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Marie Fougère

On n'écrit plus de préfaces. Jadis l'auteur d'un livre s'adressait franchement au public, lui exposait ses idées et le prenait pour juge; aujourd'hui l'on se borne à charger de la présentation un confrère à la mode. Celui-ci débite sur vous et sur lui-même quelques fadaises, c'est l'unique entrée en matière, de sorte que l'on pénètre dans l'arène, silencieux derrière son patron, comme un jeune Romain précédé de ses joueurs de flûte.

Eh bien, n'en déplaise aux innovateurs, je vais revenir à l'antique usage et dire tout au long ce que je pense avant de livrer mon modeste roman au lecteur. Cet acte d'indépendance sera peut-être jugé excessif, mais j'espère qu'il me sera beaucoup pardonné, parce que je suis une femme, une provinciale et une débutante.

Mais pourquoi, dira-t-on, cette Lucie Herpin, étant si mal pourvue, se vient-elle jeter, sans appui,

dans la mêlée littéraire ? Je réponds, d'un mot : On lit beaucoup, dans nos petites villes; or, toutes les honnêtes femmes y sont effrayées, pour leurs enfants comme pour elles-mêmes, des tendances que manifeste de plus en plus l'Ecole moderne ; il m'a paru nécessaire qu'au nom de toutes, une d'entre elles protestât et tentât de réagir. Paris nous a lancé comme dernier défi la Terre et YImmortel : ceci est la réponse de la bourgeoisie lettrée de province.

Je ne me fais pas d'illusions : toute autre que moi aurait mieux porté le drapeau. Mon mince personnage n'est pas fait pour l'armure de guerre. Je vis au milieu des paysans, j'aime passionnément la nature ; la lecture m'occupe fort, j'observe autant que je le puis ; je noircis même parfois le papier de mes croquis informes, mais sans faire état de tout cela, sans qu'il y paraisse : jamais étranger n'a vu que mon métier à tapisserie. Je ne suis donc rien, au demeurant.

Il est vrai que chaque hiver je vais passer un ou deux mois à Babylone, chez une mienne nièce qui tranche du bel esprit et dont le salon est fréquenté par des gens de lettres. Mais si vous saviez quelle figure j'y fais ! Ce bruit, cet idiome, ces audaces qui ont remplacé l'ancienne causerie, m'enlèvent tout sang-froid ; dépaysée, je me réfugie dans un coin, comme on s'abrite de l'averse sous un arbre. J'ai des cheveux gris , le temps de la galanterie est passé : c'est vous dire que ces messieurs doutent si j'existe, et n'y prennent garde. Que faire, alors? J'écoute. Ma nièce, qui est très moderne, laisse tout passer; quant à moi, je ne laisse rien perdre. Que

de surprises et que de révélations ! La première année, je me montrai un peu réfractaire.

— Chère amie, dis-je avec la gravité d'une tante effarouchée, sais-tu bien que les discours de tes grands hommes ne sont rien moins qu'édifiants ?

— Que veux-tu ! répondit en riant mon évaporée ; avec eux, c'est cela, ou rien; il n'y a pas de choix.

Après réflexion, je soupirai :

— Soyons donc ici de l'époque ; je me repentirai à la campagne.

Je revins, j'écoutai derechef; et aujourd'hui mon initiation est complète.

De ce côté, encore je ne suis rien. Mais on m'accordera tout au moins que la vie contemplative a développé en moi des aspirations, et mes fugues parisiennes une certaine connaissance des écrivains du jour. D'où cette conséquence que je puis parler, sans trop de témérité, du Livre tel qu'il devrait être, et de nos romanciers tels qu'ils sont. C'est ce que je vais essayer de faire.

Enfant d'un siècle frivole, j'admets volontiers que le Roman soit classé parmi les genres littéraires de premier plan. En même temps que ses fictions intéressent, son cadre élastique permet à l'auteur toutes incursions dans les domaines de l'histoire, de la philosophie, de la poésie même ; et la variété nécessaire de la forme permet de recourir à toutes les richesses de la langue. Mais le Roman, pour être classé ainsi œuvre d'art, doit s'élever jusqu'à l'idée

générale dans sa conception, et toujours respecter dans ses développements la dignité humaine, car l'art ne peut être que l'image idéalisée de la nature et de la vie.

Cette littérature d'imagination, basée sur l'étude de la passion, prit son essor quand la lecture des moralistes parut trop abstraite, fait qui, en nous rappelant d'où il est venu, nous montre où il doit tendre. L'ancêtre de nos grands romanciers, c'est La Bruyère.

Sans doute ceux-ci ont élargi le cadre et approprié le genre au goût de leur temps ; mais leurs œuvres sont restées conformes aux principes. C'est dans ces données que le roman moderne a été conçu et créé par des maîtres. Chateaubriand a posé la première pierre avec René et avec Atala; Victor Hugo a écrit Notre-Dame de Paris ; l'auteur des Méditations a laissé Graziella, Alfred de Musset des Nouvelles exquises. A.- de Vigny, non loin derrière eux, a composé Cinq-Mars, et mieux encore : Grandeur et servitude militaires. Puis les romanciers proprement dits se sont partagé le domaine de la fiction, chacun suivant son inspiration et ses aptitudes : à Balzac l'analyse profonde d'une société, à Dumas l'invention merveilleuse, à Charles de Bernard l'esprit de bon goût ; à George Sand l'Étude sentimentale et la magie du style. C'est cette dernière qui nous a légué, à propos du roman, la plus belle définition de l'art : « L'art n'est pas une étude de la réalité positive, c'est une recherche de la vérité idéale. » Entre temps, des indépendants d'égale valeur butinaient çà et là, au gré de

leur fantaisie ; qu'il me suffise d'en nommer deux, avec une tendresse secrète : Nodier le peintre à la riche palette, Mérimée le conteur à la sobriété puissante. Ce fut la haute période du roman français. L'auteur remplissait sa double mission : il pensait et faisait penser.

Quel a été le caractère distinctif de cette époque ? Le spiritualisme. Il n'y eut pas d'exception. Balzac, dont on invoque sans cesse le nom pour soutenir la thèse opposée, a été, au premier chef, un spiritualiste. Cet observateur impitoyable de l'homme et de la passion n'a jamais parlé du vice sans mettre en regard la vertu; au dessus des bas- fonds qu'il explore, sa main montre toujours la fleur et le rayon ; nulle part il n'oublie la décence du mot qui fait supporter la crudité du spectacle ; il respecte son lecteur, il le mène au delà ; il le console du Mal par l'évocation du Bien. En face de Vautrin, voici la sublime figure du père Goriot ; dans tous ses livres c'est ainsi, et le plus magnifique récit de l'amour dompté qui ait été écrit de nos jours, le Lys dans la Vallée, est signé de lui.

J'avais donc raison de le dire : c'est l'école spiritualiste qui a rempli la première moitié du siècle. Cette génération d'écrivains avait l'amour des sommets, son œuvre est venue de là. Tout livre est au niveau de son idée inspiratrice.

La route était large ouverte : des hommes de grand talent la suivirent. Les uns sont morts, d'autres vivent encore, honorés de tous ceux qui se respectent, de tous ceux qu'ils ont respectés. Sans cesser d'être originaux, ils conservèrent la

tradition, eurent le culte de l'honnêteté et de la belle langue, surent peindre la passion sans oublier les droits de la morale ; à l'heure présente, ces vétérans nous charment encore et nous consolent.

D'autres venaient à la suite. On le croyait du moins. Mais cette arrière-garde, composée de gens indisciplinés, affamés de bruit, nerveux et agités, ne se soumit pas à faire étape comme les devanciers, et tourna brusquement à un carrefour. Un sentier s'ouvrait du côté des marais ; elle s'y engagea résolument. Ce fut l'origine de l'école nouvelle, qui devait pousser droit au matérialisme. Elle subit tout d'abord, constatons-le à sa décharge, l'influence du milieu. L'abaissement des mœurs altérait la croyance, les progrès des sciences exactes inspiraient l'amour de recherches exclusives de l'imagination ; les problèmes nouveaux soulevés par la médecine poussaient à l'étude des phénomènes physiologiques : c'est de tout cela que sortirent les thèses malsaines, les conceptions brutales, l'analyse des tempéraments. Le style devait suivre ce mouvement de descente : il devint, comme ce qu'il exprimait, factice, bizarre et maladif. Les œuvres typiques de ce nouveau genre furent Madame Bovary, Fanny, Mademoiselle Giraud, Germinie Lacerteux.

Le public, trop bien disposé, se rua autour de cette troupe qui arrivait par la traverse, musique en tête ; le courant moderne, j'entends: l'amour des bas-fonds, se détermina. Un prosateur de premier

ordre, Louis Veuillot, cédant à sa fougue, stigmatisa cet état moral dans son livre les Odeurs de Paris ; il ne craignit pas de crier à la décadence.

Voilà un bien gros mot. Pour ma part, je n'y crois pas. Sans doute on doit s'inquiéter ; mais désespérer, non. Notre société vivace et éclairée possède plus de ressort ; ce n'est qu'une crise qu'elle traverse; après s'être affaisée, elle se relèvera. J'estime toutefois qu'il est grand temps d'entreprendre la cure, soit par les calmants, soit par l'ellébore.

Ma nièce, lorsque j'exprime devant elle ces appréhensions mitigées, me taxe encore de pessimisme. A l'entendre, au contraire, la nation est à son apogée, et notre gloire bat son plein. Heu, heu... Je confesse, il est vrai, que nulle époque n'a été aussi féconde en grands hommes, si l'on en juge par le nombre des apothéoses et par le débit de la terre cuite. Jamais l'admiration ne fut plus tapageuse et ne se posa sur plus d'objets ; au dire des contemporains, le génie et le talent courent les rues, à tel point qu'on a dû supprimer la modestie comme chose inutile.

Eh bien, franchement, je ne suis pas convaincue. Je ne crois pas plus à notre bonne santé qu'à notre mort ; et il me suffira, je pense, de poursuivre cette modeste étude pour justifier du même coup mes espérances et mes alarmes.

J'ai signalé la dépression des idées et la chute de l'art quand commençait la seconde moitié du siècle ; les irréguliers ont eu des successeurs, et les romanciers de la génération vivante ont singulièrement glissé sur la pente. Cela devait être. Ils ont obéi à la fois à l'impulsion donnée, à leur éducation propre, à l'influence de l'air ambiant. Tout suit, en pareille matière, une progression fatale ; c'est ainsi que les réalistes ont enfanté les naturalistes et que ceux-ci donnent le jour aux décadents. C'est, pour employer le seul mot qui convienne, l'école matérialiste, qui va, par une loi inévitable, du ciel au ruisseau.

Que firent ces contemporains, dont je parle avec tristesse et sans malice ? Se plaçant à un point de vue faux, ils ne produisirent que de l'artificiel; comme le sentiment inspirateur leur faisait défaut, ils recoururent au procédé ; le monde de leur cru ressembla à une ménagerie ; et, en définitive, on éprouva à les lire cette sensation d'étonnement et de malaise dont on retrouve l'équivalent à la vue d'un gymnasiarque. C'est ainsi que des écrivains doués d'une valeur incontestable s'essoufflèrent à la recherche de l'anormal, établirent des cliniques en plein vent, tuèrent l'Idéal ; promenèrent des bonshommes en baudruche dans des paysages en carton-pâte, et n'eurent plus rien de supérieur que leur prétentions.

Ce fut l'école du roman de la chair.

Cette déformation littéraire eut beaucoup de succès. L'heure de matérialisme avait sonné; et par un phénomène ordinaire de réciprocité, l'auteur réfléchissait sur le lecteur qui de son côté réfléchissait sur lui. Alors, devenus puissants, ces romanciers s'érigèrent en secte ; l'école devint chapelle ; et comme il n'y a jamais de ces chapelles-là sans pontifes (autrement ce ne serait pas la peine d'en créer), les docteurs nouveaux adoptèrent le ton solennel et même formulèrent des théories. Ainsi, après avoir ramené toutes les femmes de tous les mondes à un type unique, celui de la fille, ils appelèrent cela « l'Etude de l'éternel féminin » ; ainsi encore ils attribuèrent à leur examen superficiel du système nerveux le titre pompeux de « psychologie » ; ils remplacèrent la peinture de l'amour par le procès-verbal de la chute, supprimèrent la conscience, et déclarèrent — sous forme de Manifestes — qu'ils exerçaient un sacerdoce.

C'est de la sorte que les enfants s'estiment grandis lorsqu'ils sont montés sur des échasses.

Allaient-ils du moins exprimer leurs billevesées en bon français ? Il n'y fallait pas songer. Les uns se sauvaient, il est vrai, par la phraséologie des régents de lycée ; c'est par là que leurs études à fleur de peau semblaient profondes. Les autres se bornèrent à parler Phébus, comme on disait autrefois; puis survinrent les précieux; d'autres enfin composèrent une langue nouvelle, faite de néologismes stupéfiants et de tournures incompréhensibles; et comme il faut bien épicer les ragoûts, chacun joignit à son lexique les vocables cueillis

dans le Faubourg. Puis l'amalgame se produisit entre ces divers genres ; et le style moderne fut.

Lamennais n'était-il pas prophète en écrivant les lignes suivantes ? « Si la décadence continue, cette belle langue française deviendra une espèce de jargon à peine intelligible. Les journaux et la tribune ont surtout contribué à la corrompre, ainsi que certaines coteries de petits auteurs qui, avec une plénitude sans exemple de confiance en eux-mêmes et d'orgueil, sont venus secouer leur sottise et leurs ignorances sur ce magnifique idiome, comme des gueux secouraient leurs haillons sur les tapis d'un splendide palais. » (Mélanges philos, et polit.)

L'imagination, étouffée sous les conventions étroites d'une secte, tomba au même niveau. Quand les néo-romanciers eurent achevé le traité du libertinage, exploité le viol et tout dit sur l'inceste, où trouver d'autre piment ? Il y avait sans cloute l'étude inépuisable du cœur humain, de ce composé de bien et de mal qui s'agite sans trêve entre la lutte, la mort et Dieu, dans la variété infinie de ses joies ou de ses tortures... Mais c'était trop vieux jeu, outre que l'analyse morale n'est pas à la portée de tout le monde. Alors ils découvrirent une mine nouvelle : le reportage. On prit pour type l'aventurier quelconque bien connu sur le boulevard, et pour thème le scandale de la veille. Les noms seuls étaient changés, tout le reste était brutalement

exact; les badauds étaient flattés de deviner. Notez que c'était invariablement la peinture d'une laideur. Certains trouvèrent fatigantes ces biographies ; alors les romanciers de répondre : « De quoi vous plaignezvous? C'est exact, puisque c'est arrivé. Nous peignons d'après nature une société décomposée, donc nous sommes les artistes de la réalité. »

Pur sophisme, messieurs. Vous prenez le monde dans ses exceptions, ce n'est pas reproduire l'image du monde. La sottise et le vice sont éternels ; mais il en est de même du sentiment noble et de la vertu, dont vous ne soufflez mot : vous ne montrez donc qu'un côté de l'humanité ; et comme c'est sa face repoussante, vous violez la règle fondamentale de l'art.

Vous dites en vain : « mon temps est ainsi fait » ; écoutez plutôt Emile Augier, votre contemporain et un vrai maître, celui-là : « De mon temps il y avait Dieu »

Ces écrivains croient-ils réellement que le Mal l'emporte à ce point dans notre société? Ils devraient alors s'en taire, comme philosophes, comme patriotes, et montrer aux foules l'Idéal pour rehausser les tendances. Se faire le courtisan de l'erreur et le chantre complaisant de la démoralisation ne rentre pas, que je sache, dans le rôle de l'écrivain.

Mais que ces messieurs se rassurent, ils ont vu de travers : on rencontre partout chez nous — en

face de leurs héros, — des hommes de bien et des honnêtes femmes.

En résumé, les écrivains de l'École actuelle sont dans le faux. Ils se sont brouillés sans motifs avec le dictionnaire et avec la grammaire ; ne sont ni réalistes, ni naturalistes, puisque la réalité et la nature n'ont rien de commun avec leurs productions.

Ce sont, ni plus ni moins, les prédicants de l'athéisme obligatoire en littérature.

On va me trouver bien osée ; mais à parler franc, ma hardiesse ne consiste qu'à dire à haute voix ce que tout le monde pense. De nos jours les gens sont ainsi faits, que la sincérité leur semble une chose étonnante ; ils lisent plus ou moins en cachette les livres qu'ils condamnent à part eux, contribuent par là à leur succès, et n'osent exprimer leur opinion parce qu'il s'en va de toucher à des idoles. Et pendant qu'ils se taisent sans murmurer, suivant le mot de Scribe, l'affaissement général s'accentue. Tenez, il n'y a que les femmes qui aient de la bravoure en ces occasions-là.

Ne nous désolons pas outre mesure ; cet engouement est éphémère ; les pseudo-réalistes sont

loin d'avoir ville gagnée. Les romanciers de la saine école n'ont pas cessé d'écrire et de faire des recrues. Pour tout esprit non prévenu, leurs oeuvres sont supérieures ; ajoutons que certaines des signatures ont une autre autorité ; ceci tuera cela. Pour ne citer qu'un exemple, l'Abbé Constantin n'a-t-il pas été la plus belle revanche et la plus consolante promesse ?

Mais, — voilà ce qui me confond, — les romans honnêtes, à part de rares exceptions dues à une notoriété d'ancienne date, n'obtiennent qu'un succès d'estime.

L'œuvre honnête est tirée à cinq mille exemplaires, le livre naturaliste à soixante. Comment expliquer cela?

Ma nièce me dit : « C'est la curiosité... C'est le courant... » ; raisons qui ne me satisfont pas. Il y a là certainement un mystère.

J'en étais là, quand le hasard me fit rencontrer cet été un vieux courtier en librairie, qui vient de se retirer à la campagne, après avoir passé un demi-siècle sous les galeries de l'Odéon. Je l'ai interrogé, cela va de soi, sur le cas qui me préoccupait si fort. Cet homme a l'air affreusement goguenard. Il s'est mis à rire en m'écoutant, et m'a répondu d'un ton de brusquerie railleuse :

— Vous ne savez pas pourquoi l'école nouvelle est en train d'étouffer l'école idéaliste et d'arriver au monopole? C'est pourtant bien clair. Vous me faites signe que non? Attendez.

Pour bien connaître une époque, il faut se demander en qui elle s'incarne ; c'est l'homme-type qui sert à la définir. Ne dit-on pas « le siècle de Périclès, de Léon X, de Louis XIV? » De même, la seconde moitié de notre siècle a eu sa personnification exacte ; tout procède aujourd'hui de l'homme qui a rayonné sur nos aînés. Il avait plus que des vertus : du panache, du bagou, le génie de la réclame ; il possédait l'art de plaire aux autres en parlant de lui ; son assurance imposait, ses paillettes charmaient les regards, et il faisait accepter comme biens précieux des objets de dix centimes. Celui-là, madame, s'appelait Mangin.

Tout ce que nous aimons nous est venu de là.

Les contemporains ont beau le renier, ils l'avouent pour type, puisque chacun d'eux traite les autres de « Mangin », ce qui, en tenant compte de la réciprocité du compliment, constitue l'unanimité de l'opinion. Ce n'est qu'une affection passagère, mais soyez certaine que le demi-siècle en est atteint. Morale : on ne réussit aujourd'hui que par la réclame.

Ce courtier moqueur excitait mon indignation. — Je vous parle littérature et vous me répondez commerce, nvécriai-je en l'interrompant.

— Hé, chère madame, je suis dans la question, car — le mal est là, précisément — la littérature est devenue une affaire commerciale. Je ne dis pas qu'on écrive uniquement pour gagner de l'argent, mais on veut gagner de l'argent en écrivant. C'est précisément pour cela qu'on flatte le mauvais goût de la masse au lieu de réagir contre lui ; de la sorte on a l'acheteur. Et comme la production est devenue énorme, on ne peut lutter contre la concurrence qu'en outrant le genre. C'est à qui fera le plus de tapage. Tout converge vers un point, inconnu de nos pères : la science de la vente.

Vous croyez que j'exagère? Mais remarquez, je vous prie, les clichés-boniments des éditeurs, les titres incongrus, les affiches sur les murs, Yinterwiew; voyez donc la curiosité publique sollicitée par la biographie ; par l'éloge de l'homme précédant la lecture de l'œuvre... Est-ce la préoccupation sereine de l'art, tout cela?

Le petit homme des galeries de l'Odéon se croisa les jambes, huma une prise et continua :

Nous, les vendeurs, nous n'avons plus d'autorité. Les naturalistes sont plus forts que nous pour conquérir la notoriété et assurer le débit de leurs livres; cela fait partie de leur doctrine. Ajoutez-y que beaucoup d'écrivains, sans être leurs adeptes, se font leurs alliés et leurs auxiliaires. Ce tiers-parti se compose des Eclectiques, des Sceptiques et des Habiles, qui consultent le vent et le courant pour lancer leur barque. Comment les spiritualistespurs, qui marchent isolément et sans réclame, pourraientils lutter?

Certainement je ne croyais pas un mot de tout ce que me débitait ce mécréant ; cependant je fus déconcertée. Mais, à la réflexion je pensai que dans ce désarroi nous avions des juges et des défenseurs tout trouvés.

— Et que faites-vous de la critique? demandaije d'un tonde défi.

— Quelle erreur est la vôtre ! Il n'y en a plus.

— C'est trop fort !

— Entendons-nous bien. Il existe encore un groupe de critiques éclairés, impartiaux, qui recherchent la vérité, rendent justice aux talents nouveaux et déplorent notre débâcle littéraire. Mais ils sont souvent gênés par leurs relations personnelles, doivent compter avec les situations conquises ; s'ils cassent les vitres, certains les accusent d'être hostiles au progrès ; ce sont des amoureux de l'art, mais le flot montant les submerge.

Les autres critiques, ceux que l'on écoute, ce sont... Hé, parbleu, ce sont les romanciers euxmêmes.

— Comment?...

— Mais oui ; ils font les livres et les jugent ensuite ; c'est plus simple. Aujourd'hui la critique presque tout entière est dans les mains des réalistes et du tiers-parti. De la sorte chacun d'eux s'est érigé en puissance; il ménage son confrère pour être ménagé par lui; il le flatte pour être flatté. C'est le vieil échange de la casse et du séné. De là une société d'admiration mutuelle. Et comme ils sont de leur temps, ces messieurs ont adopté le système

tout-puissant de l'époque : ils ont constitué un syndicat.

Il paraît aujourd'hui tant de livres, que le public demande à être guidé dans ses choix: MM. les syndics s'en chargent... en lui recommandant leurs ouvrages et ceux de leurs amis. Se faisant universels, ils en sont venus à tenir sous leur férule toute la production intellectuelle. Incomparables d'ailleurs sont-ils pour couper un cheveu en quatre, lancer leur cher Childebrand, ou étouffer un gêneur entre deux portes.

« Ce nouveau, que vient-il faire céans sans notre permission? Braconner sur nos terres... Halte-là! » Il y a plusieurs modes d'exécution : la conspiration du silence, ou les quatre lignes dédaigneuses qui vous plongent dans Yin-pace des amateurs médiocres; ou, en cas de récidive, l'éreintement d'ensemble. La mort du pécheur est certaine.

Un seul spiritualiste indépendant a pu leur échapper, à ma connaissance : l'auteur du Maître de Forges. Mais aussi quelle colère! Comme ils l'accusent de snobbisme et lui prodiguent les aménités du répertoire en se pendant désespérément aux basques de son habit pour l'empêcher d'aller plus loin !

A l'inverse, ils ont l'habileté d'encenser les pontifes du naturalisme, dont l'alliance les fortifie.

Mais il faut les entendre parler les uns des autres ! Leurs livres sont « de puissantes études » ; ils se traitent couramment de maîtres, d'illustres, de classiques; de princes des conteurs et de princes des critiques ; s'écrient en parlant de l'affilié, qui le leur rend bien : C'est Balzac, c'est Dickens, c'est Stendhal !

Voilà ce qu'entend le public trois cent soixantecinq fois par an : comment voulez-vous qu'il ne finisse pas par le croire ? Voilà comment les naturalistes et leurs alliés ont faussé l'opinion. L'art en peut mourir, mais ils sont maîtres du marché.

Telle est, madame, l'explication que vous cherchiez.

Le courtier en librairie m'a parlé de la sorte, et je l'ai planté là. Ce sont purs paradoxes qu'il m'a débités. Du moins en étais-je persuadée, mais une visite chez ma nièce m'a rendue perplexe. Plusieurs membres du syndicat étaient présents ; ils avouaient les nécessités de la camarilla, riaient des pontifes qu'ils avaient déifiés le matin, se moquaient du bon public qui les croit toujours sur parole. Quand l'un d'eux sortait, les autres aussitôt d'ajouter d'une voix contenue : « Et celui-là, donc ! » Je suis remontée en tramway dans un état complet d'ahurissement.

Oui, j'ai entendu tout cela. J'ai même vu mettre le Ciel et Jocelyn en musique... Mais j'ai la foi si robuste, que mon espoir en la résurrection littéraire a persisté. Après tout, disais-je, il me reste la campagne ; Us n'ont pas osé y toucher. Je vivrai là, loin de leurs élucubrations, dans cette poésie immaculée. Quant à la langue française, qu'i'Js mal-

mènent si fort, ils n'en viendront jamais à bout. Richelieu n'a-t-il pas assuré sa défense et son salut en fondant l'Académie? C'est elle qui est la gardienne fidèle des traditions et de l'art d'écrire ; le régulateur et la force morale sont là. Dormons donc en repos; mon petit-fils ne passera pas son baccalauréat en déliquescent.

Cette sécurité était trompeuse, car j'appris bientôt que les chsfs de l'école, ceux qu'on appelle Maîtres (avec une M majuscule), attaquaient simultanément, la campagne et l'Académie. C'était un assaut furieux. Ainsi on avait décrété qu'il ne nous resterait même plus de langue maternelle à parler, ni d'air salubre à respirer?...

La mesure était comble. Je sortis démon apathie résignée, et je me jurai de défendre nos derniers dieux.

La liberté du livre implique, je crois, la liberté de discussion. Une femme doit se dévouer à cette œuvre hardie, au nom de toutes les honnêtes femmes. Si elle succombe dans cette lutte, ses bonnes inten*. tions la feront absoudre ; et plus d'une mère de famille, au fond de nos provinces, dira : Elle a eu raison d'essayer.

Telles furent mes premières pensées, que la réflexion fortifia ; et je fis venir par la poste la Terre et V Immortel.

Ici se présentait une difficulté : je n'osais entreprendre ma lecture. Un impertinent voisin de campagne me dit : « Oh ! à votre âge... » Mais l'âge n'y fait rien. Je sortis d'embarras en chargeant mon mari de lire, d'expurger et de me rendre un compte

fidèle. Je vais analyser d'après ses notes. Vous allez voir une bonne fois, mesdames, ce que sont les grands romans du jour.

La Terre, volume de 500 pages, porte le soustitre générique : Les Rougon-Macquart. Ce n'est qu'un pur trompe-l'œil, car il ne s'agit là que d'une famille Fouan qui peuple un village de Beauce ; histoire écrite sans plan et sans but, sous forme de tableaux juxtaposés.

Les traits principaux montrent la pauvreté de l'invention, car l'amour cupide de la terre, le vieillard traité en bouche inutile après la donation de ses biens, la veillée, etc., sont pris dans tel livre récent qu'il serait aisé de citer.

Quels sont ces travailleurs beaucerons ?

C'est d'abord le maire de la commune qui vit ostensiblement avec sa servante ; chasse de chez lui son fils — un officier, gloire de la famille, — et meurt assassiné, victime de ses vices.

Vient ensuite une gardeuse d'oies, voleuse de grands chemins, et prostituée de douze ans.

Voici maintenant un laboureur qui, comblé par son maître, le remercie en promenant la débauche sous son toit. Cet individu trouve l'inceste à son gré. Quand on raconte devant lui (page 137) les amours d'un frère et d'une sœur : « Qu'est-ce que ça nous fiche, reprit Jean touché, ça les regarde, ça ne fait de tort à personne. »

Oublierai-je ces deux époux honorés de tous,

même du curé, parce qu'ils ont fait fortune en tenant un mauvais lieu dans la ville voisine, et qui finissent par y établir leur petite-fille Élodie après l'avoir fait élever chez les dames de la Visitation ?

Puis c'est une fermière qui aide son mari à violer sa propre sœur, qui la tue ensuite, et plus tard étouffe son beau-père après l'avoir volé.

Dans l'autre branche, c'est une espèce d'idiot qui vit avec sa sœur et meurt d'un coup de faucille en tentant de violer sa grand'mère.

J'en pourrais dire long du misérable que l'auteur a eu le bon goût de surnommer Jésus-Christ, ce que n'a jamais fait un habitant des campagnes ; mais passons.

Un autre villageois, placé en vedette comme le héros du livre, frappe sa mère et la fait mourir de terreur ; vole ses frères et sœurs en dérobant des papiers, viole sa belle-sœur et assassine son père.

Voilà le paysan français, d'après l'auteur de la Terre.

On voit que tout ce qui touche l'homme est faux. Demandons-nous maintenant si l'étude de la vie champêtre se rapproche davantage de la réalité. Et ici pas d'erreur permise, car le romancier en question se pose en apôtre de la précision ; il n'a donc pas le droit de commettre la moindre inexactitude. Je citerai au hasard :

Le semeur ne jette pas la semence « tous les trois pas » (p. 2) ; non, il lance la main droite avec une poignée de blé en écartant les doigts — tous les deux pas, chaque fois que le pied droit pose à terre.

Le paysan ne peut pas « fourrer son fumeron dans une poche de sa blouse » (p. 17) par l'excellente raison que la blouse n'a pas de poche.

Les braconniers ne tuent pas au vol et à coups de pierre les alouettes (p. 34). Ils ne prennent pas davantage les perdrix à la main lorsqu'elles sont mouillées (320), et quant à prendre des cailles aux gluaux (321), ce serait encore plus extraordinaire. Enfin le braconnier de la Terre ne visitait pas « les terriers à lapins » (p. 307), et pour cause, alors qu' « on ne voyait plus de lapins dans la contrée depuis vingt ans » (p. 320).

L'auteur ne sait pas à combien de têtes de moutons doit se monter le troupeau d'une ferme de deux cents hectares, car il le fixe à 800 (p. 95), et à « près de 400 » (p. 283).

Puis, en faisant un véritable cours de Science agricole, il raconte sans rire que le blé semé à la Toussaint ne lève qu'au printemps (p. 184) ; et que l'on fauche la luzerne au mois de février (p. 432-440).

Pour peindre une famille de choucas vivant dans un clocher, il s'écrie avec une naïveté pompeuse : « On vit voler et croasser les corbeaux centenaires. » Hé quoi ! Ils l'étaient tous ? mais si le corbeau vit cent ans, ce qui n'est rien moins que certain, une bande se compose d'enfants aussi bien que de patriarches; et tout corbeaux qu'ils soient, ceux qui sont nés l'année dernière n'ont qu'un an.

•Il y a mieux : « notre grand naturaliste » raconte (p. 355) qu'un âne boit avec délices du vin nouveau, et s'enivre à tel point, qu'il vomit. Le moindre vétérinaire aurait appris à cet observateur que les ânes

ne boivent pas de vin et ne peuvent pas vomir.

En voilà bien assez. Il résulte clairement de ces exemples, pris entre mille, que l'auteur de la Terre n'a aucune notion de la campagne, aucun souci de la réalité.

Voilà pour le fond.

Quant au ton adopté, rien ne saurait le décrire. Ce ne sont que termes inconnus jusque-là en typographie. Citons, à titre d'exemple, quelques passages, triés, bien entendu, parmi les plus anodins. A la page 312, un fils prêche en ces termes la résignation à son père malheureux : « Quand on ne gagne plus, on avale sa chique, sans e er les gens. »

La page 260 contient une scène inénarrable de double accouchement : l'accouchement de la fermière et celui de sa vache. Un vétérinaire était venu au secours de celle-ci ; et les détails (que je passe) étaient si drôles, c'est l'auteur qui le pense, que la femme en riait dans ses spasmes : « Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son ventre... Mais ce fut le comble, lorsque le vétérinaire se balafra d'une longue traînée de bouse. L'accouchée suffoqua : Je meurs! F... rigolo qui me fait rire à claquer dans ma peau ! »

Veut-on du plus haut goût encore? Une nuit, les paysans se sont aperçus qu'une trombe de grêle a ravagé les récoltes. Un d'entre eux va prendre la parole ; écoutez : « La vieille femme, furibonde, ramassa des cailloux, les lança en l'air pour crever le ciel, qu'on ne distinguait pas ; et elle gueulait :

S... cochon, là-haut, tu ne peux donc pas nous f

la paix? » (p. 112).

On pourrait dire, à la rigueur, que ce romancier a voulu mettre dans la bouche de ses personnages le langage qu'il leur suppose ; mais il n'en est plus ainsi lorsque lui-même prend la parole comme narrateur. Eh bien, écoutez : « C'était l'expansion de la soûlerie générale (188) » ; « Son père gueulait contre elle (39) »; « Si bien que Palmyre elle-même, se tenant le ventre comme si une colique l'eût tortillée, etc. » (p. 135).

Quelquefois cependant le Pontife affecte de s'élever vers les cimes de la littérature descriptive; on est alors forcé de donner sa langue aux chats. Jugez-en : « Un vent glacé poussait dans le ciel pâle des vols continus de gros nuages ; et la Beauce flagellée s'étendait d'une tristesse morne » (p. 35).

A la page 117, une fille-mère dépose son enfant sous un prunier et se met à sarcler des pois. Le valet d'une ferme voisine survient, et veut l'aider ; elle refuse. Alors « Jean, pour ne point la contrarier, s'était mis à l'ombre du prunier, en ayant soin de ne pas s'asseoir sur Jules. Et il la regardait, pliée de nouveau, les fesses hautes. »

La dernière image est poétique ; mais cet homme qui a soin de ne pas s'asseoir sur Jules afin de ne pas contrarier la mère, est-ce assez joli ?

Retenez, pour finir, cette description d'un coin d'étable : « Une des deux vaches, qui s'était mise debout, fientait ; et l'on entendit le bruit doux et rythmique des bouses étalées » (p. 71).

Voilà ce qu'est ce livre et ce qu'il vaut. Dans les pays qui sont protectionnistes en matière de mœurs, on en a interdit la vente.

L'auteur de la Terre a dédaigné le repos après sa Création, qui pourtant valait bien qu'on respirât quelque peu ; il vient de faire paraître le Rêve (pour les pensionnats). Les uns ont prétendu qu'il faisait de Ta sorte amende honorable. Les esprits chagrins assurent qu'il s'est proposé tout bonnement de faire voir que son talent a de la souplesse, expérience dont le résultat n'a pas été heureux. Mais ces choses m'importent peu ; ce qui me préoccupe, c'est la portée de l'évolution.

Disons tout d'abord que le Rêve n'est pas un livre ; c'est seulement la matière d'un joli petit conte. Résumons-le pour les mamans que la signature de l'auteur a pu mettre en fuite.

Il était une fois une fillette, très belle et très sage, qui pieusement lisait la Légende dorée et rêvait en regardant le ciel. A quoi rêvait-elle ? « Ce que je voudrais (disait la jouvencelle), ce que je voudrais, ce serait d'épouser un prince... Un prince que je n'aurais jamais vu ; qui viendrait un soir, au jour tombant, me prendre par la main et m'emmener dans un palais. Et ce que je voudrais, ce serait qu'il fût très beau, très riche, oh ! le plus beau, le plus riche que la terre ait jamais porté ! » (p. 69).

Et elle rêve à sa fenêtre, les yeux posés sur la prairie voisine et sur le ruisseau qui murmure. Puis, écoutez : « La troisième nuit, en venant s'accouder, elle l'aperçut... Il ressemblait à saint Georges, à un Jésus superbe. » (p. 100).

Oui, le Prince Charmant lui est apparu au clair de lune. Un regard a suffi, ils se sont reconnus,

ils s'aiment. L'être radieux s'agenouille devant elle et lui dit : « Vous princesse et moi prince, nous mènerons — dans le grand château — l'existence des temps anciens.... au milieu d'une suite -d'hommes d'armes et de pages... le cor sonne, le pont-levis s'abaisse. Des rois sont à notre table. La nuit, notre couche est sur une estrade surmontée d'un dais, comme un trône. » (264 et 265).

Un génie puissant se dresse entre eux et crie : Jamais ! Pais Dieu fait un miracle, le génie s'incline ; ils vont être unis.

Le rêve est réalisé. Les cloches joyeuses sonnent son hyménée ; le peuple acclame sa félicité et sa gloire. « Elle souriait toujours ; elle songeait à cet hôtel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine, où l'attendait la chambre des noces, toute de soie blanche... » (308) ; mais alors elle n'eut que la force de donner un baiser à Charmant, et mourut.

Ce n'est certes pas du $ maître », cela; c'est raconté par toutes les grand'mères et cela a été imprimé vingt fois ; mais n'est-ce pas délicieux ? Figurez- vous ce conte écrit simplement, en trente pages, d'une main délicate : ce serait un bijou, et nous croirions à une conversion. Mais, au lieu de cela, F'auteur a voulu faire dujRéue un volume compact, un Rougon-Macquard! Voyez-vous dès lors comme il aplatit son Idée sous le poids assomn ant de V Encyclopédie Roret ? Tout le Manuel de l'architecture y passe, et le Guide du parfait brodeur, sans compter les traités de peinture sur verre, de liturgie et de blason. Grâce aux ingrédients parasites qui ont altéré la donnée, le gentil conte a fait

place au plus invraisemblable et au plus ennuyeux des livres.

J'ajoute que dans cette tentative de changement de genre, le style du prétendu Maître naturaliste n'a pas varié. Toujours la phrase tordue, le mot forgé, l'image excessive. Et à quelle monotonie arrive-t-on, avec tout ce fatras factice ! Un exemple. Voulezvous des effets de lumière ? On en a mis partout : à la page 76, le métier de la brodeuse « flambe » ; à la page 99 « les chasubles flambent » ; à la page 186 « le chœur flambait » ; à la page 261 l'héroïne « triomphait dans une flambée » ; n'oublions pas « tout ce qui flambait » (p. 300) ; et que même « Y ombre de la nef flambait » (p. 302) ; cela, c'est le bouquet. Notez que, dans ce livre, ce qui ne flambe pas, « braizille ». Et que signifie, je vous le demande, « une robe tiède et vivante, parfumée de nudité pure » (p. 139) ; ou l'air respirable qui « est candide » (p. 270)?

J'adresse à l'auteur un reproche autrement grave .bien qu'il ait employé le mot « chaste » presque à chaque page, il n'a pas fait chaste. Il ne sait pas, il ne peut pas. Tout en abusant à outrance des citations de la Légende dorée, il ne nous en rappelle que les côtés charnels ; en faisant de sa jeune fille une extatique, il ne la rattache qu'à sainte Thérèse. Bien que la mère de cette rêveuse ait été « sèche comme une facture et froide comme un protêt » (p. 50), on a peur pour elle (et pour les lectrices) quand l'auteur dit : « Ce qui inquiétait chez l'enfant, c'était la violence de ses caresses. Plusieurs fois on l'avait surprise à se baiser les mains (25)...

elle s'énervait, les yeux fous, les joues brûlantes » (26). C'est une vierge, soit; mais c'est aussi une hystérique.

Et voyez ce que l'auteur en fait lorsque l'action est engagée. La première fois qu'elle se trouve en présence de Félicien, elle lui raconte que c'est le coucou qui la réveille, à six heures ; « mes bas sont ici, mon savon là... Et quand je me réveille, il y a quelqu'un près de mon lit, un fantôme... » (p. 112). Le jeune homme escalade, une nuit, le balcon de sa chambre à coucher. Elle lui crie aussitôt : « Je vous aime ; prenez-moi, emportez-moi, je vous appartiens » (164) ; mais pourtant, à l'aube : « Depuis que le jour croissait, elle était prise d'une confusion, et la vue du lit l'acheva » (165). La seconde fois il revient encore, par la fenêtre. Elle sourit et dit : « Vous êtes mon maître, me voici à vous... Que je vous remercie ! » Alors Félicien « lui passa son bras à la taille et l'emmena en disant : venez chez moi » (194). Et elle y alla.

Assez de citations. Je n'hésite pas à conclure. Voilà des fautes énormes, qui démontrent clairement que l'auteur est un matérialiste incurable. Non, les jeunes filles n'agissent pas ainsi, même dans leurs faiblesses ; non, elles ne pensent pas ces choses, même dans leurs rêves. Plus elles aimeront un jeune homme, moins elles oseront en sa présence parler de leurs bas et regarder leur lit ; aucun fiancé ne les emmènera la nuit dans sa chambre. Celle-ci n'est pas chaste, parce que la chasteté c'est l'ignorance ; et elle n'est pas jeune fille, parce qu'elle n'a pas ce qui survit à la chasteté, j'entends

la pudeur, qui est le sublime instinct de la décence. Si l'auteur s'était borné à rajeunir le conte de la veillée auquel se réduit son sujet, ses personnages de fantaisie, si choquants qu'ils fussent, échapperaient du moins à la discussion ; mais puisqu'il a la prétention d'avoir composé un livre réaliste, avec son bric-à-brac ordinaire, nous avons le droit d'exiger que ses créations soient humaines.

Ainsi donc l'auteur de la Terre n'a rien effacé et rien conquis. La preuve est fournie par lui-même qu'il ne saurait être ni l'observateur des âmes pures, ni le peintre des sentiments élevés, ni le psychologue. Il a parlé de rêve et d'idéal, mais il n'a fait que l'histoire d'une maladie cérébrale. Dans le Rêve, il chante faux ; il reste fatalement attaché à la Terre. C'est toujours le même auteur et le même danger.

Arrivons à l' Immortel. Ce n'est guère nn roman ; on y verrait plutôt un pamphlet contre l'Académie. Est-ce une manifestation nouvelle de l'esprit de destruction propre à l'époque? Est-ce l'explosion d'une rancune ? Quoi qu'il en soit, l'agression est manifeste, et le but poursuivi est bien celui-ci : déconsidérer les derniers défenseurs de la langue et du bon goût, détruire un monument de nos gloires nationales.

A ce seul point de vue, la tentative intitulée Y Immortel serait une mauvaise action.

Voyons comment l'auteur s'y prend pour mener à bien sa besogne.

Même système que celui de la Terre, sauf qu'ici, au lieu de la race rustique, c'est l'aristocratie de la naissance et de l'intelligence qui va être chimiquement décomposée.

L'Académie s'incarne dans un secrétaire perpétuel qui est pédant, ignare et grotesque ; dupe facile d'un mauvais fabricant d'autographes ; père insensible, affamé de jetons de présence, et finissant par se jeter du haut du pont des Arts parce qu'il vient de gagner un procès. Entre nous, l'explication unique de ce suicide est dans le plaisir qu'a éprouvé l'auteur à noyer de ses propres mains les palmes vertes.

Sa femme, fille d'un autre académicien, va se ressentir de cette tare originelle. Voyez là, en effet : elle traite le mari en Géronte bafoué devant les bonnes ; le vole en brisant tranquillement les serrures ; est d'ailleurs légèrement entremetteuse moyennant finances, et couronne sa carrière en criant à celui dont elle porte le nom qu'elle s'est prostituée jadis pour obtenir son élection.

Le fils, lui, n'est qu'architecte, mais le sang du Palais-Mazarin coule dans ses veines. Aussi est-ce un bohème sans scrupules, riant très haut de son père et le pillant pour rouler carrosse, insultant sa mère à l'occasion, jouant en ville la comédie de l'amour pour s'assurer des rentes, et arrangeant son mariage avec une millionnaire plus âgée que lui de vingt-cinq ans, afin que la vertu soit couronnée au dénouement.

Il y a aussi une duchesse, « une fière patricienne », qui affiche son... union libre avec un libertin; qui, abandonnée par celui-ci, se livre sans retard à un

autre ; et trouve plaisant que, sous son toit, un académicien use de violence envers une jeune fille confiée à sa garde.

Il y a encore Mme Eviza qui, « enceinte de huit mois, pour une parure que lui refusait son banquier de mari, se bourrait le ventre à grands coups de poings, heurtait son foetus aux angles des meubles. Tiens, ton enfant, sale ... ; tiens, ton enfant» (p. 231).

Et l'auteur voudrait nous faire croire que le monde est comme cela ? Je me permets de lui répondre qu'il a pu découvrir des êtres pareils, disséminés à l'état de monstres dans l'immense foule qui nous entourer mais qu'il n'avait pas le droit de les réunir en groupe pour nous dire : voici la réalité.

J'ai parlé de l'analogie qui existe entre la Terre et YImmortel et qui révèle les mêmes préoccupations chez les deux auteurs. Un simple rapprochement, à titre de spécimen : L'auteur de la Terre représente un fils qui reproche à sa mère de l'avoir privé d'un profit ; voici la phrase : « Brusquement il se tourna vers elle, la saisit par les poignets, lui cria clans la face : Vous êtes une vieille coquine. » (p. 213). De même l'auteur de YImmortel dépeint un fils qui reproche en ces termes à sa mère la ruine d'une entreprise : « Et lui broyant les poignets rageusement, il lui jeta dans la figure : Gaffeuse ! » (p. 213).

Quant aux plaisanteries... Comment oserais-je dire ? Quant aux plaisanteries adoucies par Nadaud dans le dernier couplet des Deux gendarmes, ou esquissées par Molière dans le passage où Alceste fixe une destination au sonnet d'Oronte, les deux t maîtres » en sont également friands. C'est ainsi

que, en regard des récits du Naturaliste du peuple, le Naturaliste du monde remplit une bonne demipage pour nous apprendre que si la femme du secrétaire perpétuel de l'Académie voit des duchesses, c'est que ces grandes dames, aux séances de réception, montent chez elle pour y trouver... « vous savez? Le petit endroit. » Il insiste. Oui, le « petit endroit » (p. 257). Dans un autre passage, où il s'agit des obsèques d'un grand seigneur terrien, il nous montre les fermiers banquetant au château après la cérémonie. Et le soir... Ecoutez: on pouvait entendre « les chants avinés des bandes paysannes roulant aux fossés, d'où montaient, des deux côtés de la route, des ronflements, des bruits immondes, leur façon de prier pour l'âme, etc. » (p. 321).

Arrivons maintenant aux parties descriptives. Tantôt c'est le genre précieux mitigé de déliquescence : « La voilà (la duchessse) sous bois, dans la fraîcheur des chemins verts, des longues avenues où des vols, des bonds s'effarent à sa course effrénée. » (p. 330).

Tantôt c'est le précieux doublé de Vénergie de la Terre. Ainsi du portrait de la femme abandonnée, création que l'auteur compare modestement à Didon : « Plus duchesse ni mondaine, démasquée, humaine enfin, elle s'arrêtait. . . puis repartait sous une poussée de douleur... Lâche, lâche, canaille. Elle enviait celles du peuple qui guettent l'homme sous une porte, lui envoient par la figure une potée de vitriol, dans un vomissement de mots épouvantables » (p. 274).

Toujours à propos de cette patricienne qui n'a pas de potées à sa disposition ; elle est en délicatesse

avec la femme d'un académicien ; « elles croisent un regard, plus redoutable que les plus violentes engueulades du bateau-lavoir. » (p. 216).

En quelques endroits la description prend plus d'ampleur ; c'est ainsi que l'auteur nous fait assister à la messe mortuaire d'un académicien. Cet immortel n'a été, bien entendu, qu'un bélître ; enfin on va l'enterrer, et il y a de la troupe, car ce légionnaire de mauvais aloi a droit aux honneurs militaires... La voilà sur deux rangs. « Les fusils tombent d'un seul coup de crosse au commandement d'un sacré petit officier, très jeune, pas commode... La voix du jeune officier commanda furieusement : portez armes. Les académiciens bombaient leurs torses sous les regards de femmes les brûlant à travers les voiles noirs, les schakos et les sacs des militaires ahuris » (p. 190).

Ahuri?... Qui ne le serait en sentant ainsi un regard percer le schako, puis le sac? Pauvre armée, elle ne trouve pas plus grâce que l'Académie dans ce livre, car plus loin, à propos d'un duel, l'auteur nous présente un général de cavalerie,' membre du Jockey-Club, qui n'est rien de plus qu'un grotesque. « Ses oreilles faunesques joutent de couleur violente avec celles de..., etc. » Quand on l'interroge, elles deviennent « écarlates, à croire que le sang gicle », et il répond : « Fait'ment, m'sieu » (p. 238). N'en déplaise à l'écrivain, nos officiers généraux sont plus distingués que cela ; il a eu le tort de trop s'en rapporter à un autre réaliste, à la Lanterne de Bocquillon, qui fait dire à ses militaires : « Turellement ».

Voulez-vous maintenant savoir comment on parle aux réceptions de gala, chez les duchesses ? On quitte la table pour regagner les salons ; le maître d'hôtel et les valets regardent la noble compagnie qui s'éloigne. « Le maître d'hôtel, grave, le menton he.ut, suppute à part lui : ce dîner, partout ailleurs, m'aurait valu mille francs de gratte ; mais avec elle, vat'en voir ! Pas même trois cents francs ! Puis, tout haut, comme un crachat sur la traîne de la fière duchesse : Carne, va ! » (p. 127).

Eh bien, non, elle n'est pas fière, cette duchesse, de garder chez elle un maître d'hôtel dont ne voudrait pas un marchand de noir animal. Tout ceci, je le répète, n'a pas le moindre rapport avec ce qui se passe dans le monde.

Occupons-nous un peu de la forme. L'auteur a une passion malheureuse pour le néologisme. Il forge des mots barbares pour le seul plaisir de ne pas s'exprimer comme ses compatriotes.

En bonne conscience, pourquoi appeler les plats légers de la fin d'un dîner « les facticités du dessert »? (p. 115). Pourquoi dire « frénétisme » au lieu de frénésie (p. 132); « se prostré » pour se prosterner (p. 185) ? De quel droit les mots: «sombrement» (p. 349), « le nâvrement de la bouche » (p. 12), « après avoir réflexionné » (p. 59), « une baraque moyenâgeuse » (p. 218), la craqûre du ménage » ip. 128), « exploser sa colère » (p. 221;, « soliloquer en marchant » (p. 260) ? Le besoin se faisait-il sentir de dire d'un chapeau quelconque : « ce chapeau auréolant l'archange du baccalauréat »? (p. 103;. L'auteur, enfin, devait-il pousser son esprit d'oppo-

sition à l'Académie jusqu'à écrire : « moquer quel * qu'un » (p. 6); « de suite » pour tout de suite (p. 14), « malgré que » (p. 37), « j'aurais voulu que tu l'entendes » (p. 54) ; et mille autres dont le volume est émaillé ?

Je quitte ces détails pour m'élever à l'idée dominante: A mes yeux, ce livre est, tout comme la Terre, une représentation inexacte et démoralisatrice de la société, et un grave attentat contre les pures traditions de la langue française.

Lï Immortel avait, il est vrai, un autre objectif : c'était une attaque contre l'Académie ; mais l'on peut affirmer que de ce côté-là il est allé contre son but. Pas de livre en effet qui démontre mieux l'utilité de l'Académie française.

Les exc^s de la secte n'en sont pas "moins funestes. Cette vérité est si frappante, que depuis l'apparition de la Terre et de Y Immortel, les hommes les plus éminents ont fondé des publications défensives. C'est la Petite Bibliothèque Française, qui a pour programme de « ne donner que des œuvres tendant à élever les coeurs et s'adressant toujours à des sentiments élevés » ; c'est la Revue de Famille, dirigée par des hommes tels que MM. Jules Simon et Louis Ulbach, qui travaille au « relèvement de la France par le relèvement de l'esprit de famille » ; mais cet effort ne saurait être fécond tant qu'on n'aura pas démontré à la masse des lecteurs les vices et le néant du naturalisme. Avant de semer

la bonne graine dans votre champ, arrachez-en l'ivraie. C'est difficile, sans doute, car il faut se heurter à la force du fait acquis et à la puissance d'une oligarchie constituée; mais les armes nous manquent-elles? X'avons-nous pas aussi des exemples venus de haut ? Il y a cinq ans, l'auteur du Monde où Von s'ennuie signalait le péril et s'écriait, avec la double autorité de sa renommée et de son talent : « Tout laisser au hasard de ce qu'on appelle le tempérament ; décréter que l'incontinence aura nom puissance, et la brutalité hardiesse ; réduire, dans la peinture, le tableau à l'esquisse, sous prétexte d'impression, et à la caricature, sous couleur de réalité ; rapetisser, dans la littérature, cette grande étude de l'âme humaine aux observations médicales d'une pathologie fantaisiste; imaginer dans l'odieux, solenniser l'obscène, marivauder avec l'immonde, aller dans cette voie plus loin que le dégoût ; atrophier ainsi, par la fréquentation de toutes les grossièretés, par l'habitude de toutes les laideurs, cette délicatesse qui est, en nous, une forme de la fierté; changer la vieille devise : « toujours plus haut ! » par cette autre : a toujours plus bas !... » A faire ces choses, en vérité, on n'est pas le révolutionnaire de l'art, on n'en est que l'insurgé ! » (Discours de réception à l'Académie, 17 janvier 1884, p. 21.)

Je me suis gardée de cette sévérité, qui n'appartient qu'à nos maîtres ; mais j'invoque ce jugement, il prouve que j'ai raison; et comme le mal n'a cessé d'empirer, j'ai le droit de dire aujourd'hui que le silence est une faute, la neutralité une défaillance,, et le combat un devoir.

Chères lettres françaises, dont Frédéric de Prusse, dont Catherine de Russie, se déclaraient les admirateurs ; langue incomparable, que tous les peuples policés parlent avec amour, dont la diplomatie est jalouse de faire usage, langue de Montaigne et de Montesquieu ; mœurs élégantes, galanterie exquise, délicatesses de l'esprit, respect des croyances, suffirait-il d'un souffle pour vous dissiper ? Verronsnous l'extrême civilisation nous ramener au niveau de l'homme primitif guidé par ses seuls appétits ? L'Idéal sera-t-il tué par le matérialisme? Telles sont les questions qui se posent aujourd'hui.

J'ai cru, je crois encore que pour défendre la morale, qui est la cause des femmes, une femme avait le droit de prendre la plume. C'est ainsi que j'ai écrit cette préface.

J'ai cru encore qu'une femme devait — au lieu de s'en tenir aux protestations stériles — faire œuvre de spiritualisme. C'est ainsi que j'ai écrit Marie Fougère.

Je n'ai assurément pas la prétention d'entrer en parallèle avec nos adversaires. Je suis une inconnue, ce sont des puissants, et je vais, dans mon modeste récit, à rencontre de tout ce qui fait leur succès.

Voilà plus qu'il n'en faudrait pour assurer mon infériorité, même si j'avais du talent, et je n'en ai point. Mais il faut juger certains actes d'après le courage qu'on a mis à les accomplir et d'après les intentions qui les ont dictés. A ce double titre Marie Fougère vaudra quelque chose. D'ailleurs, j'aurai défendu mes chers paysans, cela me suffit.

Sans doute il nous est réservé de voir surgir un écrivain de talent supérieur qui l'emportera sur un éphémère engouement et rendra son antique prestige à notre saine littérature ; mais il peut se faire attendre, venir bien tard... Eh bien ! à son défaut, que les humbles descendent dans l'arène. Le public entendra nos voix débiles et sera averti. Si petit qu'on soit, on est; les fourmis valent par le nombre. J'ai commencé afin que d'autres viennent ensuite, qui feront mieux.

Ce volume, je le pressens bien, sera mis en interdit. J'espère, il est vrai, que parmi les spiritualistes et les critiques impartiaux, Marie Fougère pourra rencontrer de la bienveillance ; mais je ne me fais pas d'illusion sur le résultat final. Bien que je m'attaque uniquement à des tendances, sans viser jamais les personnes, on ne me laissera point passer. Cet insuccès prévu ne m'arrête pas : j'aurai essayé.

J'ai lu ce travail dans ma petite vine, à trois ou quatre mères de famille ; elles m'ont encouragée ; je suis partie aussitôt pour aller tout droit au public. Une seule chose m'avait fait hésiter : le sort malheureux réservé à mon éditeur. Pouvais-je même espérer d'en trouver un? Néanmoins je me mis en quête. Je ne connaissais personne. Si quelques portes

m'ont été fermées, je n'ai pas à le raconter ici : j'aurais l'air de me vanter en disant non, ou de marquer du ressentiment en disant oui. Toujours est-il que je débarquai un beau matin chez un homme fort aimable, ami passionné des lettres. Je sortis le manuscrit de mon manchon.

— Monsieur, dis-je avec la franchise qui convenait, je viens vous proposer une affaire détestable. Dans ce petit cahier je crie très haut ce que personne n'ose dire, et je continue à dessein par un récit idéaliste d'où j'ai écarté les procédés du métier. Tout cela, je le sais, n'est pas dans le goût du jour.

Mon homme cependant feuilletait tandis que je lui parlais. Il me regarda en dessous et sourit finement :

— Vous êtes, Madame, une spiritualiste militante. C'est dangereux.

— Monsieur, croyez- vous qu'une voix plus autorisée soit prête à s'élever? Si oui, jetez ce papier dans le feu, je vous prie. Vous n'en savez rien? Alors je persiste.

— Et qu'est-ce que Marie Fougère?

— Une protestation et un acte de foi littéraire. Avec un tel livre, monsieur, tout succès de librairie est impossible. Toutefois, il existe un peu partout d'honnêtes bourgeoises de ma sorte qui se diront que ma cause est la leur, et qui s'intéresseront à ma tentative. Celles-là me liront si vous parvenez à faire savoir que mon livre existe. Voilà peut-être le difficile ?

Il se caressait la barbe sans répondre ; je me levai. •— Vous avez raison, Monsieur, soupirai-je; il ne

faut compter sur personne, et les coups d'épée dans l'eau ne servent à rien.

Je tendais la main vers mon manuscrit, pour l'emporter; il le retint d'un geste poli et se frotta gaiement les mains :

— On verra bien, Madame, car je vous édite.

Non, tout n'est pas encore perdu, puisqu'un livre qui n'a pour mérite que la sincérité et l'honnêteté peut encore paraître.

Madame X . . .

L'hiver avait été cruel à tous. Qui ne s'en souvient ? Sa date est gravée dans nos cœurs ... Le ciel avait joint ses rigueurs aux colères des hommes ; où la guerre ne passa point, souffla le vent du nord, et la mort fut partout. Là-bas, le sang humain coulait sur la neige ; ici, près des fontaines glacées, c'était la chute d'un arbre ou l'agonie d'un oiseau. On eût dit que la nature voulait porter le deuil avec nous.

Durant de longs mois nos campagnes restèrent désolées, et le soleil ne reparut pas à l'époque accoutumée, comme si de la terre française eût été banni jusqu'à l'espoir du printemps.

Qui aurait pu, par ces froids brouillards de mars, parcourir sans tristesse notre forêt de Monnaye? Le bouleau s'y penchait sur les pierres chauves ainsi que l'arbre pleureur dans un cimetière ; le

sapin s'était brisé sous son manteau de givre, le chevreuil ne bondissait plus derrière les houx, et les bruyères desséchées de la lande s'étendaient, avec un morne ton de rouille, sur le plateau silencieux. La grande affligée ne sortait pas de sa torpeur; les nuages l'enveloppaient de leurs crêpes.

Pauvre forêt ! Mars ne t'avait rendu ni la chanson de tes merles, ni le sourire de tes bourgeons. Tu passais des ténèbres de la nuit aux brumes de la vèprée sans que rien t'eût fait renaître, pas plus le printemps, — matin de la vie, que le matin, — printemps du jour.

Vallons boisés et coteaux nus étaient immobiles et muets. Cependant une cabane solitaire, enfouie au milieu des ajoncs, attestait la présence d'êtres humains. C'était une chétive demeure, que le rude hiver avait presque réduite à l'état de ruine.

Comme la pluie s'apaisait, vers le coup de midi, le portillon fut poussé de l'intérieur et une femme parut sur le seuil. Elle était grande, osseuse, misérablement vêtue ; ses bras retombaient inertes. La tête haute, les narines dilatées, l'œil fixé sur un sentier perdu dans le steppe, elle resta quelques instants à la même place, puis s'avança lentement sur l'aire.

— Marie ! appela-t-elle d'une voix dure.

Aussitôt une enfant de treize ans environ sortit

à son tour du logis et s'approcha d'un air craintif.

— Dépèche-toi, faignante. Vas-tu faire ta demoisillon jusqu'à ce soir ? Comme si la pluie allait te faire fondre ! Vite ; ouvre à la bique et à la vache, et mène-les devers l'étang.

La petite fille frissonnait sous la giboulée, et, le cou rentré, cachait ses mains sous son tablier.

— Et vous, ma mère, ne demeurez-vous point, pour manger la soupe?

— Moi? repartit la grande femme d'une voix sourde ; non. Je vais là-bas.

Le regard toujours attaché à la lande, elle jeta sur ses épaules un morceau de toile rapiécé, enjamba un cloaque et s'enfonça dans le brouillard.

Marie fit quelques pas pour la suivre, pleurant et l'appelant ; mais bien vite arrêtée par un regard de menace, elle revint avec résignation vers Tétable et prit sa chèvre par la tête, comme une amie.

La femme s'avançait seule au milieu des bruyères. Son allure devenait plus rapide, la boue. ni la bise ne retardaient sa marche, tous ses sens paraissaient tendus vers quelque objet invisible ; par instants ses lèvres s'agitaient. Soudain elle s'arrêta : un corbeau volait à sa gauche. Ses yeux exprimèrent la terreur.

— Oiseau de malheur, grommela-t-elle après une

minute d'hésitation, tu mens. Il n'est pas mort. Je n'ai pas peur, non ; tu mens.

Elle se mit à courir en s'efforçant de ne plus penser à rien, atteignit l'extrémité de la brande, interrogea du regard l'horizon, suivit un chemin qui s'enfonçait sous bois et s'arrêta au bord du plateau. Là le sol s'affaissait brusquement ; et dans la gorge étroite, environnée de collines, émergeait le village de Saint-Léonard-du-Désert. Le clocher surgissait à ses pieds, et, au delà, deux routes dessinaient leurs barres blanches au travers des maisons grises. Elle s'accroupit sur le talus de l'escarpement, raide, attentive ; examina le chemin et ne bougea plus. La pluie avait redoublé de violence, le vent gémissait dans les arbres. Elle resta insensible au froid, comme les roches qui l'entouraient. Au bout d'une heure sa tête se releva brusquement : les roues d'une charrette grinçaient à l'entrée du bourg. Puis l'attelage entrevu passa outre, sans s'arrêter, et la femme se replia, découragée. Bientôt un sourire étrange, presque insensé, plissa ses lèvres, et elle dit à haute voix :

— Ce n'était pas encore lui ; mais il viendra.

Les habitants du val et ceux du bois la connaissaient bien, cette pauvre femme qui attendait son fils le soldat. Ne venait-elle pas là chaque jour, depuis la fonte des neiges? Elle l'aimait tant, son Gervois,

son premier-né, le beau sabotier de la forêt, qui était bravement parti, au temps de la moisson dernière, en chantant des refrains de bataille ! Elle l'aimait tant, qu'en songeant à lui, elle en oubliait ses larmes de veuve, et qu'il n'y avait plus de place en son cœur pour la petite Marie. C'était sa joie, son orgueil, son soutien. Il se plaisait comme elle dans les friches, loin des compagnies bruyantes ; quand elle avait ramassé son faix d'herbe pour la vache pie, ou porté le cierge aux enterrements, elle était assurée de le retrouver autour de la chaumine, guettant son lièvre ou bêchant le jardin. La veillée ne leur semblait jamais longue: le garçon tisonnait sans rien dire ; elle le regardait en filant sa quenouille, tandis que l'enfant dormait sur les poches vides. Ils étaient heureux. Quelquefois une amicale fâcherie s'élevait entre eux.

— Noute mère, pourqué que tu ne baises point la gamine?

Et la veuve obéissait, par amour pour lui. Les gens de la commune le louaient à l'envi :

— Point envieux, point buveur, le gars Guillaume Gervois ; avec ça, travailleur fini ; on peut dire la parfaite ressemblance de feu son père.

La veuve les remerciait d'un regard humide. Oui, l'image de son père. Gervois le défunt avait été le premier sabotier de la forêt, sans pareil pour bâtir

un village sous bois et pour mettre en chantier une bille de hêtre. Fort comme un bœuf, doux comme un agneau. Le fils avait appris son métier au sortir du catéchisme, et il n'avait pas encore tiré au sort que déjà son renom de bon ouvrier était acquis. Les charbonniers, les bûcherons, les faucheurs de bruyère l'avaient en estime ; les compagnons sabotiers ne juraient que par lui ; les travailleurs de la plaine, ennemis du monde forestier, le savaient trop bien armé de ses deux poings pour lui chercher noise ; rien donc ne venait troubler le triomphe de sa vaillante jeunesse. Quand survint la fatale guerre, ses camarades partirent ; ce que voyant, il quitta sa blouse tachée de sève pour faire comme eux. La Gervoise n'y voulait consentir. « Tu es fils de veuve, criait-elle, on n'a pas le droit de te prendre. » Mais lui de secouer la tête sans se payer de ces raisons-là. Il n'aurait certes pu dire pourquoi, mais son cœur battait au bruit lointain du tambour.

— Les autres gars vont se battre, je veux me battre itou.

La mère jeta un regard farouche sur Marie, la maigriotte qui restait, alors que le préféré allait partir ; elle remit au volontaire les dix francs cachés dans un pot de grès ; et lorsqu'il disparut au détour du bois de bouleaux, l'infortunée crut que la vie se retirait d'elle.

Elle vécut seule ; pis que seule : la présence de sa petite fille lui rappelait l'absence de l'autre. Impossible de l'envisager sans souffrir davantage ; l'excès de l'amour maternel la rendait marâtre.

Le sabotier ne savait pas écrire ; elle n'entendit parler de lui qu'une fois, par la lettre d'un conscrit de Neuilly. Elle fut jalouse de la femme qui lui apportait des nouvelles, cette mère qui avait un papier pour elle seule, où la main de l'enfant s'était posée ! Plus tard, elle apprit que ce camarade de Guillaume était prisonnier. « Au moins il ne sera pas tué, lui ! » murmura-t-elle, et elle envia la mère du captif. A la fin de l'hiver, quand le malheur nous eut réduits à l'extrémité, les anciens vainqueurs du monde durent se soumettre ; la paix fut signée, et nos soldats regagnèrent leurs foyers, musette au flanc et tête basse. Salut, Jean-René des Hayes, dragon dont un boulet arrêta le cheval dans sa course ; sois le bienvenu, Pierre de Saint-Patrice, et console-toi : tu trouveras ici cent amis de plus pour un bras de moins ; bonjour, les gars d'Orgères, qui fûtes victorieux à Coulmiers ; c'est donc toi, Jean de la Herse? Tes trois frères sont tombés sous les balles ; longue vie à toi. Les voilà donc, un par un, qui arrivent, fantassins, chasseurs et mobiles ; les parents sont accourus au carrefour, l'oreille perçoit le bruit des souliers ferrés et des carrioles,

des appels qui se croisent et des gros baisers qui s'échangent. Arrivez, les saboûers ; vos huttes vous attendent ; vous n'aurez plus faim ni froid, sous les* arbres qui vous ont vu naître; et vous conterez vos peines à nos jeunes filles, qui en récompense vous diront des mots d'espérance derrière le fournil.

Les voilà revenus. Nos cœurs les ont comptés; y sont-ils tous ? Non : il en manque un, un des meilleurs, un des plus attendus. Voyons, jeunes gens des taillis et de la plaine, n'avez-vous pas rencontré dans les mêlées, dans les casemates ou sur les chemins Guillaume Gervois le robuste, l'enfant le plus cher de la veuve ? La pauvre mère vous guette au coin de la garigue, vous dénombre avec angoisse; voyez-la donc ; elle était encore presque jeune, à la veille de cette guerre qui vous emmena tous, et aujourd'hui la voilà toute ridée ! Où est son fils, puisque aucun de vous n'a ouï dire que son sang ait coulé ? Dites à la Gervoise qu'il est retardé par la distance, mais qu'il va revenir à son tour ; ditesle-lui, mes amis, par compassion !

Elle pleure, et les sabotiers, eux aussi, ^ont bien en peine; Guillaume était leur compagnon de loge, leur frère à l'heure du travail comme à l'heure du plaisir ; franc sabotier comme ses ancêtres, il était cher à tous ; ils l'attendent et s'inquiètent. Hélas! Personne ne l'a revu depuis la déroute au temps

des grandes gelées. Il n'importe, prenez courage comme nous, la Génoise.

— Du courage! c'est bientôt dit... Mais que voulez-vous que je devienne sans mon aîné? Allez, allez : si vous aviez du cœur, vous me l'auriez rapporté sur vos épaules.

La veuve guette encore, toujours, couchée sur le talus, au-dessus du bourg. Le dernier de la commune est rentré, le petit François, un clairon. Il n'allait guère vite, celui-là, car il a une jambe de bois. Comment Guillaume, un si bon marcheur, ne l'a-t-il pas devancé? Ce François, un orphelin que nul n'attendait! Elle l'a vu passer, elle a trouvé qu'il avait bien de la chance, et s'est laissée tomber sur l'herbe jaunie. Et tous les jours, lorsqu'elle revient là, un corbeau vole à sa gauche, les larmes du ciel dégouttent des tiges desséchées du genêt. Elle attend.

La petite Marie, cependant, avait traversé la lande dans une direction opposée, chassant devant elle ses bêtes maigres, et s'était arrêtée au bord de l'étang. Laissant alors sa vache et sa chèvre brouter à l'aventure, elle fît choix d'un mélèze dont les rameaux formaient toiture, coupa aux alentours un gros tas de fougères, le déposa au pied du tronc, sur la face abritée du vent, enfonça dans le sol de

hautes baguettes enlacées au sommet comme le dôme d'une tonnelle, posa sur ce frêle appui une épaisse cloison de ses plantes légères, en recueillit de nouvelles pour en former à terre un amas qu'elle arrondit à la façon d'un nid d'oiseau, et, toute grelottante, se pelotonna au fond de la chaude cachette. C'était son habitude et sa joie. Dans ces lointaines solitudes, elle n'éprouvait pas d'émoi comme au logis de la Gervoise. Là tout lui appartenait, sans reproches. Il lui était loisible de dormir, de se taire, de regarder ; la bise avait la voix moins menaçante que sa mère. Et puis, blottie de la sorte sous le feuillage, elle pouvait goûter la compagnie de beaux amis qu'on n'aperçoit jamais dans les maisons : écureuil aux gambades mignonnes, ou rouge-gorge à la chanson tendre. Aussi, en quelque endroit que l'envoyât la veuve, la pastoure y façonnait semblablement sa reposée. Sur toute la lisière des bois on découvrait les débris de ses cabanes mystérieuses ; les bûcherons, qui l'avaient ce*it fois surprise, en souriaient.

— Bon ! disaient-ils d'habitude en apercevant la hutte enfantine, ce sont des fougères : bien sûr, la Gervoisette est passée par là.

C'est ainsi que la fille de la veuve fut surnommée Marie Fougère.

Ainsi vivant, elle était toujours seule. Les bain-

bins de l'école l'évitaient, parce qu'elle ne savait pas rire. Craintive comme tout enfant à qui l'on ne rend pas ses caresses, elle n'osait parler au logis; mais dès qu'elle se retrouvait libre, sans regard posé sur elle, le désert inculte et grave lui inspirait un intérieur contentement. Tout lui devenait doux, tout l'attirait; elle reconnaissait au passage une touffe fleurie, un arbuste courbé ; la paix consolante inondait sa jeune âme, et son pain sec lui semblait meilleur lorsqu'elle écoutait en paix les cigales.

Ce matin-là, Marie avait froid : elle demeura tapie contre le mélèze. Sa chèvre mordillait les jeunes pousses à quelques pas d'elle; la vache paissait le long des roseaux; le silence n'était troublé que par le tintement assourdi de la clochette. La bergère était plongée dans un engourdissement qu'on aurait pris pour le sommeil, n'eussent été ses yeux grands ouverts, lorsqu'une voix s'éleva à l'extrémité de l'étang, vers le vieux chemin.

— Hé! Marie Fougère, es-tu là?

Un second appel se fit entendre : « Marie Fougère. » La fillette, brusquement rappelée à la réalité, se dressa sur ses genoux et avança la tête pour répondre. La peur s'emparait d'elle ; qui l'appelait ainsi?

Quelques minutes s'écoulèrent, puis un homme

parut dans l'épaisseur du gaulis et s'approcha.

— Bonjour, petite Marie.

— Ah! bonjour, Louis Turpin.

— Ça m'a fait plaisir d'apercevoir ta bique. Puisque je te trouve ici, c'est du temps gagné. Retourne vitcment chez toi.

— Pourquoi donc, s'il vous plaît? interrogeat-elle en le regardant.

Turpin était un vigoureux garçon de vingt-cinq ans, le meilleur camarade de Gervois, sabotier comme lui et comme lui soldat.

— Petiote, il faut prévenir ta mère : le meunier, qui est venu de Neuilly par la traverse, assure qu'il a reconnu de loin ton frère sur la route.

Marie, stupéfaite, étendit les bras.

— Mon frère? Seigneur Jésus! A-t-il du mal?

— Je ne sais pas. Dis seulement à la Gervoise qu'il arrive, pendant que je vais avertir les amis au chantier. A tout à l'heure.

Ce disant, il prit sa course et disparut sous bois. L'enfant ramena grand'erre ses bètes à l'étable, et, sachant bien où était la Gervoise, elle quitta ses sabots pour la rejoindre plus vite.

La mère attendait toujours sur le tertre qui domine l'église. Marie l'aborda, hors d'haleine.

— Va-t'en, j'entends être ici toute seule, s'écria cette femme à la vue de sa fille.

— C'est Louis Turpin qui m'a commandé de venir.

— Le propre-à-rien! Il est ben revenu de la guerre, lui ! N'y a pus de justice !

— Enfin, enfin, Louis Turpin dit comme ça que mon frère Guillaume n'est pas loin.

La Gervoise frémit et se leva brusquement.

— Je sais-t'il pas la chose mieux que lui? Mes rêves m'ont avertie. Quand mon fils reviendra, c'est moi qui le verrai la première.

— Mais, ma mère, paraît que le pochetier l'a aperçu.

La veuve promena un œil hagard autour d'elle et s'appuya sur un quartier de roche pour ne pas tomber.

— Quoi! Il arrive et je ne l'entends pas? Peutêtre ben que je suis devenue sourde.

Marie s'était éloignée de quelques pas, saisie de frayeur; sa mère l'appela d'une voix rauque.

— M'abandonneras-tu, démon? Ne vois-tu pas que je n'ai plus de jambes ?

Elle posa lourdement un de ses bras sur l'épaule de la pastoure et descendit la côte abrupte qui mène au village.

Parvenue au fond de la vallée, elle suivait, entre

deux rangées de maisons, la voie qui s'allonge vers le chemin transversal, lorsqu'une légère rumeur s'éleva près du carrefour. Plusieurs habitants s'avancèrent, avec une hâte curieuse, sur le pas de leur porte; des enfants du bourg, marchant à reculons, envahirent l'espace libre; ils avaient l'air grave et étonné; à leur suite parut un voyageur chancelant et courbé, son bâton d'épine à la main. Il s'arrêta au milieu du groupe effaré, ôta son chapeau, balbutia quelques paroles inintelligibles, montra du doigt les hauteurs forestières, et s'évanouit.

— Apportez une chaise, cria le forgeron, qui l'avait reçu dans ses bras.

La Gervoise déjà s'était ruée à travers la foule. Les dents serrées, le regard étincelant, elle arracha ce corps inerte aux mains qui le soutenaient, le dressa tout droit devant son visage; puis, le laissant retomber sur la chaise, s'écarta pour mieux voir.

Guillaume Gervois était méconnaissable; la fièvre l'avait frappé plus sûrement qu'une balle. La guerre ne dévore pas l'homme que sur le champ de bataille; pour une chute glorieuse, cent tombes obscures; de combien de ces morts misérables est faite la gloire ! Le robuste sabotier de Monnaye revenait mourant.

Personne ne parlait. Enfin, la mercière, apitoyée, rompit le silence.

— D'où arrives-tu comme ça, mon pauvre gars? demanda-t-elle.

Le soldat tourna vers elle sa tête alourdie

— De l'hôpital. Ils me défendaient d'en sortir, mais j'avais trop de chagrin; ils ont dit alors : qu'il s'en aille donc! Je voulais revenir chez nous, moi!

La mère s'était agenouillée devant lui, répétant: Guillaume! Guillaume! Elle tenait ses jambes embrassées, comme pour les réchauffer.

Gervois regarda lentement les gens de Saint- Léonard, l'église, les collines ; ses mains amaigries cherchèrent dans le vide. Il murmura avec peine :

— Oui, je voulais revoir le pays. Ça m'a donné des forces ; je me traînais de mon mieux, le monde m'a aidé; on m'a même mis dans une charrette; enfin, je ne sais pas... mais voilà Saint-Léonard, je suis content. Les bois sont là-haut, j'y monterai; mes bonnes gens, je vous reconnais, je vous reconnais tretous. Salut, les amis; me v'ià, c'est Gervois. Approche, ma petite sœur, ma Fougère, je veux t'accoler.

— Et moi? et moi? cria la Gervoise avec une jalousie passionnée.

— Ne crains rien, la mère; toi avant tout; je te sens tout près; je t'aime bien, va.

Le pauvre hère s'arrêta en frissonnant; ses narines s'entr'ouvrirent, il aspira les émanations forestières que lèvent apportait des hauteurs; sa tête s'inclina, il demeura sans mouvement.

— 11 n'a pas de blessure, dit le forgeron; c'est la misère qui Ta mis en pareil état.

Un vieillard enleva son petit-fils dans ses bras,

— Enfant, regarde bien ce que les Prussiens ont fait du sabotier de Monnaye; un jour venant, souviens-toi de lui, pour la vengeance.

La grande Gervoise se redressa. Ses vêtements, roidis et collés au corps par la pluie, lui donnaient une apparence sculpturale. Le regard au ciel, elle invoqua un secours plus prompt et plus terrible :

— Que ceux qui ont fait mourir mon gars de vingt ans soient maudits !

Puis, épouvantée du mot qu'elle venait de prononcer, elle éclata en sanglots :

— Non, non, il ne mourra pas... Que celui qui a pitié des mères lui rende la vie!

Les villageois s'écartèrent à ce moment pour I faire place à quelques hommes qui accouraient vers Guillaume; c'étaient les sabotiers du bois, Turpin les conduisait. Le compagnon dont ils avaient voulu fêter l'arrivée ne put serrer leurs mains

tendues. A l'aspect du malheureux, chacun baissa la tête. Le père La Plane, chef de l'atelier, l'examina tristement.

— Le plus fort d'entre nous... Qui l'aurait dit! murmura-t-il.

— Nous qui lui avions si bien gardé sa place dans la loge ! ajouta Louis Turpin.

Un des compagnons, nommé Belœil, les interrompit brusquement :

— Taisez-vous donc, vous autres! L'air des bois le guérira. Emportons-le.

— Tu parles comme il faut. Vite un brancard. Mcn Gervois, courage; laisse-toi faire; tu vas monter la côte sans fatigue.

Les sabotiers s'empressèrent à l'envi. Le volontaire fut couché sur un matelas, enlevé à hauteur d'épaule, et le petit groupe se dirigea en silence vers l'escarpement.

La mère suivait, chargée du chapeau, de la musette et du bidon. En atteignant le plateau, Guillaume parut sortir de sa torpeur; il leva la tête, embrassa d'un regard la bordure des bois, la nappe fuyante des bruyères, se pencha pour sentir encore, et sourit. Ce fut tout. Ses camarades le portèrent jusqu'à la cabane où il était né.

— Vlà not'maison, ta maison; t'es rendu cheux toi, mon cher fils, dit la Gervoise.

Il ne répondit pas.

Les sabotiers le déposèrent sur sa couchette. Marie Fougère, frappée de stupeur, s'était accroupie dans un coin du logis. Au bout d'une demi-heure, comme le soldat n'avait pas bougé, le vieux La Plane lui posa une main sur le cœur, et approcha de ses lèvres un fragment de miroir. Ensuite il se découvrit.

— Faites tous comme moi, prononça-t-il d'une voix altérée; le bon Dieu l'avait soutenu jusqu'au pays, pasque ça console de revoir ce qu'on aime; mais il n'a rien permis de plus : à cette heure Guillaume le sabotier est mort.

La Gervoise avait suivi tous ces mouvements d'un œil privé de raison; au dernier mot, elle bondit.

— Ce n'est pas vrai! Lui mort? Un homme pareil? Tas de menteurs ! C'est impossible; je l'attendais, j'ai besoin de lui plus que d'air et de pain ; je l'aurai. Réponds-leur donc, mon cher petiot ; relève-toi tout de suite pour les confondre. Les jaloux auront beau faire, va ; tu creuseras encore des sabots dans la loge. Allez- vous-en, gens de rien, qui le traitez de mort; partez ou je frappe ; je veux soigner mon enfant toute seule.

Les paysans s'éloignèrent ; ne voyaient-ils pas que leur présence ne faisait qu'irriter encore ce

désespoir d'une mère? Et d'ailleurs ils ne pouvaient plus être utiles. Quand le dernier eut disparu dans la brume, la Gervoise, qui jusque-là les avait épiés avec fureur, revint, se précipita sur le corps insensible, qu'elle couvrit de sauvages baisers. Elle dénoua la cravate de Guillaume afin qu'il respirât plus à l'aise; puis, à la pensée qu'il dormait, la femme affolée agita lentement le grabat pour le bercer. Marie Fougère, la bouche entr1 ouverte, les yeux arrondis, suivait tous les mouvements de sa mère avec terreur.

Plus tard, la Gervoise s'obstina à réveiller son fils. « Viens, viens, » lui criait-elle à l'oreille. Enfin elle sentit que les membres de Guillaume devenaient froids et rigides ; le terrible contact lui donna la révélation de la mort; elle comprit par la sensation. Aussitôt la mère s'enfuit, échevelée, et se roula dans les buissons.

— Le voilà reparti, hurlait-elle ; je ne le reverrai plus jamais, jamais !

Ses yeux erraient d'un objet à l'autre sans rien reconnaître ; mais son instinct lui montrait partout la vie autour de sa cabane, asiled'un mort : les nuages gris couraient dans l'espace, des oiseaux lançaient çà et là leur cri d'appel, et dans les plis de la brande frissonnait la verdure éternelle des ajoncs.

Cependant Marie l'avait suivie et s'efforçait de

l'apaiser en l'entourant de ses petits bras. Elle la repoussa d'un geste haineux.

— Pas toi, pas toi ; lui!

— Oh ! ma mère, il faut dire des prières pour mon frère Guillaume ; permettez que j'aille chercher monsieur le curé î

— Non, personne n'entrera, et je te défends de prier, entends-tu? Si les enfants sont enlevés ainsi à leur mère, c'est qu'il n'y a pas de Dieu.

La pauvrette, qu'un pareil spectacle avait anéantie, alla pleurer à l'écart dans la lande; la mère revint au logis et s'enferma. Ainsi s'écoulèrent de longues heures. Aux premières ombres du crépuscule, elle reparut sur le seuil. La musette du volontaire pendait à son côté ; ses mains y plongeaient avidement et cherchaient ce qu'/7 avait pu rapporter de la guerre. Elle emportait aussi le bâton à l'aide duquel Gervois avait accompli son dernier voyage.

— Sois tranquille, mon Guillaume, fit-elle d'une voix calme ; tu aimais trop à voir d'ici la forêt : je ne souffrirai pas qu'ils te mettent sous terre.

Elle chassa les animaux de l'étable, alluma sa chandelle de résine et la promena avec lenteur sous le chaume de la toiture. L'incendie s'alluma ; un coup de vent suffit alors pour enrouler les flammes autour de la cabane. Elle se recula un peu, riant aux éclats et répétant :

— On ne creusera pas de fosse pour toi, mon Guillaume.

Bientôt les flammes jaillirent, éclairèrent tout le plateau de leurs fauves reflets ; les sabotiers, du fond de leur village, aperçurent la clarté sinistre et accoururent. Il était trop tard pour combattre le fléau ; ces hommes restèrent muets d'horreur devant cette femme à demi nue qui vociférait, et devant la pastoure qui se cramponnait à eux en sanglotant. Louis Tur-pin montra la Gervoise à ses compagnons.

— Amis, la bonne femme est folle, ne l'abandonnons pas. Son mari a travaillé trente ans avec nos aînés; son fils ne s'est jamais séparé de nous, ces gens-là sont de la vraie famille des sabotiers. Vous voyez ce qu'il en reste : deux pauvres femelles sans toit et sans pain. N'en aurons-nous pas compassion?

— Plus souvent ! repartit le père La Plane ; on se doit à elles ; des Gervois, c'est sacré.

— Eh bien ! adoptons-les.Tant que j'aurai deux bouchées pour ma part, elles en auront une ; faites de même. Nous avons de la planche, au village ; on leur bâtira une cahute près de notre loge ; elles vivront comme ça à côté de nous. Viens, Marie Fougère ; c'est moi qui serai ton frère maintenant.

Les sabotiers enlevèrent de force la Gervoise,

qui s accrochait aux broussailles pour voir encore le bûcher qui laisserait son fils à jamais habitant de la lande ; la petite fille, doucement portée, enlaça Turpin, et leurs ombres confondues s'effacèrent dans les ténèbres.

Quand, au déclin du jour, les travailleurs de la forêt ont regagné la route accoutumée ; à l'heure où le bûcheron, chargé de sa cognée, est sorti du couvert ; où le porcher a soufflé une dernière fois dans sa trompe d'écorce, les ombres grandissent, les rumeurs s'éteignent : on dirait que la race des hommes a déserté la cité des arbres. Il n'en est rien pourtant ; la forêt, en perdant ses hôtes de passage, a gardé ses habitants ; les tribus de ceux qui vivent sous bois sont toujours là ; dans le mystérieux repli de ses enceintes campent les charbonniers et les sabotiers ; ceux-là l'ont adoptée pour patrie ; après le labeur ils lui demandent le repos ; ils vivent de sa vie. Les ouvriers que le soir éloigne ne sont pas les vrais amis du bois ; après la nuit passée dans leur maison de pierre, ils sont ramenés par le soleil au milieu du couvert pour frapper et

détruire ; le doyen des arbres est leur proie ; celuici le terrasse, celui-là le mutile, un troisième enlève les membres brisés sur son chariot ; la vieille femme dérobe la faîne, l'enfant vient voler le myrtil. C'est une bande de pillards qui est arrivée les mains vides, et qui s'en va chargée de butin ; le plus incffensif de tous ces visiteurs laissera derrière lui une chose morte. Tels sont les hôtes de midi. Le charbonnier et le sabotier ne sont pas tels ; jamais ils ne tuent la plante vivante. Ils respectent tout ce qui porte feuille, fleur ou graine ; leur bras ne fait jamais tomber la branche ou pleurer la sève ; ils n'apparaissent, armés du fer, que pour rendre utile le tronc ou la tige dont la hache du riverain a jonché le sol ; et leur besogne achevée, ils ne quitteront pas le campement sans réparer la destruction, sans semer le gland où fut le chêne. Aussi la vieille forêt les traite en fils; loin de leur réserver, comme à l'élagueur, une chute vengeresse, elle les protège, les abrite sous ses rameaux, les berce de ses mélopées, leur prodigue la fraiche senteur de ses nuits et la magie de ses aurores ; elle leur rend amour pour amour.

Le charbonnier et le sabotier mènent sous les mêmes ombrages la même existence, mais sans jamais se réunir. Ennemis ? Non, peut-être ; mais à tout le moins étrangers l'un à l'autre. Les exigences

opposées des deux métiers leur ont inculqué des mœurs différentes. Le charbonnier se tient près des gaulis. le sabotier dans les clairières de la futaie ; le premier travaille sans aide ; il choisit seul ses places, dresse son fourneau, dirige lentement la combustion, œuvre de solitaire et d'immobile ; le second, au contraire, a besoin d'un outillage compliqué et d'un partage de la tâche ; aussi vit- il en société et dans un perpétuel mouvement. Au sabotier la gaieté et les rayons purs du soleil, au charbonnier le silence et les noires volutes de fumée. Celui-ci se contente de la hutte conique dont son corps allongé a mesuré l'espace, tandis qu'il faut au sabotier un village; le charbonnier est un être nocturne, l'autre non ; le premier se rapproche du hibou, le second de la fauvette ; ils restent éternellement voisins, et ne peuvent s'aimer.

Rien de plus pittoresque et de plus attrayant qu'un village de sabotiers sous bois. L'atelier a des arbrisseaux pour supports, des planchettes blanches pour toit et des amas de verdure pour cloison ; une des quatre faces reste ouverte à l'air libre. Aux pieux fixés çà et là dans la paroi pendent les trésors de chaque associé : vêtements de rechange et trophées d'outils. Les troncs choisis du hêtre, du tremble et du bouleau gisent sur leurs cales, au milieu de l'aire. Plus en avant, dans la pleine lumière,

les tables a ouvrage plongent leurs pieds dans le sol. Le sabotier, dans son langage imagé, leur a donné le nom des animaux dont elles rappellent les formes : celle qu'il emploie pour tailler 5 on bloc est haute, étroite et anguleuse : elle s'appelle « la bique »; l'autre, sur laquelle il s'appuie pour creuser, est basse, large et arrondie : c'est « la coche » ; quelques escabeaux, faits de trois bâtons enfoncés dans une planche ronde, supportent le couteau, la pipe, le gilet de laine ou quelque sabot ébauché ; d'ordinaire un chat sommeille sur le tas de coquilles.

A côté de l'atelier s'élève le magasin, sorte d'appentis fermé au moyen d'une claie. C'est là que les chaussures fabriquées sèchent en attendant l'arrivée des marchands.

Cette double construction se répète suivant l'importance de la tribu ; et l'ensemble forme un groupement circulaire autour de l'habitation commune, appelée la loge. Comparée à la tanière primitive des charbonniers, la loge des sabotiers est une maison. I.a forêt toute seule, bien entendu, a fourni les matériaux. L'édifice est carré; le plafond, surmonté d'un faîte de genêts, est, ainsi que les murs, composé d'un entrelacement de bourrées, de ramées de sapin et de mousse, que soutiennent des poteaux plantés, sans souci de l'art, dans toutes les parties du logis ; c'est une colonnade, une image

MARIE FOUGKRE 67

du bois lui-même. La pierre n'apparaît que sur un seul point, où s'ouvre une vaste cheminée ; là brûle jour et nuit un feu clair. Cet âtre, en avant duquel un espace libre est ménagé, sert de cuisine et de parloir. Les paquets de harengs accrochés près de la chandelle et les sièges rudimentaires rangés en demi-cercle y unissent leurs promesses pour l'heure du souper et de la veillée. Des étagères en frêne écrrcé, qui se balancent comme des hamacs à l'extrémité de lianes tressées, supportent la vaisselle. Sauf la marmite, tout est en bois, même les flambeaux.

Le surplus de la loge a la physionomie d'un dortoir ; les couchettes ont leur pied tourné vers le centre ; plusieurs dressoirs sont posés de distance en distance, qui servent de meuble personnel à chaque habitant. Les poteaux, hérissés de chevilles saillantes, sont partout ponctués de chapeaux, de gourdes et de paniers. Au dehors, près du seuil, voici les deux seaux que les compagnons iront tour à tour emplir à la source voisine, et tout auprès le gros fût de cidre, recouvert de branches feuillues. Tout le village est entouré de lices fragiles, plus faites pour affirmer les limites que pour se préserver de l'incursion des rôdeurs, et qui seraient sans usage possible, si un geai apprivoisé n'en avait fait son perchoir favori

Les sabotiers vivent ainsi sur le même emplacement, tant qu'ils trouvent à leur portée des arbres abattus ; parfois leur séjour se compte par années ; puis ils transportent le village dans un autre canton de la forêt. Ici ou là, ils sont chez eux.

Turpin et ses compagnons amenèrent la Gervoise et Marie à leur village de Monnaye. C'était sur le versant opposé des bois, en amont du grand étang. La route n'était pas longue, mais la veuve se débattait par instants, l'enfant commençait à s'endormir; la chèvre et la vache, dépaysées, refusaient d'avancer, et l'obscurité rendait la marche incertaine. Lorsque les vagues lueurs de la loge apparurent à travers le brouillard, les forestiers poussèrent un soupir de soulagement. Sans échanger la moindre parole, ils dressèrent deux lits dans le magasin, couchèrent les infortunées, bouchèrent soigneusement l'ouverture.

— Allez maintenant vous reposer, dit Turpin à ses compagnons ; quant à moi, je vas rester là. Si la Gervoise est devenue tout à fait folle, elle pourrait faire des siennes ; je trouve à propos de surveiller la chose.

La nuit se passa sans incidents. A l'aube tout était calme. Le sabotier en profita pour tracer dans une encoignure du parc l'emplacement de la future

cabane. Un peu plus tard, lorsqu'il se fut assuré que la soupe était chaude, il ouvrit la porte du refuge.

— Hé, la mère, cria-t-il, levez-vous et venez; il y a bonne flambée là-loin, et les amis vous attendent.

La Gervoise sortit peu après, suivie de la petite Fougère, l'observa en dessous d'un œil hagard, et traversa le placis herbe. Elle s'accroupit devant l'âtre, avec des mouvements de louve captive, au milieu des ouvriers silencieux.

Le paysan, réduitaux sentiments simples, éprouve des impressions plus intenses que l'homme des villes, dont les perceptions s'affaiblissent par la divergence. Pour peu que l'objet qui l'occupe soit tangible, comme le spectacle matériel de la mort et de la misère, il s'y attache obstinément et se l'incorpore. Condamné à lutter sans relâche pour les nécessités brutales de la vie, il connaît mieux que tout autre le prix de leur conquête ou les amertumes de leur perte. Aussi est-il instinctivement humain pour les êtres qui jeûnent ou pour les gens en deuil, et à leur vue promène sa pensée d'eux à lui sans que rien puisse l'en distraire. Les sabotiers en étaient là : l'un d'eux, Guillaume, avait expiré la veille entre le bourg et le bois ; la mère apportait sous leurs yeux le reflet de cette agonie, et l'enfant

qui avait pleuré autour de la maison brûlée était à l'heure présente une mendiante. Ils se sentaient troublés, regardaient et se taisaient.

Louis Turpin, plus civilisé, partant plus expansif, essayait seul de jeter dans ce vide funèbre le bruit de paroles quelconques, afin d'arracher les autres et lui-même au cauchemar.

— Allons, la Gervoise, c'est un grand malheur ; mais faut se faire une raison. Ayez un petit peu de courage, ma bonne femme.

La veuve le considéra froidement, et tout à coup, comme si elle venait de le reconnaître :

— Louis Turpin, prononça-t-elle d'une voix gutturale, puisque vous étiez ensemble à la guerre, pourquoi n'est-ce pas toi qui as trépassé, au lieu de lui?

L'accent de cette femme annonçait qu'elle n'était pas insensée, mais qu'une douleur inconsolable lui avait inspiré la haine des vivants. Turpin comprit ; il baissa la tète sans répondre, mais ne put se défendre de serrer l'enfant dans ses bras, en devinant ce que serait une telle mère.

— Pauvre petite! soupira-t-il.

— La veuve, fit tout à coup Belceil, vous allez manger la soupe avec nous, n'est-ce pas?

— Hier est-il si loin de moi, pour que j'aie faim? T'es un sans-cœur

— Parlez-lui donc, vous, père La Plane ; elle vous écoutera peut-être mieux.

L'homme à cheveux blancs se leva, fit asseoir la malheureuse sur son billot, et se tint debout devant elle.

— Femme, lui dit-il gravement, ne vous révoltez pas contre les volontés d'en haut. L'épreuve est dure, mais songez que d'autres sont encore plus à plaindre que vous, puisqu'il vous reste du pain, un enfant et des amis. Faut toujours voir ce qu'il y a au-dessous de soi, c'est ça qui rend sage. Je suis l'ancien de la loge; quand je parle, on me croit, d'habitude. Ne me connaissez -vous pas depuis quarante ans? Eh bien ! je vous le dis de bon cœur: vivez près de nous dans la paix. Tout céans parle des Gervois, c'est là que la Gervoise doit vieillir; ils avaient du courage dans le travail, ayez-en dans la peine.

Il se tut et lui tendit une écuelle pleine ; la mère sans fils essuya de grosses larmes qui coulaient sur ses joues ridées et mangea. L'adoption était consommée.

Le jour même, les sabotiers suspendaient leur besogne pour procéder à l'installation des deux femmes. La cabane fut construite avec une sollicitude dont personne n'aurait cru capables ces sabotiers à l'écorce grossière ; ils la firent plus chaude

que leur propre loge et y ajoutèrent même une fenêtre. Chacun y alla de son industrie ou de ses ressources particulières : La Plane fabriqua une chaise rembourrée de jonc, Maronneau donna un rouet, Philippe creusa la vaisselle, Jean Belœil apporta deux poules, Turpin bêcha le jardinet. Il ne restait qu'à pourvoir aux besoins quotidiens des Gervoise ; c'était le plus difficile, car la veuve était fière. A l'heure du repas, si l'un des sabotiers la hélait gaiement :

— Hé, la voisine, accourez donc ; nos pommes de terre fument...

— Nous n'avons que faire de ça, gardez vos mets, répondait-elle.

Ils ne parvenaient à la décider qu'en ajoutant :

— Ce n'est pas à nous, ce qu'on vous offre ; c'est à vous, car c'est la part de Guillaume.

Elle s'approchait alors, craintive et farouche, et à peine repue s'éloignait.

La Gervoise n'était pas folle, mais son intelligence s'était obscurcie. Souvent elle accompagnait les ouvriers à l'atelier, se couchait dans un coin sur les copeaux et demeurait là de longues heures, suivant de l'œil ces hommes qui faisaient des sabots comme lui. Elle croyait sans doute le voir encore. Quelquefois elle touchait les outils en prononçant leur nom tout bas ; souvent aussi elle se

tournait vers la baie comme sî elle eût espéré que Guillaume allait rentrer. Sa main n'abandonnait jamais le bâton du soldat; elle cherchait lentement du doigt l'endroit lisse qu'avait serré le voyageur mourant, et elle l'appuyait sur sa joue maigre.

Marie n'osait s'approcher de sa mère à ces moments-là ; plus tard, elle lui parlait avec une timide douceur, se frôlait contre elle, semblait offrir ou demander une caresse ; la veuve alors tressaillait, repoussait froidement la pastoure et se réfugiait dans le bois. Elle se montrait plus calme quand le soleil éclairait la vente ; mais la pluie et la brume, en lui rappelant l'heure fatale du retour de son Gervois, lui causaient d'effrayants accès de sauvagerie. Les sabotiers en conclurent qu'elle était lunatique.

L'ancien du village, connaissant mieux la vie, avait plus de pitié; il réprimait toute plaisanterie, défendait toute question, et avait acquis un certain ascendant sur la Gervoise par les délicatesses de sa pitié.

— Faut ren dire à la vieille, lançait tous bas le gros Philippe; n'y aurait pas gras avec La Plane. Il lui passe tout, même son nom.

C'était vrai. La femme des landes, qui le connaissait depuis l'enfance, avait coutume d'appeler l'ancien de son nom de famille ; il était toujours

pour elle « le père Vendangeux ». Or, le forestier, bien que ce fût un sage, avait ses faiblesses ; il méprisait les gens de la plaine et trouvait offensant ce titre de Vendangeux, marque certaine de son origine. Il ne voulait pas, en dépit de l'évidence, être issu d'une race de vignerons ; depuis de longues années, son orgueil de sabotier l'avait conduit à se parer d'un sobriquet; il avait pris le nom d'un des principaux instruments de son état, la plane, et disait à tout propos : Je suis La Plane tout court. Il défendait à ses camarades de le désigner autrement; jamais on n'avait pu le décider à voter à cause de cela, et il n'eût pas souffert qu'un marchand de bois lui donnât du Vendangeux en affaires ; mais, quand ce coup sensible lui était porté par la veuve, il restait sans colère.

— Elle est si malheureuse! concluait-il d'un ton résigné ; je peux bien lui passer ça.

Louis Turpin aurait accepté les brusqueries de la Gervoise avec une égale docilité ; mais elle ne lui parlait jamais. En vain lui rappelait-il que Guillaume avait été son ami de jeunesse, son compagnon de travail et son frère d'armes, elle se détournait de lui avec une sourde et croissante aversion. Il ne se rendait pas compte du développement de l'idée fixe chez la mère qui trouvait

injuste de le voir vivre quand son fils était mort, et qui en venait ainsi, peu à peu, à voir en lui presque un meurtrier. Il pressentit cette haine, sans parvenir à se l'expliquer, et, impuissant à la vaincre, il se tourna vers Marie Fougère, dont il se fit l'ami le plus tendre.

La pauvrette avait grand besoin d'être rassurée. Le spectacle de la mort frappe l'enfance d'une terreur ineffaçable ; le souvenir du visage convulsé de Guillaume hantait Marie à toute heure. Il aurait fallu les baisers d'une mère pour éloigner d'elle cette angoisse ; et la Gervoise, au contraire, y ajoutait par ses duretés. Joignez-y que le mouvement du village troublait la pastourette, élevée dans ie calme profond des landes ; ses sensations étaient celles d'un jeune animal qu'on transporte du désert au milieu des hommes. Tout l'inquiétait. Turpin, qui pas plus qu'elle n'avait de famille, souffrit de cette souffrance et, plus porté à l'action qu'au raisonnement, s'efforça d'apaiser Fougère en l'apprivoisant. Il la conduisit, après avoir obtenu un peu de confiance, aux endroits où poussait l'herbe fine, printemps assuré de la vache; ici, expliquait l'honnête garçon, elle trouverait sans peine la cenelle et la centaurée; là, son paniers'emplirait des meilleurs champignons. Vois-tu, sur l'étang, ces deux poules d'eau qui se poursuivent?

Le mois prochain, je découvrirai leur nid pour te plaire.

A chaque pas, c'était ainsi badinages, caresses, soins ingénieux de frère aîné. L'enfant s'habituait à lui, le recherchait par curiosité, le préférait par intuition. Quand les obligations du travail mettaient fin à leur promenade, Turpin emmenait Marie à son atelier.

— N'aie crainte, disait-il, ta mère ne viendra pas ; elle est dans le magasin avec La Plane ; elle n' entre jamais là quand j'y suis ; on jureraitqu'elle me prend pour le diable.

Il la posait sur sa coche, les jambes pendantes, lui parlait de Guillaume, racontait des histoires pour l'amuser, aiguisait ses outils tout en devisant, promettait avec un bon rire de lui apprendre le métier.

— C'est pas commode, vois-tu bien, de faire des sabots; mais l'habitude vaut la science; une Gervoise doit s'y connaître, car c'est dans le sang. Essaye. Vas-y doucement, prends garde de te couper.

Il dirigeait la petite main prudemment, s'exclamait au premier coup de rabot, la faisait rire. Quand le plaisir animait cette jeune physionomie, Turpin détaillait le mécanisme compliqué de sa besogne. Peu d'états mauuels, en effet, exigent plus d'à-

dresse et de méthode. Le sabotier s'attaque d'abord au tronc d'arbre avec la scie ; puis il fend le bloc avec des coins et le réduit à l'aide de la hache ; c'est ainsi qu'est préparé le morceau brut. Il l'ébauche ensuite avec la tille, le dégrossit à la plane et le creuse au moyen d'une vrille et d'une cuiller. Le sabot à ce moment est sculpté, le moment est venu d'en mener à fin la façon. L'homme s'arme alors du boutoir pour égalise r la semelle et le talon, après quoi il opère le polissage au couteau. La chaussure est faite, il s'agit de limer les rugosités et d'ajuster les lignes; un nouvel outil est nécessaire, la rouelle. Cela fait, le sabot est hâlé, c'està-dire présenté à la flamme qui doit le colorer et le durcir. Dès qu'une paire est achevée, l'ouvrier, d'un coup de y er cette, fait Y accouplement avec un filament d'écorce. L'œuvre est achevée, il ne reste plus qu'à pendre la marchandise au séchoir. Le plus souvent ces travaux, successifs se répartissent entre compagnons d'atelier : on y compte le bûcheur, le creuseur, le polisseur; mais tout sabotier est apte à exécuter chaque partie de l'ouvrage, et cela se produit toujours dans les villages peu nombreux, comme celui de Monnaye. Les plus habiles peuvent, lorsque le bois est avantageux, fabriquer une paire à l'heure.

Turpin, pour arracher Marie à l'inaction et aux

idées tristes, l'employait d'ordinaire aux menues besognes; elle balayait les rognures amoncelées, allumait le feu quand était venu le moment de hâler; elle portait aussi dans le magasin les paires accouplées.

— Courage, disait-il, nous serons demain en avance, et je te mènerai voir si les muguets sortent de terre.

Au bout de quelque temps, Marie Fougère changea. Elle suivait toujours le sabotier, se montrait d'humeur égale et obéissante, mais elle n'interrogeait plus son ami, avait l'œil terne et devenait languissante. Cette attitude nouvelle causa quelque appréhension àTurpin.

— Tu ne t'ennuies pas, au moins, ma falote?

Si. Fougère s'ennuyait. Deux choses lui manquaient, qui jusque-là avaient rempli toute sa vie : elle n'était plus seule, et elle n'était plus dans la lande. Au fond des bois où l'adoption l'avait amenée, plus d'horizons lointains, plus de terres aux nudités puissantes, plus de sentiers blancs allongés dans l'océan des bruyères. Qu'étaient devenus l'espace immense, le soleil sans voiles, le parfum du thym ? Une heure de marche à peine la séparait de tout cela, et tout cela était perdu pour elle. Elle ne se reconnaissait pas. Maintenant, c'était la forêt enveloppante, les troncs noueux masquant l'ampleur

des échappées, les parfums acres, les dômes ténébreux. Ici, le vent ne murmurait plus comme sur les brandes, il gémissait. Et partout la voix de l'homme et le grincement de l'acier troublaient le silence. ^ Marie, sans rien raisonner de ces choses, se trouvait dépaysée; plus que dépaysée : captive. Le besoin de respirer plus au large, comme autrefois, s'empara d'elle ; dans son tourment, elle s'éloigna par moments de son compagnon, pour explorer les alentours du village... Mais de tous côtés le couvert; plus loin, encore la muraille! Sur les croupes infertiles où expirait la végétation forestière, les sapins dressaient leur sévère épaisseur; elle redescendait: la saulaie couvrait le vallon. Au delà, partout, c'était l'ombre. L'enfant revenait alors à la loge, dans sa prison d'arbres, affligée sans le comprendre, parce que le ciel et les rayons lui manquaient.

Louis Turpin dit un jour au père La Plane :

— Faut se vider le cœur, vieux; je trouve que ça ne va pas.

— Le sabot?

— Non; les Gervoise. La mère est plus que jamais enfoncée dans ses lubies. Et puis, l'orgueil la tient ; je parierais qu'elle nous délaisse pour aller mendier.

— Bel orgueil, ma foi !

— Que voulez-vous ! chacun a sa manière. Elle demande aux uns et aux autres pour ne pas être toujours à charge aux mêmes. Quant à la petiote, j'en suis tout inquiet. Au début, ça allait bien, mais à présent rien ne la déride, et elle dépérit. Impossible de lui faire prendre nos accoutumances. Ça me taquine; faut tâcher de faire quéque chose.

— Des imaginations ! Tu cherches midi à quatorze heures. Nous leur donnons de bon cœur tout ce que leur donnerait Guillaume s'il était vivant, elles doivent l'accepter de même. Que voudrais-tu faire de plus, par supposition?

— Eh bien! donc, sauf votre respect, j'ai pensé par devers moi qu'il conviendrait d'en dire deux motsàCassemiche, de la Tremblaye. C'est leur plus proche parent, aujourd'hui, un richard par-dessus le marché, et point marié. Il pourrait les recueillir ou quelque chose d'approchant.

— Lui? Tu badines. Un vieux grigou, bon à couper les liards en quatre, et qui a le cœur plus dur qu'un sabot neuf, faire du bien aux Gervoise? Plus souvent! Si tu es capable de lui tirer seulement une honnête parole, je consens à m'appeler Vendangeas toute ma vie.

— Ce n'est pas moi qui la tirerai, La Plane, cette parole-là ; ce sera vous-même.

— Plaît-il?

— Je dis qu'en raison de votre âge, c'est à vous qu'il appartient de faire la remontrance au cousin.

— En vérité, me voilà bien commissionné !

— Laisseriez-vous donc deux femmes dans leur angoisse faute d'un peu d'appui?

— Je ne me refuse jamais à faire une chose raisonnable, mais...

— Assez jasé, l'ancien; je vous connais : nous irons ensemble chez Cassemiche, pas plus tard que dimanche, à la relevée.

Au jour convenu, les deux forestiers prirent le chemin de la Tremblaye. L'homme qu'ils cherchaient avait décampé; et comme c'était un célibataire, la porte était close. La Plane et Louis sachant que le maître du logis n'allait jamais au cabaret, parcoururent les champs voisins à sa recherche, et finirent par l'apercevoir à l'extrémité des terrains vagues, qui plantait des palis dans un chaintre.

— Vous v'ià bien occupé, maître Cassemiche? fit La Plane en s'approchant.

— Ne m'en parlez pas! répondit le vieux paysan. Figurez-vous que mon procès avec Crinon reprend de plus belle, et je profitais de ce que l'animal est au bourg pour donner un coupd'œil à mes limites.

Turpin, en l'écoutant, découvrit à quelque dis-

tance la tète sournoise d'un autre individu, qui émergeait vaguement entre deux cépées. Il reconnut Crinon. Avec la prudence des campagnards qui ne veulent jamais prendre parti dans les querelles, le sabotier feignit de ne rien voir et dit simplement :

— Le monde a beau se plaindre, v'ià un fameux temps pour les orges.

L'ancien reprit aussitôt :

— Nous venons comme ça vous souhaiter le bonjour en passant, Cassemiche.

Le propriétaire observa ses deux visiteurs avec défiance.

— Ah! Vous avez à me parler? C'est ptêt'ben pour mon procès ?

— Aucunement.

Jamais les sabotiers ne passaient par là, ni ne lui adressaient la parole. Que diable me veulent-ils ? se demanda le bonhomme très effarouché. Enfin, après un silence peu engageant, il se décida à faire contre fortune bon cœur.

— Eh ben, si c'est ainsi, conclut-il du ton d'une personne prise à la gorge, faut venir jusqu'à la maison.

Tout en cheminant :

— Vous avez ptèt' soif, quoiqu'il ne fasse pas chaud ?

La question était visiblement celle d'un hôte qui espère un refus.

— On a toujours soif quand on est en compagnie, répondit La Plane sans sourciller; votre vin est de bonne coulée, on y goûtera volontiers.

Un quart d'heure plus tard, ils étaient attablés tous les trois dans la salle de la Tremblaye. Cassemiche avait déjà composé son maintien. Ne sachant ce qu'on lui voulait, il se mit à examiner ses souliers pour paraître indifférent. S'il s'était trouvé en présence de fermiers ou de maquignons, sa prudence lui aurait inspiré des précautions plus raffinées; il aurait par exemple entamé quelque plainte verbeuse sur le mauvais état des récoltes ; mais il considérait les ouvriers de forêt comme des paysans dégénérés, et jugeait qu'avec de tels adversaires, c'était bien assez de voir venir. Il trinqua pour la forme, ne sonna mot et fit lentement danser sa jambe gauche.

De leur côté, les sabotiers professaient un dédain profond pour ce laboureur qui ne côtoyait d'autres arbres que les pommiers et ne savait que gratter la terre avec un râteau. Quant à ses allures finassières, ils n'en faisaient aucun cas, estimant que c'était signe de bassesse et temps perdu.

— Voyons, père La Plane, il faut causer, dit tout

à coup Turpin que le mutisme systématique du petit homme impatientait.

L'ancien de la loge, qui n'attendait que cette invite, déposa son verre et toussa.

— Vous n'ignorez sans doute point, maître Cassemiche, que nous avons recueilli à Monnaye la mère et la sœur de Guillaume Gervois?

La réponse se fit un peu attendre, puis Cassemiche s'exclama en jouant la surprise :

— Ah? Je l'ignorais. Du moment que ça vous convient, mes enfants, rien de mieux. Mais arrivons donc à nos affaires. Venez-vous pour nous m'acheter des arbres ? Ils valent gros, cette année.

— Nenni, nenni; laissons là vos arbres; c'estpour les Gervoise que nous venons. Les poûvres chrétiennes sont, si j'ai bien ma tête, vos plus proches parentes ?

— Croyez-vous ? ma foi, je ne les connais guère, mais je ne voudrais pas les renier. Nous sommes peut-être bien de la même famille.

— Comment ! peut-être ? Moi qui sais sur le bout du doigt tous les tenants et aboutissants du monde de Saint-Léonard, je vous rappellerai que la mère de la veuve Gervoise était la sœur de votre père Eustache, ce qui revient à dire qu'elle est votre

cousine germaine, et que Marie est votre nièce à la mode de Bretagne.

— Si près que ça? Enfin vous n'ignorez point que les parlages inutiles sont bons pour les mioches; admettons la chose et changeons de discours.

— Non pas. Si elles sont de votre sang, les pauvres délaissées, il serait juste que vous leur montriez un peu d'amitié.

Cassemiche avait beau veiller sur sa contenance, son menton avait une contraction nerveuse. Il se moucha, et remplit avec affectation les trois verres.

— De l'amitié, de l'amitié! mâchonna-t-il. Bien sûr que je ne leur veux pas de mal, à ces femmes.

— Un peu d'aide leur vaudrait mieux à cette heure que des propos de politesse.

— Mais ma cousine, puisque cousine il y a, possède sa maison, plus un carré de lande.

— Faites excuse : la terre en friche n'est guère nourrissante; et tant qu'à la baraque, vous savez bien, Cassemiche, que la Gervoise l'a brûlée dans son affolement. Ça a fait assez de bruit dans toute la commune.

— Enfin elles ne chôment point, puisque vous les faites vivre ! répliqua le petit paysan avec un naïf cynisme.

— Jolie raison ! Nous ne sommes pas les parents, nous autres, et ça leur pèse. Aussi bien, la

forêt ne leur plaît qu'à demi, je crains même qu'elles n'essèment un beau matin ; et comme elles n'auraient alors ni feu ni lieu, on vient vous prévenir. Mon brave, faut prendre les deux malheureuses à votre charge; c'est votre devoir de proche parent.

— Ah oui ! Ils sont tous les mêmes, ma parole! A ma charge... C'-est bientôt dit. Est-ce que je pourrais, mille noms de noms !

— Pour ça, oui, Cassemiche, et sans peine, car vous êtes calé, mon vieux.

— On vous sait riche, vous avez du bien de tous les côtés, appuya Turpin.

L'homme de la Tremblaye leva les bras au ciel avec une indignation véhémente.

— Moi riche ? Vous avez le toupet de parler de la sorte ? Comptez-vous donc pour rien la guerre ? Les denrées ne se vendent pas ! Et le prix de la main-d'œuvre... Et la maladie de la vigne?.. Je n'ai pas le sou, tel que vous me voyez ; je serais plus heureux de faire des sabots ! Si vous êtes venus céans pour me tirer du quibus, ce n'était pas la peine de vous déranger.

— Le dernier mot n'en est pas lâché, riposta La Plane avec un mépris mal déguisé ; nous amènerons les Gervoise à votre porte si elles ne veulent plus

rester au village, et nous verrons bien si vous osez leur en refuser l'entrée.

— Ne vous employez pas à ça ; ce serait peine perdue. La maison est trop petite.

Turpin regarda Cassemiche en face et éclata de rire.

— Allons donc ! Y a de la place, au contraire, chez vous. Vous trouvez bien moyen d'y faire entrer votre voisine la Renaude plus souvent qu'à son tour, et la gaillarde s'y sent à l'aise, au dire du monde. Vieux farceur !

Le paysan devint blême et frappa la table du poing.

— Des bêtises ! s'écria-t-il.

— Ta, ta, ta! Il y a assez longtemps qu'on en bavarde. D'aucuns même prétendent que la Renaude est couchée sur votre testament. C'est son mari qui a de la chance ! Et pendant ce temps-là, mille diables, vos cousines tendent la main. C'est du propre !

Le maître du logis, visiblement déconcerté, se leva sans répondre, parut se consulter et gagna la pièce voisine. Les deux hommes du bois se regardèrent avec surprise.

— Qu'est-ce qui le prend ?

— Il nous plante là.

— Faut voir. Moi j'allume ma pipe et j'attends.

Peu après, Cassemiche rentra, calme et digne.

— Vous avez grand tort, dit-il, d'écouter les discours malévoles des commères . Je ne suis pas homme à me déranger, à mon âge, non plus qu'à être avaricieux ou dur aux miens. Si mon procès avec le maudit Crinon ne me grugeait pas, je prendrais vanquiers chez moi les deux Gervoise, mais je suis trop mal en point. Enfin, faute de mieux, je vas faire selon mes moyens. Tenez, voilà deux écus de cent sous, donnez-leur ça de ma part. Si la récolte n'est pas trop mauvaise,je tâcherai de récidiver.

Il soupira, en homme qui sait faire son devoir quoiqu'il lui en coûte. Ses auditeurs ébahis repoussèrent leurs chaises. Turpin avait rougi jusqu'aux oreilles ; La Plane lui posa une main sur le bras pour l'inviter à se contenir, et parla lui-même à Cassemiche, sans se colérer :

— C'est là ce que vous appelez secourir votre famille? Tant pis pour vous. Gardez ça pour d'autres, mon vieux, et sachez bien qu'on n'est pas venu vous demander l'aumône.

Il repoussa la monnaie sur la table tachée de vin, tourna le dos et sortit.

— Eh bien, Turpin? Tu l'as entendu, mon garçon? Ne t'avais-je pas averti ? Que veux-tu... Les gens qui n'ont pas vécu dans une futaie ne sont pas des hommes.

Cassemiche, dès qu'il fut seul, ramassa les pièces d'argent et les fit disparaître au fond de son armoire, entre deux draps.

— Ces crève-de-faim de sabotiers ! grommelat-il avec un ricanement de dépit; que le diable m'emporte, ça fait les fiers !

HT

Le lendemain, sans que personne ait eu vent de leur démarche, les deux habitants de la loge se décidèrent à tout tenter pour fixer les Gervoise au village et pour vaincre à cet effet leurs secrètes répugnances. De prime abord, ils allèrent trouver la veuve qui, suivant sa mode, restait acagnardée au pied d'une souche.

— Bonne mère, connaissez-vous votre cousin de la Tremblaye ?

— Oui, c'est un chien. Il nous a de tout temps renonces. Ne m'en parlez jamais.

— A la bonne heure, voilà qui est tapé. Laissons donc tretous Cassemiche pour ce qu'il est. Et quant à nous autres, dites-moi, avez-vous quéque chose à nous reprocher ?

— Je n'ai pas dit ça.

— Allez-y plus rondement : oui ou non, trouvezvous que le cœur y soit ?

Elle secoua la tète à plusieurs reprises sans répondre.

— Je sais bien, continua La Plane, que nous sommes gauches, brusquets, tapageurs même ; incapables de soigner une femme ; mais faut tenir compte des bonnes intentions.

— En v'ia assez ; vous êtes d'honnêtes gens, de francs sabotiers ; je ne me plains pas.

— Alors pourquoi faire ici mine grimaude et tirer au renard, laGervoise? On dirait, depuis quelque temps, que la terre du village vous brûle les pieds.

La veuve sortit de son ordinaire somnolence.

— Si je ne vous aime pas, répliqua-t-elle, c'est que je n'aime plus ren ; mais c'est encore à votre loge que je pâtis le moins. Seulement, quand la folie me quitte, je pense tout de suite que vous n'êtes pas plus pécunieux que moi ; vous videz votre soupière pour emplir mon assiette, et je préfère partir, car manger le pain du travailleur, c'est le voler.

Au dernier mot, elle retomba épuisée. Le père La Plane haussa les épaules avec bonhomie.

— C'est des simagrées, tout ça ! Ben au contraire, depuis trois mois, tout marche à notre gré, vous nous portez chance. C'est Guillaume qui est avec nous, la Gervoise.

Elle croisa les mains, et pour la première fois prononça le mot terrible.

— Guillaume ne fait plus sa journée dans l'atelier... Il est mort !

L'ancien fut effrayé du son de cette voix.

— Raison de plus, alors, pour demeurer avec ses amis, répondit-il avec un redoublement de pitié. Quelle idée avez-vous d'aller quêter de ferme en ferme ?

— Autant d'épargné pour vous.

— Puisque vous avez tant de fierté, travaillez au lieu de mendier.

— Je ne sais ren faire.

— Taisez-vous donc ? J'ai vu à toute époque en forêt des femmes plus chétives que vous qui gagnaient leur vie.

— Je garantis, appuya Turpin, qu'il vous serait facile de boulotter ici sans rien devoir à personne.

— Laisse-nous, toi qui n'as point secouru mon gars à l'armée, je n'ai affaire qu'à Vendangeux.

L'ancien réprima à ce mot une légère grimace et reprit l'explication.

— Faites le commerce à Monnaye, rien n'est plus aisé. Vous pouvez trier de la mousse, ramasser des ceps et des giroles ; élevez des oiseaux chanteurs, ça se vend ben. Y a encore mieux : fabriquez des paniers et des corbeilles, l'osier ne manque pas.

— Et que ferais-je de toutes ces provisions-là?

— Et nos marchands, qui passent par ici toutes les quinzaines avec leur charrette? Ils ne refuseront pas de vendre vos affutiaux à la ville; je m'en charge.

— Mes forces s'en vont.

— C'est de ne ren faire qui vous affaiblit. Remuez-vous, et vous verrez.

La Gervoise garda le silence, mais elle réfléchit, et se mit insensiblement à suivre les conseils du sabotier. Son travail n'était rien moins que régulier, elle restait encore souvent en proie à l'abattement; mais, quand elle était bien lunée, elle allait faire ses provisions dans le bois, tressait les paniers sur le seuil de sa cabane ; elle parvint ainsi par son menu trafic à se procurer un peu d'allégeance. Le village ne lui inspirait plus d'aversion, les compagnons purent la considérer désormais comme acclimatée.

Restait la petite Fougère. Celle-ci était docile et reconnaissante, pas n'était besoin de l'arraisonner. Elle n'inquiétait Turpin que par sa langueur.

— Es-tu malade, la mignonne?

— Non.

— Tu as donc notre société en depiaisance ?

— Tout au contraire.

— Alors je n'y comprends goutte. C'est donc le métier de pastoure qui t'ennuie ?

— Puisque je n'ai jamais fait que ça !

S' étant ainsi assurés de son goût, les sabotiers se cotisèrent et lui achetèrent une génisse.

— Tu as dorénavant trois bêtes à garder, un vrai troupeau . Fais du beurre et avec le prix achète du grain pour tes poules, te voilà tirée d'affaire. Ça te convient-il ?

— Oui, répondit Marie sans sourire. Je vous remercie de tout mon cœur.

Mais sa mélancolie fut aussi griève que devant .

— Voyons, la Gervoisette, lui dit un jour Turpin qui la trouvait toute pâlotte, tu as de la peine; j'ignore pourquoi, mais c'est sûr. Il te duirait mieux de hanter les garcettes de l'école que d'être encagée parmi nous, n*est-il pas vrai ?

— La pensée ne m'en vient pas.

— Et ben, cent paroles n'en valent qu'une : c'est la dureté de ta mère qui t'afllige ?

— Quéquefois, mais pas d'habitude : j'y suis faite.

— Ma finte, je ne ne sais plus que penser. Comment peux-tu ne pas te plaire sous nos hêtres? M'est avis qu'on devrait toujours avoir l'âme gaie en forêt. - ■

Marie, à ce propos, ne put maîtriser ses instincts.

Son œil étincela, sa voix devint plus chaude, et vivement elle répondit :

— C'est plutôt sur la lande qu'on a l'âme joyeuse. Le sabotier, frappé de ce subit élan, demeura

bouche bée ; il examina attentivement la fillette et tout à coup s'écria, en se frappant le front :

— Faut-il que je sois un fier nigaud ! Moi qui sais que la Marie est née sur les friches, je veux qu'elle soit heureuse sous bois ! Mais c'est comme si je disais à un écureuil de se plaire dans un champ de sainfoin ! Chacun a sa nature, quoi ! Et je ne devinais pas ça, à mon âge ! Ah, ma doucette, je conçois clairement la chose, à cette heure : c'est ce qui me va qui ne te va pas ; c'est le couvert.

— Il ne me manque rien ici, Louis Turpin, et si je ne sais pas chanter comme les autres, c'est sans raison.

— J'y vois clair à présent, va ; avoue qu'un bon coup de soleil sur la tête et une couche de bruyères sous les pieds te feraient plaisir.

Marie devint toute rose et sourit.

— Je ne dis pas non, murmura-t-elle.

— A la bonne heure ! Mal connu est à demi guéri, ma Gervoisette. Dès demain, je te mènerai avec ton bétail en meilleure paisson. Nous suivrons ensemble le sentier du plateau, et tu pourras respirer au grand air.

Ainsi fut fait. L'ancienne existence recommença. Marie partait le matin après son déjeuner frugal, chassait allègrement devant elle sa chèvre et ses deux vaches, montait à travers bois, suivait les semis de sapins et atteignait l'éclaircie. Au delà, c'étaient les Communaux. Plus d'ombre; devant elle, l'espace; au-dessus, le ciel; sous ses pieds, les fleurs; partout le silence. La bergère aspirait la brise du large à pleins poumons, regardait l'horizon, puis les nuages ; excitait son troupeau, courait çà et là. Elle riait sans cause, son cœur battait. Les heures s'écoulaient de la sorte. Vers midi, elle s'asseyait sur une grosse pierre, endettait le pain bis sur son giron, à l'abri d'une buissonnée d'ajoncs d'or; après quoi poursuivait sa promenade ; s'emparait des insectes en curieuse, pour les voir de plus près, et leur rendait bientôt la liberté afin de suivre des yeux leur fuite légère. Elle parlait haut, s'écoutait gravement, et était contente de s'être entendue. La journée lui semblait trop courte. Au coucher du soleil, elle rassemblait ses bètes, passait un bras sous l'anse de son petit panier et reprenait le chemin des bois. Elle se trouvait maintenant sans tristesse au village, n'étant plus prisonnière; et," pour sommeiller en paix sous le dôme de la futaie, il lui suffisait de se dire tout haut :

— Je serai demain dans la lande.

Turpin s'aperçut tôt que Marie recouvrait vie et jeunesse, et le brave garçon se frotta les mains.

— Tes belles couleurs reparaissent, ma Fougère, dit-il ; nous voilà tirés de peine. C'est ma faute si tu as langui, je n'étais qu'un viédase. Mais tout le monde est ainsi ; chacun ne voit que le bout de son nez. Je n'imaginais pas que la garigue pût te plaire; je la trouve si laide, moi.

— M'est avis, Louisot, que tu fais erreur. Pourquoi dis-tu que la friche est laide ?

— Dame... parce que ce n'est pas la forêt. Une terre sans arbres est une tête sans cheveux.

Les définitions méprisantes du sabotier amusaient l'enfant sans la convaincre; elle allait chaque jour vivre en joie sur le plateau désert, et quand la fumée de l'atelier s'élevait au fond du val boisé, la pastourelle prenait à son tour en pitié les gens du couvert.

L'été la trouva en possession de son domaine. Elle en avait déjà maintes fois gravi les sommets, parcouru les combes ; elle en connaissait à merveille les formes, les couleurs, les voix, et ce mouvement insaisissable qui constitue la physionomie des choses. Tantôt errant sur la bordure des sapinières qui soupirent comme une mer paisible ; tantôt assise au milieu des genêts dont les feux de midi faisaient éclater les cosses flottantes, la Marie,

avide de voir et d'ouïr, se sentait l'âme mollement caressée dans ce grandiose isolement.

A quoi songeait-elle? Elle ne songeait pas. A son intérieure satisfaction ne se mêlait aucune pensée précise; ses impressions avaient un caractère à la fois plus intense et plus obscur que la rêverie. L'enfant s'engourdissait avec délices dans cet état nébuleux où l'on dirait que l'idée et la sensation se neutralisent. Ce phénomène, pourtant général, n'est pas connu, la preuve s'en trouve dans le fait que les prétendus observateurs du monde rustique font invariablement du paysan un artiste ou une brute. Double erreur : il n'est ni l'un ni l'autre. L'être primitif, arrêté en face de la nature, a toujours l'émotion; la compréhension jamais. Son esprit inculte étant réfractaire à l'analyse, il demeure dans le vague d'une contemplation sans formules. Il voit, sans pouvoir discerner; ce ne sont pas les ténèbres, mais c'est le crépuscule intellectuel. Certes, la Beauté ne lui échappe pas, car ce sont les plus sublimes aspects de la nature, comme la mer, la forêt, le mont ou la lande, qui le captivent plus fortement ; mais, à tout prendre, il ressent plus encore qu'il n'admire ; son cœur, sans qu'il le sache, est enchaîné comme ses regards ; avant tout, son horizon lui est cher. Oui, il est envahi par l'amour; la campagne l'enserre, l'étreint et l'ab-

sorbe, sans qu'il éprouve autre chose que le bonheur d'être possédé.

Le paysan, dans cet état de poésie nébuleuse et inconsciente, est-il inférieur à l'homme civilisé qui le dédaigne; au paysagiste, par exemple? Non. Sans doute celui-ci peut exprimer une pensée que celui-là n'a pas même entrevue, mais en le précisant il réduit l'objet à sa taille et le déflore; en face d'un site majestueux, définir, n'est-ce pas rapetisser? Le pâtre fait de son rocher le dieu nécessaire à sa vie, le peintre n'y voit qu'un thème à tableau; le premier embrasse l'ensemble, l'autre concentre sa vision sur un coin ; il s'arrête à l'aspect extérieur des choses, alors que le pâtre tressaille devant leurs mystères. L'un comprend sans aimer, l'autre aime sans comprendre : c'est le pâtre qui est supérieur.

Pourquoi le rude campagnard éprouve-t-il cette admiration superstitieuse et cette passion irraisonnée pour son désert? On peut remonter sans peine aux causes du phénomène : il provient de l'aspiration universelle qui emporte invinciblement l'homme au delà de l'existence. La terre ne nous suffit pas. Le moindre d'entre nous a la prescience et la soif de l'infini. Nous ressemblons à ces oiseaux migrateurs qui s'abattent dans un val étroit pour se repaître, et qui, l'aile tremblante, attendent

l'heure de s'élever dans l'espace sans bornes . L'athée lui-même jette involontairement ses regards plus loin et plus haut que son ombre. C'est une immortelle à la main qu'il suit les morts, et sur la poussière des tombeaux il entasse le métal des statues. Son acte dément ainsi sa théorie, parce qu'avant d'être sectaire il est homme. Le solitaire, à plus forte raison, est conquis par les arcanes du Surhumain, car le solitaire est toujours un croyant. Les révélations puissantes, nées d'un souffle de vent sur un brin d'herbe, ne sont pas amoindries chez lui par les sophismes; il y puise une foi instinctive, et c'est par là surtout qu'il s'attache à son désert, expression terrestre .de l'immensité.

Observez le jeune pasteur : il regarde ; le vieux berger : il contemple. L'un et l'autre marchent dans la solitude avec précaution; y parlent d'une voix contenue, comme dans un temple ; on dirait d'eux qu'ils la sentent peuplée. Leur caractère s'en ressent ; inaccessibles à la tristesse, ils ignorent la gaieté ; leur attitude est celle du recueillement ; et, comme tout être a besoin d'affection, ils s'attachent à une pierre, à un arbre, à leur chien, c'est-à-dire à quelque chose qui soit un atome de leur domaine ou un compagnon de leur isolement.

Marie Fougère s'épanouissait de la sorte dans le brouillard de son ignorance ; elle éprouvait la sen-

sation douce, l'élan inconscient; un hymne insaisissable de tendresse naissante montait de son cœur à ses lèvres ; elle tendait avidement son front aux baisers de l'air ; de son pied nu, elle caressait la molle épaisseur du serpolet; elle aimait, elle aimait la lande.

Après mille voyages à la découverte, l'enfant fit choix d'un bel emplacement pour y construire son nid de fougères. C'était sur le penchant d'un coteau dont le point culminant était couronné de blocs de granit. Ces monolithes, étrangement plantés dans le sol, affectaient la forme d'un dolmen écroulé; quelque tradition oubliée s'y rattachait sans nul doute, car les habitants conservaient à cet éboulis le nom de Pierre-à-Jacquot ; et ce nom est, de vieille date, synonyme de diable dans nos campagnes. Un rempart de ronces et d'ajoncs couvrait les pieds de cette ruine, du côté de la déclivité ; Marie en avait fait son abri contre la bise. Sur la face opposée, où commençait le plateau, l'industrieux Gassemiche avait entrepris jadis un défrichement; mais la stérilité du sol était incurable, l'éloignement augmentait les difficultés du travail ; aussi l'endroit avait-il été finalement abandonné. Il ne subsistait de la tentative que quelques pommiers rachitiques et un ormeau creux, perdus parmi les herbes folles, spectres d'usurpa-

teurs oubliés sur le théâtre de leur éphémère invasion. La lande s'était vengée de la charrue.

Blottie dans son verdoyant refuge, la fillette avait devant elle l'affaissement onduleux ; plus loin, le ressaut du terrain ; au delà, les mamelons successifs, et toujours, jusqu'à l'horizon, l'immense nappe de bruyères. En face d'elle, à grande distance, se montraient les restes noircis de son ancienne cabane, les bouleaux au pied desquels elle s'était tant de fois assise du temps de Guillaume. Plus près, le soleil colorait de ses rayons mobiles l'étang allongé dans sa couche de roseaux. La forêt des sabotiers disparaissait derrière un pli profond de la brande ; seule, la sombre sapinière dessinait sa silhouette vers l'Orient.

Marie, ayant édifié son ermitage et s'étant décidée à passer là ses journées, fit connaissance avec les habitants du lieu. C'était d'abord l'alouette qui, aux premières heures du matin, s'élevait lentement au dessus du steppe, marquait son premier essor par les premières notes de sa chanson, et dans son ascension verticale emportait jusqu'aux nues sa grâce légère et sa mélodie aérienne. L'enfant ne la quittait pas de l'œil, la suivait dans le bleu, plus petite, plus petite encore; puis elle la voyait retombant silencieuse vers la terre, comme si, n'ayant plus de chants, l'oiseau n'avait plus d'ailes.

Lorsque vers midi ses génisses venaient boire à la mare voisine, un bruissement presque imperceptible de mousse froissée l'arrachait à sa somnolence. C'était son amie la couleuvre d'eau, qui, chassée de la rive, cherchait un refuge sous la voûte naine des graminées. Lent et gracieux, l'inoffensif reptile décrivait, en glissant, ses méandres ; redressait sa tète effilée qu'ornait un collier éclatant; les losanges pressés de ses écailles miroitaient avec des reflets colombins. Marie sifflait doucement, aussitôt il suspendait sa fuite, dardant sur elle un regard étrange, de sa langue fourchue frôlait la jupe; ses anneaux frémissaient, et docile à la voix de la pastoure il s'enroulait à ses côtés.

Souvent encore, aux feux brûlants de la vêprée, une compagnie de perdrix surgissait au bord du blanc chemin des sapinières. Le vieux coq à la mine superbe invitait d'un appel guttural ses enfants craintifs à le suivre, et tous alors de s'ébattre. Les uns couraient d'un trot allongé à la picorée ; d'autres, traînant une aile paresseuse, s'essayaient aux feintes de la coquetterie ; d'autres encore, la plume ébouriffée, se roulaient dans la poussière.

Fougère en connaissait davantage : le courlis au cri plaintif qui annonce la pluie, le scarabée qui aime à marcher renversé sous les feuilles ; les mou-

cherons innombrables dansant dans un rayon de soleil. Et derrière ce connu merveilleux, elle avait conscience d'un grand invisible, qu'elle cherchait aussi.

Un être nouveau, plus cher que les autres, lui apparut quand sa chèvre laissa voir un biquet pendu à sa mamelle. Il était si joli, dans sa laideur enfantine ! Grêle, dégingandé, sauteur novice et caressant! Une petite lune blanche ornait le milieu de son front; son pied fourchu frappait déjà le sol en cadence ; sa voix rauque et fêlée s'élevait à l'approche de la pastourette comme une promesse d'amitié. Ce fut son compagnon, son protégé, son favori ; mais voici qu'à l'heure où il commençait à la suivre en bondissant parles sentiers, laGervoise le lui ravit pour l'emmener chez le boucher. Elle pleura. C'était la première fois depuis la mort de son frère. Avec qui courrait-elle désormais dans la lande? Qui partagerait sa joie de voir? S'associer, être deux, tel est toujours le rêve humain. Celui-ci veut partager avec quelqu'un le plaisir, celui-là les peines ; aussi Marie brûlait de remplacer le chevreau, ami perdu, et d'offrir à quelque être sauvage comme elle la moitié de sa poignée de fougères. Seule et rebutée, elle regrettait son biquet, l'aurait voulu voir encore ; mais il n'était plus, et ses yeux cherchaient autour d'elle le compagnon du lende-

main, car elle avait besoin d'aimer, et la consolation des jeunes est dans l'espoir.

Le désert eut pitié d'elle et lui donna un ami. Un soir, comme la fillette poursuivait une de ses génisses dans le défrichement, elle perdit un de ses sabots et s'arrêta sous un arbre pour le chausser. Elle était là, attentive et la tête baissée, lorsque soudain une pomme à demi rongée tomba le long de son épaule. Ainsi qu'on peut se l'imaginer, elle abandonna prestement sa besogne, afin de savoir qui de la sorte grignotait les fruits de son oncle et les jetait si bien sur le dos de la nièce. Pour lors, elle aperçut dans le fouillis des branches un singulier petit personnage, lequel, fort pantois et effaré, l'examinait avec des yeux large ouverts. Ces yeux, hâtons-nous de l'ajouter, semblaient extraordinaires, surmontés qu'ils étaient d'épaisses arcades noires. L'inconnu, troublé dans sa gourmandise, avait, ou peu s'en faut, la taille d'une belette. Sa queue possédait une longueur extravagante, avec un beau bouquet de poils à l'extrémité. Gentil d'ailleurs paraissait-il, et galamment troussé : manteau brunâtre, gorgerette et plastron couleur de neige, fines jambes et chausses grises. Il se tenait cambré entre deux ramées et le chef passé dans l'ouverture de la fourche, à moitié caché comme un poltron, à demi penché comme un curieux. Ses

vastes oreilles tremblaient de la pointe. Son gros museau s'agitait pour flairer le péril. Au demeurant, à en juger par sa physionomie, il avait peur de Marie Fougère et regrettait sa pomme.

La pastoure fut grandement émerveillée de cette plaisante contenance, et son cœur de .prime saut la porta vers le bizarre maraudeur. Souriante et familière, elle étendit ses petites mains.

— N'aie crainte, dit-elle ; je suis Marie Gervois, la bonne camarade de toutes les bêtes de la lande.

Le friponneau. ayant entendu cette voix douce, ne bougea de son embuscade feuillue ; il allongea même quelque peu le nez et sa queue frémit.

— Descends, descends de ton arbre ; viens achever ton repas sur l'herbe, tandis que j'irai souper au village.

Ce disant, elle déposa d'une main soigneuse la pomme sur un caillou luisant, héla chèvre et génisses et s'éloigna. Sa pensée se reporta plus d'une fois durant la route à l'accorte bestiole qui venait de lui apparaître.

Le lendemain, dès que l'alouette eut achevé sa matinale chanson, la bergère monta sans bruit jusqu'à la varenne et se mit en quête. L'inconnu n'était plus derrière sa branche, mais le fruit n'était pas davantage sur la pierre qui lui avait servi

d'assiette. 11 n'en restait que de menus reliefs épars sur le sol, témoignage d'un goûter pris à loisir.

— Vrai, murmura Fougère, il est venu comme je l'en avais prié, et m'a voire même laissé les pépins pour remerciement. Ni goulu, ni ingrat... que je voudrais donc bien l'apercevoir de nouveau!

Ayant en vain appelé l'animal mystérieux, elle le chercha sur toutes les parties de l'arbre : il n'y était pas. Mais, du même coup, elle remarqua avec dépit qu'il ne restait plus de pommes.

— Comment donc vivra dorénavant le petit grimpeur?... se demanda-t-elle avec effroi. Hélas ! il lui faudra jeûner ici, ou fuir famine en allant plus loin. Et je ne le reverrai ! Eh bien ! non : je vais partager avec lui, et il demeurera près de moi, sans chômer.

Elle sortit de sa panetière une belle pomme couleur de ses joues et la plaça en évidence comme celle de la veille. Son pain sec, ce jour-là, lui parut meilleur qu'une fouace au miel. Au coucher du soleil, elle revint : son offrande avait disparu, hormis queue et peau. Ainsi l'inconnu était toujours là; et il avait accepté le dîner de Marie ; je laisse à deviner si la fillette fut joyeuse.

Chaque jour, les choses se passèrent de la même façon. Fougère mit son bonheur à nourrir l'invisible et le prit en amitié par les tracas qu'il lui

causait. C'est toujours la même chose ; celui qui s'attache est celui qui donne. Quand la Gervoise, qui était chiche, l'eut rabrouée en voyant son tas de pommes au pillage, l'enfant entreprit de longues courses dans la plaine, autour des vergers, afin de glaner fruits de toute sorte pour son protégé; et celui-ci fut amplement pourvu de friandises.

Mais où était-il ? La Marie le cherchait partout, des anfractuosités du dolmen aux profondeurs des buissons ; le solitaire n'avait laissé nulle part trace de son passage. Pourquoi? N'était-ce pas vilenie de sa part que de fuir une fillette qui ne lui faisait que du bien ? Avoir le regard si avenant et faire preuve de tant de sauvagerie ! Méchant diableteau, si tu avais consenti à devenir son ami, vous auriez joué ensemble sur la brande ; elle t'aurait fait fête sur sa molle couchette, tu lui aurais appris à grimper sur laPierre-à-Jacquot. Tu n'aurais pas regretté cette familière accoutumance, va ; et la pastoure, dont le chevreau est mort et qui a faim de tendresse, ne serait pas si marrie. Et tu te caches ! Tiens, malgré sa fâcherie, elle t'apporte encore une jolie poire qui te pourra plaire, une poire cueillie à ton intention derrière le fournil de son oncle. L'aurait-elle dérobée pour un autre que toi? Que ne viens-tu, lutin malicieux, la quérir sur son tablier !

Elle pensait tout cela, l'appelait... Il ne se montrait pas davantage, et Marie devint toute mélancolique. Turpin lut derechef la tristesse sur le visage de sa sœurette et l'interrogea avec son ordinaire bonté, de façon encourageante. Elle ne lui cela ni sa rencontre, ni la mine gentille du mangeur de fruits, ni ses allures fugaces, ni le chagrin qu'il lui causait par son trop de défiance. Le sabotier, qui craignait pis, recouvra son ton jovial et la pressa de questions.

— Et comment est-il fait de taille et de visage, ton galant ?

Elle lui conta par le menu tout ce qu'elle avait remarqué.

— Et comme ça, le gaillard ne boude sur poire ni sur pomme ?

— Pas plus que sur les pèches. Il n'en rejette, à vrai dire, que les gringuenaudes.

— S'il en est ainsi, te voilà mal à propos émoyée ; il te sait gré de lui bailler sa pitance, puisqu'il la mange, c'est signe d'amitié commencée. D'ailleurs je reconnais son espèce au signalement que tu m'en donnes ; sois sans crainte, le pèlerin n'est pas d'humeur farouche. Porté sur sa bouche et le cœur sur la main, c'est un lérot. Enclin aux privautés, ce coureur de branches n'a besoin que d'être rassuré, et sans peine il s'apprivoise. Et puis veux-tu que

je t'enseigne un bon moyen de le faire venir à toi ? Chante-lui sa chanson.

— Quelle chanson0

— La chanson du lérot, quoi! Toutes les bonnes femmes la savent ; je l'ai apprise aux veillées quand j'avais ton âge, et je vas te l'enseigner. Disla demain sur la friche deux ou trois fois, et n'aie souci : le particulier t'entendra bien. Ça ne dort que l'hiver, ces bèies-là; aussi, en quelque endroit qu'il soit musse, tu en auras promptement des nouvelles.

La garcette, réconfortée et du tout instruite, ne faillit pas à s'asseoir, le matin suivant, à portée des arbres du père Cassemiche ; elle fit rouler une pomme devant elle et tout aussitôt récita la complainte de Turpin, qu'elle avait répétée tout le long de la route afin de mieux s'en souvenir.

Lérot, lérot, gentil lérot,

Oh! Oh!

Quand tu dors dans le creux d'un fau (hêtre),

Ou d'un vieux chêne, Sans souci, bien gras et bien chaud, De froid ni de faim ne te chaut (inquiète) Jusques à la saison prochaine.

Oh! Oh!

Mais nous, nos femmes et nos filles, Il nous faut nourrir nos familles Ah! Ah! lérot;

Suer d'ahan sur les faucilles, Ou glaner le blé par brindilles...

Lérot, lérot, gentil lérot.

Oh! Oh! (1)

Certes Marie ne comprenait pas ce que cette mélopée populaire a de profond dans sa naïveté. Le paysan de France est là lout entier, qui travaille, se résigne et chante ; lève les yeux, dans sa pauvreté, sur l'indolent repu qui sommeille ; compare sans amertume, et salue gaiement les heureux inoffensifs en se contentant de les railler. Ces rimes, connues dans toutes nos campagnes, sont l'expression évidente d'un sentiment général ; voilà un document humain, plus utile à consulter que le vice individuel ou que la malpropreté des tas de fumier, si l'on cherche vraiment à connaître l'homme des champs.

La petite bergère répéta à deux reprises l'incantation, et fouilla du regard tous les recoins de la varenne avec une avide curiosité. Quelle fut sa stupéfaction ! Le lérot, à demi sorti d'un trou de l'ormeau, l'examinait à la dérobée, son gros museau posé sur ses pattes menues et clignotant d'un air d'intelligence.

(1) Cette vieille chanson est très répandue. On la trouve môme dans le glossaire de Le Héricher.

— Ah ! te voilà donc enfin, mon petit fripon ! s'exclama-t-elle.

L'éclat de voix intimida sans doule l'animal, car il rentra brusquement dans sa tanière ; mais bientôt, le silence aidant, il reparut peu à peu ; montra d'abord sa moustache, puis une oreille, ensuite son ventre blanc; ses ongles aigus s'écartèrent et firent entendre un léger grincement sur l'écorce ; et comme Marie ne bougeait pas, il dévala d'une seule glissade jusqu'au pied de l'arbre, gracieux et indécis, observant tour à tour sa provende et la bachelette.

Que grand fut ton plaisir, Gervoisette, quand, après longues hésitations, fuites, retours et marches furtives, le lérot à la fin s'approcha, effleura quasiment ton devantier, et osa flairer le fruit dans ta main ouverte ! Sa frayeur était apaisée, ta longue attente avait enfin sa récompense ; l'arbre creux t'avait fait don d'un ami.

Le vagabond ne se livra certes pas du premier coup. Tantôt son inclination friande et joviale l'attirait, tantôt sa naturelle poltronnerie le repoussait vers l'orme. Tour à tour inquiet et câlin, il rôdait, se pourléchait, faisait mille tours de chattemite, puis revenait tout près, s'ébattait chaque fois plus privément autour de la fillette. Quand, certain soir, celle-ci lui posa un doigt douillet sur

la gorge, il détala grand'erre jusqu'au faîte du pommier, où d'un geste courroucé il se frotta contre une bosse de gui ; mais le lendemain, au même contact il ne fit qu'un faible bond en arrière; ie troisième jour il tressaillit sans reculer; tant et si bien qu'à la fin de la semaine il arrondissait l'échiné et quémandait caresses par ses agaceries. Il en vint à chercher la main trop lente à son gré, s'habitua plus tard à croquer sa reinette sur le giron de la pastoure ; il semblait ne plus penser à ses effarements que pour goûter l'heur d'en être guéri. A dater de là l'entente fut complète. Au lever du soleil, dès que la sonnaille des génisses tintait aux environs du dolmen, le galant dressait l'oreille et sortait de son pertuis; peu après, une voix discrète gazouillait au bord de la friche :

Lérot, lérot, gentil lérot, Oh! Oh!

Et lui de sauter à bas de l'arbre et d'arriver en quelques bonds devant sa compagne. Celle-ci se baissait, charmée, et le saisissait au milieu de ses folles gambades.

Il lui échappait, sautait sur une épaule, puis sur l'autre, en exhalant de petits cris, à la façon des chats qui ronronnent; descendait de là vers la taille, et se laissait glisser jusqu'à l'ouverture de la poche.

11 i MARIE FOUGERE

— Oui, oui, je t'apporte ta collation, n'aie crainte; mais avant de manger, baise-moi.

Leurs regards se rencontraient; les deux solitaires semblaient se parler et se comprendre. Marie emportait le lérot sur son nid de fougères; aussitôt il se renversait sur le dos, espiègle et serpentin; étendait sa patte courte, grinçait des dents comme s'il avait ri ; et le temps se passait en assauts de lutineries. La mobilité du petit être le portait vite à d'autres caprices ; il quittait la jouvencelle pour se balancer parmi les ramilles, grimpait sur les roches ou allait lisser son poil au bord de l'eau ; plus tard il revenait et se reposait sur les genoux de Marie. En ces instants-là leurs têtes rapprochées s'allongaient^ ils contemplaient ensemble l'horizon lointain, les lignes fuyantes de la garigue, écoutaient avec un égal recueillement les chants des oiseaux et les soupirs delà sapinière. Ces deux créatures chétives, perdues côte à côte au fond d'un désert, éprouvaient la même passion secrète. Chacun à son échelon voyait et jouissait de voir. Un seul point les séparait, marque de la différence de leurs destinées : la bête, l'œil abaissé, restait attachée à la terre, tandis que le regard de l'enfant des hommes s'élevait involontairement vers le ciel.

La nature, qui les avait réunis, les sépara. Lorsque la bise eut emporté les dernières feuilles,

le lérot devint dolent et frileux. Il prépara, devant sa compagne anxieuse, une couchette de mousse dans la cavité de l'ormeau, calfeutra l'orifice, l'entoura par surcroît d'un rideau de lierre, et ne se montra plus qu'à l'heure encore tiède de midi. Marie Fougère, qui l'avait connu si pétulant, le croyait malade, car il mangeait à peine et ne répondait plus aux caresses. Survint la Toussaint avec ses gelées blanches ; les dernières bruyères se flétrirent. Alors, comme si sa vie eût été liée à celle des fleurs, le lérot promena languissamment sa lèvre sur la main de la pastoure, lui dit adieu d'un regard éteint et disparut au fond de sa caverne. La léthargie hivernale commençait.

Quelle existence bizarre que celle du lérot, et si c'est une existence! La sixième année de son âge sera pour lui l'extrême vieillesse, et six mois d'engourdissement lui enlèvent chaque année sa part de vie. Il est condamné, de même que son congénère le loir, à l'immobilité; animaux innocents privés de la lumière, alors que le loup funeste a le perpétuel mouvement en partage ; est-ce une erreur de la Providence? Si encore le lérot dormait pendant ces longs mois de torpeur, son infortune serait moindre*, car les rêves qui charment le pourraient visiter; il verrait peut-être en ses songes soleils radieux, vergers affruités ou lérottes sensibles; mais

l'infortuné ne goûte joie ni consolation dans sa retraite : il est éveillé, et en même temps paralysé. C'est le refroidissement du sang qui le rend inerte, sa prostration provient d'une souffrance; la défaillance de ses forces lui laisse la faculté de ressentir. Enchaîné par sa faiblesse, il a conscience de sa misère et des dangers qui l'entourent; lui si brave en la saison chaude et que le putois même n'aurait pas arrêté, il se sent, au temps des frimas, à la merci d'une araignée; cette moitié de sa vie se consume dans l'appréhension, les affres, l'impuissance ; tout ce qui lui reste, ce sont les frissons et l'angoisse.

Où trouve-t-il sa nourriture de reclus? Dans sa propre substance : les fonctions suspendues de ses organes ont réduit à ce point ses besoins. Il est vrai qu'Aristote assure que, dans son hivernage, le lérot vit de l'air du temps; mais ne dit-on pas tous les jours cela de dames qui coûtent au contraire fort cher à nourrir? En l'occurrence, notre honnête philosophe a tenu simple propos de fantaisie, d'autant plus que l'air n'est pas de nature à sustenter; et que le lérot, tapi dans un trou justement pour l'éviter, serait plus capable d'en mourir que d'en vivre. Mais, à tout prendre, est-il sage d'écouter en cette matière les [docteurs de l'antiquité? Quand tout le monde sait que le lérot est, pour son odeur

et son goût, banni de toute cuisine, ne soutiennentils pas que ce cousin du rat est un morceau délectable? Varron a dépeint en termes savants la manière de gouverner les garennes de lérots pour avoir fin manger, et Apicius est allé jusqu'à expliquer à quelle sauce ils devaient être servis. Je soupçonne fort ces anciens d'avoir confondu lelérot avec le lapin. Défions-nous des hommes d'esprit lorsqu'il s'agit d'apprécier les bètes.

Marie Fougère, dûment renseignée par son ami le sabotier qui, sur ce chapitre, en savait plus long que Varron et qu'Aristote, eut l'explication de l'état de langueur dont son ami cher était la proie, sauf qu'elle le crut doucement endormi. Elle se mita surveiller son repos, comme une jeune mère. Elle allait tous les jours à l'ormeau, montait sur une grosse pierre pour se hausser, collait un œil contre l'ouverture, regardait longtemps lérot couché en boule, lui adressait tout bas des paroles tendres, quelquefois fredonnait la belle chanson : « Lérot, lérot, gentil lérot... »; et s'écartait d'un pas lent, la pensée attachée à cet arbre creux qui renfermait le meilleur de ses habitudes, et moins semblable à à un abri qu'à un tombeau. Mais bien avertie, elle se gardait de toucher au pauvre engourdi, car le moindre souffle du vent d'hiver l'eût fait périr. Elle le veilla pieusement, l'aima dans sa disgrâce;

— plaindre, cJest aimer! — ne se chauffa pas sans se souvenir qu'il avait froid, dressa devant l'orme un épouvantail pour en éloigner les animaux malfaisants; et tous les deux, lui dans sa léthargie, elle dans sa vigilance, attendirent le retour de la saison printanière.

A la mi-carême, le merle chanta, les violettes couvrirent les talus de leurs fleurs nouvelles, une tiède haleine passa dans l'espace, tout s'éveilla : le prisonnier aussitôt sortit de son hypogée et rejoignit la pastoure. Oh! l'heureuse résurrection! Te voilà donc revenu, vif, espiègle et folâtre; caressant, mignon, bien appris ; rusé, capricieux et gourmand! Salut, petit compère, baguenaude à ta guise, pourchasse ma bique si l'envie t'en prend; mordille la laine de mon tricot, mets le contenu de ma panetière au pillage; je n'aurai plus faim, lérot, si je t'ai vu manger.

Il ne la quittait plus. Souvent, le soir, Marie lui ménageait une place dans son faix d'herbe ou son fagot de bois, et l'emportait au village. La Gervoise, toujours sombre et soupçonneuse, rudoyait sa fille.

— Pourquoi n'es-tu pas rentrée plus tôt pour mettre au feu la marmite? Et cet air de contentement, où l'as-tu pris, maudite? Ai-je l'âme si gaie,

moi? Elle oublie son frère, la gueuse! Montre-moi ce que tu tiens là.

Fougère alors glissait en tapinois son lérot dans un angle obscur de la cassine, et la bestiole de se glisser vivement sous les bourrées. La nuitée s'écoulait sans encombre, et quand l'heure du réveil avait sonné, nos deux compagnons décampaient dare dare.

— Hé, petiote, criait Turpin du seuil de la loge, qu'as-tu donc comme ça dans ton giron?

La pastoure s'approchait en grand mystère, et si la veuve avait le dos tourné, elle montrait à son ami le museau du mangeur de pommes.

— C'est mon lérot, glissait-elle d'un ton de confidence.

— Bon, bon. Méfie-toi de la vieille, elle n'aime guère à voir les gens en joie. Elle est si renfrognée, elle ! La pauvre femme ; ses lubies deviennent plus fortes et passent mon entendement. Regarde-la devant sa porte : ne fait-elle pas pitié?

D'habitude, au soleil levant, la Gervoise allait s'asseoir à l'écart, sur le tronc de quelque souche abattue, observant d'un visage hébété les profondeurs de la futaie, comme si elle eût encore attendu Guillaume. Elle serrait dans ses bras crispés la musette du soldat, et doucement la berçait en balbutiant des mots sans suite. Alors Marie qui savait

bien qu'un baiser de sa bouche changerait cette méditation en courroux, respectait la douleur de sa mère et s'enfuyait dans la lande avec son lérot.

Louis Turpin la suivait d'un regard attendri ; et il grommelait, en aiguisant sa rouelle, lorsque la garcette avait disparu :

— La voilà qui attrape ses quinze ans, elle prend tournure; vrai, ça fera une gentille ménagère.

La mère allait réellement de mal en pis. Elle n'avait plus goût à rien, laissait tout à l'abandon, ses hardes tombaient en loques. Alors, en prenant de l'âge, Marie devint plus soigneuse. Le dimanche, au retour de l'église, elle mettait la cabane en ordre, visitait l'armoire, travaillait de son mieux; parfois aussi, pendant la semaine, elle partait plus tard et rentrait plus tôt, afin de s'occuper du ménage. Mais, sur plus d'un point, les objets nécessaires lui faisaient défaut ; et l'argent des œufs ou du beurre ne permettait guère les dépenses, une fois le pain payé. La veuve avait en partie cessé de fabriquer ses corbeilles, de glaner et de grappiller; elle ne s'y employait plus que par boutades, aussi les ressources étaient chétives, et la pastourelle dut courir plus d'un jour à la recherche des ceps et de la mousse pour gagner son outillage de laveuse et de couturière. Les sabotiers l'aidèrent : Turpin lui tailla un battoir, Belœil fit les balais, la

Plane offrit un paquet d'aiguilles qu'il venait de gagner à la loterie. Aussitôt équipée, Marie se mit à la besogne.

Souvent elle emportait les nippes à la Pierre-à- Jacquot, les lavait à la mare ; un buisson servait de séchoir, le raccommodage se faisait ensuite. A parler franc, ce genre de labeur ne lui agréait guère, mais la notion du devoir se développait en elle ; et d'ailleurs Marie n'aurait pu se trouver à plaindre, dès lors qu'elle était seule et libre en sa lande.

Certain jour qu'elle s'était attardée à guetter les volages tournoiements d'un papillon, la Gervoisette étendit son linge sur les branches de l'ormeau creux afin de profiter des dernières heures chaudes; et tandis qu'elle regagnait son nid de fougères, draps et chemises se mirent à danser sous la brise. Leurs blancheurs miroitaient au soleil, par instants un souffle plus âpre enlevait les plis mouvants jusqu'au faîte de l'arbre.

Or, voici que vers l'autre extrémité du plateau, à l'orée des champs cultivés, un jeune garçon, Toinet Printemps, délicotait sa poulinière au bord d'un chaume. Tout en vaquant à ses affaires, il aperçut de loin les guenilles qui flottaient de la sorte au-dessus de la brande, et demeura interloqué.

— Par quel miracle y a-t-il du monde près de

la Pierre-du-Diable? se demanda-t-il. Jamais chrétien de la paroisse ne porta loque à sécher en tel endroit ; en vérité, ça doit être des bohémiens qui sont venus camper là pour se trouver loin des maisons, et qui y font tranquillement la lessive.

Il se gratta la nuque et se mit à rioter malicieusement.

— Faut voir à ça, dit-il.

Le garçon n'avait ni froid aux yeux ni mal aux jambes ; d'un revers de sa longe il conduisit jument et poulain au milieu de la pièce, et lestement fila dans la direction de la varenne.

Toinet Printemps était sans conteste le plus frin gant jouvenceau de la commune, bellot, subtil et coquinet comme on n'en voit guère. Grand dénicheur d'oiseaux en son bas âge, rude donneur de gourmades à l'école, toujours en quête de jeux et de farces, il avait cent fois mieux appris à bayer aux corneilles qu'à chanter vêpres. Mais ses parents, minces tenanciers d'une mauvaise closerie, ne pouvaient l'occuper ni l'enrichir; force lui fut donc de se mettre aux gages d'autrui. Le drille, en premier lieu, garda les moutons. C'était peu. A mesure que sa taille croissait, cela lui semblait métier de pitaud, vu son véhément désir de se trémousser en tous sens. Ses goûts et sa naturelle hardiesse le rendaient plutôt propre à soigner les chevaux; aussi déserta-t-il sa bergerie pour se louer chez Grinon, qui exploitait un domaine important dans la vallée.

La besogne lui convint d'autant mieux, que la compagnie ne manquait pas là. L'abreuvoir est un bon endroit pour jaser; au carrefour les gens du hameau passent à toute heure, jeune voisin par-ci, caillette par-là. Les semailles non plus ne se font pas sans amusement : derrière le toucheur, il y a le grand valet qui tient la charrue, et sur les talons de celui-ci la servante affublée du drap blanc, qui lance la graine. Au bout de chaque sillon, avant de retourner les chevaux, le laboureur s'arrête et nettoie le soc à coups de curette; c'est une minute de répit qui donne à chacun l'occasion de lâcher sa bourde. On rit, il n'en demandait pas davantage. N'étant plus jamais seul, le luron se trouvait satisfait. Personne n'échappait à ses attaques, il aurait traversé à cloche-pied un carré de sainfoin pour échanger quatre paroles, fût-ce avec un bègue. Poli avec les anciens, gouailleur avec la jeunesse, il conquit le renom d'un gars plaisant; et encore qu'il fut taquin, on le prit en gré. Le dimanche, quand les filles de ferme vont faire piaffe au bourg, Toinet arrivait tout fredonnant, assuré d'être le bien-venu ; sa blouse bleue, festonnée de blanc avec fine chaînette au col, reluisait autant que toile cirée ; son chapeau incliné sur l'oreille achevait de lui donner une mine coquette. Il n'avait pas son pareil pour attacher, avant la danse, une vieille

chiffe dans le dos des nigauds ; ce n'était pas aisé de le gagner aux boules, son adresse au jeu de galoche le rendait redoutable, et les donzelles voulaient toutes être de moitié avec lui lorsqu'il abordait le tir aux macarons. Le soir, c'était à qui reviendrait en sa compagnie, tant il serrait les tailles avec grâce. Il connaissait toutes les chansons de la contrée, voire celles de Paris, et nul ne soufflait mot quand, en buvant le vin clairet à un repas de noces, il entonnait 1' « Amant d'Amanda ».

Le garçon toutefois avait conservé de sa vie pastorale des goûts d'indépendance qui le rendaient quelque peu capricieux. Il entendait s'ébattre à ses heures, à sa mode et selon son idée du moment. Avant tout, disait-il, pas d'esclavage. Souvent 1, atmosphère tiède d'un logis le gênait plus que le vent froid de la campagne. Son état pour ce motif lui plaisait mieux que tout autre ; il ne mettait rien au-dessus du plaisir d'être libre le soir et de coucher dehors. Telle est en effet la coutume des valets gardiens de chevaux. Au crépuscule, après la dételée, l'homme d'écurie bouchonne ses bêtes ; et dès qu'il a soupe, en route. Il saute à cru sur sa monture préférée et gagne un champ clos, désigné d'avance, où l'herbe est à point. C'est là qu'il passera la nuit. Son lit est rangé contre la haie, non loin de l'entrée. L'observateur pourrait

retrouver là les traces visibles de la vie sauvage des aïeux, mais tempérée par les exigences de l'époque actuelle : Couche en plein air, mais couchette de civilisé. Deux rouleaux de bois isolent ce singulier lit de la terre humide. Il se compose ordinairement d'un fût de carriole démontée ou d'une ancienne cage à porcs, et toujours est recouvert d'un épais toit de paille. Cloisonné du côté de la tête, il présente à l'opposé une étroite ouverture par laquelle l'homme se glisse comme un renard dans son terrier. L'hôte de ce refuge bizarre, après avoir pénétré, rabat un carré d'étoffe fixé au-dessus de la baie, et se trouve de la sorte à l'abri des intempéries de la saison. La recherche moderne du bien-être, déjà révélée par le rideau, se retrouve dans la disposition de l'intérieur du lit, où le tas d'herbe d'autrefois est remplacé par un matelas et deux draps.

Ainsi vivent les valets de ferme, dans les nombreuses provinces où les chevaux ne demeurent pas à l'écurie. Lorsque les ressources d'une pâture sont épuisées, le gardien conduit ses bêtes et transporte sa logette dans un autre champ plus riche en fourrage et dont il a vérifié les clôtures. Jamais le gars ne doit quitter sa cavalerie. D'où provient cet usage ? D'un besoin évident de sécurité. Le cheval est une précieuse marchandise, par-

tant une proie convoitée, qu'il faut protéger la nuit contre les loups et les voleurs, ces deux frères en rapine que le peuple confond dans ses propos goguenards ; le premier en effet est surnommé par lui « l'homme à quatre pattes », et l'autre « le loup à deux pieds ». Le garçon de labour, toujours harassé, et enseveli au fond de sa couchette, est chargé de la plus difficile des tâches, car, privé de l'aide du chien de garde, il doit se réveiller à la moindre alerte. Il serait sans doute incapable de déjouer la ruse en dormant, mais l'intelligence des animaux qui lui sont confiés le préserve presque toujours des surprises. Une entreprise sournoise se prépare-t-elle dans l'ombre ? Leurs sens affinés les ont avertis, leurs moyens défensifs vont être à la hauteur du péril. Si l'agresseur est un loup, ils forment aussitôt le cercle, front contre front, les poulains au centre; suivent le mouvement giratoire du fauve, en lui présentant toujours la croupe, et répondant à chaque assaut par des ruades. Cette résistance, souvent victorieuse, est dans tous les cas suffisante pour donner au gardien le temps d'accourir dès que les hennissements l'ont arraché au sommeil.

La lutte des chevaux contre les voleurs offre d'autres caractères. La nécessité de passer un licol ou un bridon à leur prise contraint ceux-ci à n'opérer

que par les nuits claires, d'où il suit que leur invasion dans le parc est toujours apparente. L'aspect et l'odeur des étrangers jettent l'effroi parmi les animaux, qui s'ébrouent et prennent le galop. C'est alors une véritable chasse , dont le bruit sourd et significatif a raison du dormeur le plus déterminé.

Ces incidents nocturnes de la vie pastorale offrent de réels dangers et rendent le courage nécessaire, d'autant plus que les chefs de ferme, pour éviter les tentations du braconnage, interdisent à leurs valets la possession d'un fusil, et que ceux-ci ne peuvent être armés que d'un bâton. En face du loup, une torche allumée, quelques cris perçants, une gaule jetée à propos suffiront presque toujours; mais les voleurs de chevaux sont plus téméraires. Quand ils s'avisent de renverser la couchette avant le réveil du gardien ou de l'assommer dès que sa tête paraît à l'orifice, les voilà maîtres du terrain. En cas contraire, le veilleur doit les poursuivre de près, car c'est la peur d'être reconnus qui les mettra le plus souvent en fuite : s'ils acceptent le combat, le gardien n'a qu'à éviter une lutte inégale, quitte à les suivre indéfiniment de loin jusqu'à l'heure où il pourra trouver sur sa route des témoins et du secours.

Ces longues nuits passées sous le ciel étoile, dans la liberté des champs et dans l'attente des aventu-

rcs, faisaient la joie de Toinet Printemps; il convient d'ajouter que son caractère malicieux y trouvait mille occasions de se satisfaire. Dans sa passion de l'espièglerie, il préparait chaque jour pour la soirée ses plus étonnantes plaisanteries. Tantôt il juchait dans le haut d'un arbre la brouette d'une lavandière, tantôt attachait à la fenêtre de quelque fille revèche un bouquet de chardons; si le gardien d'une ferme voisine s'était mis en retard pour amener les juments à leur couchée, il allait déposer dans son lit un chat, pattes liées ; s'il savait qu'une mère-grand s'était annoncée pour le veilloir d'une maison voisine, il taillait une citrouille en façon de figure grimaçante, allumait une chandelle dans l'intérieur et pendait la bizarre lanterne à un scion branlant d'aubépine. Et la pauvre fileuse ne manquait pas de rebrousser chemin, croyant avoir vu le diable, ou pour le moins un gobelin. Les ténèbres étaient ses complices, il s'en donnait à cœur joie; et s'il fermait l'œil sans avoir donné de la tablature à son prochain, c'était miracle. Il se fit à la longue des ennemis pour son trop de pétulance, et les choses tournèrent plus d'une fois au chamaillis. Il atteignit ainsi ses dix-huit ans, recherché des uns, redouté des autres ; mais au demeurant le garçon n'était pas libertin et faisait bien sa besogne; aussi Crinon le garda malgré les propos ; il se con-

tenta, en paysan avisé, de lui adresser des reproches qui permettaient de ne pas augmenter ses gages.

Pauvre Marie Fougère, voilà le garnement qui vient de découvrir ta retraite !

Printemps, dissimulé derrière les ajoncs, longea le plateau, atteignit la lisière de la varenne, et sournoisement se glissa entre les pierres du dolmen. Il s'attendait à découvrir une halte de nomades. Quel plaisir il s'était promis en accourant! Pensezy donc : voir tout à coup, dans ces landes où l'on ne voyait jamais personne, un campement d'individus à maillot et à paillettes; des gaillards bien râblés, qui jonglent avec des poids de cent livres, et des filles à l'œil effronté, qui sautent pieds joints à travers des cerceaux de papier ; les examiner à loisir, les ouïr causer dans leur jargon, assister à leurs farces , et tout cela sans payer quatre sous comme à la foire ! Il avança la tète en se pourléchant... et puis voilà qu'il n'aperçut, pour tout régal, que la pastoure la plus simplette et la plus mal peignée de la paroisse. Toinet se trouva quinaud et fut grandement dépité. Il la connaissait bien, cette gamine ; toute la jeunesse en riait lorsqu'elle détalait, honteuse et mal attifée, à la sortie de la messe. C'est pour cela qu'il était venu, lui?

Il lui en voulut d'être la cause de sa déconvenue, et se demanda quel tour il pourrait bien lui jouer.

— Bonjour, Marie Fougère, décocha-t-il d'une voix moqueuse.

La Gervoisette jeta un cri involontaire, se baissa vivement comme si elle cachait quelque chose sous la litière de son abri ; et s'étant retournée du côté de la Pierre-à-Jacquot, recula de deux pas, très effrayée. Le garçon, alors, montra son visage audessus des broussailles.

— Tu demeures donc par ici présentement, la maigrelette? Je parie que tu as fait choix d'un pareil lavoir pour tenir compagnie aux grenouilles du papa Cassemiche. Et tes guenilles, sont-elles donc montées toutes seules dans l'ormeau, pour se faire admirer à distance?

En reconnaissant le plus méchant farceur du pays, Marie s'estima bien malheureuse d'être seule et pensa d'abord à prendre la fuite. Mais ce Toinet courait à coup sûr plus vite qu'elle ; et s'en aller, c'était livrer le lérot à sa malice... elle se résigna donc, et s'appuya sur sa gaule sans bouger. Puis, la réflexion aidant, elle essaya de se montrer rassurée, et répondit aux questions de l'indiscret par d'autres questions, suivant l'usage.

— Salut, Toinet Printemps; tu te promènes donc

dans les bruyères, à-nuit (!) ? Peut-être ben que tes chevaux t'ont échappé? On dit que tu les gardes si mal !

— Non, par ma foi ; je suis venu seulement pour savoir qui avait apporté des draps où le soleil etla lune n'en avaient jamais vu.

— C'est moi, donc. Est-ce que ça te gène ?

— Point. Viens-tu souvent comme ça devers la Pierre? ça serait drôle.

— Gomment veux-tu que j'y vienne, puisque je loge en forêt ? répondit l'enfant inquiète, avec un instinctif désir de donner le change.

Et sans penser qu'elle était observée, Marie regarda pour la dixième fois du côté de son nid de fougères.

— Qu'a-t-elle bien pu couler là-dessous tout à l'heure ? se demanda le valet de ferme.

Prenant une mine indifférente, il descendit jusqu'auprès de la pastoure, rôda avec curiosité tout en feignant d'errer sans but, et voulut tâter du pied l'amas de branchettes. Aussitôt Marie se plaça

(1) A-nuit : aujourd'hui. — Cette locution vient de loin. Les Gaulois croyaient descendre de Dis, père de la Nuit. Aussi, dans leur manière de mesurer le temps, ils ne comptaient pas par les jours, mais par les nuits. (Comment, de César). Ils disaient: voilà trois nuits que telle chose advint. — De là l'expression à-nuit, qui signifie : depuis la dernière nuit.

devant lui et posa son panier sur le liteau, comme un rempart.

— Ouais! Tu parais bien effarée, la fille? Croistu donc que j'aie envie de manger tes fougères?

— Je ne veux pas que tu mettes les pattes dans ma cabane. La lande est assez large sans ça pour te promener.

— Enfin, que fais-tu là ? dit le gars impatienté.

— J'iave mon linge pour qu'y se prope, et j'garde mes bêtes pour qu'è s'rassasient ; n'as-tu point d'yeux pour voir ça?

La pauvrette, malgré ses airs d'ironie , éprouvait une crainte affreuse, et les soupçons évidents de Toinet l'achevaient. Elle fit un nouvel effort pour le dépister :

— D'habitude, j'vas d'un autre côté, vrai, bien loin, par là-bas... C'est point par ici qu'faudrait m'chercher, oh, mais non! C'te fois j'y suis venue par manière de caprice, pour voir la Roche-à-Jacquot, pas davantage.

Elle l'examina en dessous, afin de savoir s1 il ajoutait foi à son mensonge, et comme il ne répondait ni ne s'éloignait, la Gervoisette ajouta pour porter le dernier coup :

— Si maître Crinon savait que t'es à nigauder parles sentiers, en guise de râteler ton trèfle, c'est

lui qui ferait un beau tapage! De bon compte, t'as que faire là, Toinet, et si tu retournais à ton ouvrage, ça n'en serait que mieux.

Il comprit que Marie avait grand'hâte de se débarrasser de lui et hocha la tète. S'il l'avait trouvée craintive et sans cachotterie, le garçon l'aurait peut-être laissée tranquille, quitte à faire tomber sa malice un peu plus loin sur un autre ; mais il la sentit matoise et voulut avoir le dernier mot. Il prit donc un air candide et s'exclama :

— T'as raison, la bergerette ; j'ai là-bas de la besogne pressée; c'est assez jasé, je me sauve.

Le voyant remonter vers la friche, Fougère se redressa bien satisfaite.

— A la revoyance, Printemps , lança-t-elle d'une voix claire.

Le gardien de chevaux doubla l'éboulis et s'éloigna à travers les genêts, sans hâte, en chantonnant. Elle, blottie derrière la roche, le suivit attentivement des yeux. Dès que le garçon disparut dans un pli de terrain, elle laissa échapper un soupir de soulagement et revint de son pied agile à sa reposée. Toinet, qui avait prévu l'enclouure, fit prestement volte-face, et cheminant de buisson en buisson, courbé en deux, revint jusqu'àla Pierreà-Jacquot. Alors il s'accroupit, guettant sans bruit, et observa les moindres mouvements de la pas-

toure. Ce fut vite fait que de découvrir son secret. Celle-ci, à peine assise, avait écarté la jonchée, et le lérot s'était élancé un peu étourdi de sa station forcée sous les branches.

— Mon chéri , mon joliet, murmura la petite Gervoise en le dorlotant, tu pensais étouffer dans ta cachette, n'est-ce pas? Et j'en étais toute contristée... mais que faire? Je ne voulais point que ce mauditgars t'aperçût, car il nese plaît qu'en toute nuisance. Console-toi, reprends haleine; nous voilà seuls, à présent ; on peut se réjouir ensemble, dis?

Elle lustrait les fins poils blancs de la bestiole ; enlevait les brindilles collées à son ventre, lui présentait un quartier de pêche, le baisotait.

— Que je t'aime, mon lérot ! Si Toinet est méchant, tu es bon, toi. Je te préfère à tout. Tiens, voilà le soleil qui sort des nuages ; le sens-tu qui te réchauffe? Regarde comme tout est plaisant autour de nous; saute, saute, monlérotin.

Elle frappa dans ses mains pour l'exciter mieux. L'espiègle animal secoua les oreilles, cria de plaisir, se dressa sur ses pattes de derrière, agita rapidement sa longue queue et se mit à faire cent cabrioles.

— En voilà des bêtises! grommela Printemps qui n'avait pas perdu un détail de la scène ; c'est

donc ce vilain campagnol que la drôlesse a si bien caché à mon arrivée? Petite marchande de biques ! En débite-t-elle, des compliments sur mon compte! Dieu me pardonne, elle met un lérot au-dessus de moi... Attends, je vas troubler la fête, histoire de rire.

L'amour-propre blessé et son goût des mauvaises farces l'aiguillonnaient à l'envi. Il s'arma d'un caillou, se releva lentement sans que rien décelât sa présence, visa l'animal à loisir. C'est Marie qui allait faire une drôle de figure, tout à l'heure, en voyant détaler son camarade ! Oui, il y aurait de quoi s'amuser.

A un certain moment, la petite bête tourna sur elle-même en courant après sa queue, puis s'arrêta tout à coup en humant l'air. C'est alors que le caillou, rudement lancé, siffla dans le vide.

Marie Fougère, otieuse et réjouie, suivait du regard les gambades du lérot. Soudain elle le vit s'aftaiser au pied d'une touffe de saxatile, se débattre, agiter les pattes et retomber, roide et la tête rouge de sang. Frappée d'une indicible épouvante, l'enfant se précipita vers son cher compagnon, essaya de le relever, l'appela vingt fois; elle étancha le sang, du coin de son tablier, le regarda encore; le lérot ne bougeait plus. Elle l'apporta sur son lit de fougères, le saisit de nouveau dans ses

mains... Lui tout à l'heure si leste et si gai, maintenant sans vie, était-ce possible? Qui avait pu accomplir ce cruel prodige? Elle retourna à l'endroit même où l'animal était tombé, au milieu de ses jeux, et se mit à chercher... Ses doigts rencontrèrent le projectile, humide de sang.

— On me l'a tué, s'écria -t-elle; on me l'a tué... Oh! monlérot!

Elle s'agenouilla près de la bète immobile, et se mit à sangloter.

Toinet Printemps, témoin invisible de cette douleur, était bouleversé. La chose ne lui avait pas semblé de telle conséquence.

— D'abord, pensait-il, je n'avais pas l'intention de tuer ce lérot ; et puis, de pareilles vermines, à quoi est-ce bon? Tout le monde cherche à les détruire; je n'ai donc pas fait grand mal. En tous cas mon idée était de faire une surprise à la fille, mais non delà chagriner pareillement. Je voulais rigoler un brin, pas plus. C'est égal, ça me déplaît beaucoup de faire comme ça pleurer une gamine. Pauvre pastoure, elle ne m'a jamais rien fait, à moi; et à cet âge-là, on est sans défense. Ça me taquine, de l'entendre se douloir si âprement... Que le diable emporte le caillou qui s'est trouvé tout à l'heure sous ma main!

Les larmes de Marie coulaient toujours; et lui,

d'instant en instant se trouvait plus penaud. Il aurait donné cher pour racheter sa faute; mais où il n'y a plus de vie il n'y a plus de remède. A chaque mouvement de désespoir de la fillette, ses regrets augmentaient. Il éprouvait par moment l'envie de s'esquiver : elle ne l'avait pas vu, personne ne connaîtrait son escapade; mais non, il restait; quelque chose disait au fond de lui-même que, si c'est mal de faire pleurer une enfant, c'est lâche de fuir ensuite.

— Décidément, songea-t-il un peu plus tard, j'ai eu tort. La bête était apprivoisée, c'était son bien; des farces comme ça, n'en faut pas! Je ne suis qu'un frelampier (1).

Il écouta, Marie Fougère sanglotait toujours. Alors il fut pris d'une si grande pitié, que ses regrets se changèrent en remords, et qu'il ne résista pas au besoin de s'en excuser. D'un geste brusque il écarta les buissons et dévala jusqu'à l'affligée.

— Marie... commença-t-il.

Elle ne l'entendit pas.

— Ma fille, je t'en prie, écoute-moi. Aussi vrai

vl) Homme de rien, ou qui n'est bon à rien. Ce terme, resté chez nos paysans, était employé couramment au xvi° siècle. A l'origine c'était « frère-lampier», titre du moine considéré comme le dernier du couvent.

que je suis un niais, je ne voulais pas te faire pleurer, Marie.

Cette fois elle le regarda, mais ce fut pour voiler aussitôt son visage de ses deux mains.

— C'est toi qui as tué mon lérot ! J'aurais dû m'en douter. Viens-tu m'en faire autant ? T'en es capable.

— Voyons, c'est certain que j'ai mal agi. On jette des pierres pour le plaisir d'en jeter, et il en résulte des choses fâcheuses, voilà mon affaire. J'aurais dû aller à mes chevaux sans m'occuper de toi, c'aurait mieux valu. Mais j'en suis bien fâché, va. Je n'voulais pas y casser la tête, à ton lérot, pisque j'visais la queue; mais j'suis un maladroit, et ça y est tout de même. Ne pleure plus, Marie. J'ai fauté; pardonne-moi.

— Tes belles paroles me rendront-elles mon ami? Tu as agi par malice, tu n'es qu'un trigaud.

— Non, ma parole, je suis franc; je voulais plaisanter, je n'ai pas réfléchi. Ma mère m'a enfanté pour faire des farces, mais pas pour faire de la peine à des bonnes garcettes comme toi. Dis-moi des injures, s'il te plaît, je les mérite; mais ne me garde pas rancune.

— C'est mon lérot que je veux, et non pas tes doléances.

— Si je pouvais seulement te le rendre! Mais je

te promets au moins de t'en trouver un autre, quand je devrais fouiller tous les arbres creux du canton. Oui! je t'en apporterai un jeune, plus beau que celui-là, et qui te suivra comme un chien.

— C'est celui que tu as tué qui avait mon amitié ; je n'en veux pas d'autre.

— Préfères-tu que je prenne à ton intention un bel oiseau au trébuchet? Veux-tu un bouvreuil ?

— Pas davantage; va-t'en.

Toinet était à bout d'éloquence et ne savait plus quelle contenance prendre. Il examina machinament ce coin de lande où la ronce et l'ajonc avaient été tant de fois foulés par Gervoisette, et que de minuscules sentiers sillonnaient en tous sens. Il comprit que Marie passait là toutes ses journées, et l'abri de fougères auquel elle devait son surnom rendait la chose encore plus certaine. Alors une idée nouvelle germa dans son esprit.

— C'est donc ici que tu te plais, ma pauvre? Oui, car voilà ton nid et ton jardin. Eh bien, si tu voulais, je t'enseignerais une reposée plus jolie que celle-là, et mieux garantie du vent; l'endroit te ferait vanquiers oublier ta peine. C'est au pied d'une butte où poussent des bruyères blanches.

Ce dernier mot fit relever la tète à Marie, ainsi qu'il s'y était attendu. C'est qu'en effet la bruyère

blanche se rencontre si rarement, que les coureurs de landes — ordinairement insensibles aux fleurs — la recherchent avec passion. Sa grâce et sa délicatesse incomparables, non moins que sa couleur, font qu'ils y attachent une idée superstitieuse : selon euxf c'est la bruyère commune, qui se métamorphose de la sorte quand les fées, en se promenant la nuit, l'ont touchée de leur robe, et sa découverte porté bonheur.

— Est-ce bien loin? demanda la pastourelle à demi soulevée.

— Je t'y conduirai.

— Non. Je n'irai, car je ne veux pas de ta compagnie ; je resterais plutôt toute ma vie dans le bois, avec les sabotiers.

Ses larmes recommencèrent à couler. Vivement elle plia son linge, réunit ses vaches qui s'étaient éloignées d'elle et se disposa à partir. Mais, lorsqu'elle se baissa pour charger le lourd fardeau sur son épaule, Toinet Printemps l'arrêta d'un geste.

— Marie, quitte-moi fâchée, puisque c'est ta fantaisie ; mais à tout le moins souffre que je porte ton panier et tes hardes jusqu'à l'orée de la forêt. C'est trop pesant pour une jeunesse de ta sorte.

— Je n'ai besoin de personne.

— Les autres fois, je ne dis pas; mais ce soir tu as du chagrin, et ça rend faible.

Elle poussa un gros soupir.

— C'est vrai que j'ai bien de la peine, dit-elle en s'essuyant les yeux.

Ce disant, elle eut une défaillance et fut forcée de s'appuyer au tronc de l'ormeau. Toinet en profita pour s'emparer des paquets.

— Allons, fit-il d'un air d'humilité que nul ne lui avait connu jusque-là, donne-moi aussi le battoir; ne garde que ta gaule et appuie-toi dessus.

Elle essaya vainement de ressaisir son panier et son linge; mais forcée de céder elle chassa les bêtes devant elle et prit le sentier du retour. Toinet ne lui parla plus et marcha derrière elle.

Le soleil se couchait, rouge et sans rayons; des bandes de ramiers, venues de la plaine, se dirigeaient vers leur couchée forestière; la soirée était calme et sereine. A peine s'il s'élevait sur le passage des jeunes gens un murmure d'herbes caressées par la brise. Marie s'avançait lentement, la tète inclinée; Toinet suivait en silence. Il réfléchissait, surpris d'être devenu tout à coup si différent de lui-même, et pensait que causer de la peine aux innocents change bien l'humeur, quand on n'a pas le cœur mauvais.

— Les sapinières sont dépassées, dit la pastoure; dorénavant je n'ai plus qu'à descendre, rends-moi mes affaires et va-t'en.

— Pas encore, ça glisse trop ; laisse-moi t'aider encore; tu marches mal ce soir, la Gervoisette, et par ma faute, encore! Je vas porter ton paquet jusqu'en vue de la loge.

Marie ressentit de la colère contre ce garçon qui faisait ainsi le bon apôtre après avoir tué son lérot ; mais, au moment de le rabrouer, elle le vit si honteux, que son courroux s'évanouit. Ils poursuivirent leur route sans autre propos, et bientôt atteignirent l'entrée de la futaie. Les lueurs mystérieuses du village des sabotiers filtraient à travers le feuillage. Toinet s'arrêta de lui-même et posa sur le dos de Marie son faix de linge.

— Enfin, dit-il, je t'ai épargné un peu de lassitude, c'est toujours ça. J'aurais voulu faire davantage pour racheter ma sottise. M'est avis que je suis entré malfaisant dans la garigue et que j'en sortirai à demi corrigé; seulement faut ajouter que ça ne te console pas de la malencontre, ma pauvre fille. Bonsoir donc.

Il fit un pas pour s'éloigner et revint avec hésitation.

— M'en veux-tu encore, Marie?

La fillette ne répondit rien, et s'éloigna d'un pas rapide.

En arrivant au village, la petite Fougère évita le

regard des sabotiers ; et, trop accablée pour faire bon visage même à sa mère, elle se coucha sans souper. De même, le lendemain matin, elle s'appliqua à partir sans causer avec Turpin; le garçon, toujours désireux de la voir, l'appela vainement ; elle fit la sourde oreille et dare dare monta la côte. Peut-être son ami l'aurait-il interrogée sur sa mauvaise mine et sur ses yeux rouges ; la pastoure ne se souciait ni de lui confier son sujet d'affliction ni de s'entendre reprocher ses larmes, outre que sa gène eût été grande de parler de Toinet. Elle s'éloigna donc en gardant pour elle seule le secret de son aventure. Mais, quand elle fut arrivée près des sapins, le cœur lui manqua pour continuer sa marche; elle resta plus d'une heure assise au pied d'un arbre, songeant à son lérot. Cher petit, si prompt d'habitude à courir au-devant d'elle, il ne viendrait pas ce matin; ni ce matin ni jamais. Si elle le retrouvait glacé comme elle l'avait laissé la veille, elle l'enfouirait sous la roche afin que les bêtes de proie n'y pussent toucher. Elle ne pouvait plus lui donner d'autre preuve d'amitié. Sa chèvre la vint caresser de sa langue rugueuse; elle se leva, le corps incliné et les bras ballants.

— Cours, ma bique, toi qui as le cœur gai; le mien n'est pas de même ; lérot est mort.

Et, malgré elle, sa pensée se reporta de là sur le meurtrier, qui montrait tant de repentir.

Enfin Marie advint à son emplacement accoutumé. Au premier regard jeté sur la brande, elle crut rêver, tant l'aspect du lieu avait changé depuis le dernier coucher du soleil. Les touffes d'épines qui l'avaient toujours empêchée de s'étendre au pied du dolmen étaient coupées.; les lianes rampantes étaient redressées et formaient une belle tonnelle ; sa cabane de fougères avait été remontée et se trouvait maintenant sous le berceau, à l'appui des roches. Plus bas, sur la déclivité, à la place même de son ancienne cabane, un jeune genévrier plongeait sa racine dans le sol fraîchement arrosé, c'est là que le cher lérot avait été frappé, l'arbuste s'élevait comme un monument du souvenir; et tout à l'entour, des bruyères blanches dressaient leur tige précieuse. On eût dit que le désert s'était paré pour lui sourire et la consoler.

Marie Fougère fut secouée d'un frisson, d'un frisson qui n'était pas celui de la frayeur. Elle se demanda si les fées voyageuses ne s'étaient pas arrêtées là durant la nuit. Mais non : les coupures d'une pelle autour de chacune des touffes fleuries révélaient le travail humain.

La fille de quinze ans contempla longuement cette transformation charmante, se sentit troublée

sans comprendre son trouble; ses larmes ne coulaient plus. Cependant, devenue tout à coup timide, elle craignit d'être surprise... ne l'avait-elle pas été le jour précédent? Marie quitta donc son abri et monta sur la roche, afin de savoir si elle devait fuir.

Du haut de l'éminence, son regard embrassa sans peine les buissons, le val et la colline: la lande était déserte ; elle était bien seule. Au-dessus de sa tête, une alouette s'envolait vers le ciel.

Vraiment l'oncle Cassemiche ne se préoccupait guère de la friche misérable ni des ronces du dolmen ; son voisin Crinon lui donnait trop de fil à retordre. Leur procès, amoureusement cultivé depuis vingt années, arrivait à maturité. Le cas était des plus ardus; jugez-en : sur la limite du plateau cultivé et des landes, les deux compétiteurs étaient propriétaires de champs juxtaposés dont la base était bordée d'une bruyère en forme de carré long. Ce terrain, chargé de pierres et à moitié chauve, ne valait pas cent écus. A l'origine, aucun d'eux n'y prétendit, d'autant plus que le maître des parcelles inférieures l'avait enclos d'un fossé. Mais, quand celui-ci disparut, ne laissant que des héritiers mineurs, l'enclave tomba, suivant eux, dans le domaine public en cessant d'avoir un surveillant de bonne garde, et leurs convoitises

s'allumèrent. Tout d'abord ils comblèrent la coupure séparative, semèrent sournoisement du sapin sur la partie usurpée et y déposèrent des tas de fagots pour affirmer leur possession. Insensiblement, le propriétaire fut bel et bien évincé; il ne restait plus aux deux voisins qu'à partager en frères leur conquête. Mais l'appétit était venu en mangeant, chacun se jura d'avoir pour lui seul la totalité. Cependant les arrière-pensées furent dissimulées soigneusement de part et d'autre ; ils tracèrent une ligne qui faisait suite à la haie de leurs champs respectifs, plantèrent des bornes et se trouvèrent ainsi lotis également. A partir de ce moment, Gassemiche et Crinon engagèrent une guerre sourde que la passion de la terre et l'amour-propre rendirent chaque jour plus ardente. Le premier déplaça nuitamment les bornes; le second fit disparaître de chez le voisin les dépôts de bois qui avaient le caractère d'une investiture; au bout de huit ans, Gassemiche était arrivé à empiéter de trois mètres; la dixième année, Crinon éleva audacieusement un talus oblique qui lui rendit l'avantage. C'est alors que le juge de paix fut appelé à intervenir. Il donna raison aux deux, ce qui dut bien les étonner l'un et l'autre, et la brande volée revint au régime des deux moitiés. Ce n'était qu'une trêve. Bientôt Crinon, par des miracles de finesse

prudente, se glissa hors de ses frontières; il alla jusqu'à labourer pendant deux ans cette terre stérile, pour obtenir d'usurper la largeur d'un sillon. Mais, pendant qu'il avait les yeux fixés de la sorte sur lavarenne, Cassemiche fit uncoupdcmaître en s'attaquant au champ cultivé ; il arracha peu à peu la haie de son côté, planta de jeunes épines du côté opposé et fit dévier d'autant la limite. Le juge de paix revint; et, dans l'impossibilité de comprendre, se contenta de prêcher l'union. Le conseiller général, qui était avocat, fut conduit sur les lieux litigieux, mais Cassemiche et Oinon étaient deux électeurs influents, aussi donna-t-il à chacun une poignée de mains en promettant d'émettre son avis une autre fois. Livrés à eux-mêmes, les belligérants, dont cette misérable bruyère était devenue la préoccupation unique, redoublèrent de stratagèmes. Ils allèrent consulter les agents d'affaires delà ville voisine; chacun avait déjà dévoré une somme supérieure à la valeur du terrain; la lutte devint épique. Enfin ils se décidèrent à plaider devant ce qu'ils appellent * ie grand tribunal » ; mais leur embarras devint extrême, car il était nécessaire, dirent les gens du métier, de prouver la possession du sol pendant trente ans. Les deux paysans n'eurent plus alors qu'un but et qu'un souci : trouver des témoins, j'entends des amis

complaisants, susceptibles de se laisser monter la tête au cabaret et d'embrouiller ensuite les choses dans un sens ou dans l'autre, moitié de bonne foi et moitié non. A ce jeu-là, les chances se balançaient également entre les adversaires : Cassemiche était plus caressant, toujours maître de lui; Crinon, trop souvent impuissant à dompter la violence de son caractère, était plus riche et moins parcimonieux. Il avait dit, en se querellant avec l'ennemi : « Tiens, regarde ma poche et ferme le bec; j'ai mille francs à manger ; tu la danseras. » Mais cette supériorité évidente devenait un péril devant l'espionnage de Cassemiche qui pouvait au premier jour relever contre lui une subornation de témoins. Crinon courait un autre risque : il éprouvait, dans son exaspération croissante, un désir immodéré de rouer de coups son adversaire; et celui-ci ne manquait pas une occasion de le provoquer doucereusement, avec l'espoir de recevoir une de ces bonnes volées qui tombent comme une rosée bienfaisante sur le plaideur à sec d'arguments. Toute la commune s'intéressait au procès, les habitants commençaient à se former en deux camps. Le noyau des témoins était trouvé; chacun avait déjà deux personnes prêtes à dire que, depuis trente années, il était l'unique propriétaire de la friche. Les partisans de Crinon étaient un vieil-

lard à qui il avait prêté secrètement une vingtaine de pistoles, et une ancienne servante de ce même individu, une simple d'esprit qui ne voyait et ne parlait que d'après le maître qui l'avait élevée. Cassemiche s'appuyait, de son côté, sur les époux Renaud, honnête couple qui aurait bien nié sous serment le soleil en plein midi; malheureusement la réputation de ces dévoués en faisait des témoins de qualité médiocre; mais, pour le rusé paysan, c'était toujours un appoint, en attendant mieux.

La femme Renaud était une de ces créatures dont les campagnards disent, avec leur habitude invétérée de l'évaluation : « C'est une pas grand'chose, » ou même « c'est une rien du tout ». Elle vivait avec son voisin Cassemiche sur le pied d'une intimité qui ne permettait l'illusion à personne. Veuf, sans enfant, ce petit propriétaire avançait en âge ; elle le considérait comme une proie, s'imposait à lui comme une habitude, le flattait et le rabrouait tour à tour pour mieux asseoir son influence, et le com^ promettait le plus ouvertement qu'elle pouvait aux yeux du public, afin d'éloigner de lui les entreprises d'autrui. Elle livrait même quelquefois sa pensée au lavoir, avec un gros rire effronté : « Le bonhomme n'est plus à prendre », disait-elle. Elle s'imposait à force d'audace, réduisait par son argent les marchands du bourg à la politesse ; mais,

dans le train ordinaire des choses les hommes la traitaient avec une ironie brutale, et les femmes l'évitaient.

Son mari était plus méprisé qu'elle. Étant garçon il avait longtemps poursuivi la sœur deBelceil, un des sabotiers de la forêt de Monnaye. Henriette était sage, mais il l'avait rendue faible en lui promettant le mariage. Quand le mal fut irréparable, il l'abandonna. Dans nos campagnes, où l'adultère et le libertinage ne rencontrent pas d'indulgence, la fiancée trahie est un objet de sympathie et de pitié. Les paysans par là, en dépit de la grossièreté des formes, manifestent leurs sentiments d'honneur et leur esprit de justice ; le fait est indéniable, et rien ne démontre avec plus de force que ces aspirations nobles sont innées dans le cœur humain. En pareille occurrence, le laboureur dit de l'infortunée : « Puisqu'elle devait se marier avec lui, elle n'est pas tant si coupable. Elle n'a eu qu'un tort, celui de le croire. On ne l'a jamais vue aller avec d'autres, c'est une bonne fille ». Quelquefois il réserve son jugement, pour voir si la fille-mère élèvera bien son enfant ; et, dans ce cas, elle est justifiée. Quant au séducteur parjure, il est et restera considéré comme coupable d'une action vile.

Lorsque Renaud eut délaissé sa fiancée enceinte,

on le montra au doigt. A la fête patronale, Belœil et ses compagnons le renvoyèrent à coups de pied des cabarets, et comme la porte était obstruée par les spectateurs enthousiasmés, on l'expédia par la fenêtre. Les filles auxquelles il proposa le mariage lui firent affront; des bouquets d'orties furent suspendus la nuit à sa barrière. L'animosité de ses voisins le contraignit à adopter quelque temps la vie nomade de garçon marchand de bœufs, et, à son retour au pays, il dut prendre femme hors de la commune. Le jour de son mariage, plus de cinquante habitants de Saint-Léonard se portèrent à Neuilly, pour lui faire honte. Henriette Belœil se plaça sous la porte de l'église, tenant son enfant par la main ; et quand la noce sortit, elle dit tout haut à l'épouseur : « Regarde bien, avant d'aller danser, ceux que tu as trahis et que tu devais nourrir. » Il baissa la tête malgré lui, la mariée éclata de rire ; les sabotiers, sans l'intervention du maire, les auraient assommés l'un et l'autre. Le soir il y eut un charivari dont on parle encore.

Rentré dans sa maison avec l'épousée étrangère, Renaud s'efforça de reprendre son ancienne vie ; mais la femme gaspillait en affiquets les chétives ressources du ménage, l'accablait de sarcasmes; les voisins lui tournaient le dos: découragé, il négligea son travail et se mit à boire. C'est dans cet

état d'abrutissement qu'il s'aperçut que la Renaude avait pris pied chez Cassemiche. Il voulut d'abord se fâcher, l'autre ne fit que hausser les épaules, l'argent reparut comme par miracle au logis : il se borna à grommeler, puis demeura bouche close et finalement accepta la situation. Peu à peu même il se fit le familier du voisin, cassa le bois, raccommoda les charrues. Quand il n'était pas ivre, il se présentait d'un air hilare : « Allons, papa Cassemiche, je viens vous donner un coup de main. » Il aurait voulu vivre là, mais sa femme le tenait à distance, admettant -qu'il eût des miettes, mais non la table. Comme ses services étaient gratuits, le vieux paysan le supportait volontiers, espérant par là se dédommager quelque peu avec le mari de ce que lui coûtait la femme. Quand Renaud avait taillé la vigne ou arraché les pommes de terre, sans autre salaire qu'un verre d'eau-de-vie : «C'est toujours ça de moins que ça me coûte ! » disait Cassemiche en soupirant.

Les choses allèrent ainsi durant deux ou trois années ; puis, quand l'imminence du procès Crinon apparut, le bonhomme calcula que les Renaud seraient des témoins précieux, et se laissa glisser plus que jamais dans leurs griffes. C'est alors qu'il se défendit plus mollement contre les empiétements d'une maîtresse avide, et promit âpeu près de faire

un testament en sa faveur « dès qu'il aurait gagné sa pauvre lande ».

Cassemiche niait obstinément ses relations avec la Renaude et croyait prendre à cet égard de suffisantes précautions en évitant les visites nocturnes et les promenades en commun aux assemblées. Toutefois il n'ignorait ni les bruits qui couraient sur son compte ni le détestable renom fait à sa voisine. Aussi, bien qu'il comptât sur le couple Renaud, se mit-il en campagne pour trouver en vue de son procès des appuis plus dignes de confiance. Mais la tâche était ardue, car les honnêtes gens se refusaient à faire une déclaration de complaisance, tandis que les moins scrupuleux se réservaient, afin de peser aussi les propositions de Grinon et de s'allier au plus offrant. Insinuant et délié, il sut ébranler, attendrir, convaincre plus d'un habitant du village; mais advenu au point important : « N'est-ce pas que vous direz ça?... » il n'obtenait que des réponses évasives ; l'affaire n'allait pas toute seule. Le plaideur aux abois continua patiemment ses recherches, car la mort seule aurait été capable de l'arrêter ; et, à force de passer en revue les noms de tous ceux qui pourraient lui venir en aide, il en arriva à songer à sa cousine la Gervoise. Cette femme était très pauvre, on pourrait s'entendre. Son témoignage serait d'un grand poids,

car elle connaissait depuis plus de trente ans tous les recoins de la contrée, et ne saurait être suspecte, puisque, malgré la parenté, elle ne mettait jamais le pied chez le propriétaire de la Tremblaye. Joignez-y qu'étant un tantinet extravagante, la veuve en dirait plus long que tous autres, si sa fantaisie la poussait de ce côté-là. « Sans doute, pensa-t-il, il faudrait payer ; mais les ramasseuses de mousse, c'est dans les prix doux. »

Il choisit un jour de brouillard afin de n'être pas aperçu, fit un grand détour et gagna les bois. La cabane de la Gervoise était vide. Désappointé, il rôda quelque temps aux environs et appela même à plusieurs reprises ; il lui en coûtait d'avoir fait en vain cette excursion compromettante. Louis Turpin, attiré par le bruit, allongea la tète par la baie de son atelier et le reconnut. Il sortit aussitôt en retroussant son tablier.

— Salut, maître Cassemiche ; c'est miracle de vous voir comme .ça sous futaie. Et que cherchezvous donc par ici, pour vous servir?

Le bonhomme ébaucha un sourire pour masquer son extrême dépit.

— Baste, je passais là par hasard, histoire de me raccourcir ; et je me suis dit en voyant vos cambuses : « Tiens, je vas dire un petit bonjour à la cousine ».

Le sabotier s'abandonna sans contrainte à un vif accès de gaieté.

— Mille diables ! Vous ne reniez plus la famille, au jour d'aujourd'hui. Ce n'est pas comme quand je suis allé vous demander la becquée pour elle. Le temps est au beau, tant mieux. Mais, par malheur, la Gervoise ne pourra pas vous rendre votre accolade ; elle est à couper des joncs dans la queue de l'étang.

— Tant pis, je vais reprendre le chemin de chez nous. Adieu, garçon.

Il fit quelques pas lentement; Turpin, très intrigué, devina que Cassemiche n'était pas venu sans motifs graves, et son amitié pour les deux abandonnées redoubla sa curiosité. Il s'approcha d'un air indifférent.

— Dites donc, maître, si vous aviez quelque chose à faire savoir à la vieille, et que je puisse m'en charger, faut pas vous gêner.

— Grand merci ; rien que le bonjour à lui souhaiter. Et elles ne manquent de rien, les cousines?

— Pas de sabots, toujours, c'est moi qui les fournis. Quant au poulet rôti, elles n'en mangent pas si souvent que la Renaude, vous pouvez me croire.

Le visiteur laissa échapper un mouvement de colère.

— Et qui vous dit que je ne venais pas ici pour leur faire du bien ?

Turpin demeura songeur : « Si c'est ainsi, que veut-il donc tirer d'elles? »

— Voyons, père Cassemiche, puisque vous apportiez un cadeau, remettez-le moi ; votre commission sera faite fidèlement.

— En voilà bien d'une autre! Je n'ai pas parlé de cadeaux. Quand on trouve les gens chez eux, on cause, voilà ce que je voulais dire.

— Dame, avec vous on ne sait jamais le fin mot. Vous avez l'air tout drôle, dans le moment?

— La mauvaise mine ne fait pas le mauvais cœur.

— Êtes-vous malade? J'ai un verre de cidre à vous offrir.

— Malade et pas malade, grommela le paysan que tourmentait son idée fixe; c'est Crinon qui me fait tourner les sangs.

L'autre se mit à rire.

— Ah ! Votre fameux procès ? Ça marche-t-il toujours?

— Tant qu'on me volera, je me débattrai, pardi! Je suis sans malice, moi ; y me prend ma lande. Si seulement la Gervoise avait été chez elle...

Turpin le regarda, stupéfait :

— C'était donc pour lui parler de votre chicane que vous êtes venu ?

— Je ne dis pas ça... Et quand je l'aurais dit, après tout? C'est une ancienne de la commune, elle connaît les limites d'un chacun ; et, si elle voulait conter seulement le quart de ce qu'elle sait, je serais vite sorti de misère. J'ajoute même qu'elle n'aurait pas affaire à un ingrat.

Il débitait cela tout d'un trait, avec la rapidité de parole que donnent les résolutions soudaines. Se cacher de Turpin, avait-il pensé, serait mauvais, car le gars devait exercer une grande influence sur la Gervoise; mieux valait se le concilier en le prenant pour confident.

Celui-ci hocha la tête.

— En deux mots comme en cent, vous avez envie qu'elle vous serve de témoin, n'est-il pas vrai?

— Peut-être ben.

— Alors pour lors, mon vieux, je vous préviens que vous perdez votre temps.

— C'est elle que ça regarde, et non toi.

— Je vous dis, moi, que la Gervoise ignore ce que vous tramez avec Crinon sur la garigue. On ne sait point ces choses-là dans notre village.

— Allons, allons, on sait quand on veut savoir.

— Pas ici, avec votre permission. Chez les sabotiers, nul ne lève la main à faux.

— Tu fais toujours des embarras, toi, Turpin, c'est connu. Ne t'en déplaise, je parlerai à ma cousine, nous nous entendrons mieux.

Les deux hommes jetèrent l'un sur l'autre un regard hostile

— Rayez ça de vos papiers, Cassemiche. La bonne femme n'a plus les idées nettes, vous voulez en profiter pour lui monter le coup et la faire mentir : j'empêcherai ça.

— De quoi te mèles-tu ?

— Elle est céans sous ma garde.

— Je ne veux que la justice.

— Nenni. Je suis au courant de votre trafic par le père la Plane qui connaît toutes les terres du plateau, à une pelletée près. Le morceau que vous vous disputez appartenait à feu Jacques Meunier. Vous l'avez subtilisé à ses héritiers ; ni Crinon ni vous n'y avez droit. Allez raconter autre part que des vessies sont des lanternes ; dans notre loge, ce serait peine perdue. Nous garderons la chose pour nous, la Plane ne se mêle pas des affaires du monde; mais laissez la Gervoise tranquille sur ce chapitre. C'est la condition, vous m'entendez?

Cassemiche avait, aux premiers mots, affecté un rire méprisant; mais, en apprenant que la

vérité était si bien connue, il perdit contenance. — Allez donc au diable, toi et ton Vendangeux ! cria-t-il avec colère en s'éloignant ; vous me diffamez par mauvaiseté pure. Oui, oui, vous êtes tous d'accord, je le vois à cette heure. D'ailleurs, je devais m'y attendre : ce n'est pas pour rien que Toinet Printemps, le valet de Crinon, enjôle votre protégée sur la lande.

Louis Turpin suivit des yeux Cassemiche, et resta immobile comme si ses pieds eussent pris racine. Il était devenu tout pâle. Qu'avait donc voulu insinuer ce vieux rocantin ? Allons, allons, cela ne signifiait rien, sans doute ; il était dépité et disait tout ce qui lui passait par la tête ; c'est l'habitude. Des bêtises ! Je vous demande un peu si Marie Fougère causait avec les jeunes garçons, elle qui ne se plaisait que toute seule, ou en compagnie de ses bestioles ; une vraie innocente ! Avec ça que Toinet Printemps était homme à venir se piquer les pattes aux ajoncs des friches... Un faraud du bourg! A vrai dire, la garcette n'aurait pu avoir pire société que ce mauvais sujet, c'était effrayant d'y penser ; mais non : Marie était toujours la même ; innocente et sauvage; bien embellie, par exemple, mais elle ne pensait seulement pas à se regarder dans le miroir ; ce n'était pas une fille de seize ans

comme les autres. Pourtant... si on les avait vus?

Le sabotier s'était adossé au tronc d'un hêtre et, le front penché, se débattait péniblement au milieu de ces réflexions contradictoires. Les paroles du vieux paysan sifflaient encore à ses oreilles, aiguës et pénétrantes. Jamais il n'avait songé à cela. Que ce fût possible, oui ; mais l'apprendre ainsi, tout à coup ! Ah ! Je veux savoir si c'est vrai, grommelaitil avec une sorte de douleur soudaine; l'enfant n'a que moi, sa mère la délaisse, Printemps est un gars de sac et de corde ; il y aurait du risque. Depuis que Guillaume est défunt, j'ai servi de frère à Marie... On verra bien !

Il pensait ainsi, puis il éprouvait comme un serrement de cœur, et sentait confusément que, si le récit de Gassemiche lui causait de l'inquiétude pour la pastourelle, il lui faisait de la peine pour luimême. Dame, vit-on pareillement avec une enfant durant des années sans s'attacher à elle?

Mais en vain il songeait au passé : c'est la grande jeune fille qui paraissait à ses yeux, et non la gamine d'autrefois ; et son anxiété de l'heure présente n'avait pas le caractère calme de sa sollicitude des premiers jours.

La crainte qui venait de s'éveiller en lui devint insupportable ; il se raidit pour la chasser, secoua la tète, essaya de rire de lui-même, se répéta à dix

reprises : le bonhomme est un menteur, c'est connu; il venait justement ici pour des menteries ; je serais fou de le croire. D'ailleurs, Toinet a son travail dans la plaine, la petite est à l'abri des regards dans la bruyère ; s'ils se connaissaient, elle m'en aurait parlé ; n'y pensons plus.

Turpin rentra dans la loge en chantant, mais il ne chantait que du bout des lèvres, et son couteau ne s'enfonçait pas comme de coutume dans les veines du bois. Le soir, il quitta son travail avant l'heure et guetta le retour de la jouvencelle. Lorsque la clochette des vaches tinta sous le couvert, il tressaillit.

— Je vais savoir tout de suite ce qui en est, dit-il.

Bientôt ils furent en présence l'un de l'autre. Le sabotier sentit aussitôt sa volonté s'amollir.

— Bonsoir, ma Fougère, fit-il en l'interrogeant du regard avec une sorte de timidité.

Elle répondit en le saluant d'un amical signe de tête:

— Tu te portes bien, Louis ? N'y a rien de neuf au village?

Marie subissait la mystérieuse transformation de l'adolescence. Elle était déjà plus forte, mieux proportionnée, les lignes s'accusaient; l'œil avait plus de profondeur. L'éclosion de la femme se révélait

encore par d'insaisissables changements dont toute sa personne portait les traces ; ses hardes rapiécées s'ajustaient avec plus d'harmonie ; la chevelure, quoique aussi mal contenue par le serre-tête, était pourtant moins ébouriffée. La gaucherie de ses gestes n'allait pas maintenant sans quelque grâce. Le sabotier l'examinait avec un peu d'embarras ; elle s'approchait de lui, au contraire, avec le candide abandon des anciens jours.

— Tu as eu beau temps, aujourd'hui, sur tes bruyères ?

— Oui, dame ; mais les courlis chantaient trop ; c'est signe de pluie.

Il hésita et reprit plus lentement :

— Personne ne t'a dérangée?

— Bien sûr que non.

— C'est que, d'aucunes fois, quelqu'un peut passer par les sentes, et s'arrêter à faire un brin de causette. N'y a point de mal à ça.

— Tu sais bien que j'aime mieux être toute seule. Je n'ai parlé qu'à ma bique depuis ce matin.

— Et ton lérot? Tu ne l'apportes plus jamais par ici ?

— Non, c'est vrai, répliqua-t-el!eense détournant pour ouvrir la porte de l'étable.

— Il n'est pas mort, au moins ? Toi qui l'aimais tant !

— Non, non, dit Marie Fougère d'une voix plus faible.

Elle avait rougi, mais Turpin ne découvrait plus son visage. Tandis que la pastourette attachait ses vaches dans l'obscurité, il s'éloigna un peu troublé. Bien que Marie eût répondu avec la simplesse d'une brave fille qui n'a rien à cacher, l'air lui semblait plus pesant que d'habitude à respirer.

Le lendemain il se sentit tout mièvre. N'avait-il pas rêvé à Toinet Printemps! Quelle folie! Ce maudit père Gassemiche l'avait donc ensorcelé ?... Il se mit résolument à l'ouvrage ; mais le sabot n'allait pas. A midi, l'appétit n'alla pas non plus.

Le rude forestier quitta son atelier et s'enfonça sous les gaulis pour changer de pensée en changeant de place. Sa pensée le suivit. Il se laissa choir sur un tronc d'arbre, à l'entrée du vallon, et se livra alors sans contrainte à ses réflexions. Il sentit un mauvais sentiment gronder en lui-même, et des gouttes de sueur mouillèrent son front : ce Toinet Printemps, ce méchant drôle, comme il l'assommerait avec joie ! Louis regardait ses mains puissantes : oui, il l'aplatirait d'une chiquenaude. Et ne serait-ce pas justice? Un gueux dont les farces étaient connues de tout le monde, un garnement qui l'empêchait de dormir !

Tout à coup, il se releva brusquement:

— Mais ça ferait vanquiers de la peine à Marie Fougère...

Oui, sans doute, cela lui ferait de la peine, car Cassemiche avait peut-être dit la vérité. Quel intérêt, en effet, Cassemicheavait-ilàmentir? Ah! Marie Fougère ! Elles sont toutes ainsi, les filles, même les meilleures et les plus sincères. . . Elles se laissent prendre aux façons hypocrites des poupins, sans jamais se demander s'il n'y a pas autre part d'honnêtes garçons qui aient plus d'amitié pour elles ! Aussi pourquoi Marie avait-elle quitté le bois, puisqu'on ne se garde bien que là?

— Voilà pourtant comme les choses se passent, murmurait-il tristement ; j'étais son préféré, et je ne suis plus rien pour elle ; quand ça augmente chez moi, chez elle ça s'en va. Un autre, qui n'est seulement pas sabotier, prend en un jour ce que j'avais mis des années à conquérir. Et elle? Quand j'ai été son plus fidèle compagnon, elle n'est seulement pas franche avec moi î Je devrais la renier... Oui, je ferais mieux de la haïr.

Ce mot lui monta aux lèvres sans qu'il pût le prononcer tout entier. L'idée alors lui revint qu'il se trompait sans doute, et pris d'une résolution soudaine, il partit pour aller voir sur la lande s'ils étaient ensemble. Mais, au bout de quelques pas, Turpin s'arrêta: non, il ne se ferait pas l'espion

d'une pauvre fille. Elle n'avait pas de comptes à lui rendre, après tout !

Il reprit le sentier de la loge, et Marie Fougère ne le vit pas, à l'heure du retour.

Deux ou trois journées s'écoulèrent de la sorte ; le forestier, toujours soucieux, ne parlait plus à ses compagnons. Il n'était déjà plus le même, la colère avait grandi en lui et submergé les sentiments généreux. Chez les natures primitives, la raison n'est pas de force à lutter contre la passion. Elle est trop confuse, les instincts ne sont pas assez comprimés, il en résulte une rupture d'équilibre dans le sens de l'élan brutal, et comme conséquence une tentation violente sans contrepoids. C'est à l'heure de l'action que la conscience parle, alors le combat s'engage entre elle et la bête ; l'homme n'entendra la première que si les fureurs de la seconde ne l'ont déjà rendu sourd. Sans doute dès lors qu'il y a conscience, il y a responsabilité de l'acte, mais le manque d'éducation morale atténue la responsabilité de la tentation. Au demeurant, l'être inculte n'est pas plus mauvais, mais il est moins maître de lui ; et comme la passion est chez lui plus robuste, il n'arrive à la vaincre — quand il peut la vaincre — qu'après en avoir subi la violence.

C'est ainsi que Louis Turpin, après ses premières

pensées de sagesse, s'était abandonné à son courroux grandissant. Cette opinion que Marie Fougère se retirait de lui et que Toinet Printemps lui volait une amitié légitime, avait développé en lui une double torture bientôt changée en exaspération. Maintenant il ne réfléchissait plus : il ressentait ; son abattement avait fait place à un sourd besoin d'action et de vengeance. Sous le coup de l'obsession, il oublia ses scrupules, et se mit à rôder autour des bruyères pour surveiller l'ingrate qu'il voulait confondre et le larron qu'il se jurait de punir.

Une sourde colère le poussait; il franchit peu à peu les sinuosités de l'escarpement, et dissimulé derrière les buissons, atteignit en rampant les environs de la Pierre-à-Jacquot. La petite Gervoise était blottie, comme autrefois, dans son nid de fougères ; immobile, les mains jointes sur un genou replié, le regard perdu dans l'espace, elle était comme l'image même de la solitude.

Turpin, la voyant telle, se sentit le cœur soulagé et l'humeur calmée. Elle ne le trompait pas; c'est Cassemiche qui avait menti. Mais, à cet instant, il eut peur de lui-même : la joie le faisait trembler. « Qu'ai-je donc? se demanda-t-il ; pourquoi l'amitié me rend-elle aussi faible ? Jamais cette pastoure, que j'ai vue grandir, ne m'avait causé tel désarroi. En vérité je ne suis plus le même ; j usqu'ici c'est moi

xMARIE FOUGERE 169

qui lui inspirais de la crainte, et voilà que je me cache aujourd'hui pour la regarder, a Il l'examina longuement et ajouta :

— A quoi pense-t-elle ?

Il aurait voulu qu'elle pensât à lui. Encore une fantaisie nouvelle dont il ne se rendait pas compte. Il cherchait à deviner, mais son désir n'obtenait pas de réponse. Il aurait plutôt fait de demander leur secret au vent qui souffle, au nuage qui passe, à l'insecte qui s'envole. Mais l'attitude virginale de la fille solitaire causait au forestier une douceur apaisante, et il murmurait tout bas :

— Du moins elle ne pense pas au mal; je suis content.

Il fut tenté de se montrer à elle pour lui demander pardon de ses soupçons, car il se repentait de toutes les forces de sa tendresse; mais non : Marie semblait si paisible, et le silence de sa retraite lui était si cher, qu'il trouva plus honnête de ne la point troubler; aussi commença-t-il à glisser derrière les ronces du plateau pour s'en aller inaperçu. Il avait déjà gagné l'entrée du défrichement lorsque son attention fut attirée par un bruit lointain qui réveilla ses inquiétudes : quelque faucheur, assurément, battait la faux sur les bruyères. Turpin se redressa, posa une main au-dessus de ses yeux et fouilla la lande du regard ; il découvrit au milieu de

la lande un homme assis, les jambes écartées, sa faux inclinée à hauteur du visage. La lame étincelait au soleil, le travailleur brandissait sa pierre à aiguiser et martelait d'une main rapide; les coups stridents et répétés résonnaient comme un glas sur la steppe muette. Oui, un glas aux oreilles du sabotier. Quel était ce personnage, qu'à peine dix minutes de marche séparaient de Marie Fougère? Louis en était trop éloignépour distinguer ses traits; mais sa pose et la vivacité de ses mouvements annonçaient la jeunesse.

— Ce n'est pas Toinet, balbutia-t-il; un pareil fainéant n'est bon qu'à cultiver la terre; il est bien sûr dans sa plaine ! Pourtant... je veux être sûr que ce n'est pas lui.

La colère l'avait ressaisi. Il se mit à ramper derrière les genêts, s'approchant, s'approchant toujours; quant il ne fut plus qu'aune courte distance de l'homme, celui-ci replaça la pierre dans la gaine, à sa ceinture; et, debout, s'essuya le front avant de reprendre la tâche interrompue. Mais alors, au lieu de donner l'élan à sa faux, il resta sans mouvement, le bras inerte, et ses yeux se fixèrent sur la ruine druidique, au pied de laquelle apparaissaient vaguement la chèvre et les génisses. C'était Toinet Printemps.

Turpin, la face empourprée, quitta son abri et

s'avança vers le jeune homme d'un pas rapide. Celui-ci marqua une extrême surprise.

— Tiens, s'écria-t-il d'un ton jovial, c'est Turpin ! N'y a donc plus de forêt, pour que vous vous promenez par ici ?

La présence de cet importun lui pesait fort, mais il affectait la bonne humeur pour cacher son embarras.

— Tu y es bien, toi, par ici, repartit rudement le sabotier.

— Moi, c'est différent; je travaille.

— Beau travail ! Ta place est dans les sillons, à ta ferme.

— Plus souvent! J'ai quitté la culture; je suis à cette heure faucheur de bruyère.

— Ah oui? Et crois-tu que c'est en regardant ce qui se passe à la Pierre-à-Jacquot que tu en faucheras beaucoup, delà bruyère?

Le garçon à ce mot fut déconcerté; mais son dépit fut grand d'être découvert et il répondit d'un ton hargneux :

— Ce n'est pas vous qui me payez, Turpin ; pour lors vous n'avez pas à me surveiller. Mêlezvous de vos affaires.

— Je suis justement venu pour ça. Il y a là-loin une petite fille qui est l'enfant adoptive de notre loge; nous avons tous des bras pour la défendre.

Elle est plus innocente qu'un pigeon naissant; et toi, le plus mauvais sujet de la commune, tu ne viens ici que pour la pourchasser. Ah ! tu as cru que nous te laisserions t'attaquer à Marie Fougère? A Marie Fougère ! Allons, jette ta faux, si tu as du cœur, homme contre homme, et garde à toi; je vas te régler ton compte.

Le sabotier, tout en parlant d'une voix haletante, avait quitté sa blouse, retroussé les manches de sa chemise, et se dressait, comme un taureau furieux, au milieu de la lande. Les veines bleues de ses bras étaient gonflées; le sang gaulois, qui pousse aux batailles, injectait ses yeux sombres; d'un pied lentement conduit, il abattait la bruyère pour trouver un point d'appui solide avant de bondir.

Toinet Printemps le regarda en face, sans pâlir, et simplement lui présenta sa faux par le manche.

— Tiens, Louis Turpin, écoute ta folie jusqu'au bout, frappe-moi avec ça; c'est encore plus sûr que tes deux poings.

— Défends-toi donc, au contraire; je prétends avoir ta peau sans traîtrise.

— Pourquoi me battre avec toi ? Je ne t'en veux de rien.

— Tu as peur, ça se voit.

— Non ; quand on a peur, on fait le crâne, et je te dis que je recule. C'est la première fois de ma vie,

tu peux le demander à tous les gars de la commune.

— Glampin! s'écria le forestier avec rage; tu m'empêches de me venger !

— Te venger de quoi? T'ai-je fait quelque tort? Ai-je nui à quelqu'un des tiens?

Turpin, les mains crispées, regarda du côté de la Pierre-à-Jacquot.

— J'entends bien que tu penses à Marie Fougère ; mais qui t'a dit que je la tracasse, que j'ai de mauvaises intentions sur elle? Celui-là serait une fîère clique ! Nomme-le donc, et tu verras si je sais cogner, quand je m'en mêle !

— Nul ne m'en a parlé; mais si tu viens dans la même lande qu'elle, c'est que tu as de mauvaises idées. Je ne le veux pas; fiche-moi le camp.

— Louis, tu perds la tète. Sais-tu bien qu'en me soupçonnant tu la soupçonnes ? Une si brave petite fille ! . . . Tiens, tu lui as servi de frère, tu ferais mieux de m'écouter ; jeté conterais la chose, sans un mot de menterie.

— Non.

— T'as tort, Si mes raisons ne t'agréent point, on se battra après, chacun une pierre dans la main. Veux-tu pas ?

-— Puisqu'il faut ça pour te décider à t' aligner, parle.

te,

Toinet Printemps se recueillit un instant, et reprit avec une gravité triste :

— J'ai été ce que j'ai été, c'est de l'histoire ancienne. Donc que j'ai molesté Marie comme les autres; c'était mon goût, alors. Une fois, à l'endroit où elle garde ses bètes, j'ai tué son lérot et j'en ai ri. Mais sa figure est devenue toute blanche et transparente ; sa bouche avait l'air de dire : « Pourquoi me fais-tu de la misère, moi qui en ai déjà tant? » Nos yeux se sont rencontrés, pendant qu'elle pleurait, je ne l'ai pas reconnue, tant elle avait l'air d'une personne nouvelle, et ça m'a donné comme un coup de griffe au profond du cœur. Ça m'a changé aussi, Turpin; oui, ça m'a bien changé. Depuis ce soir-là je ne fais plus de bêtises comme avant, et je me répète tout le temps que Marie Fougère a pleuré par ma faute.

Qu'est-ce que je pouvais faire? Lui demander pardon? Je l'ai fait. Mais ça ne m'a pas suffi, puisque j'avais autant de chagrin après qu'avant. Je suis revenu, j'ai voulu lui parler; elle a fait mine de prendre la fuite ; c'est moi qui me suis en allé. Voilà plus de six mois que c'est arrivé, et toujours sa figure est devant moi. Cent fois j'ai rôdé du côté de la roche pour lui dire une pauvre parole d'amitié; mais jamais je n'ai osé. Je n'avais plus qu'un plaisir : c'était de la voir passer quand elle em-

mène ses vaches, au soleil couchant. Pour lors ça me pesait trop d'être à la ferme où Crinon me criait sur le dos parce que je négligeais l'ouvrage; je l'ai donc quitté, et me suis fait faucheur de bruyère. Comme ça, je vis dans la garigue ;ça me plaît mieux. Marie sait bien que je suis là, puisque je bats la faux à toute heure; mais elle ne se montre pas et jamais je ne m'approche. Seulement quand elle dévale, je prends le sentier pour la croiser, et je recueille mon aubaine. Ah ! ce n'est pas grand'chose, va ! « M'en veux-tu encore, Marie ? — Non, Toinet, — Bonsoir, ma bonne fille. — Bonsoir, Toinet. » Jamais plus.

Et c'est pour ça, Turpin, que tu voudrais te colleter avec moi?

Le sabotier gardait un silence farouche. L'affection de Printemps, toute innocente qu'elle fût, était une menace pour la sienne, et sa jalousie instinctive l'avertissait que Marie eût déserté la lande du faucheur, si elle l'eût haï.

— Je veux... Je veux, s'écria-t-il enfin, que tu laisses en repos notre Gervoisette.

Toinet, qui croyait avoir désarmé Turpin par sa franchise, ne put entendre sans révolte ces dures paroles.

— Votre Gervoise ? Pas plus à vous qu'à d'autres, apprenez-le. Les gens de forêt ne m'empêche-

ront pas de marcher dans le même sentier qu'elle. Tu l'aimes bien, toi; pourquoi ne l'aimerais-je pas aussi?

— Nous verrons ça. As-tu mes droits, pour parler ainsi ? Toi qui ne l'as connue que pour lui faire de la peine, vas-tu prétendre à nous enlever son amitié? Des droits ! L'as-tu, comme moi, sauvée de l'incendie, portée sur ton dos quand elle était petite ? L'as-tu nourrie, sauvée de sa mère ? As-tu, comme moi, clcué la brouette qui servit à ses premiers jeux?

Turpin semblait avoir grandi de toute la tête. Les narines dilatées, le regard étincelant, il jetait chacune de ces paroles avec une véhémence passionnée.

— Oui, oui, continua-t-il, c'est bien l'enfant du village des sabotiers; la soeur de Guillaume n'est qu'à nous.

— C'était parlé comme il faut il y a quatre ans, Louis; mais quand l'âge vient, tout change. Si Marie Fougère voulait bien de moi un jour venant, quand je gagnerai davantage et que je pourrai m'offrir, les sabotiers l'en empêcheraient-ils? N'est-elle pas libre comme toutes les filles ?

Cette simple question bouleversa Louis Turpin et le jeta brusquement dans le domaine de la réalité. C'était vrai, pourtant ! L'enfant devenait femme,

l'heure de choisir elle-même son protecteur allait sonner pour elle. Marie n'était liée à lui que parles souvenirs du passé, et la reconnaissance est le plus froid des sentiments, quand il va seul. Ce n'était rien, car on ne peut pas dire à une jeune fille : « Tu me dois de l'amitié », comme on dit aux marchands de sabots : « Vous me devez dix francs d'arriéré ». Non, non, il l'avait aimée de trop bon cœur pour ne pas la tenir quitte; ce qu'il voulait, c'était autre chose, c'était la préférence librement consentie. Elle avait bien le droit, désormais, d'aimer qui lui plairait, Toinet comme tout autre. Et Toinet parlait de mariage... Il n'y avait jamais pensé, lui. Dans son opinion, les choses devaient continuer du même train, Marie toujours pastourette, lui toujours camarade sans rivaux... Eh bien, non : c'est le faucheur de bruyère qui avait raison; les ailes de l'oiseau avaient poussé, chacun était tenu de le laisser voler à son idée.

Son idée ? Peut-être avait-elle pris goût aux nouveaux visages; mais peut-être aussi était-elle restée attachée aux compagnons de son enfance ? Pourquoi pas ?

— Tu as sagement causé cette fois, Toinet Printemps, dit Turpin d'un ton radouci ; la Gervoise n'est plus une gamine, l'âge l'a rendue maîtresse de son sort. Je n'étais qu'une bête de songer à la

violenter. Me voilà raisonnable : toi ou moi, suivant son penchant, car avant tout je veux qu'elle soit heureuse. Oui, toi ou moi.

— Merci, Louis.

— Ne me remercie pas, car ce n'est pas l'amitié qui me pousse; je voudrais, au contraire, te savoir au fond de la rivière; mais ça ne sert à rien de déblatérer, et en fin de compte il s'agit de Marie. Laissons-la se décider sans contrainte. Je suis le plus vieux, c'est donc moi qui lui parlerai le premier. Elle choisira entre nous. Si je suis toujours pour elle l'ami Turpin, tu iras faucher autre part, ou bien je te casserai la tête, aussi vrai que je sais creuser un sabot; si c'est toi qu'elle préfère, n'aie pas d'inquiétude : vous ne me trouverez plus sur. votre chemin.

Le jeune homme ne put contenir un frémissement de joie. Son interlocuteur lui lança un regard méprisant et dit :

— Tu penses à toi; moi je pense à elle.

Le forestier n'eut pas le courage d'aborder ce jour-là Marie Fougère. Vraiment il ne savait quel langage lui tenir. Son angoisse était venue tout d'un coup, sans qu'il se fût jamais interrogé. Oui, la fille lui tenait au cœur, et il était jaloux ; mais des projets, il n'en avait pas; en aucune occasion la fantaisie de se marier n'avait hanté sa cervelle ; sans le propos de Cassemiche il serait demeuré dans son insouciance. Mais maintenant la menace était là; et la pensée de perdre Marie ou de partager son amitié lui causait une souffrance insupportable* Il fallait alors tout lui dire ; mais quoi ? La réflexion ne l'avait pas préparé à un tel discours, sa bouche en ignorait les termes ; et la peur d'effrayer l'enfant le paralysait.

Il courut jusqu'au crépuscule à travers les bois; la nature forestière, dont l'aspect, d'habitude, em-

plissait son âme d'une paix sereine, augmenta cette fois son trouble. Le couvert était triste. On touchait aux derniers jours d'octobre; les feuilles décolorées frissonnaient au souffle d'une bise plaintive et se détachaient une à une pour tomber mortes parmi les souillures du sol. Ce n'était plus ce riant automne aux tièdes soleils, plus beau que l'été dans sa resplendissante parure de frondaisons empourprées. Les dernières fleurs s'étaient flétries, la brume avait voilé l'azur du ciel, plus de roitelets dans les buissons; les arbres dénudés allongeaient de grands bras maigres comme pour chasser avec terreur la vision des neiges prochaines. On sentait partout la fin d'une chose aimée, l'adieu profond à ce qui n'est plus. Ah! sans doute le printemps, reviendrait, ramenant la joie et les sourires; mais serait-ce la résurrection? Non, ce serait une vie nouvelle. Les feuilles que mai déroulerait seraient d'autres feuilles; celles que Turpin foulait sous ses pas étaient mortes à jamais; le nid que les pinsons tisseraient sur cette branche ne serait plus le nid dont les débris pendaient au dessus de sa tête, vides pour l'éternité.

Cette tristesse de la nature l'enveloppait et le laissait sans courage. N'était-il pas peut-être, lui aussi, à la veille d'une mort, — la mort de tout ce qui avait été printemps dans son cœur ? Où serait,

au nouveau mois de mai, cette fleur de la vie qu'il avait si doucement respirée en trouvant son bonheur dans le sourire d'une enfant ? Il était sûr, à cette heure de fatale épreuve, de perdre les joies du frère; était-il certain de trouver, à l'autre aurore, i'éclosion d'une affection plus tendre? N'était-il pas plutôt la feuille morte qui ne saurait reverdir, et Toinet la feuille nouvelle qui allait naître?

Il ne pouvait s'arracher à cet accablement ; son regard cherchait en vain la lueur des étoiles; du fond des bois s'éleva le sanglot lugubre d'un hibou.

Le lendemain matin, Marie Fougère, en sortant de sa cabane, trouva Louis Turpin assis sur une pierre devant la porte. Elle fut grandement étonnée.

— Que fais-tu là, mon bon Louis?

— Rien; je t'attends.

— Pas depuis longtemps, j'espère? Le brouillard est si froid !

— Non.

Le sabotier mentait : il ne s'était pas couché.

— Et qu'est-ce que tu me veux?

— Faire route avec toi jusqu'à la Pierre... J'ai affaire par là.

Il l'aida à passer la sonnaille au cou des vaches et monta le sentier derrière elle. Le garçon se sentait les jambes mai solides et la poitrine oppressée; il avait peur de la question qu'il faudrait poser, et

peur aussi du silence; ce qui l'excitait à parler avec abondance du prix des veaux, de la gelée blanche, des arbres que le pic-vert avait troués ; puis il se tournait vers la bique, lui adressait de niais propos pour gagner du temps ; regardait à quel endroit de la garigue ils étaient parvenus, afin de savoir s'il lui restait le loisir de respirer avant l'instant décisif. Et plus la Pierre-à-Jacquot grossissait devant leurs yeux, plus croissait son effroi.

A la fin, ils arrivèrent. La Gervoise dispersa ses aêtes sur la pente et déposa sa panetière à l'appui des roches. Son bras n'était plus grêle comme jadis, la peau s'était enluminée.

— Tu vas sur tes dix-sept ans, n'est-ce pas? demanda Turpin d'une voix mal assurée.

— Autant dire que je les ai, répondit-elle gaiement ; je suis maintenant aussi forte que la Henriette Belœil.

— Tu es tout de même restée censément petiote, car voilà ton nid de fougères comme quand tu demeurais à Maison-Brûlée; il est bâti tout pareil. Te souviens-tu de ce temps-là, ma Marie?

— Je n'oublie jamais rien, fit la jeune fille d'un air songeur. Elle s'assit sur son amas de branches sèches; et, les jambes à demi repliées sous la jupe, se mit à caresser la pointe des ajoncs du bout de

sa baguette. Le sabotier l'examinait à la dérobée. Il y eut un silence.

- Et comme ça, Turpin, tu vas en commission du côté du bourg?

— Oh! Pas tout de suite.

Il fit quelques pas devant la reposée, pour se donner une contenance. La Fougère étendit involontairement la main.

— Prends garde, Turpin, dit-elle doucement, tu marches sur mes bruyères blanches.

Il haussa les épaules en homme qui reconnaît sa maladresse et vint s'accroupir à deux pas de sa petite amie. Celle-ci paraissait avoir oublié sa présence, et lui — la regardant — se bornait à arracher lentement des poignées d'herbes. Cela dura plusieurs minutes; enfin l'intensité de son émotion lui fît comprendre que, s'il ne parlait pas tout de suite, il ne parlerait peut-être jamais. Il s'efforça, ses lèvres s'ouvrirent ; mais la gorge était desséchée, et sa parole impuissante expira. Alors Marie tressaillit faiblement, et par un mouvement imperceptible haussa la tète et tendit l'oreille : tout au loin, derrière eux, à l'extrémité du plateau désert, vibrait le son presque insensible d'une faux battue par la pierre.

Le forestier ouït comme elle le bruit lointain. C'était l'autre qui parlait.., Ne parlerait-il donc pas,

lui aussi; serait-il plus couard que ce Toinet? Il recouvra, à défaut du calme, la force virile, et la jalousie fit ce que la tendresse n'avait pu faire.

— Tu disais tout à l'heure, la Fougère, que tu as meshuy la force d'une femme ; n'en aurais-tu pas pris de même les idées?

— Dame, je ne sais pas, moi ! Quelles idées?

— Eh bien... quand l'âge est venu, on songe aux affîquets, à la danse...

Marie fit signe que non en souriant ; il poursuivit :

— On songe aussi aux garçons.

— Ah?

— Oui ; et si l'on voit passer une noce, on se dit comme ça : Tan-qui-vient ce sera mon tour.

— Mais, grand innocent, les noces ne passent pas sur la brande.

— Ça ne fait rien ; d'aucunes fois on s'imagine des choses qu'on n'a jamais vues. Enfin, tu n'es pas forcée de me conter ce que tu as dans la cervelle ; mais ne crains pas que je te questionne par manière de critique, puisqu'il faut bien que tu sois comme toutes les filles.

— Je te jure que je ne me suis pas mis dans la tête de me marier; je suis trop jeune, et surtout trop gueuse... sans parler du reste.

— J'entends : ta mère. Mais ne te méprends pas,

ma mignonne : tous les gars de par ici seraient heureux de t'avoir pour femme, un jour venant. Tu es sage, bien ordrée, point sotte, la bonté même; et puis... oh! il y en a peut-être de plus belles que toi, mais tu es la plus belle tout de même, par la raison que c'est point les yeux que tu charmes, c'est le fin fond du cœur.

— Tu divagues parce que tu m'as élevée ; mais les autres ne sauraient me voir telle.

— Les autres ? répartit Turpin avec une subite véhémence , je m'en moque pas mal ! Y a-t-il besoin d'eux ?

— Non, sans- doute, murmura la pastoure; mais pourtant... tu disais le contraire tout à l'heure... car, si on ne plaît à personne, comment se marier ?

Le sabotier ne comprit pas qu'il n'était personne, et demeura touché de cette candeur.

— Vois-tu, Fougère, n'en faut qu'un. Le tout est de bien choisir, c'est le difficile. Celles qui vont aux fringants et aux libertins s'en repentent souvent ; le plus sûr, c'est. . .

— Pourquoi m'en débites-tu si long?

— J'ai peut-être mes motifs. Les meilleurs, vois-tu, sont ceux qu'on a éprouvés longtemps. Quand l'amitié est une vieille accoutumance, on

sait qu'on la tient et qu'on la gardera. C'est le principal.

— Je ne dis pas non.

— Et si l'ami a deux bons bras, du courage et un petit boursicot pour entrer en ménage, voilà qui ne nuit pas non plus. Ah ! que ça doit rendre heureux de travailler pour ce qu'on aime !

Marie Fougère l'observait avec attendrissement.

— Tu es bien toujours le même, gros Louis : la crème des hommes! Si je m'attachais à quelqu'un, va, je le voudrais à ta ressemblance.

— Eh bien, alors ? s'écria le garçon dans un élan de joie.

— Oui, je le voudrais ainsi... mais comment savoir ? Si quelqu'un plaît, on n'ose seulement pas le regarder en face !

Turpin, l'œil étincelant, éclata de rire.

— Est-ce que je te rends craintive à cette heure, Marinette ?

— Oh! nenni. Mais, toi, ce n'est pas la même chose ; tu m'as recueillie toute petite, je me figure toujours que tu es mon frère Guillaume ; ça me met si à Taise pour causer ! Et puis tu es vieux, toi.

Le pauvre garçon reçut le coup en plein cœur. La pensée ne lui était jamais venue qu'il avait douze ans déplus que Marie Fougère, et qu'à l'âge de

celle-ci on estime que la trentaine n'est plus la jeunesse. Ce long malentendu était dissipé : il n'était, ne pouvait être rien pour elle, sinon le parent d'une autre génération, comme le père La Plane.

— Chère fille, dit-il au bout d'un instant, en cachant de son mieux sa douleur et son amertume, je comprends à présent. Faut en finir avec la folie, puisque tu ne m'aimes point.

— Moi, Turpin, ne pas t'aimer? Je te dois tout, je te préfère à tous; je me jetterais dans le feu pour toi, aussi vrai que tu m'en as retirée!

— Ton amitié? J'y crois, parce que tu es toujours franche. Mais ce n'est pas assez, au jour d'aujourd'hui ; je n'en veux plus, Marie, parce que je t'aime autrement, moi...

— Oh ! Louis.

— Je venais te demander si tu voulais être ma femme.

Il n'en dit pas davantage et la contempla longuement ; ses yeux devinrent humides et ses mains tremblèrent. La Gervoise devina l'étendue de cette souffrance muette ; son cœur en fut déchiré. Un violent combat intérieur se livra en elle ; sa conscience lui rappela ce que le sabotier avait fait pour l'orpheline ; n'appartenait-elle pas au seul ami de son enfance, à moins de commettre le crime d'ingratitude ?

— N'aie pas de chagrin, mon Louis, fit-elle après sa méditation douloureuse ; je suis toujours la petite Fougère. Je serai ta femme quand tu voudras.

Cette fois, Turpin comprit aussi. L'altération de la voix et la pâleur du visage de l'enfant ne lui apprenaient plus rien ; le premier coup l'avait suffisamment éclairé. Le côté paternel de son affection lui inspirait déjà la pitié et le renoncement. Son âme redevenait bonne dans la torture.

— Moi, te rendre malheureuse? M'en crois-tu capable?... Non, non. Tant pis pour moi ! Sois libre, pauvre Fougère; tu ne saurais être ma femme, puisque tu es ma fille.

U s'efforçait de sourire; une larme coulait sur sa joue, malgré lui ; il abaissa le bord de son chapeau pour cacher son visage , et répéta à plusieurs reprises :

— N'y pensons plus; j'étais fou.

— Mon Turpin, je veux que tu te consoles. Ça me tue de te voir affligé. Comment as-tu pu avoir l'idée de devenir mon homme? Je te jure que je n'en vaux pas la peine. Oh ! la mauvaise matinée ! Reste mon ami, Turpin : faisons comme s'il n'y avait rien eu entre nous.

— Oui, oui.

Le sabotier s'était relevé; mais ses jambes fléchissaient sous le poids de son corps, il fut con-

traint de s'appuyer sur un quartier de roche et ne partit pas. Alors l'acre désir de tout savoir s'empara de lui et devint un besoin irrésistible ; il s'essuya le front et se pencha vers la Gervoise.

— Marie, au point où nous en sommes, ne me fais point de mystères. Peut-être bien que tu as du penchant pour un garçon? Un jeune comme toi?

A cette question, la fille qui avait entendu sans confusion l'aveu de Turpin, devint rouge et baissa la tête sans répondre.

— Parle sans feintise, Marie. Un garçon de l'âge de Toinet Printemps, par exemple ?

Elle se voila la face de ses deux mains.

— Ah ! s'écria Turpin avec un sourd désespoir, mon chagrin ne te cause qu'un peu de compassion ; et il suffît de son nom, à lui, pour te bouleverser! Tu l'aimes donc bien, que tu n'oses pas affronter mon regard quand je t'en parle? Tu l'aimes donc bien, ce Toinet?

— Hé ! Puis-je te le dire, puisque je ne le sais pas moi-même !

— C'est lui que tu vois dans tes songeries?

— Oui, Turpin.

— Oh, misère! Et pourquoi donc? Et pourquoi donc?...

— Je l'ignore; c'est plus fort que moi. Il m'a fait du mal, et je n'ai pu le haïr; il est devenu bon, et

j'ai peur de lui; il ne me dit rien, et je crois toujoursl'entendre. Est-ce que je fais mal, mon Louis? Si je fais mal, avertis-moi; je ne reviendrai plus garder mes bêtes sur les bruyères.

L'homme du bois était livide; il eut un mouvement de bête fauve, ses mains se crispèrent horriblement comme pour saisir la Gervoiseet l'étouffer; mais en même temps il entendit, au fond de luimême, la voix intérieure qui enseigne à l'homme la justice absolue; ses bras serrèrent violemment sa poitrine, et il murmura à l'oreille de Marie Fougère :

— Non, tu ne fais pas mal... Aimez-vous donc!

Le village des sabotiers de Monnaye fut en proie à la désolation lorsque le plus gai, le plus vaillant de ses habitants, Louis Turpin, eut annoncé son départ. « Comment ! Tu nous abandonnes, toi qui avais grandi parmi nous? Toi, Turpin, natif de Saint-Léonard, toi qui avais fait ton apprentissage dans la loge, qui jamais ne t'étais éloigné du bois que pour combattre avec les enfants de la commune ? N'aimes-tu donc plus notre étang, nos charmoies, nos bonnes causeries autour du feu de coquilles ? Et ta Marie Fougère, que nous avons adoptée à cause de toi, que va-t-elle devenir sans toi, entre les mains de sa méchante mère ? Ah, je n'aurais

pas cru, mon garçon, rester céans après toi, moi pauvre vieux La Plane dont les jours sont comptés. Il me semblait que j'allais partir le premier et que tu me conduirais en bon fils au cimetière de la paroisse. Ne m'appelais-tu pas « Père » ? Ainsi moi, l'ancien de la loge, je perds un de mes fils ; voilà une place qui demeurera vide à côté de nos tables ! J'aimerais cent fois mieux m'entendre appeler Vendangeux jusqu'à la mort que de voir une chose pareille !

« Mais pourquoi pars-tu ? Je sais bien que tu tenais à nous : as-tu donc à te plaindre de quelque injustice ? Quelquefois, quand on vit ensemble, il y a de la mésintelligence, mais un mot d'amitié efface tout. »

— Non, père La Plane; non, vous autres, vous ne m'avez jamais molesté. J'étais heureux avec vous comme le poisson dans l'eau. Mais voilà : je m'ennuyais un brin ; en prenant des années, le caprice m'a saisi d'aller voirie courant de l'ouvrage dans d'autres forêts. Une idée de voyage, quoi ! Il y a longtemps que le gros marchand de sabots de la ville me montait le coup, je me suis décidé à faire un tour dans le pays des hautes futaies. Ce sera toujours du sabot, je le sais bien ; mais les pieds me démangent, il faut que je coure.

Turpin, tout en donnant ses explications, mar-

chait d'un coin à l'autre de l'atelier, rassemblait ses outils, les chargeait dans la charrette à bras, nouait son paquet de hardes, s'efforçait de rire.

— Ainsi donc on ne te reverra plus ? s'exclama Belœil.

— Si bien, mes gars ; je reviendrai. Ne m'oubliez pas, je reviendrai.

« Père La Plane, venez-vousjusqu'à la sécher ie ? J'aurais un petit mot à vous dire.

Lorsque les deux hommes se trouvèrent seuls dans l'étroite cabane, l'ancien posa gravement une main sur l'épaule de l'ouvrier :

— Voyons, qu'as-tu, comme ça?

— Rien de rien.

— Un compagnon de ta trempe n'a pas de fantaisies et ne s'en va pas sans raisons. Tu veux garder ton secret ? C'est une autre affaire. Embrasse-moi.

— La Plane, j'ai une prière à vous adresser : ayez bien soin de Marie. Soyez bon pour elle comme par le passé.

— Ça, je te le promets.

— Je vous laisse mes quatre sous d'économies, ce sera pour elle quand elle se mariera.

— Est-ce tout ?

— Non. Les marchands de bois sauront où je suis; faites-moi passer de ses nouvelles par eux.

Et surtout, père, ayez l'œil sur la vieille Gervoise, qui va de mal en pis.

— C'est sûr qu'elle devient folle.

— Je ne dis pas ça, mais sa méchanceté augmente, et elle pourrait jouer de mauvais tours à l'enfant. Depuis quelque mois, il y a du mystère dans sa bricole; si j'en avais eu le loisir, je l'aurais épiée.

— Que veux-tu dire ?

— Elle ne fait plus de paniers, passe son temps à courir les bois, même de nuit; et depuis qu'elle ne gagne plus rien, sa fille l'a surprise à cacher des pièces blanches sous sa couchette. Tout ça me tracasse.

— J'aurai l'œil ouvert, ne crains rien.

— Merci, La Plane. Adieu.

Il partit aussitôt, sans s'arrêter, sans tourner la tète. Le vent d'hiver chassait les feuilles moites autour de lui.

Louis Turpin ne s'était pas trompé ; la veuve Gervois menait depuis quelque temps une existence singulière. Sa sauvagerie s'était accrue; son éloïgnement pour tous ceux qui lui rappelaient le passé ou qui voulaient la plier au joug de l'habitude avait pris les proportions de la haine et de l'épouvante. Elle avait cessé de parler aux sabotiers comme à sa fille, s'était détournée du travail; ses amis de jadis l'avaient vue peu à peu s'éloigner du village, fuir à l'appel de leur voix et disparaître en portant dans ses bras les reliques de son fils Guillaume. Or voici ce qui lui était advenu.

Un soir qu'elle avait erré çà et là à travers bois, suivant sa coutume, la fatigue arrêta sa course. Elle se trouvait au bord d'un layon, entre deux fourrés, à une heure de marche de sa hutte, et le chant du rouge-gorge annonçait la tombée du jour.

La Gervoise s'assit avec insouciance sur le talus de l'étroit chemin vert et fut bientôt plongée dans cet engourdissement stupide qui faisait dire aux forestiers : « La voilà encore extravaguée. » Elle était là depuis quelques instants, lorsque le bruit d'une brindille cassée en face d'elle la tira de sa torpeur. Elle leva les yeux, et découvrit, derrière un tronc d'arbre, la rondeur d'un genou, une tête coiffée d'un bonnet de laine et le canon d'un fusil. L'instinct de conservation auquel tout être humain est soumis, la fit tressaillir, et elle cria de sa voix rauque :

— Qui va là ?

Immédiatement la tète se pencha plus à découvert :

— Quelqu'un qui attend que tu t'en ailles, vieille sorcière. Ne vois-tu pas que je suis à l'affût? Vite, au large.

— Va-t'en, toi-même; je suis lasse.

Le braconnier sauta dans le layon et se mit à jurer.

— Que le diable t'emporte ; voilà trois jours que je guette mon lièvre, et ce soir tu me l'auras fait manquer par malice. J'étais là avant toi, je suis dans mon droit.

Sans souci de l'âge et de la faiblesse de la Ger-

voise, il lui adressa un geste de menace; la veuve resta immobile et murmura :

— Tu es un homme, faut bien que tu sois un bandit. D'autres ont tué mon gars, tue-moi, toi.

Elle ferma les yeux et retomba dans sa torpeur.

L'autre comprit aisément que la présence de cette obstinée rendrait son affût inutile et coucha son fusil sous son bras.

— Je m'aperçois, la mère, que vous n'êtes pas commode et que vous n'aimez guère vos pareils. A vous ouïr parler de votre fils, on dirait que vous êtes la Gervoise, de Maison-Brûlée.

Sans lever la tète, elle fit un signe affirmatif.

— Alors vous êtes l'amie des sabotiers ?

— De personne. Ils ont fait mourir Guillaume à leur place.

— En ce cas, nous pouvons nous entendre, car c'est l'un d'eux, cette canaille de Turpin, qui m'a fait aller en prison... Oui, il m'a foulé devant les gendarmes, pour une bêtise de rien du tout; et je leur garde à tretous un chien de ma chienne !

La Gervoise ne bougeait pas. Il continua :

— Je suis Bastien Palud, le charbonnier. Vous ne me connaissez pas ? J'ai bien connu votre garçon, la mère.

Ce mot la réveilla brusquement; elle regarda fixement l'homme au fusil.

— Oui, et je peux vous l'acertener, sans les saprés sabotiers, il ne serait pas mort. Ils l'ont entraîné quani-et eux à la guerre, lui qui était exempt, et ils sont revenus se chauffer le gras des jambes sans prendre la peine de le ramener. Voilà le coup.

La veuve était debout, l'œil flambant et arrondi. Ce que disait Palud, c'est ce qu'elle se répétait depuis quatre années. Enfin elle trouvait donc un être qui pensait, qui parlait comme elle, qui la soulageait, qui lui faisait du bien au cœur ! Et une haine commune les unissait !

— Va, va, dit-elle avidement, je t'écoute. Il me semble que tu ressuscites Guillaume.

Le charbonnier savait par le menu l'histoire de cette femme et de cette folie; il continua à la caresser, pour se faire à tout hasard une alliée dans le camp ennemi. Quand la nuit fut venue, il lui indiqua le meilleur sentier et sauta dans le taillis.

— Tu ne viens pas par ici, toi ? demanda la Gervoise qui- aurait voulu l'entendre encore.

— Nenni, ma mouronnière est juste à l'autre bout de l'enceinte. Bien le bonsoir.

Palud ne pensait plus à cette rencontre, lorsque, la semaine suivante, en travaillant à son fourneau, il aperçut la Gervoise qui rôdait aux environs. En dépit de sa sauvagerie maladive, elle

était sortie du couvert et cherchait inconsciemment le braconnier, l'homme qui maudissait les gens de la loge et qui parlait de Guillaume! Celui-là ne troublait pas sa solitude, il la complétait. C'était l'écho de sa voix intérieure ; il lui avait donné, dans une minute de brutalité, la seule joie qu'elle eût ressentie depuis le jour de deuil.

Le grand drôle lui fit signe de s'approcher, et lui montra une pierre carrée qui d'habitude lui servait de siège. A peine assise, la femme aux sombres visions suivit d'un œil hagard la fumée qui montait en spirale.

— Dis-moi encore, grommela-t-elle, que ce sont eux qui ont fait péri mon aîné, pour que je les haïsse davantage.

— Un surtout, la mère.

— Oui, Louis Turpin, qui était de sa classe et •n'a rien attrapé.

— A la bonne heure, nous voilà tout à fait d'accord. Ne leur dites pas que vous connaissez mon emplacement, et ça ira bieiu Avez -vous mangé, à ce matin?

— Je ne me rappelle pas.

— Pour lors, entrez dans ma cambuse; on fera griller deux harengs au lieu d'un.

La mouronnière, située à trente pas du fourneau, à l'orée du gaulis, était une hutte de min-

ces dimensions, affectant la forme pyramidale, construite en rondin revêtu de pelisses de gazon. La chambre était à peu près ronde, sans fenêtre. Le lit attenait à la paroi et provenait des mêmes matériaux, sauf que le bois en était écorcé. Bastien Palud, suivant la tradition, n'allumait de feu que pour la préparation de ses repas, et le foyer occupait le milieu de l'aire.

Bientôt chacun d'eux eut embroché son hareng à l'extrémité d'une baguette pointue d'épine verte, et commença à le faire crépiter au-dessus des charbons, le présentant au foyer tantôt sur une face, tantôt sur l'autre. La Gervoise se sentait comme en pays de connaissance avec cet homme de visage farouche, d'humeur chagrine et maltraité du monde.

— Dites donc, la Gervoise, vous n'êtes pas revenue dans mon layon, par bonheur, et j'ai fait mon affaire; voyez plutôt, là-haut, derrière vous.

Elle se retourna. A la pointe d'un piquet horizontal saillant hors de la muraille pendait un lièvre, la tête en bas. Le braconnier se mit à rire.

— C'est une mère, elle pèse huit livres; j'aurai bien gagné mon coup de poudre. Mais gardez ça pour vous, au moins; la clique de Turpin me dénoncerait.

— Turpin? répéta la Gervoise en s'agitant sur son trépied; non, non, j'ai pas envie de lui plaire.

Le charbonnier, la voyant si bien disposée, lui fit boire un peu d'eau-de-vie et bourra sa pipe avec recueillement. Il avait son projet et réfléchissait. Mais comme les circonlocutions n'étaient pas de son goût et qu'il craignait d'être mal compris de cet esprit troublé en parlant à demi-mot, il alla droit au fait.

— Ah çà, la veuve, ne vous trouvez-vous pas mieux ici que chez ces grigous de sabotiers qui doivent vous reprocher votre pitance?

La femme interpellée laissa échapper un geste qui montrait trop bien que la reconnaissance lui pesait comme à tant d'autres, et qne le souvenir des bienfaits reçus lui était amer.

— Du moment que vous en convenez, ma vieille, faudra revenir, même que vous me renseignerez à l'occasion sur ce qui se passe à la loge, et que vous serez bien reçue devant le fourneau. Mais y a autre chose. Depuis longtemps, je suis une miette dans l'embarras : on se défie de moi dans le canton; je ne peux pas traverser une ligne avec mon llingot sans que le tiers et le quart s'en occupent ; n'y a pas moyen de visiter la moindre tendue de collets sans appréhender une embûche. Ils m'ont pris deux fois, ça les a fichus en appétit; et je n'ose en vérité plus porter mon gibier chez l'aubergiste de Neuilly. Dès que j'arrive à la grand'-

route, c'est le cantonnier par ci, les rouliers par là : « Qu'est-ce que t'as encore sous ta blouse? — T'auras donc jamais fini de marauder? » Je ne pourrai bientôt plus aller au tabac sans être diffamé. Et tout ça n'arriverait pas si je trouvais dans le bois une personne de confiance pour m'aider et faire un peu mes commissions. Une femme, vous entendez bien, ça porte un panier sans que le monde y trouve à redire, c'est censément des ceps ou des plantes à remèdes qu'on a dedans; on en met un peu sur le dessus, et dans le fond il y a ce qu'il y a, ni vu ni connu. Le métier n'est pas dur, allez, la Gervoise; faut jamais parler, c'est votre affaire; et puis quoi? une lieue et demie pour se rendre là-bas, pas plus pour revenir : une vraie promenade de santé. Ça ne fatigue pas tant, pour le sûr, que de tresser l'osier; on vit à sa guise, les bras ballants, et notez que la chose est de bon rapport, car, foi de Bastien Palud, je ne baillerais jamais moins d'une pièce de dix sous pour chaque coup de main ; c'est mon caractère.

Il lui donna une légère tape sur le genou, versa de nouvelle eau-de-vie dans sa tasse, la fit boire, et conclut d'un ton patelin :

— Votre Guillaume aimait bien, lui aussi, à faire son petit coup d'affût... Le monde, voyez-vous, se

rit de votre misère; quand on peut le tromper, on se venge.

Il avait mis le doigt sur la corde vibrante; le feu de la boisson inaccoutumée commençait à exciter les nerfs de la Gervoise.

— Que veux-tu me faire faire? demanda-t-elle.

— Eh bien, une supposition : si vous couliez ce lièvre-là sous votre devanteau? Vous prendriez, en passant, votre panier à anses et fileriez du coup jusqu'au bourg; à Neuilly, s'entend, car l'aubergiste de Saint-Léonard est un ami du brigadier. Vous tâcheriez de vendre la bête six francs, mais, en cas de refus, vous diriez que vous venez de ma part, et ce serait cent sous. Nous réglerions demain, et vous auriez une pièce neuve. Ça vous va-t-il?

La veuve répondit brusquement :

— Remets-moi toujours la bête; j'allons voir. Bastien Palud avait toujours été un irrégulier.

Enfant du pays, il s'était tenu à l'écart des jeunes gens de son âge, et avait adopté la profession de charbonnier pour vivre seul, par esprit d'indiscipline. Une fois dans les bois, exempt de toute surveillance, il ne consulta que ses penchants; il retourna aux mœurs des âges primitifs, et, comme les nécessités de l'état social lui imposaient sans cesse leurs entraves, il appliqua son intelligence d'homme civilisé à lutter contre la loi. Il ne fut pas

semblable à tant d'habitants des régions désertes qui oublient la règle, parce qu'elle est moins visible autour d'eux, obéissent à leur instinct naturel d'indépendance, et maraudent ou braconnent comme les oiseaux chantent. Bastien mêlait aux goûts de l'animal indocile les combinaisons du révolté. Loin d'appréhender autour de lui les proies à sa convenance par ignorance naïve du droit positif, il avait une notion exacte de la propriété, et se réjouissait qu'elle fût, pour se donner la satisfaction d'y porter atteinte. Un fruit acheté chez le marchand du bourg n'eût pas eu pour lui la moindre saveur ; cueilli indûment dans un verger clos, il le trouvait bon. Sa passion pour la chasse procéda du même principe; sa vraie jouissance fut la tuerie sur les terres défendues. La surveillance qu'on exerce dans les forêts y excitait son ardeur; ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était d'être en même temps affûteur pour le fauve et gibier pour le garde, de vaincre le second par la ruse comme le premier par l'adresse. Il se réjouissait plus encore de ses bons tours que de ses bonnes prises. Braconnier par tempérament, il se serait peut-être modéré si les maîtres du bois lui avaient donné une permission illimitée de chasser ; poursuivi et acculé par eux à une situation périlleuse, il devint destructeur forcené. Les ouvriers divers des bois de Monnaye, qui l'avaient

vu à dix reprises faire le coup de fusil, prendre la fuite et dépister les gardes, n'avaient jamais eu la moindre tentation de le dénoncer; les campagnards ont des trésors d'indulgence pour le rôdeur qui les pille, et ne se font jamais les auxiliaires des agents de l'autorité qui les protègent. Bastien put donc exercer ouvertement son industrie ; les gens à la complaisance desquels il devait l'impunité lui firent une de ces réputations qui se traduisent invariablement par une phrase comme celle-ci :

— C'est un rude gars ; il est ben pus malin que les gendarmes...

Et Palud, se sentant le point de mire de spectateurs portés à l'applaudir, redoubla de hardiesse.

Par malheur pour lui, un jour qu'il était poursuivi par deux forestiers agiles, le braconnier se foula un pied en bondissant du haut d'un talus; ses adversaires vengèrent d'un seul coup cent défaites en l'appréhendant au collet; l'amende et la confiscation de son fusil en furent la conséquence. Un rebouteur guérit l'accident, et, en se livrant avec assiduité au colletage pendant un hiver, Bastien parvint sans peine à réparer ses brèches. Mais il avait perdu une partie de son prestige ; c'était là le côté irréparable de l'aventure.

— Allons, allons, tu t'es fait piger, t'es encore comme les autres, toi !

Ses anciens alliés, n'étant plus enthousiastes, pouvaient n'être plus fidèles ; il lut donc condamné à devenir prudent.

Cependant les aubaines étaient encore fructueuses, et la guerre aux propriétaires pleine d'agréments, lorsque le charbonnier commit une de ces fautes qui perdent leur homme. Ayant besoin de toile et d'outils pour son usage personnel, il déroba des draps qui séchaient sur la haie d'une ferme riveraine, et enleva la hache, la scie et les coins d'un bûcheron, qui les avait laissés sous bois, dans sa brouette. Cela, c'était le vol; les paysans se sentirent directement menacés ; il ne s'agissait plus, cette fois, de rire comme pour les lapins; un toile général s'éleva; un enfant, blotti par fortune dans un merisier, l'avait reconnu. On porta plainte. C'est alors que les sabotiers, inquiets d'un si dangereux voisinage et mus par leur honnêteté, donnèrent des renseignements; une perquisition fut opérée dans la mouronnière : les agents ne trouvèrent rien. Palud allait peut-être échapper aux soupçons et ricanait déjà devant la foule amassée, lorsque Louis Turpin montra du doigt un tas de bourrées.

— Regardez là, Messieurs, fit- il de sa voix calme ; la viorne qui poussait parmi les fagots a été fraîchement cassée ; voyez-vous les feuilles qui se flétrissent? Je garantis que le bois a été enlevé

et replacé. Ça doit être la cachette, si je n'ai pas la vue trouble.

— De quoi que tu te mêles? hurla Bastien en lui cherchant querelle pour faire diversion.

L'autre conserva sa placidité.

— Ne fais pas de tapage. Tant que tu t'es contenté de braconner, je n'avons rien dit; mais du moment que tu pilles le monde, faut que tu sois puni. Ne t'en prends qu'à toi.

Inutile d'ajouter que sous les bourrées on trouva une fosse artistement recouverte d'un croisillon de traverses, et qui contenait les objets soustraits. Quinze jours de prison furent le prix de cette nouvelle incartade.

A dater de là, le braconnier fut mis à l'index ; désormais l'habitant, pour lui, était l'ennemi, comme le garde; il persistait avec une sorte de rage dans ses vieilles habitudes; mais le péril était partout. De là sa haine contre les sabotiers, et en particulier contre Turpin.

En vain il recourut à l'hypocrisie, chacuns'éloigna de lui, ses propos menaçants ne furent pas plus efficaces ; en tous lieux, il devinait un œil ou une oreille tournés vers lui. Un matin, à l'aube, il fut surpris visitant ses collets, ce qui lui valut une troisième condamnation. A son retour du tribunal, les propriétaires l'avertirent qu'à la première plainte

portée contre lui, il serait expulsé de la forêt. Quoi faire ? 11 n'hésita pas :

— Ah ! c'est comme ça? se dit-il. Eh ben, je resterai, et je me vengerai. Quant à leur gibier, je tuerai tout.

Mais, livré à lui-même, Bastien était désormais frappé d'impuissance; il lui fallait à tout prix un aide et un receleur ; une femme de préférence, pour dérouter ceux qui l'épiaient. C'est alors que la Gervoise se trouva sur sa route, et qu'il résolut d'exploiter à son profit la faiblesse d'esprit et la misanthropie de la pauvre veuve.

Il n'y eut ni pacte ni association ; la mère de Marie suivit par instinct celui qui parlait de Guillaume et qui était braconnier comme Guillaume, qui s'isolait et qui haïssait. Puis elle prit goût à ces expéditions dans le désert, et son activité physique insensiblement se réveilla. Lorsque Bastien Palud relevait une piste ou creusait une trappe dans quelque taillis, elle se postait en observation derrière un tertre, près du carrefour voisin, et pas un importun ne s'approchait sans qu'elle signalât sa présence ; tandis qu'il travaillait ostensiblement à son fourneau, elle tendait les pièges ; à d'autres moments transportait le fusil d'une enceinte à l'autre, alors qu'il se montrait sur le grand chemin, les mains dans ses roches; par les temps de neige, elle

effaçait les empreintes de son compagnon en marchant derrière lui dans tous les passages suspects. Les deux acolytes avaient bien soin de ne pas se montrer ensemble, ils ne se parlaient jamais, en dehors de leurs entrevues secrètes ; on aurait dit de deux inconnus, ou de deux ennemis. La Gervoise n'inspirait de soupçons à personne ; tous les forestiers la considéraient comme une innocente errant sans but dans les bois. Son habitude bien connue de fuir les vivants faisait dire : « Il n'y a, pour le sûr, pas de chrétiens par ici, pas même le gars Palud, pour que la femme de Maison-Brûlée s'y promène. » Cette connivence procurait à celuici une sécurité dont il n'avait jamais joui jusque-là, ses chasses aussi s'en ressentaient. La veuve, à force de vivre sous le couvert, avait senti se développer en elle les penchants ardents qu'il inspire : l'observation patiente, l'amour de la lutte par la ruse, l'instinct carnassier. Ce lui était une joie, maintenant, d'aider Bastien à tuer les animaux sauvages. Elle découvrait les couchées de pigeons ramiers afin de l'y conduire à coup sûr; elle pouvait toujours lui indiquer la clairière où les bécasses passaient au crépuscule; parfois elle le postait sur. la bordure d'un hallier, pénétrait à l'opposé et lui servait de rabatteur. Ses hallucinations alors l'abandonnaient pour faire place à un désir précis et

furieux ; elle s'avançait au milieu des épines, brisait dans un élan de bète les ronces qui l'avaient enlacée, poussait des cris sourds, frappait violemment des mains, forçait le gibier à quitter son gîte, par un tapage croissant en redoublait l'épouvante et le refoulait ainsi vers l'issue gardée par le chasseur.

Au bout de quelque temps, le fusil lui devint familier, et alors, pour donner le change aux surveillants, elle accepta de tirer en l'air tandis que Bastien affectait de scier du rondin, bien en vue, devant sa mouronnière. Les gens aux aguets ne manquaient pas de courir par là, au bruit de la détonation, afin de surprendre le braconnier à sa rentrée ; mais ils l'apercevaient paisible à l'ouvrage et se disaient : « Le voici devenu raisonnable, ce n'est plus lui qui chasse dans nos bois; cherchons d'un autre côté. »

Palud fît à cette époque un coup de maître : il vendit son fusil au couvreur de Saint-Léonard, en confiant à l'acheteur que ses procès l'avaient ruiné et qu'il ne voulait plus s'exposer à en subir d'autres. Cela fait, il partit à l'heure des ténèbres, alla se procurer une autre arme à dix lieues de son bourg, revint la nuit suivante et chargea la Gervoise de cacher elle-même le nouvel engin de guerre. La vente fut connue, l'acquisition ne pouvait pas

l'être : on cessa de l'épier. Les deux coureurs de bois obtinrent alors des résultats qui ressemblaient à des triomphes. Ainsi, un jour que Palud venait de tuer un chevreuil, ils étaient fort embarrassés pour le transport du fauve jusqu'à Neuilly ; l'homme n'y pouvait aller à cause d'une livraison fixée de charbon, et la femme était trop faible. A quel moyen recourir?

— N'iriez-vous point, la 'mère, avec une charrette à bras? N'y a qu'à pousser.

— Ptêt'ben.

— Pour lors, descendez donc au village et prenez la charrette de Louis Turpin.

Elle recula d'un pas, tant sa surprise fut grande. Leur ennemi? Il ne la prêterait pas.

— Faut pas lui demander la permission. Enlevezla sans mot dire, vous la ramènerez de même. Il m'a dénoncé, c'est lui qui aidera à porter mon gibier; on n'en rira que mieux.

Jouer un mauvais tour à Turpin ! Elle en sourit presque. Ainsi fut fait.

Aussitôt le charbonnier coula son chevreuil dans une poche neuve, le mit en place, déposa par-dessus un gros tas de mousse et une corbeille pleine de prunelles.

— Marchez maintenant, la vieille. Ça va être un brin dur jusqu'à la sortie du bois, mais une fois

sur la route... Pensez à Guillaume, qui aimait tant la chasse, et bon courage.

La Gervoise, excitée par ces dernières paroles, s'avança sur la ligne empierrée. Mais un peu plus loin il s'agissait démonter; le chemin était barré de cloaques, les ornières étaient profondes ; qu'elle tirât ou qu'elle poussât, la charrette n'avançait qu'à grand'peine, et c'était pitié de voir cette femme épuisée et impuissante. Un garde sortit par hasard de la coupe voisine et la reconnut.

— Hé, la Gervoise, vous voilà bien en souci. Où allez- vous donc comme ça ?

— A Neuilly, donc! répondit-elle de son air renfrogné.

Elle avait peur que ce maudit homme ne visitât la charrette ; c'était précisément le même qui avait pris Bastien.

— Vous ne pourrez pas démarrer, et plus loin c'est encore pis. Pauvre chétive, vous voilà toute en sueur. Attendez, je vais vous donner un coup de main.

Le brave forestier écarta doucement la Gervoise, se plaça dans les brancards et mit en mouvement le véhicule.

— Saperlotte! s'écria-t-il tout en marchant, moi qui croyais que c'était de la mousse ! Il y en a

lourd, là-dedans. Que charroyez-vous donc de la sorte?

— Y a des prunelles.

Comment se défier de la Gervoise ? Le garde se mit à rire.

— Ce n'est pas ça qui pèse, innocente. Vous avez mis, je le parierais, d'autres marchandises dans le fond?

— Y a aussi huit paires de sabots et deux potirons. Tout ça, c'est à Louis Turpin.

— Bon, bon ; je commence à comprendre ; ils vous ont chargée comme un baudet. Raison de plus pour que je vous aide.

C'est ainsi que le braconnier eut la satisfaction de faire transporter son gibier par le garde-chasse, dans la charrette du sabotier. Sa liaison avec la veuve n'en devint que plus intime.

Marie Fougère ne s'était pas aperçue de ce changement sans grande inquiétude. Elle ne connaissait pas Bastien Palud, mais ses yeux lui en apprenaient assez : sa mère évitait plus que jamais les gens de la loge , courait sans relâche à travers les bois, rentrait à toute heure, recrue de fatigue, déchirée par les épines, ne répondait pas aux questions ; et, le lendemain, disparaissait de nouveau. Et ces pièces d'argent, que sa main glissait sous la paillasse lors-

qu'elle croyait sa fille endormie? La pastoure flairait là quelque chagrinant mystère et se sentait toute angoissée. Que fut-ce donc, quand elle apprit le départ de Louis Turpin, .ion conseiller et son défenseur? Ah! Pourquoi n'avait-il pas continué de l'aimer comme sœur ! Fallait-il, après si longue et si douce habitude, se quitter sur une fâcherie... car le garçon ne lui avait même pas dit adieu !

— Ainsi me voilà toute seule, à présent ! pensaitelle en montant le sentier des landes; si j'ai le cœur gros, désormais, je ne pourrai me confier à personne. A qui parler ; que devenir ?

A la basse branche d'un sapin pendait une carnassière ; un chapeau était déposé sur le sol ; et, tout auprès, Toinet Printemps debout, le col large ouvert, les cheveux au vent, ramassait en muions la bruyère fauchée.

— Bonjour, Marie Fougère.

Elle rougit comme de coutume en l'apercevant.

— Bonjour, Toinet.

— Tu vas ben vite ?

— Le temps n'est point si doux... Je serai mieux là loin, à l'abri.

— Je te causerais frayeur, ce ne serait point pire.

— Tu as tes affaires, moi les miennes ; à chacun son endroit.

— C'est dur tout de même ! Je n'ai point d'amis, et toi guère ; on pourrait, puisqu'on est voisins, se faire meilleur visage.

— Tu sais bien que non, pasqu'il n'y a point de raisons pour ça, et que je le trouverais mal. Je quitterai plutôt ma paisson.

— Si j'ai plus de hardiesse, ce matin, ma bonne fille, c'est que Louis Turpin m'y a encouragé.

Marie se retourna vivement ; et, sans force pour parler, l'interrogea du regard.

— Oui, je te le jure, il m'a dit comme cela, pas plus tard qu'hier : je vais travailler quelque temps dans la forêt d'Aubonne ; j'ai confiance en toi; remplace-moi près de la Fougère ; si ça ne lui déplaît pas, à elle, je le trouverai bien.

Elle demeura, les yeux baissés, près du sapin. Les vaches et la chèvre s'étaient mises à brouter autour d'elle.

— Ah ! Il a dit cela ?

— Pour sûr... Mais dame, je ne sais pas si ça te plaira.

— C'est que, Turpin et toi, ce n'est pas la même chose.

— Il n'y a pas de ma faute en ça.

— Il a toujours été bon pour moi, toi pas; et puis, avec lui, l'amitié se comptait par années...

— Je trouve tes raisons bonnes, mais pourtant,

quelquefois, ça vient vite, l'attachement. Faut qu'une minute pour gagner le cœur d'un homme. Pourquoi ne veux-tu pas t'asseoir, Marie ?

— Je vais à la Pierre.

— Tu seras aussi bien ici, pour une fois. Attends, je connais tes goûts.

Toinet faucha rapidement une brassée de fougères et en forma un siège arrondi, au pied de l'arbre vert.

— Vois, l'herbe est drue, les ronces sont tendres sur cette bordure-ci ; tes bêtes y trouveront leur provende. Mets-toi de ce côté, tu ne sentiras pas le vent. Vois-tu bien, Marie, si tu voulais, on se parlerait. Si je ne le fais pas, c'est que je n'ose. J'ai mal commencé avec toi, ça fait que j'ai toujours peur d'être vu d'un mauvais œil.

— Tu ferais mieux de retourner à tes chevaux.

— Je n'ai plus de chevaux à soigner. Je suis pour de bon faucheur de bruyère.

— Une drôle d'idée.

— Point si drôle. Si je travaille sur les brandçs, c'est pour te voir.

— Il y a beau temps qu'on te connaît pour un moqueur.

— Tu m'as désappris ça, Marie. Le monde me taquine aujourd'hui, parce que je ne ris plus. Chacun me demande pourquoi je ne vais plus baguenauder

au bourg ; j'envoie promener les uns et les autres, mais, si j'étais franc, je leur dirais : « C'est la Gervoisette qui m'a changé. » M'entends-tu, Marie, quand je bats la faux pour t' avertir que je suis là? C'est ma manière de ne pas te parler, et de te parler tout de même.

— Ce n'est pas bien de me retenir pour m'adresser des propos qui me rendent confuse. J'ai grand regret de m'être arrêtée ici ; laisse-moi m'en aller.

— Ah ! ma chère fille, ne te courrouce point. Si je cause de travers, ce n'est pas faute de bonnes intentions, mais je ne sais plus où j'en suis. Ne voistu donc pas, Marie, que je t'aime, que je t'aime de tout mon cœur?...

L'enfant de la Gervoise cacha ses mains sous son tablier et balbutia :

— Tais-toi, tais-toi.

— Si tu veux faire accord avec moi, tu n'auras jamais à le regretter. Nous vivrons à ta guise, je ne chercherai point d'autre compagnie que la tienne, on passera ses dimanches ensemble, et quand j'aurai fait mon congé, tu me diras si tu es encore consentante, et je nous marierons. Et tu peux être sûre d'avance, la Fougère, que ce jour-là je serai le plus content des hommes.

— Je ne connais point la culture.

— On restera sur les bruyères, pardi ; tu m'as appris à m'y plaire.

— ■ Et puis je n'ai rien.

— Moi pas grand'chose.

Il lui saisit une main presque de force, et ajouta :

— Du moment que je t'aurai, je me trouverai riche.

Marie s'était levée.

— Adieu, fit-elle sans le regarder*

— T'en vas-tu fâchée?

— Non, tu m'as parlé honnêtement; mais je veux réfléchir toute seule.

Le jour suivant, la jeune fille traversa la garigue d'une allure plus lente ; elle retenait sa bique à ses côtés, comme les gens timides qui se sentent rassurés parla présence d'un être vivant, quel qu'il soit ; et la bète familière, enchaînée par les caresses, cheminait du même pas que sa maîtresse, en frottant sa tête maigre contre la main tendue. Toinet Printemps suspendit son travail à la vue de ce groupe qui lui faisait battre le cœur, et s'approcha doucement.

— Marie Fougère, j'ai bien pensé à ce qui s'est dit hier au pied du sapin ; et toi ?

— Moi de même.

— Peut-on connaître ta volonté ?

— Je n'en ai aucune. Ce n'est pas que j'aie de la

défiance, mais faut se parler davantage pour savoir si l'on se convient. Je n'ai personne pour me conseiller: Plus tard on verra.

— De quel air tu me débites tout ça ? Quel malheur ! Tu n'as pas d'amitié pour moi.

Elle lui jeta un regard de reproche ; et, toute troublée, s'écria :

— Si je n'avais pas d'amitié, Toinet, est-ce que je t'aurais attendue sur les bruyères pour te dire que je me fie en toi?

— Allons, j'ai été ingrat ; laisse-moi t'embrasser une petite foi?.

Marie serra sa chèvre tout contre elle ; et d'une voix suppliante.

— Non, je t'en prie, fit-elle , je t'assure que tu me ferais de la peine.

Cet instinct de la pudeur éveilla chez le faucheur l'instinct du respect. Il prit, pour l'apaiser, son air de bonne humeur, et ne la quitta qu'après l'avoir fait rire.

Leur intimité s'établit de la sorte. Le jeune garçon arrêtait chaque matin la pastoure ; s'informait de la Gervoise, des sabotiers ; lui racontait le soir les choses auxquelles elle pouvait prendre intérêt, l'accompagnait jusqu'à l'entrée de la sapinière, se séparait d'elle sur un mot gai et remontait la sente, ses outils sur l'épaule, en chantant ; il se

rendait utile, retrouvait le couteau égaré de Marie, épointait au clair de lune les ronces de la Pierre-à- Jacquot; Fougère le sentait partout présent, toujours discret, il entrait tout doucement dans sa vie ; elle n'avait plus de crainte, sa pensée allait à lui librement. Au bout de quelque temps, il s'approcha de sa reposée, d'abord sous un prétexte et pour peu de minutes, puis il s'en alla moins vite, et peu à peu s'habitua à venir avec sa besace pour le repas de midi. Marie s'était faite ainsi, par une insensible accoutumance, un besoin de le voir et de l'entendre. Les yeux, les gestes, le son de voix de Toinet lui semblaient compagnons d'ancienne date ; la chèvre et les génisses faisaient bonne mine au nouveau venu ; le genévrier du lérot et les bruyères blanches paraissaient dire à son approche, en leur langage de plantes : « C'est lui qui nous a plantés, faisons-lui bon accueil. » Quand vint le printemps, Marie ne trouva pas mauvais que le gars lui apportât les premières violettes. Désormais la roche druidique avait deux hôtes. Quelquefois Marie racontait au faucheur les grands événements de son enfance : la mort de Guillaume, l'incendie de la maison, l'arrivée sous bois ; il l'écoutait gravement, la plaignait en termes caressants ; lui donnait à comprendre que l'avenir serait meilleur pour elle, mais sans prononcer les mots qui font rougir

une fille craintive. D'autres fois, elle restait ensevelie dans ce profond silence de la contemplation qui avait composé jusque-là la plus grande part de sa vie. Toinet cessait alors de l'interroger et demeurait immobile, le regard posé sur elle, dans l'attitude d'une mère qui veille sur son enfant endormi. Ce fut elle qui, la première, parla de son existence intérieure.

— Ne sois pas molesté, Printemps, si je ne t' écoute pas comme d'habitude; tu ne m'ennuies jamais, mais c'est plus fort que moi : il y a des jours où je ne peux rien dire. Je vois au loin et ça me parle en dedans.

— Que vois-tu ainsi ?

— Je ne suis pas capable de le dire. C'est comme quand on rêve la nuit : tout paraît si grand qu'on se trouve plus petite, et cela donne une joie de regarder.

Le jeune homme, dont la tendresse entraînait peu cette extatique vers la vie réelle, pénétra, sous son influence, de l'activité physique dansle domaine du songe. Souvent muet comme elle, il cherchait comme elle à découvrir l'oiseau perdu dans les nues ; les verts massifs qui couronnaient l'horizon lui renvoyaient, à travers l'espace, la mélancolie de leurs ombres ou l'allégresse des sommets inon-

dés de soleil. Il concevait non le sens de l'émotion, mais l'émotion elle-même ; les formes bizarres des nuages l'attiraient. L'amour, qui est la sublime association des âmes, l'avait pris frivole et insoumis, pour en faire un docile néophyte. Réunis, ils s'efforcèrent, dans leurs causeries de croyants, d'échapper à l'impression confuse qui est le propre des solitaires, et d'arriver à la notion exacte des grands mystères de la nature par l'échange de leurs pensées. Ce désir était, il est vrai, supérieur à leur compréhension, c'est une inspiration vague qui les animait. Ils ne savaient rien, mais leur esprit inculte pressentait le Surhumain ; et leurs cœurs, confidents de la curiosité immatérielle, enseignaient que prendre l'essor ensemble, c'est s'aimer mieux.

Souvent, assis côte à côte sur la bruyère, la tête penchée, les bras mollement abattus, ils contemplaient le steppe aux horizons tourmentés. Les génisses erraient d'un pas indolent autour du dolmen écroulé, la couleuvre restait invisible en son nid de roseaux ; seul le grillon chantait au fond de sa retraite souterraine ; c'était la paix s'épandant sur le monde avec les rayons d'en haut. La faux de Toinet, oubliée sur une touffe de thym, s'éclairait de lueurs vives, comme un symbole des bienfaits du ciel tombés sur l'instrument de travail de

l'homme. Quand ils se parlaient à ces moments-là, c'était à voix basse.

— Printemps, ne vois-tu pas sur la butte, là-bas tout à gauche, de grands corps qui se courbent, comme s'ils écoutaient ?

— Oui, ce sont les trois ormeaux du Breil, les plus hauts du pays.

— Non, non ; d'ici ce ne sont pas des ormeaux, je les prends, moi, pour des voyageurs de cent pieds qui s'arrêtent et nous saluent. ■

— C'est pourtant vrai !

— Si ce sont des arbres, ils vivent donc, car je sens leurs yeux sur moi.

— Eh bien, Marie, j'ai une idée pareille. Le gros ajonc que j'aperçois à l'endroit où ton sentier fait un coude, cesse d'être ajonc quand jeTexamine. Il tend ses branches sèches comme deux bras en croix ; plus je le fixe, plus mon avis est qu'il marche.

— C'est partout ainsi. Quant au dire du monde, rien ne bouge et rien ne parle, je vois tout en mouvement, j'entends tout parler. La lande est une personne couchée, qui respire.

— Tu sais bien que non.

— Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que c'est beau, et que je n'ai pas peur. Ne l'as-tu pas remarqué, Toinet ? Jamais dans tout ce qui nous

environne, on n'aperçoit une seule chose qui menace? Les airs sont bons, les voix douces, on se sent tranquille et protégé.

— Comme tu expliques ça !

— Je n'aurais pas pu en dire autant, avant de te connaître ; mais, depuis que nous sommes unis d'amitié, cela me donne une clarté dans l'entendement. J'ai si grand désir que tu voies ce que je vois! Nous ne serions plus qu'un à nous deux... Voilà ce qui me fait trouver ce que je ne devinais pas pour moi toute seule.

— Tu raisonnes bien, car à mesure que tu dis une chose, je reconnais qu'elle dormait dans ma cervelle.

— Ah ! si tu pensais comme moi un peu davantage !

— Je tâche, Marie.

— Non, car tu ne veux pas croire que la lande et les bois sont bons parce qu'il y a quelqu'un dans le milieu, qui leur donne son souffle.

— Et qui ça donc, ma petite Fougère ?

— Le bon Dieu, Toinet.

— Nous voilà en désaccord. J'ai été élevé dans la plaine, et les gens des fermes sont un peu rétifs sur l'article. Plus tard, les malins du bourg m'ont tant blagué, que je me suis mis à rire comme eux des histoire des curés. Va, va, la religion est faite

pour les femmes. Je n'ai pas besoin de Dieu pour aimer ma Gervoisette et sa garigue.

Elle se sentait attristée de l'ouïr parler ainsi ; puis il prenait part à ses rêveries, l'égayait de ses propos, l'enveloppait des témoignages constants de son affection, et le sourire revenait aux lèvres de la jouvencelle. Ils en arrivèrent à vivre comme deux promis. Toinet maintenant l'accompagnait jusqu'au village des sabotiers ; le père La Plane l'accueillait de bonne grâce.

— Hé, hé, garçon lui disait-il quelquefois, te voilà donc tout à fait rangé? L'an passé encore, tu avais le renom d'un vaurien, et je n'en éprouvais pas de surprise, car jamais celui qui laboure ne vaudra grand' chose; les sabotiers, c'est autre chose. Mais j'ai su que tu fauches la bruyère, à présent ; c'est un premier pas dans la bonne voie ; avec ça, tu ne fais plus le diable à quatre... Tout est bien qui finit bien. Viens donc nous visiter à ta fantaisie ; et je consens à m'appelerVendangeux toute ma vie, si je ne te reçois pas de façon à contenter Marie.

Toinet Printemps voulait faire connaître ses intentions à la Gervoise ; l'ancien de la loge l'en empêcha.

— Crois-moi, laisse-la tranquille ; si tu lui parles trop amicalement de sa fille, elle sera prise de jalousie en songeant à l'autre enfant, qui n'a épousé

que la mort. Fougère en recevra des coups, et toi ton congé. Mieux vaut laisser l'eau couler sous le pont. Adresse-toi à moi, c'est plus sûr. Je suis le père dès lors que Turpin n'est pas là. Or donc, mon gars, je peux me fier en ta parole?

— En doutez-vous? Je prendrai Marie pour femme dès que je serai revenu du service.

— Quand tires-tu?

— L'an qui vient.

— D'ici là, veille sur ta jeunesse. La pastoure est innocente comme l'enfant qui vient de naître.

Le jeune homme prit l'habitude de venir, le dimanche matin, au-devant de son amie. Souvent, il lui apportait quelques menus objets de toilette, achetés au marchand ambulant. Il la conduisait jusqu'au bourg, situé à une grande distance, ne la quittait qu'à l'entrée de l'église, et se mêlait en l'attendant aux groupes des hommes oisifs attroupés sur la place. On le voyait rarement s'attabler au cabaret ; il était devenu trop économe pour gaspiller ses salaires, et sa fierté l'empêchait d'accepter des invitations qu'il n'aurait pas voulu rendre.

Le paysan et l'ouvrier savent bien que si cette cause de dépense était écartée de leur vie, la misère ne pénétrerait jamais sous leur toit. Un débitant jovial avait un jour écrit à la craie au bas de son enseigne : « C'est ici qu'on perd son argent

et sa santé. » A ceux qui le raillaient sur cette singulière façon de s'adresser à la clientèle, il répondait avec son gros rire : « N'en ayez souci ; ça n'arrêtera personne, car chacun le sait. » Toinet, assagi avant l'âge par ses projets d'avenir, évitait l'occasion. Les camarades lui reprochaient déjà assez rudement, en plein air, de les délaisser et de ne plus faire la joie du monde par ses farces ; que ne lui auraient-ils pas dit, devant la bouteille tentatrice ? Et quand l'amour-propre est en jeu, est-on toujours bien sûr de résister à ceux qui vous poussent? Il refusait donc, répondait aux quolibets par quelque bourde plaisante et se bornait à allumer devant le porche sa pipe en racine de bruyère.

Quand, par le portail grand ouvert, s'écoulait le flot pressé des paroissiens, Marie Fougère rejoignait le jeune homme, sans honte, sous les yeux de tous. Nul n'aurait songé à s'étonner de leurs habitudes familières.

— Ils sont pour se marier, disait-on (c'est la phrase ordinaire) ; ça fait qu'ils vont ensemble, quoi !

Les mauvaises langues ne glosaient que sur le mérite des personnes enjeu, et dans plus d'une de ces critiques sentait-on percer la jalousie.

— La fille est gueuse et mal bâtie, bonne tout au plus à vagabonder avec une bique aux trousses;

sa mère est folle, elle-même a l'œil égaré ; c'est péché mortel d'avoir envie de cette broussaille-là !

— Toinet méritait mieux (décochait une autre) ; un gars bien tourné et esprité, qui connaît l'ouvrage.

— Je vous acertène, moi, que c'est un niais, criait une rousse que le faucheur avait cajolée et plantée là, du temps qu'il couchait dans les herbages ; qui qu'en voudrait, de votre Printemps ? Je les trouve bien assortis : les guenilles de l'une vont tout à fait bien avec la frimousse de l'autre !

Durant ces colloques, Marie et Toinet s'éloignaient, indifférents à ce qui se passait derrière eux, et montaient la côte. C'était le jour des grandes promenades. Ils parcouraient les collines qui, pour la Pierre-à-Jacquot, formaient l'horizon lointain ; interrogeaient de l'œil les buttes ou les arbres géants dont leur imagination avait fait souvent des fantômes ; cherchaient la fleur que le contact des fées a rendue blanche; s'enfonçaient jusqu'au sauvage mamelon de Maison-Brûlée, où Fougère retrouvait les confidents immobiles de son premier âge. Ils allaient, libres dans l'espace sans limites, en proie à l'émotion vague, souvent silencieux, ennoblis à leur insu dans cette atmosphère puissante et sereine. Ceux-là ne connaissent pas la campagne, qui croient à l'abaissement de l'individu

par la vie rustique. Tout au contraire, plus nous nous rapprochons de l'état de nature, plus nos aspirations sont hautes. Si le mal est partout, le vice du moins n'est qu'un produit de l'excès de civilisation. C'est en s'éloignant de l'existence primitive que l'homme s'étiole et s'abaisse, au moral comme au physique. Voyez ces deux compagnons, deux enfants ! Ils n'ont songé à s'aimer que pour être unis jusqu'à la mort. — Ils s'aiment parce que la jeunesse attire la jeunesse par la fraîcheur de ses élans. La cupidité ne les a pas souillés de ses calculs, l'attrait du plaisir ne leur a point causé de vertige. Toinet s'est donné à Marie le jour où il en a vu en elle le malheur et la bonté; Marie l'a cru parce qu'elle l'a senti triste et sincère ; il n'a. parlé que d'amitié, et elle l'a suivi sans avoir cette préoccupation de la résistance qui est un commencement de l'impureté. Ils s'aiment, et c'est en demeurant muets qu'ils le comprennent mieux; leur tendresse ne conçoit rien dans l'avenir que le devoir, et rien dans le présent que la douceur d'être ensemble. Toinet avait dit un jour au père La Plane ce qui peint le plus clairement l'état d'esprit de ces jeunes paysans, dont les longues et pures fiançailles sont dans nos campagnes l'histoire de tous les jours:

— Plus elle est honnête, plus je dois l'être; et si j'abusais de son innocence, je serais un lâche.

Ils faisaient donc ainsi de longues promenades, chaque dimanche, sans but apparent ; jamais expansifs, toujours heureux. Le garçon, quand le soleil était descendu jusqu'à la crête des collines, reprenait avec elle le chemin de Monnaye. D'autres fois, quand le travail pressait, il fauchait durant la matinée, et dévalait à la loge où son amie raccommodait les hardes de la Gervoise. Alors Toinet réparait la cabane, cassait le bois devant la porte, en causant ; les sabotiers s'approchaient un à un; on apportait les escabeaux de l'atelier, et l'ancien faisait griller des marrons. C'étaient les bons moments; si la Gervoise rentrait alors par fortune, la vue de ces gens en liesse la frappait de stupeur, et elle regagnait précipitamment le couvert, sans rien vouloir entendre aux appels ni aux prières.

Les semaines, les mois s'écoulaient dans cette paix uniforme de deux cœurs unis. Cet amour, plus éprouvé qu'exprimé, ne connaissait ni les orages ni les caprices; c'était la fleur des bois qui s'épanouit, invisible et vivace, à l'ombre des pins toujours verts.

Les deux amants (ce mot, profané par l'usage, signifie : ceux qui s'aiment), les deux amants, n'ayant rien à cacher, n'évitaient personne; et, malgré leur goût de la solitude, lorsqu'un habitant de la commune se trouvait sur leur passage, ils lui montraient bon visage, en personnes satisfaites à qui tout plaît. Pourtant Toinet, dont la gaieté native reparaissait à l'occasion, quoiqu'il en eût, ne savait pas retenir une malice si sa Fougère subissait mauvais accueil. Il en fut ainsi un matin que Casse-

miche vint dans le défrichement pour cueillir des pommes. Toinet et Marie devisaient au pied du dolmen en suivant de l'œil une bande d'oies sauvages. D'où venaient les mystérieux voyageurs ? Où allaient-ils? Est-ce que cette ligne vivante, aiguisée en pointe pourfendre les nues, ne s'abaisserait pas, plus loin, vers la terre, avide de manger, de chercher le repos et de bâtir des nids,, comme tout ce qui a un corps et une âme? Mais si ces oiseaux appartenaient à la terre, pourquoi voler si haut? Et s'il leur était ainsi permis de connaître le ciel, pourquoi redescendre ?

— Et vous, pourquoi fainéanter en toute saison? interrogea une voix narquoise.

C'était Cassemiche, qui les avait écoutés et levait les épaules d'une façon méprisante. La pastourelle perdit contenance, le jeune faucheur se leva et bouta ses mains dans ses poches.

— Tiens, c'est papa Cassemiche. Bonjour, mon vieux. Il paraît que ça vous chagrine, qu'on jase sur le compte des oies?

— Ce qui ne me convient pas, répartit aigrement le bonhomme, c'est qu'on me vole mes fruits. Donc qu'il n'y a que vous deux sur la lande, et mes arbres sont dépouillés. Est-ce vrai, ça?

t- Point vrai du tout, car vos pommiers sont morts, et rien n'est tel pour empêcher les pommes

de mûrir. En tous cas, s'il y en avait, je pense que vous seriez le premier à les offrir à ma camarade. Ne la reconnaissez-vous pas? Marie, dis donc bonjour à ton oncle.

— Vous m'embêtez. Cette fille-là peut aller au diable.

— Ça serait poli de sa part, car elle serait bien sûre de vous y retrouver. Mais changeons de propos : et votre procès? On n'en parle plus... L'avezvousdonc gagné? C'est vous qui seriez surpris!

Le vieux paysan fît un haut-le-corps, son nez devint violet; il manifesta une extrême colère :

— Va donc, hurla-t-il, gibier de potence, grand pas grand'chose ! On voit ben que Crinon t'a payé; deux coquins ensemble! Je le gagnerai quand faudra, mon procès ; c'est pas toi, ni ta pimbêche, qui arrêterez la justice.

— Si c'est chez vous qu'elle s'arrête, la justice, faut croire qu'elle se sera joliment trompée de porte.

Printemps savait bien venger ainsi Fougère de l'accusation du vol de pommes, car, c'était de notoriété publique, Cassemiche ne pouvait se consoler de son mécompte : il n'avait pas pu recruter les témoins nécessaires ; et aussi impuissant de ce côté que Crinon lui-même, il en était réduit à laisser sommeiller l'affaire jusqu'au jour où le principal

témoin de son adversaire serait mort de maladie ou de vieillesse. En attendant, il avait été réduit à nourrir sa haine de menues taquineries; ainsi une nuit il avait transporté et mis en tas sur le sol usurpé par Crinon tous les cailloux de la lande ; celui-ci avait riposté en couvrant de chiendent la parcelle de l'agresseur; et à la suite d'autres escarmouches du même genre, les deux adversaires exaspérés, tout en se menaçant de l'enquête ajournée, avaient échangé force injures. Cassemiche avait traité Crinon de ceci, Crinon avait répliqué cela, tant et si bien qu'on s'était assigné de part et d'autre; le juge tout naturellement renvoya les parties dos à dos; c'était pour les deux une défaite. « Depuis ce temps-là, disait la Renaude, mon père Cassemiche ne dérage pas. »

L'acharné plaideur, ce matin-là, eut la satisfaction de renier sa nièce, mais s'en alla tout meurtri sous les railleries de l'amoureux.

Vers la même époque, ils rencontrèrent une autre personne qui, comme Cassemiche, devait exercer une influence sur la destinée de Marie Fougère. Ils allaient au village pour livrer un veau, l'enfant de la génisse donnée par Turpin. Toinet conduisait l'animal par le licou ; mais celui-ci, stupide et effaré, se débattait en meuglant et voulait retourner sur ses pas pour trouver sa mère. Qui sait s'il

ne l'entendait pas, malgré la distance, qui se lamentait et l'appelait de sa voix profonde? Marie, placée derrière lui, le frappait mollement du bout de sa baguette feuillue. Il s'épuisait en bonds disgracieux, avançait à grand'peine; Toinet parfois, penché sur son mince garot, tirait en avant de la main gauche, et de la main droite saisissait la queue pour imprimer le mouvement à l'aide d'une poussée violente; la pauvre bête, alors, ruant et pleurant, faisait un pas de plus vers la boucherie.

Le faucheur s'arrêta dans un carrefour afin de reprendre haleine. A ce moment passait une jeune femme qui portait sur sa tête un panier de légumes et tenait par la main un joli bambin de quatre ans.

— Allons, vous vous rendez? Beau temps et bonne chance vous souhaite, dit-elle de ce ton de fraternelle politesse dont l'habitude s'est conservée dans nos campagnes.

— Bonjour ; vous de même, répondit la pastoure.

— Salut, Henriette, ajouta Toinet Printemps avec une douceur familière. Marie, ne connais-tu pas cette bonne fille?

— Ma fin te guère.

— C'est Henriette Belœil, la sœur du sabotier.

— Tiens ! On ne vous voit jamais à la loge?

La Belœil rougit et deux larmes lui vinrent aux' yeux.

— J'en conviens. Mon frère a eu bien de l'ennui de ce qui m'est arrivé ; je ne vas point de son côté, pasqu'il a ma vue en déplaisance.

Elle considéra un instant son petit garçon, lui caressa les cheveux et détourna un peu la tête.

Ils s'étaient tous arrêtés. La Fougère s'approcha de la Henriette.

— Je suis bien marrie de vous avoir affligée, dit-elle d'une voix contenue.

L'autre lui sourit, enleva son lourd panier qu'elle déposa sur le talus du chemin, ôta le coussinet qui avait aplati le sommet de sa coiffe et montra du doigt le faucheur de bruyère.

— Marie Gervois, ce garçon-là ne vous a donc jamais parlé de moi?

— Jamais.

— Tant pis. Ça m'aurait mise plus à mon aise; parce que, voyez-vous, je suis un brin honteuse, et faut que je connaisse bien les gens pour ne pas m'effaroucher de leurs paroles. Mais c'est fini. Et vous, vous êtes contente? Vous voilà avecToinet; ce sera un bon mari.. Ah! le brave gars!

— Tais-tedonc! interrompit le jeune homme avec une gaieté affectée.

— Que vous a-t-il fait? demanda la Gervoisette.

— Il m'a défendue contre tout ce qu'il 'y a de mauvais dans la commune. C'était au temps du mariage de Renaud, j'étais bien à plaindre; oui, j'en ai eu, de la misère ! Au point que les enfants, en sortant de l'école, me suivaient en criant des choses vilaines qu'on leur avait apprises. Il n'y a que Printemps qui m'ait secourue. Sans me connaître, pour ainsi dire, et encore tout faible, il raisonnait l'un, tapait sur l'autre, retournait tout le monde; enfin j'ai eu la paix. Sans lui, ajouta la Henriette en comprimant un sanglot, que serais-je devenue, je vous le demande?... Avec un enfant, je ne pouvais pourtant pas me détruire!

Toinet s'écria avec force :

— Tu sais bien que c'était un coup monté; sans ça une pareille chose ne serait jamais arrivée. Le monde est plus juste, chez nous. N'en parle plus, chère fille.

Il grommela entre ses dents :

— Si la Renaude racontait les tours que je lui ai joués pour la forcer à se tenir tranquille, il y aurait de quoi rire jusqu'à la Chandeleur.

Henriette regarda fixement Marie et parut frappée de surprise. Elle croyait lui causer du bonheur en lui vantant le bon cœur de son amoureux, et

voilà que la petite Fougère Pécoutait paisiblement, sans marquer le moindre plaisir. Cette femme ne devinait pas que l'enfant des landes avait trouvé toute naturelle l'action de son ami. Pour elle, il était ainsi, il devait être ainsi, puisqu'elle l'aimait. C'est à ce point que, si la Henriette lui avait raconté le contraire, elle ne l'aurait pas crue. Elle n'en était pas moins heureuse de posséder l'amitié de cet honnête garçon et d'entendre qu'on la louât de son choix.

A dater de ce jour, Henriette Belœil et Marie Gervois se sentirent attirées l'une vers l'autre ; elles se croisèrent quelquefois, le dimanche, dans les rues du village, et ne manquèrent pas alors de s'aborder. La Fougère, mue par son seul instinct, couvrait l'enfant de caresses, sans se douter que ce baiser de la vierge était le symbole du pardon pour la fille- mère.

Marie Fougère s'était accoutumée ainsi à descendre dans la plaine pour plaire à son prétendu ; elle en souffrait quelquefois, n'aimant pas le bruit du monde ; ses goûts la ramenaient irrésistiblement sur la lande. Au milieu des fermes, elle ne retrouvait plus ses chères visions. Les champs clos de haies avaient remplacé l'étendue sans bornes ; la terre noire et nue, les tapis de fleurs; le regard, en cherchant l'étang, rencontrait une mare. Partout

les chemins fréquentés, les maisons importunes, les propos oiseux. Elle sentait bien sous son pied le caillou roulant, à son oreille le gazouillis de la mésange, sur son front l'haleine du vent qu'ont embaumé les verdures ; mais, si c'était encore la campagne, ce n'était plus le désert; et le hameau, quand sa course se prolongeait, n'allait pas sans la nostalgie de la solitude. Cependant elle y suivait Toinet docilement, parce que le garçon avait été élevé là, et que c'était plaisir de l'y voir en joie. Ne lui faisait-il pas sacrifice semblable en demeurant pour l'amour d'elle sur les bruyères ? De tous côtés, sans doute, on lui montrait bon visage ; mais l'adoptée des sabotiers restait une étrangère parmi les laboureurs et les vignerons, et les filles délurées en faisaient l'objet de leurs moqueries dès qu'elle avait le dos tourné. Comment l'ignorer? Elle n'était aveugle ni sourde ; aussi le temps passé dans les cultures lui pesait, et elle comptait les minutes en dépit d'elle-même. Quand son compagnon avait dit, après ces longues hésitations des paysans qui ne savent point partir :

— Allons, voilà qu'il se fait tard ; on ne s'ennuie point ici, mais faut tout de même nous mettre en route...

Elle saisissait son panier avec un grand contentement intérieur ; courait presque à la façon des

enfants qui sortent de la classe ; et lorsqu'elle avait dépassé la dernière closerie, en vue des friches, son cœur battait de plaisir.

Toinet la promenait ainsi volontiers , non par gloriole puisqu'elle était mal nippée, mais pour faire savoir à chacun que c'était sa choisie. Il voulut que ses parents la connussent, et passa avec intention devant chez eux en venant de livrer des corbeilles au vannier. Le gars se mit à siffler, un peu d'avance, afin d'annoncer son approche, et s'arrêta au bord de la petite cour, les coudes appuyés sur la barrière.

— Bonjour, tout le monde, cria-t-il de sa voix guillerette ; y a-t-il du nouveau à la maison ?

La Printemps, qui faisait cuire des pommes de terre pour ses gorets, traversa le logis et vint s'appuyer au bord du portillon.

— Te v'ià core à couri, té? Tu ne fauches donc point, à-nuit?

— Faites excuse; maisj1ai laissé la place pour une heure ou deux, rapport à une commission pressée. Marie Fougère avait trop de charge pour une femme seule. La v'ià, la Marie; dis donc bonjour à ma mère avant qu'on reparte.

La mère de Toinet examina d'un œil perçant la jeune fille, et répondit au compliment avec sa franchise un peu crue :

— Pardi, la Gervoise, on ne m'avait pas trompée , tu n'es guère cossue. Si mon gars m'avait écoutée mieux, il ne se serait pas engagé si jeune, et si j'avais eu la permission de chercher femme pour lui, ce n'est ben sûr pas du côté de chez toi que j'aurais tiré la cloche. Ren et ren, ça ne fait pas assez. Mais il t'a voulue, c'est lui que ça regarde; et du moment que vous vous convenez, la mère Printemps ne fera pas la rechignée. Je te dis donc bonjour sans mauvaise humeur. Veux-tu entrer et manger une pomme de terre?

Beaucoup plus tard, au mois de septembre suivant, ils rencontrèrent le père de Toinet, qui n'avait encore pas discouru avec Marie. C'était à la tombée du jour, le ciel était fort sombre, l'orage grondait dans le lointain. Les amants revenaient, tout essoufflés, d'une expédition singulière : ils avaient aperçu, du haut des brandes, la vieille Gervoise qui descendait la côte en traînant péniblement une brouette; et saisis d'inquiétude devant cette course inexplicable, ils s'étaient mis à sa poursuite afin de la ramener à la loge si elle était prise de folie, ou tout au moins de se charger du fardeau à sa place. Mais la veuve avait dû les entendre et gagner à la hâte un pli de terrain boisé, car il leur avait été impossible de la rejoindre. Déroutés, ils étaient descendus jusqu'au bourg, mais nul n'avait vu

passer la Gervoise ; et ils remontaient vers les buttes, tout contristés, d'autant plus que les nuages de pluie s'amoncelaient sur leur tête.

— Où court-elle comme ça , et que deviendrat-elle si loin de sa cahute par un temps pareil?... disait tristement Toinet.

Une voix rude les héla au même instant. C'était celle de Printemps, qui déchargeait du fumier dans une pièce de terre.

— Salut, mon père. Vous allez mouiller.

— Faut-y pas que fourrage se fasse? Situ m'aidais, même? Via une fourche.

— Pourquoi donc pas?

Le faucheur aussitôt entra dans le champ, suivi de Marie, et s'arma du broc de rechange.

— C'est ça Marie Fougère? interrogea le père de Toinet.

— Pour vous servir, père Printemps.

— Point belle, mais l'air affable ; c'est ton choix, garçon, je n'en dis ren de plus. Tenez, la fille, voilà les premières gouttes qui chéent, mettez-vous en tapis scus ce pommier, durant que j'allons vider ma charrette et faire les tas.

Les deux hommes se mirent à travailler, tout en causant. Ils criaient très fort, à cause du vent.

— Ainsi, fit Printemps, vous êtes de bon accord avec ce garçon-là?

— Dame... oui, repartit Gervoisette.

— Mais vous ne savez donc pas que c'est un volage? Il faisait le diable à quatre quand il était chez maître Crinon.

— C'est donc changé, car depuis près de deux ans qu'il vient quant-et moi, je n'ai jamais ouï personne le critiquer.

— Tant mieux. Tâchez de lereteni dans la bonne voie, je vous en saurons gré.

Le paysan fut interrompu dans ses propos par une pluie battante et n'eut que le temps de se blottir sous sa charrette. Toinet rangea de son mieux contre la haie les. chevaux dételés, et tout ruisselant d'eau rejoignit son père.

— En v'ià un déluge ! Es-tu ben mouillée, Marie ?

— Nenni.

— C'est qu'on n'en est pas quitte! L'orage se rapproche, et nous sommes à plus d'une lieue de chez toi.

La jeune fille avait étendu son tablier sur sa tête.

— Partons tout de suite, fit-elle, nous serions surpris par la nuit.

— Et le père? Je ne peux pas le laisser en plan.

— N'en aie souci, cria Printemps, je n'ai plus qu'à rentrer avec le harnois, puisque la journée

est finie. Reconduis ta bonne amie, je t'attendrons pour souper. Justement voilà une éclaircie, profitez-en.

La Fougère quitta résolument son abri, lança un rapide « bonsoir » et se dirigea vers la claie; ses sabots enfonçaient dans le guéret détrempé; les dernières gouttes de l'averse, chassées obliquement par la rafale, lui fouettaient le visage. Son compagnon la suivit en tordant sa blouse.

— Si tu m'en crois, Marie, nous nous en irons tout droit par les bois ; c'est un tantinet plus court, et, quand ça va reprendre, on aura au moins des arbres pour se garantir.

— Faisons à ta guise.

Ils gravirent à pas pressés les premiers escarpements ; mais le vent contrariait leur marche, le chemin était coupé de fondrières, et l'invasion subite des ténèbres les forçait à mille précautions pour s'orienter. Marie glissait, se heurtait à l'improviste aux églantiers que le poids de l'eau avait courbés en travers du passage, ou s'arrêtait tout à coup pour éviter un monceau de pierres subitement entrevu.

— Courage, disait Toinet en la soutenant; nous voici tout à l'heure aux taillis , tu auras sous les pieds un bon fond de feuilles ; va un peu plus vite,

et je te garantis que nous arriverons sans encombre.

A peine avaient-ils atteint la forêt, que l'orage éclata dans toute sa force. D'énormes nuages noirs s'étaient amoncelés autour d'eux, déchirés en tous sens par le zigzag éclatant des éclairs; le vent s'apaisa tout à coup; la nature devint immobile et morne, et au bout de quelques minutes d'une sinistre attente, elle fut secouée d'un long frisson; des gouttes larges et lourdes s'écrasèrent çà et là sur les branches, et l'espace s'emplit des roulements formidables du tonnerre. La pastoure, haletante, n'osait poursuivre sa marche. Le faucheur de bruyère la pressait en vain.

— Es-tu folle? Tu as entendu l'orage d'autres fois, peut-être !

— J'ai peur, ce soir...

— Il n'y a plus qu'une demi-lieue à faire; avance, avance.

Les éclairs l'aveuglaient, ses jambes se raidissaient... Toinet d'un bras lui enveloppa la taille et l'entraîna de force. L'obscurité était si profonde que le jeune paysan ne distinguait plus sa route; l'échancrure du bois, à peine visible, lui donnait seule quelque notion du tracé de la ligne. Quand il fut arrivé sous futaie, la voûte continue des grands arbres le priva de son unique indice ; livré au hasard,

il s'efforça d'aller droit devant lui ; mais ici il se heurtait à un tronc, plus loin à une racine; et chaque fois, pour éviter l'obstacle, déviait légèrement. Le temps s'écoulait, et c'était toujours la futaie. A un certain moment, il reconnut un charme gigantesque qu'il avait déjà vu à la lueur d'un éclair. Il avait tourné sur lui-même, comme il arrive à tous ceux qui s'égarent en forêt.

— Entends-tu? demanda Marie d'un ton d'épouvante.

C'était une trombe d'eau qui arrivait des bruyères en mugissant.

La pauvre fille tremblait de tous ses membres. Son compagnon ne savait plus comment faire pour l'arracher aux épreuves d'une nuit passée dans les bois sous la tempête, et cependant il se sentait heureux. Plein de compassion pour la faiblesse de l'enfant, il se disait en même temps qu'il serait doux de prolonger cette veillée d'alarmes. La voix mauvaise parlait en lui. Jamais Toinet n'avait pressé la taille de Marie. Ce corps alangui, qui s'abandonnait à son étreinte, lui causait des émotions inconnues jusque-là. Au tiède contact, il frémissait, et l'amitié dévouée qui avait été depuis le premier jour leur unique lien faisait place à un amour passionné. On eût dit que l'orage qui grondait sur sa tête l'avait envahi tout entier. Dans les épaisses

ténèbres où il était plongé, tenant Marie enlacée, il ne craignait plus les reproches de ce chaste regard qui tant de fois avait dompté sa jeunesse; il la serrait plus fort, en silence, pour l'attirer sur sa poitrine sans l'effrayer.

Les coups de tonnerre étaient plus répétés et plus violents; le formidable ruissellement d'eau roulait vers eux, plus près, toujours plus près ; Marie Fougère, éperdue, repoussa le jeune homme et tomba à genoux.

— Mon Dieu, s'exclama-t-elle, suis-je donc au soir de ma mort?

Elle invoquait le ciel contre les éléments déchaînés; son innocence l'empêchait de comprendre qu'un plus grand danger planait sur elle.

Toinet fut pris de rage au spectacle de cette détresse. Hé quoi? A la minute même où il la sentait si prè: de lui, ne pas savoir la protéger? Un éclair sillonnait la futaie de sa lueur rapide : il jeta désespérément les yeux autour de lui et poussa un cri de joie; il venait d'apercevoir à une faible distance la hutte abandonnée de quelque bûcheron. Il enleva Marie dans ses bras et se mit à courir; un autre éclair le guida; il se précipita dans la cabane: Marie Fougère échappait ainsi par miracle à la trombe.

C'était un précaire abri, mais c'était le salut.

Point de porte ; les murs effondrés livraient passage au souffle de la tempête ; la toiture restait encore étanche, mais vacillait sur les ais disjoints. Le faucheur parcourut l'étroit espace à tâtons, parvint à découvrir deux fagots et un amas de mousse sèche, boucha l'une des crevasses, et du surplus forma un siège grossier hors des atteintes de l'eau.

— Viens t'asseoir là, ma bonne fille, la place est bonne.

La jeune fille, encore bouleversée, obéit ; il se glissa près d'elle. L'étroite bourrée n'était pas d'aplomb ; ils s'appuyaient l'un contre l'autre pour ne pas tomber. Toinet bientôt enlaça Marie comme dans le bois. Mais, dans le bois, la Gervoisette, transie de froid, hors d'état de se conduire, s'était livrée au bras robuste avec l'unique sensation de son effroi ; tandis que maintenant, immobile et apaisée, elle éprouvait sous l'étreinte une honte indicible.

— Ne me tiens plus ainsi, murmura-t-elle ; tu me fais mal.

— Il ne faut pas me repousser, je suis si heureux !

Elle voulut se dégager, il la retint ; Marie suffoquait, elle s'écria :

— Va-t-en, va-t-en, je veux être toute seule.

— Pourquoi, ma Fougère ?

Elle ne savait pas, mais elle avait peur.

— Il fait nuit, je ne resterai pas... Oh ! je t'en prie, laisse-moi !

— D'où vient ta frayeur? N'as-tu pas traversé d'autres fois la forêt par un temps noir?

— Si; mais j'étais seule, alors... ou avecTurpin.

— Turpin ! s'écria le jeune homme avec emportement, Turpin !

Jamais, dans l'égoïsme de l'affection qui suffisait à leur vie, ils ne prononçaient le nom du sabotier. Ils y pensaient involontairement, car c'était lui qui les avait unis ; mais le souvenir de l'homme qui s'était sacrifié les rendait tristes, et ils se taisaient. Marie n'en parlait qu'avec La Plane. A cet instant de détresse, le nom du protecteur honnête monta de son cœur à ses lèvres ; le pressentiment d'un péril inconnu lui inspira cette évocation touchante, qui était en même temps une prière ; n'était-ce pas dire à Toinet : respecte-moi comme Turpin ?

Le faucheur, loin d'en être touché, sentit à ce mot l'aiguillon de la jalousie. Il attira Marie plus près de lui :

— Pourquoi songer aux autres ? Tu l'aimais donc bien, ce garçon-là? Ne dois-je pas être ton mari, moi ?

Marie Fougère se débattit avec un effroi croissant. Toinet lui avait parlé de si près qu'elle avait fris-

sonné de la tête aux pieds sous la chaude haleine. Toinet ! Jamais il ne lui était apparu ainsi ; son bras tremblait, sa voix était altérée... Elle ne songeait qu'à le fuir. L'homme, dans l'obsession de la passion ; la jeune fille, dans les affres de sa révolte, oubliaient l'un et l'autre les fureurs de la tempête qui les enveloppait. D'énormes colonnes d'eau faisaient gémir les arbres convulsés et rebondissaient dans la lumière sinistre ; l'orage redoublait de violence ; la cabane craquait, à demi tordue par le cyclone. L'un des montants de la porte fut balayé comme un fétu de paille ; Toinet crut que le toit s'effondrait et leva un bras pour amortir le choc ; aussitôt Marie, à demi délivrée, revint à elle :

— Oh! Toinet, n'enfends-tu pas le tonnerre? C'est la menace du bon Dieu !

— Dieu? ricana le faucheur en se rapprochant, il est trop loin pour empêcher qu'on s'aime.

Elle sentit ses mains prisonnières, poussa un cri étouffé et défaillit ; un dernier éclair lui avait montré le regard étrange et impitoyable de son promis. Mais à ce moment la voix terrible de l'orage éclata à quelques pas d'eux. Le sol trembla. Au bruit de la détonation crépitante succéda un formidable sifflement de branches brisées qui fouettaient l'air ; un des vieux chênes de la forêt, coupé en

deux, s'abattit lourdement, et une masse de fumée lumineuse s'éleva au pied de l'arbre mutilé, avec une bizarre odeur de soufre.

Toinetet Marie s'étaient rejetés d'un bond à l'extrémité delà hutte. La pastoure se signa. • — Le tonnerre vient de tomber, Printemps. Tu n'étais pas honnête avec moi, Dieu a parlé. Tu vois bien qu'il n'est jamais loin.

Toinet restait immobile, muet, la tête baissée. Au bout d'un instant, il répondit d'une voix qui trahissait son trouble intérieur :

— Oui. Je te crois ; c'est Dieu.

Sur ce mot, sans s'occuper de l'ouragan, il sortit de la cabane et disparut dans le noir.

Marie attendit en priant que les éléments fussent calmés et regagna plus tard le village, au clair d'étoiles.

Le lendemain, l'amoureux se dirigea vers elle sur la lande ; à son approche, elle voulut fuir ; il s'arrêta à quelque distance et lui dit :

— Faut oublier ce qui s'est passé hier, Marie. Ce fut tout. Chaque matin, il marqua le même

chagrin craintif; la Pierre-à-Jacquot ne le revit pas. La Fougère était triste, car elle l'aimait ; mais la confiance avait disparu. Une semaine se passa de la sorte ; puis, le dimanche suivant, l'ancien paysan

railleur vint de bonne heure à la loge, attendit Gervoisette ; et quand celle-ci se montra devant la porte de son vieil ami La Plane, le garçon lui demanda, dans l'attitude de l'humilité :

— Marie, veux-tu bien que j'aille à la messe avec toi?

Par une belle journée du mois de février, Marie Fougère était, suivant l'habitude, à garder ses vaches dans la grand'lande; mais, au lieu de rester enfouie dans son nid accoutumé, elle avait cette fois pris pour siège une des pierres à demi renversées du dolmen ; ses pieds trouvaient un sûr appui dans les anfractuosités lierrues ; et la plateforme, que les ronces n'envahissaient plus, grâce à la serpe vigilante de Toinet, supportait sans oscillation son fardeau d'une heure avec la solidité d'une ruine de deux mille ans. La bergère, assombrie, ne contemplait ni l'horizon boisé ni le steppe des I bruyères. Placée plus haut pour voir plus loin, elle interrogeait le chemin du bourg, qui monte en pente douce, et ensuite le ciel, qui peuple ou dépeuple à son gré les sentiers de la terre. Son cœur invoquait la nature, qui toujours lui avait souri et

l'avait consolée. C'est que, ce jour-là, une grande angoisse l'oppressait : Toinet Printemps était parti dès l'aube pour le canton ; il tirait au sort. Elle s'en trouvait bien déconfortée. Hélas ! Au temps présent, plus de bons numéros ; la séparation était certaine. Et quelle séparation, encore! Marie ne pouvait songer à la destinée du soldat sans songer à son frère Guillaume... Le danger de la mort se mettait entre eux. Fallait-il donc le perdre, alors que la vie près de lui était si douce, qu'il était mieux que jamais constant et assagi? Ses vilaines pensées d'un soir l'avaient rendu meilleur, pareilles au feu qui détruit les mauvaises herbes. Elle avait fait plus que pardonner, elle avait oublié devant une conduite nouvelle qui ne lui causait point d'alarmes. Et il allait partir ! Le monde disait que ce serait pour cinq ans ; ce serait peut-être pour toujours... Plus de Turpin, plus de Toinet ! Et en disant cela, Marie serrait contre sa poitrine son bras meurtri, car sa mère l'avait frappée, la nuit dernière, en rentrant ; où puiser dorénavant le courage de vivre? Et lui, le pauvre Printemps, comme il serait malheureux ! Être enfermé dans les villes, ne plus faucher, ne plus voir les landes !... Elle pleurait en l'attendant, soupirant après lui, mais sans désirer qu'il vînt trop tôt, puisque le moment delà réunion allait être celui du désespoir.

Le gars, à la même heure, s'avançait vers Saint- Léonard avec les camarades. Le plus grand de la bande portait un drapeau. Ils avaient tous un large numéro fixé à la coiffure et chantaient. Les uns pensaient tristement au long exil, les autres à leurs habitudes brisées, beaucoup aux larmes qu'ils feraient couler ; mais tous chantaient, et pas un n'avait l'appréhension lâche des misères et du péril. Le paysan français paye l'impôt du sang avec un stoïcisme admirable. Le pouce coupé des Romains est inconnu chez lui. Pour uu qui mendie le droit à l'exemption, cent mettent sac au dos docilement et sont l'honneur de nos armées. Ce sont les fils de la terre, qui chargent dès que l'officier a levé son épée. Ils n'ont rien à gagner, eux, ni croix ni grade, rien que la mort ; ils le savent, et ils marchent derrière l'étendard sans défaillance, toujours les mêmes, qu'il s'agisse de Sedan ou d'Iéna. Que de d'Assas ignorés sont tombés dans les ténèbres, qui venaient du village ou de la ferme ! Le paysan soldat, élément inconnu de la gloire, se dévoue dans l'ombre, sans amour-propre et sans ambition : c'est le type achevé du renoncement. Tout cela était vrai, il y a vingt ans ; aujourd'hui, nous devons reconnaître au conscrit une vertu plus haute : hanté par le souvenir de nos revers, il ne croit plus, comme ses aines, à la constance de la fortune; la

perfection des engins de meurtre lui présage des dangers qu'avant lui personne n'affronta ; néanmoins il est tout prêt, et il chante. Sans doute il sera gris ce soir ; mais qui blâmerait de cette heure d'oubli le sobre travailleur, alors qu'il doit dire adieu aux douces visions du passé et tendre son verre à la mort ?

Malheureux celui qui ne s'est pas senti ému en écoutant le chant des conscrits dans nos chemins creux ; c'est un pauvre de cœur qu'il faut plaindre.

Les gars de Saint-Léonard chantaient en suivant le chemin du bourg. Au coin d'un pré bordé de haies épaisses, Toinet Printemps ralentit le pas afin de se trouver en arrière, et d'un bond gagna le sentier sans être aperçu. Il courait, courait à perdre haleine.

— Marie, me voilà.

Elle demeurait sur sa pierre, toute tremblante, n'osant le regarder.

— Réjouis-toi, la Fougère, car notre bonheur est grand. J'ai le dernier numéro. Je ne servirai qu'un an loin de toi.

— Que dis-tu là ? C'est donc possible ! Tu ne te battras point ?

— Suis-je donc manchot? S'il y a guerre, je ferai mon devoir comme les autres ; mais du surplus

je suis libéré. Je partirai cet automne, et dans dixhuit mois tu seras ma femme.

La Gervoisette comprenait mal. Elle avait trop envisagé la séparation comme inévitable ; il lui fallait revenir de trop loin. Au lieu de partager la joie de son ami, elle répétait machinalement : c'est donc possible, c'est donc possible?

— Descends, Marie, tandis que je vas rassembler tes bètes. Il faut gagner de ce pas le village des sabotiers.

— Mais vois donc le soleil : il est haut encore.

— Il n'importe ; je veux que nous causions avec ceux qui te servent de famille ; viens, viens.

La jeune fille et Toinet dévalèrent promptement, sans échanger beaucoup de paroles. Les vaches furent rentrées à l'étable.

— Ta mère est-elle dans la maison ?

— Non : ne vois-tu pas tout fermé ?

— Tant pis ; je désirais lui parler. Allons jusqu'à la loge.

La Plane et ses compagnons travaillaient, tous réunis dans l'atelier. Les outils grinçaient, les copeaux volaient légèrement sous la morsure du fer.

— Tiens, dit l'ancien, qui faisait face à la baie, voilà Marie Fougère en plein midi ? La chose n'est pas ordinaire. Et aussi le gars Toinet? D'où sortezvous donc?

— On ne sort pas, puisqu'on entre! répondit gaiement le faucheur de bruyère. Bonjour, la compagnie.

— Salut, mon fieux. Je créyais quasiment que c'était le tirage, à-nuit?

— Oui-dà, et j'en reviens.

— De mon temps, t'aurais pu t'en sortir les mains nettes; ça m'est arrivé. Mais au jour d'aujord'hui...

— C'est tout comme : je n'en ai que pour un an. Je suis même venu vous trouver à cette occasion là.

— Tu n'as qu'à jaser; on t'écoute delà bonne oreille.

— Eh ben, voici de quoi il retourne. Je ne serai pas appelé avant six mois, j'ai donc le temps de travailler.

— Pardi... A moins que tu n'aies hérité! Te gausses-tu de nous? Autant m'appeler « Vendangeux » tout de suite,

— Je suis sérieux, père.

— Alors prends ta faux demain matin et n'en parlons plus.

— Faites excuse. Le métier de faucheur ne marche pas toute l'année, ce n'est rien pour un homme établi. Me mettre journalier pour bricoler de chez l'un chez l'autre ne me convient guère non

plus ; et quant à louer un bordage, comme mon père, ça m'est défendu, vu que je n'ai pas d'avances. D'ailleurs, ça ne plairait pas à Marie.

— Pourquoi donc?

— Vous la connaissez, la Plane; chacun a sa nature; la bonne fille n'aime guère les endroits où poussent des maisons. Ce qu'il lui faut, c'est d'être seulette parmi les bruyères, à regarder le vent qui chantonne. Ne m'a-t-il pas fallu venir dans la lande pour la trouver? Je ne la blâme pas, au contraire; puisque c'est son goût, c'est son goût. Finalement m'est avis que, dans la plaine, les pieds lui brûlent. Pas vrai, la Fougère?

Les gens de la loge, qui avaient interrompu leur besogne pour apprendre où le garçon voulait en venir, examinèrent à ce moment la jouvencelle qui, appuyée contre le chambranle de la porte, baissait les yeux sans faire le moindre signe et frottait Je bout d'un de ses pieds sur la terrebattue.

— Réponds donc, nigaude, lui dit la Plane.

— A quoi ça servirait-il? s'exclama Toinet. Je connais bien ce qu'elle a dans la tête. Donc que je la rendrais plus heureuse si j'avais un état bien tranquille du côté des bois et des garigues. Même qu'en venant par ici, je ne changerais rien à ses habitudes. Tant il y a, que j'ai bonne envie de me faire sabotier. Voulez-vous de moi dans la loge?

La Plane le toisa gravement; Belœil se frappa la cuisse pour exprimer sa surprise, les autres éclatèrent de rire.

— Sabotier? Toi? Un ramasseur de navets... Que malheur!

— Un homme qui n'a jamais travaillé dans les bois? N'en faut pas.

— Je le propose pourtant, dit la Plane. Que lui reprochez-vous? Mon grand-père a bien troqué sa serpette de vigneron contre une rouelle. Eh ben... Sa lignée a-t-elle déshonoré la confrérie? Je vous le demande.

— Il n'est pas question de vous, l'ancien, mais de Toinet, qui a passé sa jeunesse dans la plaine.

— Un garçon, appuya Belœil, qui ne sait pas même distinguer une tille d'un boutoir!

Rien de plus difficile que de se faire recevoir compagnon d'une loge. Les sabotiers ont au plus haut point l'esprit de caste. Vivant à part et dans un état forcé d'intimité, ils tiennent la porte close, et leurs préventions ne disparaissent que devant la communauté d'origine. Leur métier est presque toujours héréditaire. Ils forment une ligue étroite, basée sur des traditions respectées ; tout étranger est à leurs yeux un inférieur et un intrus. Aussi l'assentiment unanime est-il indispensable pour qu'un nouveau pénètre dans une loge. On s'enquiert,

on discute, on le soumet à des épreuves. En te cas, l'assemblée des sabotiers constitue, lorsqu'ils sont nombreux, une véritable cérémonie, dont certains côtés symboliques attestent l'antiquité, et qui est restée gauloise jusque dans ses joyeusetés railleuses. Comme conséquence de cet esprit de corporation et de solidarité, l'admission de l'apprenti est une fête. Les suffrages de l'atelier l'ont lavé de la tache originelle; sans doute, il lui restera à dissiper un reste inévitable de défiance, mais son droit de cité est conquis, et dans quelque temps ce sera un frère.

La Plane, jusque-là plus exclusif que tout autre, avait cédé à son affection pour Marie et s'était fait le parrain du faucheur de bruyère. Mais ses compagnons, malgré leur déférence pour l'ancien, tenaient trop à leurs privilèges pour admettre d'emblée un novice de race agricole. Quoique leur loge fût dépeuplée, surtout depuis le départ de Turpin, ils aimaient mieux vivre en nombre insuffisant que déroger aux usages.

Quant à Printemps, il n'ignorait pas les répugnances dont il pouvait être l'objet ; mais, décidé à tout subir pour obtenir de vivre près de Marie Fougère, il accueillit les sarcasmes avec une sérénité parfaite. La discussion continua donc sans encombre.

— Il ne connaît pas nos outils? s'écria la Plane en répondant à Belœil. Et les connaissais-tu, toi, quand on t'a sevré? Ces choses-là s'apprennent avec le temps.

— Au diable ! Nous ne voulons parmi nous que de francs forestiers.

— Eh ben, au surpleur, ce garçon-là n'est-il pas quasiment du village, du moment qu'il est le prétendu de notre enfant d'adoption?

Ce raisonnement, qui touchait à leur point d'honneur, émut les compagnons.

— Ça, c'est vrai, dit Philippe.

Belœil, toujours narquois, s'écria :

— Alors monsieur serait un sabotier par alliance?

— Écoutez, fit Maroneau, faut être sérieux. Nous avons des devoirs envers la Gervoisette, le garçon est honnête et sa famille bien famée; pourquoi s'entêter comme des mulets? Que le chef du village nous réunisse en assemblée, et je ferai une proposition.

— Tout de suite, tout de suite.

Les ouvriers détachèrent incontinent leurs tabliers de cuir, endossèrent leur veste et s'assirent en demi-cercle, qui sur une bille de bois, qui sur un escabeau; la Plane occupait l'unique chaise.

Toinet et Marie se tenaient debout près de l'ouverture. Maroneâu alors prit la parole.

— Approche-toi, Marie Gervois. Est-ce vrai que tu t'es promise à ce garçon-là?

— C'est vrai.

— Nous demandes-tu, comme tu l'aurais fait à ton frère Guillaume, l'entrée de la loge pour celui qui sera ton mari?

— Oui.

— C'est bon. A présent, va-t'en, ma fille, nous allons éplucher l'affaire entre hommes.

Dès que la jeune fille fut sortie, le gros sabotier conclut :

— Me v'ia avec vous, maître la Plane; le gars me convient, je trouve ses papiers en règle. Aux autres de donner leur avis.

— Au surpleur, dit Philippe, ce gaillard-là n'est quasiment plus un homme des cultures, puisqu'il est faucheur de bruyère. La lande tient plus à la forêt qu'à la plaine ; il me convient itou.

— Eh bien, moi, cria Belœil, je l'ai toujours trouvé farceur et bon enfant, je dirai donc oui comme vous autres, mais à la condition qu'il ne sera pas dispensé des épreuves.

— Je le comprends comme ça, répondit l'ancien, je ne veux pas laisser tomber nos usages. Avance ici, Toinet Printemps, on va te questionner. Tu

promets d'être avec nous comme si nous étions tretous sortis de la même mère?

— Je le promets.

— De ne jamais quitter notre état pour aller cultiver la terre?

— Oui.

— De ne jamais prendre ce qui ne t'appartient pas?

— Pardi.

— Tu le jures? c'est dit. Je t'accorde donc, au nom du village, le droit d'ébaucher, de façonner, de polir et de hâler comme compagnon sabotier. Et maintenant, avant d'être reçu dans la loge, j'ordonne que tu subiras les épreuves. Belœil, apportelui quatre paires de sabots. Bon. Maintenant, Toinet, dis-nous combien tu as de pieds?

— Ma foi, j'en ai deux, comme vous autres.

— Eh bien, il faut que tu marches ici avec quatre sabots chaussés et quatre sabots déchaussés. Comment vas-tu t'y prendre?

Le jeune homme vivait trop près de la forêt pour ne pas connaître par ouï-dire les plaisanteries traditionnelles des ateliers. Il ôta donc ses souliers sans hésitation, coula ses pieds dans deux sabots, se baissa, s'étendit, posa quatre sabots sur son dos et enfonça ses mains dans les deux derniers,

puis il marcha avec précaution dans cette posture, en disant d'un ton de belle humeur :

— Ce n'est pas plus difficile que ça.

— Allons! conclut la Plane, le gars n'est pas sot, on en fera quéque chose.

Présentement nous allons passer à l'épreuve des trois degrés.

Celle-là était l'image même du métier sous trois formes successives. En premier lieu, le néophyte devait apprendre au prix de quels efforts on devient bon sabotier. L'ancien banda les yeux de Toinet, le retourna du côté de l'entrée pendant que les compagnons plantaient un brin de houx fleuri sur une des tables à ouvrage.

— Homme aveugle, dit l'ancien, nous te commandons d'aller poser tes deux mains sur la bique couronnée.

Le garçon parcourut à tâtons l'atelier, marchant au hasard; il butait contre les obstacles, tombait lourdement sur les tas de coquilles, aux grands éclats de rire des spectateurs ; se relevait, étendait les mains, cherchait encore. A force d'errer en tous sens, il parvint à s'arrêter devant le rameau de houx, symbole du travail pénible. C'était le premier pas. On allait lui enseigner ensuite que l'ouvrier est fragile quand il ne s'attache pas à son labeur, et que la sobriété est la première vertu

du sabotier. Toinet fut hissé sur la bique, quatre hommes enlevèrent la table massive et le portèrent autour de l'atelier en lui imprimant à chaque enjambée de telles secousses, que le chevaucheur roulait sur l'aire dès qu'il avait négligé de l'embrasser. Après un certain parcours émaillé d'incidents burlesques, Belœil présenta à l'apprenti un sabot dans lequel avait été versée une mesure de vin. Il s'agissait de boire le contenu sans lâcher le contenant et sans choir, pendant que Philippe et les autres continuaient à le promener sur son précaire appui. Toinet, plus secoué que jamais par ses porteurs, se livra à de vaines tentatives ; sans cesse menacé d'une chute honteuse, il vida rapidement son sabot sur le sol, et le serrant contre sa poitrine, il s'accrocha à la bique. Le garçon avait renoncé à boire pour demeurer fidèle au sabot ; il fut proclamé bon compagnon.

— Je sommes contents, fit la Plane en l'aidant à descendre; on te dispense des autres épreuves de la réception. Plus qu'une chose, mon gars : raconte-nous l'histoire de notre patron ; car faut la savoir pour être admis à coucher dans une loge.

— Ma foi, je ne connais pas ça.

— Alors pour lors, tu auras beau frapper à la porte, on ne t'ouvrira point.

— Eh ben, apprenez-la moi, je tâcherai de m'en

2G6 MARIE FOUGERE

souvenir, je la r'dirai après, et ce sera tout comme.

— Doit-on lui accorder ça? demanda l'ancien en se tournant vers les compagnons.

— Oui; pourvu qu'il la sache, j'y voyons pas d'empêchement, riposta Belœil.

Le père Yendangeux se recueillit, lança gravement un jet de salive et fit ainsi, d'un ton sérieux, le récit des origines du corps d'état :

— Sache que notre patron était le roi des hommes au temps du déluge; oui, du déluge universel. Voilà la chose. Quand l'eau commença à monter, Noé était en train d'embarquer ses provisions. Dont auquel que dans ses allées et venues, il mouilla ses souliers, au point qu'une des semelles se décolla, ce qui le mit si fort de mauvaise humeur, qu'il refusa de recevoir un couple de cordonniers dans l'arche avec les autres bètes. Mais, pendant la navigation, son embarras n'était pas mince pour faire les manœuvres. D'abord il alla nu-pieds, mais dès le premier soir un éléphant lui marcha sur l'orteil, au point qu'il en boita jusqu'au lendemain midi. La mère Noé lui tressa pour lors des chaussons de lisière; seulement, comme il y avait de la résine plein le bateau, notre patron s'englua sur le plancher, et ses trois fieux eurent bien de la peine à le tirer de là. A la suite de quoi il s'avisa de monter sur la jument pour aller tenir

le gouvernail; mais le cheval, croyant que Noé voulait comme ça le rendre veuf, se mit à lui mordre les guiboles. Ma foi, le chagrin s'empara de lui, car le manque de chaussures, et par là-dessus la crainte des aspics lui déviraient la cervelle. Alors pour lors que le bonhomme alla se musser dans son bûcher. Donc que dans cet endroit-là un petit bruit lui fit lever la tête, et voirement qu'il aperçut le pic-vert qui creusait un rondin pour se loger dedans. A la vue de quoi Noé, qui avait de l'industrie, comprit le travail de l'oiseau, tira une vrille de son gousset, creusa plus avant et finalement s'arrangea une paire de sabots. Il trouva (sur ce qu'on voit dans les livres) ses souliers en cuir de brouette si jolis et si commodes, que jamais il ne souffrit par la suite que sa femme eût autre chose aux pieds, quand il y avait des danses dans leur maison. A la suite de quoi il n'a pas fait un seul cadeau à ses gars, à moins que ceux-ci n'aient mis leur sabot dans la cheminée, le soir de Noël.

Toinet Printemps reproduisit tant bien que mal l'histoire, et fut déclaré admis. Le houx fleuri fut attaché à son chapeau, il y eut festin, un lit lui fut attribué dans la loge; et à sa grande joie comme à celle de Marie Fougère, il fit dès ce jour-là partie du village des sabotiers.

La belle saison se passa sans aventures. Le

bonheur ne se décrit pas. Les deux promis, plus réunis qu'ils ne l'avaient jamais été, pouvaient causer matin et soir devant l'atelier ; ils dormaient à quelques pas l'un de l'autre; à midi, le garçon s'échappait, mangeait en courant et faisait une courte station près de sa mie, sous la grande pierre.

— Que voulez-vous ! répondait-il à La Plane qui l'en raillait; je travaille mieux ensuite!

Il apprenait rapidement le métier. Ses outils mordaient plus âprement que ceux des autres; — toutes ses économies y avaient passé ! L'adresse et la bonne volonté lui tenaient lieu d'expérience. Ses compagnons, loin d'être jaloux de sa réussite, l'aidaient à l'envi, soit d'un bon conseil, soit d'un coup de main. Et comment en aurait-il été autrement? Toinet se montrait modeste, affable, gai comme un pinson, toujours prêt à offrir une pipe de tabac aux camarades. Jamais, il est vrai, garçon de ferme n'avait été de la sorte naturalisé forestier; mais, ce que les préjugés tenaces de la loge auraient rendu impossible, le devoir d'amitié le fit ; et Belœil se chargea un jour d'exprimer la pensée commune :

— C'est un franc luron et un ouvrier point gauche; mais tout de même c'est un galopin du pays de blé, qu'on n'aurait pas accueilli sans chicane au

village s'il n'avait été le promis de notre fille Marie Fougère. Pour nous, ce n'est plus un Printemps, c'est un Gervois; voilà pourquoi je l'avons reçu de la famille.

Le novice, d'ailleurs, s'adonnait sans efforts aux idées et aux penchants de son nouveau milieu; Marie lui avait inculqué le goût du désert et de la solitude; la vie sous bois lui semblait douce.

Lorsqu'il eut achevé, sans l'aide de personne, sa première paire de sabots, il y eut fête à l'atelier; on brûla de l'eau-de-vie sucrée, et les compagnons entonnèrent le chœur classique des loges :

Quand le roi va voir la reine, Dans la grand'chamb'du château, Il prend son bâton de frêne, Et ses souliers de bouleau...

Un peu plus tard, Toinet passa devant le conseil de revision et fut inscrit sur les contrôles; les compagnons lui offrirent la rôtie au vin, et, malgré la tristesse de la Gervoisette, menèrent grand bruit jusqu'au soir.

— Tu peux aller au régiment, déclara l'ancien; dorénavant tu es des nôtres; ta place est marquée céans ; tu la retrouveras à ton retour.

L'existence des sabotiers, placée à l'abri de tout incident, est peut-être la plus heureuse, assuré-

ment la plus paisible qui soit au monde. Jamais de chômage, jamais de pertes.

On leur fournit une matière première qui est inépuisable; le placement de leurs produits est assuré, les payements sont immédiats, et la simplicité de leurs besoins les allège de tout souci matériel. Dépourvus de désirs, ils s'abandonnent avec quiétude au cours de la besogne quotidienne, qui ne leur cause ni ennui ni fatigue. N'oublions pas la liberté incomparable dont ils jouissent, et l'on comprendra qu'ils soient toujours en bonne santé et belle humeur.

Aussi ne voit-on jamais l'un d'eux déserter son village pour chercher une voie nouvelle; la plupart même restent de parti pris célibataires. Ils aiment la forêt autant qu'ils aiment leur état. L'arbre immobile est leur semblable ; à l'oiseau, ils demandent ses chansons et non ses ailes ; leurs yeux ne cherchent qu'à revoir ce qu'ils ont toujours vu. Ils vivent chez eux, entre eux, sans trouble et sans envie ; chaque jour ils recommencent la veille; que le lendemain soit tel, leurs vœux ne vont pas au delà. Les jeunes sabotiers éprouvent quelquefois des révoltes ; ce besoin du changement et de la nouveauté, qui sans cesse arrache l'homme civilisé à son repos pour le jeter dans les hasards, sollicite le forestier de vingt ans; mais

bientôt il s'apaise et s'endort dans cette atmosphère de douceur et de somnolence; l'influence du milieu dompte les plus rebelles.

Les habitants d'une loge ne sortent jamais de leur coupe, si ce n'est le dimanche. Les autres jours, après le travail, ils se rassemblent pour l'heure du repas et veillent côte à côte. L'hiver, c'est devant la cheminée où brille un grand feu clair ; l'été, c'est au bord des palissades, au grand air ; ceux-ci couchés dans l'herbe, ceux-là assis sur le tronc lisse d'un hêtre destiné à l'atelier. Invariablement ils fument ; racontent de longues histoires, — toujours les mêmes ; — rient d'avance aux endroits où l'on a l'habitude de rire, de père en fils ; interrompent dans les mêmes termes ; puis l'un d'eux, l'ancien de préférence, se met à bâiller en chantant pour donner le signal de la couchée, et quelques minutes plus tard tout le monde dort à poings fermés.

Toinet avait immédiatement adopté les mœurs et les us de ses compagnons. Pourtant, par les belles soirées d'été, quand la lune éclairait le bord des lignes, il allait quérir Marie Fougère, et tous les deux s'éloignaient à l'aventure, d'un pas lent; l'herbe molle se courbait sous leurs pieds, de pénétrantes senteurs s'épandaient autour d'eux, la futaie endormie soupirait. Souvent alors ils par-

couraient de grands espaces sans rompre le silence, comme s'il leur eût suffi d'être ensemble. Puis les questions vagues s'échangeaient :

— Ça ne te plaît qu'à demi, n'est-il pas vrai, Marie, de te promener par là ?

— Si ; mais je ne vois pas assez; j'aime mieux le soleil.

— Jamais les bois ne t'ont convenu ?

— Je commence à m'y habituer. Ne sais-tu pas que je garde quelquefois mes vaches dans le taillis, depuis que tu travailles à la loge?

— Quand nous demeurerons à l'orée des gangues, tu seras tout de même plus à ton goût?

— On est bien partout quand on n'est pas séparés. Et toi, qu'est-ce que t'en dis, de la forêt?

— Je m'y trouve à mon gré ; j'aurais bien dû y venir plus tôt. Ça me taquine un brin, va, de quitter le village, et Marie... Plus le moment approche, plus il m'en coûte.

— Faut se faire une raison, Toinet.

— Ça ne te fait donc rien, à toi, la Fougère? Pour toute réponse, elle le regardait longuement,

et les rayons de la lune lui montraient ses larmes. Le sabotier alors se penchait vers son amie :

— J'ai dit des bêtises. On connaît ton cœur, va! Ils poursuivaient, leur promenade, d'une allure

incertaine; la tiédeur de l'air les invitait, le

layon, par ces nuits d'été sans ténèbres, s'étendait devant eux avec la douce clarté de ses feuilles argentées et de ses vers luisants. Un monde invisible s'agitait dans les broussailles ; ici, le craquement subit d'une branche morte ; plus loin la lourde envolée d'un oiseau réveillé, ou le bruit mystérieux d'un galop sur la mousse. D'autres fois c'était, à la cime d'un grand arbre, la clameur plaintive du chat-huant des forêts. Ils écoutaient, sans crainte superstitieuse, la note perçante qui sert de prélude au rôdeur nocturne, et que suit, après un court silence, cette roulade intense et saccadée que l'on croirait sortie d'une poitrine humaine ; chant d'amour aussi lugubre qu'un cri de détresse, que la nature a réservé au morne habitant des cavernes. Toinet et Marie comprenaient à leur insu l'harmonie de ces accents sauvages dans le cadre des bois et de l'obscurité ; c'était pour eux la voix de la vie au milieu du silence universel ; la forêt, peuplée par le chat-huant, perdait de son austérité inquiétante; qu'importait que cet hôte parlât une langue sauvage: c'était un oiseau; ils s'aimaient, l'oiseau les saluait au passage ; en l'écoutant, ils se sentaient rassurés.

Certain soir, ils s'avancèrent, sans y songer, jusqu'à l'endroit où la foudre avait brisé un chêne à quelques pas d'eux.

— Tiens! s'écria tout à coup Toinet, voici la cahute qui nous servit d'abri. Et l'arbre sans tète... Te reconnais-tu, ma Marie?

La jeune fille hésita, puis répondit :

— Non.

— Tu dis ça par bonté ; je ne te crois point. C'est là, ma mignonne, que j'ai eu de mauvaises idées et que je t'ai fait tant de chagrin! N'y repense jamais quand je serai parti ; tu ne m'aimerais plus.

— Est-ce que j'en ai jamais parlé?

— Eh bien, prouve-moi que ta confiance en moi est entière maintenant. Marie, laisse-moi t'embrasser.

— Non, Toinet; lorsqu'on se dira adieu ;... pas avant.

Elle prononça ces mots d'une voix indécise, que la tendresse contenue rendait tremblante ; l'amoureux devina qu'elle était sans défense et l'attira sur son cœur. Et dans l'ombre de ces mêmes arbres, témoins de la tentation coupable, ils échangèrent le premier baiser permis, baiser sans trouble et sans honte, gage de leur affection honnête.

Cette saison, pleine de soleil et de joies, touchait à sa fin ; le jour du départ allait sonner. Les sabotiers en maugréaient, car Printemps était devenu l'âme de la loge. Son travail était reconnu irréprochable.

— N'y a pas à dire, concluait la Plane, c'est de la belle ouvrage. Au bout de six mois ! Et un gars élevé dans les fermes, encore!

— Ça nous embête, qu'y s'en aille.

— Que voul'vous ! Turpin était bon... Pus de Turpirt ! Toinet était bon... Pus de Toinet ! Voilà la vie du monde.

Cependant Marie Fougère passait des jours entiers sans mener son troupeau dans les landes, afin de rester près de son promis. Dès que l'ancien faucheur se trouvait libre, il la rejoignait. Ils se regardaient longtemps, sans parler, en gens qui s'ai-

ment et qui, avant de se séparer, gravent les images dans leur esprit et font avidement provision de souvenirs. Lorsqu'il ne leur resta plus qu'une semaine, Printemps emmena la Gervoisette après souper.

— Ta mère est-elle rentrée ?

— Non, je ne l'ai pas vue depuis hier.

— Viens jusqu'aux Croix-Chemins ; j'ai quelques mots à te dire là- dessus. Lui as-tu parlé de nos intentions?

— Jamais ! fit la pastoure avec un involontaire mouvement d'effroi.

— Elle te bat?

Marie ne répondit pas.

— Elle est donc bien dénaturée !

— Tu connais sa peine. Autrefois, elle vivait autour d'ici, dans un coin, sans parler. Quand je l'approchais, elle criait : « Laisse-moi avec Guillaume. » On aurait juré qu'elle me haïssait. A présent, ce n'est plus la même chose ; la nuit, elle parle encore tout haut à mon frère, mais elle court toute la journée; quand nous sommes ensemble, elle ne fait nulle attention à moi. Si elle me frappe, c'est parce que le bruit de ses rentrées me réveille, et qu'elle ne veut pas être vue à ces moments-là. Le reste du temps, elle ne me fait point de misères.

— Eh bien, moi, je l'ai recherchée de mon mieus

depuis que j'habite la loge ; mais il n'y a pas d'honnêtetés qui tiennent : elle me regarde d'un air soucieux, me répond deux paroles, ou même rien du tout, et me tourne les talons. Je la flatte, je lui rends service, j'essaye de la questionner sur Guil laume : c'est comme si je chantais. Le plus souvent, je l'entends grommeler entre ses dents : « C'est un sabotier... » Et la voilà partie. Aussi mon embarras est grand, car ça ne serait pas honnête de se cacher plus longtemps d'elle; c'est ta mère. Je dois la prévenir avant mon départ que je pense au mariage.

— Puisqu'il le faut, fais-le, repartit la Fougère.

— Ça ne m'agrée pas plus qu'à toi, sois-en sûre; car, à parler franc, il n'y a rien de bon à tirer d'elle ; mais le devoir est le devoir. Nous allons tout lui dire; attendons-la.

— Mais si elle ne rentre qu'au mitan de la nuit?

— Eh bien, quelle est ton idée?

— Remettons à demain. Si ma mère est au logis, j'attacherai mon tablier à la fenêtre dès la fine pointe du jour; tu seras prévenu ; à toi de la guetter à sa sortie. Je vous rejoindrai sans faire mine de rien, et devant moi tu lui conteras nos affaires.

— T'as trouvé le meilleur moyen. Va dormir ; je serai matinal.

Dès l'aube, Toinet fit sa ronde; le signal flottait à l'endroit convenu; il s'embusqua derrière un arbre, à quelque distance de la cabane, et se mit à épier le réveil de la veuve. Son attente ne fut pas de longue durée. La Gervoise parut bientôt sur le seuil. Elle se baissa vers la seille posée à gauche de l'entrée, sur une pierre plate ; remplit d'eau le godet, se lava les mains et la face; puis, tournée vers le bois où depuis tant d'années elle évoquait l'image de son fils mort, resta quelque temps plongée dans un singulier état d'engourdissement. Printemps lui trouvait l'air si hébété, qu'il était pris de compassion et n'osait l'interrompre en sa songerie. Tout à coup elle se redressa, essuya son front du revers de sa manche, fit quelques pas et promena un regard inquiet autour d'elle. Les sabotiers n'avaient pas encore ouvert la porte de leur loge, car c'était jour de repos ; Toinet était entièrement masqué par les houx et les bourdaines : ses traits se détendirent. Cependant elle se retourna vers la maison pour savoir si sa fille l'avait suivie, le silence était aussi complet de ce côté-là. Alors elle marcha avec précaution vers le hangar, gravit les premiers barreaux de l'échelle et retira du milieu des planches qui formaient la charpente un

objet mince et long, auquel un rouleau de paille tressée servait d'enveloppe. Aussitôt la vieille femme gagna un sentier à peine frayé et s'enfonça dans le fourré.

Le sabotier frappa immédiatement au volet, la Fougère se montra derrière la porte entre-bâillée :

— N'aie crainte, je m'habille.

— Dépêche-toi, car ta mère s'en va bon train du côté des halliers.

Quelques minutes plus tard ils couraient sur les traces de la Gervoise. Toinet suivait sans peine la piste, car les talons des sabots avaient marqué leur empreinte sur la terre mouillée. Aux Croix-Chemins cependant il perdit un instant la trace, et ne la retrouva qu'en montant un chemin vert où les pas de la veuve avaient laissé un sillon dans la rosée. A partir de là, plus d'incertitude.

— Dis donc, Marie, l'innocente emporte quelque chose sur son dos, je ne peux deviner quoi. Le sais-tu?

— Elle ne me dit rien, et je ne la vois pas ; comment veux-tu que je sois renseignée?

— Forçons le pas pour la rejoindre. Nous voilà déjà loin; où va-t-elle ainsi?...

Après une longue marche ils arrivèrent au bord d'une jeune coupe et découvrirent au loin une colonne de fumée.

— Voilà un fourneau de charbonnier là-haut. Elle aura fait un détour pour l'éviter, ça va nous donner de la tablature,

Plus ils s'avançaient, plus le jeune homme était forcé de reconnaître son erreur : les pas de la veuve étaient tournés directement vers le feu. Soudain il prit une allure hésitante et toucha du doigt le bras de sa compagne :

— La vois-tu? Elle est arrêtée devant la mouronnière; le charbonnier lui parle. Bon... Il ouvre son bissac et les voilà qui se coupent chacun un morceau de pain.

— Elle venait donc là?...

— C'est sans doute sa retirance, vois-tu bien. Approchons-nous, ils nous ont aperçus, et il faut en avoir le cœur net.

Lorsqu'ils ne furent plus qu'à quelques pas les uns des autres, Toinet s'efforça de prendre un air aimable.

— La santé est bonne, ce matin? Vlà un fourneau qui chauffe joliment.

— Bonjour, répondit Bastien d'un ton bourru. Ni lui ni la Gervoise n'avaient bougé. Leur mine

n'était rien moins qu'engageante. Toinet, remarquant que la femme s'était débarrassée de son fardeau, explora du regard les abords de la cabane et découvrit vaguement à l'intérieur de l'ouverture

l'objet débarrassé de son enveloppe ; c'était un fusil.

— Qu'est-ce que tu lorgnes comme ça, cadet? interrogea le charbonnier d'un ton menaçant.

— Faudrait-il mettre ses yeux dans sa poche pour vous faire plaisir? Je n'ai pas le temps de les dévisser ni de les revisser. Je n'ai pas affaire à vous, au surplus ; c'est la Gervoise que je cherche.

Celle-ci s'appuya, ployéeendeux, contre la hutte, et grommela :

— Que que tu me veux?

— Je suis venu avec votre fille pour vous parler. Allons-nous en devers le village, on causera mieux.

Le braconnier ricana.

— Il paraît que je vous gêne?

— Justement, fit Toinet, et même beaucoup. La veuve se balança lentement, et d'une voix

sourde murmura :

— Je suis bien là.

Bastien Palud entra dans sa mouronnière en affectant une dédaigneuse indifférence ; Toinet saisit le bras de la vieille femme et l'entraîna malgré elle jusqu'au milieu du taillis.

— Vous oubliez donc, la Gervoise, que les sabotiers sont vos meilleurs amis, moi tout le premier?

Voyons, reprenez vos esprits, il faut causer à cœur ouvert .

Marie l'avait à demi enlacée et l'implorait du regard.

— Je vous aime bien, moi aussi ; revenez à vous, ma mère. Voyez comme je pleure ; dites-nous une bonne parole.

La veuve promena ses yeux de l'un à l'autre, balbutia quelques mots inintelligibles et se laissa conduire encore plus loin. Sa raison, troublée et non perdue , reparaissait par intervalles depuis qu'elle avait recouvré son activité physique. Que le souvenir de son fils la hantât, ou que l'influenee du braconnier se fît sentir, c'en était assez pour rejeter sa pensée dans les ténèbres ; mais, à certaines heures d'apaisement, si elle restait farouche, du moins elle devenait consciente. Placée entre ces deux êtres qui ne heurtaient aucune de ses idées fixes, dont l'un pleurait, dont l'autre avait la voix de la prière, elle n'éprouva pas son horreur habituelle des visages humains, et ses nerfs se détendirent.

— Arrêtons-nous là, dit Toi net d'un ton caressant ; asseyez-vous sur le bord decetarrachis, et écoutezmoi, bonne mère. Vous devez savoir, car je ne m'en cache pas, que je recherche votre fille ici présente depuis plus de deux ans?

Elle le regarda vaguement sans répondre. Le garçon continua :

— Donc que je vas parti pour le régiment; et à mon retour on se mariera.. La fille est consentante; je viens vous demander s'il en est de môme de vous?

La femme fit un geste indéfinissable et garda le silence. Marie alors se pencha vers elle.

— On se convient, ma mère; notre amitié est grande. Toinet Printemps est bon travailleur, vous ne manquerez de rien avec lui. N'est-ce pas que vous voulez bien ?

Cette voix émue et caressante produisit un effet extraordinaire sur la Gervoise ; elle se tourna lentement vers Marie Fougère comme si elle se fût souvenue tout à coup d'avoir une fille ; elle l'examina d'un œil qui avait perdu sa dureté ; la mère perçait sous la bête sauvage. Elle dit d'une lèvre tremblante :

— Marie... C'est toi? Allons, allons, ne pleure pas.

— Ah ! s'écria Toinet triomphant, j'en étais sûr, moi, que vous êtes une brave femme ! Vous vous habituerez à moi, petit à petit; les sabotiers ont du bon, allez ; je remplacerai près de vous votre fils Guillaume.

A cette parole imprudente la Gervoise fit un mouvement en arrière; son œil étincela.

— Mon Guillaume? Rien ne peut le remplacer. C'est les sabotiers qui l'ont laissé mourir; va-t'en, sabotier !

Le charme était rompu. Maintenant la Gervoise, l'air hébété, les repoussait avec des gestes incohérents ; elle répétait d'une voix rauque : Guillaume, Guillaume.

— Ma mère, ma mère ! disait la pastoure désespérée; puisqu'on s'aime, bénissez-nous donc!

— Espion ! Toi avec les sabotiers? Jamais. Tu iras servante dans une ferme.

Le jeune homme lui secoua rudement le bras :

— Voilà une idée qui ne vient pas de vous. Je commence à voir clair.

— Me lairras-tu ? fît la veuve en se débattant.

— Non; expliquons-nous. C'est Bastien Palud qui a décidé ça. Un restant de prison, une canaille... Vous n'apprenez que le mal avec lui ! Mais vous ne ferez point ça, la Gervoise.

— C'est promis, répondit-elle. L'aveu lui échappait dans son égarement.

— Je vous dis que vous ne renverrez pas Marie du village, parce que vous êtes sa mère. Vous qui avez tant chéri Guillaume, souvenez-vous que l'honnête garçon vous priait tous les jours d'être

bonne pour sa sœur. S'il revenait, à l'heure présente, il vous jugerait, la Gervoise; il vous maudirait, puisque vous êtes mauvaise.

— Lâche-moi, tu me fais peur; je ne veux pas entendre ça.

— Vous écouterez jusqu'au bout. N'y a point de malheur qui tienne, quand on a un petit, on est mère, faut agir en mère. C'est Guillaume qui l'ordonne.

La Gervoise, domptée, reculait, reculait devant le sabotier devenu terrible. Elle bégaya :

— J'ai été bonne mère pour lui.

— Ce n'est pas assez. Vous en avez allaité deux, ça fait deux à aimer. Viens, Marie; ton heure est venue.

Il poussa doucement l'enfant vers la veuve.

— 0 ma mère, s'écria Fougère, laissez-moi vous embrasser comme je vous aime !

La vieille femme vit de nouveau passer dans ses ténèbres la lueur divine du maternel amour. Elle posa une main sur la tête de Marie...

— Tu es fille de Gervois, sœur de Gervois; ma fille...

Une petite larme tremblait au bord de son œil cave, elle s'abandonnait au bras frémissant de la pastoure, lorsqu'un coup de sifflet éclata tout en haut, près du fourneau. Bastien Palud agitait son

bonnet de laine d'un geste dominateur. Elle tressaillit, écarta sa fille, et d"un œil effaré fixa le grand charbonnier. Celui-ci lança un autre coup de sifflet, puis un troisième plus strident.

— Faut que j'aille, grommela-t-elle de sa voix de folle.

— N'écoutez pas ce bandit, cria Toinet ; regardez Marie, votre enfant; restez mère.

Le signal devenait toujours plus pressant. La Gervoise, ressaisie de nouveau par l'obsession, s'échappa brusquement.

— Me v'ià! Elle sera servante de ferme. Va-t'en, sabotier.

Elle remontait le taillis en courant. Printemps, hors de lui, montra de loin un poing menaçant à Palud. Celui-ci, pour unique réponse, brandit son fusil de braconnier.

Quelques jours plus tard, les deux amoureux suivaient un sentier qui conduit aux landes de Maison-Brûlée.

Ils avaient revêtu l'un et l'autre leur costume de fête, mais leur visage ne répondait pas à la parure.

— Par deux fois elle avait repris connaissance, disait tristement Marie Fougère; mais depuis que

Bastien nous l'a enlevée, tout va de mal en pis. Conscntira-t-elle jamais?...

— Depuis que je la sais en compagnie de ce gueux-là, je n'en dors plus. Et dire que je pars demain matin! Enfin, peut-être ce que nous allons faire tout à l'heure te portera chance; du moins je l'espère.

— Je te remercie de venir avec moi, Toinet.

— Divagues-tu? Puisque je t'accompagne tous les dimanches à la messe, pourquoi n'irais-je pas avec toi en pèlerinage à Saint-Antoine?

Tout en devisant, ils arrivèrent à l'endroit où la route de Neuilly s'élève au milieu des bruyères. Une carriole montait la côte au petit pas de son cheval, chargée de trois voyageurs. Le conscrit, qui allait traverser la voie, s'arrêta.

— Tiens ! murmura-t-il à voix basse, c'est cette vieille pratique de père Cassemiche, qui va à la foire avec sa Renaude. Le Renaud y est aussi, ma parole. Dis-lui donc « bonjour mon oncle, » pour voir la tête qu'il va faire.

Fougère n'y vit pas malice et dit très haut :

— Bonjour, mon oncle.

— Pas bonjour, effrontée, risposta le bonhomme d'un ton rogue en faisant claquer son fouet pour se donner une contenance.

— Salut, salut, Cassemiche, lança Toinet avec

un regard moqueur. Vous voilà en bonne compagnie ; il ne manque plus que Crinon dans votre guimbarde.

— Va donc te faire pendre et lui aussi, j'ai de la corde pour vous deux, s'écria le petit propriétaire que ce nom seul mettait en fureur.

— Ah, ah ! Paraît que vous voudriez avoir de la corde de pendu dans votre poche ? Vous n'êtes pas dégoûté.

— Donnez-lui donc' un sou, à votre nièce la mendiante, cria insolemment la Renaude.

— Faut mieux être pauvre, riposta Printemps, que d'faire le commerce comme vous, la belle. Allez, vieux fou.

Cassemiche, hors de lui, fit prendre le trot à son bidet pour ne plus entendre les railleries du jeune homme.

— Encore un, dit celui-ci en suivant des yeux la carriole, encore un qui ne nous porte pas dans son cœur.

— Est-ce de notre faute ?

— Non, et ça ne fait rien; les sabotiers n'ont besoin de personne. Pàen ne nous empêchera d'être heureux, va.

Advenus à la Maison-Brûlée, les deux promis parcoururent la brande, où s'était écoulée la première enfance de la Gervoisette, et Toinet aida

celle-ci à faire un gros bouquet de fleurs sauvages. Après quoi il ramassa, dans les ruines de la cabane, un caillou rond qu'il posa au fond de son mouchoir disposé en sac; et le sol ferme du sentier résonna de nouveau sous leurs pas.

La chapelle de Saint-Antoine est construite de l'autre côté des bruyères, dans les grands bois de chênes de la Motte, loin des maisons et des chemins, au fond d'une vallée si déserte que les habitants du pays n'y arrivent pas toujours sans s'être égarés. Un étroit passage, qu'on dirait frayé par les bêtes sauvages, descend en lacets capricieux du sommet de la steppe jusqu'au bas du coteau. La main du passant lutte contre les rameaux enlacés de la chênaie, ses pieds s'embarrassent à chaque pas dans le fouillis de genêts et d'ajoncs. Aux épines du hallier succède une muraille de verdure, et il hésiterait à s'avancer davantage, si son oreille n'était frappée du grondement adouci d'un torrent. Le val est proche. En même temps. le sol, rude jusquelà, devient mol et frais, dans la clairière où le lichen des marais a gonflé son pèle tapis. Voici le ruisseau rapide, qui tournoie, se précipite et rebondit au milieu des roches éboulées, couvrant les roseaux de son écume argentée, et de la cascade au remous continuant sa chanson éternelle. Là il s'est divisé en deux bras ; deux troncs d'arbres

jetées d'un bord à l'autre livrent passage au pèlerin ; il s'arrête à mi-chemin, appuyé sur la perche que le voyageur de la veille a fraternellement déposée sur la rive; les rayons du soleil, perçant le dôme de feuillage, éclairent çà et là le torrent qui coule sous ses pieds; les reines des prés, penchées sur le bord, s'y mirent avec un balancement gracieux, et la viorne retombante frémit sous les caresses de l'eau. Le voyageur contemple et comprend : il a sous les yeux la vie sans fin et sans tombe, Dieu n'est pas loin. Encore quelques pas, un chemin vert s'offre à lui ; et tout près, au milieu des arbres séculaires, dans la majesté du désert, parait la chapelle de Saint-Antoine.

Elle est petite, humble, cachée plutôt qu'assise sous les chênes ; on touche presque son toit de la main ; la clochette qui la surmonte parle moins haut que le torrent. Elle n'est grande que par la nature qui l'environne et par le sentiment qui a fait poser là une croix sur quelques pierres. A l'origine, ce fut certainement un ermitage ; sa situation l'atteste, non moins que le puits creusé à une faible distance. Le renom d'un solitaire y attira sans doute les premiers fidèles, et lorsque le serviteur eut disparu, on continua d'y venir prier le patron. Aujourd'hui le lieu est encore en odeur de sainteté. Les habitants de cinq ou six paroisses s'y ren-

dent chaque année, soit isolément, soit en procession sous la conduite du pasteur. Jamais on n'y parla de miracles; le pèlerin fatigué se désaltère à l'eau du puits sans lui attribuer des vertus surnaturelles. Le paysan se borne à considérer saint Antoine des Bois comme favorable à la guérison des maladies et comme consolateur des affligés. On lui apporte les infirmes sur un brancard; les vieillards qui ont encore un désir terrestre y viennent, pieusement soutenus par les jeunes; tout ce qui étonne ou effraye l'imagination doit trouver là son apaisement ; les amours contrariés ne comptent que sur saint Antoine. Plus touchants encore sont les vœux que l'on prononce à la chapelle ; on s'y jure fidélité, on s'y fiance; on y parle aux morts les plus chers, avec la certitude que le bon saint portera là-haut les paroles de tendresse et de regret. Nul ne s'agenouille devant la chapelle sans y déposer un témoignage de sa foi ; c'est pour tous une petite croix faite de deux baguettes de coudrier. Les femmes y ajoutent un bouquet de bruyères, remplacé au printemps par une gerbe de pâquerettes. Les murs de la chapelle en sont recouverts; quelques mains, plus diligentes, ont planté leur ex-voto dans les fissures ; le reste est suspendu aux poutrelles ou s'entasse en pyramides sous le porche. Le sanctuaire est fermé à clef; les

prêtres seuls y peuvent pénétrer pour célébrer l'office; mais il n'est séparé de l'appentis que par une cloison à claire-voie ; saint Antoine, debout sur l'autel et visible à tous, sourit de tout près, à travers le grillage, à ceux qui le viennent prier. A quatre pas de l'oratoire s'élève, en pleine forêt, la chaire des temps primitifs : rien qu'une dalle, recueillie dans le lit du ruisseau et posée à plat sur un tertre ; c'est de là que le prédicateur fait tomber sur la foule inclinée les paroles de paix et de foi.

Mais, chez ces rudes paysans des bois, la croyance ne va pas sans la superstition ; il faut toujours que l'idée prenne une forme concrète et réponde aux préoccupations matérielles. Si les pèlerins de saint Antoine n'exigent pas des prodiges, ils attendent au moins de lui, pour la guérison de leurs maux, l'intervention surnaturelle ; et, pour le toucher plus sûrement, ils mettent sous ses yeux l'image physique de leur souffrance. De là l'usage, dont l'origine paraît antérieure au christianisme, de poser des pierres propitiatoires. La pierre, si elle touchait au sol, serait inefficace; d'autre part, elle doit être placée à la hauteur du membre malade; c'est ainsi que dans le bois il n'est pas d'arbre qui ne supporte des grappes de cailloux fichés dans l'écorce ou enfoncés dans la fourche des branches.

Celui-ci est tout en bas : c'est la « pierre-de-mal » d'un boiteux; celui-là, planté au niveau de la ceinture, parle au saint d'un poitrinaire; cet autre gît plus haut, c'est qu'il s'agit d'une tête faible. Lorsque tous les croyants seront partis, à l'heure où le loup rôde, saint Antoine quittera son sanctuaire pour inspecter les pierres au clair de lune. Les voyant, il se souviendra, et prononcera les mots qui guérissent.

Cette superstition naïve et touchante, née de l'espoir en Dieu, amène à saint Antoine tous ceux qui pâtissent ou voient pâtir dans les chaumières ; les couteaux taillent la petite croix votive, les ramées du chêne reçoivent en dépôt la pierre ronde, la foi est partout ; et si le vent nocturne a renversé l'offrande pieuse, le premier de ceux qui viendront demain la relèvera en s'efforçant de retrouver la place où elle fut mise.

Marie Fougère et Toinet Printemps, en arrivant à la chapelle, s'agenouillèrent sans témoins. Pendant que la jeune fille récitait sa prière devant le vieux grillage du sanctuaire, son compagnon s'enfonça dans le taillis voisin pour y façonner les croix. Il entailla légèrement un scion de deux pieds, suivant la coutume, et passa dans la fente une baguette plus courte, qui devait figurer les bras.

29 i MARII-: FOUGÈRE

— Voilà, Marie; pique la tienne dans ce trou, je vais grimper jusqu'au toit pour y placer l'autre. Jette à présent ton bouquet devant le saint, on dit que ça porte bonheur. A présent, viens aux arbres.

Ils s'approchèrent d'un chêne dont les basses branches étaient étrangement contournées, comme la ramure d'un cerf.

— Tiens-toi droite devant le tronc ; t'as quatre pouces de moins que laGervoise; je vas calculer la hauteur de sa tête. Bon; ma pierre est à l'endroit juste, et elle est solide. Demande maintenante saint Antoine de guérir sa pauvre cervelle.

Ils revinrent sous le porche de la chapelle et se tinrent debout, les yeux fixés sur le saint. Toinet prit la main de Fougère.

— Marie, devant celui qui lit dans mon cœur, je te prends pour femme. Je vais partir, mais je reviendrai fidèle. Je te traiterai toute ma vie comme tu le mérites, et s'il nous vient des enfants, je me conduirai en bon père.

— Et moi je te jure, Toinet, de t'attendre en honnête fille, de te recevoir au retour avec la joie dans l'âme, et d'avoir toujours soin du ménage.

— Nous voilà promis pour la vie.

— Rien ne défera ce qui est fait.

— Saint Antoine, quoique je ne sois guère

dévot, je vous prie tout de même de nous aider.

— Saint Antoine, protégez-nous.

Printemps alla ensuite s'asseoir au pied du tertre

et laissa Marie Fougère à ses oraisons. La jeune fille écoutait, en priant, le bruissement des feuilles et le murmure du ruisseau; le soleil épandait ses pâles rayons, par l'ouverture des rameaux balancés, jusqu'aux jonchées de croix de coudrier et de bouquets de bruyères. C'était encore la forêt, encore la lande, toujours la nature amie; Marie se sentait ainsi plus confiante devant l'autel. Quand, pour la dernière fois, ses yeux, éblouis par la lumière, cherchèrent saint Antoine dans l'ombre obscure de l'autel, il lui sembla que la statue peinte inclinait doucement la tète en signe de bonté. Elle tressaillit de contentement, et dit en rejoignant son fiancé :

— Le saint est avec nous.

— Qu'il te protège, Marie.

Bastien Palud suivait avec précaution un fossé creusé entre deux fourrés de sapins ; la Gervoise marchait derrière lui, les yeux fixés sur le sol. Tout à coup le charbonnier s'arrêta et dit à voix liasse:

— Voilà son piqué; tenez: sur la crête. Il enleva du doigt une couche de feuilles aplaties

et mit à découvert la marque de deux pinces moulées dans l'argile.

— C'est bien elle. Cette biche-là ne quitte pas le carré depuis une semaine; faut décidément qu'elle passe au saloir. Remarquez sa coulée, la mère ; elle saute toujours là.

Effectivement les traces étaient visibles du routin que le fauve s'était frayé en broussant dans le semis. Palud retroussa sa blouse, déroula un long fil de fer dont le nœud coulant lui serrait la taille,

en remit l'extrémité à sa compagne; après quoi il courba de son bras vigoureux un baliveau, le fixa à trois pieds de terre dans un fragile entrecroisement déjeunes pins et l'arma du collet métallique. La biche, en suivant sa voie ordinaire, devait fatalement donner de la tète au centre du cercle et par le seul effet de la poussée imprimer à l'arbre un mouvement de détente.

— Elle n'aura pas le temps de se débattre, fît le braconnier en balayant la terre à coups de bonnet, je la trouverons pendue demain matin. Ne piétinez pas par ici, la vieille; l'odeur de chrétienne mettrait la bête en défiance.

— Qui portera la biche morte? interrogea la Gervoise.

— Ah! voilà... Jusqu'à la mouronnière, j'm'en charge; mais pus loin, bernique. A présent que vot' fille a vu mon fusil dans vos mains, la mèche est éventée. Nous ne sommes pas les maîtres en forêt, à celte heure.

— A qui la faute?

— A Marie Fougère, donc. Elle nous épie avec ses sabotiers.

— Malheur !

— Si vous m'aviez écouté, on serait pus tranquilles.

— Que faire ?

— L'envoyer en condition dans une ferme, pardi. Je vous l'ai rabâché cent fois.

— A pleure toujou quand j'y en parle.

— J'm'en fiche pas mal ! Si elle reste au village, nous serons dénoncés et poursuivis ; la mère de Guillaume ira en prison.

— Oh!

— Rien de pus sûr. Les sabotiers feront prendre la vieille comme ils ont laissé péri le garçon. Marie est de moitié avec eux.

— La maudite ! grommela l'idiote en serrant les poings. Le braconnier, voyant qu'elle l'écoutait mieux que d'habitude, lui posa une main sur l'épaule et poursuivit :

— C'est une méchante péronnelle, entendezvous ça ? Faut qu'elle s'en aille du bois, ou ben je vous renoncerai, mé ! Adieu la chasse et les pièces de dix sous.

La Gervoise se courba comme un chien qu'on fouette.

— La garcette partira, dit-elle.

— Eh ben, tout de suite, puisque vous voilà enfin décidée. M'est avis qu'ils ont besoin d'une domestique au Tertre, j'vas tirer la chose au clair d'ici demain. Tant qu'à vous, prévenez-la sans cérémonie. Vlà trois mois que ça traîne, il faut en fini.

Les deux acolytes allèrent ensemble jusqu'à la

Pierre-à-Jacquot pour signifier à la pauvre fille l'arrêt cruel. Ils trouvèrent bien les deux vaches et la génisse en train de paître sur la brande, mais la cabane de Fougère était vide ; Marie avait quitté le plateau.

— Elle est sans doute descendue au village, dit avec dépit le charbonnier ; allez bien vite lui faire la commission, carj'veux qu'elle parte.

La veuve ne devait pas trouver sa fille dans la loge des sabotiers plus que sur la lande : Marie était à ce moment dans les champs, de l'autre côté de la Tremblaye. Elle courait, courait, en longeant les chaintres, si rouge et si essoufflée, qu'on aurait pu lui crier, sans crainte de se tromper : « Fougère, Fougère, tu vas à un rendez-vous, tu vas parler d'amour. »

Qui donc l'attendait, du côté des prairies? Le regard d'un passant curieux n'eût découvert personne de suspect; la pie perchée sur la pointe du plus haut peuplier ne pouvait apercevoir aux alentours que la Henriette Belceil assise à l'appui d'un échalier et cousant un petit bonnet à trois pièces. Oui, la pie, dont l'œil ne se trompe jamais, voyait sans doute la Henriette, car vraiment c'était bien elle. Son garçonnet se tenait à demi couché sur un coin de son devantier et s'amusait à mouler des pâtés de sable avec le fond d'une gourde cassée.

Le troupeau errait dans la pièce d'herbe, une des meilleures brandes de la commune : onze brebis et leur bélier, neuf vaches et trois veaux d'un an, sans compter le taureau, pensif et sournois, qui levait sa tète carrée vers les branches mouvantes de la haie et quoaillait avec impatience, bien qu'on ne fût pas dans la saison des mouches. Les bètes étaient équipées d'une façon qui sentait la bonne gardienne, les grosses laitières, trop portées à s'attaquer aux arbres fruitiers, étaient embricolées ; la génisse blonde, connue pour son humeur folâtre, traînait un pesant rondin entre les jambes ; et la dernière achetée, connue pour peureuse et maligne, avait sur le front une visière en planche. Le chien lui-même avait été mis hors d'état de mal faire en vaquant à sa besogne ; il était tripède, ainsi que disent nos paysans, autrement dit une de ses pattes de devant était attachée à son collier, ce qui le rendait boiteux et l'empêchait de courir trop vite après le bétail. Avec cette fille-là rien n'était oublié; soigneuse et tout entière à l'ouvrage, elle ne songeait qu'à se faire pardonner sa faute passée en faisant mieux que les autres. Non que le monde lui en voulût, c'était au contraire à qui la plaindrait, mais l'obstacle était son enfant ; on le trouvait embarrassant dans les maisons, et elle ne voulait pas s'en séparer. Aussi

avait-elle été réduite à louer une chambre dans un hameau, et à prendre l'état de journalière. Henriette Belœil au début allait de ferme en ferme, lavant la lessive, remplaçant les malades, aidant l'un et l'autre à l'époque des travaux pressés. Dans les commencements, lorsqu'elle chômait, elle n'avait pas hésité à manier la pelle et la bêche; mais tous les hommes s'y étaient opposés par humanité, car la tâche était au-dessus de ses forces, et vu l'estime qu'elle inspirait, chacun s'était offert à l'occuper. A présent elle était tirée d'affaire ; un gros cultivateur l'avait prise pour servante et avait accepté la présence de l'enfant chez lui. C'était un conseiller municipal, bien famé ; son entrée dans cette maison fut la fin de sa honte et de sa misère. Ceux qui l'avaient recueillie en furent tôt récompensés. Pas de fille plus propre et plus alerte, avec elle rien de cassé, tout à sa place ; le linge sentait bon, les ferrures des armoires reluisaient comme lames d'argent, le beurre baratté par elle était payé plus cher, la volaille engraissait à vue d'ceil, son économie augmentait le profit, nulle ne l'égalait pour tirer l'aiguille, faire la soupe ou panser un panaris. Elle habitua son petit François à s'amuser sans tapage et à se rendre utile selon son âge. Cet enfant était devenu l'objet unique de sa vie; placée maintenant en bon lieu avec lui, elle se

serait trouvée heureuse, n'eussent été les regrets que lui causait l'abandon de son frère. Lorsqu'elle allait aux champs, Henriette emportait toujours de l'ouvrage à sa maîtresse ; mais, au lieu de perdre ses heures comme les donzelles qui ne pensent qu'à chanter ou chercher compagnie, elle avait bientôt fait de rapiécer les hardes de la ferme pour tailler la petite blouse de son François.

Donc, ce jour-là, Henriette cousait en surveillant ses bestiaux, tandis que Marie Fougère descendait grand'erre des landes vers la vallée. Elle se retourna toute souriante.au bruit des sabots sur les pierres.

— Te voilà donc? J'en étais sûre...

— Ne t'avais-je pas dit que je viendrais?

La Gervoisette arracha quelques fougères sèches au bord du fossé et vint s'asseoir tout près de la fille de ferme.

— Oh! J'ai couru... Et mes bêtes, que j'ai délaissées sur la varenne ! mais je voulais te voir, rien qu'un peu.

Henriette lui lança un regard malicieux.

— C'est-y pas une miette par intérêt ?

— Par amitié aussi, va !

La jeune forestière posa un bras câlin autour du cou de sa compagne, l'attira doucement à elle, et toutes les deux demeurèrent ainsi, enlacées,

~- Tu es si bonne pour moi !

— Ah çà, vas-tu me remercier, à présent? s'exclama Henriette Belœil. Tu comptes mal : quand une personne qui a fauté peut être la camarade d'une honnête fille comme toi, c'est elle qui redoit.

— C'est Renaud qui a fauté et non toi. Toinet me l'avait bien dit avant de partir : « Va la trouver, n'y en a pas de meilleure. » Et depuis qu'il n'est plus au pays, n'est-ce pas toi qui m'a réconfortée?

— Printemps m'a soutenue autrefois, je ne fais que mon devoir en te consolant aujourd'hui.

Marie, la tête inclinée, gardait le silence, Henriette ajouta en l'embrassant :

— Le devoir m'est doux, je te le jure, car il me semble que t'es ma sœur.

— Ah ! quetumefaisdebien! soupira la Fougère. Sans toi je serais si seule !

Elle se pencha vers le garçonnet qui l'examinait d'un grand œil curieux.

— Bonjour, François, t'es ben mignon, à-nuit, avec ton gilet neuf. Viens donc m'accoler, je vas te donner quelque chose.

— Que? demanda l'enfant qui s'approcha sans hâte en se grattant la tète.

Marie porta une main derrière son dos et prit un minuscule moulin à vent qu'elle avait tenu caché jusque-là.

— Tiens, dit-elle en le lui présentant, voilà pour t'amuser.

— Quéq'c'est?

— Un moulin que je t'apporte du village. Tu n'as qu'à tirer le fil, comme ça, et les ailes tournent. Vois-tu ?

François s'empara vivement de l'objet, leretourna en tous sens et s'efforça de comprendre avant de se livrer au jeu.

— C'est un sabotier qui a fait ce moulin pour mon garçon ? interrogea Henriette avec une émotion mal comprimée.

— Oui ; le gros Philippe.

Pendant une minute elles cessèrent de parler. Enfin Marie reprit :

— Ne te chagrine pas ; Belœil ton frère est bien changé ; La Plane et Philippe m'aident, mes paroles ne sont pas perdues. Hier encore il m'a questionnée sur François et sur toi; je suis sûre de te le ramener.

— Que le bon Dieu t'entende ! ... Il ne me manque plus que cela. Et toi, ta mère te tourmente-t-elle encore ?

— Pas autant. On dirait que ça lui coûte de me renvoyer. Nous espérons qu'elle a renoncé à ses intentions.

— Tant mieux, ça serait dur d'annoncer à Toinet

que tu n'es plus dans la lande. Ce pauvre gars ! Il n'est pas déjà si content au régiment. Mais n'ayez souci, le temps marche; voilà quatre mois qu'il est parti ; plus que huit à attendre.

— Dis donc, lança Marie Fougère au bout d'un instant; si tu voulais... tu sais bien : on relirait sa lettre.

Henriette roula son travail en riant.

— Mais puisque je te l'ai lue déjà plus de dix fois !

— Ça ne fait rien, je serais heureuse tout de même. Et puis... c'est pour la savoir par cœur.

— Je n'ai pas envie de me moquer de toi, ma chère fille. Je te la lirai tant que tu voudras. Donne.

La Gervoisette tira de sa poche un livre tout neuf, dans les pages duquel était déposée une lettre chiffonnée, aux plis noircis.

— Tiens ! s'écria Henriette ; tu as un livre, à présent? Qu'est-ce que ça signifie?

— Ton frère me l'a acheté hier à Neuilly. C'est pour apprendre à lire. Si tu savais ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir ni parler moi-même à Printemps, ni l'entendre! Quand je reçus son papier, en étais-je plus avancée? Tu lui as répondu de ma part, c'est bien, mais pourtant ce n'est pas la

même chose. Henriette, je t'en prie, faut que tu me rendes savante, pour que j'écrive à Toinet.

— Ce n'est pas si aisé !

— Fais-moi seulement connaître mes lettres, après ça je travaillerai par moi-même; j'y passerai plutôt les nuits... je veux savoir!

— On peut essayer, mais le temps nous fera défaut. Ton galant sera revenu avant que tu sois guérie de ton ignorance.

— Eh bien, en voyant que je m'y suis mise, il me trouvera moins sotte et m'aimera mieux. La première fois j'ai fait une croix sur le papier ; il faut que je signe de mon nom la prochaine lettre. N'est-ce pas qu'il sera content ? Qu'en penses-tu ?

— Je ne dis pas non, mais je me crois trop bornée pour t'instruire.

Elle posa le rudiment sur ses genoux, indiqua du doigt les première lettres et prononça :

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