‹ Marie Guyard et les Ursulines au Canada [microforme]Chapitre 6 sur 12 · INCENDIE ET RECONSTRUCTION DU MONASTÈRE · texte numérisé non relu

INCENDIE ET RECONSTRUCTION DU MONASTÈRE

Le terrain était, il faut le dire, admirablement préparé à recevoir cette semence d'œuvres et de perfection chrétiennes. Les compagnons de Champlain n'étaient point des aventuriers, des hommes uniquement préoccupés de spéculations et de lucre. Contrairement à ce qui passe d'ordinaire à l’origine des colonies, c'était l'élite de la société française du xvn° siècle qui, dans un but avant tout patriotique et religieux, avait voulu concourir à fonder au-delà des mers une France nouvelle, plus chrétienne encore que la métropole des rois très-chrétiens, N. de Champlain, gentilhomme saintongeois, avait su joindre à une administration habile et à la plus sage politique des nœurs austères et les habitudes d'existence que donne une fi active. Le chevalier de Montmagny, qui l'avait remplacé près sa mort en 1635, avait apporté dans la direction de la tolonie le même esprit et les mêmes habitudes, que ne renia point par la suite son successeur le vicomte d’Argenson. Le corps d'officiers et la troupe elle-même correspondaient d'une

manière remarquable aux vues et à la vie chrétienne de ces chefs. Enfin l'attitude et l'esprit de la population énigrée étaient en parfaite harmonie avec de telles dispositions dans les membres de la garnison et du gouvernement colonial,

Il n’est pas malaisé de comprendre qu’au sein d'une telle atmosphère morale, la naissante communauté n'eut pas de peine à s’acclimater et à se mettre à l’œuvre. Dès le lendemain de leur débarquement, Marie de l’Incarnation et ses compagnes commencèrent leur apostolat par une visite à un village algonquin peu éloigné de Québec, dont elles ramenèrent plusieurs jeunes filles sauvages; et dès ce jour le pensionnat, le séminaire comme on disait alors, était fondé et installé.

Mais quelle installation !

« En une chambre de seize pieds carrés étaient notre chœur, notre parloir, nos cellules et notre réfectoire ; ct dans une aatre petite salle était la classe pour les filles françaises et pourles sauvages Pour la chapelle, la sacristie et la cuisine, nous fimes faire une galerie en forme d’appentis (2). »

On peut juger par là du degré de confortable que abhidicube pauvres religieuses. 11 faut y ajouter le contact des petites sasvages chez qui la propreté n’était pas une vertu native, ét grâce auxquelles on trouvait chaque jour dans la marmite conmune soit des charbons, soit « des cheveux, » parfois « un vieux soulier ce qui pourtant, ajcate avec une simplicité touchante la Mère Marie, ne nous donnait pas trop de dégoût. » La gène et la souffrance matérielles n'étaient rien pour ces saintes filles, heureuses de travailler à gagner des âmes à Jésus- Christ. Mais une bien autre épreuve ne tarda pas à les assaillir.

(2) Lettres à dom Claude-Martin.

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La peite vérole se déclara parmi les enfants sauvages qui, toutes, furent atteintes et à plusieurs reprises ; quatre en moururent. Le fut une merveille que les ursulines, occupées jour et nuit 1 soigner leurs petites malades, ne fussent pas atteintes ells-mêmes dans un réduit aussi encombré et où, faute de meubes, tous les lits étaient étalés par terre les uns à côté des autrei, et si rapprochés qu'il fallait les enjamber pour pouvoir circugr.

Cetit épreuve eut cependant son terme et l’œuvre des religieses put être reprise. Ce n’était pas seulement sur les enfants des intigènes que s’exerçait leur bienfaisante influence. Les parents je plusen plus charmés assiégeaient sans cesse le couvent. On lé recevait toujours. On les instruisait. Quelquefois on les hébegeait à la mode sauvage, les ursulines dussent-elles, pour faire face à ces extra, retraucher pendant de longs jours sur leu maigre et frugal ordinaire. Le bien allait ainsi en se déveloprant dès les premiers mois de leur arrivée. Bientot la nécessit de parler directement aux sauvages obligea la révérende mie à étudier leur langue ou plutot Zeurs langues, chaque pelplade ayant la sienne propre. Au début les difficultés qu’elle épouva furent énormes: elle avait quarante ans et il y en avait plis de vingt qu’elle ne s’était occupée d’études ; jamais rien. sutout, ne l'avait préparée à apprendre des langues aussi dures etaussi barbares, dont les noms et les verbes, qu'elle appre= ndt par cœur, « lui semblaient autant de cailloux qui lui roulaënt dans la tête. » Elle triompha néanmoins deces difficultés, at point d’avoir pu nou-seulement parler le huron, l’algonquin, L montagnais, l’iroquois, mais encore écrire dans les mêmes liomes une grammaire, deux dictionnaires, plus de nombreux

ouvrages de piété, d'histoire sainte, de catéchisme, qui, l'ayant pas êté imprimés, ont été malheureusement perdus (1).

L'installation improvisée à Québec à l’arrivée des relgieuses ne pouvait être que provisoire. La construction d’un moastère fut commencée en 1641. Elles purent s'y installer au miis de novembre de la même année, et virent bientôt leur nonbre s’accroitre par des recrues venues, les unes dé la maism de Paris, les autres de celle de Tours. Ce renfort n’était pas siperflu. L'affluence des sauvages était toujours considérabls. Ceux qui avaient été instruits au monastère se faisaient, déretour chéz eux, prédicateurs dans leur propre peuplade et améaierit de nouveaux néophytes. Or le soin des indigènes ne faisät pas négliger le soin des colons eux-mêmes. Le pensionnat de leurs filles avait dû être séparé du séminaire des petites sauviges, la mère de l’incarnation ayant bien vite reconnu, avee le ens pratiqne qu’elle apportait en toutes choses, que s’il y avait but succès à attendre de la Christianisation de ces enfants,on perdrait son temps à vouloir les franciser.

L'événement du reste ne devait que trop justifiet cette sige appréciation. En 1668, Louis XIV, voulant après la paix d’Axla-Chapelle développer la colonie et l’asseoir sur des bases pus larges, prétendit imposer ses vues en m.tière d'éducationet d'enseignement éomme pour tout le reste. La manie de l’uliformité, compagne, paraît-il, du pourvoir absolu, portait Olbert et les hommes d'Etat du grand roi à vouloir que tout se fit À là française, chez les sauvages indigèhes comme chez bs Européens. L'insuccès, èn ce qui éoncerne les premiers, ht

(13 On croit que tous ces ouvrages oni été détruits iors di second incetidié du monastère, en 1686

l'ayant complet, ainsi que l'avait prévu Marie Gayard, et l’année ne

| s'était pas écoulée que l’on avait dû revenir à la précédente ieuses [| méthode. Par là, si l’on nefit pas des peupladeshuronnes, monvistère | tagnaises ou algonquines des peuplades françaises, onen fit des dis de E tribus chrétiennes, amies et alliées fidèles de la colonie, à la ndhbre défense de laquelle elles prirent souvent une part active, prinsh de ÿ cipalement contre les Iroquois, nation féroce et déloyale, dont siper- les agressions n’eurent définitivemeut leur terme qu'après sa . Ceux destruction presque entière.

retour Les épreuves, après la nouvelle installation, ne manquèrent aient pas à Marie Guyard et à ses religieuses. Une année ne s'était sit pas pas écoulée que Mme de ia Peltrie, leur collaboratrice séculière, le leurs qui les soutenait de ses œuvres et de ses biens, les quitta brusuviges, quement avec Charlotte Barré, sa compagne, leur retirant tout le ent le mobilier qui lui appartenait, pour se diriger sur Montréals ait but colonisée depuis 1641 et où se préparait une autre fondation. nts,on Il fallut coucher sur des planches, sans draps et sans couver-

ture, et le peu dont on put disposer pour adoucir cette situation tte sige À fut affecté aux élèves.

1 d’Ax- C'était là peu de chose. Mais la construction du monastère ses fus était loin d’être terminée : les quatre murs et les principales ation ét divisions du bâtiment, la charpente et le solivage des étages, ie l’uli= | cela seul était fait : des madriers volants tenaient lieu de planait Ol- cher. Il fallait payer les ouvriers, les nourrir et nourrir la comtout e munauté, sans parler des secours qu’on distribuait sans cesse chez bs aux pauvres et aux sauvages. Les conseillers les plus pieux et : ers, hit les plus éclairés pressaient la mère de l’Incarnation de reuencer as À à une œuvre désormais impossible, et de retourner en Franee 1e

avec ses sœurs. Elle ne se découragea point. Elle savait qu’elle

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accomplissait une œuvre voulue par Dieu et comptait sur sa Providence, qui ne lui fit pas défaut. En dépit des difficultés et des impossibilités, les travaux se continuèrent peu à peu ; puis des aumônes arrivèrent de France, et au bout de huit années, en 1648, les religieuses et leurs élèves françaises ou incigènes purent enfin vivre, travailler et prier avec tranquillité, et sans être importunées du bruit et du va-et-vient des ouvriers.

Ce ne devait pas être pour longtemps.

Deux ans après, le 30 décembre 1650, par une nuit froide

comme le sont les nuits d'hiver au Canada, le feu prit brusquement dans les boulangeries du monastère, et se développa avec une telle rapidité que les religieuses, réveillées en sursaut, n’eurent que le temps de courir aux dortoirs des élèves, dont le nombre était alors d’une centaine, et de les rassembler autour d'elles devant la maison en flammes, toutes sans autres vêtements que le costume sommaire du sommeil. Seule la mère Marie de l’Incarnation avait pu se chausser et se couvrir de ses habillements : elle n’hésita point à les quitter pour en revêtir une religieuse malade, et demeura, dépouillée comme ses autres compagnes, à prier Dieu pieds et jambes nus dans la neige, en regardant l’effroyable fournaise.

Tout fut consumé, linge, vêtements, approvisionnements, denrées destinées à l’alimentation de tout le personnel pendant l’année entière. Rien ne put être sauvé ; les inurs eux-mêmes furent calcinés. Les ursulines, alors au nombre de quinze, furent recueillies à l’'Hôtel-Dieu par les sœurs hospitalières, qui partagèrent avec elles leur vêtement gris, tandis que de charitables voisins se distribuaient les élèves,

A la suite d’un tel désastre on pouvait croire qu’un découra-

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Uu homme de bien qui les avait vu contempler avec la plus entière sérénité la destruction de tout ce qu’elles possédaient, et montrer la plus parfaite résignation aux souffrances que leur faisaient endurer le froid et la honte d’être vues sans vêtements par une foule nombreuse, s'était écrié dans son étonnement : a Il faut que ces femrues soient folles ou qu’elles soient des saintes! »

C'étaient des saintes en effet, Et comme il est pour les saints des voies qui ne sont pas toujours celles de la prudence humaine, elles se découragèrent moins que jamais, faisant remarquer à leurs amis de France que les maisons religieuses étaient de le plus haute importance pour la colonie (1).

Aprés trois semaines de cohabitation ct d’édification mutuelle avec les sœurs hospitalières, nos ursulines se réfugièrent dans une petite maison appartenanf à Mme de la Peltrie, qui était revenue à elles. Dans ce pied-à-terre, qui se composait seulement de deux chambres, il fallut orgauiser chapelle, classes, parloir, cellules, réfectoire, cuisine et mêmeinfirmerie, à cause de la malade pour qui la mère Marie s'était dépouillée

(1) « Il faut que vous sachiez, écrivait Marie Guyard à son fils, que si uneseule communauté quittait, cela serait de nature à décourager une grande partie des Français qui n’ont persévéré qu’en considération des maisons religieuses et-par leur moyen. De plus, les filles françaises ont encore plus besoin, en un sens, de l'éducation qu’elles reçoivent de nous que les sauvages. «

pendant l'incendie. L'infirmerie, c'était l’une des cellules du dortoir, et ce dortoir se composait d’un ensemble de compartiments assujettis à la muraille et superposés comme ceux d’un casier ou d’une bibliothèque ; chacun d’eux représentait un lit, et celui qui constituait l’infirmerie était occupé par la sœur Saint-Joseph, fille d’un seigneur millionnaire, habituée par conséquent à toutes les douceurs et à toutes les délicatesses de la vie. Elle y mourut en odeur de sainteté le jeudi de Pâques de l'année 1652,

À peine installées dans cet étroit local, les ursulines songèrent à la reconstruction de leur monastère, dont la première pierre fut posée moins de cinq mois après le sinistre (10 mai 1651). Les travaux en furent poussés avec une telle activité, que le 29 mai de l’anuée suivante il était terminé et les religieuses en prenaient possession.

Comment et avec quoi auraient pu faire face à une entreprise aussi considérable de pauvres jeunes filles réduites à un dénûment tel que rien autre n’était resté en leur possession que la chemise de chacune d’elles? La mère Marie de l’Incarnation ne se l'explique que par une intervention miraculeuse,

« Nous avons fait rebâtir notre monastère ; nous nous sommes vêtues et remeublées, et pour cela il nous a fallu faire des dépenses au montant de vingt mille livres. L'on nous a prêté huit mille livres sur le pays, lesquelles n’en valent pas six mille de France. Nous n’avons eu que très-peu d’aumônes, dont une partie a servi a nous vèir et l’autre à acheter un peu de grain. Malgré cela il ne nous reste que quatre mille livres à payer ; encore \a personne à qui nous ies devons nous en donne ie

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fonds après sa mort, s’en réservant l'usufruit pendant sa vie, Enfin il y a vingt-quatre mille livres de pure Providence (1), »

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(1) Lettres de Marie Guyard de l’Incarnation à dom Claude- Martin, son fils, citées par M, l'abbé Richaudeau.

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