ABC
— ABC, répéta Marie avec une énorme contention d'esprit.
La leçon se poursuivit pendant quelques instants. La jeune fille s'écria avec joie ;
— Je reconnais l'M. C'est la première lettre de mon nom. Ah ! bientôt je pourrai lui écrire : « Marie t'aime... »
Puis elle laissa glisser le livre que toutes les
deux soutenaient à la fois, et murmura d'une voix caressante :
— Henriette, lisons sa lettre, maintenant, dis? L'amie obéit sans retard au caprice prévu et déplia la missive du soldat. L'écriture de Toinet eût exigé plus de science pour être déchiffrée ; les phrases psalmodiées avec d'impitoyables erreurs de traduction arrivaient une à une aux oreilles de Marie émerveillée, qui en saissait par instinct la tendresse touchante. Dès qu'Henriette hésitait, elle suggérait le mot qui devait suivre. Au bas de sa première page, la lectrice s'arrêta sur cette fin de ligne : c J'espère que tu es comme par le passé... » et tourna lentement le feuillet ; la fiancée du sabotier frappa des mains et cria:
— Mais va donc! ça continue là haut par : « dans ta cabane de fougères sur la lande, et que tu... te que tu... et que tu... et que tu y penses à l'absent. » Quel bonheur ! Je commence à me rappeler les paroles et les endroits du papier où elles sont marquées.
Elles restèrent longtemps encore à relire la lettre, à parler de Toinet ; Marie embrassait son amie, caressait François, souriait à la haie d'épines.
— J'ai le cœur en joie, vois-tu bien ; apprendsmoi vite à lire, pour le cher gars qui est loin.
La servante lui montra du doigt le soleil qui déjà s'enfonçait derrière la cime des arbres.
— Pas ce soir. Vois-tu l'heure ?
— Ah! je me sauve. Mais c'est demain dimanche : viendras-tu?
— Oui, à la relevée, sur ta garigue.
— Non, ma Henriette ; viens chez nous, au village.
— Oh ! Jamais je n'oserai. Et mon frère?
— Crois-moi, viens-y ; viens quant et François; je te jure qu'il le faut.
Henriette Belœil secoua tristement la tête.
— Ça ne servira à rien, mais j'irai.
Marie Fougère courut à la recherche de son petit troupeau et gagna la forêt. Précisément lorsqu'elle arriva aux environs de la loge, Jean Belœil, qui ébranchait un bouleau, la héla gaiement.
— Tu te dépèches fort, petiote ?
— Bonsoir, lambin. Si ta serpe ne faisait pas tant de bruit, je m'approcherais peut-être.
Le garçon laissa l'outil enfoncé dans le bois, secoua sa blouse et attendit.
— Dis donc, tesoreilles ont dûtintercette vèprée, car on a parlé de toi.
— C'était un joli sujet de bavardage! Et qui ça donc?
— Moi, tout simplement, et une autre que tu connais : Henriette Belœil.
Le visage du sabotier s'assombrit. Il répondit d'un ton sec : « Ah ? » Et tourna le dos.
— Jean, ta sœur viendra me voir ici demain ; entends-tu ?
— C'est ton affaire.
— C'est la tienne. Vous vous donnerez le baiser de paix.
— Nenni, par exemple !
Marie Gervois se plaça résolument devant lui.
— Veux-tu que je te dise une chose, Jean Belœil ? Eh bien, ce que tu fais est lâche.
— Tais-toi, maigriotte.
— Oui, lâche, parce que, à l'heure où tout le monde fait bon visage à la Henriette, il n'y en a qu'un pour la repousser, c'est toi; et tu es son frère ! Puisque tu as du cœur pour moi, comment n'en as-tu pas pour elle? Toinet l'aime bien, lui, moi de même ; la voilà bien placée ; elle se conduit honnêtement. Qu'as-tu contre elle?
— Je ne lui en veux pas de ce qui est arrivé, et j'ai été le premier à la défendre ; mais ça a fait trop de tapage, le public a trop jasé ; on a ri de mon nom et de moi par rapport à elle, voilà ce que j'ai.
— Ça n'a pas été de sa faute.
— J'en conviens, mais ça y est tout de même.
— Et le petit gars que tu abandonnes, n'est-il pas innoncent de tout?
Belceil, à bout de raisons, montra qu'il n'était, comme tant d'autres, que mal conseillé par l'amourpropre.
— Toujours ma sœur, toujours mon neveu ! T'ia souvent que tu m'attaques à leur occasion. Crois-tu donc que j'irai leur faire des avances ? répondit-il avec un feint emportement.
— Je ne t'en demande pas tant. C'est Henriette qui viendra te prier, pour François et pour elle.
— Je n'ai refusé là-dessus ni la Plane ni toi. On verra.
— Non, c'est tout vu, mon bon gars Jean ; faut point rechigner, car ton cœur t'y porte. T'es point lâche, va, j'ai dit ça par colère d'amie. Pardonne à ta sœur la peine qu'elle t'a causée sans volonté... Si tu savais comme le gamin est gentil, tu voudrais le manger.
— Allons, allons, tu me mets la tète sous l'aile; tu ferais passer le village par un chas d'aiguille. Ecoute, si elle vient demain, tu lui diras que je suis allé fumer une pipe aux Croix-Chemins. Elle n'aura qu'à y venir, avec le mioche.
Le rude habitant des bois était ému; il essaya de siffler pour garder bonne contenance, mais le son expira dans sa gorge.
— Ah ! s'écria Marie Fougère qui prévoyait la joie de son amie; que je te remercie, et que je suis contente !
Comme elle prononçait ce mot, une voix rauque s'éleva derrière elle.
— J'suis contente aussi, car tu vas partir. C'était la Gervoise, qui s'était approchée à
pas de loup et la regardait fixement. La pastoure trembla en retrouvant dans les yeux de sa mère l'égarement haineux des premiers jours.
— Mon Dieu, mon Dieu, s'exclama-t-elle, sentant bien que la résolution implacable était prise.
— Tu seras servante, au Tertre, après-demain lundi.
Belœil voulut intervenir; la veuve le repoussa et s'enfuit en répétant :
— Lundi. Le bois est pour nous, non pour vous. Le lendemain, Henriette Belœil se réconcilia avec
son frère Jean; c'était la dernière rédemption de la fille-mère; l'enfant naturel avait une famille, la vie régulière et sans larmes recommençait pour l'abandonnée. Elle revint radieuse des Croix-Chemins, appelant Marie.
— Monte le sentier, lui dit Philippe; la Fougère n'est plus là, sa mère lui cause du tracas ; elle t'attend à la Pierre-à-Jacquot.
— J'y vais donc.
— Le marmot a-t-il été content du moulin? Je lui ferai d'autres amusettes quand ça vous plaira. Tu viendras souvent nous voir au village, la Belœil, à présent que t'es remise avec ton frère ? J'en serons tous contents, moi le premier. Et mêmement que je te parlerai peut-être d'autre chose dans quéque temps.
La fille de ferme rougit.
— Le plus pressé, dit-elle, est de remercier Marie qui vient de me rendre le bonheur. Adieu, pas, Philippe.
Sans s'arrêter autrement, elle partit à la recherche de son amie.
La Gervoisette s'était réfugiée dans sa petite cabane de pastoure; et, pelotonnée au pied de la roche, restait à demi évanouie en sa cruelle désespérance. Ainsi Bastien Palud l'emportait. Les hésitations de la veuve, semblables à un retour de la raison, avaient fait place à l'ordre brutal ; c'en était fait de ce réveil de la maternité, tant de fois entrevu depuis quelques mois; il fallait quitter la forêt; plus encore : s'éloigner de la laude. Hélas! c'était tout perdre, car hors de là rien n'existait pour elle. Son œil découvrait au loin, sur le versant opposé, les brandes de la Maison-Brûlée... C'est en cet endroit qu'elle avait erré librement, à l'âge de l'insouciance ; le malheur s'était abattu sur elle, et l'avait arrachée
au premier asile. Plus tard, ce fut la loge des sabotiers, la douceur des amitiés, le courage reconquis au bruit des chansons forestières ; les courses à travers les bruyères, dont rien ne lui mesurait l'étendue; l'éclosion de la foi et de la pensée, les contemplations sans fin, les rêves de l'amour... Et une main cruelle lui prenait tout, l'enlevait à sa patrie adoptive.,. Il fallait, comme la première fois, pleurer et dire adieu ! N'avait-elle pas été déjà assez éprouvée ? La pauvre fille se souvenait de tout ce qu'elle avait aimé : son frère Guillaume, son chevreau, le lérot, tous morts ; Turpin, le compagnon consolant, disparu; Toinet, le cher espoir de sa vie, parti ! Pourquoi tout lui ôter ainsi, à elle qui demandait si peu? Laissez-moi ma lande, tout au moins ; ma lande rose, ma lande sans bornes, où tout me sourit, où j'ai appris à penser, où je vois ce que d'autres ne voient point; c'est là que j'oublie les coups reçus, les terreurs nocturnes de la maison ; j'oublie là que j'ai une mère et que je suis une orpheline... Et quand, au lever du soleil, tout s'anime et tout parle, je suis si heureuse, seule, seule dans les grandes varennes ; une voix chante au fond de moi, mon cœur bat... Ma mère, ma mère, laissezmoi ici, tout m'y connaît et m'y console; laissezmoi sur le plateau respirer à l'aise et attendre mon cher promis !
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Non, la Gervoise a décidé qu'elle partira. La Fougère ne restera plus avec son ami l'ajonc d'or et sa sœur la bruyère blanche; ses compagnes les vaches pies seront emmenées, elles aussi, loin de la brandc ; adieu, les songeries qui prenaient leur vol derrière un nuage, car on ne pense pas lorsqu'on n'est plus seule ; au lieu des courses capricieuses, il va falloir subir le travail de prisonnière qui fait mourir. Ayez pitié, la Gervoise, je ne vous gênerai point dans le bois ; quand il vous plaira de porter le fusil du charbonnier, mes yeux resteront clos ; si vous me frappez, je vous dirai merci; il ne me faudra qu'un peu de pain sec... mais, je vous en conjure, souffrez que je ne sois pas servante, que je reste sur ma garigue, toute petite, dans un coin... On y supporte bien les bêtes sauvages : faites-moi la grâce d'y vivre comme elles dans la paix.
Marie avait dit, les mains jointes, toutes ces choses à la Gervoise ; elle avait été durement repoussée; c'en était fait. Et maintenant elle les redisait, dans un élan de prière, au vent, au nuage, aux arbrisseaux ; elle demandait aux oiseaux de lui prêter leurs ailes pour s'enfuir.
Henriette, en s'approchant, sentit sa joie s'évanouir.
— Pauvre mignonnette... Moi qui arrivais si
contente, faut-il que je te trouve ainsi tout éplorée !
— Je me réjouis de te savoir heureuse, ma douce ; mais pardonne-moi de ne pas rire, j'ai le cœur trop gros. Ma mère veut que je m'en aille; j'irai servante dans la plaine.
— Aie plus de courage. Ta condition sera pareille à la mienne, et tu vois que je suis sans chagrin.
— Ce n'est pas la même chose. Je n'aime que la lande et le village des sabotiers, moi; c'est cet air-là qui me fait vivre; las! partout ailleurs j'étoufferai.
— Eh bien, reste; les sabotiers te garderont parmi eux, malgré la Gervoise.
— Non, je dois obéir. Tout est fini. Tu ne m'instruiras plus... Jamais Toinet ne lira mon nom écrit de ma main sur un papier...
— Veux-tu que je l'avertisse de ce qui arrive?
— Au contraire, je te le défends. S'il savait que j'ai de la peine, il en aurait aussi...
— Où iras-tu comme ça?
— Au Tertre. La servante se marie; demain je demanderai sa place.
— La maîtresse sera au marché, attends la soirée. Je la connais, je t'y conduirai.
Le lundi, à l'heure même où Marie disait adieu
à ses bruyères, loncle Cassemiche était en liesse. Enfin! le débiteur de Crinon, ce bonhomme dont la déclaration achetée était une perpétuelle menace, avait rendu l'âme la nuit précédente. Celui-là mort, la vieille fille qui se tenait prête à parler d'après lui, disparaissait du procès, vu son imbécillité : donc le Crinon n'avait plus de témoins. Le maître de la Tremblaye se trouvait dès lors, grâce à ses amis Renaud, que nul ne démentirait, certain d'appréhender la terre convoitée; aussi comme il allait assigner son adversaire !
Son plaisir était si vif qu'il ne pensait qu'au procès gagné. S'il avait un instant songé à la fureur du voisin, le paysan se serait sans doute frotté les mains un peu moins fort. Crinon, en effet, était en proie à la même passion, et la violence de son caractère s'opposait à ce qu'il se soumît à la défaite. Il est vrai que la mort de son témoin l'avait de prime abord anéanti.
— Du coup, tout est fichu. . . La terre est à lui ! s'était-il écrié avec désespoir.
Mais l'envie de la défendre, de l'avoir, avait surexcité sa colère; il s'était mis à boire pour s'éclaircir les idées, suivant son expression favorite ; l'audace lui était revenue. Maintenant il vociférait, en frappant de terribles coups de poing sur la table:
— Ah ! la terre est au coquin ? Pas encore, nom de nom; on verra bien !
Il arriva ainsi graduellement jusqu'à cet état de froide démence qui rend les gens de sa sorte capables de tout. Toute sa morale se réduisit à un seul point : ne pas se faire prendre.
Cassemiche ne s'inquiétait de lui que pour en rire. Il voulut fêter cet heureux jour avec ses fidèles alliés les Renaud ; alla d'un pas allègre les inviter à dîner, leur conta la chose par le menu, débita cent plaisanteries, embrassa la Renaude dans les coins en mettant le couvert. Le repas fut celui des grandes circonstances : vin bouché, volaille grasse et café. Hilare et loquace, son mouchoir déplié sur un genou, les coudes plantés sur la table, Cassemiche narra pour la millième fois l'histoire de son litige, se plaignit, se vanta, discourut sur la mort du vieux en se tordant de rire. Une seule chose le taquinait : c'était la mine sérieuse du couple Renaud.
— Riez donc comme moi, disait-il à chaque instant, pisque l'affaire est dans le sac.
Le mari lança un regard significatif à sa digne compagne, gratta son assiette du bout de l'ongle et prit la parole d'un ton doucereux :
— C'est vrai que tout marche à souhait, maître
Cassemiche, commença-t-il ; mais faut pas danser de la sorte avant les noces; rien n'est fini.
— Bah! c'est tout comme.
— Faites excuse. Causons sensément. Pour gagner le terrain en dispute, vous aviez deux bons témoins, c'est la bourgeoise et moi, dites?
— Sans doute.
— Bon. Crinon en avait de son côté : son débiteur et l'idiote qui faisait chorus.
— Justement, et il est défunt.
— Oui, et lui parti la vieille ne saurait ouvrir la bouche. Il n'a donc plus personne...
— C'est ça même.
— Et vous, si les Renaud ne lèvent point la main pour vous obliger, vous n'avez personne non plus, et les choses restent en même état qu'auparavant.
La mine du petit paysan s'allongea, et il se livra à un accès de gaieté forcée pour dissimuler son inquiétude.
— Sapré farceur ! Je sais-t-y pas que je peux compter sur vous dans la circonstance?
— Ah ! je vous sommes bien dévoués, c'est la vérité; mais jurer devant la justice, quand on n'est pas bien sûr, ça peut tourner mal. On court gros risque... Je ne m'en soucie qu'à demi, moi; et toi, la Renuade
— Ma finte, ça me déplaît de même, et du moment qu'on n'a rien à y gagner, je crois que le mieux est encore de clore son bec.
Cassemiche fut si abasourdi en constatant cette reculade des gens qu'il faisait vivre, qu'il en oublia sa diplomatie et s'écria naïvement :
— Ah çà, est-ce que vraiment vous me lâchez, à cette heure?
Renaud répondit d'un air sentencieux :
— Faut savoir où l'on va, avant de se mettre en route. Vous nous avez déjà fait bien du tort.
— Mé ? Mé ? Oh ! par exemple ! . . .
— Ignorez-vous les propos du monde ? Je connais ma femme, Dieu merci ; mais c'est tout de même nuisible d'être diffamé.
— On se sacrifie pour vous, appuya la Renaude ; et vous en demandez toujours davantage!
L'illusion n'était plus permise ; ces bons voisins, le voyant à leur merci, voulaient lui vendre cher leur faux témoignage.
— Je vous donne assez ! grommela-t-il.
— Et nous, j'vous donnons trop, repartit aigrement la femme. Puisque v'ia la récompense, j'iaisserons de grand cœur la baraque.
Cette brusque menace de rupture alarma la passion sénile de Cassemiche.
— S'y n'faut que cent écus, je les trouverai,
lança-t-il pour terminer d'un seul coup la querelle par l'énormité de la somme.
Les époux Renaud s'entre-regardèrent et prirent l'attitude de gens scandalisés.
— Cent cinquante francs chacun pour dire des menteries au juge ? Monsieur Cassemiche, apprenez qu'on a une conscience.
Le mari versa une rasade d'eau-de-vie dans son café et ajouta :
— Crinon nous en baillerait bien le double.
— Et que voulez-vous donc, à la fin des fins ? vociféra le maître de la Tremblaye.
— Voyons, mon petit homme, dit plus doucement la Renaude sans s'inquiéter de la présence de son mari, n'a-t-on pas fait tout pour vous ? N'y a pas de maison tenue comme la vôtre, vous êtes dedans comme un coq en pâte. Des amis tels que moi, ça doit passer avant tout; vous le savez bien, car vous n'êtes pas chiche de promesses ; mais rien ne vient, et le temps marche. Si vous mouriez, qu'est-ce que je deviendrais?
Le nez de Cassemiche rougit, signe d'émotion violente.
— Je n'ai pas envie de mourir, répondit-il en se tâtant.
— Enfin, vous êtes-vous engagé à me faire un sort, oui ou non?
— Je parie que tu vas encore me parler du testament?
— N'y a pas besoin d'être sorcier pour deviner ça. Si vous voulez qu'on lève la main, faut que cette affaire-là soit faite. Alors ça ira tout seul, car on sera censément comme une famille, et alors c'est tout simple de s'entr'aider.
Le vieillard, qui avait toujours reculé, et pour cause, devant cette aliénation éventuelle de son bien, resta perplexe et silencieux.
— Quéque ça te fait? poursuivit la Renaude en le tutoyant par mégarde. Si tes amis sont lésés, c'est les Gervoise qui hériteront de toi. N'en aurais-tu pas honte?
— Je ne dis pas non, c'est à voir, répondit évasivement Cassemiche.
Le malin paysan se taisait là-dessus, car, dans son opinion, tout testament aux mains d'un pendard tel que Renaud serait devenu pour lui un danger de mort. Mais celui-ci tablait sur l'influence de sa femme et sur les nécessités du procès ; surexcité par sa cupidité, il dépassa brusquement les prévisions de son compère.
— Tais-toi, la Penaude, fit-il; en vérité, si l'on t'écoutait, tu serais ben lotie ! Un testament, ça se défait pus vite que ça ne s'est fait, un coup de plume et bonsoir; c'est ren du tout. Non, si
maître Cassemiche veut reconnaître nos services, on ira chez le notaire, et y aura une donnaison; ça ne se défait point, ça.
— Comme vous y allez ! repartit le vieillard avec une ironie voisine de la colère; faut alors que je me dépouille de mon bien pour vous satisfaire?
— Vous garderez l'usurfruit, donc!
— Oui, du pain, et pas le droit d'abattre un pommier pour me chauffer les grègues? Merci bien. Avec votre permission je resterons comme nou§ sommes; je vous aiderai de mon mieux, et j'ajouterai cinq cents francs pour le procès gagné ; ne parlez pas du surplus, et restons bons amis.
Les Renaud se levèrent avec un ensemble qui prouvait le plan concerté.
— Vous êtes un vieux filou, s'écria la femme; je me suis exterminée pour vous et votre cambuse, et v'ià le salaire de mes peines? c'est de la volerie! Partons, mon homme.
— Oui, ajouta le mari; vous m'avez empêché de me faire une position dans la culture; fallait rester : « Mes bons voisins par-ci, mes chers voisins par-là... » Sacrifiez-vous donc pour de pareils grigous ! J'vous disons adieu une bonne fois, mais vous me revaudrez ça, Cassemiche !
Dans la brusquerie de leur mouvement de retraite ils renversèrent une chaise, dédaignèrent de
la relever, et sortirent en lui lançant le mot qui devait l'achever :
— A présent, tirez-vous de votre procès comme " vous pourrez.
Le petit propriétaire resta seul, affaissé sur son banc, la tête rentrée dans les épaules, les bras abattus sur le bord de la table, le sang figé. L'homme, quels que soient son état social et le niveau de ses ambitions, est toujours le même, à l'heure où ses chimères tombent en poudre. L'enfant en face de son joujou brisé pleure; l'histoire nous apprend que le soir de Leipzig, le César moderne s'assit dans les bois sur une pierre pour pleurer. Qui n'a Vu, autour de soi, couler les larmes des déçus au bruit de l'écroulement, tragique ou vulgaire, de leurs rêves caressés? Les causes seules diffèrent, l'effroyable sensation de la chute et du néant est la même; tous les vaincus, deviennent égaux par la grandeur égale de leur souffrance. Cassemiche avait vécu plus de vingt ans pour l'usurpation d'un lopin de terre, conquérant grotesque mais passionné dans sa petitesse; et l'objet de ses luttes intenses lui échappait, par un hasard misérable, à la minute même où il le croyait tenir. N'y pouvant plus prétendre qu'au prix de l'abandon de sa fortune, il trouvait le sacrifice impossible, et se reconnaissait condamné. Et ce n'était pas tout : la
femme en même temps échappait au libertin, le mari valet à l'avare; l'effondrement était complet. Nul n'aurait pu le plaindre, puisque sa douleur venait de ses vices, mais la douleur n'en était pas moins poignante, poignante comme une expiation. A ses regrets se mêlait la haine; il éprouvait une colère aiguë et lancinante contre ces deux êtres qui avaient patiemment attendu l'instant du chantage, et qui ne l'avaient enlacé de leurs complaisances viles qu'afin de lui extorquer son bien. Pour la femme comme pour le mari, il n'avait pas été un homme, mais une proie; leur abandon était encore un calcul, car ils projetaient par là sans nul doute d'irriter jusqu'à l'abdication son amour de vieillard, ou de se vendre à l'ennemi. Sa fureur grandissait; il eut la pensée de se venger. Depuis longtemps il avait préparé en faveur de la Renaude un testament, tenu secret par effroi du mari ; il n'y avait plus qu'à le signer; d'ailleurs, se croyant éternel, comme tous les gens âgés, il attendait la mort du mari pour épouser sa maîtresse ; il prit le papier habilement dissimulé dans les plis d'une chemise et 1^ déchira. Son regard suivit ardemment les flambées rapides du testament dans la cheminée, et pour la première fois il se souvint des Gervoise.
— Je vas les attirer chez moi, se dit-il; elles
feront mon ménage, et l'autre crèvera de dépit.
L'autre ! Ce mot qu'il croyait être celui de l'oubli, devint celui du désir. Une tendresse brutale et folle pour la créature sans honte lui revint, l'assiégea ; ses tempes se mouillèrent de sueur et il courut chez les Renaud pour proposer une transaction et les ressaisir. Ceux-ci n'avaient eu garde de rester chez eux ; il fallait, suivant leur calcul, le faire languir, le mater mieux par l'absence prolongée ; la certitude de les avoir perdus l'amènerait seule à se livrer pieds et poings liés. En conséquence, au lieu de l'attendre, ils étaient partis pour Neuilly en annonçant aux voisins qu'ils allaient louer une ferme. Cassemiche rentra sous son toit, hors de lui, partagé entre sa fureur contre la Renaude et son âpre envie de livrer quelque bataille désespérée à Crinon.
Ainsi les deux rivaux se trouvaient dans le même état d'exaspération, chacun frémissant à l'idée de la défaite; mais Crinon, qui revenait de l'enterrement de son témoin, ne se doutait pas que Cassemiche venait de perdre les siens, et son caractère emporté lui conseillait d'en finir avant l'enquête.
Au cours de la soirée, Cassemiche prit la résolution d'arracher la haie de son voisin, de combler le fossé et de déplacer les bornes pour faire constater ie lendemain sa possession par des experts. En tra-
vaillant toute la nuit, il pouvait modifier à point l'état des lieux. Mais l'important était de ne pas être surpris par Crinon. Aussi alla-t-il en tapinois s'embusquer devant la maison de celui-ci, afin d'épier le moment où la chandelle serait éteinte pour gagner en toute sécurité le défrichement. Il déposa sans bruit ses outils sur une couche de feuilles, s'aplatit entre deux buissons et fit le guet
La fermière du Tertre avait quitté ses beaux vêtements en rentrant du marché. Gomme tout son monde était dans les champs pour le labour qui précède les semailles de mars, elle avait dételé, mis sa jument à l'écurie et préparé le souper, tandis que sa servante s'occupait de l'étable. L'heure du repas fut avancée, et dès que le pain de six livres eut cessé de circuler, chacun ferma son couteau et se dirigea vers la grange. Il y avait le maître, la maîtresse, leur fils âgé de seize ans, le gros valet, le jeune gardien des animaux, un homme de journée et la servante. Le fermier dressa deux madriers pour placer à leur sommet des lanternes qu'il venait d'allumer, et la bande des travailleurs s'assit en demi-cercle dans un angle chaudement abrité de la porte, sous une sorte d'auvent formé par des amas de paille en bottes. Devant le
petit groupe s'élevait en pyramide la récolte de maïs; on allait commencer ce soir-là Vépapluchée. Ce terme rustique a besoin d'explication, bien qu'il représente une chose très connue. On sait que la gousse ronde et allongée sur laquelle sont incrustés les grains du maïs est elle-même recouverte de feuilles adhérentes ; c'est cette enveloppe extérieure que nos paysans nomment la papepluche. L'opération hivernale, à laquelle on ne procède qu'après une certaine période d'engrangement, consiste à décoller les papeluches et à les briser, sauf deux que l'on noue en forme d'anneau au-dessus de la gousse. On enfile ensuite celles-ci dans des lianes tendues dans le verger, d'un arbre à l'autre, et le grain, exposé de la sorte au soleil, perd son humidité naturelle. Ce travail simple et sans fatigue est réservé pour le temps des longues veillées. On le considère comme un amusement. C'était jadis un prétexte à réunion pour les voisins; on s'y employait à l'envi, au milieu des rires et des bavardages ; le tas était bientôt épuisé, grâce au nombre de mains occupées ; alors le maître du logis offrait à ses aides un plat de millet au lait et quelques verres de vin nouveau ; jamais on ne se quittait sans avoir dansé les rondes du vieux temps. Aujourd'hui cette habitude tend à disparaître, chacun fait l'épapluchée en famille.
Les gens du Tertre avaient silencieusement entrepris la besogne, mais peu à peu les langues se délièrent. On parla du temps, du prix des blés, de ce qui s'était dit au marché sur la politique, puis la conversation devint plus gaie, et la domestique, dont le mariage était fixé à la semaine suivante, fut l'objet des plaisanteries usitées en pareil cas.
— C'est moi qui détacherai ta jarretière, conclut le garçon de seize ans.
— Pardi non, vous êtes ben trop grand pour ça.
— Tiens ! Puisqu'on est à quatre pattes sous la table, la taille ne compte pas.
— Hélas, que ça m'émoirait... moi qui suis si chatouilleuse !
— Ne t'inquiète point, ça sera mé, cria quelqu'un derrière la porte.
— Ah! ah! fit le maître; voilà justement ton galant qui arrive. Entre donc, la Grenouille.
Un paysan entre deux âges poussa l'énorme battant et se montra à la lumière. Son surnom s'expliquait facilement au seul aspect de ses yeux ronds à fleur de tête.
— Salut, la compagnie, dit-il d'un air jovial; c'est-y permis de besogner un brin quant-et vous?
— Pourquoi pas ? dit la maîtresse.
Le premier valet intervint.
— A la condition que t'embrasseras pas trop ta future. Faut pas y user les joues avant la noce, à c'te fille.
— On voit ben que t'as guère été baisé dans ta vie, té, à la manière que t'es joufflu. Bonsoir, la Catherine.
Il se baissait pour prendre sa promise par les épaules, quand le jeune homme lui tira obliquement les deux jambes; la Grenouille s'étala sur la paille.
— Comme ça se trouve, dit-il sans se fâcher; c'est justement là que j'voulais me mettre.
La conversation reprit.
— T'as pas trouvé not' tante en chemin? demanda le fermier. Elle devait veni.
— J'ai vu personne. C'est-à-dire si. Oh ! une drôle d'affaire, allez!
— Quoi donc?
— J'passais devant chez maît' Crinon, dont auquel que j'connais l'endroit comme mes poches ; même que ce matin j'avais remarqué une écuelle au coin du jardin entre deux talles de bois-joli, où c'est nu comme la main. Tiens, quej'me dis, faut voir si l' écuelle a été ramassée: Je regarde; y avait-il pas, à l'endroit, une grosse boule?... J'me frotte les yeux, ça y était toujours. Y fait noir ce soir comme dans un four, donc que j'm'approche, C'est une marmite, que je m' dis. Alors v'ià que
j' tâte. Ça ne bougeait toujours point ; mais j'ai senti comme de l'étoffe chaude à la main. J'aurais parié qu'y avait un homme dessous, mais v'ià que ça a grogné en manière de sanglier ; j'sais pas si c'en était un, mais c'en était ptêt'un tout de même. Ces bètes-là, c'est pas toujoux commode, donc que j' n'ai pas demandé mon reste, et que me v'ià.
Les épaplucheurs l'écoutaient avec une curiosité que l'heure des ténèbres rendait craintive.
Le gardien de chevaux éclata seul de rire.
— C'est probablement maîtresse Crinon qui avait accroché son miroir à sa haie. Tu t'es vu dedans en passant , et c'est pour ça que tu crois avoir aperçu une bête.
— Qu'en sais-tu ? Riposta le gros valet. C'était peut-être un gratte-boye.
A ce mot, toutes les mains s'arrêtèrent, la fermière haussa les épaules, mais le rire expira sur ses lèvres ; Catherine se retourna brusquement au bruit d'une souris qui courait dans la paille; la terreur du surnaturel, que nos paysans n'avouent plus, mais qu'ils éprouvent toujours au même degré, s'était emparée des gens du Tertre.
Les gratte-boye ont été certainement des bandits, ancêtres des chauffeurs, qui rançonnaient les habitants des campagnes en leur infligeant des tourments physiques. L'étymologie du terme l'in-
dique à elle seule, car, à la campagne, boile (ou boye par altération) signifie ventre ; à moins qu'il n'y ait là qu'un simple diminutif de « gratteboyaux » , ce qui représenterait la même idée. Ceci doit remonter aux temps des Pastoureaux. Une autre étymologie peut être proposée : Gratteboye viendrait de deux mots anglais : « Girl Boy (fille garçon), » c'est-à-dire personnage déguisé, ou extraordinaire. Ces deux mots se prononcent « Gueurl Boë » ; l'accentuation vicieuse des paysans aurait transposé l'R et altéré le reste. Ceci ferait remonter l'expression à la même époque, j'entends aux Grandes Compagnies de la guerre de Cent ans. Plus tard, la légende ayant survécu à ses causes, le campagnard a désigné sous ce nom vieilli les rôdeurs nocturnes qui volent, mutilent les arbres, allument l'incendie et tuent les chiens de garde. Mais, comme il arrive toujours, la superstition s'est greffée sur la tradition, et de nos jours le gratte-broye est invariablement un sorcier ; c'est, sous plus d'un rapport, le lutin malfaisant appelé duz par les Gaulois, et resté sous le même nom (duss) dans les récits de Suède et d'Irlande.
Le gardien de chevaux rompit le charme en retrouvant sa gaieté narquoise.
— Des bêtises, tout ça. N'y a point de gratte-
boye, j'en aurais vu. Le temps est passé d'histoires pareilles.
— Faies pas ton emballe, interrompit le journalier; de plus malins que toi ont pris la chose au sérieux.
— Pasqu'ils avaient peur, donc !
— C'est drôle tout de même de dire qu"il n'y a pas de gratte-boye, quand y en a eu un pus de cent ans dans la commune, au vu et au su de tout le monde!
— Lui as-tu jamais aperçu le bout du nez ?
— C'est pas d' not' temps, mais la chose est certaine; je l'ai ouï conter je ne sais combien de fois.
— Je ne connais pas ça, fit la servante; ça doit être curieux.
— Jamais on ne m'en a parlé, appuya le fils de la maison; racontez-nous votre histoire de gratteboye, père Thibaud.
— Allez donc, puisqu'on vous écoute, conclut le maître.
L'homme de journée toussa à deux ou trois reprises, approcha de lui plusieurs têtes de maïs afin de n'avoir pas à se déranger au cours du récit, et se dandina d'un air important :
— « Donc que c'était, commença-t-il, du temps des châteaux des nobles. A deux lieues d'ici, y avait un seigneur de bonne renommée, charitable
et point débauché. Sa femme, tout au contraire, était arrogante, malicieuse, ennemie du petit monde qui l'accusait tout bas de diablerie; même que le curé avait dit au comte de se défier d'elle. Vlà qu'un jour qu'il était à la chasse avec son grand couteau (y avait encore point de fusils dans ce temps-là), il ouït crier des bergers derrière un taillis et arriva juste à point pour surprendre une louve qui se jetait sur les enfants. Il lui coupa une patte de devant , sans pouvoir autrement la rejoindre, mit la patte dans sa poche et rentra chez lui. Il demanda : « Ousqu'est madame ? — Aile est en promenade. — Y a-t-y longtemps? — Depuis à c' matin, not' maître. » Le seigneur alla se chauffer dans la grand' salle, et en tirant son mouchoué de poche, il fit choir la patte de louve. S'il fut surpris, je vous le laisse à penser : c'était devenu une main de femme, blanche et fleurant bon; et au petit doigt il reconnut son anneau de mariage. 11 resta tout pantois, et ça le démangeait fort de voir rentrer la comtesse. Dès qu'elle arriva pour souper, un peu pâlotte, monsieur fit mine de lui donner une poignée de mains, mais pour toute réponse elle parla d'aller se coucher. Voulant sortir de doute, il lui saisit les bras qui se mussaie:.t sous le manteau ; une des mains manquait, et la coupure était toute fraîche. Ainsi le seigneur avait
pour femme une gratte-boye, qui se changeait en louve à l'intention de manger les enfants ! Il fit venir le prêtre avec l'étole, et la sorcière fut chassée en cérémonie pour l'éternité.
Cette maudite manchote vint se réfugier sous la Pierre-à-Jacquot, qui pour lors était une maison des premiers âges, encore debout. C'est même là, dit-on, que le diable s'arrêtait comme à l'auberge quand ses affaires l'amenaient dans le pays. Tous deux se connaissaient de vieille date et n'eurent pas de peine à accorder leurs flûtes. »
Au moment où le narrateur en était là de son récit, quelques petits coups secs furent frappés du dehors contre la porte. Thibaud déconcerté regarda les veilleurs, qui de leur côté le regardèrent avec un trouble égal. On entendit bientôt de nouveaux coups, auxquels une voix fêlée servait d'accompagnement.
— Que je suis bête, s'exclama la fermière; c'est ma tante qui cogne suivant l'habitude avec le bout de sa quenouille.
— Mais j'entends causer; y a plusieurs personnes.
— N'empêche, faut ouvri.
La Grenouille s'en chargea, mais avec une hésitation marquée. La vieille femme qu'on attendait entra en maugréant. Elle avait un bouquet de poils
au menton et marchait fort courbée. C'était une des dernières fileuses du pays.
— Y n' fait pas déjà si bon dehors , dit-elle ; pourqué que vous n'ouvriez point ? J' vous fais-t'y peur ?
— Ma foi, ma tante, c'est quasiment la vérité. J'parlions de gratte- boye quand vous avez
heurté le battant, et ça nous a fait un drôle d'effet.
— Pous vous rassurer, j' vous amène deux jeunesses que j'ai trouvées dans la cour.
En s'asseyant, elle permit aux paysans d'apercevoir dans la zone éclairée Henriette Belceil et Marie Fougère, qui s'avançaient timidement à sa suite. La fermière les invita à s'approcher.
— Ah ! c'est la Henriette? Tu viens donc veiller quant-et nous, bonne fille? T'as bien raison.
jn dit que t'es raccommodée avec ton frère ? J'en suis vraiment contente. Et ça, c'est-il pas la petite Gervois ?
— Oui, répondit la Belceil; elle arrive du village de Monnaye pour vous dire un mot ; et comme il fait nuit, je lui tiens compagnie.
— C'est donc pressé? Que me veut-elle?
Henriette indiqua de l'œil la servante, que son
amoureux avait entraînée dans l'ombre, à la faveur de l'inattention générale.
— Si vous vouliez l'ouïr, la maîtresse, je repar-
tirions tout de suite après, car il est tard pour des filles seules.
— Nenni ; aidez-nous toutes les deux à épaplucher, on causera ensuite en mangeant un morceau.
— Veux-tu? Proposa tout bas Henriette; la forêt est trop loin, tu coucheras avec moi.
Marie Fougère, qui n'osait rentrer sans avoir une réponse de la fermière, consentit à rester, et le demi-cercle s'élargit autour du tas de maïs. Dès que la besogne fut reprise :
— Comme ça, demanda la tante qui était de la vieille école affamée de merveilleux, vous faisiez mention des gratte-boye?
— Oui; Thibaud nous contait l'histoire d'une comtesse qui avait une main coupée et qui a demeuré cent ans sous la Pierre-à-Jacquot.
— Je la connais, l'histoire, dit la bonne femme en hochant la tète; c'est arrivé, mon père défunt mel'aacertené. Où en étiez-vous?
— Au moment où elle arrive dans la commune. Faut nous débiter la suite, père Thibaud.
— « Alors pour lors, reprit celui-ci avec la régularité subite d'une pendule dont on remet le balancier en mouvement; alors pour lors la mâtine fit les quatre cents coups dans Saint-Léonard, et la chose dura un siècle. Dès qu'elle manquait de
provisions, elle allait tout droit chez ceux qui passaient pour avoir une cachette et leur raclait le ventre avec ses cinq griffes de démon jusqu'à temps qu'ils aient lâché leur secret. Elle en a fait mourir des douzaines à ce métier-là. Elle volait tout, jusqu'à des busses de vin ; le diable ne venait plus à la Pierre sans en repartir ivre. N'y avait pas moyen de traverser la rivière sur les planches sans qu'elle vous dévirât la goule en bas; celui qui sortait après la nuit tombée était sûr de trouver en route quelque vilaine bête qui se jetait sur lui et l'emportait à l'autre bout des bois. C'est dans ce temps-là qu'il y a eu si grande mortalité sur le bétail, et que les chrétiens ont manqué de blé dix ans d'affilée. Mais le compte de tout ça serait trop long, mieux vaut que j'en arrive à l'aventure du gars Rufard, qui mit fin au grabuge. Rufard était bossu, et il n'était point bète, ce qui va souvent ensemble. La gratte-boye avait volé trois cochons à son père, laissé sa mère dans un cerisier en retirant l'échelle, et brûlé le ventre à un de ses oncles. Il lui en voulait la mort jurée, mais ne savait pas comment la prendre, vu qu'elle était plus savante que lui et qu'il tenait à sa peau. Tant y a, qu'un jour il tendait dans la prée sa corde à lessive, durant que sa mère lavait au doué.
Au plus fort de la besogne, il aperçut une cher-
cheuse-de-pain qui suivait le sentier au mitan du regain. La vieille en passant lui souhaita civilement le bonjour, et il riposta de même; mais en dépit des gros sabots, du bâton blanc et de la besace, il reconnut la comtesse qui s'était ainsi déguisée pour quelque diablerie. Rufard prit son air le plus nigaud, tira lentement sa corde, arrangea le bout en nœud coulant, fit le signe de croix par dessus et prit une voix dolente.
— Ah ! la bonne vieille, si vous vouliez m'aidcr, je vous donnerais ben une poule et douze pommes. Un pauvre bossu, voyez-vous, c'est si guère fort ! J'peux pas tendre ma corde tout seul.
— J'demande pas mieux, riposta la gratte-boye qui songeait déjà à le pendre avec.
— Eh ben, tirez un des bouts tandis que j'vas lier l'autre à ce saule.
La sorcière lâcha son bâton et mit la corde autour de son bras pour la mieux roidir. Le gars donna une bonne secousse, le nœud coulant fut serré, et Rufard sans perdre une minute attacha la comtesse au pied de la souche. Elle voulut couper la corde avec ses dents, mais le signe de croix qui était dessus lui ôtait toute puissance.
— Je te tiens, méchante sorcière, et tu crèveras là, foi de Rufard.
— Rufard, mon mignon, laisse-moi libre, je m'en irai sans te faire de malices.
— Non, non. Souviens-toi de ce que tu as fait à mon père, à ma mère et à mon oncle.
— Rufard, mon mignon, j'en suis navrée ; je leur baillerai à chacun dix écus, si tu me détaches.
Elle se mit à pleurer, ou du moins à faire semblant.
— Jamais tu ne seras déliée, hypocrite.
— Rufard, mon mignon, enlève cette vilaine corde, et je te ferai don de tout ce que tu peux désirer sur la terre. Veux-tu être le plus riche de la paroisse; veux-tu devenir le plus beau?
Notre gars se sentit pris de tentation. Ça l'ennuyait tant d'être bossu, à vingt-cinq ans...
Toutes les filles se gaussaient de lui ; il n'avait jamais pu en embrasser une seule.
Ma foi, il s'avisa tout de suite d'entrer en arrangement.
— Jure que tu ne molesteras jamais personne de ma famille?
— Je le jure.
— Eh ben, ôte-moi ma bosse, et je te fais grâce.
— Approche-toi, dit-elle avec joie.
Il se mit au rez de l'arbre; la gratte-boye le toucha trois fois, et sa bosse tomba.
Rufard devint tout de suite le plus beau garçon de la paroisse.
Quand il se fut éloigné, après avoir jeté sa corde dans l'herbe, la comtesse au pied du saule se laissa choir, bien assotie. Elle avait donc trouvé son maître? Et quel maître : un paysan!
Plus fort que ça : elle ne lui en gardait pas rancune; cette endiablée l'avait vu tout à l'heure, crâne et fringant, droit comme un brin de chanvre, plaisant de visage et la main leste... Vla-t-y pas qu'elle en était amoureuse?... Un soupir lui sortit de la gorge, qui fit craquer les racines des peupliers, et elle reste bien dolente à la même place.
Au même instant Rufard, qui regagnait son logis en chantant, fit rencontre de Louis Morel, qui passait pour le plus joli gars du canton et que les donzelles provoquaient à l'énvi. Voyant son camarade devenu plus poupin que lui, Morel fut âprement jaloux et engagea le propos en rechignant.
— Miracle; le beau galant que voici! Qu'as-tu fait de ta bosse, mon coquinet?
— Je l'ai vendue pour faire une grillade.
— N'dis pas de niaiseries ; je suis tout interloqué de te voir déguisé de si belle manière, et je voudrais pour deux écus en savoir le fin mot.
— N'y a point de mystère. J'ai attaché la gratteboye avec ma corde dans notre pré; elle m'a donné
à choisir entre richesse et beauté; j'ai laissé Tune et pris l'autre; c'est pas plus malin que ça.
— Sapristoche ! moi qui voudrais si bien être riche!... J'aurais pas fait comme toi.
— Chacun son goût. A la revoyance.
Resté seul, le gars Morel, qui avait plus de tournure que de cervelle, trouva Rufardbien chanceux, et se demanda s'il ne serait pas possible d'obtenir la fortune dont l'autre n'avait pas voulu. Il prit sa course et arriva dans le pré ; la sorcière était toujours près de son arbre, entrain de soupirer d'amour. Morel, ayant relevé la corde, l'attacha aux basses branches et serra la comtesse à double tour; mais trop simple pour songer à tout, il ne conjura point les maléfices par un signe de croix.
— Allons, qu'il lui cria d'un ton de menace, je veux être par toi loti comme Rufard.
La sorcière, pour attraper l'imbécile, feignit d'être Jiée pour tout de bon.
— Que désires-tu? demanda-t-elle avec une apparence de bachelette apoltronie.
— Tu lui as offert fortune et beauté; il a pris beauté, je réclame fortune. Baille-moi donc ce qu'il a laissé.
— Très bien, répondit la gratte-boye; tu vas avoir tout de suite ce qu'il a laissé.
Aussitôt elle cassa la corde, ramassa la bosse
de Rufard et la lui colla entre les deux épaules.
Morel devint sans retard le plus laid paroissien de Saint-Léonard.
La diablesse amoureuse avait réfléchi qu'en arrangeant le gars de cette manière elle plairait à son cher Rufard, qui par ainsi n'aurait plus de rival.
Le lendemain elle pouilla une robe d'or et d'argent, se boucla aux oreilles des pendeloques couleur de feu, et avec une bourse au côté alla demander Rufard en mariage. Le garçon, qui était dévot, prit sa fourche et tapa dessus pendant une demiheure. Elle revint, il la rabroua de même. Tantôt la damnée s'approchait de lui sous forme de chèvre blanche, tantôt ellesechangeait en odeur pour mieux pénétrer dans le logis ; au bout de six mois le luron s'épouvanta d'être ainsi pourchassé par la fille du démon, tant et si bien qu'il s'en fut habiter sur la terre du seigneur dont l'approche lui était interdite. La gratte-boye n'en fut pas découragée, et tandis qu'il était à labourer avec ses bœufs, elle appela de loin la maison de son insensible, et la conduisit en par-ici de la séparation, dans un endroit où elle avait le droit d'aller. Puis elle se déguisa en reine de dix-huit ans, entra, déposa sur la table un gigot, du pâté, du vin à se lécher les babines, et s'assit au bord du lit pour attendre l'objet de sa flamme.
Dès que son ouvrage eut pris fin, le beau garçon revint pour souper ; mais il ne trouva plus sa maison à la place accoutumée. 11 se frotta les yeux, tourna plus de vingt fois autour du champ, regarda en l'air, puis entre les arbres, puis sous l'herbe : plus de maison. Il était bien contristé et se demandait s'il n'allait pas coucher en plein air, quand ses bœufs sentant l'écurie prirent le galop et l'emmenèrent devant son logis.
— Je ne reconnais pas l'endroit, se dit-il; c'est sûr que ma maison a été déplacée ; ça doit être encore un tour de gratte-boye.
Soupçonneux comme de raison, il alla sur la pointe du pied guigner à l'huis. Alors pour lors il respira des parfums qui réjouissaient le cœur, et vit dans le foyer un feu de régalade, sur la table un repas de noces et au bord du lit la comtesse, avec charme et parure, qui s'était endormie.
— Attends, va, qu'il dit en grand courroux, tu voulais rigoler, mais je vas mettre fin à tes fantaisies.
Il prit ses jambes à son cou et dévala plus vitement qu'un cheval chez monsieur le curé.
— Monsieur le curé, accourez vite quant-et moi; je tenons la gratte-boye qui saccage la paroisse depuis cent ans. Elle est enfermée dans mon logis et dort comme une souche.
Le curé, bien satisfait, vous pouvez m'en croire, cria au sacristain de prendre le nécessaire et arriva devant la chaumine pus vite que le vent n'aurait pu faire.
— Haut le pied, mes enfants, qu'il dit de sa voix de messe basse; toi, sacristain, bouche la fenêtre avec des pierres et du mortier; toi, Rufard, monte sur le toit, afin de couvrir le haut de la cheminée, et ne laisse qu'une ouverture de la grosseur d'une épingle.
Lui-même assujettit la porte et le portillon avec des barres de fer. Gela fait, il aspergea d'eau bénite toutes les issues. La gratte-boye, que tout ce tapage avait sortie du sommeil, voulut décamper en femme, l'huis résista ; ensuite elle essaya de fuir en chauvesouris, la fenêtre resta bouchée; quand elle prit le parti de s'évader en grillon par l'âtre, l'ouverture se trouva trop étroite. Alors pour lors elle fut obligée de se transmuter en fumée pour s'échapper; l'air du soir la dissipa et jamais on ne l'a revue dans la commune. »
— Tout ça c'est des blagues, s'écria le gardien de chevaux pendant que les autres adressaient au conteur des signes d'approbation ; la sorcellerie ? n'y en a pas. Et puis j'vous demande un peu si une goutte d'eau bénite empêcherait des gens pareils de tordre une barre de fer !
— Dame oui, dame; ça suffirait, répliqua sévèrement la vieille tante; si t'as pas de religion, morveux, tant pis pour toi, mais il est sûr et certain que l'eau bénite et le signe de croix ont de tout temps mis en déroute l'esprit malin. N'en a-t-on pas eu la preuve à Neuilly? C'est pas loin, ça!
— Quand donc?
— Oh ! c'est avant que ta famille ait dégénéré en te mettant au monde; mais le temps n'y fait ren.
— Quoi donc qu'est arrivé à Neuilly? demanda Marie Fougère.
— c Eh ben, y avait là un maître du château qui était connu pour sa mauvaiseté. Toutes les misères qu'on peut faire au monde, il les faisait; avec ça qu'y ne fichait jamais le pied dans l'église. Le scandale existait déjà de longue date, quand ce vaurien s'avisa de tuer un de ses cousins pour y subtiliser sa femme. Le bruit en fut tel que le bon Dieu dit au diable :
— Je ne compte pas qu'il se repente; tu peux le prendre tout de suite, si le cœur t'en dit.
Le malin ne se fit pas répéter la chose; il prit son bissac pour y loger le damné et vint à Neuilly, sur son cheval noir. Vlà qu'il attacha la bride à une borne devant l'entrée, et se mit à cogner. « Que vouTvous? — Parler à votre seigneur. C'est pour une affaire pressée. — Il soupe. — J'peux pas attendre.
c'est de la part du roi. » L'homme du château était à faire ripaille avec ses voisins, tous brigands comme lui, hormis un neveu, qu'était dévot. « Nout'maît', y a dans la cour un messager qui vous demande. — Que qui veut? — C'est d'ia part du roi. — Alors pour lors, que dit le seigneur, j'vasy parler. Attendez-moi en buvant, mes bon amis. » Avant de sortir y s'mit un chapeau sur la tète rapport au serein: mais y s'trompa et en guise du sien s'bouta le couvre-chef de son convive le bon chrétien, ousqu'il y avait une médaille de la bonne Vierge dans la doublure. Advenu devant les douves : « Salut, étranger, que me voulez-vous? — Vous présenter lettres scellées qui sont dans ma valise. — Où est votre cheval? — Devant le portail. — J'irai donc. » Dès que le diable eut conduit le baron jusqu'à sa monture, il enfonça un pied dans l'étrier, sous ombre de déboucler son porte -manteau, saisit sa proie par les hanches, la jeta en travers de sa selle et partit au triple galop . L'homme se démenait, Belzébuth le rabattait à pleines griffes et criait au coursier noir : « Détale donc mieux que ça, faigniant, envole-toi dans les airs. » Mais la bête soufflait et s'alourdissait, comme si elle eut porté deux mille livres ; le diable lui-même perdait ses forces en retenant l'homme par son manteau. Y avait pas moyen. Il allait le lâcher, lorsque dans
leur lutte furieuse, le Maudit et le baron se bousculèrent d'une telle force sur la selle, que ce dernier en perdit sa coiffure. Et dès que le chapel eut roulé à terre avec la médaille bénite, Satan trouva l'homme léger et maniable, et l'enleva dans les brouillards de la nuit en jetant son rire de victoire. N'y a pas à nier tout ça, puisqu'on n'a jamais revu le méchant seigneur, et que tout quiconque, homme ou femme, a le malheur de s'asseoir sur la borne qui a servi d'attache au bidet du diable, est assuré de mourir dans l'année. »
Après ce conte, qui fut le dernier, la discussion reprit entre ceux qui se moquent pour être à la mode, et ceux qui n'ont point honte de croire ainsi que leurs pères croyaient ; puis, comme il se faisait tard, le restant de l'épapluchée fut remis à la soirée suivante; et chacun, avant de partir, avala debout sa galette de sarrasin et son verre de cidre. C'est à ce moment que les deux jeunes filles entrèrent en propos avec la maîtresse.
— On m'a dit, commença Marie Fougère, que vous avez besoin d'une servante; je viens m'ofïrir.
— Connais-tu ben l'ouvrage? interrogea la fermière.
— Je sais gouverner les vaches, mais rien autre, répondit la Gervoisette.
— Oh! elle est, vaillante, elle apprendra vite, se hâta d'ajouter Henriette Belœil.
— Ta famille est honnête, je le gagerais volontiers; mais la fille qui s'en va me propose sa sœur, qui est ben au courant. Je ne pourrai te prendre que si je ne m'arrange pas avec elle. Reviens dans trois jours, je te donnerai la réponse.
Marie fut à la fois heureuse de n'être pas acceptée et effrayée de l'accueil que sa mère lui ferait le lendemain. L'homme de journée l'appela, ainsi qu'Henriette :
— Arrivez, les filles, nous suivons quasiment le même chemin; je vas vous tenir compagnie jusqu'au carrefour de chez Crinon.
La nuit était calme. D'épais nuages roulaient dans l'espace, tantôt couvrant la lune de leurs voiles, tantôt laissant dernière eux une éciaircie ; la campagne demeurait endormie dans ces alternatives de lumière et d'obscurité. Henriette et Marie quittèrent leur compagnon déroute au carrefour et se dirigèrent d'un pas inquiet et plus rapide vers le hameau, situé d'ailleurs à une faible distance. Elles avaient accompli la moitié du parcours, lorsque le bruit d'une lutte et des cris étouffés les glacèrent d'épouvante. Elles s'arrêtèrent, retenant leur respiration.
— Entends-tu?
— Oui, c'est au bout de la sente, où il y a une mare... c'est dans l'eau qu'on crie; sauvons-nous bien vite.
— Oh! dit Marie Fougère, laisserons-nous un de nos semblables se noyer ? Allons-y.
— Non, non. Sait-on ce qui se passe?... Si c'était encore un gratte-boye!
— Eh bien ! j'y vais toute seule ; il faut avoir pitié des malheureux.
La Gervoisette s'élança ; Henriette la suivit, ayant encore moins peur d'affronter un danger que de rester seule dans les ténèbres. Lorsqu'elles arrivèrent près de la mare, la lune dégagée couvrait la campagne de ses rayons. Les deux jeunes filles aperçurent alors distinctement un homme, debout sur le bord, qui en poussait un autre à coups de gaule vers le milieu. Ce dernier, refoulé ainsi dans la partie la plus profonde, était déjà envasé jusqu'aux aisselles, et à chaque effort s'enfonçait davantage. Une dernière atteinte du bâton le coucha sur l'eau fétide du cloaque ; il jeta un cri d'horreur, sa tète plongea, ses bras furent agités de mouvements convulsifs. A ce moment les jeunes filles sortirent de l'ombre. L'homme à la gaule les entendit, et se retourna vivement.
— C'est Crinon ! fit Henriette.
Marie répéta comme un écho : Crinon.
Celui-ci se débarrassa de sa perche et prit la fuite à toutes jambes.
— A l'aide, je me noie... A moi! balbutiait l'autre d'une voix faible.
Il avait de l'eau jusqu'au menton; une minute encore, et il serait complètement enlizé.
Henriette allait et venait, éperdue, sur la rive escarpée de la mare.
— Pauvre homme, s'exclamait-elle, nous ne pouvons le retirer de là ; allons réveiller les gens du hameau.
— Il serait trop tard, fit Marie Fougère avec résolution. C'est tout de suite ou jamais. Qui que vous soyez, prenez courage, je vas à vous.
Elle ouït comme un râle et ces mots à peine intelligibles :
— Je suis Cassemiche.
— Raison de plus pour que j'aille, car je suis la Gervoise, votre parente.
Elle était déjà dans l'eau, brandissant la longue gaule.
— Mon oncle, prenez le bout des deux mains et ne remuez plus les jambes, je vas vous tirer tout doucement. Avez-vous la bouche à l'air?
— Oui.
— C'est le principal. Henriette, cria-t-elle tout
à coup, il m'entraîne! Viens m'assister, ou je sommes perdus tous les deux.
— Je n'ose pas, je n'ose pas, sanglotait la Belœil.
— Prenez mon cordeau, hurla le petit paysan qui ne voulait pas mourir ; il est avec mes outils au pied de l'érable; il est plus long que votre failli bâton.
Il se l'attacha autour du corps, et les deux filles tirant ensemble eurent assez de force pour le dégager. Mais à chaque foulée il retrouvait le terrible péril de la boue molle ; Marie alors lui lança la planche du lavoir, assez large pour qu'il pût s'en aider comme d'un traîneau. La résistance s'amoindrit, les deux paysannes le hissèrent avec un redoublement d'énergie; bientôt Marie put l'attirer sur le bord.
Cassemiche se secoua à la façon des chiens, et ne put retenir un cri d'avare:
— Mes deux sabots sont restés dans le fond.
— Vous n'avez point de mal?
— Des bleus par tout le corps et de l'eau pourrie plein l'estomac, mais on en revient. Sans toi je serais trépassé, ma nièce Gervois, on s'en souviendra.
— Vous avez donc eu une dispute? demanda Henriette.
— Avec qui?
— Dame, avec le maît'Crinon.
— Ainsi vous l'avez bien reconnu ? s'écria vivement le petit homme.
— Pardi! la lune était à découvert dans le moment; c'était facile.
Cassemiche, qui n'avait pu encore se relever, s'affaissa lourdement sur l'herbe.
— Vlà qu'il se pâme, à présent, faut l'frictionner, dit Marie.
Grâce aux soins dont il fut l'objet, l'homme de la Tremblaye reprit connaissance; mais il était trop faible pour marcher et grelottait; Henriette et Fougère l'emportèrent chez lui.
— Vous êtes arrivé ; couchez-vous, mon oncle.
— Fais-moi chauffer du vin, avec une rôtie de pain dedans. Le sucre est caché sur le dressoir, derrière le portrait de Napoléon.
Tandis que Marie ravivait le feu enfoui sous la cendre, Henriette dévorée de curiosité revint sur la scène qui lui avait causé tant d'effroi.
— Va falloir dénoncer Grinon aux gendarmes, commença-t-elle d'un ton décidé.
Le vieillard agita désespérément son bras au-dessus des couvertures.
— Non pas; ne dites rien, au contraire; faut que ça reste secret.
— Pourquoi, pisquil a voulu vous détruire?
— Ne vous mêlez pas de mes affaires. J'ai eu ma part de torts, tais ton bee.
— Mais comment que ça a commencé ? insista la BeloEil.
— J'passais par chez lui en allant faire un petit travail pressé du côté de la friche, et comme nous sommes un brin mal ensemble, j'appréhendais de le rencontrer, même que je me suis arrêté pour voir si sa chandelle était soufflée. Quand la chose a été faite, j'ai pris la sente, ben tranquillement. Mais v'ia-t-il pas qu'il était musse derrière une cépée. « Ah ! coquin, qui m'a dit, tu me guettais, et moi je te guettais itou. Tu rumines encore de démolir mes clôtures, mais cette fois j'vas t'régler ton compte. » Il est pus fort que moi, j'ai hâté le pas, il a pris sa course et m'a rattrapé devant la mare. Donc qu'il m'a jeté dedans et m'a scionné en veux-tu en voilà pour me faire néyer. N'y a pas autre chose, faut pas en souffler mot.
— Voyons, ne vous échauffez pas les sangs, mon oncle; on ne dira rien dès lors que c'est votre volonté.
— T'es une brave nièce, va; une bonne fille. Que le diable m'emporte, t'as pas perdu ta soirée.
— Je n'ai fait que mon devoir. Buvez ça, et bonne nuit.
Le souhait de Marie Fougère fut sans doute exaucé, car au coup de neuf heures Cassemiche se leva, n'ayant conservé de son alerte qu'un peu de courbature et un gros rhume ; il n'en était pas moins de belle humeur.
— Ah ! marmottait-il en mettant la main sur son couperet, les filles l'ont reconnu ! Quand elles m'ont dit ça, j'ai cru en rendre l'âme.
Il se mit à siffloter comme au temps de sa jeunesse, ramassa dans un coin un vieux journal, coupa une vingtaine d'échalas et partit avec son fardeau sur l'épaule. Une demi-heure plus tard, en arrivant sur la pièce de terre en litige, il aperçut Crinon qui d'un air soucieux émondait sa haie. Sans faire mine de le voir, l'oncle de Marie pénétra tranquillement dans le champ du voisin, prit de l'œil ses mesures, et d'une main ferme enfonça des jalons. Il fendait l'extrémité supérieure, chantait un bout de refrain, introduisait un petit carré de papier dans la coupure, et continuait l'opération avec la même placidité, lorsque son ennemi lui cria :
— Que q'tu fiches là? Veux-tu que je te reconduise?
— Tiens! s'exclama Cassemiche qui joua la surprise, c'est maît' Crinon. Je n' m'attendais pas à
vous trouver par ici, je croyais que vous étiez à curer votre mare, à-nuit ?
L'autre perdit contenance, mais répliqua, les dents serrées :
— Je ne veux pas que vous mettiez les pattes sur ma propériété.
— Cheuz vous ? dit le vieillard en riant avec bonhomie; mais not' procès est fini, et je prépare le bornage.
— Tonnerre ! Vous êtes en plein sur ma pièce.
— Dites votre ancienne pièce. Ne nous fâchons point et ne crions pas trop haut, y a du monde dans le guéret d'en bas. Réglons nos affaires à la douce. Y a longtemps que nous cherchions des témoins ; cette fois j'en ai, petit père.
— C'est bien, on verra.
— C'est tout vu. Vous avez été reconnu cette nuit par plusieurs, à l'instant que vous vouliez me péri. J' nai qu'à dire une parole à la brigade, et il s'en va pour vous des galères. Mon Dieu oui, des galères. Vous m'auriez baillé mille francs, que je ne serais pas si content. Vous êtes trop emporté, Crinon; ça vous fera du tort, mon ami. Arrivons au fait ; je n' veux que la justice, moi ! Si vous m' laissez aligner nos limites à mon idée, vot' coup d'assassin ne sera point connu ; mais si vous m' cherchez chicane là-dessus, je vous dénonce tout
de suite à la gendarmerie. C'est à prendre ou à laisser.
Ayant dit, il continua à planter ses jalons avec une parfaite quiétude. Crinon, immobile et pétrifié, resta plus d'un quart d'heure avant de recouvrer l'usage de la parole. Enfin il éclata en plaintes et en imprécations :
— Hélas ! me voilà ruiné ; c'est-y pas abominable? Le gueux me prend tout.
Cassemiche, qui avait fini par se trouver trop généreux, recula ses piquets de quelques mètres. Il prenait ainsi du même coup la langue de terre objet de ses longues convoitises, et les trois quarts du champ de Crinon.
— Eh ben non, hurla celui-ci, je ne souffrirai point une pareille volerie. Garde le bas, vaurien, pisque je suis pris; mais laisse-moi du moins la partie haute... De la si bonne terre! J'aimerais encore mieux...
— Etre coffré? demanda Cassemiche en se retournant d'un air calme. A ton choix : les gendarmes viennent précisément demain à Saint-Léonard, c'est leur jour de correspondance. Veux-tu ?
— Imbécile que j'ai été de te manquer... Si les femelles n'étaient point survenues !
Le petit propriétaire ne daignait pas écouter.
— Tiens, fit-il au bout d'un instant, voilà nos
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partages ; il te reste la butte, tu ne manqueras pas de cailloux. On fera venir le juge de paix pour planter les bornes ; es-tu consentant, oui ou non ? Crinon eut une dernière révolte, mais les mots formidables de gendarmes et de bagne tintèrent à ses oreilles ; il baissa la tête en jetant sur le terrain perdu un dernier regard d'amour et s'en alla, vieilli de dix ans.
Cassemiche, lorsque son rival accablé eut disparu, se croisa les bras et contempla à son tour le champ de bataille. Ses espérances étaient dépassées, son cœur battait violemment. Tout était à lui! Il donna un vigoureux coup de talon dans le guéret, pour juger de la qualité de la terre, s'épanouit et s'admira. Une autre pensée lui fit plaisir : Crinon avait fait son labour la semaine précédente, encore autant de gagné ! Puis, comme le bonheur prédispose, dit-on, à la sensibilité, le vieux richard songea par mégarde aux pauvres filles qui lui avaient sauvé la vie. Il fallait faire un cadeau à la Belœil ; un petit don, pas cher... Que lui donner? De l'argent? Oh non, elle pourrait se trouver humiliée. Il se décida pour un paquet de hardes qui avaient appartenu à sa défunte femme. Mais l'autre, Marie Fougère, c'était sa nièce. En sortant de l'eau il
avait eu la pensée d'en faire son héritière. Pourquoi pas? Trouverait-il jamais une meilleure manière de se venger des Renaud ? Sans doute il avait un autre cousin qui l'avait aidé à gagner presque tout son bien, et le don au dernier survivant était convenu entre eux de longue date; mais sa nièce l'avait tiré de l'eau, et c'est à elle qu'il devait sa victoire sur Crinon. S'il manquait de parole au cousin sans rien laisser à la Renaude, c'est la mère Gervois qui héritait. Une folle, capable de brûler les maisons! Non, non, la petite Marie, si vaillante et si avisée, ferait mieux son affaire. Habituée à la vie rude, elle ne mangerait pas son bien. Et puis, laprendrepourhéritière, c'était s'attirer les louanges du monde et la payer sans lui donner un sou de son vivant. Mais si la Renaude lui revenait quelque jour?
Cette pensée lui causa un trouble soudain, elle ne l'avait pas hanté depuis la veille.
— N'y a pas de danger ! se dit-il ; la maudite est bien trop orgueilleuse pour ça ; et j'aimerais mieux crever que d'aller la quérir. D'ailleurs on ferait la paix, — une supposition, — j' pourrais-t-y pas donner à l'une et à l'autre? Même au cousin, en faisant trois parts ? Dieu merci, j'ai de quoi. Mais assez de vains propos : la Renaude est perdue pour moi.
Quelques instants plus tard, sans se rendre
compte du chemin qu'il avait suivi, Cassemiche se trouva devant le logis des Renaud. II s'ingénia, comme c'est l'usage, à justifier sa lâcheté.
— Je vas la faire endèver en lui racontant que je n'avais pas besoin d'elle pour gagner mon procès.
Mais il trouva porte close.
— Ah! c'est ainsi ! Eh bien, Marie Fougère aura tout, ou la moitié au moins; je verrai... mais quant à la coquine qui m'a délaissé, ren, ren, ren !
Dans l'exaltation de sa colère, il partit incontinent pour le village de Monnaye. Les sabotiers, occupés dans l'atelier, ne le virent pas ; la veuve se trouvait par hasard dans sa case, Cassemiche entra et s'enferma avec elle. La visite, au surplus, ne dura guère, et le petit paysan montait du côté des sapins lorsqu'il rencontra sous bois Bastien Palud qui venait détendre un piège à putois.
— Bonsoir, l'ami ; c'est-y ça le plus court pour gagner la Pierre-à-Jacquot ?
— Salut, mossieu Cassemiche, vous êtes dans le dret chemin. Vous allez donc remettre la varenne en culture ?
— Pardi non, aile coûte pus qu'aile ne rapporte. Je vas là-haut pour parler à ma nièce, Marie Gervois. Savez- vous si elle y est?
— Pour sûr. J' suis 1' grand ami de la mère et de la fille, je connais leux habitudes.
— Tant qu'à la mère, ce n'est pas commode de savoir par où 1' vent la pousse ; j' sors de sa cabane où j'avais à causer, mais j' n'ai seulement pas pu me faire écouter ; elle est tout extravaguée.
— Y a des jours comme ça, répondit Palud que cette visite intriguait fort ; mais moi je la fais bien entendre; et si vous voulez r'tourner quant-et moi?...
— C'est pas la peine, je dirai bien mon affaire à la pastourette.
— Oui-da ? Vous n'en tirerez vanquiers pas plus de raisonnement que de la veuve, vu que cette jeunesse est un tantinet ahurie. Y a du chamaillis dans la famille, à c't' heure.
— Vous avez l'air bien renseigné. Quoi qu' c'est donc?
— Ma foi, la fille n'est bonne qu'à couri dans les landes, et sa mère ne peut plus la sustenter. Elle n'a pas de quibus, la vieille. Aussi veut-elle l'envoyer en condition, et comme la donzelle n'a point de goût pour être servante, ça cause du désaccord.
— Voilà une drôle d'affaire. Mais je ne veux pas que ma nièce Marie soit domestique.
— C'est aisé à dire; mais quand une fille n'a ni sou ni maille, faut qu'elle trime.
— Ni sou ni maille? La Gervoisette est pour avoir du bien, au contraire.
Palud, attentif, le regarda fixement.
— Oui, si elle trouve un boisseau d'or sous la pierre tombée ; mais les trésors se font rares.
— Eh ben, et moi ? dit tout à coup le maître de la Tremblaye en enfonçant ses mains dans ses poches. Ne suis-je pas son oncle; et n'ai-je pas de la bonne terre au soleil?
Le braconnier réprima un tressaillement et fit l'incrédule pour en savoir davantage.
— Vous, père richard ? On sait dans le pays que vous avez du foin dans vos bottes, mais chacun pense que la Renaude n'est pas votre ménagère pour des prunes.
— Des cancans, tout ça ; les Renaud m'ont quitté pour louer un bordage à Neuilly; y n'auront pas un oignon de moi; c'est la Gervoisette qui héritera. Le plus tard que je pourrai, par exemple, mais personne n'est éternel.
Bastien Palud, qui observait avidement l'homme de la plaine, constata que, par extraordinaire, il paraissait sincère.
— Pardieu, fit-il, la gamine va se trouver bien pourvue.
— Et dire, ajouta Gassemiche, qu'on me traite de mauvais parent et d'avaricieux ! J'ai le cœur sur
36i MARIE FOUGERE
la main, au contraire; le monde va voir que je m' conduis comme il faut.
Il parlait par gloriole, pour que le public fût informé. Sa nature le portait, alors qu'il faisait le bien par colère et pour la première fois, à retirer un bénéfice usuraire de l'accomplissement d'un devoir. Il conclut en frappant de son bâton une touffe de houx :
— Là-dessus, bonsoir, je vas trouver ma nièce. Le charbonnier essaya de raffermir sa voix :
— Comment que vous allez lui donner ça, à la Marie ?
— Aussi \rai que j' m'appelle Cassemiche, je la mènerai dimanche matin chez le notaire. J' veux que ça s' sache.
Bastien, sans rien laisser paraître des pensées orageuses qui grondaient en lui, prit l'attitude d'un ami qui va donner un bon conseil, s'approcha du paysan et lui glissa à l'oreille :
— Vous avez raison d'aller chez le notaire, pus tôt que pus tard ; mais allez-y tout seul. Faut pas que la petite Gervoise soit prévenue.
— Pourquoi?
— Pasque. Gardez votre secret quéque temps, croyez- moi.
— Que que vous chantez là ?
Le compagnon de la mère Gervois ne savait quel
motif donner; il était tout pâle et cherchait, quand une inspiration soudaine lui vint à l'esprit.
— C'est dans son intérêt, maître Gassemiche ; vous allez comprendre. La Marie s'est amourachée d'un méchant drôle, le gars Toinet Printemps.
— Ah ! c'est donc ça que je les ai rencontrés plusieurs fois ensemble ?
— Juste. Ils doivent se marier vers l'époque des vendanges.
— Je ne veux point de ça.
— Nous voilà d'accord. Eh ben, si elle apprend que votre bien doit lui revenir, elle ne s'en entêtera que mieux, et le vaurien voudra goûter, coûte que coûte, à vot' froment. Ne dites donc pas avant de m'avoir revu ce que vous aurez fait chez le notaire. J'vas m'arranger du reste avec la mère, qui a de la raison à ses heures ; on va dégoûter Marie du Toinet, et quand sa lubie sera passée, vous pourrez causer sans inconvénient.
— Mais si elle est servante, en attendant? Ça me déplairait. Moi qui avais l'intention de la prendre peut-être à la Tremblaye...
— N'ayez crainte, repartit Palud, dont les yeux étincelaient, elle ne quittera pas la forêt avant d'entrer chez vous.
— C'est ennuyeux, tout de même, grommela le paysan qui brûlnt de faire tapage de son bienfait.
— Dame, ce que je vous en dis, c'est par amitié pour la Génoise, car ça ne peut rien me faire, à moi. Si vous voulez que Toinet hérite de vous, allez-y !
— Ah ! mais non, par exemple ! Un garnement qui était pour Crinon contre moi, et qui n'a jamais manqué de me turlupiner en toute occasion... J'aimerais mieux donner mon bien au garde champêtre !
— Alors ne soufflez mot à la fille et laissez à sa mère le temps de la démarier.
— C'est convenu ; on en recausera plus tard. Ils se séparèrent. Palud, resté seul, ne bougea
pas du sentier, et une joie farouche éclaira son visage. C'était donc possible? Il avait trouvé la fortune en courant les bois. Après tant d'humiliations et de misères, comme il allait se venger ! Et cette existence de gueux, comme il allait la changer en bombances ! Il n'en revenait pas. Cette chétive bergère, qu'il avait regardée à peine et qu'il haïssait, était devenue sans le savoir un héritière. Cassemiche était un travailleur et un avare ; il avait certainement des écus, outre sa Tremblaye. Marie Gervois aurait tout cela. Avoir la fille pour avoir le bien, cette pensée s'était emparée de lui, comme une fièvre, en écoutant les discours de l'oncle ; elle le tenait maintenant tout entier, il en
frissonnait, il étendait déjà sa main velue sur la proie encore invisible. Marie n'était pas pour lui le but, mais le moyen. Quant à l'avoir, le braconnier se sentait bien tranquille ; ne faisait-il pas de la mère tout ce qu'il voulait? Dès lors qu'elle se croirait toujours pauvre, elle ne changerait point. Sans doute la Fougère était éprise de Toinet, mais celuici était trop loin pour la défendre ; ce serait peu de de chose de la mater.
— Dimanche matin, j'épierai Cassemiche, dit-il sourdement, et s'il entre chez le notaire, j'aurai la Gervoisette pour femme, d'une façon ou de l'autre.
Comme il s'était obstinément mis en croisière sur le chemin des landes, Marie Fougère ne pouvait l'éviter à son retour ; ils se trouvèrent donc face à face. Bastien avait déjà arrêté son plan. Trop adroit pour éveiller les soupçons de l'enfant par des façons opposées à son caractère, il avait résolu de l'habituer graduellement à ses allures nouvelles, et de la rassurer avant de se découvrir.
— Tu reviens de bonne heure, la pastoure? dit-il d'un ton également éloigné de la brusquerie et de la douceur.
Elle ne lui répondit pas et poursuivit sa marche.
— Tu vas être encore disputée.
— Grâce à vous ; je ne l'oublie pas.
— C'est vrai ; mais n'y prends garde. Je me suis
p' têt' mêlé de ce qui ne n>e regardait pas, quoique j'aie assez d'ennemis pour ne pas m'en faiie davantage; aussi te laisserai-je tranquille dorénavant. J'me propose de dire deux mots à ta mère, et tu n'seras pas servante.
— J'serais vraiment bien fâchée de vous devoir quelque chose.
— Libre à toi d'être ingrate, je te rendrai tout de même le service.
La Gervoisette descendit la sente en courant, tant cet être lui causait de répulsion. Elle ne le croyait pas et se demandait quelle vilenie nouvelle lui présageait ce changement de langage. Quelle fut donc sa surprise lorsque, le lendemain, sa mère lui dit, en jetant sur elle un regard apaisé :
— Reste à Monnaye, puisque ça t'agrée.
BastienPalud avait donc vraiment parlé pour
elle ? Marie en demeura confondue, et cette pensée gâta en partie sa joie. La veuve cependant la traitait mieux, elle lui adressait quelques mots chaque jour ; même, par instants, ses yeux la cherchaient avec une vague expression de sollicitude ; le sentiment confus, qui s'était réveillé un matin à la voix de Toinet Printemps, semblait l'agiter encore. La jeune fille, toute à cet espoir de tendresse, n'eut plus qu'un souci au monde, la guérison de sa mère et le bonheur à trois dans l'avenir.
Ce rêve dura quelque temps, sans que le charbonnier parût pour le troubler ; Marie ne pensa plus à lui et vécut dans le calme de l'illusion. Bastien, qui avait à dessein préparé ce rapprochement et cette ère de paix, mettait, de son côté, les jours à profit. Il commença par s'assurer de la disparition des Renaud, et par surveiller Cassemiche. Celui-ci entra effectivement chez le notaire au jour indiqué.
— Le testament est fait ! songea le braconnier saisi d'une ignoble émotion.
Alors il voulut savoir en quoi consistaient les biens du petit propriétaire.
— Faut voir si ça en vaut la peine...
Il se fit, sous mille prétextes, indiquer les champs de la Tremblaye, en fit l'inspection au clair de lune, examina soigneusement la maison, les paillers, compta les chevaux et le bétail ; un métayer, qu'il interrogea hardiment car il n'était guère connu dans la plaine, lui répondit d'un air entendu :
— Y a ce que y a ; mais celui qui prendrait la bricole du père Cassemiche pour trente mille francs ne s'rait point tant volé ; même que je vise vanquiers ben en dessous.
Le charbonnier fut pris d'un éblouissement et se dit en revenant de sa dernière ronde :
— Occupons-nous maintenant de la fille.
Le lendemain matin, il était près des Croix-Che-
mins, les pieds dans le fossé qu'avril avait mis à sec, le dos appuyé au contrefort du gaulis. Bastien réfléchissait avant d'agir. Ayant pris sa résolution, il coupa une branchettede saule, lui fit une incision circulaire et la martela légèrement ; l'écorce, décollée par la sève, se détacha comme un étui vide ; le braconnier y pratiqua une ouverture, tailla le morceau de bois en biseau, le replaça dans sa gaine ; et, portant à ses lèvres le sifflet rustique, imita à s'y méprendre le cri prolongé de la buse. Peu après, la Gervoise parut dans le layon, à l'extrémité opposée de l'enceinte. L'homme traça du doigt un cercle et montra le fourré. La vieille femme s'enfonça sous bois. Il se borna à surveiller le chemin vert et attendit. Sa compagne le rejoignit au bout d'une demi-heure.
— Vous avez compris que je vous faisais signe pour les collets ?
— Tiens, pardi !
— J'ai visité ceux du taillis, moi; n'y avait ren. La chance m'abandonne. Avez-vous fait mieux ?
— La tendue est de dix-huit, il n'en manquait point. J'ai trouvé deux lapins pris.
— C'est toujours ça. Où sont-ils?
— Dans le sac, sous mon cotillon.
— Ils sont ben là. Vot' précaution n'est pas
d'trop, la mère, car j'ai aperçu deux fois les gardes; je m'méfîe que nous sommes dénoncés.
— Les cliques ! Et par qui ?
— Mais... Mais Toinet Printemps a vu mon flingot, à la mouronnière.
— Y a belle heure qu'il n'est plus au pays.
— Il n'était pas tout seul ; y avait aussi votre fille.
— Oh!
— Dame, ça ne m'étonnerait qu'à demi qu'elle ait conté la chose aux sabotiers.
La Gervoise eut un mouvement de colère et tendit le poing.
— Les sabotiers? C'est sûr! Aussi pourquoi que vous m'avez empêché de l'envoyer en plaine?
Baslien Palud, qui avait menti pour amener le colloque à ce point, ajouta d'un ton calme :
— La renvoyer ne serait pas un bon moyen, car elle serait courroucée et viendrait, le dimanche, exciter les gens de forêt contre nous... Mieux vaudrait s'en faire une associée.
— Gomment s'y prendre?
Il lui serra le coude de l'air le plus naturel du monde :
— Elle ne dirait plus ren si j' la réduisions par la douceur. N'y a qu'une manière ; faut que je me marie avec elle.
La Gervoise fut si stupéfaite de cette proposition inattendue, qu'elle demeura bouche bée, sans comprendre. Son esprit ne pouvait plus saisir que deux ou trois idées, relatives aux objets de sa vie courante ; cette conception du mariage de Palud la sortait trop violemment de son cercle. Pour elle, le charbonnier ne pouvait être que son compagnon de braconnage, de même que sa fille avait pour destinée d'être l'amie de la loge; toute complication de choses aussi simples la déroutait.
— Nous sommes ben comme ça, répondit-elle après un vain effort intérieur.
— Vous n' m'entendez point, reprit l'homme en lui secouant le bras pour l'arracher à son engourdissement; Marie vendra le gibier durant que nous ferons nos coups ; les sabotiers auront le nez cassé, et Guillaume sera content.
— Ah ! Guillaume ?
— Sans doute, puisqu'ils l'ont laissé mouri.
— Tu le crois 9
— J'en suis sûr; et si vous n'dites pas oui, plus de Bastien Palud, plus ren.
La Gervoise essaya de réfléchir et perçut enfin une lueur dans la brume qui l'enveloppait : la Crainte attractive de l'animal sauvage pour son dompteur. Bastien lui cria très haut, afin que
chacune de ses paroles lui pénétrât rudement dans l'oreille :
— Si j'suis l'mari de votTille, les gars du village en crèveront de colère.
— C'est vrai, dit-elle à ce mot qui caressait son idée fixe ; faut que ça soit.
Le charbonnier était désormais tranquille ; dès lors que la pensée avait frappé l'esprit de la veuve, elle devait nécessairement s'y incruster, creuser et s'étendre jusqu'à l'obsession; il ne restait plus qu'à laisser l'invasion s'accomplir dans le cerveau de la maniaque ; son ascendant suffirait ensuite pour l'exalter jusqu'à la crise.
Le phénomène prévu ne tarda pas à se produire. Marie, plus heureuse que jamais, recherchait toutes les occasions d'arracher à force de caresses la veuve Gervois à son mutisme ; elle brûlait de lui faire ses confidences, de lui parler de Toinet Printemps. Un soir qu'il pleuvait à torrents, elle put la retenir au logis.
— Couchez-vous, ma mère ; vous êtes fatiguée, je vous tiendrai compagnie.
— La Plane t'appelle.
— C'est avec vous que je veux être.
— Les filles disent ça, et puis elles s'en vont. La pastourette rougit.
— On peut bien avoir des intentions, quand
l'âge est venu, sans pour cela délaisser sa mère.
— Quelles intentions?
— Dame, quand des gens bien honnêtes vous parlent d'amitié... Vous-même, de votre temps, vous n'êtes pas restée seule.
— T'as raison, faudra t'marier.
Cette simple phrase, qu'elle n'osait pas espérer, fît bondir le cœur de Marie.
— Ah ! je savais bien que vous m'aimeriez ! Vous êtes bonne, allez ; je suis joyeuse à en pleurer que vous preniez en gré mon pauvre Printemps.
— Pas lui, pas lui ! s'écria la Gervoise ; Bastien Palud.
Marie laissa tomber son ouvrage et se leva tout effarée. Elle trembla que sa mère ne fût retombée dans les accès de démence d'autrefois.
— Vous avez dit bien sûr un nom pour un autre ; ma mère, reposez-vous, il est tard ; on causera mieux demain.
La veuve se dressa sur son séant et répéta avec lenteur :
— J'ai dit Bastien, pasque tu seras la femme de Bastien.
Marie Fougère, épouvantée, répéta machinalement :
— Vous vous trompez, vous vous trompez.
— Oui, Bastien Palud.
MARIE FOUGEKE 375
— Mon Dieu, gémit la jeune fille, c'est donc pour cela que le misérable m'a fait rester au village ! Mais on me tuerait plutôt ! Ma mère, pensez-vous que je sois capable de trahir celui qui a ma foi pour devenir la femme d'un voleur?
— C'est les sabotiers qui disent ça. Ils enrageront et Guillaume sera vengé.
— Non, jamais. Oh ! mon Toinet, que n'es-tu près de moi !
La Gervoise, irritée de la résistance, rendue furieuse par ce nom d'un sabotier invoqué contre elle, se leva brusquement, s'arma d'un bâton et s'élança sur sa fille. Les premiers coups arrachèrent à celleci des cris de douleur qui furent entendus de la loge ; la Plane accourut, brisa la porte plutôt qu'il ne l'ouvrit, et reçut dans ses bras l'enfant meurtrie. La mère, les yeux hagards, frappait toujours. Il entraîna la Fougère dans l'atelier.
— Va dormir sur les coquilles, dit-il tout bas ; je vas t'enfermer là-dedans, hors de ses atteintes. Ne lui en veux pas, puisqu'elle est folle.
Le lendemain malin, quand Marie Fougère rentra dans la cabane pour quitter son fichu taché de sang, la Gervoise la saisit rudement par les poignets et la poussa sur une chaise.
— Ne dis rien, surtout, grommela-t-eîle avec un geste horrible de menace.
En même temps, une ombre s'agita dans le fond de la cabane obscure, et le braconnier vint à pas comptés vers le groupe.
— Voyons, dit-il en essayant de composer son visage, mieux vaut s'entendre que de se disputer. Pourquoi, Marie, faire la mauvaise tête?
La pauvre petite Fougère vit le danger sous sa forme tangible. Sa mère et le bandit étaient d'accord pour la soumettre violemment à leurs volontés monstrueuses. Elle se tordit sous l'étreinte, mais, serrée comme dans un étau, elle retomba sans force sur son escabelle.
— Tu l'ouïras, souffla la Gervoise.
Bastien Palud s'approcha davantage.
— Pourquoi refuses-tu de te marier avec moi? Tu n'as ren, et je gagne de l'argent, moi; j'vaux plus dans mon petit doigt que tous tes sabotiers ensemble; la Gervoise me préfère, c'est arrangé entre nous ; guéris-toi des balivernes que t'as dans la cervelle, et accordons-nous.
— Ma mère, lâchez-moi, au nom de notre Sauveur à tous, et je vais aller me gager comme domestique dans une ferme. Je ne vous ferai jamais de peine, mes salaires seront pour vous, prenezmoi en compassion.
— Non, non; tu seras sa femme, on vivra tous trois dans les hauts taillis.
La veuve serra plus fort, Marie étouffa un cri.
— Allons, petiote, conclut le charbonnier, réponds que tu consens ; tu t'habitueras à moi, et plus tard tu seras contente.
La pastoure, dont les bras devenaient violets, se sentit hors d'état de lutter davantage et songea à tout promettre, pour obtenir le droit de fuir; l'épouvante la rendait folle, elle se souvenait de la mare de Crinon, ensevelisseuse toujours prête, et se demandait si Dieu ne pardonnerait pas à l'orpheline d'y avoir cherché l'éternel refuge. Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour le mensonge du désespoir; mais à ce moment même l'image de Toinet Printemps lui apparut. Elle aimait, elle s'était promise, elle ne s'appartenait pas. La faiblesse de l'enfant fit place au courage de la femme. Son regard se fixa, ferme et assuré, sur la mère insensée et sur l'aventurier menaçant.
— Laissez-moi les mains libres, et je vais répondre. Oui, je vais répondre.
— Ah ! ah ! dit le braconnier en riant, j'en étais sûr. Ouvrez vos tenailles, Gervoise, puisque la voilà raisonnable.
Marie Fougère se leva et se plaça debout près de la porte. En face de l'homme écrasé dans l'ombre, elle semblait grandie dans la lumière du soleil levant.
— Bastien Palud, prononça-t-elle d'une voix grave, qu'altends-tu d'une pauvre fille comme moi? Quel est ton dessein, puisque nous nous haïssons? Veux-tu me faire quitter les bois pour entraîner plus facilement ma mère au mal? Je suis prête. Mais quant à t'épouser, regarde-moi bien : j'aurais recours à la mort auparavant. Je suis la promise de Toinet Printemps, mon cœur est à lui, rien ne pourra me changer. Reste, toi, avec ce que tu as en partage : le mépris du monde.
— C'est bon, repartit avec rage le charbonnier; tes discours et ren, c'est la même chose ; la douceur ne t'a pas domptée, tu y passeras autrement.
Il accompagna ces mots d'un sourire sinistre, retint du bras la Gervoise qui déjà s'élançait sur sa fille, et laissa celle-ci s'éloigner. Lorsqu'ils furent seuls, la vieille femme jeta son bâton dans un coin en grondant :
— Fallait la r'teni, jTaurais corrigée.
Palud haussa les épaules.
— Ça s'ra mieux ce soir, quand les gueux de sabotiers dormiront. Vous coucherez à la mouronnière après not'chasse, etje r'viendrai sans tapage. Une fois seul avec elle, j'm'en charge; faudra ben qu'elle consente.
Son visage grimaçait d'une façon hideuse. Assuré de l'asservissement et de la démence de sa
compagne, il lui annonçait son projet sans embarras. Mais la Gervoise le fixa d'un œil dans lequel brillait un éclair de raison. Cette phrase lui avait produit l'effet d'un couteau enfoncé tout à coup dans sa poitrine. Elle éprouva un tressaillement étrange au flanc qui avait porté Marie, au sein qui l'avait allaitée; les paroles de son Guillaume lui revinrent à la mémoire, comme un bourdonnement lointain : « Ma mère, il faut aimer la gamine. »
L'effroyable complicité que Palud réclamait d'elle la galvanisa, dans un réveil suprême de la maternité. Elle ressaisit son bâton et cria :
— Non. Pas ça.
— Qui veut la fin veut les moyens.
— Ta femme, possible; mais l'ahontir? répondit la veuve avec un geste terrible. Prends-y garde. .. Veux-tu que je tJassomme?
— Allons, allons, fit le braconnier qui sentit le besoin d'en revenir à la ruse; apaisez-vous ; je disais ça pour badiner.
Mais sa physionomie démentait ses paroles; il lui fallait, fût-ce au prix d'un crime, l'argent de Cassemiche.
La pastoure, en traversant la petite cour, fut aperçue de la Plane qui vint à elle :
— Elle t'a donc encore battue, ma mignonne? Tu as l'air tout drôle?
Marie n'avait qu'un mot à dire pour que tous les ouvriers de la loge intervinssent. Aucun d'eux n'aurait souffert que Palud le voleur pénétrât dans le village ; le sachant sous le toit de la Gervoise, ils l'auraient probablement roué de coups. Et qu'aurait-ce été, s'ils avaient connu l'entreprise ourdie par lui contre la fiancée du compagnon absent? Mais elle garda le silence afin d'épargner les reproches à sa mère, et à ses amis une lutte violente.
— Nenni, dit-elle; tout va bien, ce matin; mais j'ai encore les mains engourdies, ayez l'obligeance de m'ouvrir l'étable, pour que j'emmène mes bètes sur la garigue.
Elle partit, les bras cachés sous son tablier; encore souillée du sang de la veille.
La jouvencelle oublia ses angoisses et recouvra le calme en atteignant la Pierre-à-Jacquot. Elle avait quitté le pays des épreuves pour poser le pied sur la terre promise. Ici tout consolait de la malice des hommes ; les genêts en fleurs souriaient à la fidèle habitante du désert; la bruyère lui disait : « Ma sœur, je t'aime ; » le genévrier s'inclinait tendrement en parlant d'elle avec la brise printanière; tout chantait autour d'elle, de l'insecte à l'oiseau, de la haute colline boisée à l'humble touffe de serpolet, tout chantait l'hymne des éternelles
amours. Les voix mystérieuses grandissaient dans le silence : « Sois comme nous, Marie Fougère, ne change jamais. » Sans doute elle avait bien souffert, la jeune-fille, et l'avenir pour elle était gros de menaces ; mais l'ajonc lai montrait ses tiges brisées : « Vois si le rude hiver m'épargna! Et cependant n'ai-je pas aujourd'hui mon rayon de soleil et mes épines verdissantes? Ne vois-tu pas, au-dessus de nous, après les brumes de la terre, l'azur du ciel? Ainsi l'espoir succède à la douleur. » Elle entendait ce grand langage; la tiède haleine de la saison des renaissances caressait son visage meurtri ; la foi en l'avenir s'épanouissait dans son cœur, comme les primevères au bord de la lande.
Marie alla s'agenouiller auprès de la petite pièce d'eau, fit ses ablutions, lava le fichu maculé de sang ; ses bras, longtemps plongés dans l'eau froide, reprirent leur élasticité. Elle enleva sa coiffe et peigna son épaisse chevelure dont l'existence rustique n'avait pas altéré la beauté. Elle se tenait debout sur la rive, la tête inclinée, le buste cambré, les bras arrondis avec une grâce inconsciente ; la ferme saillie de sa gorge tendait les lacets du corsage, et les plis relevés de sa jupe courte laissaient à découvert une jambe nerveuse. Grande, brune et robuste, elle avait les hanches saillantes et l'harmonie de mouvements de la nymphe champêtre ;
son teint bruni par le soleil faisait penser à la chaude coloration des plantes; et son regard, alangui par la vie contemplative, avait une douceur profonde. Ses traits réguliers achevaient de la rendre belle; la chaste expression de sa physionomie donnait le charme à sa beauté. L'eau pure lava les dernières traces de ses larmes et de son insomnie; ses pauvres vêtements, que la décence, à défaut de coquetterie, maintenait toujours propres, retrouvèrent sous sa main soigneuse leur lustre modeste ; et lorsqu'elle vint s'asseoir sur sa couche de fougères, le nom de Toinet Printemps errait sur ses lèvres avec cette ferveur d'espérance qui est le talisman de la jeunesse.
Deux ombres humaines glissaient ce matin-là dans la vaste solitude ; c'étaient deux marchands de balais qui, venus de la forêt avec la provision de manches, coupaient çà et là de hautes bruyères pour achever leur besogne. Ils s'accroupirent enfin devant leur cueillette, sans avoir vu Marie, sans avoir été vus d'elle, et le travail les rendit immobiles. Leur tète seule émergeait au-dessus des buissons inégaux de la steppe.
Nulle part ailleurs la paix du désert n'était troublée. Marie retrouvait tous ses amis, depuis le dolmen jusqu'à l'horizon, lueurs fugitives, ombres incertaines, nuages fondus sur la ligne des derniers
coteaux et pareils à des montagnes éloignées. Le lièvre effrayé dans la plaine suivait d'un galop attentif le chemin des brandes afin d'y trouver un gîte paisible; la linotte s'approchait sans méfiance du buisson gardien de son nid, apportant à ses petits le moucheron attendu ; balancée au sommet d'une brindille, le bec chargé de sa proie légère, elle agitait la pointe de ses ailes, et son plastron rose étincelait au soleil. Tout ce que Marie avait vu, senti, chéri depuis ses premières courses vagabondes était là, autour d'elle; plus loin s'élevait le bruit adouci d'une cloche matinale; c'était à la fois l'heure bénie des solitaires et des chrétiens. Elle remercia Dieu, sourit à sa brande et se replongea dans ses extases.
L'heure de son arrivée avait pris fin, suivie d'une heure semblable, lorsque son pied frémit au contact d'un corps froid et rapide; c'était sa compagne la couleuvre qui déroulait ses anneaux et glissait en orbe, à demi cabrée ; la bouche démesurément ouverte, elle exhalait de faibles sifflements. Encore une amie qui venait lui parler des jours heureux! Marie Fougère lui lança quelques miettes de son pain ; mais la bête n'y voulut toucher et frôla d'une allure plus vive la main tendue. « Qu'a-t-elle donc? se demanda la pastoure ; on la dirait effrayée. Ce ne sont pas mes bêtes qui l'ont fait fuir de la mare ;
elles paissent toutes les trois devant moi. Il n'y a personne sur le défrichement; apaise-toi, ma couleuvre. »
Elle avait à peine achevé, qu'un bruissement violent de broussailles écartées éclata derrière elle, au pied de la ruine druidique ; la jeune fille bondit hors de sa reposée en tournant la tête. Il lui sembla que le sang se figeait dans ses veines; elle voulut fuir, la terreur enchaînait ses mouvements ; le cri qu'elle essayait de proférer expira dans sa gorge : c'était Bastien Palud, souriant et hideux.
— Hé! hé ! la belle, je te trouve donc seulette ici? J'ai fait le grand tour pour mieux te rejoindre. Viens, viens; quand on doit se marier, il n'est pas défendu de faire un brin de causette.
Il s'approchait lentement, la lèvre avide et l'œil féroce, prêt pour le crime et sûr de lui dans cette solitude.
Marie, glacée d'épouvante, ne put répondre. Ah! Toinet l'avait abordée à cet endroit même, la première fois; mais son œil, à lui, ne parlait que de malice sans offense, et il n'était venu à elle que pour l'aimer!... Tandis que celui-ci, ce brigand, portait ses infâmes desseins écrits sur sa face. Il est des choses que l'innocence ne saurait prévoir, mais devant lesquelles la révélation du péril surgit et s'impose; c'est comme un miasme empesté qui
remplit l'air et avertit. Le faon qui jamais n'a connu que les caresses de sa mère frémit et prend la fuite à l'odeur du loup. Marie pensait, dans sa terrible angoisse, que si cet homme posait la main sur elle, c'en était fait de son amour, c'en était fait de la vie. Et comme dans les cauchemars où la jambe retenue par un poids énorme refuse de se mouvoir, elle ne parvenait pas même à se reculer.
Le charbonnier s'avança encore et lui dit brutalement :
— Ça ne sert à ren d'avoir peur; quand je veux une chose, elle arrive. Faut te soumettre.
Il n'était plus qu'à deux pas. Elle l'entendit respirer, vit la main déjà ouverte qui Fallait saisir; ce fut alors, comme pour le supplicié des vieux âges, l'approche du fer rougi d'un tortionnaire ; l'instinct lui rendit ses forces; elle sauta en arrière et se mit à courir dans la lande. Elle ne pensait même plus à Toinet; c'était la vierge qui fuyait.
Marie courait, on eût dit que les bruyères se penchaient en sœurs pour lui livrer passage, sa jupe les frôlait à peine; la ronce se refusait à déchirer ses pieds délicats. Sa chevelure dénouée flottait autour de ses épaules; les bras en croix, elle demandait à Dieu de ne pas devenir folle et de ne pas tomber. Et toujours un sourd tapage de pas résonnait à son oreille, très près, encore
plus près d'elle. Les buissons sifflaient violemment sur le passage du braconnier, ses sabots se heurtaient aux cailloux dressés sur le sol, puis c'était le bruit d'une blouse déchirée par les épines ; mais, vains efforts de la lande amie, la Gervoisette épuisée sentait derrière elle le souffle de l'homme des bois. Un cercle de fer comprimait son front, elle allait défaillir; à cet instant elle passa près de son troupeau. La chèvre effarée bondissait sur place; les deux vaches, cessant de brouter, regardèrent cette course bizarre de leur maîtresse et d'un inconnu. Leurs gros yeux ronds, fixés sur ce dernier, devinrent plus brillants ; elles agitèrent vivement leur queue, baissèrent la tète et galopèrent au-devant de lui. Palud les arrêta en marchant droit sur elles; puis il reprit sa course : elles le suivirent. Sans cesse menacé de leurs cornes, il était contraint de les chasser de nouveau. Lassées enfin, «lies demeurèrent immobiles, en leur stupide étonnement. Les dernières amies de Marie Fougère l'avaient abandonnée. Palud, un instant retardé, redoubla de vitesse; la colère s'alliait à sa passion, il se rapprocha vivement de la pastoure et tout à coup une de ses mains s'abattit sur elle.
— Ah! fit-il d'une voix rauque, je te tiens enfin.
Marie se vit perdue. L'épouvantable réalité lui
causa un tel mouvement d'horreur, qu'elle jeta un cri surhumain :
— Au secours !
Au secours? Elle demandait secours à l'herbe, au vent, à Toinet absent, à sa chère garigue, à la mort, à Dieu qui défend les faibles. Au secours... suprême adieu, suprême prière. Elle n'avait plus la force de se débattre; elle pardonna à laGervoise, n'espéra plus rien, mais cria encore : au secours?
A ce cri déchirant, deux hommes se dressèrent au milieu de la lande; deux hommes, les marchands de balais qui travaillaient là depuis l'aube, que Marie n'avait pas aperçus. Cette voix révélait une terreur et une angoisse telles, qu'ils sautèrent en même temps hors de leur abri, disant :
— On tue quelqu'un sur les bruyères.
Ils aperçurent à peu de distance deux êtres qui luttaient enlacés. L'un s'arma des outils épars à ses pieds, tandis que l'autre arrondissait ses mains devant sa bouche pour mieux se faire entendre :
— A... oh! Attends qu' j'arrive!... A... oh! ! ! Et ils s'élancèrent.
Les paysans, disséminés sur d'immenses surfaces, comprennent la nécessité de l'aide mutuel et n'hésitent jamais à se dévouer l'un pour l'autre aux heures de danger. On a vu dans ce récit deux jeunes filles surmontant l'effroi des ténèbres pour sauver
la vie d'un de leurs semblables ; de même ici deux hommes courent, leur faucille sous le bras, pour défendre une femme assaillie; ces actes de courage sont ordinaires dans les campagnes.
Lorsque le son de leurs voix parvint jusqu'au groupe, l'horrible combat tout à coup prit fin. Bastien Palud, avant d'apparaître à Marie, avait exploré du regard tout le plateau, il s'était cru certain d'avoir la solitude pour complice ; aussi demeurat-il stupéfait; ses bras s'abattirent, il recula. Certes dans l'état de surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité à s'attaquer à qui lui arrachait sa proie, s'il se fût trouvé en état de luttera forces égales; mais ces inconnus allaient être deux contre lui, munis du fer tranchant ; il se soumit avec rage au destin.
— A revoir, Marie Gervois, dit-il, le regard étincelant de menace; nous nous retrouverons en meilleur endroit. A bientôt.
Il tourna brusquement sur les talons afin de dissimuler son visage aux survenants, et s'éloigna d'un pas rapide.
— Attends donc, feignant, capon, propre à ren, criaient les marchands de balais, j'allons t'apprendre à attaquer comme ça les jeunes filles.
Marie Fougère tendait les bras vers eux ; elle
doutait si ces deux hommes n'étaient pas deux anges envoyés par miracle pour la sauver.
— Par ma foi, s'exclama l'un des survenants, c'est la Gervoisette. Canaille... Pourchasser une enfant si honnête ! Le connais-tu?
— J'ai une doutance que c'est le charbonnier Bastien ; n vois-tu pas sa tournure? répondit l'autre.
— Non, fit la pastoure d'une voix saccadée, ne voulant pas qu'on dénonçât le compagnon de sa mère; non, je ne connais pas cet homme... Je gardais mes vaches près de la grande pierre... Sans vous, bonnes gens...
Elle frissonna et ne put continuer.
— Méfie-toi, car un gars pareil peut revenir, et je ne serons pas toujours là. Crois-nous, Gervoisette, rentre chez toi, c'est le plus sûr.
Ce mot réveilla toutes les épouvantes de Marie. Chez elle... chez sa mère? Palud n'était-il pas le maître dans cette cabane où elle avait déjà tant souffert par lui? Non, non, chez la Gervoise elle serait perdue! Il fallait fuir, se cacher...
— Merci, braves cœurs qui m'avez secourue dans ma détresse; je ferai selon vos conseils; la lande, hélas ! ne me verra plus.
Elle traversa les bruyères en tournant le "dos à
Monnaye. De loin elle regarda ses vaches et sa chèvre.
— Pauvres bêtes, j'espère qu'elles retourneront d'elles-mêmes à l'étable, le chemin leur est connu. Adieu, chères compagnes.
La Pierre-à-Jacquot se dressait au delà, abritant la reposée de fougères ; Marie s'arrêta pour mieux voir, et pleura. Puis se mettant à courir dans la crainte d'embûches nouvelles, elle descendit du côté des cultures, prit à travers champs, évita les regards en se baissant le long des haies, fit le tour du hameau et aborda par le jardin la maisonnette de son amie Henriette Belœil. Par bonheur le petit garçon était venu de la ferme chercher un tablier pour sa mère ; il était occupé à refermer la porte quand la pastoure survint, hors d'haleine.
— Bonjour, la Marie.
Elle l'embrassa ardemment; cette innocence enfantine la purifiait de la menace immonde qui l'avait souillée ; son front se rafraîchit au doux contact.
— Laisse-moi la clef, mon chéri, et dis à ta mère que je suis chez elle ; mais ne l'avertis point de ça devant le monde, faut n'en parler qu'à elle toute seule.
Le bambin, heureux d'avoir un secret, partit en secouant la tète d'un air mystérieux. Marie Fou-
gère s'enferma, s'inonda d'eau froide, visita la chambre avec un reste de terreur ; et, les nerfs détendus, tomba sans force sur une chaise, hébétée, sans avoir mangé, sans penser à rien.
Henriette, en rentrant le soir, la trouva dans le même état de prostration.
— Qu'as-tu donc?
— Ne me le demande pas ce soir, je suis trop accablée.
— Il faut retourner au village.
— Je ne peux pas aller chez ma mère. Veux-tu me donner asile?
— Oui, de tout mon cœur ; mais comment vivrastu? Je suis tout le jour chez mes maîtres.
— J'apprendrai à faire du filet comme toi, je coudrai.
— Et manger?
— C'est vrai, soupira Marie, je n'ai ni pain ni argent.
— Es-tu folle ? Je peux bien ménager sur mes repas de quoi te nourrir ; d'ailleurs nous ne sommes pas à court, j'ai huit francs d'épargne. Ce que je voulais dire, c'est que je ne serai pas là pour trem per la soupe.
— Ah ! peu m'importe, mais cache-moi, mon Henriette ; je t'en supplie, cache-moi.
Les deux amies vécurent dans le mystère. Henriette, prise en affection par ses maîtres, pouvait, en partant plus tôt le matin, revenir un instant après le repas de midi et rentrer le soir de bonne heure. Elle apportait des vivres, racontait à Marie les nouvelles, lui donnait sa leçon de lecture. La Fougère allait quelquefois dans le champ où sa compagne gardait les vaches; le reste du temps elle travaillait au logis, ou portait son ouvrage dans le jardin, à l'ombre du gros tilleuil. La maisonnette était à l'extrémité du hameau; et les voisines, la croyant inhabitée tout le jour, vaquaient à leurs affaires sans y prendre garde. LepetitFrançois, toujours discret, allait et venait sans cesse de sa mère à Marie; et souvent restait avec celle-ci, qu'il égayait de son babillage. Chaque soir, avant de se coucher, les jeunes filles épiaient les bruits du de-
hors, s'enfermaient à double tour. Henriette assujettissait la porte à l'aide d'un landier placé en arcboutant, et l'heure des rêves sonnait.
La fille-mère enseigna quelques menus ouvrages à sa compagne.
— Puisque j'arrive à gagner un peu de monnaie, dit celle-ci, j'attendrai ici que Toinet soit revenu.
Elles atteignirent ainsi la fin du mois de mai. Marie Fougère n'avait fait qu'une longue sortie, en allant à la chapelle de Saint-Antoine-des-Bois, pour remercier le saint de l'avoir préservée de la honte. Les sabotiers ne connaissaient point sa retraite, car la pastoure appréhendait leur colère, dont la veuve Gervois eût pâti. Ne fallait-il pas, d'ailleurs, que le bruit de son départ fût accrédité, même au village, pour mieuxtromperBastien Palud?
Henriette, en allant voir son frère à la loge, s'était bornée à dire :
— J'ai vu Marie; on l'a maltraitée, un homme qu'elle ne m'a pas nommé la poursuivait ; pour être fidèle à Toinet, elle a préféré partir.
— Où est-elle ?
— Domestique à la ville.
La Plane, désolé, avait redouté quelque acte de désespoir; et pendant plusieurs jours on avait vu l'ancien parcourir les bruyères et visiter toutes les
mares, pour être sûr que sa fille adoptive n'était pas restée morte dans ce désert tant aimé d'elle. Il avait cessé, comme ses compagnons, de parler à la Gervoise, devenue pour eux un objet d'aversion.
— C'est un grand malheur, répétait le bonhomme, que nous ne sachions pas où la pauvre fille réside, pasque je lui aurais fait passer un peu d'argent.
Mais Henriette avait fait la sourde oreille. Elle devait toucher ses gages à la Saint-Jean, et ne voulait partager avec personne le plaisir de faire vivre sa petite amie. Son frère Belceil et Philippe, qui était amoureux d'elle, la visitaient le dimanche matin à la ferme, sans pouvoir soupçonner son secret.
Au mois de juin, Marie éprouva une grande joie. L'amour, plus encore que les leçons de sa compagne, l'avait rendue savante ; elle parvint à dicter une lettre pour Toinet et à tracer son nom au bas de la page. Henriette avait guidé sa main, mais qu'importe; c'était le premier signe de vie direct; le soldat allait avoir une preuve matérielle de sa pensée; ce mot informe serait le témoignage des efforts de la tendresse, le baiser de l'absente. Elle voulut tenir longtemps la lettre dans ses nains, lui laisser son seul contact, coller elle-même le timbre-poste, porter la missive dans sa poche
jusqu'à la boîte du village, afin que Toinet devinât sa promise jusque dans les froissements de l'enveloppe. «Ce n'est pas le papier qui s'en va là-bas, disait-elle; c'est moi. » La sage Henriette ne la put dissuaderd'aller elle-même à Saint-Léonard, au risque d'être reconnue; Marie courut, au coucher du soleil, déposer sa chère lettre, en lui recommandant tout bas de dire à l'ami les choses qui ne s'écrivent pas; elle revint satisfaite; et, le soir, essaya de ne pas s'endormir trop tôt, pour voir, à travers les vapeurs du demi-sommeil, le visage de Toinet heureux.
Le succès de cette course imprudente la rendit ambitieuse; elle se confessa bientôt à la Belœil :
— Ma douce, je voudrais monter un matin jusqu'aux bruyères. Si tu savais combien ma lande me manque! Enclose dans une maison de pierre, je crois être au tombeau. La Roche, les bêtes de la varenne, la reposée de fougères, qu'ètes-vous devenues? N'aurai-je plus à respirer l'air qui soufflait du lointain; suis-je condamnée à ne jamais revoir le grand plateau bordé de sapinières?
— Ne commets pas la folie d'y aller ; il y aurait danger.
— Je me cacherai si bien î Veux-tu donc que je
tombe malade de chagrin ? Je ne peux plus vivre loin des brandes.
Elle devint pâle et languissante, son amie se décida à la mener une fois sur le plateau.
Ce fut une heure délicieuse. Marie Fougère visita la Pierre-à-Jacquot, la toucha de la main avec un sourire d'enfant caressante; elle s'assit dans sa logette que le vent avait défaîtée ; écouta longtemps, regarda son désert d'un œil attendri; reconnut les papillons, l'alouette et la couleuvre; elle se sentit contente et guérie au souffle tiède qui frôlait son visage.
— Partons, partons; nous pouvons être surprises, criait la fille-mère.
— Nous reviendrons, dis? Je suis si bien là!
— Crois-moi : éloignons-nous ; j'entends du monde dans les champs.
Les deux jeunes filles tournèrent le dolmen afin de gagner la plaine du côté des friches. Advenues à l'orée des cultures, elles ouïrent un bruit de voix dans le chemin, sautèrent dans une pièce entourée de haies pour éviter toute fâcheuse rencontre, et se trouvèrent en face de Cassemiche qui coupait du vert pour ses bestiaux.
— Tiens ! ma nièce Gervois ? Où vas-tu donc comme ça? On racontait que t'avais décampé?
La pastoure demeura tout interloquée.
— Ah! je suis ici... sans y être; je retourne de ce pas chez mes maîtres, en ville.
— Ma finte, j'ai peur que tu te débauches, à courir pays de cette façon-là.
— Vous avez tort, interrompit Henriette avec aigreur ; votre nièce vaut mieux que ceux qui vous en parlent mal.
— Bon ! v'ià que tu crés tout de suite que c'est les Renaud! Y n'm'ont ren dit. Si j' les r'vois de temps à autre, c'est pas pour crier sur le dos du monde. Tu sais, Marie, que j'avais d' bonnes intentions à ton endroit. As-tu toujoux envie de t' marier avec le gars Printemps ?
— Oui, mon oncle.
— T'as tort. Fallait m'écouter, j' n'aurais pas changé: tu t' rappelleras ça plus tard. Enfin on te disait adirée, j' vas conter aux voisins que j't'ai r'trouvée quant-et la Belceil; c'est toujoux ça.
Les amies continuèrent leur route, grandement désolées.
— Tu as été folle de venir aux landes, soupira Henriette ; nous voilà à la merci d'un bavard.
La soirée se passa tristement. Elles étaient couchées depuis longtemps, lorsqu'un bruit mystérieux les arracha au sommeil. Quelqu'un essayait, avec mille précautions, d'ouvrir la porte ; et, découragé par la résistance, secouait d'une main légère le
volet de la petite fenêtre. Le pas, un pas d'homme chaussé de gros souliers, s'éloignait puis se rapprochait. Les deux paysannes étaient plus mortes que vives.
— Un voleur ! dit tout bas Henriette ; Seigneur, s'il allait tuer mon enfant.
Marie Fougère secoua la tête ; elle tremblait ; la fille-mère entendait dans le silence les battements de son cœur.
— Il faut fuir, bégaya-t-elle entre deux frissons.
— Va dans le grenier, tu verras par la lucarne sans être vue, durant que je veillerai sur François.
Elles mirent à la hâte leur jupon et Marie gravit les degrés de l'échelle qui servait d'escalier. Elle se coucha, passa lentement la tète par l'ouverture et reconnut Bastien Palud.
Cassemiche avait parlé; le braconnier, toujours aux aguets, avait aussitôt appris la nouvelle; il connaissait son asile et voulait entrer par la violence ; elle était perdue.
A ce moment Bastien choisissait dans le tas de fagots un bâton de chêne pour lui servir de levier. La Gervoisette rentra éperdue dans la chambre
— Il se prépare à faire sauter la porte ; c'est uil
— Ah ! le charbonnier ?
— Oui.
— Je ne crains plus pour mon fils, me voilà vaillante. Musse-toi dans le poulailler et laisse-moi faire.
Elle sortit par le jardin et alla frapper à la porte de derrière d'une maison voisine.
— Réveillez-vous, mes amis ; sortez vite par devant pour venir à mon aide. Il y a des voleurs en train de crocheter ma serrure.
Deux paysans sortirent vite, criant à l'envi et excitant leur chien.
Bastien Palud prit la fuite.
Les amies n'osèrent pas se recoucher et veillèrent à tour de rôle à la lucarne. Le péril était passé, mais maintenant que le misérable connaissait le refuge de celle qu'il avait choisie pour victime, l'espoir de lui échapper n'existait plus. Aussi la Henriette partitelle dès l'aube, et se rendit en ligne droite au village des sabotiers. Les compagnons venaient de se réunir dans l'atelier.
— Bonjour, La Plane, bonjour, mon frère et les autres ; je viens vous demander appui pour Marie Fougère.
— Notre adoptée? Ah ! L'as-tu revue, par hasard?
«— Je l'avais prise sous ma garde en mon logis ; la
pauvre se cachait de vous pour vous épargner des querelles en forêt. Bastien le charbonnier Ta insultée sur la lande et veut s'emparer d'elle, c'est pour ça qu'elle a pris la fuite. A présent, il sait où elle est et a tenté, cette nuit même, d'entrer chez moi de force. Je ne peux plus la défendre, je vous la confie à vous, les hommes.
Le premier moment de surprise passé, chacun regarda son voisin, et la colère fît explosion.
— Le gueux! le gredin! la canaille! Il ne mourra que de ma main! — Non, de la mienne.
L'ancien leur imposa silence; il s'agissait de sauver l'enfant et non de crier.
— Il faut la ramener ici, dit-il ; j' vas de ce pas parler à la Gervoise.
— Sa mère? fit Henriette. Elle ne fait qu'un avec Palud; Marie me l'a avoué. Ne lui dites rien.
— Diable! diable ! grommela le vieux La Plane ; comment s'y prendre, alors ? Ah, tenez, j'ai une idée. Belœil, file de ce pas à la mouronnière et ne quitte pas les talons de ce vaurien-là. Prends un broc, et s'il fait mine d'aller chez ta sœur, crève-le. Toi, ma bonne fille, va-t'en sans inquiétude, t'auras ce soir de nos nouvelles. Approche, Philippe. Tu peux ben faire sept lieues en quatre heures, pas vrai?
— Pardi I
— Alors pour lors, je vas te donner une commission. Que personne ne dise mot à la vieille; ce soir nous saurons comment nous y prendre.
Henriette rentra vivement chez elle et emmena Marie à la ferme de ses maîtres. La journée fut paisible,et à la tombée du jour les jeunes filles revinrent au logis, certaines que les sabotiers ne les abandonneraient pas.
— Mon frère Belœil va venir, c'est sûr ; nous n'avons rien à craindre.
A peine avaient-elles allumé la chandelle et couché l'enfant, qu'un homme couvert de poussière parut sur le seuil. Marie Fougère poussa un grand cri et s'élança.
— Louis Turpin? oh, mon Turpin, avec toi je suis bien sauvée !
Le sabotier, pâle et indécis, la repoussa doucement.
— C'est Henriette qu'il faut remercier et non moi, ma bonne fille. Les sabotiers ont décidé ton retour au village, je viens te quérir, voilà tout.
La Gervoisette regardait à la dérobée son cher compagnon d'autrefois, avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à déguiser. Le rude forestier n'était plus tel qu'elle l'avait connu : ses traits anguleux, sa physionomie pensive, la ride creusée entre ses sourcils lui donnaient une apparence plus
grave ; mais le sourire avait conservé l'expression de bonté des anciens jours, et l'énergie de la jeunesse éclatait encore dans chacun de ses mouvements, bien qu'il se tînt légèrement voûté. Il demeurait calme devant la pastoure, ses yeux ne la cherchaient ni ne la fuyaient; la curiosité attendrie de la jtune fille ne pouvait pressentir aucune arrièrepensée derrière ce calme viril.
— Henriette, dit-il tandis que les deux camarades s'embrassaient, votre frère va venir tout à l'heure, il couchera là pour plus de sûreté ; vous pourrez dormir tranquille. Partons-nous, Marie?
Ils prirent ensemble le sentier des landes. Au bout d'un instant la Fougère rompit un silence qui devenait pénible.
— Depuis combien de temps es-tu de retour, Louis ?
— J'arrive. Philippe est venu à mon chantier pour me dire que tu es dans la peine ; La Plane ne savait que faire, à cause de la Gervoise ; je suis aussitôt rentré à Monnaye pour la circonstance.
— Tu vas rester avec nous, maintenant, mon Turpin ?
— Bien sûr que je ne te laisserai pas dans l'embarras.
Il ajouta en affectant de rire :
— Je ne t'ai pas tirée jadis de Maison-Brûlée pour t'abandonner aujourd'hui.
— J'ai grand besoin de toi, va !
— Soit, mais pas pour longtemps : nous voilà au mois de juin, et ton promis sera bien sûr de retour avant la Toussaint; c'est lui alors qui le gardera mieux que nous autres.
La conversation tomba. Près du bois seulement, le sabotier expliqua à Marie ce qu'il avait résolu :
— Tu ne logeras pas avec ta mère. La Plane et Maronneau ont préparé pour toi l'un des magasins, tu dormiras là, à dix pas de notre loge ; il convient de même que tu manges avec nous ; dans la journée ce sera comme par le passé. Ta bique et tes vaches t'attendent, c'est dans la brande que tu te plais, tu y iras.
Marie tressaillit et répondit avec terreur :
— Mon Dieu, tu ne sais donc pas ?. . .
— La Plane m'a renseigné, les marchands de balais aussi ; je suis au courant ; mais me voilà, désormais ; tu ne reverras pas le charbonnier, j'en fais le serment.
L'enfant adoptive du village fut installée dans sa nouvelle cabane ; un lit de feuilles sèches avait été dressé devant la porte où les sabotiers devaient faire sentinelle à tour de rôle ; Turpin y resta toute la nuit. Le lendemain matin, lorsque Marie se
dirigea vers rétable afin de revoir son bétail, la Gervoise l'aperçut et voulut la frapper; Louis l'arrêta d'une main rude.
— Attends... Coureuse, coquine!...
— Assez, mauvaise mère; nous sommes las de vos méchancetés, à la fin !
La veuve s'enfuit vers les Croix-Chemins, répétant à haute voix :
— Turpin ! Turpin est ici !
— C'est bon, c'est bon, fit le brave garçon en haussant les épaules; elle va prévenir son Palud, c'est tout ce que je désire. Allons, ma Fougère, n'y pense plus et va dans la lande avec tes vaches, puisque c'est ton bonheur. Si le bandit se mettait à ta recherche, il rencontrerait quelqu'un sur sa route. Va.
Quand la pastourelle se fut éloignée, la Plane prit Louis par le bras et l'emmena à l'écart.
— Cause sans feintise, Turpin : ça t'a coûté de revenir?
— Je ne dis pas non ; cependant j'ai fait l'étape bon train.
— Pardi ! Ne t'avais-je pas fait prévenir que Marie Fougère avait besoin de toi ? N'en fallait pas davantage. J'ai bien deviné, depuis le temps, que t'as quitté Monnaye à cause d'elle. Tu as ressenti un coup en la revoyant, n'est-ce pas ?
— Oui... Mais pas si fort que j'aurais cru. Pensez-y donc : Voilà trois ans que je me raisonne. Son cœur est à Toinet Printemps. . . Que voulez-vous ! Dans les commencements, c'était dur, allez ! J'étais sans force. Mais l'éloignement, le travail m'ont remis peu à peu. Il y a toujours au fond de moi quelque chose que je ne peux pas en arracher tout à fait; mais je suis guéri des folles idées. Il est vrai qu'en me retrouvant hier soir avec elle, un feu que je supposais éteint m'est monté au cerveau, mais je n'ai rien laissé paraître; et aujourd'hui me voilà de sens rassis. Je pourrai faire bonne mine et m'habituer, à la condition de ne pas converser trop souvent avec Marie. Mais laissons le sujet, ça m'amollit d'en parler.
— Nous espérons bien que tu resteras.
— Je tâcherai.
— Et... Et quand Toinet sera revenu?
Le forestier hésita. Enfin, s'essuyant le front :
— Je resterai, même à ce moment, répondit-il, si Bastien Palud la menace encore.
— Je ne l'entendais pas ainsi, car alors ce sera l'affaire du mari.
— Non. Si Palud doit tuer quelqu'un, autant que ce soit moi ; ça ne l'empêchera pas d'être heureuse.
Jean Belœil les interrompit.
— Il y a du nouveau.
— Quoi donc ? Tu reviens des bois, et je te croyais chez ta sœur Henriette ?
— J'y suis allé, et là-haut de même. Voici la chose. Hier, en surveillant le maudit charbonnier, je l'ai surpris se coulant dans un fourré de jeunes pins; je l'ai suivi à la trace ; il retendait des collets à chevreuil. Dare dare j'ai filé chez un des gardes pour lui conter la chose. « Ah ! qu'il m'a dit, tu nous obliges, y a assez longtemps que le coquin se moque de nous ; je le pincerons au soleil levant sur la bordure des semis. » Là-dessus, j'ai couru chez ma sœur, et au petit jour, je suis revenu à l'endroit de l'embuscade. Je suis arrivé au bon moment. Bastien Palud sortait du fourré avec une chevrette sur le dos. Donc que les trois gardes s'élancent de la broussaille et le cernent. « Du coup, on te tient. » Au premier mot, le lascar se débarrasse de son gibier, laisse un morceau de sa blouse dans les mains du premier garde, allonge un mauvais coup de pied à l'autre, se défait de moi par un croc-en-jambe, brise deux dents au dernier qui sautait sur lui, et disparaît dans le taillis de chênes. A l'heure qu'il est, on le cherche partout. Faut aider les gardes.
La Plane se mit à rire.
— Je ne demande pas mieux, vu que nous voulons purger Monnaye de ce paroissien-là; mais la course ne sera pas longue, je sais où il est caché.
— Que nous débitez-vous là? interrogea Turpin.
— La vérité vraie; Bastien est ici, chez laGervoise, c'est son refuge ordinaire. Jusqu'à présent je fermais les yeux, rapport à la vieille ; cette fois il faut le pincer.
Le garçon retroussa ses manches avec une joie passionnée.
— Je m'en charge, moi.
— Belœil est parti pour avertir les gardes ; attends l'arrivée du renfort.
Louis Turpin était déjà au milieu de la cour. Non, il ne voulait pas d'aide, Marie Fougère n'aurait d'autre vengeur que lui.
Il arriva devant la porte de la Gervoise, celle-ci voulut lui en disputer l'entrée.
— La Plane, débarrassez-moi de cette malheureuse ; que je n'aie pas sur la conscience d'avoir frappé une femme.
A peine entré, il fouilla du regard la chambre obscure : rien de visible; mais au bout d'une minute son oreille perçut un léger bruit de paille froissée.
— Allons, Palud, montre-toi. Je suis Turpin qui t'ai déjà fait mettre en prison pour vol; as-tu peur de me voir à la lumière ?
Les objets de toute sorte qui masquaient un des angles s'écroulèrent brusquement, et le charbon-
nier, ivre de fureur, s'élança sur son ennemi. La lutte fut terrible. Turpin et Palud, étroitement serrés l'un contre l'autre, essayaient mutuellement de s'étouffer ou de s'abattre sur le sol. Silencieux, haletants, poitrine contre poitrine, ils cherchaient lentement l'endroit où frapper. Soudain le sabotier voulut saisir au cou son adversaire, celui-ci en profita pour le pousser obliquement ; tous deux alors ils tombèrent, embrassés, et roulèrent sans lâcher prise jusque dans la cour. En même temps les gardes accouraient, les compagnons avaient quitté l'atelier, dix bras se levèrent pour porter secours à Turpin.
— Arrière, s'écria celui-ci d'une voix impérieuse, je suis venu à Monnaye pour punir ce misérable, laissez-moi faire ma besogne.
Par un dernier effort, il parvint à se placer audessus du charbonnier et lui posa un genou sur la poitrine.
— Je t'ai ! A présent je vas t'étrangler. Turpin allongea la main pour prendre Palud à la
gorge; mais celui-ci, dont la tète était restée libre, le mordit cruellement. Le sabotier secoua en l'air ses doigts sanglants, saisit son adversaire aux cheveux et l'aplatit contre la terre. Déjà d'un geste féroce, il serrait le cou, Palud râlait, quand les témoins de cette scène tragique s'interposèrent; les
sabotiers s'emparèrent de leur compagnon, pendant que les gardes liaient les bras du braconnier à demi étouffé.
— Ah ! mon gueux, s'écria l'un de ceux-ci, tu as fait rébellion ? Tu payeras ça du même coup que notre chevreuil. On va te conduire à la ville ; marche droit.
Ils partirent. La Gervoise les suivit jusqu'à l'extrémité des bois; son couteau ouvert à la main, elle cherchait à couper les liens de son farouche acolyte.
Le village, à dater de ce jour, reprit son calme d'autrefois. Les sabotiers joyeux, penchés sur la coche encombrée, taillaient, creusaient, jetaient sur la terre unie leurs paires accouplées, les minces coquilles de bois voltigeaient autour d'eux; la condamnation de Bastien Palud redoubla leur belle humeur. Tous les couplets de la chanson du Roi y passaient.
Pour charmer son veuvage, Il vint d'un air courtois Demander en mariage La fill' d'un marchand d' bois.
Et la demoiselle, qui avait du goût et de l'esprit, répondait fièrement :
J'accept'rai ta couronne Ainsi que tes joyaux, Si avec ça tu m' donnes Un' paire de sabots.
Seul, Turpin ne chantait pas. « Ça lui reviendra, disait l'ancien; voyez comme il travaille de bon cœur. Ça lui fait plaisir d'être avec ses vieux amis; patience. »
La Gervoise paraissait plus folle que jamais. L'arrestation de Palud l'avait bouleversée, elle avait renoncé au mouvement et se tenait du matin au soir accroupie devant sa maisonnette, sans même reconnaître ceux qui l'approchaient. Marie Fougère avait pu reprendre son ancienne vie, sans chagrin et sans danger. Le matin, elle trempait la soupe, faisait le ménage ; le soir, elle s'occupait encore de sa mère, dont elle recousait les nippes en silence, avant de regagner le magasin aux sabots, où la Plane, par prudence, avait exigé qu'elle couchât jusqu'à son mariage. Elle vivait tout le jour sur les bruyères, libre, calmée, en pleine possession d'elle-même. Les fleurs s'épanouissaient à perte de vue, les nuages ressemblaient à Toinet; et pendant qu'elle promenait ses regards sur le désert enchanté, le chœur des grenouilles éclatait derrière elle, dans la mare de sa chère varenne. Elle écoutait, accroupie sur son liteau de fougères, tour à tour joyeuse et attendrie. Quelquefois, mue par un touchant caprice d'enfant, elle étendait, les jours de laverie, son linge aux branches de l'ormeau, comme pour lui faire signe de venir, puisque l'avait trouvée, la pre-
mière fois, de cette façon-là. Puis sa main cherchait dans la poche du tablier la dernière lettre du soldat, la leftre où il était question du retour, et en épelant les mots elle achevait de l'apprendre, tandis que sa chèvre, arrêtée près d'elle, le menton haut, l'œil demi-clos, prêtait l'oreille au bruit des syllabes murmurées.
Souvent Marie, en rentrant par les soirées fraîches, cherchait Louis Turpin ; mais le forestier l'évitait d'habitude. Si pourtant il la rencontrait par hasard au détour de la loge, il lui souriait avec bonté, causait sans embarras, et ne la quittait pas sans paroles amicales II est vrai que les conversations ne se prolongeaient guère : Turpin avait de l'ouvrage à finir, ou se trouvait pris de fatigue ; il invoquait le prétexte sans affectation, elle feignait de le croire, et ils se quittaient.
Le dimanche, c'était mieux; la pastoure, en sortant de l'église, ramenait sa camarade Henriette et le petit François ; alors les sabotiers allaient s'asseoir à l'ombre avec les deux jeunes filles. Le gros Philippe était radieux : Belceil avait vaincu les scrupules de sa sœur.
— Tu veux donc de moi tout de même, Philippe? demanda enfin la fille -mère.
— C'est guère commode d'en douter, puisque Jean et moi te tourmentons pour ça depuis à ce printemps.
Elle montra l'enfant avec tristesse.
— Ne t'inquiète pas, va, ma bonne, t'es pardonnée ; je serai son père.
L'été s'écoula ainsi, Marie vécut partagée entre ses amis et sa lande. Tous les jours, sans qu'elle le sût jamais, Turpin montait vers le plateau, s'élevait à couvert jusqu'au bord des sapinières et regardait du côté de la Pierre-à-Jacquot, pour savoir si Fougère était tranquille en sa reposée. Dès que le calme profond de la garigue l'avait rassuré, il retournait à son travail.
— Eh ben, demandait tout bas La Plane, tu viens de voir là-haut si tout est paisible?
— Oui.
— Tu reprends ton ancienne mine.
— Ça va mieux depuis quelques semaines.
Un seul événement se produisit, à la fin d'août. Le maître d'école, secrétaire de la mairie, vint un soir chez les Gervoise. La veuve qui, accroupie dans un coin, croyait bercer son fils Guillaume, l'accueillit avec des grognements sourds et ramassa un morceau de bois pour le lui jeter. L'honnête garçon battit en retraite et se dirigea vers l'atelier pour parler à Marie.
— Je viens vous prévenir, dit-il, que l'enterrement de votre oncle Gassemiche aura lieu demain à dix heures.
— Cassemiche est mort? s'écria le vieux La Plane.
— Ma foi oui, il s'est tué en tombant du haut d'une échelle. Vous êtes les plus proches parentes ; ne laissez pas Renaud et sa femme prendre votre place.
— On ira, soyez-en sûr; c'est moi, l'ancien delà loge, qui conduirai l'enfant, car la mère cette fois a la tète fêlée pour de bon et ne saurait venir.
Voici ce qui était arrivé. Cassemiche avait eu réellement, après l'attentat de Crinon, l'intention de léguer au moins une partie sa fortune à Marie ; mais Palud l'avait singulièrement refroidi en lui expliquant que son bien passerait par là aux mains de Toinet Printemps; d'ailleurs, dès lors qu'il ne pouvait pas faire tapage de sa générosité, la chose lui agréait beaucoup moins, outre qu'une réconciliation avec la Pienaude était toujours sa secrète espérance. Il alla bien chez le notaire au jour convenu, ce qui trompa le braconnier, maisc'étaitpour conclure une autre affaire avec son cousin et associé. Là les deux marchands de biens marrons complétèrent une entente au moyen d'un testament mutuel, solution séduisante, puisque chacun d'eux, en signant, se promettait de survivre à l'autre. Toutefois, Cassemiche, pris de remords à l'endroit de sa nièce qui lui avait sauvé la vie, réserva
pour celle-ci la varenne et la lande qui joignaient la Pierre-à-Jacquot, avec une somme suffisante pour la construction d'une maisonnette. Ses dispositions ainsi prises, il fit des prodiges de ruse pour ramener à lui sa maîtresse, sans s'engager par une démarche directe. Son intention arrêtée était d'avoir la femme en lui faisant partager son bien-être, mais de se jouer du mari, qui avaiteu la prétention de le prendre pour dupe. Il répandit le bruit qu'il devait tout donner aux Gervois; les Renaud, effrayés, résolurent de se contenter d'un testament et revinrent auprès du vieillard. Gassemiche, alors, paya sa passion satisfaite au prix d'obsessions qui empoisonnaient sa vie. La lutte fut longue et furieuse; enfin, menacé d'une rupture définitive par la femme, dont il ne pouvait plus se passer, il se trouva un jour forcé de tester. Mais le fin matois, par une de ces fourberies propres au paysan vicieux, omit de dater son acte, ce qu'il savait bien être une cause radicale de nullité. Puis il cacha le testament sous une pile de serviettes, et dit à la Renaude, qui maintenant habitait d'une façon complète avec lui :
— Je te jure que c'est fait.
Il pensait :
— Faut les laisser chercher; pendant ce tempslà j'aurai la paix.
k m MARIE FOUGERE
Ce qu'il prévoyait arriva. Les deux époux tremblaient que l'assurance du vieillard ne fût mensongère, ou qu'un caprice ne dictât quelque résolution contraire à son esprit astucieux; leur cupidité, surexcitée, excluait toute idée de patience ou de repos ; ils se mirent donc à la recherche du padier d'où dépendait leur avenir. Dès que Cassemiche quittait le logis pour surveiller ses moissonneurs, ils fouillaient avidement le lit, l'armoire, la huche à pain. Déroutés quelque temps par la négligence voulue du bonhomme, ils passèrent enfin des cachettes les plus compliquées aux plus simples; et leur main, en remuant le linge pour la forme, tomba sur le testament. Et de courir devant la fenêtre, pour lire mieux. Les premières lignes flamboyèrent à leurs yeux : « Je lègue aux époux Renaud tous mes biens... » Et au-dessous des détails, dont chaque ligne avait allumé en eux la fièvre de l'or, ils virent avec une émotion inexprimable la signature en grosses lettres : «Thomas Cassemiche. » Pour eux c'était tout; on sait que, pour les paysans, tout se résume dans ce mot : il a signé.
La Renaude, transportée, passa un doigt sur la feuille :
— Son nom est sur papier timbré. Du coup, ça y est!
Renaud, lui, demeurait pensif.
— Qu'as-tu, mon gros? Voilà-t-il pas de quoi te contenter ?
— Non. Je ne suis pas tranquille. Si nous remettons le papier où tu l'as découvert, le vieux pourra le remplacer par un autre; si nous le gardons, il s'en apercevra, nous en voudra, et le danger sera encore pire.
— C'est vrai. Comment faire?
— Je l'ai, je le garde ; pour le surplus, on va aviser. Où est le vieux ?
— Il est allé louer une batteuse et va revenir pour balayer le grenier.
— Ah?
Renaud, comme s'il eût craint de réfléchir, sortit en hâte, alla scier à moitié les barreaux supérieurs de l'échelle, et poussa dessous, à coups de pied, quelques tessons de bouteilles. Moins d'une heure après, Cassemiche montait, chargé de la pelle de bois et du balai. Un échelon se brisa sous le poids de son corps ; comme il essayait de se retenir, ses mains en cassèrent un autre; il tomba sur les débris de verre et mourut dans la soirée.
Après l'enterrement, les Renaud se rendirent chez le notaire, leur visage plongé dans le mouchoir de poche, et après un éloge funèbre entre-
coupé de soupirs, firent le dépôt de leur testament. Un coup d'œil suffit au notaire.
— Ceci n'a aucune valeur, dit-il, la pièce n'est pas datée.
Ils bondirent jusqu'au cartonnier, la bouche grande ouverte.
— Voyez plutôt. Au surplus, je vais vous lire le Gode. C'était sûr, car j'ai ici le testament de Cassemiche; il laisse sa fortune à son cousin, sauf un petit cadeau pour Marie Gervois ; mais vous n'avez rien, vous autres.
Rien. L'infamie sans salaire; le crime inutile! Ils crièrent en même temps : « C'était une vieille canaille, » et sortirent en se querellant. Ces deux êtres, voués à l'opprobre et à la misère, n'eurent plus qu'à déménager secrètement et à disparaître du pays.
— Eh ben, eh ben, dit gaîment La Plane à sa fille adoptive, te v'ià lotie d'une lande et d'une maison dans l'endroit que tu aimes; comme tu seras heureuse là-haut avec Toinet,hein, ma Fougère?...
La première gelée d'octobre a blanchi les gazons; plus de rayons brûlants ni de fleurs estivales ; un vol de corbeaux annonce les jours sombres ; aux chants de la brise a succédé le gémissement de l'aquilon. Là-bas, au flanc du coteau que midi réchauffe, les vendangeurs cherchent la grappe gonflée sous le pampre rouge ; sur la lande où l'épervier plane en cercle, s'inclinent les grelots ternis des bruyères; dans la forêt sans fauvettes, le peuplier allonge ses feuilles jaunes sur la frondaison empourprée des hêtres ; le chèvrefeuille secoue le corail de ses baies sous la verdure éternelle des sapins. C'est la vie avec ses oppositions puissantes, la langueur mystérieuse de la nature qui va s'en^ dormir ; c'est l'automne.
Voyez-vous le sentier bordé de fraisiers, le joli sentier où les sabots faisaient rouler les menus
cailloux sur la terre séchée ? La pluie en ruisseau l'a changé; le pied y glisse sans trouver, contre le froid, les caresses de l'herbe; ses pierres luisantes ont disparu sous la boue. Qu'elle est glaciale aussi, l'écorce de cet arbre renversé, sans cesse battue de l'averse depuis la venue des journées tristes ! La Gervoise y demeure assise, suivant son habitude ; mais le corps amaigri de la folle est agité de longs frissons; elle se replie, les bras croisés sur sa poitrine, et lève les yeux comme si elle demandait, pour sa fièvre, un peu de soleil.
Soudain Bastien Palud se dresse devant elle, maigre, étiolé ; sa barbe inculte, son regard haineux feraient peurà tout être doué déraison. Mais la vieille femme le voit à peine, elle ne le reconnaît pas. Ces longs mois de séparation ont éteint en elle le souvenir de leur existence commune; la complice du braconnier est redevenue une immobile, la démence a tout effacé.
— Je vous cherche, mère Gervoise.
Elle ne répond pas ; il la secoue, sa voix se fait menaçante; la veuve, sans comprendre les mots, perçoit des sons jadis familiers et tend l'oreille.
— Me voilà; Bastien Palud, répète-t-il.
— Ah?...
— Je sors de prison. Quatre mois sans bouger ; regardez-moi, c'est une pitié !
La Gervoise se balance machinalement sans prendre garde à lui. Tout bas elle nomme son fils, son Guillaume. L'homme lui montre une balle et une poire à poudre ; elle tressaille.
— Je viens me venger. Ce soir Turpin sera mort.
— Oui, dit-elle avec un éclair dans les yeux ; le sabotier.
— Où avez-vous musse mon fusil?
Ce mot la frappe, elle se rappelle un peu.
— Dans ta paillasse.
— Bon. Et la Marie?
— Au village.
— Et... et Cassemiche?
Sans se rendre compte de la question, elle étend le bras du côté de la plaine.
— Il est là-bas.
Là-bas, c'est le cimetière ; comment le devinerait-il ? Sa bouche grimace un sourire.
— J'arrive encore à temps. Dans une heure je serai à l'affût derrière la loge. Ne dites jamais que vous m'avez vu aujourd'hui, n'avouez jamais que j'avais un fusil.
Elle n'écoute plus. Le charbonnier se penche, adoucit sa voix, lui touche l'épaule sans rudesse.
— Nous irons à la chasse, vous savez ben ? dans les semis, au gite des lièvres.
La femme a vivement relevé la tête. Il comprend qu'elle peut lui appartenir encore ; et, rassuré, disparaît derrière les broussailles.
Le vent expire, le soleil se voile, un brouillard livide tombe sur la forêt, flotte lentement parmi les troncs blancs des bouleaux et s'étend comme un suaire humide ; les feuilles pleurent. La Gervoise s'est replongée en son engourdissement ; elle cherche à son côté la musette que Guillaume portait en revenant de la guerre, la presse contre elle ; et sans remuer son corps glacé, regarde du côté de ce sentier où sa folie l'a conduite si souvent pour l'attendre. Le deuil de la nature, le froid, la brume la ramènent de huit ans en arrière. C'est par un temps semblable qu'elle épia son retour, sur le tertre de Saint-Léonard ; le ciel était de plomb comme aujourd'hui, les arbres versaient des larmes pareilles quand il jeta sur elle le regard inoubliable de l'enfant qui retrouve sa mère; son bâton de voyage, le voilà; il s'appuyait dessus ; et tout était comme aujourd'hui ; C'est donc aujourd'hui qu'elle va le revoir...
Écoutez ; quelqu'un marche dans le sentier et descend vers elle. C'est un homme jeune, un soldat ; voyez sa sacoche en sautoir, dans sa main le hàton d'épine ; il marche à pas pressés, son regard cher-
che quelqu'un... Ah! le voilà, mon fils; il n'était pas mort, c'est bien Guillaume... Arrête, arrête, ô mon enfant î
Elle court, les yeux hagards, les bras ouverts. Mais quoi ! Le revenant se recule avec tristesse ; ses traits sont bien changés, Parle donc, je reconnaîtrai du moins ta voix.
— Avez-vous donc oublié Toinet Printemps, le promis de votre fille, de Marie Fougère ? Je reviens libre, dites-moi où elle est, la route qui m'en séparait m'a paru si longue !
— Toinet, toi? C'est une menterie. Je te soutiens, moi, que le soldat qui arrive dans nos bois par le brouillard, c'est Guillaume.
— Pauvre femme !
Il l'écarté avec une pitié respectueuse et se remet en marche. Lorsqu'il l'a dépassée, qu'elle ne distingue plus son visage, cette allure de soldat, cette bandoulière, ce bâton d'épine lui rendent l'émotion poignante que les paroles du sabotier avaient refoulée ; oui, oui, elle reconnaît son fils, elle ne doute plus, elle sent son cœur battre comme autrefois. Mais quoi ! Il l'a repoussée ?C'es(f.donc pour l'éprouver ? Ah ! tout à l'heure, quand il aura rejoint les sabotiers, il avouera qu'il est Guillaume, il pensera que sa mère est dans l'angoisse et l'appellera... Eh bien, puisqu'àle supplier je n'obtiens rien, mur-
mure-t-elle, je veux le suivre sans être vue, le guetter, de tout près, attendre qu'il dise : « ma mère », pour me montrer...
Elle s'avance vers le village, se cachant d'arbre en arbre, perdue dans les vapeurs opaques ; le large tronc d'un charme, le plus rapproché de la loge, lui sert d'abri, un buisson de houx la cache; elle regarde, elle écoute de toutes les forces de son cœur.
Les compagnons sont dans la cour, agités et soucieux. Turpin, en revenant de couper desharts, les a prévenus que Bastien Palud est de retour. Il en est sûr, car dans un layon qui mène à la mourennière, il a relevé sa piste toute fraîche : des souliers, personne n'en porte sous bois ; d'ailleurs il a compté les deux rangées de clous, et la ferrure du talon ne ressemble à aucune autre. Notre petite Marie va-t-elle donc retomber dans les alarmes? Mais que craindre pour l'instant ? Louis Turpin est un garçon solide, il est aux trousses du charbonnier, laissons-le faire.
Les sabotiers ont beau dire, ce retour de l'ennemi les a consternés ; ils avaient si bien cru que cet homme n'oserait pas reparaître dans leur forêt !
— Salut, village des sabotiers ; salut, mes frères. Les amis de la loge se retournent, jettent leur
bonnet en l'air, poussent des exclamations de joie :
— C'est Toinet Printemps ; quel bonheur ! Les
jours semblaient longs sans toi. Salut, camarade. Toinet leur serre à tous la main, et demande :
— Où est ma Marie?
— Là, dans le magasin ; ne la vois-tu pas qui accourt, ingrat?
Marie Fougère tremble et défaille ; le bonheur extrême fait souffrir autant que la peine, comme s'il n'était pas dans notre destinée de l'éprouver.
— Ah! Toinet... Depuis une semaine je comptais les minutes ! Te voilà donc? Je remercie Dieu. Nous ne nous quitterons plus,
Toinet Printemps l'attire à lui.
— Ma femme! Nous voici donc ensemble?... Que je t'aime !
Les rudes sabotiers sont sensibles ; ils comprennent.
— Laissons-les à leur joie, fait tout bas La Plane, nous sommes de trop.
Ils retournent à leur travail. L'amoureux veut être encore plus seul ; il entraîne en jaloux sa Marie Fougère au delà, près du bois, entre la loge et l'atelier ; un grand arbre les couvre de ses ramées ; le brouillard se déchire, le soleil les éclaire d'un pâle rayon.
— Marie, tu pensais donc à moi, quand j'étais loin?
— Demain, Toinet, demain tout ce qui vît dans la lande te le dira.
Il la serre contre son cœur; loin de résister, elle s'appuie sur son ami et pleure de bonheur.
La Gervoise est à quatre pas d'eux, invisible derrière le gros charme. Elle voit la jouvencelle transfigurée, belle d'amour. Les larmes qui coulent ici ne ressemblent pas à celles qu'elle a fait couler si souvent dans sa hutte ; la félicité de la vierge apparaît à ses yeux comme une flamme surnaturelle ; sa démence vaincue se dissipe devant cette vision de jeunesse radieuse ; elle murmure : « ma fille. » Mais lui, Guillaume, pourquoi ne donne-t-il pas à la pauvre veuve une part du bonheur qu'il vient d'apporter ? Non, ce n'est pas Guillaume, Guillaume avait un autre visage, et il dort à Maison- Brûlée pour l'éternité. Quel est donc ce voyageur, dont l'œil ne parle que de tendresse ; et si honnête que la plus chaste peut demeurer dans ses bras sans rougir? Ses traits ne sont pas ceux d'un étranger... Les souvenirs obscurs de la Gervoise peu à peu se dégagent et prennent une forme plus précise : c'est Toinet Printemps, c'est l'homme qui lui a dit : « J'aime Marie, je remplacerai Guillaume près de vous. » Oui, le voilà, Toinet; le sabotier qui n'a pas, comme les autres, abandonné son fils au temps de la grande guerre ; ce n'était alors qu'un petit berger...
11 est bon, lui. « Seigneur, accordez-moi de n'être plus folle ce soir, afin que je puisse conduire ces deux enfants à l'église ! » Elle frémit, entre l'arbre et la touffe de boux, partagée entre le désir de les regarder plus longtemps, si charmants dans leur joie, et l'envie de courir à eux pour savoir si ses bras desséchés sont capables encore d'une caresse. Le houx l'enveloppe et lui dérobe la vue du bois; pour elle il n'y a qu'eux sous le ciel ; et cependant un autre vivant s'est glissé dans le bois et s'est approché, en rampant, jusqu'au pied d'un grand chêne. Un fusil armé est dans sa main. Bastien Palud se redresse, ses yeux découvrent les deux amants qui s'enlacent, se séparent pour s'enlacer encore, marchent lentement au milieu des herbes, et parlent bas comme s'ils craignaient de profaner les paroles d'amour en les livrant au vent qui passe. Le charbonnier tressaille, ses doigts se crispent sur la crosse. Toinet Printemps est revenu... Ses projets sont anéantis. Cet homme va lui enlever la fortune, va lui prendre Marie Fougère. Cette pensée le torture, car s'il veut l'argent, il veut aussi la femme, maintenant. La cupidité n'est plus son unique passion quand il songe à 11 Gervoisette ; à force de la poursuivreet d'y penser pour en faire saproie, il s'est prisàla désirer. Dans l'immobilité de la prison, l'être physique s'est replié sur lui-même, l'imagede la fille
jeune et robuste l'a hanté sans trêve, l'ardeur intense et vile s'est emparée de lui tout entier. Il revenait, il est là pour emporter Marie dans ses serres ; et il la voit heureuse, aimante, avec l'autre ! Tuer Turpin, c'est bien, mais cela lui donnera-t-il Marie ? Sa vengeance vaudra-t-elle la perte irréparable des biens de Cassemiche et de la belle pastoure des landes? Non, non ; c'est Toinet Printemps, et pas un autre, qui doit mourir aujourd'hui. Le tour de Turpin viendra plus tard.
Il élève son fusil, épaule, ajuste. Lui qui ne manque pas le fauve aux fuites rapides, il est sûr de son coup; la balle mâchée qui attend au fond du canon, sous la bourre de chanvre, va se loger là-bas, entre ces deux yeux qui dévorent Marie. Il ajuste ; mais une sueur glacée perle sur son front: ces deux jeunes gens sont trop près l'un de l'autre. Les voilà qui se rapprochent encore, c'est un chuchotement à l'oreille, puis un baiser. . . sa mire cherchant Toinet trouve Marie. Marie? Oh non, il la veut vivante. Enfin la tête du sabotier se détache, isolée; la petite Fougère, une main dans les mains de son ami, le gronde doucement; il l'écoute, immobile et soumis, sans la ressaisir. Cette fois Bastien Palud tient le rival maudit au bout de son canon, sans craindre que sa balle atteigne la jeune .fille ; il courbe sans retard son doigt sur la gâchette.
A cet instant la Gervoise obéit à la voix intérieure qui l'appelle. Oui, elle embrassera sa fille, Guillaume le veut. . . Elle s'élance vers Toinet et Marie; d'un bond se trouve entre eux et le grand chêne ; le coup est parti, elle reçoit la balle dans les reins et s'affaisse. Le charbonnier a tiré sans la voir ; le réveil soudain de la tendresse l'a jetée au-devant de la mort.
Marie Fougère, désespérée, court à sa mère. Son promis l'a suivie ; ils s'efforcent de relever la pauvre veuve ; les sabotiers, avertis par le bruit terrible, s'approchent en hâte ; on veut déshabiller la blessée qui râle, l'emporter...
— Laissez, dit-elle, je suis bien là.
Ses yeux déjà voilés cherchent autour d'elle.
Un second coup de feu éclate dans le bois ; puis, au milieu d'un effrayant tapage de branches brisées, une voix tonnante s'élève; c'est la voix de Turpin.
— Tu m'as manqué, s'écrie-t-il, et je te tiens, brigand; cette fois, sois tranquille, ce sera le bagne pour toujours. Dieu a permis que je fusse bon à quelque chose avant de dire adieu à Monnaye.
— Marie ! Toinet ! balbutie la Gervoise, approchez-vous, ça me fait trop mal de parler haut. Ne me plaignez point, je vas retrouver Guillaume. Ma fille, je ne suis plus folle, embrasse-moi bien. Encore, ma fille. Toi, Printemps, prends-la pour femme. Elle a tant pâti par moi... rends-lui la vie douce.
La Plane, l'ancien de la forêt, la saisit dans ses bras et la soulève, pour qu'elle aperçoive encore une fois le village des sabotiers. La Gervoise retombe ; un dernier souffle agite ses lèvres.
— J'ai trop aimé Guillaume. . . l'autre, pas assez. . . ô ma fille Marie !
Elle étend les bras vers eux, comme pour demander pardon ou pour bénir.
Le vieux de la loge se penche vers l'enfant des bruyères :
— Pleure ta mère morte, ma chère adoptée, tu fais bien ; mais regarde-nous pour avoir du courage. Nous sommes ta famille. Tu seras heureuse avec les sabotiers, Marie Fougère.