pas, puisque tu étais à mon côté, dans ta chambre, et que tu m'aimais déjà. Tu me l'as dit que tu m'aimais déjà. Tu vois, Marie, on se répète : « Je deviendrai un homme d'action. » II est certain, d'ailleurs, qu'on le deviendrait si Ion savait reconnaître

186 MARIE LONADIEU

raction lorsqu'elle nous est présentée. Un de mes amis me disait une fois : « Je vais souvent au théâtre de Belleville. Je prends des places riches, il y a des familles à côté de moi. Je te recommande les jeunes filles. Il suffit de leur donner un coup d'œil. Elles sont adroites et connaissent le mouvement qui, pendant l'entr'acte, vous sépare de vos parents. Tu n'a plus qu'à leur dire : « Demain, à trois heures, je vous attends devant le n^Sa. « Et je pensais: Maintenant, voici pourquoi je n'ai pas de femme : c'est parce que je ne vais pas au théâtre de Belleville. J'avais tout, même la superstition du lieu dans le monde, même le regret de mon passé, même le désir de partir au gré de la rose des vents. Je me disais : Je m'en irai sur un voilier. Il y a des villes qui s'appellent La Vera-Cruz. Je n'ai rien ici parce que c'est tout qu'il me faut. Mais, maintenant, je suis sauvé et je suis neuf. Je suis un homme d'action, Marie. Tu es la Vera-Cruz et le théâtre de Belleville. Je sens les gestes de mes mains aboutir.

Lorsqu'il s'éveillait, le matin, la gorgée d'air qu'il expirait lui apportait encore quelque

MARIE DOXADIEU 187

obscur souvenir du fond de ses organes et naissait comme celle du Jean Bousset d'autrefois, dont le réveil était monotone entre deux jours sans but, Aloi^, chaque fois, il avait sa surprise et sentait tout à coup sortir de son cœur une conscience agile et diligente comme un ruisseau. Marie dormait. Parmi ses cheveux, elle dormait et, dans l'abandon du sommeil, tout son visage retournant à la simplicité, elle entr'ouvrait sa lèvre et semblait un enfant qui dort au milieu de la vie et de toutes ses embûches. Il s'accoudait et pensait : « Elle est toute seule à dormir, on ne sait pas ce qui se passe. Elle a peut-être de la peine dans ses rêves. » D'abord, il lui posait la main sur la tète, ensuite ce n'était pas assez pour la défendre, et il approchait son bras, il approchait ses deux bras. Elle s'éveillait un peu, elle ouvrait les deux yeux, sa pensée passait, on eût dit qu'elle était bleue. Il disait:

— Tu es toute seule à dormir.

Elle avait le réveil très doux auprès de lui et répondait :

— Je fais suisse.

— Bonjour, mon petit Suisse !

ie^8 MAP.II-: DON ADIEU

Et il répétait :

— Je veux que tu dormes dans mes bras. Il y a de mauvaises personnes que l'on rencontre dans nos sommeils. Tu sentiras que je suis là et tu pourras dire : Mauvaise personne, je ne vous crains pas. Je voudrais être là pouf tout ce qui se passe dans ta tête.

Et que le jour naquît, que huit heures vînt, que la vie du malin croisât sur le quai les cris d'été des marchandes des quatre-saisons, ils s'étendaient ensemble et nouaient leurs corps avec une façon de nouer alors les principes mêmes d'un bonheur qui leur était donné. Elle était mince et longue, avec deux seins clairs, un gonllement delà hanche et uneprofondeurdans sa chair qui semblait pleine d'un trésor. Elle s'enroulait bien autour de Jean et trouvait en elle-même une force qui la gardait longtemps enrou'lée. Elle vivait, il lui venait des histoires sur son corps.

— Tu ne sais pas, mon petit mari. Une fois, j'avais douze ans. Jamais je ne m'étais bien regardée. C'est un dimanche matin que je changeais de chemise. J'ai baissé la têle et tout d'un coup je me suis aperçue que quelque

chose me poussait comme je n'en avais jamais vu aux petites filles. Je savais que la barbe n'appartient qu'aux hommes. J'avais lu des livres où Ton voit des singes et des sauvages, et je pensais: « Voilà, je n'ai pas été sage. Je suis bien punie. Il y a en moi un mal qui commence et je vais devenir comme un homme des bois. »

— Bonjour, petit homme des bois !

Puis, pendant longtemps, ils se taisaient, car il y a bien mieux que les paroles. L'échange d'un mouvement contre un autre, l'épaule qui plie sous le bras qui la soulève, les jambes chaudes et qui s'associent, tout cela formait plus qu'un voisinage et mêlait leurs sentiments comme un seul fleuve, comme la réunion des eaux. Et lorsqu'ils se séparaient, un peu plus tard, pour se lever, il venait à chacun de leurs corps une sorte d'angoisse, pareille au sentiment d'un veuvage.

Pendant huit jours, Jean ne voulut pas aller au bureau. Il disait :

— J'ai été si triste et si seul que la vie m'en veut encore un peu. Je pense qu'il y a plusieurs points sur lesquels je lui ai manqué.

Elle est très forte, moi je le sais, j'ai mis vingtsix ans à' te conquérir. Vois-tu qu'un soir, je ne te trouve plus, en rentrant. Je reste auprès de toi. Je veux passer tous mes instants à surveiller mon bonheur.

Alors la journée commençait, ^vec le lit à faire, avec le balayage, avec la cuisine. Il y avait une chambre et une entrée qui servait en même temps de déttarras et de cabinet de toilette et, de l'une à l'autre, elle allait sous l'œil de Jean et se tournant parfois d'un coup brusque, avec ce geste des femmes qui veulent toujours se rappeler à votre souvenir.

11 n'en avait pas besoin. Assis sur une chaise, tournant le dos à la fenêtre pour que Marie fût mieux éclairée, il la suivait, l'étudiait, la transformait toute et créait à son image une forme active et balancée, que chaque geste ne faisait qu'accroître, qui gagnait sur sa vie et venait hâter les battements de son cœur. Eût-il pu s'en détacher? Il semblait plutôt que cela se passât en dedans de lui-même et qu'il n'y pouvait rien faire. Parfois elle se tenait dans le cabinet d'entrée, où la cloison la cachait.

MARIE DOXADIEU 191

— Je ne te vois plus, disait-il.

Ils déjeunaient sur une petite table, l'un auprès de l'autre, avec un resserrement des coudes, quelque chose d'inliabitué dans leurs gestes, quelque chose qui soudain s'échappait de leur cœur. Marie parlait :

— Alors voilà. Tu m'avais dit : Je n'ai jamais pu vivre avec les autres... Je pensais : Ça y est. Il ne pourra jamais vivre avec moi.

Jean répondait .

— Je ne savais pas, je me disais : Il n'y a pas de femmes, ou bien, s'il y en a, c'est qu'elles ne sont pas dignes de moi. Pendant longtemps j'ai pensé aux boiteuses. N'est-ce pas, les boiteuses sont tristes, alors elles sont intelligentes comme lorsqu'on est triste et puis elles ont besoin d'être consolées. J'avais besoin d'être malade dans la vie, j'avais besoin que la vie fût malade aussi et de consoler tous ceux qu'elle eût pu toucher.

— Mon petit homme !... disait Marie.

Alors elle se levait, marchait dans la

chambre, se désarticulait autant qu'elle le pouvait faire et imitait les boiteuses.

— Tu vois, je suis boiteuse. Je suis même boiteuse des deux côtés.

— Et moi, disait Jean, je voudrais t'avoir tout apporté. Les femmes ne peuvent pas être seules. Tu l'étais bien un peu, puisque moi je t'embrasserai davantage ; je t'embrasserai jusqu'où l'on t'a manqué. J'ai connu autrefois une femme seule. J'étais allé la voir. Elle était seule pour toujours. Elle me disait : « Je ne suis pas seule. Croyez-vous aux esprits, Monsieur? Il y a toujours des esprits autour de moi. Je les vois. Vous allez me trouver bien ridicule, mais, vous, je sais que votre visite me fera du bien. Tenez, il y a là-bas l'esprit de ma mère. C'est une sorte de petit diable et il prévoit tout. D'ordinaire, il détourne sa face lorsqu'on vient me voir. Eh bien ! Monsieur, cette fois-ci, il me regarde, il vous regarde et il sourit. Il y a d'autres esprits encore. » Je t'ai dit que la femme ne pouvait pas rester seule et, n'ayant pas de compagnon, celle-là s'en était donné. Je voudrais être pou'r toi mille petits diablotins, ceux de ta mère, ceux de tes désirs et d'autres qui sortiraient de mon cœur.

L'après-midi était si bonne qu'ils restaient chez eux pour la bien goûter.

Et il disait encore :

— Te souviens-tu ? Quand tu étais une petite fille, j'étais un petit garçon. Une fois, je t'ai fait une infidélité. J'aurais dû te la raconter le jour même. Et puis, je n'ai pas osé. Tiens ! J'ai mis un, deux, trois... douze ans à m'y décider. C'était un jour où tu n'étais pas là. Je ne sais pas où tu étais allée, tu étais peut-être allée te promener avec ton grand-père. Maman m'avait dit : (( Va donc me chercher un pot de crème au domaine de La Faix. Tu emmèneras ta petite sœur. » Moi, j'avais quatorze ans, ma petite sœur en avait dix et il y avait la Louise Combcmorel qui avait treize ans. Elle demanda : « Madame, est-ce que je peux y aller ? » Maman répondit : « Mais oui, au contraire, vous ramasserez des noisettes. Mais prenez bien garde aux animaux. » Alors, toute la soirée, nous avons marché dans les champs. Entre deux champs, nous sautions les échaliers. La Louise Gombémorel faisait exprès qu'on lui voie les jambes. Moi, j'aimais bien ça. Un peu plus loin,

nous nous sommes couchés sur un talus et nous nous amusions à rouler du haut jusqu'en bas. Ma petite sœur avait peur de se faire du mal. Alors elle disait : u Oui ! oui ! Je le dirai à ta mère que tu te roules comme ça devant mon frère. Moi, je te vois tout. » Et moi aussi, je voyais tout, et je le regardais. Quand nous avons eu le pot de crème, nous nous sommes assis pour, tous les trois, tremper notre doigt dedans. Ensuite la Louise Combémorel a dit : « Eh bien ! Si tu dis à ma mère que je me suis roulée, moi je dirai à la tienne que tu as mangé de la crème. » Alors, ma petite sœur nous a laissés tranquilles. Nous avons ramassé des noisettes, c'est moi surtout qui en ai ramassé. C'était pour les mettre dans la poche de tablier de la Louise Combémorel. Elle avait un tablier, avec une poche devant. Moi, j'allais jusqu'au fond de sa poche et je laissais ma main longtemps, exprès. Ellene se fàchaitpas. Et puis, à la fin, j'ai laissé la main môme quand je n'avais pas de noisettes dedans. Je l'ai embrassée, j'avais un peu honte. N'est-ce pas que c'est bien mal ?

— Oh ! oui, pour sûr ! disait Marie. Moi, si j'avais su ça, je n'aurais jamais rien voulu avec toi.

Et il reprenait :

— Ah ! mon enfance, ah ! mon enfance ! Ne dis pas qu'il n'y a qu'un an que je te connais. Dans toute mon enfance, dans toute ma vie, je marchais, je pensais, je riais, j'accomplissais mes actions autour d"un centre comme on les accomplit autour de l'œil de Dieu qui nous voit. 11 y avait une place dans mon cœur et tous mes sentiments, autour de cette place groupés, s'alignaient et tiraient leur révérence. Ils étaient purs et jeunes, je me demandais : « Qu'ont- ils? Chacun sort de sa petite maison. » Et puis tu es venue, je savais bien qu'il y avait quelqu'un : c'est toi que sur la place on saluait. Tu vois tout et il n'est rien que je ne t'adresse. Tu as toujours tout vu. Lorsque je faisais des mathématiques, parfois il me restait un quart d'heure avant la fin de l'étude. J'aurais pu travailler encore et attendre : c'est toujours sur le quart d'heure de flânerie qu'on vous interroge à l'examen. Je pensais : '< Tant pis ! Je veux vivre. » Et je m'accoudais, je

posais ma tête sur ma main, je poussais tous mes rêves d\m certain côté et, sans qu'il y eût de ma faute, je rencontrais soudain le même bonlieur qui me monte à la bouche en un jour comme ce soir. Je risquais de ne jamais entrer à l'École Centrale. Tu vois qu'il y a dix ans que je te fais des sacrifices.

Alors ils s'approchaient, s'enlaçaient pour sentir la réalisation de leurs paroles dans la matière vivante et joignaient leur bouche comme pour porter les mots à domicile.

— ■ Il y a mieux encore, disait Jean, quelque chose en moi s'est agrandi. C'est hier qu'a eu lieu le miracle des roses. J 'étais descendu et, quand je suis remonté, sur la table, un vase et des roses... Le vase, je ne me le connaissais plus, il y a tant d'objets chez moi qui n'avaient qu'à mourir. Tu l'as découvert et tu as commencé par le miracle du vase. Mais, lesroses!... J'avais vu bien des roses. Je savais qu'elles contiennent un secret dans un pli de leur cœur. Mais d'un autre secret qui m'occupe, je cherchais ailleurs la révélation. Je m'assis. La plus belle était une rose thé qui s'ouvrit sous mes yeux et dans le sein de laquelle se pour-

suivaient je ne sais quelles bontés pour lesquelles aussitôt je me sentis mûrir. Je compris comment la vie est faite et que Dieu, les jardins, la terre, la sève et l'amour, tout cela, par sa seule force montait et formait une rose comme si, sur quelque place, mille hommes s'assemblaient pour s'embrasser. Marie, tous les chemins sont libres, je ne sais quoi m'emplit, je me suis penché sur la rose, j'ai vu la créature de Dieu dans son geste, je pars au milieu d'une harmonie si forte que je ne crains pas que mon cœur se brise.

Et Marie répondait :

— Oh, tu peux dire ! .Je ne sais plus ce que c'est que Marie, ou plutôt je sais que Marie devient aussi grande que tout ce que tu peux dire. Oh ! va, j'ai vu des têtards avec mon grand-père. lime racontait: (( Et ensuite, il leur pousse des petites pattes, ça les change, ils ne continuent pas à être têtards, et ils deviennent autre chose. » Et moi aussi, je deviens autre chose.

— Moi, c'est le contraire. Je me demandais : « Quelles pattes vont me pousser pour que je devienne moi-même ? » Mais aujourd'hui, je

19S MARIE DONADIF.U

sais que je suis, et que je n'ai pas à devenir. Tu connais ce qu'on appelle les profondeurs ? Eh bien I je ne crains plus les profondeurs. C'est là maintenant que règne la paix et que d'un point à l'autre, quelque chose comme une densité, quelque chose comme le calme et la compréhension totale m'équilibre davantage. Lorsque je descends en moi-même, il me semble que je suis entouré par une chaleur inconnue et mon àme est grave comme lorsque, à la fête de famille, le père est au milieu des siens. C'est cela que tu m'as donné et, si tu posais ta main sur mon cœur, je me tairais et je sentirais ta main comme la solution d'un problème.

Ils se couchaient, le soir. C'est alors que la femme devient puissante, que le cœur parle auprès d'elle et qu'un grand retour s'accomplit, comme lorsque, au penchant du coteau le voyageur soudain découvre le groupe ancien des maisons de son pays natal. Elle était là tout entière, simple,, nue, silencieuse, pleine d'une vérité vivante qui respirait avec sa poitrine et sur laquelle Jean posait son oreille pour l'entendre, puis posait la bouche pour

MARIE DOXADlliU 199

s'en alimenter. Elle s'étendait, avec sa tête, avec ses bras, avec ses seins, avec un mystère que l'on découvrait par places et qui se reformait par ailleurs. Une fois, Jean lui en parla :

— Quand j'allais en classe, je dessinais les continents et toutes les îles de la Terre. 11 y avait des noms clairs et des formes si tendres que, lorsque je les passais au pastel, il me semblait passer un pastel sur mon cœur. Je m'arrêtais quelque part, en Océanie, sur une île autour de laquelle je teintais la mer en bleu. Et je pensais: « C'est iciqueje veux vivre. Le cielyferait dans ma tête un bonheur comme au-dessus des gazelles. » Mais l'île suivante était plus belle encore. As-tu pensé à Yokohama? Eh bien, il doit y avoir mieux que Yokohama, il doit y avoir mieux que toutes choses. Et je ne pouvai s pas choisir, je m'arrêtais un instant à la presqu'île de Malacca. Il y a tout autant sur toi que sur les îles. Je découvre le monde et ma chambre y suffit. Je me penche comme autrefois je me penchais sur l'atlas. Quelqu'un a dit : « Il y a des coins de terre si beaux qu'on voudrait pouvoir les presser sur son cœur. »

Lorsque je te presse dans mes bras, il me semble y presser toute la Terre.

Ils étaient bien l'un à l'autre. Jean posait la lampe sur la table de nuit pour qu'ils se puissent mieux voir. Leurs bras ouverts, leurs bras fermés, un silence passait et l'homme approchait la femme sans un mot, avec le sentiment de posséder un secret. Elle avait l'élan, la jeunesse entière, le cri qu'une révélation amène et l'épanouissement de ceux que la vérité parcourt, lorsqu'on l'avait longtemps attendue, qu'on la reçoit et qu'elle vous marque à jamais.

Jean ne pouvait pas se taire. Il avait l'activité de l'amour.

— C'est mes malheurs qui doivent être étonnés. Qu'est-ce qu'ils vont devenir? Ils me connaissaient tous. Le dimanche je m'habillais en dimanche. Je leur disais: « Allez, allez, mes petits ! Il faut venir ». Je les portais dans mes mains, ils pesaient chacun comme un paquet dont on passe la ficelle à son doigt. Nous rencontrions tout lemonde,maisnousrencontrions surtout les amoureux. Nous aimions beaucoup les amoureux parce qu'ils nous servaient à nous

plaindre. Nous nous contions des histoires à cause d'eux : «. Tu vois, ce sontdeuxamoureux. Ils sont toujours d'accord et quand Tun embrasse l'autre, l'autre pense : Il est bien bon d'être embrassé. » En vérité, je ne sais pas de mes maux quel était le meilleur. Ils brillaient au soleil, ils prenaient le bateau et regardaient couler la Seine comme un fleuve sans âme, comme la fuite mécanique des eaux. Ils étaient plus nombreux sur moi qu'ailleurs, nous en étions un peu fiers. Oui, je sais- bien que le soir était moins beau. Nous rentrions tous ensemble, j'étais un peu las de les avoir portés. Ils se groupaient partout dans ma chambre, ils se posaient sur mon lit, ils restaient à ma gauche sur la table où j'écris. Je les entends encore : « Nous sommes des malheurs bien lourds. » Il n'est pas un coin qui ne me les rappelle. Et moi, jNIarie, qu'est-ce que je vais devenir ? Je n'aurais pas pu vivre loin d'eux.

Elle répondait :

— Oh ! je te ferai bien des misères, tu verras. Je suis bien mauvaise, je te pincerai! Je te ferai des grimaces quand tu me regarderas. Et

quand tu seras parti, je danserai : Tra la la! pour que tu regrettes même d'être parti.

— Marie, j'ai peur. Gomment te ferai-je comprendre cela ? Faut-il te le dire : Je n'ai jamais souffert ! Il n'y a pas de souffrance humaine. Il y a un aulre équilibre que le calme et l'amour. Pour la juste balance, et sur l'autre versant, je connais un bonheur effrayant qui goûte à la Douleur entière et sait en apprécier le poids. Retiens ce mot : Bonheur effrayant ! Veux-tu que je te dise un secret : Jésus ne souffrit pas lorsqu'il porta sa croix. Oui, j'ai compris des choses. J'ai compris le miracle des roses. Mais j'ai changé ma voie, pardonne-moi tout ce que je peux dire : Il y a des instants où je ne me reconnais plus sur la voie nouvelle. Je vois que des choses sont belles, je vois surtout qu'elles sont bonnes, mais je suis maladroit avec elles. Je ne sais pas encore me servir du bonheur.

— Ah! moi,jevoudrais. .. disait-elle. Jenesais pas ce que je voudrais. Je veux que je t'aime. Nousnouspromèneronspartoutoiitu as passé.

Tu me diras : « Là, ma petite femme, il y avait ceci ■>■>. Je te répondrai : « Etmaintenant, il n'y

MARIE DOXADIEL" 203

a plus ceci, il Y a moi. » Tu m'as dit que j'étais partout dans ton enfance. Eh bien, depuis, nous nous promènerons partout où je n'étais pas. Tu vois, je pose ma main sur ton cœur. Tu m'as dit que c'est la solution d'un problème. Mon petit mari, ce n'est pas bien difficile.

Elle le calmait, elle le mettait entre ses bras comme un enfant malade, mais qui pense encore dans sa petite tète.

— Je suis là. Toutes les femmes ont besoin d'être garde-malades. Je connais les litanies de la Vierge. Il y a : Consolatrice des affligés! Et puis, moi, je te garderai si longtemps qu'à la fin tu seras guéri.

Il disait :

— Oh ! ma petite Marie ! Il y a des moments oli l'on se dit : Ma femme est une enfant, je jouerai avec elle. Et puis il y a des moments où votre femme vous dit des paroles comme tu viens de m'en dire. Je suis bien content.

Alors, il prenait courage, la saisissait à pleins bras et la remuait, avec le sentiment de posséder enfin quelque chose ici-bas. Il se l'appliquait, s'en bouchait les yeux, l'opposait à ses maux. Il avait froid à cause de son

20t MARIE DONADIEU

passé et se chauffait maintenant, avec de bonnes jambes, avec une bonne santé qui circulait dans ses reins, avec un bonheur d'avoir chaud, avec un cœur bien garni qui flottait d'un objet à un autre et se posait partout, sans crainte et sachant qu'il apportait la foi, avec une reconnaissance qui le soulevait, lui passait par les yeux, traversait la femme d'un long regard et parlait.

— Oh! Marie...

Et il accueillait ce nom, le promenait partout et sentait ses vertus changer la forme des organes qu'il avait touchés.

Ils souriaient ensuite.

— Ça y est, disait Marie. Tu fais tes yeux

du fond des yeux.

Il répondait :

— Et toi, tes yeux de quatre ans. Lorsque je te regarde, je vois tout. Je sais ce qui se passe dans ton estomac. C'est clair, et puis il faut bien que ce soit clair, ma petite femme, pour que je ne me perde pas.

Elle disait :

— Oh ! oui, il me semble que je n'ai plus

rien à te dire. Je serai tout ce que tu verras. C'est comme ça qu'elles sont, les petites femmes. Elles ont un petit mari, on le leur donne, on dit : Vois comme il est beau ! Alors, il est si beau et ça leur fait tant d'effet qu'elles deviennent leur petit mari.

Huit jours passèrent. On peut dire qu'ils n'avaient pas eu le temps de respirer. Et tout était facile, la vie leur tournait sans arrêt des jours bien façonnés. Ils y mettaient le pied, la main, juste assez pour s'apercevoir que rien ne vient tout seul.

— Et maintenant, disaient-ils, il n'y a plus qu'à marcher : autour de nous le monde est à sa place, puisque nous en sommes le centre. Je n'oublierai jamais Raphaël, parce qu'il m'a servi à te connaître.

Et Marie ajoutait :

— Je ne le crains pas. S'il vient, je lui dirai : « Faudrait que tu me coupes en deux ». Non, je lui dirai : « Faudrait que vous me coupiez en deux. Il y a la moitié gauche qui s'appelle Jean et la moitié droite qui s'appelle ]\Iarie. Et

puis la moitié droite contient encore beaucoup de la moitié gauche ».

Jean lui écrivit :

« Mon clier ami,

« Laisse-moiemployer encore ce nom d'ami, « pour qu'il me soit permis de penser que je n'ai « pas fait le mal. Tu es à ma gauche, je te vois (y avec ta figure humaine, avec tes yeux, ta tète « et ta bouche, et c'est à loi que j'écris, je veux « dire à quelqu'un que je touche en étendant la « main. Et cette lettre, je ne l'écris pas comme « on écrit un livre, avec sa pensée ; je la sens « d'abord, je la suis aussitôt et je sais qu'elle « atteintmon semblable. Je sais où elle l'atteint, « je voudrais corriger le pli que va prendre sa « bouche et, s'il pleurait, je sentirais à son « image la formation deslarmeset toutcequ'el- « les brisent pour passer. Je t'aimais, je m'ap- (' puyais sur toi, j'avais la conscience qu'une « paît de ta chair pliait sous mon poids et se « sentait forte jusqu'à ne pas craindre déplier. '( De tout cela, je te remercie, Raphaël. Et je (( goûtais à Tamitié. Connais-lu Famitié ? Je « me comparais à toi, je te comparais à moi,

'< je nie sentais plus grand de l'avoir compris, ' je Qie sentais plus fort d'être coEûpHs par ■< toi et mon àme, dépassant sa limite, s'ap- « puyaLt SUE la tienne lorsqu'elle allait loin.

« Je t'écris aujourd'hui. Je sais Cfue ce jour « comptera pour chacun de nous.

(c Marie et moi, nous nous aimons. Depuis « les plus hauts sommets de la vie, il me semble '< qu'elle soit venue à moi, par sa force et selon « la pente naturelle de toutes choses. Je fais « des phrases, vois-la^ mais c'est bien moins «■ po*ir gTO'Ssir le sentiment quie j'éprouve que '< par cette incapacité qu^^oiït les hommes d'ex- <c primer les vérités humaines. Ne me con- «. damne pas, Raphaël. Jamais je n'ai en la « coiiscieniee d'avoir trahi l'amitié que je te <( porte. Il n'y a pas de ma faute. Je dis plus: « Peut-être y a-t-il de la tienne. Tu m'as pré- « sente Marie, tu as cru t'en tenir au contact « premier et arrêter les choses sur la foi de ton « geste. Tu as été bien présomptueux. Il y a « des vérités de pleine chair que l'orgueil « même ne fait que précipiter.

« Je ne te dépeindrai aucun de mes senti- « ments, car tu pourrais y répondre. Voici : Il

faut que tu sois très fort. Nous sommes trois ( êtres en présence. Il y a deux bonheurs, de

< Marie à moi et toute autre combinaison n'a-

< boutirait encore qu'à te faire souffrir. Les

< liommes sont égaux, une douleur vaut l'autre, mais il y a l'économie de la Douleur. Tu ne peux plus être heureux avec Marie, car tu sais tout. Choisis de tes maux celui qui comporte la plus grande générosité et peut-être auras-tu de ton sacrifice un orgueil sincère et sur lequel tu pourras Tappuyer.

« Je n'ajouterai qu'un mot, c'est que je souffre et que j'ai honte et que, plus d'une fois, au contraire, je souffrirai de mon bonheur, parceque jeté l'ai ravi. Raphaël, je te le dis sans égoïsme: Tuas la meilleure part. »

« Jean Bousset, »

Plusieurs jours passèrent. Jean retournail à son bureau et vivait maintenant une vie que des forces intérieures, comme des lames de fond, lançaient au-devant de lui. Marie restait à la maison et utilisait sa solitude à tout accepter d'abord, puis à promener dans sa tête certaines pensées qui faisaient l'acceptation meilleure, qui la faisaient se précipiter, de crainte que tout ce qu'on lui offrait ne fût soudain retiré. Elle s'amusait aussi : « Mon petit Jean est blond, ses cheveux sont fins. Mon grand-père chantait une chanson :

Je me peignais fêle et dimanche Avec un râteau, avec un râteau.

« Mon petit Jean n'est pas comme ça. Il a de jolies petites mains. Je les prendrai, je leur dirai: Bonjour, mes petites pétales de maris.

guérite! Seulement il ne sait pas bien s'habiller. Je ci'ois que ce sont les cravates blanches qui lui iraient le mieux. Ça le rendra rose, et nous aurons l'air distingués. Je lui dirai : Tu as des petites oreilles de spiritualiste. J'ai In cela dans un livre. Il est savant. Nous deviendrons bien riches. »

Alors, dans le plein silence, trois coups dont fut heurtée la porte rompirent les plus résistantes pensées et prirent dans la chambre une place comme si le lit, l'armoire et les désLi's n'eussent plus été que des enfants sans courage.

Elle resta assise, comme les coups s'arrêtaient et qu'en un point de son corps une bulle se formait, qui suivait le chemin du sang, montait, roulait et s'arrêtait dans sa gorge malgré un lourd soupir qui l'eût voulu pousser. Puis, trois coups nouveaux, la persistance et Fa force, cependant qu'elle battait comme un seul cœur malade et que, dans sa mâchoire, un tremblemeTit, une Hexion, accompagnait chacun des coups et leur cédait déjà. Elle souffrait trop pour rester ainsi, les eoTips reprirent;, une femme était seule, que

la peur attirait et qui la suivait avec obéissance. Elle ouvrit, elle ouvrit en grand et laissa entrer Raphaël avec un mouvement si docile que ce fut lui qui dut fermer la porte., Il dit:

— Tu es folle, Marie.

11 lui posa les deux mains sur les épaules, la regarda fixement et la vit renaître avec la même courbure, comme une brandie que pendant longtemps la même sève chargea d'un poids de fruits. II dit :

— Tu crois donc qu'on a pu vivre pendant quatre ans avec un homme sans que ça se retrouve l

Puis il la prit à pleins bras, lui atteignit les lèvres et sentit en elle quatre ans de jeunesse^ une habitude^ ce qui dura assez^ longtemps, pour pouvoir durer toujours. Ils y mettaient un élan et descendaient en eux-mêmes avec un gonflement, avec une manière d'aller jusqu'au fond chercher ce qu'ils avaient oublié. Marie comprit le mystère de rorlentation ettrouva dans, ses j.oiutures elle ne savait q^uoi qui était à l'aise et qui se pliait en silence comme le bonheur lorsqu'il nous cède.

Elle dit:

— Oh 1 oui, j'étais folle.

Et tout s'accentuait, coulait de Raphaël en Marie, se communiquait par un long, par un seul baiser, avec une fusion singulière de leurs moelles qui semblaient se rejoindre.

Ils furent l'un à l'autre, il le fallait pour reconnaître leur mesure, puis ils se relevèrent sans confusion, s'appuyant à l'épaule, comme les images qui représentent deux nations ayant conquis la paix et qui viennent d'en signer le traité.

Alors, Marie dit:

— Tu as frappé. J'étais bien sûre que c'était toi.

Raphaël dit ensuite :

— Tu vas t'habiller, tu feras ta malle. Je t'emmène à Lyon ce soir. Tu seras mieux pour attendre la fin des vacances.

Pendant un instant ils s'assirent, approchèrent leur chaises, unirent leurs mains et comprirent la singulière mise en place d'un vieil amour qui les associait sans surprise et qui, lorsque Marie prenait la main de Raphaël, faisait qu'il lui semblait ne rien découvrir et

prendre sa propre main. Ils se regardèrent, ne connurent même pas qu'il s'était passé un événement et que Raphaël venait d'accomplir son retour, retrouvèrent quatre années de visage, quatre années de battements de paupière, connurent l'essence de la vie comme un fruit la pourrait connaître et que ce n'était pas une loi passagère qui les avait unis, mais la loi même de la vie vivante qui ne prend jamais fin.

Ils se levèrent, ouvrirent la fenêtre et, tandis qu'ils considéraient la Seine, ils flottaient l'un et l'autre au-dessus d'elle avec aisance et sans se gêner du coude. Et si Marie eût dit: « La Seine coule », elle savait d'avance ce que Raphaël lui eût répondu. Il demanda :

— Est-ce que ton grand-père t'a écrit ?

— Non, tu sais, pour moi, il doit tout savoir.

— Ça ne fait rien, ma loute, tu resteras chez la mère Zoé: ça t'ennuie?

— Au contraire, je serai plus libre.

Puis, à larges mains, et parce qu'ils étaient Tun auprès de l'autre, ils posaient leur paume

214 MARIE BlQrNADIKU

lidi peu paiioiîït sur leurs corps avec ce besoin qu'ont les hommes de retourner parfois àleurs bases et de s'asseoir à nouveau dans la paix de tout c& qui n'a» pcBS changé. Les. hanches <^ MaTTêt étaiient à leui* place, una;e large courbure prenait FiMie d'elles et vivait mieux quand: le bras de Raphaël gagnait son contour.

Un peu plus tard, elle s'occupa de- k malle, s'installa simplement dans la petite pièce de l'eutrée, pendant que Raphaël s'assit, fuma sa pipe, en suivit la fumée et suivit en même temps deux ou trois idées ordinaires qui sor^ fiaient de s» tête comme ses idées sortaient toujo^TS.

Vers six heures arriva Jean. II avait inventé RTie façoK ée frapper : pan pan,, pan pan pan ! pour garder Marie de toute surprise et sachant que, pour écarter le mal, il suffit que le bien montre son signe. Ce fut elle qui ouvi'it la porte. Il entra, fut à pfeÙQie étonné, s'orienta du eoup et sentit à plein ee sang singulier qui, pendant les jours d amour,, l'aivait poussé,

MAiRJE DONAiDiLEiU :21b

se retirer au cœur, céder la place et se cacher. Haphaël dit :

— Tu€S pâle, Jean. Je ne veux pas te faire de mal. Embrasse-moi.

Ils se prirent ks mains., s'appeyèrent sur la même ciiose et la touchèrent jusqu'en sa profondeur avec une telle simplicité que Jean dit;

— Et toi aussi, «îcnforasse-moi.

Raphaël avait on ne sait quoi, qui était plus tendre et Jean connut que les baisers des hommes sont doiix. Rapliaël dit ensuite :

— C'est hier matiaque ij'ai reçu ta lettre. Je travaillais avec mon père. Il a voulu me faire une observation. Je lui ai dit : vieil âne ! Mon père est tm homme sévère. Jamais je ne lui avais manqué.

— Tu dois m'en vOiuloir, répondit Jean.

— JM ai s non , «dit Raphaël , je ne t'en veux pas. Personne ne peut t'en vouloir. Il n'y aura jamais de lutte entre nous. Toi, tu m'ainiais dans ma masse. Et de mon côté, il eût été bien difficile de ne ipas taimer. Tu es si elaif et tu as la voix du fond. Je ne sais pas bien m'exprimer, mais quand tu parles, ce n'est

pas toi qui parles, c'est un liomme qu'on sent en soi-même. Et cela vous prend. On n'entend pas quelque chose que l'on vous dit, on entend quelque chose que l'on se dit, et tu y mettais l'accent. Je ne t'ai pas haï quand j'ai reçu ta lettre. Comment dirais-je? J'ai fait de la philosophie.' J'ai pensé : Il s'est produit telles circonstances et c'est ainsi qu'agit l'homme dans la sincérité de son cœur.

— Merci, dit Jean. Mais sais-tu ce que j'ai compris tout de suite en entrant? La porte s'est ouverte, tu étais là, j'ai senti ton poids. Tu sais, il y a un éclair, c'est ainsi qu'on annonce que Dieu, un jour, jugera les vivants et les morts dans Téblouissement immédiat de la vérité. Oh! certes, j'ai compris. J'avais délimité ma vérité comme un champ, j'avais posé bien des jalons. Je pensais : Il suffit à la vérité d'être la vérité, laissons la vivre et laissons la faire. Mais toi, ta vérité était plus simple et elle avait ce qui manquait à la mienne : le poids dont tu pesais sur elle. Et tout aussitôt, j'ai compris que tu emmènerais Marie.

— Oui, je l'emmène.

Et Jean marcha quelque temps par la chambre avec un retour à chaque point, avec une nouvelle pénétration à toute chose, avec, dans ses organes, une orientation soudaine qui le poussait au vent.

— Il t'emmène, Marie ?

— Il m'emmène.

Il revint s'asseoir.

— J'ai besoin de te parler, Raphaël, voistu, j'ai besoin de te parler. Ne crois pas que je veuille me faire séduisant ni que je te flatte comme les femmes, lorsqu'elles ont quelque chose à se faire pardonner. Ne crois pas non plus que je veuille me justifier. D'ailleurs je ne sais pas encore ce qui se passera tout à l'heure. Tiens, au moment oi^i je te parle, j'apprends trop de choses. Tu vois, ici, c'est mon cœur, ici, c'est ma tête, il me semble que ce soient deux pays éloignés. Je ne saurai ce que je dois faire qu'un peu plus tard. Tu vaux mieux que moi. Je te le dis. J'ai cru longtemps que l'homme se jugeait dans la paix et par sa pensée. Eh bien, non ! L'homme se juge dans un jour comme aujourd'hui. Tu es arrivé, je n'étais pas là, je suis sur que tu

as eu peu de paroles à prononcer. Tu es arrivé avec ta vie, avec une façon de prendre dans tes mains la matière humaine et de la poser devant toi. Je ne sais pas si tu la pénètres toute, je ne sais pas si tu la comprends, mais je sais que tu la possèdes. Tu vois, maintenant : tu es ici, tu parles. Tu peux parler, toi, tu as achevé ta conquête, tu es assis, le moment est venu où tu peux réfléchir. Mais moi, je suis le mauvais capitaine qui cherche encore ses raisons. Et c'est comme cela que je te dis que tu vaux mieux que moi. Je ne m'en doutais pas du tout autrefois.

— Oui, dit Raphaël, vous êtes ainsi faits, vous autres. Vous avez si bon cœur que vous ne savez môme pas où cela peut vous conduire. Et quand vous êtes à la fin, vous dites : (( Ça y est, j'avais raison, j'ai marché tout droit et j'avais raison, puisque je suis arrivé. » Seulement, vous n'arrivez jamais où vous aviez cru. Tu t'en aperçois par toi-même. Vois-tu, mon vieux, vous êtes des poètes. Vous perdez tout votre temps. Vous pensez, vous parlez, vous dites: « J'attends quelque chose,

ça n'est pas encore venu, mais ça viendra bien un jour. » Eh Dien, non! ça ne vient jamais, si ça ne vient pas du premier coup. Et pendant ce temps-là, vous parlez.

— Bon cœur, dit Jean... bon cœur... peutêtre. Ecoute: Il m'est rarement arrivé dans ma vie de sentir qu'il y eût un autre liomme. Ne crois pas que ce soit par égoïsme, mais, plutôt, je n'ai jamais compris que deux hommes ne pussent pas s'entendre. Je sentais trop l'homme dans les autres pour ne pas l'abdiquer un peu en moi. Et tu vois, dès Tabord, je me suis entendu avec toi. Tu dis: Il n'y aura jamais de luttes entre nous. Et tu veux dire entre toi et moi, parce que je suis ton ami. Mais tu pourrais lutter avec un autre. Moi, je fais maintenant une grande découverte. Je comprends que mon semblable, dans sa masse, possède un instinct, des dents, des poings qui ne sont pas les miens. Et ce que je dis est ridicule, mais il y a des gens qui ne découvrent Tévidence qu'en dernier. Tu as vu dans la rue les jeunes crapules. Tu connais ce regard qui contient l'assurance et la foi, ce regard de l'homme qui se dresse et

qui songe à se défendre avant même qu'on ne songe à l'attaquer. Ceux-là découvraient la vérité dès le premier coup. Je disais une fois: « Il y a sur moi trop de faiblesse et trop de communion. Quel est donc le drame, quelle est donc l'aventure, quel est donc le malheur qui me lanceia directement dans la vie et qui me fera porter la tête comme on la doit porter?» Il me semble que j'arrive au jour que j'appelais. Tiens, nous nous faisons du mal, nous nous faisons du mal doucement, aujourd'hui. Mais je comprends que deux hommes puissent se faire du mal. Et voilà ma découverte.

Puis il y eut un silence très long, avec le geste de Raphaël, pacifique et tassé, avec Jean assis, qui ne savait pas encore, qui naissait et qui, mis au-devant d'une action simple, alors qu'il eût dû combattre pour garder sa part, restait assis sur une chaise et sentait le mouvement hésiter en ses vertèbres. D'un point à l'autre, de sa tête à son cœur, trop complexe était l'échange, et lorsqu'une idée, quelque temps, avait battu, elle revenait en arrière sur sa route, en rencontrait une autre, se mêlait et formait un singulier alliage.

un composé trop nourri pour qu'une étincelle, même celle du plus ardent amour, pût en ramener à leur forme simple les trop nombreux éléments.

Il regarda Marie. Assise aussi, les paupières rabattues, on ne voyait rien de ses yeux, le geste de son corps était au néant, comme si elle eût voulu couler entre ses deux bras, s'échapper de l'aventure et disparaître à jamais, dans une honte telle qu'elle semblait élargir sa face. 11 la vitet, l'entourant une seconde avec sa pensée, fut pris encore au courant des jours passés et ramené selon leur guise dans un bonheur acharné, dans un bonheur à tourbillons dont il ne pouvait plus se défendre. 11 était pâle, son cœur battait d'une seule émotion et la lançait par son sang, son sang rApait la chair de son cou. Il se leva.

— Raphaël, puisqu'il faut que ce soit toi qui me l'accordes, accorde-le moi sans façon. Tu sais bien que je ne peux pas me rendre tout de suite. Fais-le pour elle et pour moi. Elle s'est peut-être trompée. Mon ami, tu es là, il me semble que tu es encore mon ami, mais elle et moi, je pensais : 11 n'y aura plus

222 MARIE DONADTEU

de temps, je serai là pour tout ce qui peut lui arriver. Aujourd'hui, il lui arrive quelque chose. Et puis je serai si triste quand vous serez partis. Laisse-nous tout seuls pendant un quart d'heure, rien qu'elle et moi. Je veux la faire parler, je veux lui faire dire. Tu n'as rien qui t'empêche de me l'accorder, n'est-ce pas?

Raphaël haussa les épaules.

— Mon pauvre vieux, tu te figures... Tiens, tu vois que je ne suis pas mauvais.

Il se leva et sortit.

Lorsque Jean s'avança vers Marie, il était bien naïf encore et, portant son amour à plein cœur, il s'imaginait d'un coup faire le miracle, comme on guérissait autrefois par l'apposition des mains. Il dit :

— Tu es folle, Marie.

Puis il la prit par les deux épaules, la tourna dans son sens, lui mit en face son visage dans lequel les deux yeux s'ouvraient jusqu'au fond pour montrer la réserve intime et, avec un mouvement abandonné de sa tête,

comme s'il eût voulu arrêter toute volonté et laisser la douleur monter de sa poitrine à ses prunelles :

— Regarde. Vois comme je souffre.

Et il se penchait en arrière, exagérait de sa vie tout ce qu'il en sentait mourir, le tendait à droite, le tendait à gauche et en formait son spectacle ainsi qu'un mendiant dénudant un membre desséché et comme un travailleur tenant sa dernière œuvre dans ses deux mains.

Elle vit cela, se déroba toutentière, secacha entre ses doigts et, dans le refuge qu'elle cherchait au fond du plus mystérieux repli qui, pour la paix et l'oubli, se garde en secret dans un coin de nos cœurs, un tremblement la prit; son àme même oscillait en son centre et ne se montrait plus qu'en tremblant.

Il dit :

— Tu trembles, Marie. Il ne faut pas trembler. Je savais qu'il allait revenir. Regarde, tu trembles encore.

Et il s'empara d'elle, baisa ses doigts, baisa son geste, baisa tout ce qui dépassait.

— Tu trembles encore. Dis, est-ce que tu trembles ?

22i MARIE DONADIEU

Et il la parcourait de la main, dans un geste ridicule, comme on flatte, comme onfrictionne, avec un sentiment de remettre en place quelque part dans son corps l'organe essentiel du bonheur que la douleur eût déplacé.

— Oui, je tremble.

Elle parla tout bas, et se cachant encore pour faire cet aveu.

Alors il l'entoura, appuya sur elle une tendresse immédiate, chercha tout ce qu'il pourrait trouver de bien et resta, comme la mère des oiseaux étendant ses deux ailes et pesant de chaque plume. 11 ne savait pas autre chose que se donner lui-même et dit :

— Tu trembles moins, à présent.

Elle fit :

— Oui.

Il dit :

— Dis-moi ce qu'il faut que je fasse. Je n'ai rien dit pendant qu'il était là. Je ne savais pas ce que tu voulais que je fasse.

Et il reprit :

— Vois-tu, ce qui me fait de la peine, c'est si tu pleurais un jour. Tu n'as guère pleuré dans La vie, tu ne sais pas encore comment

c'est fait. Tu verras. C'est bien triste et tu ne connais pas encore ce qu'on appelle le chemin des larmes. Ma petite Marie, les larmes se l'ouvriraient d'elles-mêmes dans ta poitrine, elles sont dures et fortes, elles arrachent tout ce qu'elles rencontrent. Tu pleurerais loin de moi. Il vaut mieux que tu restes, parce que je saurai mieux te consoler.

Et il lui écartait les doigts qu'elle gardait sur la face et il soulevait la tète qui pesait sur les doigts, et il eût voulu lui voir les yeux pour bien aller jusqu'à elle, et il l'eût atteinte toute nue dans son refuge et son mystère, et il l'eût soulevée comme lorsqu'on emporte un enfant tombé.

Mais elle restait ainsi, simple, tremblante, heurtée, courbée selon sa loi, et dans un entêtement qui se refermait chaque fois. Tantôt il en sortait un mot : « Non... c'est impossible... » qui atteignait Jean tout droit, tantôt elle comprimait à pleines mains ses yeux et sa bouche et présentait à la vie les deux coudes pour mieux en préserver son sein. Il demanda :

— Tu m'as aimé, Marie?

Il attendait cela, il attendait qu'un coup lui marquât l'heure et divisât le temps et qu'il lui fût au moins donné de le bien recevoir.

— Tu m'as aimé, Marie! Parle. Tu trembles... Tu vois, tu trembles encore. Tu m'as aimé? Je ne veux pas te faire de mal.

Et elle reprenait :

— Non, c'est impossible... Non, c'est impossible.

Puis elle se cachait jusqu'au fond.

Alors, il donna toutet arrêta les paroles. De la main gauche, il lui arracha les deux mains, de la main droite et avec un mouvement qu'il ne se connaissait pas, il la repoussa jusqu'au mur auquel la chaise était adossée. Ensuite, il posa un genou sur sa poitrine pour la maintenir et, tirant en arrière, lui rompit les bras à la façon d'un bûcheron qui, ses coups de hache étant donnés, s'arcboute et pèse à pleins poumons pour faire éclater le dernier nœud qui retient sa branche. 11 se pencha, lui mit la bouche sur la bouche et pompa, cependant qu'un bruit sourd comme celui d'un chat témoignait d'une longue gourmandise et qui suivait la ligne de son dos. Mais elle resserra

les lèvres, contracta sa langue et ses dents et, repliée sur son centre, obtuse, sourde, insensible, se retint de lui avec un tel silence qu'il l'eût frappée sans scrupule comme lorsqu'on s'en prend à un morceau de bois. 11 fit : Oh! Oh! reconnut en lui-même une déchirure soudaine, gémit, se relâcha en entier et, de toute la force qui l'entraînait dans l'autre sens, tomba; dans sa chute il s'encourageait à tomber.

Son désespoir était neuf, il le suivit avec foi, le découvrit et resta tout du long sur le sol, tordu, battant, dans un grand sentiment qui le lui faisait mettre en œuvre. De sa tête il le marquait, cognait du crâne à coups sourds, se retournait du côté du mur et, l'atteignant enfin, le heurtait comme s'il eût trouvé là sa voie nouvelle et qu'il s'y fût jeté. Il ne demandait rien autre, sinon que cela lui fût permis et que, de plus en plus dur, il assommât en lui la bête obscure de l'amour qui se gonflait encore et l'emplissait à l'étouffer.

Pendant un temps, Marie se cacha même de la pitié et, pour Jean, son soupir accru, il poursuivait encore, donnait son spectacle, avec un dernier désir peut-être qu'au bruit de sa

mort il éveillât les vivants et qu'on lui en tînt compte. D'ailleurs, elle frissonna toute, fut parcourue du passé, appela dans son cœur un peuple endormi qu'elle y sentait et se porta vers riîomme avec deux bras dont elle lui souleva les épaules et lui entraîna la tète. Il se tendait à la consolation, s'abandonnait pour qu'il fût bien là et qu'on put lui guérir un bonheur d'enfant, qu'un jour, sans qu'il s'en rappelât la cause, il avait mutilé dans son sein.

Ils allaient lentement, elle lui passa les deux mains au-dessous du menton comme un soutien, il s'adossait à elle, s'installait un peu, reformait en lui-même un sentiment très doux qui garnissait les mauvaises places, recevait un toucher, se taisait et vivait par elle comme dans le groupe de l'assistance aux blessés.

Et c'est à ce moment-là que Raphaël, heurtant la porte pour les prévenir, apparut et mit ses deux pieds dans la chambre. D'un seul bond, Jean se redressa, gagna la chaise voisine, s'assit dans un air d'étrange sorte, dans un air comme étroit, dansun air nu, qui, entre

deux murs, limitait le monde et formait une vie à laquelle il tourna le dos. Et c'était triste, on arrivait ainsi chez les malades, sans un scrupule, on les mettait brusquement en place pour la fièvre, on était injuste, on était dur, on ne visitait même pas leur pensée.

Raphaël dit :

— Voilà, tu es encore tout bouleversé. Ta vois, j'aurais mieux fait de ne pas sortir. Allons, allons, c'est toi qui Tas voulu.

Il parlait de responsabilité, maintenant.

— Voyons, mon vieux, j'en étais sur d'avance. Je sais qu'elle m'aime, j'en ai des preuves. Mais comprends donc ! C'est moi qu'elle aime. On ne quitte pas son grandpère pour un homme lorsqu'on ne l'aime pas. 11 y a quatre ans que nous sommes ensemble. Crois-tu qu'on a pu coucher quatre ans avec un homme sans que ça se retrouve ? Veux-tu que je te dise comment elle m'a reçu ? Elle m'a reçu dans ses bras, elle m'a dit : J'étais folle. Je te dis qu'elle m'a dit : J'étais folle ! Veux- tu que je te dise encore pourquoi elle t'a aimé ? Elle t'a aimé par dépit, parce quejene lui écrivais pas, parce que je ne lui en-

voyais pas l'argent de son voyage. Ça, j'avais tort. Elle ne me Ta pas dit, mais je le sais. Tu comprends qu'on quitte sa femme et qu'on n'a pas toujours le temps de lui écrire. Sans ça, les maris... C'est bon dans les premiers temps. Voyons, mon vieux, je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire. Tu vas te remonter. Jean dit :

— Elle m'avait dit que tu lui avais donné un coup de pied dans le ventre.

— Marie, je t'ai donné un coup de pied dans le ventre ?

Il avança sur elle, lui rabattit les bras dont elle se cachait à nouveau et les prit dans une seule main. Elle apparut au jour, toute vive, avec sa face remuée comme une plaie que l'on cachait;

— Marie, je t'ai donné un coup de pied dans le ventre?

Elle nt :

— Laissez-moi, vous êtes méchants tous les deux.

Puis elle retourna en son endroit.

— Je vois, dit Raphël. Tu ne connais pas les femmes, toi, tu es un homme. Il faudrait

MARIE DOXADIEU 231

que je sache comment elle t'a raconté cela. Toi, tu parles. Tu penses : Ce que je dis est vrai, il me suffit d'avoir raison. Tu attendrais, lu saurais qu'un jour on te donnera raison. Mais elles, elles sont des enfants. Il ne faut pas leur en vouloir. Elles veulent avoir raison tout de suite ; alors elles te mentiront pour avoir raison. Je ne sais pas pourquoi elle t'a raconté cette histoire. Vous parliez peut-être de moi. Ne dis rien, je ne t'en veux pas, je connais les hommes aussi. Tu disais quelque chose; alors, comme les enfants encore, elle a voulu en dire davantage, elle a voulu avoir plus raison que toi.

— Oh ! mon vieux, dit .Jean, toi tu es hon. Je t'assure que tu es bon. Tu ne lui as môme pas donné de coups de pied dans le ventre. Et aujourd'hui, tu vois tout ce que tu aurais pu me faire. Eh bien, pas du tout! Tu me regardes, tu me comprends, tu dis : « C'est ainsi qu'agit Thomme dans la sincérité de son cœur. ))Moi,je t'ai fait de la peine. Si tu avais été là, j'aurais touché du doigt. Tu sais bien que les hommes ne vont pas plus loin que le bout de leur doigt. Je pensais : « Comment se

peut-il qu'il y ait un homme assez barbare pour m'empêcher d'être heureux? » Et pendant ce temps-là, c'est moi qui t'empêchais d'être heureux. Tu vois combien lu es bon, Raphaël. Veux-tu que je te dise quelque chose ? Je vais te le dire. Ce qui m'a le plus étonné, ce sont les discours que tu m'as tenus. Tu m'as parlé avec beaucoup d'intelligence et je ne l'aurais pas prévu. Je pensais : « C'est un homme épais, il se passe quelque chose au fond de son corps, mais la matière est lourde en lui et ne permet pas les larges sorties vers le cerveau. » Et je vois, au contraire, qu'il y a chez toi le droit chemin, la communication directe de ta tête à les organes et une pénétration particulière, par ce tu ne peux pas l'écarter sur ta route Tu m'as dis des choses simples et vraies. Moi, je suis trop ramifié, trop ouvert peutêtre, et je m'égare. Toute ma vie, je m'étais trompé. C'est d'aujourd'hui que je vais connaître les hommes et moi-même. Il n'y a pas d'intelligence humaine, il y a des hommes, tu en es un. Tu sais, on rit, on dit: « Pour faire un canon, on prend un trou, on met du bronze autour. » On rit, et c'est ainsi que je

voulais faire un homme avec mon esprit tout d'abord. Mais je deviendrai un homme, Raphaël. Ne crains rien pour moi, je serai fort. Je compte beaucoup sur la force de mon sang. Je formerai ma masse, puis j'y ferai ma trouée. Je veux t'imiter. Tu es mon maître, je te remercie, mon ami.

— Mais oui, mais oui, dit Raphaël. Allons, Marie, habille-toi. Ne prolongeons pas trop cet instant. Tout est fini, n'est-ce pas ?

Elle obéit bien, fit méthodiquement tous les pas qu'il fallait, visita d'abord sa robe qu'elle avait étendue sur le lit et en corrigea un pli, se servit d'un de ses bras pour la déposer sur l'autre et s'installa dans l'entrée dont elle tira sur elle la porte, qui la cachait. Comme elle n'était plus là, Raphaël et Jean parlèrent tout bas.

— Alors, ce n'est pas vrai que tu lui avais donné un coup de pied dans le ventre ?

— Mais non. Voyons, mon vieux, est-ce que je suis une brute? Tiens, c'est comme mon père. On n'a pas toujours les apparences. Moi, je le connais bien : mon père a un cœur d'or.

— Elle me l'avait pourtant bien dit, et elle m'avait dit aussi que tu la giflais.

— ^^eux-tu que je te dise mon grand défaut ? C'est que je ne parle pas. Il n'y a pas de ma faute, je n'aime pas parler. Comment veux-tu me connaître, alors? Je ne dis rien. Moi, je t'aimais comme un frère. Et elle, mon pauvre vieux, et elle !

— Ah ! et moi, ce que je l'ai aimée, cette femme ! Tu te figures que je l'ai aimée pendant dix jours. Mais non. Il y a vingt-six ans que je l'aimais : c'était elle 1 Ah 1 mon pauvre vieux, je ne serai pas heureux d'être toul seul.

— Chut ! la voilà ! Tu reviens, Marie ? Elle fit :

— Faut peut-être pas que je me peigne ! Et elle s'installa devant la glace, en jupon

court, n'ayant pas encore passé la jupe de sa rohe. Elle se peignait avec ordre et revenait sur des mèches qu'elle avait déjà peignées. Jean se pencha vers Raphaël.

— Regarde donc comme ça se cambre, comme ça se tient sur ses jambes, une femme.

— Tu crois peut-être qu'elle soutire ! Ell^.

souffre moins que nous. !Moi, c'est par la peau qu'elle me tient, cette femme.

— Que veux-tu que je te dise, moi je l'aimais trop pour savoir I

Lorsqu'elle en fut à la fin, elle rectilia son corsage, sa jupe, sa ceinture, prit son chapeau, baissa sa voilette et se tint debout après leur avoir donné un coup d'œil.

— Ça y est, dit Raphaël. Nous ne nous reverrons plus, mon pauvre vieux. Sois fort !

— Embrassons-nous, répondit Jean.

Ils s'embrassèrent. Raphaël dit encore :

— Laisse la malle devant la porte. .Je la ferai prendre par un commissionnaire, ce soir.

Puis il sortit. Elle le suivait par derrière.

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