‹ Marie DonadieuChapitre 3 sur 3 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Elle se trouva à Lyon comme après un enlèvement, avec un roulement de voyage et un bruit par son corps comme si, du fond de sa tète, l'armée des sentiments s'était mise en marche pour gagner un autre endroit. Raphaël partit tout aussitôt. Ensuite, elle ouvrit la fenêtre, refusa les paroles et se tinta la barre d'appui, seule et prise d'un besoin de tendre sa face au jour. Elle vit tous les passants. Il y en eut qu'elle aperçut soudain et sur lesquels elle se fixait, au hasard d'un

chapeau, d'une attitude, d'un pacfuet qu'ils portaient à la main, et encore les chapeaux changent-ils et peut-on laisser sa valise à l'hôtel. Il y en eut qui regardaient les numéros des maisons. L'un d'eux, longtemps, resta sur un banc, assez loin pour qu'elle ne le put reconnaître. Parfois elle se penchait vers la droite, du côté où la ville barrait l'horizon, comme pour rendre inutile l'étendue et toute sa rêverie, et semblant contenir un plus grand trésor ; et, alors, Marie, les deux yeux fixés au débouché d'une place, là-bas, fouillait dans la masse humaine pour y découvrir une sorte d'espérance qu'elle ne quittait plus, de crainte qu'un coup d'œil ailleurs, qu'une seule infidélité ne la fît partir, car les espérances sont jalouses et, dans un monde qui les recherche, ne se donnent qu'au plus attentif. D'autres fois, elle se laissait aller, coulait vers le soleil couchant, aboutissait à la lumière et, légère, scrupuleuse, recevait la vie du soir avec un cœur d'enfant et une mélancolie comme si les mauvaises pensées eussent pu écarter le bonheur. Elle se repentit de beaucoup de choses, à la façon des malades qui se tiennent prêts et qui. aussi,

pensent éloigner te danger à force de douceur et d'innocence.

Un jour, sans qu'elle attendît personne, on sonna à la porte. Amélie alla ouvrir. Marie resta dans sa chambre, mais avec une angoisse totale à la pensée que Ton venait de sonner, que les actions humaines vont tout droit et que Jean, sans que rien l'annonçât, eût pu de Paris arriver simplement et sonner. 11 y avait deux jours, il avait eu le temps de prendre le train, on ne sait pas; elle se formait à lui, toute fluide, et s'épandait déjà pour qu'il la contînt.

Le troisième jour, elle dit :

— Je vais aller chez mon grand-père.

— Vas-y, dit Amélie. Pour la tête que tu nous fais ici

Pour tout bagage, elle emporta son ombrelle. Elle n'eut pas lieu de s'en repentir. Sur le plancher du wagon, elle s'occupa beaucoup avec la pointe, suivit les rainures dans toute leur longueur, de telle façon que, la poussière se rangeant de chaque côté, elle avait Tim-

pression de creuser un petit remblai. Une fois, du temps où elle était au couvent, un dimanche d'été, avec son oncle et sa tante, elle s'était assise au Parc de la Tête-d"Or. Un prêtre passa. Elle écrivit sur le sable de l'allée : « Flûte pour M. le Curé. » Et comme elle achevait, le manche de Fombrelie cassa. Ce n'était pas la même ombrelle, d'ailleurs.

Elle fit le voyage sans presque s'en apercevoir. Il lui restait bien quatre kilomètres, qu'elle devait parcourir à pied. Elle ne se pressa pas, elle suivait chacun de ses pas d'un coup d'oeil et sentait doucement qu'elle n'était pas encore arrivée. Cela ne ressemblait pasdutoutau« retour à la maison paternelle ». A un moment donné, elle sut qu'elle approchait, alors elle voulut réfléchir un peu et s'assit au bord d'un fossé. Son ombrelle lui fut très utile : elle entendit des pas derrière elle, pas un de ses regards n'eut à dépasser la terre qu'elle s'amusait à fouiller. Puis, lorsqu'elle n'entendit plus rien, de crainte qu'il ne passât encore quelqu'un, elle se leva et poursuivit sa route.

Elle reconnut bien la grille. C'était une

petite grille toute simple, dans un village, à laquelle il suffisait d'être une grille pour embellir la maison. On en poussait le battant de droite, il cédait au mouvement avec un grincement à lui que Ton sentait \h, tout près de soi, comme les choses que Ton peut prendre dans la main. Puis il y avait trois marches au perron, l'air du jardin et cette sensation de recevoir sur les épaules un manteau léger dont on vous fait la surprise, et qui vous apprend qu'avant de le posséder on était mal à l'aise.

Elle n'alla pas si loin. D'un coin, et cela les étonna comme ce que l'on prévoit, Basile sortit, sans drame et sans phrase, vêtu comme à l'ordinaire et chaussé de ses gros souliers jaunes. Il sortait, il allait faire sa tournée dans les champs. Elle se présenta à lui, avec sa figure un peu plate. Il avait changé, pourtant. Sa barbe était blanche et deux plis s'efforçaient à limiter dans ses joues un mouvement singulier, à contenir sans pitié l'expression même que leur chair leur eût donnée. Pour ses yeux, on eût dit que toute retenue n'y pouvait rien et que le regard qui s'y faisait jour

sortait droit de sa pensée. On avait l'impression ridicule que cela lui brûlait la prunelle en passant. Il parla, il ouvrait la bouche, pas une denl ne lui manquait.

— Viens par ici. Ta grand'mère ne t'a pas vue.

Il marcha, il avait fait trois pas avantqu'elle ne se décidât à changer son sens, puis elle n'osa pas se presser pour l'atteindre, de sorte qu'elle allait à sa suite. Il se retourna pour dire :

— Prenons par les petits chemins. C'est plus long, mais on ne nous verra pas.

II tira sa montre.

— Oui, il te reste au moins trois heures avant Tautre train. Si tu es lasse, tu pourras l'asseoir.

Tout allait bien, lorsque^ soudain, Basile aperçut quelqu'un. Il fit :

— C'est toujours la même chose, quand on veut éviter le monde. Qu'est-ce que c'est encore, que celui-là ? Ah ! oui, ça doit être Bidault, le garde-chasse. Tiens, prends à gauche. Nous reviendrons sur notre route, quand il aura passé. Une haie les dissimula,

il s'arrêta, elle le rejoignit et, lorsqu'ils reprirent, ils marchaient de front.

Basile demanda :

— Où es-tu descendue ?

— A Lyon, chez ma tante.

— Et tu viens me voir ?

— Oui.

— Tout ça, c'est de ma faute. Je n'aurais pas dû te laisser aller chez ta tante. Toi, tu ne valais pas grand'chose. Mais enfin, tu as été à bonne école.

Ils marchaient. Basile, avec ses gros souliers, appuyait à chaque pas, ferme et limité, écrasant sur le petit chemin sec les mottes de terre d'un coup sur et suivant sa voie comme les hommes simples, qui n'ont qu'une pensée et ne regardent pas ailleurs.

Elle baissait beaucoup la tète, mais elle vivait sa vie et considérait parfois un arbre, un fossé plein d'herbe, ou bien, au-dessus d'une haie, la tôle attentive d'un bœuf qui les voyait passer et battait des paupières. Il lui lut venu des paroles comme ceci : « Grand-père, estce qu'il y a des bœufs qui ont les yeux bleus? »

MARIE DOXADIEU 243

Il dit :

— Alors, tu te figures qu'il suffit de venir me voir ? Je ne veux rien faire maintenant. L'année prochaine, tu auras vingt et un ans, tu seras libre de tes actions.

Il devait être un peu plus de trois heures. Le soleil, à leur gauche, au-dessus des coteaux du Rhône, semblait fondre l'azur d'un ciel bleu et, répandu sur les champs selon sa masse, les saisissait comme s'il eût voulu tout assommer.

Llle dit :

— Grand-père, j'ai chaud.

Il répondit :

— Si tu as chaud, il faut encore marcher. Plus loin, il y a de l'ombre. J'ai à te causer, je te causerai une fois assis.

C'était une promenade ordinaire, comme plusieurs fois elle en avait faites en compagnie de son grand-père, au temps des vacances, alors qu'elle y mêlait un mol de jeune fille et qu'il suffisait à leur vie de poser une pensée sur la branche voisine. Puis le chemin suivait le contour d'un pré, dévallait et, s'abandonnant à la pente comme un obscur chemin de cam-

pagne, aboutissait, plein d'une herbe charmante, à quelque ruisseau d'en bas qui le traversait librement. L'ombre y était vivante et vous prenait aux tempes comme le souflle même du vallon.

Basile dit :

— Voilà.

Puis il toucha l'herbe avec sa main.

— Il faut y prendre garde. Bien, tu peux t'asseoir. Je craignais que l'herbe ne soit humide.

Ils mirent le plus de temps possible, employèrent un peu de leur attention à bien placer leurs jambes, mais pour ^larie, elle se donna une sorte de demi-position qui laissait à son esprit de quoi s'occuper au besoin. Ensuite, Basile essuya la coiffe de son chapeau, remit son mouchoir et se tut fortement avant toute parole. Puis, sans la regarder, il dit:

— Ta mère habite à Lyon, 22, rue Victor- Hugo.

Elle s'aperçut alors qu'elle était mal assise, mais, plutôt que de renmer un doigt, elle eût laissé l'un après l'autre chaque caillou lui entrer dans la peau par la ])ointe.

— Ta mère n'est pas morte, comme nous te l'avions toujours dit. Ta mère t'a quittée quand tu étais toute petite et t'a laissée à notre charge. Tu ne l'as jamais connue parce que nous avons toujours cru qu'elle ne méritait pas de te connaître. Aujourd'hui, vous êtes au même point toutes les deux. C'est pourquoi j'ai voulu savoir son adresse. Je me suis adressé à une agence. Elle se fait appeler Madame Desvignes. Tu vois que tu avais de qui tenir. Quant à nous, nous avons pris la responsabilité de t'élever et voilà où ça nous a conduits.

Il se tut, puis il ajouta :

— Tu ne me réponds pas. Maintenant, je te dirai comment j'ai su ce que tu étais allée faire à Paris. Moi, j'y suis allé, à Paris. On apprend quelque chose à tout âge. Ta grand'mère disait : « Oui, oui, ! C'est comme ça qu'il faut faire. Ne la préviens pas. » Moi, ce n'était pas ça qui me poussait. J'étais content de te faire une surprise. J'avais apporté une belle dinde dans mon panier. C'est ta grand 'mère qui l'avait vidée. Je t'assure qu'on n'en aurait pas trouvé une pareille dans toute la cam-

pagne. Je voulais l'offrir à ta maîtresse. Ce n'est pas pour le cadeau, c'est pour l'attention. Ah ! je suis arrivé ! Je me suis fait conduire dans ta rue. J'ai trou^'é ton hôtel. Je me suis dit d'abord : « Il y a quelque chose que je ne m'explique pas. » J'ai payé le cocher et je te promets que je suis resté longtemps avant d'entrer. A la fin, j'ai pensé : «Tout de même, il faut aller voir. » La patronne de l'hôtel m'a tout expliqué. Elle m'a dit ce que c'était que Madame Crouzat, elle m'a dit aussi ce que c'était que Monsieur Crouzat. Je lui ai même demandé si vous aviez une bonne conduite. Il paraît qu'il n'y a rien à dire. C'est vrai qu'à Paris ils sont habitués à en voir de toutes les couleurs. Mais, sur le moment, sije l'avais trouvé, lui, Ion Crouzat, je l'aurais emmené à un sergent de ville. Et puis, qu'est-ce qui en serait résulté ? Je suis parti, avec mon panier à mon bras. Je devais avoir un drôle d'air. Tiens ! tu m'as rendu ridicule. Après ça, j'ai dîné dans un petit restaurant du côté de la gare. J'avais même emporté de l'argent pour t'en donner. Ensuite, j'ai attendu l'heure. Je n'ai pas voulu garder ma dinde. Je te promets que je ne

risquais pas de te la laisser. J'ai pris une petite rue, j'ai posé mon panier sur le trottoir et je suis parti. Quelqu'un l'aura bien emporté. Tant mieux si c'est des pauvres ! Je pensais : « C'est triste, il ne me reste plus que ça : faire du bien aux autres! » Mais toi, il faudra que tu m'expliques. Comment l'as-tu connu ? Ah ! tu peux dire que vous m avez menti ! Je pense aux lettres que vous me faisiez écrire pour me décider à t'envoyer là-bas. Je ne peux pas m'expliquer ça, moi je ne sais pas comment on s'y prend pour mal faire. Enfin, garde ça pour toi. Tu comprends à présent pourquoi je n'ai pas répondu à tes trois dernières lettres. C'est parce que tune le méritais pas. Je les ai toutes lues, je voulais savoir jusqu'où tu étais capable d'aller. Je ne les ai pas montrées à ta grand'mère. Tiens, je les porte encore toutes les trois dans ma poche. Ah ! ta grand'mère a bien changé. Elle dit qu'elle s'en doutait, mais ça lui a donné un coup tout de même. Moi, ça aurait été dans le temps, je t'aurais fait ramener par les gendarmes. Je voulais te montrer la porte si tu étais revenue. Enfin, je ne l'ai pas fait.

je t'accompagne encore jusqu'ici, mais je ne m'en vanterai à personne. Et à présent, dismoi ce que tu veux, ce que tu es venue faire.

Elle se trouvait vraiment malheureuse et sans défense depuis huit jours qu'on lui reprochait sa vie même, comme si elle avait fait autre chose que de la porter. Elle se sentait pourtant logique et vertueuse, puisqu'elle n'avait mal en aucun endroit.

Dans ce sentier, assise comme elle était, à droite de son grand-père, elle ne pouvait pas cacher sa face entre ses mains et la garder pour elle. Elle eût voulu la mettre à l'abri, simplement comme un objet auquel on tient. Alors elle portait sa têle sur ses épaules et ce n'était pas assez pour avoir raison.

Il dit :

— Tu vois bien que tu n'as plus de cœur, tu ne pleures même pas.

Elle recevait cela, donnait un petit coup de la nuque et ne pouvait pas chasser les paroles.

— Mais parle donc! Tu es toujours aussi entêtée. Dans le temps, je croyais que c'était par timidité. Et puis, après tout, parle si tu

veux. Je sais trop bien ce que tu pourrais me dire : encore des mensonges !

Il abaissa sa tête, posa son regard sur la première touffe d'herbe qui lui vint, mit à part ses principaux souvenirs pour les oublier et, dur, séparé, âgé de soixante-dix ans, vécut pour lui-même une vie intérieure dont, en sa qualité de grand-père, il avait depuis longtemps perdu l'habitude. Il remâchait ce qui lui restait d'un besoin de ne pas mourir encore, goûtait à cela, le tournait, le retournait et sentait l'amertume lui couler jusqu'au fond. Il dit :

— Autrefois, étant plus jeune, j'aurais pu quelque chose. Maintenant, je n'ai plus rien à faire que de me conserver sur terré encore quelque temps.

Elle existait à côté de lui, reposait sur l'herbe et voyait sa poitrine se soulever et s'abaisser dans les mouvements de la respiration. Elle n'avait pas d'autre pensée, comprenait seulement qu'elle était vivante, que le jour l'entourait, qu'on lui reprochait ses actions et, pour l'instant, elle en avait honte, par obéissance.

Puis, il veut la suite. Basile lira sa montre :

— Si tu ne veux pas avoir à marcher trop vite, il faut te lever. Je vais l'accompagner du côté de la gare. Nous y serons à temps.

Lorsqu'elle fut levée, elle resta une seconde droite, ne voulant pas qu'un geste d'elle précédât ceux de son grand-père. Il se secoua comme les vieux qui mettent du temps à changer d'équilibre ; elle attendit la fin et, quittant le dernier arrêt, partit avec lui sans qu'un mouvement de jeunesse indiquât qu'elle fit autre chose que le suivre. Ce jour-là, elle eut tout à fait l'allure d'une demoiselle de compapagnie. Il dit :

— A présent, la fraîcheur vient. Tu l'es reposée. Tu n'auras pas de mal à aller jusqu'au bout. Elle fit :

— Oui, grand-père.

Il la quitta assez loin de la gare, il ne voulut rien changer pour elle.

— Il faut que je sois rentré vers les six heures, parce que ta grand'mère se demanderait ce que je peux faire. Tu vois, la gare est dans le bas.

— Oui, à présent je me reconnais.

Il ne l'embrassa même pas, il s'arrêta un peu, puis dit :

— Va-t-en toute seule.

Il ajouta :

— Si parfois tu avais besoin trargent,tu peux m'écrire. Seulement, fais mettre l'adresse par une autre personne. Ta grand'mère reconnaîtrait ton écriture et ouvrirait la lettre.

Amélie s'écria :

— Tu es revenue, tu t'es contentée, j'en étais sûre. Je t'ai préparé à dîner.

Marie prit confiance. Ce fut très étonnant, elle répondit :

— Il n'a pas voulu me recevoir. Il m'a dit que j'avais encore maman et qu'elle habitait Lyon.

— Tiens, elle habite Lyon! C^est drôle qu'on ne l'ait jamais rencontrée. Savoir si elle a encore son capitaine ? Au fait, tu ne sais pas, toi. Elle avait quitté ton père pour aller avec un capitaine.

Elle circulait d'ailleurs par l'appartement et elle alla à la cuisine ; c'était un bifteck, la porte

était ouverte, elle parlait en le faisant cuire,

— Espèce de vieux paysan ! Ah ! ils sont tous les mêmes 1 Quand on sort de leur vieille routine...Moi, jene t'y ai jamaisencouragée. Mais, après tout, ça ne t'a pas enlevé le morceau. Tu ne les connaissais pas, tu les connaîtras. Paiexemple, je n'ai jamais voulu te parler de ta mère. Je me suis dit : « Ça n'est pas mon affaire, ça les regarde. » Elle ne valait pas cher: elle a quitté mon frère. Enfin, c'est ta mère. En tout cas, tu ne vas pas faire ta gnangnan, 11 faut manger. Quand on a voyagé on a faim.

Elle la servit. Marie ta tait de sa fourchelte et de son couteau la viande, ayant fait de sa pensée deux parts, l'une qui restait dans sa tête comme une réserve et l'autre qui, d'instant en instant, s'en détachait, comme ces jets de vapeur qui lancent la machine h chaque coup.

— Eh bien voilà, tu as tout mangé. Taistoi, grosse bête, moi je suis ta tante. Commo ça, tu n'es pas en peine, tu sauras toujours où aller. Moi j'en ai vu bien d'aulres.

Marie se tint un peu à sa tante. Sur le midi et sur le soir, elle mangeait à table, sans autre idée qu'être assise et participer bon-

iiement à Tlieiire avant qu'elle nVùt passé. Parfois on lui parlait, elle répondait : oui; d'autres fois elle répondait : non, prenant assez de goût aux choses pour en faire un choix. André Couvert riait et mangeait ce qui eût pu rester dans les plats. Amélie s'asseyait à droite, s'asseyait à gauche et ne connaissait rien autre dans la vie que le sentiment de la connaître dans les coins.

Marie disait :

— Je n'ose pas. Ça me fera drôle delà voir. Amélie répondit :

— On peut dire que tu n'es pas curieuse. Moi, à ta place, je voudrais savoir comment elle me recevra. C'était une belle femme, dans le temps.

— Jai peur de trouver quelqu'un avec elle.

— Cette idée! Eh bien, tu le verras. Par exemple, écris-lui. Un ne va pas chez le monde sans les prévenir.

Elle écrivit :

« Maman, « J'ai de la peine.

« Marie. »

Elle ajouta son adresse.

— Est-ce que ça va de cette façon? demanda-t-elle.

— Mais oui, ça va bien. Tu ne veux pas le mettre à lui faire une déclaration !

Elle fut invitée à déjeuner.

Elle arriva vers onze heures. Une femme en peignoir blanc, chargée de cheveux qui, attachés au-dessus de la nuque, tiraient sa tête en arrière, une femme d'environ trente- cinq ans vint ouvrir, montrant deux larges yeux bleus qui vivaient sans détour à la façon des enfants. Marie l'ut prise par les deux mains et, sans un geste, entourée d'un souille chaud qui l'entraîna et qui la fit choir quelques pas plus loin sur un siège bas jusqu'à ce que tout cela s'animât et lui vitil d'un seul coup.

— Oh! Tiens ! Tiens! Mets tes doux mains au-dessus de ma hanche. Ne dis pas que je ne t'aime pas. C'est là que bien souvent j'ai posé les miennes. Comprends-tu, ma fille? Depuis dix-sept ans, tu es attachée à mes

flancs. Ta main est chaude, mon enfant. Ta main est chaude...

Puis ce fut la mère qui cacha sa tête, la fille repliait ses 'deux bras.

— Oh ! Je sens tes seins ! Tu as grandi, Marie, Laisse-moi dire: J'aimeraisque loin de moi tu n'aies pas été heureuse. C'est fou. Va, il n'y a pas que toi qui aie changé. Dans les premiers temps, j'inventais des mensonges. Tu ne m'avais pas assez laissé de souvenirs. Je disais : « J'avais une petite fille. Elle est morte, Madame. » Ça ne te fait rien que j'aie dit que tu étais morte? Et puis quand tu te cognais, tu disais : Maman, me suis fait mal là. Mais, dis, ça n'était pas vrai, tu ne te faisais pas mal, tu voulais seulement que je t'embrasse. Je veux que tu ne te sois jamais fait mal quand jetais auprès de toi. Tu n'étais pas une enfant coriime les autres. Tu disais : Maman, j'ai soixante-dix dents.

Ensuite, elle se dégagea, repoussa Marie des deux bras, la secoua, la tira, la campa et la prit droit à la face avec deux yeux et un roulement de la nuque comme lorsqu'on boit.

— Recule-toi. Je te vois maintenant. Es-tu

belle? Oui, je veux que tu sois belle. C'est moi qui t'ai faite, c'est eux qui m'ont chassée de toi. Lui, il me battait. Ses femmes raccompagnaient jusque sur mon palier. Je les entendais s'embrasser à travers la porte. Je ne sais pas si c'est vrai : C'est vrai, aujourd'hui. Ah 1 j'ai souffert. Ton grand-père est dur. Dis-moi que ton grand-père est dur.

— Oui, maman.

— Ta voix est douce, ma fille. 11 faut qu'elle soit plus douce pour moi que pour les autres. Parle-moi encore. As-tu eu des amants?

— Oui, maman.

— Tu m'as écrit : J'ai de la peine. J'en étais sûre. Je me disais : Voici qu'elle a vingt ans, et elle aura de la peine. Comment la préserveront-ils, là-bas ? Ah ! tu ne sais pas encore ce qu'est une mère. Mais je suis jalouse. J'étais sûre que tu aurais des amants loin de moi. Ah 1 ils ont voulu l'élever. Ça ne leur a pas porté bonheur. Tu as eu des amants sur les yeux, sur la bouche, sur la gorge. Moi, je t'embrasserai partout. Et maintenant, dis : Maman ! Ne dis rien que ça. Allons, parle :

— Ma-nian...

— J'ai tout VU tout de suite. Tais-toi. Il y a du velours sur les jeunes filles. Ça se flatte avec trois doigts. Les hommes, ils appuient trop, ils ont les dents lourdes derrière leurs lèvres. J'ai tout deviné sur tes joues. Je t'assure, une fois qu'ils vous ont touchées,, ma fille, on en porte comme une cicatrice. Tu n'étais pas faite pour eux, tu étais faite pour moi. Si tusavaiscomme je les déteste 1

Puis il y eut un silence et deux grands yeux bleus oij passaient des images. Et la violence...

— Que je le voie ! Que je te voie ! Mais comment ferai-je donc pour mieux te voir ? Tu as des yeux... Tiens ! je ne sais pas si tes yeux me plaisent. C'est drôle : je te connaissais et pourtant j'ai encore à t'apprendre. Il me semble que je ne t'ai pas faite avec ces yeux-là. Tu regardais davantage. Les autres yeux avaient plus de prunelle. Ah I tu es bien heureuse d'être jeune. Mais dis-moi, moi, comment me trouves-tu? J'ai quarante ans, n'oublie pas.

— Tu es belle, maman.

— Tiens, touche mes seins. Ils sontfermes,

Irouves-tu? J'ai les hanches minces et pourtant j"ai eu un enfant. Il n^ a que la figure. Mets ton doigt là, frotte un peu. Vois-tu, on sent la peau. Remonte ton doigt. Je mets de la poudre de riz, seulement il faut savoir la mettre. Je t'apprendrai. On me donne trente ans. Esiu fîèrede ta mère? Tu sais, je ne suispas seule, je vis avec un négociant. Le jour, il est à ses affaires, le soir nous sortons; nous allons au théàlre. Nous sommes allés à Paris pour l'exposition. Il y a sept ans que nous sommes ensemble. Me trouves-tu bien installée? Il y a une bonne, tu sais. Ah ! je ne dis pas que je n'aie pas connu des mauvais moments. INIais avec celui-là, ça a l'air de vouloir marcher. Je ne lui ai jamais parle de toi. Les hommes n'aiment pas qu'on ait une fille. Mais toi, tu ne dis rien. Je suis étonnée. Tu serais morte qu'ils^ ne m'auraient même pas prévenue. Enlin, je m'en tenais à cela : S'ils n'ont pas besoin de mon consentement pour (ju'on l'enlerre, ils auront toujours besoin de mon consentement jjour qu'elle se nuu'ie. Mais, voyons, ma petite fille, })arle. Tu avais un but quand tu es venue. Dis-moi, qu'est-ce ([u'il y a? Ton grand-père

a appris que tu avais un... enfin, ce que tu m'as dit il y a un moment?

— Mais, maman, je viens de Paris. J'ai passé un an à Paris.

— Toute seule.

— " Non. Avec un homme.

— Et ton grand-père t'a laissée partir ? Tu ne me feras jamais croire que s'il t'avait aimée il t'aurait laissé partir.

— Maman, c'est moi qui ai voulu partir. Je lui ai dit que j'allais comme demoiselle de compagnie, il Ta cru.

— Il est bête.

— Je suis allée le voir voilà quatre jours. Il m'a mise à la porte.

— Il est dur.

— Oui, et puis il m'a dit qu'il était venu à Paris et qu'il avait tout appris. Il n'est même pas monté me voir.

— Il est sournois. Tu crois peut-être que moi je ne serais pas montée pour te faire une scène ! C'est d'autant plus de sa faute. C'est bien fait, ça lui apprendra. Tu as bien fait, Marie. Viens déjeuner. Ne t'étonne pas... Attends^ j'oubliais. Comment

es-tu ici? Lui, il t'a lâchée, tu es revenue de Paris ?

— Mais non. maman, il est étudiant. Il est chez ses parents, en vacances.

— Etudiant! Tu aurais tout de même bien pu te faire épouser.

— Oui, je voulais encore te demander : Tu es chez quelqu'un à Lyon?

— Je suis chez ma tante Amélie, maman, et chez mon oncle André.

— Cette pauvre Amélie! oui, elle est mariée. C'était encore elle la meilleure, va. ïl n'y a rien de tel que les femmes qui ont connu la vie. Allons, viens déjeuner. Je vais te prendre la taille. Tu as la taille fine, coquine.

Le repas fut clair, dans une salle à manger à rideaux blancs, à nappe rouge, à assiettes bleues, (pii contenait un bufïet de bois tacheté à deux étages, à portes pleines, bizarres et gonflées, dont les serrures avaient la forme d'un oiseau. Les clés étaient dorées. Les pieds de la table imitaient des jambes de cheval. Les chaises sentaient la présence d'une femme avec leur dossier haut, leur siège en paille coloriée, bas, large, et qu'on eût pu appeler un siège i!i

grosses fesses. Elles s'assirent. Sur la cheminée, un portrait d'homme.

— Tu vois, dit la mère. C'est lui. Il n'a pas trop mauvaise figure.

Puis la servante aux bras luisants : on eût dit que, trop active, sa cuisine étant frottée, n'ayant plus rien à faire, elle avait frotté ses deux bras.

— C'est comme ça que je les aime : solides et pas belles.

Marie fut heureuse de tout cela : une mère en peignoir blanc qui, parmi des choses élégantes, se tenait avec naturel et les touchait aussi simplement que l'on touche un point de son corps. Elle parlait des bonnes avec sang-froid et en connaissait l'usage comme on connaît l'usage d'un objet. Et Marie se trouva bien fîère d'être sa fille. Et si quelqu'un l'eût vue à cette table, celui-là eût compris qu'elle n'était pas une simple Marie Donadieu comme on eût pu se l'imaginer.

Elles mangèrent des choses au vinaigre, des œufs à la coque servis dans une serviette pliée. Marie ne connaissait pas cela.

Elle dit :

— Ça n'est pas bète, ça les empêche de refroidir. Je n'y aurais pas pensé.

— Dame, ma pauvre enfant, ce n'est pas chez ton grand-père que tu aurais appris à devenir maîtresse de maison.

Ensuite ce fut un petit morceau de blanc de poulet, ensuite on vit apparaître des gâteaux : des grands, des petits, des à la crème, des à la confiture, des babas.

— Je me suis rappelée que tu aimais les gâteaux.

Puis de la crème au chocolat, de la compote, des biscuits, des pèches, des prunes, des raisins. II n'y eut pas de fromage.

— Je m'en aperçois maintenant, dit la mère, je t'ai absolument fait un dîner d'enfant. Je te dirais même plus, il ne m'est pas venu à l'esprit que je pourrais te donner autre chose que ce que je t'ai donné. A propos, est-ce que tu fumes? Bah ! tu pourrais fumer. Ça ne déplaît pas aux hommes.

Elles mangeaient avec goût, se servaient d une petite cuiller et la tournaient sans façon entre leurs doigts.

— Sais-tu ce que j'aime par-dessus tout?

Ce que j'aime par-dessus tout, c'est mon confort. J'ai du bordeaux à la cave. Je n'ai pas pensé d'en faire monter. Veux-tu en boire? La bonne ira.

— Mais non, maman.

— Hein ! c'est drôle de se retrouver comme ça après si longtemps et de s'appeler : ma fdle... maman... Tu prendras ton café et ensuite tu prendras un peu de liqueur.

Et, vers la fin, comme elles étaient bien assises et qu'un bon souvenir, celui du repas, les unissait comme deux amies :

— Raconte-moi tes amours, dit la mère.

— Mais oui, j'ai eu des amours.

— Et bien, raconte-les moi ! C'est vrai que je veux être ta mère, mais je veux aussi être ta camarade.

— Eli bien, maman, c'est toujours drôle : j'ai deux amants.

— Mâtine !

— Seulement je ne les ai pas eus en même temps.

— Comme tu y vas, toi ! Je m'en doute que tu as eu tes deux amants chacun son tour.

— Maman, c'est que c'est bien triste.

— Vas- y tout de même.

— Maman, il y en a un qui s'appelle Jean Bousset et il est ingénieur.

— J'ai connu des Bousset : c'étaient de gros fabricants de soie, si c'est un de ceux-là, bigre !

— Je ne sais pas : ils sont peut-être parents. Mais ce n'est pas avec lui que je suis partie de chez mon grand-père, c'est avec son ami, avec Baphaël, quoi ! C'est là que j'ai dit que j'allais comme demoiselle de compagnie.

— Espèce de petit bout de femme ! Je t'ai connue pas plus haute que ma botte et maintenant ça vous a des idées... Tu n'es pas bète, sais-tu, tu feras ton chemin.

— Enfin, maman, je l'ai connu. C'était l'ami de Baphaël. Il avait des petites manières. Il venait souvent nous voir et il causait avec moi. Le premier jour, j'ai tout de suite compris ce qu'il disait. Je comprenais l)ien mieux que Baphaël. Alors, on en est reconnaissante. Il me regardait, on était comme le frère et la sœur. On se serait promené tous deux sans que personne y trouve à redire. El j)uis Baphaël est parti en vacances, je suis restée seule à

Paris pendant un mois. Nous nous sommes vus tous les jours. Raphaël l'avait permis, c'est même lui qui m'y avait poussée. II me disait : « Vous avez les yeux comme ceci, vous avez le cœur comme cela. » C'était bien vrai. Et, à la fin, ça aurait été vrai, rien que parce qu'il l'avait dit. Le reste a eu lieu par la suite et m"a fait tellement de bien que je n'ai pas pu m'en passer. On savait toujours ce qu'il pensait et comme il pensait beaucoup plus que moi, jamafs je ne désirais autre chose. Nous avons vécu dix jours ensemble comme mari et femme. Le dixième jour, Raphaël est venu me chercher. Je ne sais pas ce qui m'a prise. Je suis partie avec lui parce que c'était le plus ancien. Pauvre petit, ça lui a fait bien de la peine.

— Marie, tu viens de dire quelque chose de très intelligent. Tu as dit : « Et comme il pensait beaucoup plus que moi, jamais je ne désirais autre chose . » Peut-être d'ailleurs n'estce pas bien exprimé, mais c'est là le secret du mariage et tu vas voir que tout en découle. Gomment la vie t'apparaissait-elle auprès de lui ?

— Maman, auprès de lui la vie m'apparaissait toute simple. La nuit, nous étions lun à l'autre, sans que cela eût l'air d'être un roman. Il disait que je lui venais de très loin et qu'il m'avait toujours connue. Le jour, je m'occupais de la chambre, je faisais la cuisine, je remarquais les heures, maman. Il rentrait. Le temps avait été ce qu'il devait être et si Jean avait dit un mot, ce mot aurait été juste.

— C'est cela, mon enfant, c'est cela. Et auprès de l'autre, n'est-ce pas, tu pensais : Il m'oblige à travailler, j'ai des mains de cuisinière, l'heure passe, voici un jour de ma vie où je n'ai pas eu d'aventures. Et tu le craignais. Je ne sais pas s'il te battait, mais tuas été malheureuse et, bien volontiers, dans ton besoin de chercher des faits et des raisons positives, tu aurais dit: Il a l'habitude de me donner des coups.

— Oh ! oui, maman. Oh ! oui !

— C'est que, lu sais : en amour je m'y connais mieux que toi. Maintenant, parle-moi de tes autres amants.

— Mes aulres amants, maman !

— Voyons, tu ne peux pas dire que tu es une femme si tu n'as eu que deux amants.

— Eli bien, oui ! J'ai eu des amants qui, comme lui, étaient étudiants. Je me figurais alors que j'allais apprendre ce qu'était un étudiant. Tu es maman. Nous raisonnons ces choses-là. Il me semble que ce soit mon intelligence et non pas ma vie que je doive te montrer. Nous sommes ici. Nous parlons d'égale à égale. Il ne me semble pas que tu sois maman et que tu aies des droits sur moi. Je ne l'aurais pas cru. J'avais peur d'être intimidée en face de toi.

— Mais c'est cela qu'il faut. Continue, continue. Tu m'intéresses. C'est bon de parler comme ça après le repas. On a envie de tout se dire. Moi, mes amies, je les invite toujours à déjeuner. On comprend mieux.

— Je continue, maman. Ça n'a aucun rapport. Mais tu ne sais pas, depuis que j'ai quitté mon petit Jean, à quoi je pense ? C'est bête. Eh bien, quand une porte s'ouvre, j'espère que c'est lui qui va entrer. J'ai passé trois jours à la fenêtre de ma tante pour le voir venir. Je suis contente lorsque je vois un ras-

semblcment, parce que je pense : « Il y a un petit nombre d'hommes sur la terre, voici une foule assemblée, j'ai quelques chances de le trouver au milieu d'elle. » Le tramway s'est arrêté plusieurs fois en venant. 11 est monté des personnes. Ce n'étaient que des dames. Je te dis que je le cherche. Il n'est pas un moment où il ne me semble que l'univers entier doive me le donner.

— - Mais c'est admirable. Il représente pour toi toutcequite manque. Comprends-tu bien? Attends, ce n'est pas tout. Je l'ai promis des liqueurs après le café. Voilà du kummel. Allons, bois. Tu n'es pas venue ici [)Our faire ta sucrée. Ton vieux chien de grand-père n'a pas le pareil.

— Maman, je ne sais pas pourquoi tu l'appelles toujours un chien. Il m'a dit que si j'avais besoin d'argent, je n'avais qu'à lui écrire.

— Ah! par exenqde, il l'a dit ç;a. Il n'a pas à te dire ça. \'oilà ce que c'est, je te })arle avec confiance, et tu en viens aux injures. Moi, je suis ta mère, m'cnlends-tu! J'ai })lus de droits sur toi que lui. D'abord, tu n'es pas majeure et c'est moi qui t'enverrai de l'argent. J'en ai,

de l'argent. Tu n'auras qu'à m'écrire si tu en désires. Je te le défends. Il serait trop content de dire que je ne suis bonne à rien. Et toi, tu te figures qu'il suffit de me dire ces choses-là. Tiens, viens avec moi dans la pièce à côté. Je vais te donner cent francs tout de suite. Ah ! tu viens me voir. Tu t'imagines qu'il suffit de venir me voir. Je vois ce que c'est : tu me méprises! Tu as pensé: « Aller la voir pour faire sa connaissance. »

Celle-là non plus ne savait pas se retenir. Ses yeux la précédaient, deux yeux vivants, deux yeux comme habités. L'iris en était pur, étendu, simple comme les paraboles de l'évangile, avec de la vigne, la paix du cœur et du blé ; mais un mal étrange, un débordement intérieur les prenait pour un rien et, d'un seul coup, les noyait sans défense.

La pièce voisine était épaisse, à tentures, à rideaux, à tapis, avec deux fauteuils recouverts de chasubles, un lit de repos sous, une sorte de dais, des coussins, des étoffes, des meubles, des vases et, ornant un mur, deux hallebardes entrecroisées. La mère alla droit à un tiroir, en sortit quelque chose et dit :

— Voilà cent francs. Tu vas me faire le plaisir de mettre ça dans ta poche, et immédiatement. Et puis tu ne vas pas avoir l'air niaise. Assise!

11 y eut un silence comme si tous les objets de la chambre se fussent assemblés pour le former ; une odeur en montait, lourde, soutenue.

— Pourquoi n'es-lu pas venue me voir plus tôt, d'abord? Pourquoi n'es-tu pas venue me voir avant toutes tes histoires? On t'avait dit que j'étais morte ! Quand on est intelligente, on s'arrange pour tout savoir. Tu as bien appris d'autres choses qui en valaient moins la peine! Bref, voilà ! Tes amants t'ont lâchée et à présent tu viens trouver ta mère. Moi, je vais te dire ce qui t'attend. D'abord, tu tes conduite comme une dinde : c'est le mot. Tu as ton type, ton serin, ton... comment que tu l'appelles? Parle. Vite, comment que tu l'appelles?

— Ce n'est pas un serin. Et puis, il s'appelle Raphaël.

— C'est ça, défends-le contre ta mère ! Allons, défends-le. Tu en as une tête, encore! Moi, je suis une femme intelligente. Tu te

crois maline parce que tu as eu trois ou quatre amants. Moi, je suis plus intelligente que toi. Tu m'entends, pas de comparaison! Ah 1 jeté donnerai ton paquet, moi. Tiensje connaisdes gens qui ont eu la syphilis. Je dis : la syphilis! Je t'assure qu'ils se portaient bien et qu'ils ressemblaientàtout le monde.. Jusqu'à ce qu'un jour : pan! dans le nez. Les voilà avec un nez mangé. Un autre jour : pan! dans les pieds. Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Je te promets qu'ils étaient touchés. Ça ne vous lâche pas, jamais ça ne vous lâche. Toi aussi tu es touchée. Tu l'as trompé avec tout le monde Tu n'as pas fini de le tromper. Tu as connu d'autres hommes, c'est ça ta maladie. Tu ne sais plus qu'un homme, quand on vit auprès de lui, se complète. J'ai eu des amants, moi, je n'hésite pas à te le flanquer au nez. Quand on aime un homme, sa bouche n'est pas une bouche, sa bouche est votre bouche. Sa bouche devient les cent mille bouches que désire votre bouche. Ah ! tu as voulu plaquer celui que tu aimais I Tu rechercheras tout ce qu'il t'aurait donné. Tu le rechercheras en détail, dans tous ces détails qui te plaisaient. Tu te

contenteras d'une chose qui te plaira. Je te dis que tu plaqueras tout le monde. C'est comme ça qu'on commence : un homme que l'on use en un an. Il faut un an pour user un plaisir. Tu admettras que l'amour ne peut pas durer toujours. Sais-tu par quoi tu le remplaceras : Par la curiosité ! Tu diras : Je veux m'agrandir. Ah ! tu t'agrandiras le caractère. Jeté promets que tu te l'agrandiras, le caractère I Ce ne seront pas les hommes qui t'intéresseront ; ce sera un détail à ton usage. Pan! celui-ci a les lèvres rouges. Tu coucheras avec deux lèvres rouges pendant quinze jours. Pan ! celui-là a l'air solide : ce qu'il doit serrer une femme dans ses bras ! Tu coucheras avec deux bras pendant huit jours. Et tu finiras par coucher avec un homme, une fois, par caprice, parce que tu auras remarqué que ses reins ondulaient pendant sa marche. Comprends-tu: Quand tu mettras le })ied dans la rue, tu ne sauras jamais oi^i ça peut te conduire.

L'enfant pleurait. VA\c ne savait pas bien pourquoi clic pleurait, peut-être simplement parce qu'elle entendait parler fort. Il semblait

d'abord que ses larmes n'avaient pas beaucoup de mal et qu'elles coulaient d'elles-mêmes sur sa face, étant grosses et rondes.

— C'est ça, pleure! Pleure bien. Mais pleure donc encore davantage ! C'est de ma faute, n'est-ce pas? J'invente tout; j'ai tout inventé. Mais dis-le donc ! Accuse ta mère.

— Oui, je ne savais pas que tu étais si méchante. Tu fais exprès de me faire de la peine.

— Mais, ma petite rdle,je ne suis pas en colère. Pourquoi t'emballes-tu, toi aussi? Je veux que tu sois heureuse, alors je te préviens. Je ne fais que te prévenir. D'abord je ne l'aime pas, ton Raphaël. C'est lui qui t"a enlevée à moi. Mais tu as eu grand tort de quitter l'autre. Je ne sais pas comment cela se passera. Tu lui as donné le temps de réfléchir. Tu as laissé à un homme le temps de réfléchir !

— Moi, j'étais venue exprès te voir parce que j'étais triste. Je me disais : « Il y a maman, il y a encore ma petite maman. » Moi, je suis une petite sotte. La vie me fait peur, maintenant. Je suis une femme :

quand je n'aiaie rien, je ne suis rien. Voilà ; que faut-il faire? Ma vie est-elle plus forte que la vie ? Comment faut-il que je m'y prenne pour arriver au bonheur ?

Et elle boudait encore, assise, cachée, et gardait ses deux yeux bleus pour elle.

— Approche tout près de moi, ma petite fille. Là, comme ça, pour que je te flatle. Tes deux petites joues blanches... Je les aime bien, tu as une jolie peau. La méchante qui a fait embrasser tout ça par les petits hommes. Tu les aimais doncbien ! Ils n'ont pas dû s'embêter avec toi. Tu aimes bien être flattée. Je vois cela : tu fermes les yeux comme un petit lapin. Tu es mon petit lapin.

— Je t'aime bien. Tu es une bonne petite mère, maman.

— Comme on les prend par les caresses ! Si tu n'étais pas si lourde, je t'assoirais sur mes genoux, Kt, à présent, que je le parle du bonheur! J'ai beaucoup pensé au bonheur, dans ma vie. Tu ne sais pas à quoi je nie suis arrêtée? J'ai tout découvert dans un village où j'étais allée passer la belle saison. 11 y axait lii deux vieillards. Suis-moi, mon petit

lapin. C'étaient d'anciens charpentiers : ils avaient amassé jour par jour, sans s'interrompre, une quarantaine de mille francs. Ils se levaient, le matin ; Thomme se promenait dans la campagne, la canne à la main. Ce n'est pas à cause de cela qu'ils étaient heureux, ce n'est pas du tout parce qu'ils étaient arrivés à leur but. La vérité, c'est qu'ils avaient toujours été heureux. Leur vie comprenait la respiration, la nourri turCj la promenade, le sommeil, la réponse à la question que Ton pose. Vois-tu, Marie, ils avaient découvert une vérité et ils se tenaient à elle. A aucun prix, n'agrandis la vérité que tu auras découverte. Je les voyais le soir, l'un auprès de l'autre, sur une chaise. ils recevaient ce qui vient : un mouvement de l'air, la satisfaction d'après dîner. Les bruits intérieurs de leur corps leur semblaient une chosedivine. Ah ! j'ai beaucoup réfléchi, va ! Il y a des gens qui s'étonnent que j'aie tant d'idées. Moi, j'ai trop agrandi mes vérités. Mais, pour en revenir à ces deux-là, lorsqu'ils voyaient un passant, ils le jugeaient avant de le connaître. 11 n'y a pas de bonheur si l'on ne condamne pas les autres. Le bonheur, c'est

de marcher tout droit, entre deux œillères et de peser à chaque pas. Tiens, ton grand-père est un homme heureux. Beaucoup de gens ne le croiraient pas ou diraient : (( Peut-être, s'il n'avait pas eu sa fille et sa petite-fille. » Moi, je dis plus. Je dis : C'est à cause de cela qu'il est heureux. La preuve, c'est qu'il nous a condamnées. x\h ! comme il se sent ! Il se sent en entier. Voilà pourquoi je lui en veux. Je lui ai fourni l'occasion de son bonheur et il a fait son bonheur contre moi. Mais toi, tu avais découvert ton bonheur. Tu as connu pendant quelques jours des vérités suffisantes. Tu aurais dû t'enfermer avec elles. Oui, je sais, parfois ça ne va pas. Alors, appuie un peu, fais entrer la vérité tout entière dans la matière vivante. Ah ! je vois très bien ce que tu es venue faire. Tu n'as plus que moi. Je vois, tu bois mes paroles. Tu es venue à la source en pensant : Si la source aussi allait me manquer ! Et il faut que je te manque, mon enfant. Retourne auprès de ton petit Jean. Prends-le. Dis-lui : « Je ne suis pas encore si loin de toi, (jue je ne puisse revenir en arrière. » Je t'ai dit ce qui t'arriverait si tu restais au[)i'ès(l(' l'au-

tre. Je te l'ai dit méchamment, et cela valait mieux. Moi, tu as vu, je ne puis rien. Je ne t'ai pas parlé comme une mère, je t"ai parlé comme une femme. Pendant dix-sept ans, tu m'as manqué. Je ne sais plus être mère, aujourd'hui. Ne dis pas : « Voici la mauvaise mère qui chasse les siens. » Tu n'es plus les miens. Ah ! il faut des bien longs apprentissages pour faire entrer les autres en soi ! Voyons, ne sois pas triste. Je t'ai dit ce qu'il fallait faire. Allons, ma petite fille. Attends. Je vais te payer une belle robe et une robe qui t'ira. Je m'y connais. Jamais lu n'auras été si belle. Viens, lève-toi, nous irons dans de beaux magasins. Et si tu es bien sage, peut-être que je t'achèterai encore autre chose. Non, reste assise. Moi, je vais aller m'habiller. A propos, je n'ai même pas pensé à te demander ton nom.

— Je m'appelle Madame Crouzat.

— C'est un drôle de nom, et tu demeures?...

— Chez Madame Amélie Couvert, avenue de Saxe, n° 191.

— Attends, je vais le mettre en écrit. Tu me préviendras quand tu viendras me voir. Tu

comprends pourquoi il faut que lu me préviennes. Quand repartiras-tu à Paris?

— A la fin des vacances, au mois d'octobre.

— Tu me donneras ton adresse. On s'écrira. Ce sera gentil.

Elle monta l'escalier. Elle en était à la fin d'octobre et il lui semblait que le temps avait marché pour qu'elle montât Tescalier. Ses pas étaient des pas, sans réflexion, qui la haussaient d'une marche à tout coup, cependant qu'un sentiment simple comme la foi la portait au-dessus de tout ce que l'instant avait d'indécis et d'osé. Elle frappa, Jean ouvrit. On a souvent l'impression que l'on était nécessaire et que les hommes allaient de long en large en vous attendant.

Elle ne dit même pas : Me voilà, s'assit sur une chaise, posa sur ses genoux deux mains qu'elle ne savait comment employer et qui, mi-ouvertes, doucement tremblèrent. Etre là suffisait, ainsi que des paroles.

11 la voyait, il resta debout sans un geste, la

voyant. Puis il lui toucha la main du doigt, avec une façon de hasarder quelque chose. Elle le laissa faire et ne bougea pas, comme si elle eût craint de donner un autre cours à sa présence. Ensuite il alla à la joue, râpant un peu, appréciant le grain de la peau. Alors, pour se justifier, il dit :

— Tu as la joue toute froide.

Elle leva les yeux avec un mouvement qu'elle tenait prêt. Pendant un instant, ils n'avaient rien à dire. Elle était vêtue d'une robe gros-bleu, mais on ne savait jamais avec elle, à cause de ses yeux. Elle les étendait soudain Tun et l'autre, s'accentuait alors, s'ouvrait toute, comme un golfe oîi les voiles sur les barques sont déjà tendues. Elle était vêtue de deux yeux. Jean la découvrit, en somme. Depuis ses cheveux qu'elle relevait au-dessus de son front, parmi toute la peau si blanche de son visage, une ligne, un reilet, un scnlimcnt adoucissait la forme de ses mâchoires, et lorsqu'on en arrivait à sa bouche, il semblait qu'elle fût là pour accompagner ses yeux et pour en accroître le langage.

Il dit :

— Tu reviens pour toujours?

Elle répondit :

— Est-ce que tu croyais que je serais revenue?

Puis, comme elle remuait ses jambes sous ses jupes, le bout de son pied dépassa. Il dit :

— Tu portes à présent des bas jaunes. Ça se porte beaucoup depuis quelque temps.

Elle baissa les yeux.

Leur premier désir fut de continuer une histoire interrompue, comme lorsqu'un passant vous ayant séparé dans la rue, celui qui marchait en avant a fait trois pas en attendant son compagnon. Leur premier désir fut de se ressouder au passé. II dit :

— Je ne t'ai jamais parlé d'une petite cousine que j'avais. Elle s'appelait Valérie. Une fois, elle a fait sa première communion. Elle écrivait à maman pour lui en faire part : « Ma chère tante, et tu sais que c'est le plus beau jour de la vie. » C'est moi qui lui ai répondu. Je suis sur qu'elle a fait une bonne première communion. Une autre fois, une de mes cou-

sines m'avait dit : « Tu aurais dû venir à la fête de chez nous, tu aurais vu ta cousine Valérie qui est bien jolie. ICt puis, ce n'est pas surtout qu'elle est jolie, c'est surtout cet air qu'elle a ! » Je n'ai jamais connu d'elle que sa première communion et la grâce qu'elle en avait gardée. Les jours de fête, elle était plus grave et riait simplement. Je lui ai écritdepuis ton départ. Tu ne sais pas : eh bien, elle est morte. Son père étaitmort, il aurait bien pleuré. Elle répondit :

— Moi aussi, j'ai connu une Valérie. Elle était bien jolie, elle était brune et puis elle portait des bandeaux. Une fois, nous avons consulté rOracle des Dames. Il m'a répondu : Le prêtre qui doit t'enlerrer n'est pas encore au monde. Et il lui a dit : Tu ne verras pas la lin de l'année. Elle est vraiment morte. C'était un joli nom, ça ne lui a pas porté bonheur.

Il dit ensuite :

— Tu es restée h Lyon tout le temps ?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu as fait?

— Je ne sais pas. Oh ! si. Une fois, il y

avait un jeune homme au coin d'une rue. J'ai cru que c'était toi. Je me suis sauvée. Pendant deux jours jai attendu qu'on sonne.

— Ce n'était pas moi.

Elle dit :

— Est-ce que tu m'aimes encore?

— Je ne sais pas.

11 la regarda.

Elle était tout autre. Ses deux joues blanches, chargées d'une autre blancheur, sous un givre léger, vêtues de poudre de riz, comme une chair fine et qu'il faut conserver. Elles étaient là, fragiles comme ce qui est à portée de la main. Il vit aussi ses lèvres. L'une et l'autre, passées au rouge, haussées d'un ton, parfumées, comme si à leur goût naturel on eût ajouté un bonbon. Puis les yeux bordés de noir, en souvenir de vous. Ne semble-t-il pas qu'on les enchâsse, qu'on les conserve, et que la lumière que vous y aviez mise est là, qui parle de votre gloire. Dieu ne s'est pas arrêté à la Terre, car, la voyant si belle, il créa par le monde d'autres Terres encore. Et vous...

— Tu es belle, Marie.

— C'est pour toi, répondit-elle. Il faut que je sois belle.

Il rentrait en lui-même, se défendait déjà et ne lui présentait qu'un quart de son corps.

— Marie, il aurait mieux valu que je ne te trouve pas belle. Je ne sais pas si tu étais belle, autrefois. Autrefois, je ne te voyais pas comme si tu étais Marie, je te voyais comme si tu avais été Jean. Je t'ai regardée bien des fois, il me semblait voir je ne sais quoi : ma main, mon corps, mon image. Aujourd'hui, je te vois, je t'apprécie, je te trouve belle. La séparation s'est effectuée, Marie.

Elle eut un mot très habile :

— Tu ne m'aimais pas, Jean. Dis-moi que tu ne m'aimais pas.

Alors, il se dressa, fit face et trouva bien autre chose à lui répondre.

— Viens là, Marie.

Elle ne mit pas longtemps à s'approcher.

— Donne-moi tes deux mains. Il les lui prit, d'ailleurs.

— Regarde-moi dans les yeux. Sais-tu si je ne t'aime pas encore !

MARIE DONALIEU 285

Elle le regarda. Il vit deux yeux bleus au fond desquels il ne savait quoi, comme la cité d'au-dessous des eaux, mystérieuse, profonde, oii les hommes sont autres, l'attirait et l'entraînait selon le poids de son cœur. On dit que lorsque la mer est basse, il en sort parfois la flèche d'un clocher.

Il parla, pourtant :

— Je ne sais pas si je connais ton corps. Je ne t'ai jamais eue pour mon plaisir. J'avais un sentiment, je le portais en toi pour te voir y répondre.

Puis il se tut et la vit encore. Et tout cela était immédiat et si bon qu'il en sentait la substance impérieuse faire en lui son chemin et repousser d'organe en organe un sentiment qui eût pu les habiter.

Elle fit :

— Oh ! bien aimé !

Elle dit cela, et il semblait que, soudain, la Belle au Bois Dormant avait remué dans le fond de son cœur. Ensuite, elle approcha sa poitrine, la mit à celle de Jean, appuya, ondula, comme on insiste, comme on ajoute une raison à d'autres raisons. L'homme en était entouré.

11 saisit cela, il comprenait des choses rune après l'autre.

Elle lui donna sa bouche, il la goûta, un suc singulier l'emplit jusqu'au bord. Ce fut une victoire. Il se tut, comme s'il n'avait plus rien à dire. Ils s'abattirent ensemble, il vint à elle, elle le reçut tout entière et sentit, pendant qu'il passait, la vie d'un homme s'étendre et ombrager une femme à jamais.

Ils se levèrent ensuite. Jean alla s'asseoir. Marie, calmée, simple, déjà maîtresse, prenait ses premières mines. Elle dit :

— Tu vois que j'ai bien fait de revenir. Mais il garda pour lui-même sa face, la posa

entre ses deux mains et resta si longtemps qu'elle tendit l'oreille comme s'il avait parlé bas. Ce fut un peu plus tard qu'il se leva sans un mot, on eût dit sans un geste et qu'ouvrant la fenêtre, puis s'accoudantà la barre d'appui, il tourna le dos.

Elle essaya encore, elle croyait que rien ne s-'use et que la force d'une femme courbe un homme comme une charge. Elle dit :

— Embrasse-moi, Jean.

Il ne l'écouta même pas, conserva la barre

d'appui et, replié^ seul, comme adossé, se tint si loin d'elle qu'elle le regarda longtemps pour le voir. C'était un beau soir. Au tournant de la Seine, une souplesse avait pris l'onde qui, sans hâte et toute sûre, vers la gauche, du côté du bout du monde, suivait une autre onde encore. Le ciel était tendre et fin, l'air était cendré, l'air était tout en ciel. Et Octobre semblable à un fruit qui va bientôt tomber ! Il n'attendit pas davantage.

— Non, ce n'est pas cela, ce n'est pas cela! Autrefois, nous aurions été l'un près de l'autre à nous dire : Souviens-toi... Qu'est-ce qui a passé entre nous ? Nous avons cru nous ressouder par un baiser. Je suis triste.

Il se tut, puis il reprit :

— Peut-être n'est-ce qu'en ce moment et pour un instant que je suis triste. Ne dis rien, tout est fini : nous avons pris chacun notre place. Autrefois aussi, j'étais triste. Quand j'étais triste, autrefois, je sentais la mélancolie du monde. Aujourd'hui, quand je suis triste, je pense. Je pense, et que ce mot t'apprenne oùj'fn suis. Tu reviens trop tard : tu m'as laissé le temps de réfléchir. Et je sais

que tout devait arriver. 11 a été dit : Dieu viendra avec la vérité, il jugera les vivants et les morts. Marie, Dieu n'aura rien à faire : ils se jugeront eux-mêmes. Il y a tant d'harmonie que chacun, de lui-même, et selon sa pente, ira en son endroit. Tu m'as quitté, tu es allée en ton endroit. Certes, tu m'as trompé lorsque tu m'as menti, mais je sais aujourd'hui que tu m'avais trompé bien davantage. Je croyais t'avoir trouvée. Je me disais : « Elle est là, en moi, comme un bouquet que l'on a mis dans un vase, j'en porte toutes les fleurs. » Je connais aujourd'hui bien plus que tes mots et bien plus que les événements de ta vie : je connais ton sens. Tu m'as quitté, tu es allée ailleurs, simplement, comme une pierre tombe. Vois, tu es ici, et je te dis que tu n'es pas chez toi. Je t'ai prise, je t'ai eue comme autrefois. L'instant était celui de l'élection, celui du partage. Je ne sais même pas si tu comprends encore ces mots. Ensuite, je t'ai tourné le dos, j'aurais pleuré. Je trouvais à cet instant quelque chose de défini, de strict, de manqué. Et maintenant, sens-tu tout ce qui hésite dans ma chair et dans mon ame ?

Alors elle dit :

— Jean, c'est méchant ce que tu dis là. Tu profites de ce que je suis venue, exprès pour me faire des méchancetés. Si j'avais su, je serais restée chez moi. Tu vois, Raphaël ne sait pas que je suis ici. Moi, je suis une petite sotte. Je suis toujours les mouvements de mon cœur.

Mais il ne lâchait pas facilement ses pensées. Je n'ai que cela ! avait-il l'habitude de dire.

— Ecoute, Marie, depuis que je ne t'ai vue, il s'est passé beaucoup d'événements. Il s'est passé la nuit de ton départ. Il y a eu une nuit où il s'est passé bien plus que ton départ. Je ne te dirai pas comment j'ai bu tout d'abord. J'ai vu Margot. Souviens-toi de Margot. Elle était petite et douce et riait d'être ainsi faite. Elle m'a dit : « Ne t'inquiète pas pour une femme! » Peut-être est-ce avec ce mot et par orgueil que, plus tard, j'ai compris. J'ai pensé : Celle-ci sait se mettre à sa place. Puis j'ai dormi. J'ai dormi seul, net, ferme, ayant mes armes auprès de moi. Je te craignais encore. Cette nuit n^a pas duré longtemps. Je me sou-

viens du matin ; comme je m'habillais, je me disais : A tout à l'heure, camarade, à tout à l'heure ! Il n'y a pas eu de tout à l'heure. De toi, il me restait du fromage et du pain. Je mangeais mon fromage et mon pain dans la chambre, en marchant. Comment dirais-je ? Je mangeais avec exactitude et sachant qu'il me restait du temps pour chaque bouchée. Ma taille était droite, je ne pensais pas encore. Je compris que j'allais remporter la victoire. En vérité, je n'ai pas eu à combattre. Il suffit que l'on sache se tenir. Je sentais mon corps, je te dis que le poids de l'homme suffit. Il me reste de cette nuit l'impression que toute une race en moi était jeune : je la guidais comme un pasteur. C'est alors que je suis allé à la fenêtre. Si tu savais comme tout était simple ! Tu étais exactement ma moelle et ma base et, me retrouvant debout, je sentais que je n'allais pas mourir. Je ne sais pas s'il y eut jamais un pareil matin sur le monde. Il était cinq heures. Dressé sur la ville, je la regardais dormir avec pitié. Mais comment exprimer mon bonheur ! L'air existait encore. Je pensais qu'en plein centre, là-bas, dans la mer, des

hommes sur un bateau étaient assemblés e vivaient. Ah ! il y avait bien autre chose que toi, dans le monde. L'air, vraiment, s'ouvrait à ma poitrine. Je l'appelais : camarade, mon camarade ! Il me semblait qu'il me répondît et qu'au fond de moi-même, où je le sentais par flots, il cicatrisait tout, en passant. Ecoute, Marie. Ce jour-là fut le plus beau jour de ma vie. Je me soulevais à pleins bras comme on soulève un enfant, je me sentais bien plus fort que moi-même et, me demandant quelle vaillance m'avait été donnée, je me penchais sut le mal que tu m'avais fait et je le chassais d'une chiquenaude.

— Oh ! tais-toi, Jean, tais-toi ! ce n'est pas vrai. Tu as dû pleurer, tu as pleuré, moi je veux que tu aies pleuré ! Tu ne m'aimais pas, d'abord. Oh ! non, tu ne m'aimais pas. Si tu m'avais aimée, tu ne m'aurais pas laissée partir. Tu n'as rien fait, tu m'as dit : Vas-t'en ! Oui, tu m'as dit : Vas-t'en ! Moi, je le sais. Au fond, tu étais peut-être bien content que je m'en aille. Moi, j'étais trop heureuse. Je n'ai jamais été heureuse, je ne pouvais pas m'habituer au bonheur. La vie n'a jamais été bonne

pour r»oi, je me suis mis en colère, je l'aie laissé venir, je lui ai dit : Contenle-toi, faism'en donc encore davantage ! Je suis partie comme cela, j'étais folle. Toute la nuit j'ai entré mes ongles dans ma peau. Je me sentais dans mon rôle. Raphaël m'a posé une serviette mouillée sur les tempes. C'est bien fait pour lui, il m'a soignée jusqu'au lendemain. Il a pleuré. Mais si j'avais su que tu ne m'aimais pas, moi je n'aurais pas pleuré. C'est lui qui me l'a dit : S'il t'avait aimée, il ne t'aurait pas laissée partir.

— 11 avait raison. Je t'aimais comme une chose que j'avais reçue, je ne t'aimais pas comme une chose que l'on a conquise. Je t'ai retenue à deux mains, mais je n'ai pas su me pencher en arrière pour que tu m'entraînes avec toi. Je ne t'aimais pas jusqu'à l'aventure et jusqu'à la mort. Peut-être étaistu déjà vaincue en moi et que Tautre voix, celle qu'aujourd'hui j'enlcnds, dominait la tienne et me créait ime deslinée plus profonde.

— Oli, tiens ! tiens ! (it-elle.

Il était assis, elle se précipita sur lui, d'un

bloc. Elle occupa ses genoux, elle était là, rien ne pouvait maintenant occuper cette place. De sa bouche, elle lui garnit la bouche, de ses deux bras elle entoura le reste, de tout son poids elle appuya, comme une mer de naufrage, comme la seule chose vivante et qui vous bouche l'étendue. L'homme en éprouva une sensation d'asphyxie. D'une main, elle déboutonna son corsage ; l'instant était assez difficile, elle devait sortir ses deux bras des manches. Elle le fit avec précision, se glissant, sécoulant, et dans un double mouvement qui, d'une part, la portait hors de sa robe et, de l'autre côté se repliant, la contractait, l'enroulait d'un long tour autour de sa proie. Alors, il vit sa peau. Elle était blanche et souple et garnie d'une chair insoupçonnée, grasse, merveilleuse, parlante, comme si un miracle eût passé là. Il fallait bien qu'il la respirât, n'ayant rien autre à respirer. Parfois, elle se haussait au souffle de sa poitrine, un soupir en sortait et un frisson qu'on eût voulu saisir au passage.

— Vois, disait-elle, je n'ai pas de corset. Tu sais, mes deux seins, je ne sais pas pourquoi

tu aimais tant mes seins. Je t'ai dit une fois : Je te les donne ; tu m'as répondu : Je les prendrai. Tu avais oublié de les prendre. Vois-tu. ie suis venue pour te les apporter. Mais, dismoi, mon petit Jean, qu'est-ce que tu veux en faire ? Ils étaient si bien à leur place. Regarde ! Ils sont durs. Tu m'as dit : ce sont les hémisphères de Magdebourg, il a fallu six chevaux pour les séparer. Toi aussi^ tu aimais les femmes, tu aimais les petites femmes. Qu'estce qu'elles t'ont donc fait que tu n'en veux plus ? Est-ce que tu ne me trouves pas à ton goût ? Tu ne vas pourtant pas en prendre une autre. Et si tu en voulais une autre, c^est moi qui te la choisirais.

Vraiment, la question s'agrandissait, elle l'agrandissait elle-même. Il ne s'agissait plus de Marie, il s'agissait d'une femme et de la victoire. Et elle jouait de ses bras et de ses mains, pétrissait les joues, le cou, la poitrine de l'homme, l'amollissait selon sa science et, d'un coup, appuyait sur lui tous ses bonheurs.

— Souviens-toi de mon pays. On s'asseyait le dimanche soir tout au-devant de la grille et pour mieux s'en apercevoir : Jalot apprenait

MARIE DONADTEU 295

à jouer de la clarinette. Il partait, on disait : Ça y est, voilà mon Jalot ! Et tout d^un coup, en plein milieu, il se taisait pour apprendre encore mieux. Je crois plutôt qu'il se disait : Si j'en restais où j'en suis, c'est si bon ce qu'on sait ! Tu vois que Jalot m'a beaucoup servi. 11 y avait des petits enfants qui, tout le jour, avaient porté des bottines. Alors, quand venait la saison, on leur disait : Je t'achèterai des espadrilles pour te délasser. Ils couraient pour mieux montrer combien ils étaient délassés. Il y avait ma grand'mère qui m'apportait un fichu. C'est très difficile à expliquer, mais c'était sa manière à elle de me gronder. Il y avait, de l'autre côté de la rue, la Grande Ourse au-dessus du toit du voisin. Oh ! je la connais ! Le toit d'un homme m'a repéré le monde. La rue montait vers notre droite. Il y avait chaque soir, plus loin que son sommet, un bruit comme si toute la Terre l'avait fait. Je disais : « Grand-père, on ne peut pas entendre d'ici les trains passer, il n'y a pas de vent dans la campagne ; alors qu'est-ce que c'est ? » Il me répondait : « J'ai toujours cru que c'était le bruit du Temps qui passe. » On se sentait

grand. Il y avait, assis sur des chaises, des gens que toujours on avait connus. Cela représentait mon village et sa vie, et il y a en moi quelque chose qui fait comme Jalot. Mon cœur, mes poumons, mon foie, mon sein, tout ce qui est moi-même, tout ce qui me suffit, chaque organe redit à son voisin comment était fait mon village. Oui, il y a des choses de lui que je sens dans les os de mes côtes. Je ne suis pas bien compliquée, je suis un petit village qui ne te gênera pas, mais je suis un village entier. Connais-tu l'amour? L'amour, c'est lorsqu'on s'assied le dimanche soir et que tout cela vous suffit. Tu n'auras pas à aller plus loin que la Grande Ourse et tu connaîtras sa place. Je serai tout cela ])our toi, et tout cela c'est toute la vie. Comprends donc combien tu n'aurais plus peur. Je serais toute la vie ; si tu venais à mourir, je me tuerais, toute la vie s'en irait on même temps que toi.

Et elle répétait :

— Comprends donc. Celui-là est le maître (lu monde qui, lorsqu'il meurt, sent que le monde entier va mourir. Je serai toute la vie ;

si tu venais à mourir, je me tuerais, toute la vie s'en irait en même temps que toi.

Ce n'est pas tant parce qu'il lui donnait raison que parce que tout ce qu'elle lui offrait était à portée de la main. Chacun de ses sens en appréciait l'usage. 11 pensait d'ordinaire avec ampleur, visait loin et décrivait sa courbe comme une parabole qui tombe là oî^i on l'avait décidé. Il ne parlait pas. Un travail nombreux l'attaquait à sa base, qui produisait une dissociation singulière et qui, s'en prenant à sa pensée, la séparait par morceaux. Parfois, il sortait de lui un rien d'attention, quelque chose comme un insecte qui, se posant quelque part sur la peau de cette femme, y buvait la vie et s'en gorgeait. 11 se trouvait bien, retournait un sentiment dans sa tête et celui-ci, au chaud, s'étendait là comme dans un lit où il fait bon dormir. Et qu'aurait-il pu trouver ailleurs, qui valût cela ? Un beau jour, on part autour du monde et voici qu'un soir, dans un canton perdu, une fraîcheur descend, qui ressemble aux fraîcheurs que l'on avait trouvées partout. Il y a les cruelles paroles de l Imitalion : (( Que pouvez-vous voir ailleurs, que

VOUS ne voyiez où vous êtes ? Voilà le ciel, la terre et les éléments ; or. c'est d'eux que tout est fait... Quand tout ce qui est au monde serait présent à vos yeux, que serait-ce qu'une vision vaine ?... »

Tantôt elle lui bouchait la bouche avec la chair nue de son bras, tantôt, d'une large main qu'elle lui posait au cœur, elle propageait des ondes singulières, car la peau d\ine femme va plus loin que ce qu'elle vient à toucher. Il l'accueillait, il la sentait en lui pousser et, comme une bouture que l'on plante s'accroît, se prolonge, se crée de profondes racines et se nourrit enfin du suc intérieur, un lien mystérieux naissait de la femme à l'homme par un simple contact, avec une étrange chimie, avec une sève que l'un d'eux semblait puiser dans l'autre. Il y songeait. Tu as eu une mère, tu as vécu neuf mois dans le ventre d'une femme, tu en es encore tout imprégné et c'est cela que tu retrouves, comme un voyageur reconnaît son pays.

Et elle disait encore.

— Méchant... Tu m'as dit que je n'étais pas

à ma place. Tu vois, maintenant, je me suis mise à ma place.

Et elle s'asseyait bien mieux, elle s'asseyait jusqu'à ce que le bout de ses pieds ne touchât plus le sol.

— C'est mon poids. Tiens, tu le portes ; tout de suite tu t'es habitué à le porter. Je ne te gênerai donc guère. Tes deux petites oreilles.... elles m'entendent, alors pourquoi ne dis-tu rien? Je leur crierai : Je t'aime ! Et si l'oreille droite ne suffit pas, je prendrai l'oreille gauche. Ouvre la bouche. Je crie dedans: Je t'aime! Mon amour va jusque dans ta gorge. Oh ! je sais bien, moi, tu m'as trompée. Tu as été voir petite Margot. J'étais partie. Ce n'est pas une raison, parce que j'étais partie. Tu aurais dû m'attendre, ou alors tu n'avais pas confiance en moi. Je veux que tu ne m'aies jamais trompée. Moi, je l'ai trompé, l'autre. Oui, dans le temps, avant que je ne te connaisse. C'est toi que j'aime, puisque j'ai eu des amants lorsque j'étais avec l'autre. J'avais envie de le tromper encore à Lyon, par colère. Mais je me suis dit : Non, parce que c'est mon petit Jean que je tromperais. Oh! je

sais, tu m'en veux parce que je suis partie avec lui. Mais, mon petit Jean, le bon matelot est celui qui a déjà fait naufrage. Autrefois, il y avait des risques, puisque je ne connaissais pas mes faiblesses. Maintenant, je me surveillerai, j'examinerai mon cœur comme on examine un toit, de crainte qu'il ne tombe. Moi aussi, je suis un savant ingénieur ; j'ai la pratique des fissures. Et puis, mon grandpère. Lorsque je suis partie l'an dernier, il pleurait parce qu'il ne voulait pas que je m'en aille. Je l'ai revu, il sait tout, il a pleuré parce qu'il ne veut pas que je revienne à lui. Je n'ai rien dit, j'étais heureuse, je pensais : J'ai passé longtemps à faire de la peine aux autres ; tout le mal que je porte doit être épuisé, il ne me reste plus que du bonheur, je vais aller l'offrir à Jean. Et puis, maintenant, nous serons deux à t'aimer. Il y a maman. Ecoute, Jean, j'ai une maman à mon tour : je Pavais bien gagnée. Je le raconterai tout cela : on m'avait fait croire qu'elle était morte. Elle m'a dit : « Mets tes deux mains sur ma hanche, il me semblera que lu es encore en moi. » C'est elle qui m'a donné cette robe.

J'ai voulu pour toi m'habiller toute en maman. Elle m'a dit encore : « Ouitte l'autre, c'est celui-ci qu'il te faut. » Si je te manquais, tu aurais quelqu'un à qui t'en plaindre. Elle n'a pas été heureuse. Ecoute, Jean, tu as bon cœur, nous lui ferons oublier tout, l'un après l'autre. N'est-ce pas un but pour ta vie, est-ce que cela ne te tente pas, que de prendre une pauvre femme, de te pencher sur elle et de découvrir tout le mal qu'elle a porté? Si tu ne veux pas me prendre pour moi, prends-moi pour elle. J'ai lu les livres de la piété filiale ; ce sera plus beau que ta mère, ce sera la mienne. Je suis de retour à Paris en compagnie de Raphaël. Je lui ai dit : « Je descends faire une commission. » J'ai mis mon chapeau, me voilà. Bonjour, ma petite commission ! Je suis venue à toi au prix d'un mensonge. Je ne mentirai plus, je garderai celui-là pour que nous le pressions sur notre cœur. Je t'ai tout dit. Interroge-moi encore.

Il entendait cela. Son cœur, son sang, ses poumons, les os de sa poitrine formaient un seul mélange qui lui montait comme si tous ses organes eussent fondu, comme si son

àme même eût été pompée. Et par ailleurs mi vide singulier, une fuite effrayante et grossière : on eût dit que le vertébré qu'il portait en lui Fallait quitter. Alors, il fit un mouvement, pour savoir s'il savait encore faire un mouvement. 11 s'agita à droite, il s'agita à gauche, il se coula hors de Marie et, profitant d'un geste, passa sa tête. Pareil à l'affamé qui mord un bouillon et le mâche avec ses deux mâchoires, d'un coin, il aperçut la fenêtre et le jour, s'y jeta de tous ses yeux, se tint à eux et les mangea. Tout aussitôt, il put penser. Il se prenait à un mot, il se prenait à une branche, elle apparaissait, il la saisissait à deux mains, l'appuyait sur lui et lui demandait la foi. Comme on récite un prière pour chasser les mauvaises pensées, il était là : « Le cœur affaibli par les femmes... Vendre son âme pour avoir une femme... Il ne faut pas vendre son âme pour avoir une femme... Celle-ci, comme un mur, m'a caché la fenêtre et le jour... Ne te laisse pas arrêter par les petites choses avant d'avoir atteint les grandes... » Et, mécaniquement, selon le conseil de ceux ([ui furent tentés, il cherchait un

MARIE DONADIEU àOS

souffle en lui pour animer ses formules. Et comme il le cherchait, il donna un souffle pour le trouver. Alors, ce fut comme si un cavalier lui sortait du cœur. Et le monde, soudain, fut frappé par quatre sabots. Et Jean pensa une pensée de Pascal : a Console-toi. Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. J'ai pensé à toi dans mon agonie, j'ai versé telle goutte de sang pour toi. » Et lorsqu'il l'eût pensée, il lui sembla que le mauvais ange, lentement, lui traversait la moelle du dos et lui sortait par la nuque en sifflant.

Et tout se remit en place dans son corps, et c'était le matin : un vent de rosée, un vent matinal, sur une terre de débauche balançait une rose. Le reste se passa en deux temps. Tout d'abord, il tendit la tête et rejeta cette femme vers la gauche comme on déplace une entrave. Alors, il vit le jour et se sentit né pour le jour. Puis il se secoua, se dressa et la lança tout entière par la chambre.

Elle alla tomber, elle étendit les deux bras pour protéger sa face. Il s'enfuit vers la fenêtre, il lui semblait respirer pour la première fois.

— Aa... h! fit-il.

Mais, de la masse gisante, une voix encore sortit.

— Tu m'as jetée à terre, Jean. Tu ne sais pas : j'aurais voulu que tu me jettes à terre. Je me disais : Je mettrai mes deux bras autour de ma tête et je les appuierai sur toutes les paroles qu'il me fera entendre. Puis, plus tard, lorsque je serai seule, je m'étendrai pour moi-même, je replierai mes deux bras pour fermer le monde, je garderai une pose que toutes les personnes n'auront pas eue et que nous serons seuls : lui, à m'avoir donnée, moi, à avoir reçue. Je veux un geste de moi qu'il ait formé. Je Tappuierai sur mon front pour me porter bonheur. Mais, dis-moi que je reste. Tu vois, je ne tiendrai pas beaucoup de place, tu pourras marcher par la chambre. Je t'assure que le bon Dieu l'a voulu : ta petite cousine Valérie — oh ! va, j'ai compris, — eh bien, elle est morte ! Moi, je ne mourrai jamais, je serai là pour mourir lorsque tu mourras.

Puis elle rcpi-enait, elle s'écoulait comme une eau sous une i)ierre.

— Regarde, je reste ici couchée, ne sachant plus où j'en suis. J'ai cherché si longtemps que je t'avais bien mérité. Pense donc que j'ai eu beaucoup d'amants avant d'arriver à toi. Mais, dans ce temps-là, je savais encore arriver. La Terre pouvait me répondre, puisque j'avais confiance en elle. Aujourd'hui, comment dire ? Il me reste tout, et c'est cela qui me gêne. Si tu savais combien il y a des hommes dans la vie et si tu savais combien chacun d'eux me semble vide ! Je m'imagine que toute la Terre est creuse. Et pourtant il va me falloir la couvrir tout entière avec mes deux pieds. Il va falloir que je sache qu'elle est creuse à chaque pas. Que veux-tu que je. cherche autre chose que ce que j'ai perdu? Partout où je passe la main, je sens que tu me manques. Ah ! tu m'avais bien calmée ! Je vais passer toute ma vie à te chercher. Comment veux-tu que je te trouve, puisque tu m'obliges à te tourner le dos. Tu sais, le Juif-Errant : c'est parce qu'il avait vu le vrai Dieu. Vois si je suis malheureuse : j'ai appris à parler comme toi. Je sais parler, je suis intelligente. Quand il s'agit de toi, je suis toujours intelligente.

C'est à cause de mon cœur qui se trouve si bièli dans mon corps qu'il se promène jusque dans ma tête.

Mais il répondait déjà.

— Écoute, Marie, il n'y a pas longtemps. Un soir, le soleil allait se coucher. J'étais à la campagne, je descendais un chemin creux. Tu sais combien l'été a été bon. Comment dirais-je ? Il faisait vert, il faisait comme une prairie fait aux vaches. J'ai toujours beaucoup aimé les vallons. Je ne puis pas expliquer cela. Je me coucherais à l'ombre d'un vallon comme si j'avais été oublié, comme si Dieu m'avait borné là et m'avait caché dans l'herbe pour qu'il ne pût pas m'arriver de mal. Et voici qu'au détour du chemin, une chaumière était posée, vraiment une chaumière blonde. Je ne dirai pas que je t'ai vue, je dirai que je t'ai goûtée. Je ne sais pas comment tu entras en moi, mais soudain je te sentis comme lorsqu'on a communié. On croise ses deux braS sur sa poitrine, on se dit : 11 csl là ! J'avais autrefois bâti ma vie sur la tendresse. Il me semblait que la Terre, ici, décrivait un Vallon et, abdiquant retendue, déposait une cliau-

mière au milieu. Il y a des coins du monde qui te redonnent à ma mémoire et auxquels je crois que tu as manqué. Mais tu étais là avec tes deux yeux bleus, avec la chaumière, avec un vallon, avec une fleur vive, avec cette fleur de tes yeux qui tremblent et qui reçoivent la vie avec attention. Je regardais à droite, je regardais à gauche, un ruisseau s'arrêtait dans sa voie ; je n'ai pas pu me rendre compte, mais quelque chose existait, qui était au complet. Il semblait ne pas y avoir de pente, et un équilibre singulier, une paix unique, une symétrie, comme si tous les objets du vallon dont j'occupais le centre se fussent répondus par-dessus ma tête. Je m'assis ; d'ordinaire je vais beaucoup plus loin que là où je suis. Ah ! Marie, je m'occupais du passé ; en vérité, il n'y avait plus de temps, je regardais, je composais, tout pour mon bonheur, je prenais un sentiment d'autrefois, je le promenais dans ma tête comme pour savoir ce qu'il ferait de moi, comme pour expérimenter une forme d'avenir. Je t'installais dans le sentier, je t'installais au seuil de la chaumière, je me demandais : Comment ferait-elle ici ? Je

m'essayais à des pensées comme ceci : « La femme est un roseau, le plus souple de la nature. » Je plissais ta petite bouche, je l'appliquais sur mon cœur ; car la bouche d'une femme va plus loin que notre peau. Tu aspirais un peu comme lorsqu'on donne un baiser. Autrefois, il m'eût semblé que mon cœur était pompé, que mon cœur allait pénétrer dans ta gorge. Tu m'as dit: « L'amour, c'est lorsqu'on s'assied et que tout cela vous suffit. » Eh bien, j'étais assis, Marie, etje sentis que quelque chose me manquait. Je t'assure que tout se passa comme si tu avais été auprès de moi. Je t'assure que je t'expérimentais. Et tiens, aujourd'hui, tu es auprès de moi et tout se passe encore comme dans le vallon. Je pensais : « Si par hasard, en cet instant, j'étais seul et que je me misse à travailler, je suis sûr que j'aurais du génie. » Ou bien : « Je me sens spirituel, je me sens intelligent pour le monde entier, et voilà que je suis morne auprès d'elle. » Ou bien : « Il y a des amis, il y a des voyages. Quelqu'un que je connais est allé pécher la baleine. Un autre n'a pas encore fait son choix. Oh ! combien il

y a de choses que je n'ai pas encore découvertes ! » Cela ne comporte ni mystère ni philosophie. Une nuit, tu m'as quitté, il y eut un déplacement dans ma masse comme si elle eût dû m'entraîner, comme si mon poids se penchait. Il m'a fallu redresser beaucoup de choses pour ne pas lui céder, il m'a fallu, jusqu'aux sources les plus reculées, chercher le mouvement, la force, le courage, les arracher par lambeaux, les unir et me pencher en arrière et fonder un équilibre d'autant plus lourd que je craignais encore un ébranlement.

Il était debout, il portait sa tête, il ouvrait la bouche, il s'arrêtait parfois ; elle sentit que la voix d'un homme passe entre ses dents. Et il dit encore :

— Veux-tu un exemple, veux-tu que je te dise combien j'ai trouvé de joies autre part. Je connais d'autres sentiments que la tendresse, je" connais des jeux de sentiments meilleurs que l'amour. Je te parlerai des voyages. J'ai vu un soir un explorateur. Il revenait alors du Golfe Persique et, m'en montrant des photographies, me donnait je ne sais quel désespoir comme d'avoir manqué

310 MÀmiS DONÂDIEU

à mon bonheur. Une planche sur la mer, une montagne, une autre réunion d'hommes, un autre soleil, mais il y avait surtout ce sentiment d'avoir quitté quelque chose et d'être une façon de héros par sa seule présence. Et l'homme qui me montrait cela avait du calme, du poids, assez de science pour classer les pays et les races ; je le suivais, je remontais aux jours de l'origine, aux jours de la séparation comme lorsque Adam vit goutte à goutte se différencier le chaos. Je sentais la Terre en entier comme une sphère, comme une seule Terre vivante, comme le globe que Charlemagne portait tout entier dans sa main. Un grand courant l'entourait, il y avait des points 011 Ton s'arrête et d'oii l'on part. Je pressais sur moi la matière terrestre, ma poitrine m'avait manqué. Certes, j'avais connu une femme et, par elle, un jour où mon sang me sortait du cœur comme un peuple nouveau, mais tout : Paris, l'amour, l'argent, tout cela me semblait à peine un jeu d'enfant, un infime village où Ton s'arrête un jour pour saluer un souvenir. Je me souviens que Dostoïevski, dans un de ses livres, parle de <* la vie vivante »

et dit qu'elle doit être toute simple, que le jour où quelqu'un l'aura découverte, on en sera étonné. Ce soir-là, j'ai découvert la « vie vivante ». Il suffisait d'être debout sur ses jambes dans un endroit du Golfe Persique ; il suffisait d'être là, de sentir que l'homme est fait pour vivre sur la Terre et, alors, de la parcourir. Et il n'y a pas que les voyages, Marie. Il y a d'autres choses vers lesquelles je suis orienté.

Il appuyait encore, il se tournait vers un objet pour qu'aucun hommene le pût prendre, pour que tout ce qui l'entourait lui appartînt.

— Vous autres, femmes, depuis trop longtemps vous nous trompez. Un jour viendra où l'homme donnera moins d'importance à ce qui l'a trompé. Il y aura comme une science nouvelle, je te l'annonce, comme une science nouvelle de la résistance des matériaux. Le mariage repose sur une erreur. La femme ne peut pas vivre seule; alors, elle attire l'homme pour ne pas vivre seule, alors elle l'absorbe pour mieux sentir qu'en aucun point de sa moelle elle n'est seule. L'amour est dévorant. Du reste, il ne s'agit pour moi ni d'avoir tort ni

d'avoir raison. Comprends bien cela : je suis orienté par ailleurs. Peut-être n'arriverai-je qu'un centimètre plus loin que je l'eusse fait, t'ayant à ma charge, peut-être m'eusses-tu offert assez de compensations pour que je ne regrette rien. Il est trop tard. Ce centimètre est à moi, il est la plus haute manifestation de ma vie; je l'aurai, dussè-je retomber ensuite.

Certes, elle entendait les paroles : il y en eut deux ou trois qu'elle porta, qui la chargeaient et qu'elle écoulait ensuite lentement, en remuant ses vertèbres l'une après l'autre. Certes, elle entendait les paroles ; elle les suivait elle-même, on eût dit qu'elle les rampait.

— Je prends ma tête à deux mains, disaitelle; je contiens ma tête avec mes deux mains. Il me semble que quelque chose en moi s'est déformé : j'appuie, je voudrais tout ramener au bonheur. Je ne peux pas. Ma tête est plus forte que mes deux mains. Oh! Jean, si l'on me faisait une blessure, s'il y avait un homme assez bon pour m'ouvrir la roule, je crois que lorsque mon ûme traverserait mon corps pour

s'en aller, elle me viderait de tous mes maux. Oh! dis-moi qu'il est bon de mourir. Il y a des amants qui sont morts ensemble. On s'enlace longtemps, l'éternité commence, on la goûte, elle est là, elle est au bout d'un baiser. Tu sais, la volupté : l'éternité tout entière s'en empare et l'applique sur vous au moment de votre mort. Ou plutôt, tu ne sais pas. Tu avais un revolver, Jean. Je le connais : il était nacré, il était fin, il allait à la paume de ma main. Je t'assure qu'il était fait pour moi. Regarde : je ne suis plus couchée, je m'assieds, je m'adosse à ton lit. Je serai toute nue si tu le désires. Je suis belle, Jean, je ne crains pas de mourir nue. Et lorsque tu t'étendras sur ma peau, je veux que tu te multiplies, que tout en toi s'enroule autour de mon corps, qu'il n'y ait pas un point que tu n'occupes, pas un point que tu m'aies laissé. Je te dis même qu'il n'y aura pas de mort. Il y aura que, petit à petit, je sentirai que je m'évapore. Je penserai : Je me quitte, je vais aller habiter mon Jean.

Il marchait alors, il se campa, il lui semblait arrêter du pied une balle qu'un enfanta lancé.

— Marie, quelqu'un m'a dit un jour : « La

femme est un poids mort. » J'ai répondu : « Oui, mais un poids mort qui ronge, qui attaque le poids vivant. » Tu le comprendras, si toutefois tu t'es entendue parler. Mais moi, je suis content de ce jour. Veux-tu que je te l'avoue? Véritablement, je l'attendais, je le marquais, je me disais : Passé cela, je saurai à quoi m'en tenir. Tu comprendras : on raisonne, on s'entoure de principes, on les a à portée de la main comme des papiers. Si tu savais comme la vie vivante s'en amuse, comme tout emporte nous-même. Eh bien, Marie, je suis heureux. Nous avons été en présence. Les premiers jours de la séparation, j'ai comparé ce que j'avais perdu à ce qui me restait encore : alors, j'ai compris que je n'avais rien perdu. Mais je me demandais pourtant: Si tu retrouvais ce que tu as perdu, est-ce que la simple surprise de le retrouver ne te donnerait pas un sentiment nouveau? Connais-tu les « sentiments nouveaux »? Les sentiments nouveaux sont forts comme la jeunesse à qui il manque sa place. Je t'avais perdue. Je pensais : Tout ce que l'on retrouve est doré. Est-ce qu'elle ne va pas briller plus que

MARIE DON A DIEU 3]ô

le soleil à mes yeux? Eh bien, je te le répète, je suis content. J'ai remporté une telle victoire que, vrainfient, je ne t'en veux pas. Mon pauvre camarade, tu m'as beaucoup servi. Mais il va falloir que tu partes. Allons, lève-toi. Tu n'as pas de mal? Tiens, j'arrive. Je vais t'aider à te lever.

Il la prenait sous les bi-as. Elle adoptait dans la vie une habitude de se faire soulever,

— Ne sois pas brutal, disait-elle.

Il la remua un peu comme pour épousseter ses épaules.

— Et maintenant, tends bien tes bras. Je vais te passer ton corsage.

Plutôt que d'inventer un geste, elle eût mieux aimé que ses manches lui arrachent la peau en passant.

— Alors, tu crois que je ne pourrai plus être heureuse?

— Oui. Etre heureux, c'est un état, c'est un métier. Dans toute ta vie tu as bien dû apprendre que tu ne le connaissais pas.

Ils se donnèrent un baiser, d'ailleurs.

— Qh ! appuie, disait-elle. Que j'aie au moins le poids de tes baisers !

— Tu peux chercher un autre homme, Marie, Après tout...

Elle répondit :

— 11 faut déjà beaucoup de foi pour chercher.

Page 1