Marie-Louise d'Orléans
La naissance d'une princesse est rarement célébrée à la cour de France. L'ambition s'en afflige, et la maternité même ne s'en réjouit point, car c'est une exilée de plus qui paraît au monde. La gloire de son pays, l'amour de sa famille, ces biens si chers à la vie d'une femme, doivent ajouter un jour à toutes les douleurs de la séparation ; et plus encore, l'amour de la patrie, la confiance filiale, la tendresse fraternelle lui sont imputés à crime et punis comme tels. C'est donc un sentiment moins vain qu'on ne pense qui fait accueillir tristement la naissance d'une grande princesse.
Lorsque Madame Henriette d'Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, accoucha le 27 mars 1662 de Marie-Louise d'Orléans, on s'inquiéta vivement pour la mère : voilà tout. L'enfant fut remise entre les mains de madame de Saint-Chaumont et d'une bonne nourrice nommée madame Gantin Viremont (1). On s'occupa d'autant moins de la petite princesse
(1) Cette madame Cantin avait épousé un nommé Viremont, qui fut obligé de sortir du royaume pour s'être battu en duel durant le siège
qu'elle était confiée aux soins les plus tendres et les plus éclairés. Honorée chaque matin d'une visite de Monsieur et de Madame, elle s'élevait dans l'orgueil de leur appartenir et la crainte de leur déplaire. La moindre de leurs caresses la comblait de joie, sans l'encourager pourtant à aucune familiarité ; ses petits bras n'osaient entourer le col si gracieux de sa mère, et, lorsqu'emportée par la chaleur de son cœur aimant, elle sentait le besoin de la caresser, c'est la belle main de Madame qui seule recevait les baisers de Marie-Louise.
Cependant elle avait tout ce qui charme dans un enfant, et particulièrement ce regard doux, pénétrant, mélancolique, qui semble être la prévision d'une noble et triste destinée ; si l'usage, l'étiquette avaient permis à sa mère de l'élever elle-même, elle aurait sans doute combattu le penchant de Marie-Louise à garder le secret de ses peines, à les exalter par la rêverie. Il n'est pas de chagrin durable après l'avoir conté à sa mère; et de cette première confiance dépendent souvent toutes les autres. Mais l'enfant qu'une voix étrangère intimide, apprend malgré lui à cacher ses impressions, et plus son âme en est riche, plus elle succombe sous le poids de ses sentiments. La confiance est une évaporation nécessaire aux émotions brûlantes d'un cœur passionné. L'enfant qui hésite à questionner sur ce qu'il ne comprend pas, qui craint d'avouer ce qu'il souffre, est pour jamais condamné à des ennuis, à des chagrins incontestables.
Marie-Louise d'Orléans, ou plutôt Mademoiselle, ainsi qu'on l'appelait à la cour, annonçait devoir être belle ; ses grands yeux aux longs et doux regards, ses traits nobles, ses mouvements gracieux promettaient en faveur de son esprit et de son caractère. La distinction innée se révèle de bonne heure chez les femmes, et celle que Mademoiselle tenait de sa mère,
de Limbourg, en 1675. Ce Viremont était capitaine de grenadiers dans nos trounes. (Mémoires de Dangeau, t. IV.)
avertissait de son rang et de ses qualités supérieures ayant même qu'on pût en juger.
Cependant elle s'élevait presque inaperçue dans cette cour brillante, où l'ambition, la gloire et la galantrie occupaient seules tous les esprits. L'existence d'une jeune princesse destinée à quitter pour jamais la France et sa royale famille ù l'âge où. sa beauté et ses qualités devaient se développer, semblait à cette époque d'un si faible intérêt, qu'on n'en trouve pas la moindre trace dans les mémoires de ce temps.
Chaque matin, Mademoiselle, conduite par madame de Saint- Chaumont, venait rendre ses devoire au prince son père et à la princesse sa mère, puis elle rentrait dans son appartement pour y passer le reste de la journée, seule avec les dames attachées à sa maison. A Versailles, elle avait de plus le plaisir de se promener dans le bosquet de la Reine, où monseigneur le Dauphin prenait aussi ses récréations. Le bonheur de se rencontrer sous ces jeunes ombrages, de cueillir ensemble quelques fleurs pour faire des couronnes et s'en parer le front mutuellement; étaient les seules joies qui leur fussen permises : jouer franchement comme tous les enfants jouent entre eux, c'eût été manquer à leur rang et s'attirer les vives réprimandes des grands personnages chargés de leur éducation. Ainsi, leur gaieté comprimée, leur tendresse enfantine réduite aux expressions d'une politesse respectueuse, donnaient à leur réunion une teinte mélancolique et presque romanesque fort étrangère à leur âge. Le seul plaisir intime dont on laissait jouir parfois la petite princesse, était celui de causer avec sa nourrice et d'apprendre d'elle les événements qui pouvaient intéresser un enfant de son âge; innocent bavardage qui pourtant éclaira souvent Marie-Louise sur plusieurs intrigues de la cour, qu'une surveillance active lui aurait laissé ignorer*
Un soir, Mademoiselle fut réveillée par les cris d'un enfant nouveau-né : c'était une petite sœur que venait de lui
donner sa mère. Le don d'une jolie poupée ne lui aurait pas fait plus de plaisir. Avoir sept ans de plus que sa sœur ! que de droits pour la soigner, la gronder, la gâter même? Cellelà, du moins, serait d'un rang à pouvoir jouer avec elle ; on. ne lui défendrait pas de l'aimer ; et bien que cette enfant ne pût encore que lui sourire, Marie-Louise plaçait déjà sur elle tous les trésors de son âme aimante et dévouée.
Dès que Madame fut rétablie de ses couches, elle partit pour l'Angleterre, et Marie-Louise pleura en recevant ses adieux. Monsieur donna l'ordre de conduire les princesses ses filles à Saint-Cloud, pour qu'elles pussent jouir de l'air de la campagne pendant l'absence de leur mère.
A son retour, Madame ramena à sa suite un peintre anglais qui fut chargé de faire le portrait de Mademoiselle. L'ennui de poser, contrainte insupportable d'ordinaire pour tous les enfants, était un plaisir vivement attendu par Marie-Louise, car sa mère assistait très-souvent aux séances, et, pour prix de sa patience à rester immobile, Madame lui faisait quelques caresses, lui abandonnait sa main que sa fille pressait dans les siennes, la vantait de sa soumission, et lui laissait toujours le souvenir de quelques paroles tendres, que l'enfant se redisait tout le reste du jour.
Madame, si belle, si gracieuse, si noblement aimable, était adorée de tous ceux qui l'entouraient, et Marie-Louise partageait ce culte par imitation autant que par sentiment, car sa mère était de toutes les femmes qui l'approchaient celle qu'elle connaissait le moins. Mais les enfants ont un tact merveilleux pour juger les gens d'après ce qu'ils inspirent. Ils devinent qu'on peut chérir en toute assurance la personne qui plaît à tout le monde. Et puis, à de certaines âmes, il faut une idole sur terre. Madame était celle de Marie-Louise.
C'était le 29 juin 1670, un dimanche, Mademoiselle avait revêtu son fourreau de moire couleur de rose, garni de dentelles, et sa ceinture à franges d'or ; elle revenait de la chapelle, où elle avait été grondée plus d'une fois par sa gouvernante pour avoir trop souvent détourné ses regards de l'autel ; mais un attrait invincible les lui faisait porter sans cesse sur sa mère; on eût dit qu'ils voulaient se repaitre de cette image adorée comme d'un trésor dont ils n'auraient bientôt plus que le souvenir.
Après la messe, Madame se rendit chez Mademoiselle avec le peintre anglais, madame de la Fayette et madame d'Épernon. Ces dames applaudirent à la ressemblance du portrait, et la séance commença. Le peintre se plaignit du changement survenu aux yeux de la petite princesse ; ils étaient encore gonflés et rouges; elle avait pleuré. Madame voulut savoir le motif de ces larmes. On lui parla de distractions à la chapelle pendant le divin sacrifice, et Marie-Louise, n'osant se justifier en avouant la véritable cause de ses distractions, se laissa gronder une seconde fois par sa mère. De nouvelles larmes voilaient ses yeux et menaçaient d'empêcher la séance, lorsque Madame, touchée de l'accent douloureux dont Marie- Louise s'écria : « Pardon, je ne le ferai plus ! » demanda grâce pour sa fille, et l'embrassa pour la consoler. Alors une joie céleste brilla sous les pleurs de Tenfant, et le peintre, avide de rendre cette expression sublime, continua son ouvrage.
La conversation s'anima : Madame raconta plusieurs faits intéressants de son voyage en Angleterre, plusieurs traits
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touchants de la tendre affection du roi son frère pour elle. Marie-Louise, sans les comprendre tous, écoutait et retenait chaque mot de sa mère ; elle la plaignait de vivre éloignée de ce frère qu'elle paraissait tant aimer, et s'attristait d'avance du sort réservé aux princesses royales. Que de fois, aepuis les paroles les plus insignifiantes de cette conversation ont retenti au cœur de Marie-Louise! Etcette recommandation de Madame de ne point pleurer ce jour-là ni le lendemain, de peur d'être laide pour donner sa dernière séance, et la promesse qu'en fit la pauvre enfant, promesse, hélas! si doulouseusement violée!
Après son dîner, Mademoiselle se promenait dans le parc de Saint-Gloud, et cueillait des branches de lilas pour faire jouer sa petite sœur, lorque madame de Gourdon, dame d'atours de Madame, vint dire quelques mots a voix basse à madame de Saint-Chaumont. Aussitôt celle-ci prit la main de Mademoiselle en disant qu'il fallait rentrer dans le château. L'altération peinte tout à coup sur le visage de madame de Saint-Chaumont avait alarmé Marie -Louise; elle s'efforça, mais en vain, d'entendre ce que disaient madame de Gourdon et sa gouvernante ; des phrases entrecoupées, des exclamations étouffées parvenaient seules à son oreille. Il arrivait quelque chose d'extraordinaire au château, voilà tout ce que Marie-Louise pouvait présumer et ce qui excitait sa curiosité; mais elle n'aurait osé hasarder la moindre question à ce sujet, tant elle était élevée à n'en faire aucune.
Rentrée dans son appartement, elle entendit madame de Saint-Chaumont recommander à la sous-gouvernante de ne point quitter Mademoiselle pendant tout le temps qu'elle serait absente; puis madame de Saint-Chaumont ajouta qu'elle se rendait auprès de Madame. Alors la petite princesse, voyant les femmes de son service occupées à chuchoter vivement entre elles, s'approcha de la fenêtre qui donnait sur la grande cour, et elle observa avec étonnement les allées, les venues
de tous les gens attachés à la maison. A chaque instant elle voyait descendre de carrosse des médecins, des prêtres ; deux fois l'équipage de Monsieur s'était approché du perron pour le recevoir et le conduire à Paris, ainsi que Son Altesse l'avait commandé, et deux fois un écuyer était venu dire que Monsieur ne partirait pas encore. Des groupes se formaient dans la cour, parmi lesquels on voyait plusieurs personnes pleurer. Madame Viremont, sa nourrice, était du nombre. A cette vue, Marie-Louise, ne pouvant plus contenir sa vague inquiétude, vint demander à madame de Saint-Gervais s'il n'était pas arrivé au château quelque malheur. On lui répondit par une de ces phrases composées avec lesquelles on croit tromper les enfants. Sans doute, on leur cache ainsi la vérité, mais on ne leur cache pas qu'on la leur déguise; et au lieu de les calmer on aiguise par là leur imagination et leur inquiétude.
Madame de Saint-Ghaumont rentra peu de moments après, suivie de madame Viremont. Elle parla à voix basse aux personnes qui se trouvaient dans la chambre, et donna des ordres pour hâter le coucher de Mademoiselle. La princesse réclama contre cet ordre en montrant la pendule ; mais la gouvernante insista sans donner de raisons, et il fallut obéir.
Le lit de Mademoiselle touchait à celui de madame de Saint- Ghaumont; celle-ci restait ordinairement auprès de la jeune princesse jusqu'à ce qu'elle fût endormie, puis la première femme de chambre ou madame Viremont la remplaçait jusqu'au moment où la gouvernante venait se coucher.
Le désordre était tel au château ce jour-là que chacun y oubliait son service. La sous-gouvernante avait profité du retour de madame de Saint-Ghaumont pour s'éloigner; il ne restait là que la nourrice de Mademoiselle, et madame de Saint- Chaumont, impatiente de remonter dans l'appartement de Madame, n'attendit point que la princesse fût assoupie pour la confier aux soins de madame Viremont.
Dès que Marie-Louise se fut assurée que sa gouvernante n'était plus là, elle accabla de questions sa nourrice, et apprit d'elle que Madame était tombée subitement malade, mais que les médecins de la cour étaient près d'elle,.et qu'ils allaient sans doute la guérir. La princesse l'espéra. Cependant le souvenir du trouble qu'elle avait remarqué -sur tous les visages, et qu'elle voyait encore sur celui de sa nourrice, lui causa un effroi invincible. Ses yeux se fermèrent en vain; son esprit, terrifié par des visions funèbres, se maintint éveillé. Mais madame Viremont, la croyant parfaitement endormie , s'abandonna elle-même à toutes les douceurs du sommeil.
La voyant ainsi la tête penchée sur son bras, et hors d'état de la surveiller, Marie-Louise se leva tout doucement et vint se placer entre les rideaux de damas et la fenêtre, d'où l'on pouvait voir ce qui se passait dans les cours du château.
En ce moment un grand bruit se fit entendre ; plusieurs équipages à la livrée du roi entrèrent dans la cour. Marie- Louise reconnut, à la lueur des torches, le roi lui-même descendant de son carrosse, puis la reine, puis la comtesse de Soissons, madame de la Vallière et madame de Montespan.
Monsieur, venu au-devant du roi jusque sur le perron, se jeta dans les bras de son frère. Marie-Louise n'avait jamais vu venir le roi au château de Saint-Gloud que pour des fêtes elle pensa que sa mère était mieux, et que le bal allait commencer. Tout en regrettant de ne pouvoir y assister, elle regagna son lit silencieusement, et bientôt s'endormit.
Une vive clarté la reveille tout à coup ; madame de Saint- Chaumont l'appelle, lui dit de se lever pour venir embrasser... Des sanglots l'empêchent de continuer.
Pendant ce temps, une femme de chambre jette à la hâte un vêtement sur les épaules de Marie-Louise ; madame de Saint-Ghaumont l'entoure de son mantelet, la prend dans ses bras et la porte jusque sur le lit de Madame»
La nourrice de la princesse Anne dépose aussi l'enfant au maillot sur le sein oppressé de sa mère. Madame fait un effort pour les serrer toutes deux contre ce sein déchiré de douleurs. La voix tonnante de M. de Conaora couvre les cris des enfants, les sanglots de madame de la Fayette et des assistants de cette horrible scène. Il parle au nom de Dieu ; il montre le ciel ouvert à l'âme pieuse qui s'envole.
Les gémissements de la mourante s'apaisent; elle retrouve assez de force pour prononcer le pardon de ses ennemis; sa main se lève pour bénir ses enfants. Un regard angélique est son dernier adieu à tout ce qui la pleure, et madame de Saint-Chaumont enlève vivement Mademoiselle de ce lit funèbre, où ses petits bras ne pressent déjà plus qu'un cadavre.
C'est par cet événement sinistre, par ce spectacle de désolation que la princesse Marie-Louise devait débuter dans la vie de sentiment, si funeste au bonheur des femmes. D'abord des accès de terreur, causés par l'horrible tableau qui se représentait sans cesse à son imagination, lui donnèrent la fièvre. Elle se voyait, dans son délire, entourée, comme sa mère, de docteurs en robe noire, de prêtres, d'amis en pleurs. Elle refusait toute espèce de breuvage, en criant qu'elle ne voulait pas qu'on l'empoisonnât, car dans le désespoir où le dernier soupir de Madame avait plongé les personnes qui la soignaient, plusieurs avaient prononcé ie mot de poison, et ce mot, entendu par Marie-Louise, avait effrayé son esprit comme un oracle terrible.
L'aspect d'un docteur redoublait ses convulsions, et son état prenant un caractère alarmant,^ fallut en prévenir Mon-
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sieur. Il arriva aussitôt chez Mademoiselle, suivi du docteur Gueslin. Toutes les personnes présentes s'approchèrent du lit de la princesse pour entendre ce que dirait le médecin, et plus encore pour observer ce qui se passerait sur le visage de Monsieur lorsque Marie-Louise s'écrierait qu'on voulait ' aussi l'empoisonner, ce qu'elle répétait sans cesse. Mais' ces phrases, nées de la terreur et du délire, n'ajoutèrent aucun trouble au profond chagrin qUe ressentait Monsieur de la mort de Madame et de l'état de sa fille. Alors d'affreux soupçons se dissipèrent ; sans deviner l'auteur du crime, on n'en resta pas moins convaincu qu'il avait été commis.
Dès que Mademoiselle parut moins souffrante, Monsieur lui fit revêtir une grande mante de deuil, ainsi que les portaient les princesses de la cour. Il exigea que sa petite cousine, la fille du duc d'York, enfant du même âge que Marie-Louise, s'affublât aussi de ce lugubre manteau, et cela pour recevoir en grande pompe les compliments de condoléance de toute la cour, cérémonie fort ridicule, dont mademoiselle de Montpensier elle-même ne put s'empêcher de rire, malgré ses vifs regrets de la mort de Madame. Mais Monsieur avait tant de goût pour le cérémonial qu'il se consolait de toutes les morts de sa famille par l'éclat des pompes funèbres et des devoirs de cour qu'elles entraînaient. Heureux les petits esprits que leurs petits intérêts mettent à l'abri des grandes peines!
Les médecins, jugeant que le séjour de Saint-Cloud ne pouvait qu'entretenir Mademoiselle dans les idées de mort qui avaient causé sa fièvre, ordonnèrent de la transporter à Saint-Germain, et bientôt l'air vif qu'elle y respira, les distractions qu'on s'empressa de lui donner lui rendirent la santé; mais l'enjouement de son âge ne revint plus. Son caractère, déjà mûri par l'éducation de cour, devint encore plus réfléchi, et toute sa personne prit l'expression d'une mélancolie pleine de charme.
La première consolation de Mademoiselle fut de raconter à
M. le Dauphin le grand événement de son enfance, cette mort si douloureuse, si prompte, dont elle avait été témoin, et qu'elle pleurait chaque jour. Le jeune prince l'écouta, le visage couvert de larmes, et cette preuve de pitié, ou plutôt de sympathie, lia ces deux enfants d'une affection que le temps devait encore accroître.
Il est curieux d'observer à quel point, dans ce temps de gloire, d'ambition et de galanterie, on marquait d'indifférence pour les enfants femelles qui, malgré leur haute naissance, n'étaient point destinées à jouer un grand rôle à la cour de France. Mademoiselle avait déjà huit ans lorsque sa mère mourut; sa beauté, son esprit précoce auraient attiré l'attention et flatté l'amour-propre de la moindre famille bourgeoise; et cependant tout prouve, qu'excepté la reine dont l'âme aimante se concentrait dans les affections de famille et les devoirs de piété, personne ne s'inquiéta de la douleur d'une pauvre petite fille privée tout à coup de la mère qu'elle adorait.
Le silence de madame de la Fayette dans son histoire d'Henriette d'Angleterre, sur les enfants de Madame; celui de Bossuet, dans l'oraison funèbre qui fait le plus d'honneur ?. son éloquence, et où il ne dit pas un mot de l'amour maternel de Madame, ni des pleurs de sa fille, assez grande déjà pour éprouver les regrets d'une si cruelle perte, tous ces oublis attestent assez le peu d'intérêt qu'on portait alors aux jeunes princesses destinées à des princes étrangers, et dont le crédit par cela même ne serait jamais utile aux courtisans qui les soigneraient dans leur enfance.
Heureusement pour Marie-Louise, la reine la prit en pitié; chaque jour elle la faisait venir aux heures où M. le Dauphin se rendait chez elle, Marie-Thérèse assistait à leurs jeux, leur dictait des prières ; elle écoutait avec complaisance la confidence de leurs chagrins, et les exhortait à la patience» au courage*
C'est ainsi qu'elle apprit, par les larmes de Marie-Louise, qu'on venait de lui ôter sa gouvernante chérie, madame de Saint-Chaumont, pour la remplacer par la maréchale de Clérembault, dont les manières dures et le ton sévère jetaient l'effroi dans l'âme de la jeune princesse. Le Dauphin, ému du désespoir de sa cousine, voulait aller se jeter aux pieds du roi son père pour obtenir de lui le retour de madame de Saint-Chaumont près de son élève, et la reine eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que le roi ferait abus ae son autorité en contrariant les volontés de son frère, qui avait le droit de composer la maison de ses enfants à son gré, et de confier leur éducation aux personnes de son choix.
Il fallut se résigner à obéir à madame de Clérembault, au commandement d'un esprit impérieux, minutieux, et incapable de comprendre ce qu'on obtient d'un esprit délicat, d'une âme tendre, par la douceur et l'indulgence.
Marie-Louise pleurait encore la mort de sa mère et l'éloignement de sa gouvernante, lorsque la reine la prépara à un nouveau chagrin.
Le mariage de Monsieur était décidé, et déjà la princesse Palatine, Anne de Gonzague, se disposait à partir pour aller demander la main de la princesse Elisabeth-Charlotte de Bavière, qui devait succéder à la belle Henriette d'Angleterre.
— Quoi! sitôt! s'écria Marie-Louise en fondant en larmes; et l'idée d'être incessamment sous l'autorité d'une belle-mère la plongea dans un désespoir que la reine eut beaucoup de peine à calmer. La promesse de la protéger contre les injustices d'une marâtre parvint seule à ranimer le courage de Mademoiselle. Mais la reine, en s'engageant à traiter, à défendre Marie-Louise avec toute la tendresse d'une mère, exigea à soi tour que sa nièce ne témoignerait rien de l'aversion que lui inspirait ce nom de belle-mère, et qu'elle se soumettrait de bonne grâce à tout ce que Monsieur lui ordonnerait dans la vue de plaire à la nouvelle Madame.
— Dieu le veut ainsi, ajouta la reine; il vous faudrait toujours obéir, mon enfant. Eh bien, que ce soit une sainte résignation qui vous guide ; le ciel vous en récompensera. Peut-être cette belle-mère que vous redoutez sera-t-elle une amie, une protectrice pour vous : on la dit bonne, franche, elle n'a que dix ans plus que vous. Ce sera presqu'une sœur, et si vous vous appliquez à mériter son amitié, elle vous consolera peut-être un jour de tous vos chagrins,
C'est ainsi que la reine parlait au cœur de Marie-Louise et en obtenait tout ce qu'elle désirait. Mais de retour en sa brillante solitude, Mademoiselle retombait dans ses craintes, ses pressentiments, l'étude alors venait à son secours ; les leçons qui ennuient les enfants heureux sont les plaisirs des enfants que les grandeurs et l'étiquette condamnent à l'ennui : aussi les progrès de la jeune princesse furent-ils rapides dans les arts et dans tout ce qui concerne l'éducation d'une femme distinguée.
La maréchale de Glérembault, sa nouvelle gouvernante, était une femme qui passait pour avoir de l'esprit, et qui n'était que savante. Le spirituel M. de Chavigny, son père, lui avait fait apprendre le latin, l'astrologie et beaucoup d'autres sciences assez inutiles à l'éducation des femmes ; il ne lui avait donné ni les qualités ni les talents qui servent à élever une jeune princesse ; son ton doctoral, ses manières pédantes devaient intimider une enfant naturellement craintive. Le résultat de ce grand savoir était si désagréable, qu'il n'inspirait pas le désir d'y atteindre. A quoi bon se donner tant de mal pour déplaire ? C'est le raisonnement qui vient à Tidée de tout enfant spirituel à la vue d'une pédante : aussi la meilleure institutrice est-elle celle qui parait assez aimable pour qu'on désire l'imiter.
A force de répéter en forme de sentence à Mademoiselle qu'il était de son devoir de respecter et de chérir la seconde mère que Monsieur allait lui donner, madame de Clérembault
détruisit l'effet des douces paroles de la reine à un tel point que Marie-Louise haïssait déjà la princesse Palatine avant que le maréchal Duplessis n'allât en Bavière la demander en mariage pour Monsieur.
Ainsi la bonté la plus ingénieuse ne peut rien contre les maladresses de la sottise.
A la première nouvelle de l'alliance de Monsieur avec la princesse Charlotte de Bavière, le Dauphin, quoique bien jeune encore, devina le chagrin qu'allait en éprouver sa cousine ; il regrettait l'absence de la reine qui, ainsi que toute la cour, avait suivi le roi en Flandre ; et plus encore, l'occacasion de se rencontrer journellement chez sa mère avec Marie-Louise. Il était si préoccupé de cette privation, qu'ayant pris un jour ses leçons avec beaucoup plus d'application que de coutume, et le duc de Montausier lui ayant promis une récompense, il demanda pour prix de son travail, d'être conduit le soir même à Saint-Cloud chez Mademoiselle.
On ne saurait peindre la vive émotion que ces deux enfants éprouvèrent à se revoir après un deuil et une longue absence. C'était déjà plus qu'une joie enfantine ; les regrets, la douleur, le manque d'épanchement avaient vieilli leur âme ; en souffrant seuls, quoique entourés d'un grand nombre de personnes auxquelles ils n'auraient osé se confier, ils en étaient réduits à réfléchir, à prévoir, à désirer, dans l'âge où l'on ne fait ordinairement qu'agir, sentir et s'amuser.
Pendant que M. de Montausier, l'évêque de Condom et la maréchale de Clérembault discouraient avec feu sur les nouvelles conquêtes de Louis XIV, monseigneur et sa cousine se promenaient sous leurs yeux dans les carrés du parterre de
Saint-Gloud, et parlaient aussi des grands événements de leur adolescence. Le Dauphin faisait promettre à Marie-Louise de l'instruire des mauvais traitements de sa belle-mère, afin qu'il pût les dénoncer à la reine et par là obtenir du roi de les faire cesser. Car la pensée de s'adresser directement à son père pour une telle confidence n'entrait pas même dans l'esprit du Dauphin, tant on l'éievait dans la crainte d'encourir la colère du roi et dans l'habitude de ne jamais lui adresser la parole. Ainsi, dans ce cœur faible et timide, l'exagération du respect envers le roi avait détruit tout sentiment tendre pour le père.
Marie-Louise parla au jeune prince de la cérémonie funèbre qui s'apprêtait, un devoir pieux l'obligeait à y assister, c'était l'anniversaire de la mort de Madame. L'étiquette ne permettait pas à l'héritier du trône d'aller pleurer ce jour-là sur le catafalque de sa tante, Mademoiselle devait supporter seule avec les personnes de sa maison, et celles de la cour de sa mère, la douleur et la fatigue de cette triste cérémonie.
— Et je ne serai pas là, disait le Dauphin, pour pleurer avec vous ! ah! du moins, croyez bien que nulle autre pensée ne m'occupera en ce moment, je prierai M. de Gondom de me conduire à la chapelle du château, là je prierai pour vous et pour ma tante, mais à votre tour pensez à moi; puis détachant de son col une petite croix d'ômeraudes dans laquelle est enchâssé un morceau de la vraie croix, et qui était cachée sous son rabat de dentelle, il pria Marie-Louise de l'accepter comme un gage de son souvenir.
— Je n'ose la prendre, dit la princesse, car on vous grondera peut-être de me l'avoir donnée.
— Non, dit-il, je ne l'ai que depuis peu de temps. Excepté Thomassin, personne ne sait que je la porte: et lui, ne parlera pas.
— Mais de qui la tenez-vous î
■*- Je ne puis voua le dire aujourd'hui, mais plus tard**.
îb MARIE-LOUISE D'ORLÉANS
— Vous le voulez? dit Marie-Louise, en prenant furtivement la croix que lui présentait son cousin, la main à peine entr'ouverte, et elle la cacha aussitôt dans la sienne.
— Oui, je l'exige, reprit le jeune prince d'une voix animée; et je veux surtout qu'elle ne vous quitte jamais.
Un regard, un signe de tête furent la seule réponse de Marie-Louise, qui rejoignit en ce moment la maréchale et le duc de Montausier.
C'était l'heure de retourner à Saint-Germain. La princesse reconduisit le Dauphin jusqu'à son carrosse. Un sourire fut leur mutuel adieu. Mais ce sourire semblait ravi aux anges.
A dater de ce jour, Louise fut moins à plaindre, elle avait un secret, elle avait un trésor. Cette petite croix reposant sur son cœur y faisait naître une foule de rêves dont la pureté n'empêchait pas l'exaltation ; car c'est surtout aux affections dont on ignore le danger qu'on se livre avec le plus de force.
La recommandation de garder secrètement ce présent en doublait le prix aux yeux de Marie-Louise. Elle présuma bien que cette relique avait été donnée au Dauphin par la reine ; mais si elle avait su qu'en la passant au cou de son fils, sa mère avait cru le mettre à l'abri de tout malheur, elle se serait gardée de violer une si sainte superstition.
On avait placé un portrait en grand de feue Madame, entre les deux fenêtres qui étaient dans la chambre à coucher de la jeune princesse : c'est au pied de cette douce image qu'elle faisait chaque soir sa prière. Puis lorsque tout ce qui l'entourait la laissait libre, elle se mettait à parler à ce beau portrait, comme s'il avait pu l'entendre et lui confiait ses espérances ou ses peines. Il fallait toute la rigueur de son éducation pour lui faire éprouver ainsi le besoin de s'épancher même à un être inanimé. Mais l'enfance est indiscrète, il lui faut.ca tout prix raconter ses impressions; les contraindre
toute une journée était déjà un effort héroïque, et Marie-Louise attendait le retour de la nuit comme celui de la seule amie en qui elle eût confiance.
Le 30 juin, madame de Clérembault, vêtue de noir, entra dans la chambre de Mademoiselle, pour surveiller sa parure de deuil et la conduire au Val-de-Grâce.
A la vue de cette chapelle ardente, de ce catafalque surmonté de la châsse qui renfermait le cœur de feue Madame, Marie-Louise fondit en larmes; son imagination la reporta sur ce lit d'agonie où elle avait reçu les derniers embrassements de sa mère ; il lui sembla sentir encore le souille brûlant de son dernier soupir ; ses genoux tremblèrent, sa tête se pencha sur le psautier ouvert devant elle, un moment elle perdit le souvenir avec la pensée.
Madame la Fayette, placée près de la maréchale de Clérembault, lui fit signe que Mademoiselle se trouvait mal ; alors la maréchale, se penchant à l'oreille de la princesse, lui dit :
— Tenez-vous donc mieux, Mademoiselle; songez qu'ici tous les regards sont fixés sur Votre Altesse.
Et Marie-Louise, que les accents de cette voix sèche sortaient de son accablement, releva péniblement la tête ; en cet instant ses yeux rencontrèrent les yeux humides de madame de la Fayette ; elle vit sur ce visage spirituel l'expression des vifs regrets qui étaient comme le reflet des siens. La sympathie de la douleur l'unit dès lors à la femme qui devait laisser le récit le plus vrai, le plus touchant, des qualités, des agréments et des malheurs d'Henriette d'Angleterre.
Quand il fallut aller à l'eau bénite, Mademoiselle se dit :
— En ce moment, mon cousin prie Dieu avec moi ; il me Fa promis.
Et pressant la petite croix d'émeraude sur son cœur :
— 0 mon Dieu! ajouta-t-elle, bénissez ma mère et les enfants qui prient pour elle. C'était implorer la Divinité pour tout ce qu'elle aimait dans le ciel et sur la terre.
La céréînonie terminée, Mademoiselle, reconduite avec pompe par l'évêque de Béziers, qui venait d'officier, aperçut, près du parvis, madame de la Fayette, rangée parmi les dames du palais de feue Madame. Alors, entraînée par une impulsion irrésistible, elle se jeta dans ses bras, la baigna de ses larmes en s'écriant :
— Ah ! comme vous l'aimiez !
Puis aussitôt, pensant aux reproches qu'elle va subir pour avoir ainsi violé les lois du cérémonial, elle se rapprocha de la maréchale de Glérembault, dont toute l'attitude prouvait assez le mécontentement; mais le peuple, attendri par le sentiment qui a porté la jeune princesse à embrasser publiquement la femme qui regrettait le mieux sa mère, crie de toutes parts :
« Vive Mademoiselle! vive la fille de Madame!... »
Et les murmures grondeurs de l'implacable gouvernante sont étouffés sous les acclamations de la foule. Gomment blàmerait-elle tout ce qu'un peuple applaudit?
Une semaine s'était à peine écoulée depuis la cérémonie funèbre, lorsque survint un nouveau deuil à la cour. Madame de Clérembault dit un matin, sans autre préparation, à Mademoiselle, que Son Altesse royale le duc d'Anjou venant de mourir, il fallait qu'elle écrivit à monseigneur une lettre de condoléance sur la mort de son frère. Bien que ce petit prince n'eût que deux ans et demi, Marie-Louise savait que le Dauphin s'affligerait vivement de sa perte. C'était le seul ami qu'il pût espérer dans l'isolement où l'étiquette maintient l'héritier du trône; et Mademoiselle avait déjà commencé à lui écrire dans son style enfantin la part qu'elle prenait à sa
peine, lorsque la maréchale lui dit qu'on n'écrivait pas aussi familièrement au premier prince de l'État, et que le degré de parenté ne dispensait point entre cousin germain des déférences dues au rang.
Alors la gouvernante se mit à dicter une lettre bien froidement circonspecte, où les mots d'intérêt, de sensibilité, mêlés aux phrases vulgaires d'un respect glacial, ne pouvaient donner aucune idée des sentiments qu'éprouvait la jeune princesse pour le Dauphin, ni de ses regrets. Alors cherchant à se dédommager du supplice d'écrire des phrases ampoulées qui peignaient si mal sa pensée, et que son cousin reconnaîtrait bien n'être point d'elle, Marie-Louise les donna à lire à la maréchale; puis, reprenant la lettre pour la signer, elle traça furtivement près de la signature une petite croix fort distincte, certaine que le prince devinerait à ce signe tout ce qu'on ne lui permettait pas de lui dire.
La cour était attendue à Saint-Germain, et Mademoiselle alla jusqu'à Maisons au-devant de Leurs Majestés et de Monsieur, qui tous la comblèrent de caresses. Car l'époque du mariage de Monsieur approchait, et le chagrin qu'en devait ressentir la jeune princesse inspirait déjà la pitié. D'ailleurs la mort du duc d'Anjou avait porté les princes à la tendresse.
Monsieur n'avait point encore osé parler de ses noces futures à sa fille. Une enfant de neuf ans est quelquefois une conscience embarrassante. Aussi commença-t-il la confidence par ces mots :
— Le roi veut que je me remarie; mais croyez, ma chère enfant, que ce ne peut être qu'avec une princesse dont le cœur partagera ma tendresse pour vous.
Et voyant que Marie-Louise pleurait :
— Songez, ajouta-t-il, que vos larmes lui sembleraient une injure, et promettez-moi de ne pas lui montrer de chagrin.
Marie-Louise promit tout ce qu'exigeait son père.
Il partit bientôt après pour se rendre à Ghâions, afin d'y
recevoir Madame. Le soir même du départ de Son Altesse, la maréchale de Glérembault lut à haute voix, dans le salon de Mademoiselle, l'article de la gazette qui rendait compte de l'arrivée à Metz de la fille de l'électeur Palatin ; de son abjuration publique le lundi en l'église cathédrale de Saint-Étienne; de sa confession reçue par l'archevêque d'Embrun ; de sa première communion, de sa confirmation données par le même prélat; puis de la cérémonie du mariage, qui eut lieu le même soir, et dans laquelle le maréchal Duplessis l'avait épousée, en vertu de la procuration qu'il tenait de Son Altesse royale ; ce qui fit dire généralement que « la nouvelle Madame avait fait beaucoup de choses en un jour. »
La maréchale de Glérembault reçut l'ordre de conduire Mademoiselle à Villers-Gotteret, où Monsieur et Madame devaient s'arrêter quelque temps pour recevoir la visite de Leurs Majestés, celles des princesses et les hommages de toute la cour.
Dès que les fanfares se firent entendre, la maréchale dit à Mademoiselle de descendre au bas de l'escalier du château pour y recevoir son auguste belle-mère. A ces mots, Marie- Louise se sentit prête à fondre en larmes ; se rappelant la promesse faite à son père, elle s'exalta au courage.
C'est la pâleur sur le front et le sourire sur les lèvres qu'elle reçut le baiser cordial que lui donna Madame au sortir de son carrosse. Monsieur, touché des efforts qu'elle faisait pour cacher sa peine, vint aussi l'embrasser avec une tendresse qui tenait de la reconnaissance.
D'abord la laideur de Madame causa à Marie-Louise une sorte de plaisir ; elle pensa qu'on ne l'aimerait jamais autant qu'on avait aimé Henriette d'Angleterre, et sa jalousie filiale s'apaisa. L'esprit féminin, si jeune qu'il soit, comprend tous les sentiments de ce genre. Mais lorsqu'elle vit cette femme sans grâce, sans charme, dont l'accent allemand rendait le langage presque inintelligible, recevoir les mêmes hommages
qu'elle avait si souvent vu rendre à sa mère, lorsqu'elle l'entendit haranguer par les mêmes orateurs et combler des mômes éloges, elle retrouva tous les sentiments amers qu'elle avait essayé de combattre. L'accueil empressé du roi et de la reine qui arrivèrent le soir ajouta encore au dépit de Marie- Louise.
— Ils ne la connaissent point encore, pensa- t-elle, et déjà ils la traitent en amie, les courtisans sont à ses pieds. Personne ne pense plus à ma mère !
En faisant cette réflexion, ses regards tombèrent sur mademoiselle Montpensier; ses yeux étaient rouges : elle venait de pleurer. Tout en elle portait l'expression d'une profonde mélancolie. Marie-Louise supposant que le souvenir de feue Madame pouvait causer cette tristesse, s'approcha d'elle, lui prit la main, la serra doucement comme pour la remercier d'être triste ; mais la princesse, absorbée dans une autre idée très-différente de celle qu'on lui supposait, répondit à peine à la démarche caressante de Mademoiselle.
Le roi avait fait arrêter le duc de Lauzun l'avant-veille.
Ainsi la seule personne que la jeune princesse espérait être préoccupée du même souvenir qui la dominait, en était la plus éloignée.
Après un festin splendide où les fruits furent servis par des nymphes, et le vin par des Néréides, il y eut le divertissement de deux comédies représentées par la troupe de l'hôtel de Bourgogne.
Le surlendemain, ce fut le prince de Condé qui eut l'honneur de fêter à Chantilly la cour et les nouveaux mariés. Ainsi de fête en fête, Madame arriva à Saint-Germain, où le roi lui en ménageait une plus belle encore que toutes les autres. On devait y représenter, sur le théâtre royal, le ballet de Psyché, précédé d'un prologue avec tous ses ornements, ses allégories mythologiques, et dans lequel toutes les divinités conjurent Vénus de descende du ciel Dour recevoir
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li de la jeune princesse, et turent certainement ta cause du peu d'importance quV attacha depuis à aa beauté; IMe apprit là qu'a un certain degré d m la laideur n'est plus visible, et que, par la
mémo raison, la beauté n'a plus d'avantage sur elle.
;ui embarrasse beaucoup plus sa jeune intelligent turent les politesses les prévenances mêmes n or-
nante envers la marquise de Montespan, pour qui elle n avait marque jusque nue déférer soies affectés de la
maréchale alla ^qu* engager Mademoiselle dans
rapports fréquents avec la marquise; et à lui recommander envers alla uu respact que Marie-Louise n'accordait qu'a la
l amour du a omrae l'autre, sujet à de grane
imprudences. La maréchale de Clèrembault aurait dû ; les reliions que oa suite subît pour madame de Montespan devait faire naître dans la pensée de sou Sans doute
elle n'en compre -• •/•<
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des jeunes persoui: déjà uu dauge savoir
de quel prix madame de Montespan payait sa haute faveur, Marie-Louise devina, aux pleurs silencieux de la reine, qu'elle en était jalouse, et sa première idée sur 1 amour fut qaj taisait pleurer.
UAKIK-LOUISK D'OHLÉANS
A. force de se poser comme un dieu et d'en recevoir les adorations, Louis XIV avait fini par fasciner les yeux de tous ceux qui rapprochaient, à tel point que son autorité avait le prestige de la puissance divine. Les plus grands génies de son siècle subissaient cette influence, et Bossuet luimôme, dont l'audaeieuse éloquence tonnait du haut de la chaire contre l'orgueil des grands, une fois rentré dans le cercle des courtisans mitres, en était le plus flatteur et le plus soumis. On en peut donner pour exemple la crainte paralysante dans laquelle il élevait le Dauphin qui tremblait à l'aspect de son père, et n'osait ni penser, ni agir par luimême.
Kéduit par le fanatisme adulateur de ses gouverneurs à l'étal d'esclave; destiné à commander, le jeune prince n'apprenant qu'à obéir, mettait toute son étude à réprimer les élans de son ame, à dissimuler ses impressions, à sac ri lier ses goûts, ses sentiments; entin, à rassurer l'orgueil jaloux de Louis XIV sur l'inquiétude d'un règne futur qui pourrait égaler la grandeur du sien.
Quelle nature résisterait à l'inlluence d'une semblable éducation, infligea par des hommes supérieurs, dont le mérite reconnu ne permet pas à relève de soupçonner la honteuse faiblesse. Quelles nobles facultés ne se seraient. alVaiblies par tant de soins mis à les éteindre! Quel jugement droit no se serait faussé par la peine que se donnait un esprit aussi judicieux que celui de M. de Montausier pour justifier les erreurs de Louis XIV; et pour persuader au Dauphin que les bâtards adultérins et reconnus, preuves vivantes des vices paternels,
étaient non-seulement absous, mais légitimés par l'effet de la toute puissance royale ; et c'était l'homme le plus respectable par son caractère, le plus austère dans ses mœurs, qui plaidait ainsi la cause du désordre et de l'adultère ! Après cela, comment oser reprocher leurs fautes, leurs vices même aux princes nés sur le trône; comment s'indigner de leur aveuglement, lorsqu'on voit la sagesse et le génie, ces deux flambeaux de la vie, se voiler volontairement pour maintenir les rois dans les ténèbres et l'ignorance.
Madame de Sévigné cite un mot de M. le Dauphin, à l'âge de treize ans, qui prouve à quel point il était élevé à regarder l'adultère comme une des prérogatives de la royauté.
« Monsieur le Dauphin (1) voyant l'autre jour, écrit-elle, madame de Schomberg ; on lui contait comme son grand-père (Louis XIII) en avait été amoureux ; il demanda tout bas : « Combien en a-t-il eu d'enfants ? » On l'instruisit des modes de ce temps-là.
Cette naïveté, appliquée à la corruption, est la plus sanglante critique des mœurs de Louis XIV et de celles de sa cour. Là où le vice paraît aux âmes les plus pures une chose toute simple, que peuvent les sermons les plus éloquents?
Mais si tant d'aventures galantes offraient de dangereux exemples, la jeunesse puisait de graves enseignements dans les événements glorieux de cette époque; chaque jour quelque haut fait, quelque ouvrage marquant, quelque monument nouveau fournissaient aux méditations, à la conversation générale. Les esprits les plus paresseux se développaient, s'animaient en écoutant ces entretiens si pleins de choses et d'idées, et ceux qui penchaient vers les sentiments nobles avaient à choisir entre plusieurs beaux modèles.
M. le Dauphin prenait ses leçons avec une docilité parfaite, mais sans aucun zèle; et, pour lui donner un peu
(i) Lettres de madame de Sévigné, premier jour de l'an 1674.
d'émulation, M. de Montausier obtint du roi la permission d'admettre le jeune prince de la Roche-sur- Yon aux études de Monseigneur. Quoique moins âgé de deux ans, le second fils de M. le duc en savait déjà pins que le Dauphin, tant son désir d'apprendre, secondé par l'activité de son esprit, lui faisait faire des progrès là où son cousin se laissait souvent décourager par l'ennui d'un travail trop sérieux. Sans pouvoir affirmer que l'éducation du Dauphin en fût plus savante, on sait que le caractère noble et enjoué de son spirituel camarade combattit souvent, et avec succès, l'humeur apathique du Dauphin et cette méfiance de lui-même, qui paralysait toutes ses qualités. Se trouver tout à coup avoir un camarade, un ami de son âge, est un bonheur pour tous les enfants; mais pour celui dont les yeux ne rencontrent jamais que des visages graves et sévères, c'est une joie bien plus grande. Le Dauphin pensa que sa cousine seule pourrait la comprendre; et il attendit avec impatience qu'un nouveau bal à la cour lui offrît bientôt l'occasion de lui parler de l'aimable confident qu'on venait de lui donner ; car il le destinait déjà à recevoir tous les secrets de son cœur.
En retour des fêtes données par le roi à Madame, Monsieur exigea d'elle, d'en rendre une à Leurs Majestés au château de Saint-Gloud. A la vue des riches ornements dont on décorait les appartements de la nouvelle mariée, des crépines d'or, des panaches blancs dont on parait le même lit où elle avait vu mourir sa mère, Mademoiselle pensa qu'il lui serait trop pénible d'assister à cette fête, et supplia Monsieur de l'en dispenser ; mais il lui répondit sèchement que nul sentiment particulier ne pouvait dispenser une princesse du sang de ses devoirs, et qu'à moins d'être morte, il fallait qu'elle se trouvât à côté de lui au bas du perron, lorsque Leurs Majestés descendraient de leur carrosse.
Gomme elle s'éloignait en pleurant, après avoir salué son père en signe de soumission, Marie-Louise entendit quelqu'un
marcher sur ses pas, une grosse main s'empara dé la sienne:
— Ne pleurez pas, lui dit-on avec l'accent allemand, je sais que vous me détestez ; c'est naturel, à votre place j'en ferais autant ; mais vous verrez bientôt, mon enfant, que vous avez tort, et je vous forcerai bien à m'aimer.
— Ah ! Madame, pardonnez-moi ! s'écria Marie-Louise en sanglotant.
— Vous pardonner ! reprit Madame en embrassant la princesse ; vous pardonner de pleurer votre mère ! de n'aimer qu'elle! Oh! bien loin d'être un crime, c'est une vertu qui vous répond de ma tendresse. Allez, prenez courage, obéissez à votre père, et ne me fuyez pas comme vous faites, car je veux être votre bonne amie.
Cela, dit d'un ton cordial et franc, fît une vive impression sur le cœur de Marie-Louise.
- Vous êtes bonne, vous avez pitié de mon chagrin, ditelle ; eh bien, je vous prouverai que je ne suis pas une ingrate ; je vous accompagnerai partout durant la fête, même dans cette chambre, ajouta-t-elle en montrant celle de feu Madame.
Le même jour Madame reçut du roi le brevet d'une pension de deux mille pistoles ; elle pria Sa Majesté d'en réserver la moitié pour la princesse Marie-Louise, ce qui fut accordé.
Depuis ce moment, Marie-Louise se promit de contraindre de son mieux le sentiment que lui inspirait ce titre de bellemère, et de combattre les préventions qu'elle avait contre la nouvelle Madame. Elle recueillit bientôt le fruit de cette sage résolution. Son père la traita avec plus d'affection, et Madame redoubla de soins pour elle. Marie-Louise lui savait gré pardessus tout, de l'attachement qu'elle témoignait pour le Dauphin, et des éloges qu'elle ne cessait de faire de lui. C'était, à l'entendre, le prince qui promettait d'être le plus beau, le plus aimable, et la France serait trop heureuse d'être un jour gouvernée par lui. Ces discours flattaient l'oreille de Marie-
MAKIE-L0U1SE D'ORLÉANS 27
Louise comme une douce harmonie. Lorsqu'elle faisait quelque chose de repréhensible, Madame lui disait en riant
— Je le dirai à monseigneur. S'il s'agissait pour elle d'une nouvelle parure :
— Monseigneur la trouvera charmante.
Ou bien :
— Gela ne sera pas du goût de monseigneur, disait-on.
Et Mademoiselle s'élevait ainsi à plaire et à aimer le Dauphin.
L'ambition, cet éternel mobile de toutes les actions à la cour, était la cause de cette application, à occuper sans cesse la jeune princesse de son cousin, et à lui inspirer les sentiments, les goûts et les manières qui devaient le séduire.
Cette combinaison était le résultat d'un conseil de mademoiselle de Montpensier. Son amour pour M. .de Lauzun lui ayant fait refuser la main de Monsieur, elle voulait rester son amie, et servir les intérêts de sa maison. Elle lui répéta l'entretien du roi avec elle, et l'invitation que lui avait faite Sa Majesté de léguer tous ses biens à Mademoiselle, afin qu'elle pût épouser le Dauphin ; à cela, la princesse avait répondu :
— Il me semble que M. le Dauphin sera un de ces aînés qui n'ont pas besoin qu'une femme fasse leur fortune.
Ces mots avaient suffi pour donner à Monsieur l'espérance de voir un jour sa fille reine de France, et dès lors tous ses soins se dirigèrent vers ce but glorieux. Madame s'était associée sans peine aux vues de Monsieur, et l'inclination mutuelle du jeune prince et de sa cousine les secondait mieux que tout. L'amour et l'ambition se trouvaient pour la première fois d'intelligence. Espèce de miracle, dont les fidèles de la cour ne devaient pas s'étonner longtemps.
28 MARIE-LOUISE DORLEANS
C'était pendant les voyages de Fontainebleau que le Dauphin et la princesse se voyaient le plus souvent chez Madame, tandis que le reste de la cour suivait le roi à la chasse; aux fêtes du soir, lorsque M. de Montausier y devait conduire son élève, Marie-Louise recevait un avis de Madame qui lui enjoignait de se tenir prête pour l'heure du bal, et elle venait la prendre pour l'y mener.
Un soir le roi ouvrait le bal avec Madame, Monsieur menait mademoiselle de Montpensier, et le Dauphin conduisait Mademoiselle à la place où elle devait danser avec lui. Tout à coup une exclamation douloureuse la fit tressaillir, elle se retourna, et vit à peu de distance d'elle un jeune homme d'une beauté remarquable, dont le visage portait l'expression d'une profonde tristesse; sur ces joues coulaient de grosses larmes sans qu'il parût s'en apercevoir; ses regards fixés sur Mademoiselle, ne voyaient rien autour de lui. Frappée d'une émotion si peu dissimulée, la princesse Marie-Louise demande à M. le Dauphin s'il connaît ce jeune seigneur qui pleure en la regardant.
— Oui, répondit-il, c'est le fils du maréchal de Grammont, le beau comte de Guiche. Il revient de l'armée, et vous l'auriez déjà vu à Saint-Gloud s'il n'était en disgrâce près de mon oncle, je ne sais pourquoi; il avait un grand dévouement pour ma tante, à ce que j'ai entendu dire, et c'est sûrement parce qu'il trouve que vous lui ressemblez qu'il est attendri.
— Vous croyez, dit Marie-Louise en portant sur le comte de Guiche un regard plein de reconnaissance, car regretter sa mère était s'établir naturellement en sympathie avec elle.
Ce regard redoubla tellement l'émotion du comte, qu'il fut obligé de s'éloigner. Lorsqu'il revint, Mademoiselle avait repris sa place auprès de Madame; celle-ci causait avec la maréchale de Glérembault assise derrière elle.
— C'est donc là ce fameux séducteur, dit la princesse avec son accent tudesque. Qu'a-i-ildonc de si admirable, de si entraînant? Ah ! je ne l'aurais pas aimé, moi!
— Aussi se serait-il bien gardé d'adresser ses vœux à Votre Altesse, disait la maréchale, mais tout le monde n'a pas comme elle, la sagesse unie à tous les autres dons.
— Pas de flatterie, je sais bien que je suis laide, mais lei femmes de mon rang n'ont pas besoin de beauté pour trouver des adorateurs, lorsqu'elles paraissent devoir bien les accueillir; quant à moi, je ne sais pas ce que peut avoir de dangereux l'amour d'un courtisan ; ils ont tous à mes yeux le même visage; je ne connais que le roi qui soit par sa figure, sa grâce et son rang, supérieur à tous et digne de préférence.
— C'est penser en noble princesse, reprit la maréchale, plût au ciel qu'elles eussent toutes de si bons sentiments.
Alors Madame adressa plusieurs questions à madame de Glérembault, mais d'un ton si bas, que Marie-Louise ne put entendre que des mets épars, tels que :
« Amour, exil, poison, désespoir... »
Ces mots rappelaient à la princesse les rénonses ambiguës que lui faisait toujours sa nourrice lor^a'o ie la questionnait sur les causes de la mort subite de Madame. Sans rien articuler de positif, madame Viremont, avec ses réticences et ses exclamations, avait laissé doua l'esprit de Marie-Louise une impression très-vive du dévouement du comte de Guiche pour sa mère et, de plus, le soupçon qu'elle avait été empoisonnée par le chevalier de Lorraine.
Malgré les fréquentes occasions qui s'offrirent depuis ce bal, jamais le comte de Guiche ne fut présenté à Mademoi-
selle; elle ne lai adressa jamais qu'un mot de remerciaient, un matin que, traversant la galerie de Versailles avec sa gouvernante pour se rendre chez la reine, elle laissa tomber son éventail. Le comte de Guiche, qui se trouvait là, se précipita si vivement pour le ramasser qu'il l'atteignit et le rendit à la princesse avant que son chevalier d'honneur eût eu le temps de se baisser. La main du comte tremblait en l'offrant à Mademoiselle, et il ne put s'empêcher de dire à voix basse :
— Pardon; mais je crois la revoir.
Un triste sourire, des yeux levés au ciel, apprirent au comte de GUiche qu'il avait été compris. Depuis, chaque fois qu'il rencontra la fille d'Henriette d'Angleterre, ils s'entendirent sans jamais s'adresser la parole. Ce fut une affection muette, fruit d'un culte commun à deux âmes passionnées que la mort même ne pouvait rendre infidèles à leur adoration.
Les sentiments qu'on ne peut expliquer ne se confient point; aussi fut-on très-surpris de voir le profond chagrin que ressentit Mademoiselle en apprenant que le cortitë de Guiche se mourait d'une maladie de langueur dans l'armée de M. de Turenne. Peu de jours après, la jeune princesse était dans le cabinet de Madame, lorsque le P. Bourdaloue vint lui dire comment il avait été chargé par le roi de préparer le maréchal de Gramont à la plus affreuse nouvelle qui puisse affliger un père. Madame lui ayant demandé des détails sur cette triste entrevue, il ajouta :
— J'ai été trouver le maréchal dans le petit appartement qu'il a au dehors du couvent des Capucins. A peine m'a-t-il aperçu qu'il s'est jeté à mon cou en s'écriant qu'il devinait trop ce que je venais lui apprendre :
« — C'est le coup de ma mort, m'a-t-il dit : je le reçois de Dieu. Je perds le seul et véritable objet de toute ma tendresse. Jamais je n'ai eu de sensible joie ou de violente douleur que par ce fils, qui avait des qualités admirables...
* Puis le maréchal s'est jeté sur sou lit, sans pleurer; car
MAK1E-L0UISE D'OKLÉàNS 31
on ne pleure point en cet état. Je lui ai parlé de Dieu. Je l'ai fait descendre à l'église, où l'un disait Vigiles pour son fils. Le maréchal y est entré en tombant, en tremblant, plutôt traîné et poussé que sur ses jambes; son visage était méconnaissable.
Ici les sanglots de Mademoiselle interrompirent le récit du P. Bourdaloue. Madame la gronda de s'affliger ainsi de la mort d'une personne qu'elle ctirihaissait à peine de vue, et finit par se moquer de l'excès de cette sensibilité. Madame recommanda à la princesse de cacher ses ridicules larmes à son père, que Madame savait bien être, en secret, plus content qu'attristé de la mort du comte de Guiehe. Cependant, la lettre affectueuse qu'écrivit le roi au maréchal de Gramont, sur ce triste événement, ayant fait du bruit à la cour, il fut de bon ton d'affecter de vifs regrets pour cette perte (1). Madame elle-même fit de grandes démonstrations d'intérêt au maréchal, pour plaire au roi, et le chagrin de Marie-Louise ne lut plus remarqué. Hélas! personne ne se
(1) Lettre de Louis XIV au maréchal de Gramont.
« Mon cousin, je vous ai reconnu toujours trop sensible à ce qui me touche pour ne pas vous témoigner combien je le suis à la perte que vous venez de faire. Assurez-vous que personne n'y prend plus de part que moi, et qu'au reste j'en userai toujours à votre égard avec la même distinction dans toutes les occasions qui s'offriront. Je prie Dieu seule ment qu'il nous les donne plus favorables, et que cependant, mon cousin, il nous ait en sa sainte et digne garde.
» A Saint-Germain-en-Laye, le 8 juin 1678.
» Louis. »
Cette lettre, conservée dans les archives de la famille de Gramont et qu'elle a bien voulu nous permettre de citer ici, fait autant d'honneur à Louis XIV qu'au maréchal et à son malheureux fils. On comprend le dévouement de ces nobles familles pour leur souverain, en voyant par quels sentiments d estime et d'amitié ils en étaient récom* penses*
doutait qu'elle pleurât daDs le comte de Guiche le seul être qui regrettait autant qu'elle la malheureuse Henriette d'Angleterre.
La naissance de deux princes et d'une princesse, dont Madame accoucha dans l'espace de quatre années, réduisit de beaucoup l'affection de son père. La joie de laisser un héritier de son grand nom devait l'emporter sur tous les sentiments d'un prince plus vaniteux que tendre. Sans les espérances qu'il fondait sur la brillante destinée de Mademoiselle, elle eût été bien délaissée; mais l'espoir d'une couronne lui assurait encore une douce préférence.
Dans cette cour où tout se faisait avec pompe, jusqu'aux choses dont on rougissait, il était difficile d'y élever une jeune personne dans l'ignorance des sentiments et des aventures romanesques.
La première fois que Mademoiselle aperçut mademoiselle de Blois, cueillant les fleurs du parterre de Saint-Germain, elle demanda naturellement qui était cette petite personne. On lui répondit avec embarras :
— Cette jolie princesse, âgée d'un an de moins que Votre Altesse, est mademoiselle de Blois, une fille du roi.
On devine les nouvelles questions que devait amener cette réponse, et la difficulté de faire comprendre à l'esprit le plus judicieux,à l'âme la plus pure et la plus saintement ignorante du mal, ce que c'était qu'un enfant légitimé.
— Quoi! cette charmante princesse est la sœur de M. le Dauphin? s'écria Marie-Louise; ma tante est donc sa mère? Comment se fait-il que je ne l'aie point encore vue chez la reine.
— Vous l'y verrez bientôt, reprit la maréchale de Clérem-
bault, car le roi désire que la reine la reçoive; mais la reine... n'est point... sa mère.
— Se peut-il? qui donc est?...
— Votre Altesse est encore trop jeune pour qu'on lui explique les motifs qui ont déterminé le roi... à... Quand il sera temps, Monsieur se fera un plaisir d'instruire lui-même Votre Altesse du rang qu'occupent à la cour les princes et les princesses légitimés... D'ici là, toute question de votre part serait déplacée et le mieux est de garder le silence sur ce point.
La princesse vit qu'il serait inutile de répliquer ; mais son imagination se livra à toutes les suppositions que permettait son innocence, sans comprendre ce qu'il y avait d'indécent, de cruel de la part du roi à faire élever ses bâtards sous les yeux de la reine ; elle s'accoutuma à l'idée qu'un amour coupable n'était pas un crime à la cour, et lorsque, plus tard, mettant tout mystère de côté, le petit duc du Maine parut à une fête sur le canal de Versailles, et que le Dauphin pleura en l'entendant crier dans sa gondole, un verre à la main : « A la santé du roi mon père ! » la princesse dit à son cousin qu'il avait tort de s'affliger de la gaieté folle de cet enfant qui désobéissait à tout le monde en appelant ainsi le roi ; car madame de Main tenon lui défendait de l'appeler son papa; c'est du moins ce que madame de Glérembault avait affirmé à Madame.
— Il n'en est pas moins mon frère, disait le Dauphin, et le roi l'aime plus que moi! M'a-t-il jamais caressé ainsi? Aurais-je jamais osé l'embrasser si familièrement? M'a-t-il jamais encouragé par ce tendre sourire? Non, il n'a jamais été avec moi que froid, sévère; il réservait ses bontés, ses caresees pour le fils de madame de Montespan, et ils disent que la religion me défend toute plainte; il faut encore que je dévore mes larmes.
— Ah! non pas moi, répondit Marie-Louise en pleurant du chagrin qu'elle voulait consoler.
Pais, passant en revue toutes les raisons que le Dauphin avait de n'être point jaloux d'un enfant que détestait la reine, elle finit par calmer le juste ressentiment ae son cousin.
Gela devint plus difficile, lorsqu'en 1674 madame de Màiîitenon vint s'établir à Versailles avec tous les enfants dont elle était la gouvernante. Le secret longtemps exigé d'elle sur l'existence et l'éducation de ces bâtards contrariant lès vues ambitieuses de madame de Montespari, elle avait décidé le roi à bannir toute contrainte, à les élever près de lui. La faiblesse du roi pour le petit duc du Maine et mademoiselle de Nantes, plus encore que son amour pour leur mère, l'avait fait consentir à laisser élever, sous les yeux de la reine et de toute la cour, ces mêmes enfants, dont un sentiment d'honneur et de pudeur avait fait si longtemps cacher la naissance.
kes courtisans, qui savent que l'on gagne plus à flatter les vices que les vertus des souverains, s'extasiaient sans cesse sur l'esprit, les grâces du duc du Maine, et lui faisaient des bons mots qui retentissaient dans tout le château, accompagnés de ces réflexions : « C'est tout l'esprit du roi, c'est sa grâce irrésistible. » L'on peut juger de l'effet de ces éloges menteurs sur l'esprit naturellement ombrageux du Dauphin. Seule, la princesse Marie-Louise apprit ce qu'il souffrait des préférences du roi pour ses enfants illégitimes ; seule, elle put juger de ce que produit l'habitude de sentiments amers sur un caractère timide, méfiant de ses propres forces, et élevé à dissimuler ses impressions. Seule, elle a connu cette âme à la fois aimante et glacée, bonne et maligne, sombre et enjouée, que la crainte du blâme et la triste croyance de n'être point aimé rendaient si souvent méfiante, susceptible et morose.
Se contraindre sur tout et avec tout le monde, dans l'âge de répanchement, ne pouvoir parler qu'à une seule personne de ses peines, c'est placer sur elle toute son existence; aussi, le
Dauphin et Mademoiselle étaient-ils arrivés sans s'en apercevoir, au point de ne pouvoir se passer l'un de l'autre ; et cependant l'amour n'avait point encore altéré le calme de cette aiïection exclusive. Mais la princesse grandissait et embellissait de manière à troubler le cœur de son cousin; et comme tout semblait protéger, provoquer cet amour, il ne lui vint pas à l'idée de le combattre. Mais l'amour le plus pur d'un jeune homme n'est jamais innocent. Le cœur d'une jeune fille peut seul passer de l'extrême amitié à l'état d'amour, sans s'expliquer la métamorphose, et son illusion serait longue si quelque chagrin ne venait d'ordinaire l'éclairer.
Mademoiselle croyait aimer le Dauphin comme un frère, lorsque, mécontent de n'être pas mieux deviné par elle, il feignit de s'occuper de mademoiselle de Thianges (1).
La cour était alors à Fontainebleau. Le roi, fatigué de lTiumeur impérieuse de madame de Montespan, cherchait à s'en distraire auprès de plusieurs jolies femmes empressées à lui plaire, et ces velléités d'inconstance donnaient lieu chaque jour à de nouvelles fêtes dont on finissait toujours par deviner l'héroïne.
A la honte de madame de Thianges, on prétend qu'elle parait ses filles dans l'espoir que leur beauté et leur esprit retiendraient la faveur royale dans sa famille. Mais, au milieu de grands désordres de cœur, le roi avait une sorte de probité chevaleresque qui ne lui permettait pas de donner pour rivale à madame de Montespan sa propre nièce. 11 faut dire à la justification des demoiselles de Thianges, qu'elles ne secondèrent par aucune coquetterie les projets d'ambition conçus à propos d'elles. Cette absence de tout manège, cette grâce naïve étaient ce qui devait plaire le plus au Dauphin, et ce qui jeta l'alarme dans le cœur de la princesse Marie-
(1) Nièce de madame de Montespan, qui épousa le duc de Sforce. Elle était jolie et spirituelle.
3fl MARIE-LOUISE D'ORLÉANS
Louise. Elle savait bien que le rang de mademoiselle de Thianges ne lui permettait pas d'aspirer à la main de monseigneur, et que nulle autre que la fille de Monsieur en France n'y pouvait prétendre; mais la pensée de n'avoir à partager que son troue, révoltait l'âme noble et passionnée de Marie-Louise. — Ah! si ce n'est pas moi qu'il préfère, disait-elle, si je ne suis pas pour lui tout ce qu'il est pour moi, j'irai mourir dans l'exil plutôt que de me résigner à l'affreux supplice dont ma tante (1) m'offre chaque jour l'exemple.
Lliabitude de souffrir sans en rien témoigner aurait dû éclairer le Dauphin sur ce qu'éprouvait sa cousine, si le premier effet de l'amour n'était pas de rendre aveugle et cruel. En la voyant danser avec le prince de Conti et causer avec lui comme à l'ordinaire, il se persuada qu'elle n'avait pas même remarqué ses attentions galantes pour mademoiselle de Thianges, et il les redoubla. Une autre circonstance ajouta encore à son dépit. Le roi venait de présenter lui-même le comte de Yermandois (2) à Mademoiselle, en la priant de danser avec lui le quadrille ou Sa Majesté se proposait de mener la duchesse de Ludre. C'était la première fois que ce fils légitimé dansait au bal de la cour, et le roi, dont l'idée fixe était de mêler ses enfants naturels avec les plus nobles de sa famille, avait demandé cette grâce à Monsieur. Celui-ci l'avait accordée par force.
Mademoiselle, dont la fierté se trouvait blessée par la pro-
(1) La reine.
(2) Fils du roi et de madame de la Vallière
position du roi, n'y obéit pas moins avec grâce, tant la moindre parole de Louis XIV avait de puissance, et pourtant Marie- Louise était sûre de déplaire au Dauphin ; elle lui connaissait un fond de haine pour ce jeune comte de Vermandois, que le roi l'obligeait, malgré son âge de onze ans, à mettre de toutes ses parties de chasse, et savait ce qu'il souffrait de la nécessité de se trouver sans cesse avec lui. Le Dauphin, ignorant la part que le roi avait dans l'honneur que Mademoiselle faisait au comte de Vermandois, pensa que sa cousine avait aidé elle-même à l'invitation du comte, et lui en voulut à tel point de cette condescendance, qu'il ne lui parla pas de la soirée.
La princesse se crut oubliée, sacrifiée par le Dauphin, elle en éprouva une douleur si poignante, si nouvelle pour son âme, qu'elle en fut terrifiée. Il lui sembla qu'un avenir de tortures se déroulait à ses yeux ; ses chagrins passés disparurent devant ceux dont elle ressentait la première atteinte. Affreux moment où Ton découvre que la vie entière porte sur un seul être ; que, sans s'en apercevoir, on ne vivait que par et pour lui, qu'il sera désormais toute notre existence; que bonheur, désespoir, gloire ou remords, tout sera son ouvrage !
Les larmes que Marie-Louise ne pouvait répandre refluèrent sur son cœur; l'effort qu'elle fit pour surmonter son impression prit sur ses nerfs au point de lui donner la fièvre; ses joues se colorèrent, son regard s'anima d'un feu qui redoubla l'éclat de son charmant visage. On ne l'avait point encore vue si belle, et l'on s'étonnait de l'avoir rencontrée tous les jours à la cour sans avoir remarqué l'élégance de sa taille, la pureté de ses traits et l'éclat de ses beaux yeux, dont le regard d'inspiré agissait sur les gens les plus froids et les pénétrait, pour ainsi dire, d'une admiration affectueuse. C'est que le feu sacré venait d'animer la statue, que l'amour venait de donner le charme, là où il n'y avait encore que la frai-
cheur et la beauté, c'est que ces mouvements inquiets, timides, ces regards langoureux, ce sein oppressé trahissaient la présence du secret, et d'un secret pénible. Quoi de plus séduisant que l'amour et le mystère dans une personne qui a tout ce qui peut exciter l'envie !
La fête paraissait devoir se prolonger fort tard, lorsque Madame se leva et dit à la princesse qu'ayant mal à la tête, elle allait se retirer : — Mais, ajouta-t-elle, je vois dans vos yeux que le bal vous amuse beaucoup. C'est tout simple, à votre âge, j'étais folle de la danse, et pourtant je ne dansais pas aussi bien que vous. Restez, mon enfant, le roi m'en voudrait de vous emmener sitôt. Madame de Clérambault ne craint pas de veiller, elle vous ramènera quand le roi se retirera.
— Ah ! Madame, permettez-moi de vous suivre, s'écria Marie-Louise ; je suis moi-même très-souffrante, et c'est me sauver la vie que de m'ôter d'ici.
— Vraiment, reprit Madame en riant de l'exagération des paroles de la princesse, vous sauver la vie?
— C'est trop dire, reprit Marie-Louise embarrassée, mais j'ai le frisson et un si grand malaise, que je crois avoir la fièvre.
— Si c'est ainsi, passons dans l'autre salle et faisons en sorte de quitter le bal sans que le roi s'en aperçoive.
Cela devait être difficile, mais le roi était si captivé par sa nouvelle conquête, qu'il ne vit point s'éloigner sa belle-sœur et sa nièce.
Le Dauphin, qui affectait de porter ses regards du côté opposé à elle, ne perdit pas un seul des mouvements de la princesse Marie-Louise, et lorsqu'elle franchit la porte de la salle de bal, il devina qu'il ne la reverrait plus de la soirée; alors sa coquetterie pour mademoiselle de Thianges s'évanouit avec la présence de celle qu'il en voulait faire souffrir.
La solitude augmente les maux que la réflexion a fait naître, et Mademoiselle passa la nuit dans une agitation qui tenait
du délire; une fièvre violente s'empara d'elle et dégénéra bientôt après en fièvre quarte. On fut d'abord très-cflïayé de l'état de Mademoiselle; mais lorsqu'on vit sa maladie s'établir de manière à durer tout l'hiver, on y lit moins d'attention. L;i maréchalede Glérembault reprit ses habitudes, et ne vintplus chez la malade qu'aux heures accoutumées. Monsieur luimême, résigné à voir longtemps sa fille en proie à la fièvre, que les médecins prétendaient ne pouvoir couper sans danger, partit avec Madame pour Fontainebleau, et laissa Mademoiselle au Palais-Royal.
Lorsqu'elle se vit ainsi livrée à elle-même, car elle commençait à se soustraire à l'autorité de sa gouvernante, il lui vint à l'idée de tenter un moyen de se guérir auquel tout ce qui la surveillait se serait opposé si elle en avait parlé; elle en lit seulement la confidence à sa première femme de chambre, dont le dévouement et la discrétion lui étaient connus. Elle lui avoua que l'état de langueur où elle se trouvait, et cette fièvre qui menaçait de la tenir captive des mois entiers, lui devenaient insupportables au point de tout tenter pour s'en délivrer.
— Je sais, ajouta-t-elle, pour l'avoir entendu dire à la reine, que les Carmélites de la rue du Bouloy ont un breuvage souverain contre la fièvre quarte; je veux aller moi-môme le leur demander.
En vain madame de Saint-Gervais représenta à la princesse l'imprudence qu'il y aurait à essayer d'un remède que ses docteurs n'avaient point ordonné; en vain elle lui démontra tous les inconvénients d'une démarche qui serait sans doute blâmée par Monsieur, rien ne put détourner Mademoiselle de la résolution d'aller secrètement au couvent des Carmélites.
Le désir de se guérir à tout prix n'était pas le seul qui l'y conduisît : la prise de voile de la duchesse de La Vallière avait exalté les esprits. Chaque femme dont le cœur avait à se plaindre ou à se venger, rêvait l'éclat d'un pareil sacrifice, et
la jeune princesse accusaitle Dauphin d'indifférence. Il faisait, à la vérité, demander chaque matin de ses nouvelles, mais c'était un devoir de convenance ; toute la ccur en faisait autant. Elle ignorait que, ayant imploré jusqu'au roi lui-même pour obtenir la permission de la voir, sa prière avait été constamment repoussée, sous prétexte que la fièvre était contagieuse; et Marie-Louise, prenant en dégoût le monde, la cour et les ingrats, méditait une retraite éternelle. Mais avant de se déterminer à une action si grave, il fallait connaître les devoirs, les obligations d'une carmélite, et c'était pour s'instruire de tout ce qu'on exigeait d'une novice que Mademoiselle désirait se trouver seule avec la supérieure du couvent.
Madame de Saint-Gervais prétexta une commission à faire pour la princesse avant son lever, et lorsqu'elle monta dans le carrosse qu'on venait d'atteler pour elle, on vit une autre femme s'élancer après madame de Saint-Gervais dans la voiture. Gomme le capuchon du mantelet de cette personne cachait presque entièrement sa tête, on crut que c'était une amie de madame de Saint-Gervais, dont elle se faisait souvent accompagner.
Arrivée au couvent, la princesse se fit annoncer à l'abbesse et lui parla du premier motif de sa visite. L'abbesse, très-honorée d'une telle preuve de confiance, et rêvant déjà la gloire et le profit qui en résulteraient pour sa communauté si, par l'effet de sa recette, elle guérissait la nièce du roi, s'empressa de composer le breuvage miraculeux et de le faire boire à la jeune malade.
— C'est ce soir que Votre Altesse attend la fièvre? dit-elle, eh bien, l'accès ne viendra pas, j'en réponds, et je vais ordonner des prières pour que le Seigneur nous accorde l'honneur d'une si belle cure ! Nous avons tant besoin de secours pour tous nos pauvres. Ah! ce sera une double faveur du ciel, que de rendre la santé à Votre Altesse en s'assurant sa haute protection.
Le sentiment intéressé qui perçait à travers ces vœux charitables, n'échappa pas à la princesse ; mais elle chercha à l'excuser par l'idée que l'abbesse ne pensait qu'à augmenter le nombre de ses aumônes, et point du tout les richesses de son couvent. Dès les premières questions qu'elle lui adressa sur la rigidité de Tordre des Carmélites, et les dures privations qu'il imposait aux personnes accoutumées à toutes les recherches du luxe, la supérieure devina aussitôt le projet qui amenait vers elle la princesse. Son cœur battit d'orgueil et de joie à l'idée d'attacher à son ordre l'honneur d'un si grand nom, et la tête lui en tourna au point de faire le tableau le plus séduisant de la vie des religieuses qui avaient le bonheur de vivre sous ses lois, séparant celles d'une austérité rigide et seulement applicables aux âmes pécheresses que la pénitence doit absoudre, des lois justement douces et maternelles réservées aux âmes pures et chastes.
L'abbesse se livrait à toute son éloquence mystique et ambitieuse, lorsque Mademoiselle fut atteinte tout à coup d'affreuses convulsions, accompagnées de vomissements. Les exemples d'empoisonnement si fréquents alors, jetèrent l'alarme dans le couvent. La crainte d'être soupçonnée, plongea la supérieure dans une sorte de délire, qui la faisait courir du crucifix de son oratoire à son lit, où l'on avait transporté la princesse. Là, elle se prosterne pour obtenir de Mademoiselle de permettre qu'on la transporte dans son carrosse, et qu'on la ramène au Palais-Royal. Madame de Saint- Ger vais pleure en s'accusant de s'être prêtée à cet assassinat; car elle appelait ainsi le breuvage donné par l'abbesse; elle insiste pour qu'on expédie un courrier à Monsieur, un autre à la maréchale de Glérembault, et jure de ne pas survivre à sa maîtresse, si elle succombe à l'état violent où elle se trouve.
Enfin, quelques moments de calme permirent à la princesse de mettre fin à tant de trouble en ordonnant qu'on la portât dans son carrosse, et en jurant à l'abbesse le plus profond se-
cret sur cette visite et sur le terrible effet du breuvage qu'elle était venue lui demander.
Le désir de ne pas attirer de reproches à sa femme de chambre doDna à Mademoiselle le courage de surmonter sa souffrance pour monter l'escalier dérobé qui conduisait chez madame de Saint- Gervais et pour rentrer de là dans son appartement. Mais l'effort qu'elle venait de faire pour se soutenir ramena les spasmes, et madame de Saint-Gervais courut chez la maréchale de Glérembault lui dire qu'en entrant chez Mademoiselle à l'heure habituelle, elle l'avait trouvée dans un état alarmant, et qu'il serait prudent d'appeler les médecins. Le visage de madame de Saint-Gervais peignait une si vive inquiétude, que la maréchale donna aussitôt l'ordre d'aller chercher Fagon, qu'elle savait ne devoir repartir pour Fontainebleau que dans la soirée. Elle crut mettre sa responsabilité plus à couvert en confiant plutôt Mademoiselle aux soins du premier médecin du roi qu'aux médecins ordinaires de Monsieur.
Fagon arriva bientôt, et ne comprenant rien à la crise violente que subissait de nouveau la princesse, il l'accabla de questions sur ce qui avait pu l'amener; mais Mademoiselle s'obstinait au silence et les convulsions de l'estomac continuaient de manière à ôter tout espoir, lorsque madame de Saint-Gervais, se sacrifiant pour sauver sa maîtresse, prit à part le docteur, et lui avoua ce qui s'était passé aux Carmélites en le conjurant de n'en rien dire à la maréchale de Glérembault. Alors le docteur, apprenant comment cette crise avait été provoquée, ordonna une potion calmante dont l'effet ne tarda pas à se faire sentir ; mais il ne dissimula pas que
le retour des convulsions serait funeste, et recommanda à madame Viremont de ne pas quitter la malade un instant. Puis il alla rejoindre le roi à Fontainebleau^ et rassurer Monsieur sur l'effroi que le courrier expédié par madame de Clérembault lui avait causé.
Bien que Fagon crût Mademoiselle hors de danger, et qu'il l'eût laissée aux soins de médecins habiles, il ne put s'empêcher de dire au prince qu'il avait manqué perdre sa fille par suite du charlatanisme des religieuses qui se mêlaient de faire de la médecine à tort et à travers, ce qui pouvait avoir de terribles conséquences.
A ce récit, Monsieur se décida à partir pour Paris, et fit prévenir le roi de la cause de son prompt départ ; le bruit que Mademoiselle avait été empoisonnée se répandit aussitôt dans le château. Monsieur accourut chez le roi, pâle, tremblant et n'osant le questionner sur ce bruit, mais la colère où il trouva le roi lui apprit tout. Sa Majesté reprocha vivement à Monsieur de laisser communiquer sa fille avec des femmes qui cherchaient à s'emparer de l'esprit des princesses, pour y semer le trouble et s'immiscer dans les affaires de cour et les querelles de famille. Ceci faisait allusion aux consolations que la reine allait souvent chercher aux Carmélites de la rue du Bouloy, contre les chagrins que lui donnait son infidèle époux.
— Ahl ce sont les Carmélites, s'écria le roi d'un ton amer, je savais bien qu'elles étaient des friponnes, des intrigantes, des ravaudeuses, des brodeuses, des bouquetières, mais je ne croyais pas qu'elles fussent des empoisonneuses.
La terre trembla à ce discours, dit madame de Sévigné. En effet l'arrêt de mort de l'abbesse des Carmélites n'aurait pas terrifié davantage. La reine seule ne s'en émut point, elle savait que malgré tous ses torts, le roi avait trop de justice pour la priver du seul refuge où elle allait cacher les larmes qu'il lui coûtait.
Ce titre d'empoisonneuse avait comblé l'inauiétude du
Dauphin, il suivit Fagon lorsqu'il le vit sortir de chez le roi, et le conjura de lui dire la vérité sur l'état où il avait laissé Mademoiselle.
— J'espère, répondit le docteur, dans la puissance des calmants que j'ai ordonnés et plus encore en sa jeunesse. Cependant elle était très-affaiblie par la fièvre, j'ai peur qu'elle ne tombe dans une maladie de langueur, et ce serait très-alarmant.
— Ah! mon Dieu! que deviendrais-je, s'écria le Dauphin en levant au ciel des yeux pleins de larmes, comment la sauver?...
— Rassurez-vous, monseigneur, le roi me renvoie à l'instant près d'elle ; je pars avec Monsieur, et j'espère vous envoyer demain de bonnes nouvelles.
— Demain... demain... ; mais elle se meurt peut-être en ce moment! Ah ! que ne puis-je... aller moi-même avec vous... Si le roi...
— C'est impossible, monseigneur. Mais croyez...
Le Dauphin n'en écouta pas davantage et alla se renfermer dans son appartement. Peu de temps après, il fit appeler M. de Tillières, jeune page de la chambre, qui s'était fait remarquer du prince par son intelligence et son zèle. — Tiens, lui dit-il, je te confie le soin de remettre cette lettre à madame de Saint-Gervais. En voici une autre pour ma cousine: tu diras que tu as l'ordre de ne la remettre qu'entre les mains de la princesse ; quels que soient les obstacles, insiste pour la voir; car je n'en croirai que toi sur son état; il me faut savoir la vérité à tout prix. Ici, tout le monde s'entend pour me la cacher. Va, cher Henri, ne perds pas une minute, songe que je t'attends pour revivre ou pour achever de mourir.
A ces mots, Henri de Tillières s'empara de la lettre, baisa respectueusement la main qui la lui donnait, et partit aussitôt en disant :
— A ce soir.
C'était trop présumer de la vitesse des chevaux qu'il serait obligé de prendre sur la route que d'espérer être de retour aussitôt. Cependant le jeune Tillières, venu à franc étrier, devança de deux heures l'arrivée de Monsieur au Palais- Royal. Couvert de sueur et de poussière, il ne prit pas môme le temps de se mieux vêtir pour se présenter chez madame de Saint-Gervais.
A peine eut-elle lu la lettre du prince qu'elle passa chez la princesse et dit tout bas à madame de Clérembault: — Un courrier de Fontainebleau vient d'annoncer que Monsieur serait au Palais-Royal dans un instant. Je pense qu'il serait à propos que madame la maréchale allât au-devant de Son Altesse pour la prévenir sur l'état de faiblesse où elle va trouver Mademoiselle.
Tout ce qui ressemblait à un devoir de cour était vivement approuvé par madame de Clérembault ; elle sortit aussitôt de la chambre pour aller recevoir Monsieur. Alors madame de Saint-Gervais s'approcha du lit de repos de la malade, et glissa dans sa main brûlante un papier en disant :
— C'est de monseigneur.
Ce mot magique ranima tout à coup Marie-Louise ; ses yeux, qui ne pouvaient supporter la moindre clarté, se tournèrent aussitôt vers la lumière; elle en réclama les secours pour lire ce peu de lignes :
« Chère cousine, permettez à mon ami de vous voir. Qu'il me rapporte un seul mot de vous, ou je ne réponds pas de ce que l'excès de l'inquiétude et du chagrin peuvent me faire faire. Au nom du ciel, vivez pour être adorée !
» Louis. »
A un signe de la princesse, madame de Saint-Gervais fait entrer le jeune page,
— Approchez, lui dit Mademoiselle d'une voix éteinte: dites à monseigneur que je n'ai pas la force de lui répondre; mais, qu'il ne craigne plus pour moi, le ciel vient de m'envoyer le secours dont j'avais besoin pour revenir à la vie.
— Ah! pourvu qu'il les croie, ces douces paroles que je jure de lui répéter religieusement, dit le page.
— Tenez, ajouta la princesse, voilà qui l'empêchera d'en
douter.
En disant ces mots, elle lui remit de riches tablettes cachées sous son coussin, et sur lesquelles elle inscrivait ses pensées de chaque jour, quand la fièvre lui laissait un moment de répit.
M. de Tillières la remercia, comme d'une faveur personnelle, de lui donner à porter tant de bonheur au prince.
En vain madame de Saint-Gervais engagea le jeune page à se reposer quelques moments chez elle avant de se remettre en route ; il n'accepta ni souper, ni repos, et creva deux chevaux pour être à Fontainebleau à minuit.
Le Dauphin, ne pouvant surmonter son agitation, venait de quitter le roi, pour veiller seul chez lui, dans l'attente des nouvelles qu'il espérait et redoutait également. D'après ces calculs, Henri de Tillières ne pouvait être oie retour qu'avec le jour et il fut bien surpris de le voir entrer. Il était exténué de fatigue et de faim, et il tomba évanoui au moment où il s'apprêtait à rendre compte de sa mission. Le Dauphin, persuadé que le chagrin de lui apprendre une nouvelle sinistre est la cause de l'état où il le voit, pousse un cri déchirant; les valets de chambre de service accourent, le prince leur fait signe de secourir le jeune page, et il va s'enfermer dans son cabinet. Le bruit de ses sanglots parvint aux oreilles de M. de Tillières, il revint à lui. Quelques gouttes rfe vin d'Espagne lui rendent les forces. Il demande monseigneur, il veut lui parler. On s'oppose à ce qu'il le voie. — Son Alteese n'est point en état de vous donner audience
lui dit-on, il est trop tard, retirez-vous. Vous voyez bien que le prince s'est enfermé dans son cabinet pour ne pas vous entendre. Retirez-vous, vous dis-je.
— Non, répétait Henri, on m'écharpera plutôt que de m'éloigner d'ici avant de lui parler. Monseigneur! monseigneur! cria-t-il de toutes ses forces; monseigneur, rassurez- vous ; elle vit, elle n'est plus en danger.
La porte s'ouvrit.
— Est-il vrai? s'écrie le Dauphin, en tombant dans les bras de Tillières.
Alors les valets de chambre se retirent, et le jeune page raconte au prince le succès de sa mission.
La santé de Mademoiselle se rétablit dès que la confiance et l'espoir rentrèrent dans son âme. Son père plaisanta sur les jeunes pages qu'elle recevait, car le courrier secret de Monseigneur n'avait pu échapper à la surveillance de la police de cour, et le ministre savait trop bien le plaisir que ferait à. Monsieur cette démarche du Dauphin envers Mademoiselle, pour ne pas faire sa cour en la trahissant.
Les préférences du roi, les encouragements que Monsieur donnait à ses sentiments pour le Dauphin, l'affectation de la reine à l'appeler sa fille, tout contribuait à maintenir la princesse Marie-Louise dans les illusions de la plus douce, de la plus belle destinée.
Une année entière se passa dans l'enchantement d'un avenir que rien ne menaçait : aimer, être aimée de celui que le devoir, la politique vous désignent pour époux; rêver l'amour dans le inarîngc, le bonheur sur le trône, quel trésor d'espérance !
C'est au milieu de cet enivrement que la jeune princesse vit arriver à la cour le marquis de Los Balbazès, ambassadeur extraordinaire d'Espagne. Elle ignorait que le traité de paix siçné tout récemment à Nimègue eût apporté de grands changements à la politique de l'Europe, et ^ue les vues de Louis XIV sur l'Espagne venaient de lui inspirer tout à coup un vif désir de s'allier à cette puissance.
Le marquis de Villars, nommé par lui à l'ambassade d'Espagne, était parti avec des instructions secrètes et des propositions qui ne devaient être connues en France qu'autant qu'elles seraient favorablement accueillies (1); et c'est la réponse à ces propositions que venait rapporter le marquis de Los Balbazès.
Son entrée à Paris fut des plus brillantes. Le maréchal d'Humières, accompagné de M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, alla le chercher dans les carrosses du roi, au delà de la porte Saint-Antoine. 11 fut complimenté par le marquis de Gèvres de la part du roi, par le marquis d'Hautefort, de la part de la reine, et par le comte du Plessis, de la part de Monsieur. En arrivant à Saint- Germain, l'ambassadeur d'Espagne trouva les compagnies des gardes françaises et des gardes suisses, rangées en haie sous les armes, et fut reçue au bas du degré par le marquis de Rhodes, grand maître des cérémonies, et à la porte de la salle des gardes par le maréchal duc de Duras. Après l'audience du roi, celle de la reine et celle de monseigneur le Dauphin, le marquis de Los Balbazès se rendit à Saint-Gloud, où il fut reçu par Monsieur, par Madame et par Mademoiselle, avec tous les honneurs dus à son rang d'ambassadeur extraordinaire. Ce titre semblait alors se rapporter uniquement aux félicitations particulières que le roi d'Espagne adressait au roi de France, sur la signa-
(1) Le marquis de Villars partit pour Madrid le 21 mars 1796.
ture du traité de paix, et aux promesses solennelles de la maintenir de toute sa puissance.
Sans deviner le véritable motif de la mission du marquis de Los Balbazès, la princesse Marie-Louise se sentit le cœur oppressé lorsqu'elle l'entendit parler au nom du jeune roi, son maître, du désir qu'il avait de rendre la paix inaltérable, par le renouvellement des liens qui avaient si souvent uni la cour de France à celle d'Espagne. Un vague pressentiment l'attrista ; elle adressa plusieurs questions à son père, sans trahir sa pensée inquiète ; et comme il lui répondait sans nulle contrainte sur ce qu'il savait de la mission de l'ambassadeur, elle se reprocha de soupçonner le roi, de vouloir la mettre au désespoir, en la sacrifiant à sa politique.
A chaque réception d'ambassadeur, le premier soin de Louis XIV était de l'éblouir de sa magnificence ; le marquis et la marquise de Los Balbazès furent bientôt invités par le roi à une de ces fêtes dont le bruit retentissait dans toute l'Europe. Mademoiselle y porta l'inquiétude qu'elle ne pouvait vaincre et qu'un mot entendu par hasard vint encore augmenter. En traversant la galerie pour se rendre près du roi, elle avait passé devant M. Colbert qui causait avec l'ambassadeur d'Espagne; avant qu'ils ne s'interrompissent pour la saluer, M. de Colbert avait dit sans crainte d'être entendu :
— Voyez comme elle est belle! et l'ambassadeur avait répondu :
— Il sera trop heureux !
Le Dauphin, frappé de la pâleur que ces mots venaient de porter sur le visage de sa cousine, s'approcha d'elle pour lui demander si elle se trouvait mal.
— Je ne sais ce que j'éprouve, répondit-elle ; mais quelque grand malheur me menace.
— Quelle idée! un grand malheur!... Je me flattais que vous n'en aviez point à redouter près de moi.
— Sans doute ; mais séparée à jamais de vous I... ajoutât-elle en cachant ses pleurs derrière son éventail.
— Que voulez-vous dire ? reprit le Dauphin avec effroi.
— Cet homme n'a-t-il point eu ce matin une audience part ticulière du roi? demanda la princesse en montrant le marquis de Los Balbazès.
— Oui, c'est, disait-on, au conseil, pour régler des intérêts oubliés dans le traité de Nimègue, et qui doivent consolider la paix entre la France et l'Espagne.
— Et ne savez-vous pas quels sont ces intérêts ?
— Non ; mais je présume qu'il s'agit de quelques places frontières à obtenir ou à céder.
— Gomment vous traite le roi ?
— A merveille. Il était de la meilleure humeur ; il a beaucoup parlé du futur mariage de Mademoiselle de Thianges avec le duc de Sforce, et de l'avantage qu'il y avait à envoyer d'aussi jolies personnes à l'étranger, prétendant que c'était établir à jamais la réputation de beauté des femmes de notre cour. Mon oncle lui a fait observer en riant qu'il y avait encore plus de profit à les garder ici, et ils ont eu une petite querelle à ce sujet, fort amusante pour les témoins. Le roi nous a promis de belles fêtes pour la paix. Elles doivent surpasser, dit-il, toutes celles que nous avons vues jusqu'à présent.
— Allons, j'ai tort, reprit la princesse ; il ne serait pas gai, s'il pensait à nous frapper tous deux mortellement.
Madame interrompit la princesse, en lui présentant le marquis de Los Balbazès comme ayant été désigné par le roi pour danser avec elle en face de monseigneur et de mademoiselle de Valois.
— C'est un honneur dû au roi d'Espagne, ajouta Madame, et Mademoiselle hésita un instant, espérant trouver une raison d'éluder cet ordre. Mais l'étiquette le voulait, il falluobéir. Alors l'ambassadeur ?e confondit eu compliments res-
MARIE-LOUISE D'OKLÉANS 51
pectueux sur l'honneur que lui faisait la princesse, honneur qu'il savait bien revenir à son maître, mais dont il n'était pa3 moins reconnaissant. Gomme il disait tout cela en langue espagnole, la princesse ne se crut pas obligée d'y répondre.
— Que Votre Altesse me pardonne, continua le marquis ; je croyais qu'elle comprenait l'espagnol, la reine me l'avait dit.
— Je l'entends un peu, dit la princesse ; mais comme je ne l'ai appris que pour causer quelquefois avec la reine, je n'en ai point l'habitude.
— Nous serons bien fiers de vous la voir prendre, dit en français le marquis de Los Balbazès.
Le prince soupira tristement.
L'ambassadeur fit une nouvelle tentative pour mettre la conversation sur la cour d'Espagne, dont la reine de France, disait-il, conservait un si doux souvenir. Il vanta le luxe oriental de cette cour, la générosité, la douceur de son maître; et chacune de ses paroles ajoutait une présomption de plus aux soupçons que la princesse s'efforçait de vaincre.
Le quadrille fini, l'ambassadeur resta debout derrière le fauteuil de Mademoiselle, et chercha à causer avec la maréchale de Clérembault, qui était toujours ravie lorsqu'un grand personnage semblait s'occuper d'elle. La princesse Marie- Louise fit son possible pour saisir quelques paroles de leur etitretien ; mais le bruit de la musique et celui du bal couvraient leur voix. Alors elle fixa toute son attention sur le roi, espérant deviner sa pensée dominante à travers les phrases polies ou galantes qu'il adressait à toutes les femmes. Rien ne démontrait qu'il eût la moindre préoccupation. Seulement elle remarqua qu'il évitait de s'approcher d'elle, et qu'il parlait à madame de Montespan d'un ton plus animé qu'à l'ordinaire; car si la favorite conservait toujours son crédit sur l'esprit du roi, elle avait considérablement perdu do sa puissance sur son cœur; il ne lui parlait plus que
d'affaires. Ce n'était plus le temps de ces conversations sans sujet, où l'amour trouve toujours quelque chose à dire. Aussi, quand les événements amenaient une occasion de demander conseil à madame de Montespan ou de lui confier un projet, avec quel empressement le roi la saisissait pour venir au secours de son indifférence !
La joie de madame de Montespan en écoutant le roi faisait pitié. On y remarquait autant de surprise que de reconnaissance, car depuis trois mois il ne lui avait pas consacré tant de moments, et elle était en proie au supplice d'une favorite qui sent mourir sa faveur. Heureusement pour elle, Louis XIV aimait l'esprit, et il ne pouvait lui être longtemps infidèle pour des femmes qui n'étaient que belles. C'est plus tard qu'une femme spirituelle, sortie par les soins de madame de Montespan du rang le plus obscur, devait lui ravir pour jamais son empire.
Cette envie irrésistible d'apprendre ce qu'on redoute porta Mademoiselle à s'approcher de madame de Montespan dès que le roi eut cessé de s'entretenir avec elle. Mais un flot de courtisans l'entourait déjà. C'était à qui lui témoignerait le plus ostensiblement le plaisir qu'on avait à lui voir ressaisir le sceptre. On n'épargnait rien de ce qui devait abuser son cœur et enivrer son amour-propre. Elle était dans cette fièvre de vanité si propice aux indiscrétions, et la princesse, se flattant d'en obtenir une, la questionna sur ce qu'elle pensait de p marquise de Los Balbazès, dont le costume espagnol paraissait fort ridicule, malgré les broderies et les pierreries qui l'enrichissaient.
— Ah! vous n'aimez point ce costume? dit en souriant la marquise. Cependant c'est presque celui que portait Gabrielle d'Estrées, et sa beauté n'y perdait rien. Mais je conviens avec Voire Altesse qu'il faut être fort jolie pour affronter cette coiffure plate, ces grosses nattes pendantes, et ce corsage en gaine! je ne connais que la belle taille de Made-
moiselle qui puisse ne rien perdre de son élégance dans cet habit-là.
— Il m'irait plus mal qu'à personne, interrompit la princesse avec une sorte d'amertume qui n'échappa point à madame de Montespan.
— Je comprends qu'à la première vue il vous déplaise, reprit d'un air fin la marquise; mais en y regardant de plus près, vous verrez qu'il présente plus d'un avantage, et qu'il est si noble, si magnifique, qu'on lui pardonne de n'être pas gracieux.
La princesse crut voir un apologue dans cette réponse; elle en tressaillit, et tout ce que le Dauphin vint lui dire d'aimable et de rassurant ne put triompher de la sombre inquiétude qui l'accabla pendant toute cette brillante soirée.
Le lendemain, un page du roi apporta un billet à Monsieur, qui partit aussitôt, après l'avoir lu, pour Versailles. Lorsqu'il en revint, il monta dans le cabinet de Madame, en ordonnant de congédier les personnes qui l'attendaient dans son appartement particulier, et de ne pas laisser entrer chez Madame. Après être resté près d'une heure avec elle, Monsieur était reparti pour accompagner le roi à la chasse. En sortant, il avait dit à des gentilshommes de service, d'aller prévenir Mademoiselle que Madame désirait l'entretenir.
C'en est fait, pensa la princesse ; mon père ne se sent pas le courage de me porter le coup fatal ; c'est ma belle-mère qu'il en charge. Il a raison : mieux vaut mourir d'une main étrangère ; et elle entra pâle et chancelante dans le cabinet où l'attendait Madame; celle-ci, le visage baigné de larmes, lui tendit la main sans pouvoir proférer une parole.
— Je vous fais pitié, dit Marie-Louise... Vous hésitez à me...
— Ah ! c'est sur moi que je pleure, s'écria Madame ; sur moi qu'on a choisie pour vous apprendre la glorieuse alliance qui va nous séparer à jamais. Je devrais me réjouir pour vous d'une si belle destinée; mais je n'en ai pas la force, en pensant à tous les sacrifices qu'elle vous impose en ce moment. Je connais le penchant de votre cœur ; l'espérance que vous nourrissez, et que nous sommes tous coupables d'avoir encouragée, sans prévoir qu'un événement politique pouvait l'anéantir. Il n'y a peut-être que vous au monde, ma chère enfant, qu'il faille consoler de l'offre d'une couronne que Charles-Quint a placée au-dessus de toutes les autres. Mais je comprends vos regrets. Hélas ! c'est notre sort à nous autres, pauvres princesses, de ne pouvoir mourir là où nous sommes nées, là où l'on nous chérissait, là où nous aimions. La France est un bien beau pays, la cour de Louis XIV est la plus brillante, la plus amusante de toutes celles de l'Europe ; eh bien, j'ai pleuré comme vous lorsqu'il m'a fallu quitter ma patrie, ma famille, pour venir occuper ici la première place après celle de la reine.
Accablée sous le poids de cette nouvelle tant redoutée, Marie- Louise laissait parler sa belle-mère sans songer à lui répondre. Cependant, lorsqu'elle en vint à la nécessité de se soumettre aux volontés du roi et aux raisons d'État, qui ne permettaient pas aux princesses du sang de disposer d'elles, lorsque Madame établit que le devoir et l'honneur leur commandaient d'obéir, la princesse l'interrompit en s'écriant :
— Dieu n'est-il donc plus le roi des rois, Madame? et celle qui se consacre à lui n'est-elle pas quitte envers tous les devoirs du monde ?
— Ah! gardez-vous d'une telle pensée, dit Madame, en s'emparant de la main de Marie-Louise, Dieu n'accueille point la conversion que le désespoir d'un moment lui envoie ; il vous repousserait, mon enfant, il vous reprocherait l'ingratitude
envers le roi, envers votre père : attendez que la réilexion, le sentiment du devoir vous éclairent; attendez que le roi vous ait fait connaître les raisons puissantes qui rengagent à vous accorder au roi d'Espagne^ attendez que sa voix paternelle vous ait conjuré de lui obéir...; attendez que le Dauphin lui môme...
— Moi, le quitter! moi, appartenir à un autre, jamais!.... A ces mots la princesse tomba sans connaissance.
— Elle se meurt! dit Madame.
On vient secourir la princesse. Le premier médecin de Monsieur est appelé ; il déclare que le sang s'est porté subitement au cœur, et qu'il faut saigner Mademoiselle à l'instant même. L'effroi se répand dans tout le château de Saint-Gloud, et lorsque Monsieur y revient, il retrouve sa fille mourante (1).
La saignée lui rendit la respiration plus libre et la ranima; mais le retour d'une semblable crise pouvait être mortel. Le docteur ordonna de ne laisser voir personne à la princesse, et recommanda surtout aux femmes qui la gardaient de l'empêcher de parler. Elle resta toute la nuit dans un état presque léthargique. Le lendemain, en ouvrant les yeux, elle crut être abusée par une de ces visions de la fièvre, en apercevant la reine au pied de son lit.
Elle fit un cri de surprise, et la reine se leva pour l'embrasser. Alors le malheur de Marie-Louise revint à sa pensée: c'était pour l'adoucir, pour l'encourager à s'y soumettre que la reine était là ! Cet acte de bonté toucha vivement la princesse, et fit succéder les larmes de l'attendrissement à l'oppression d'un désespoir concentré.
La reine commença par la plaindre, puis elle flatta sa douleur par le récit de celle qu'éprouvait le Dauphin.
(1) À la nouvelle de son mariage Mademoiselle tomba malade, on fut jbligé de la saigner, la reine alla la voir (Gazette de 1679),
— Si vous saviez, dit-elle, dans quel état il est sorti du cabinet du roi, après lui avoir entendu dire qu'il lui fallait renoncer à vous ! Heureusement, le coup a été si violent, si inattendu, qu'il en est resté anéanti, et qu'il n'a pu trouver une parole pour s'en défendre; mais le roi est passé aussitôt dans la chambre du conseil, et le Dauphin s'est traîné jusque chez moi„ succombant à son désespoir. J'ai frémi en entendant tout ce qu'il imaginait pour s'opposer à votre mariage. Lui pour qui un seul mot, un regard du roi a toujours été un ordre du ciel, ce fils qui tremblait de lui déplaire, parle de lui résister; les menaces les plus insensées sortent de sa bouche. Ah! chère Louise, si vous ne lui ordonnez pas la prudence, il se perdra, il nous perdra tous !
— Rassurez-vous, Madame, dit la princesse d'une voix faible, je vous jure d'employer tout ce que mon attachement nu donne de crédit sur son cœur pour le détourner de toute révolte contre une autorité sacrée. Oui... c'est assez d'une victime.
— Pourquoi le seriez-vous? reprit la reine, pourquoi l'amour d'un jeune roi, la gloire de régner sur le plus beau pays de la terre, ne parviendraient-ils pas à calmer vos regrets? Pensez-vous donc qu'il soit si heureux de vivre à la cour de France?... Le triste honneur d'y être reine peut-il vous faire envie, à vous, mon enfant, si souvent témoin de mes larmes? Pensez-vous échapper aux mêmes chagrins qui me tuent? Non, votre beauté, votre esprit ne vous mettraient point à l'abri des trahisons, des humiliations que j'éprouve. Les femmes de cette cour pervertie sont à la fois trop audacieuses et trop séduisantes pour ne pas entraîner vers elles celui que convoitent leur vanité et leur ambition. Au milieu de tant de pièges éblouissants, il faut qu'il succombe, et si le roi, dont le cœur est bon et pénétré de sentiments religieux ; si le roi, dont l'esprit de justice est généralement reconnu, peut se laisser guider par des mains impies, peut m'infliger chaque
jour un supplice qui dépasse tous ceux inventés pour le crime, ah ! croyez que son fils n'aurait 'plus de force contre cette puissance infernale. Cessez de regretter le sort le plus malheureux qui soit sur la terre ! Pensez à ce que doit souffrir une âme passionnée, une femme dévouée à celui que le devoir, la religion lui commandent d'aimer, lorsque la récompense de ses vertus, de ses sacrifices, enfin l'amour de son mari lui est enlevé par une maîtresse ! lorsque, non contente de lui ravir cet amour qui faisait son bonheur et sa gloire, la favorite usurpe jusqu'à ses droits de mère et vient mêler ses bâtards aux héritiers du trône ! Pensez à la torture de cette mère en voyant refuser à son fils, à l'enfant d'un pur amour, les caresses qu'on prodigue aux fruits de l'inconstance et de l'adultère ! Pensez à l'abandon flétrissant où l'on me laisse ! Pensez à toutes ces négligences de courtisans, dont chaque action semble dire:
« — Ce n'est plus vous qui régnez, ce n'est plus vous qu'a aime! Enfin, pensez à tout ce que je supporte ici, et regrettez* s'il se peut encore, la couronne de France! »
A ces mots, la reine fondit en larmes.
— Ah ! je n'hésite plus, s'écria la princesse ; oui* c'est le ciel qui me parle par votre voix. Maudit soit à jamais le séjour où tant de vertus ne sauvent pas du malheur î je le fuirai sans regrets. Mais protégez-moi, Madame, dans la saint© ardeur qui m'anime. Obtenez-moi du roi la faveur de passer ma vie dans un cloître ; je sens que l'amour de Dieu peut seul triompher de celui qui faisait mon espoir et ma vie. Faites retomber sur ma sœur l'honneur que le roi d'Espagne m'a destiné; et je vous devrai mon repos en cette vie, et mon salut dans l'autre.
La reine tenta faiblement de détourner sa nièce de ce projet. C'est dans la prière qu'elle puisait Tunique consolation à. ses peines, et elle ne pouvait en conscience dissuader Mademoiselle de recourir au seul moyen de faire tourner ses cha-
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grins au profit de son salut. Elle lui promit de parler d'elle à madame de Montespan, de tâcher de l'intéresser à son projet.
— Car, ajouta-t-elle du ton le plus humble, ce serait mal vous servir que de plaider moi-même votre cause auprès du roi; la marquise saura mieux ce qu'il faudra lui dire; et si elle obtient de couronner mademoiselle de Valois à votre place, je vous en instruirai aussitôt; mais, par grâce pour moi, pour mon fils, soignez-vous, prenez courage ; donnez-lui l'exemple d'une sainte résignation. Dieu vous en récompensera, et je vous en aimerai, s'il se peut, davantage.
A ces mots, la reine s'éloigna, en laissant la princesse dans cette sorte de calme imposteur qui suit toujours la résolution d'un parti désespéré.
Monsieur croyait au succès qu'obtiendrait la visite de la reine ; il n'osait se présenter devant sa fille, de peur 4e renouveler la crise dont elle n'était pas encore rétablie ; mais il avait envoyé Madame près d'elle pour s'informer de son état et lui dire le motif qui l'empêchait d'aller la voir. La princesse, confiante aux promesses de la reine, et forte de son approbation, écouta sa belle-mère sans le moindre signe d'impatience, et la questionna même sur la manière dont le roi avait amené son père à consentir à une alliance qui déconcertait tous ses projets sur l'avenir de sa fille.
Madame répondit avec sa franchise ordinaire que la faiblesse de Monsieur, et son habitude de céder aux moindres volontés du roi, ne s'étaient point démenties en cette occasion ; il a bien tenté quelques représentations sur le chagrin qui résulterait pour vous, ajoula-t-elle, et pour monseigneur, de cette alliance avec l'Espagne, après vous avoir permis à
tous deux d'en espérer une autre. Mais le roi lui ayant répondu que l'intérêt de l'État ordonnait ce sacrifice ; qu'il répondait de la soumission de son fils, et qu'il espérait bien donner, dès demain, à l'ambassadeur d'Espagne, l'assurance du consentement de toute la famille royale à ce brillant mariage, Monsieur n'a osé prononcer que ce peu de mots : « Si pourtant ma fille s'opposait à. . . » C'est impossible, a repris le roi de ce ton d'autorité que personne ne sait braver ; el Monsieur est revenu, comme toujours, décidé à obéir.
En parlant ainsi, Madame s'étonnait de ne pas voir la princesse faire le plus petit signe d'impatience ou de blâme. Tant de résignation obtenue si vite lui semblait un miracle, Seulement il y avait un si profond abattement dans la contenance et le regard de Marie-Louise, que son silence causait de l'effroi et ressemblait à celui de la mort. Madame pensa qu'une agitation quelconque serait préférable à cette espèce de torpeur, et fit prier Monsieur de venir près de sa fille. Celle-ci le vit sans montrer nulle émotion, et quand son père lui serra la main tendrement en lui adressant quelques paroles touchantes, elle lui répondit par ce sourire qui n'appartient qu'au désespoir.
Le lendemain, une nouvelle missive du roi vint obliger Monsieur de se rendre à Saint-Germain à l'heure du petitlever. La reine avait agi, mademoiselle de Montpensier avait parlé, mais toutes deux sans succès. Le roi, que le moindre obstacle à ses désirs irritait vivement, accusait la reine d'avoir inspiré l'idée du cloître à sa nièce.
— C'est le fanatisme de la mère, disait-il, et l'égoïsme du fils qui ont fait naître cette belle résolution; mais on ne permettra pas qu'elle s'accomplisse. Le rof d'Espagne a déjà reçu le portrait de Mademoiselle. C'est à la vue de ce portrait qu'il s'est enflammé pour elle et qu'il m'a fait demander sa main ; lui en proposer une autre serait une insulte qui pourrait coûter cher à la France et nous nriver de tout ce que la paix
va nous rapporter. Il n'y a plus à négocier, tout est convenu. Prévenez Mademoiselle de la prochaine visite de l'ambassadeur d'Espagne, et dites-lui que je compte sur sa fidélité à ses devoirs et sur son attachement à ma personne pour le recevoir convenablement et répondre dignement à la mission royale qu'il vient remplir près d'elle.
Ce discours répété à Mademoiselle ne l'ébranla point dans sa détermination. Appuyée sur le ciel, elle se sentait le courage de résister à toutes les puissances de la terre ; malgré sa souffrance, l'exaltation de ses pensées lui avait rendu assez de forces pour lutter avec un calme apparent contre les ordres d'une volonté tyrannique.
L'esprit pénétrant de Madame ne s'abusa point sur la sorte de résignation que témoignait Mademoiselle. En effet, lorsque Monsieur vint l'en remercier, elle ne lui cacha point que cette résignation était celle d'une âme morte au monde. Les prières, les menaces ne purent rien obtenir, elle répondait à tout :
— Vous m'avez permis de l'aimer; je ne serai qu'à lui, ou à Dieu.
Perdant l'espoir de vaincre une résistance si saintement fondée, Monsieur se rendit chez madame de Montespan pour lui demander conseil; il la trouva avec madame de Maintenon. Le roi survint presque aussitôt. La contrariété qu'il éprouvait par rapport au mariage de Mademoiselle, lui rendait la présence de la marquise nécessaire. 11 pensait qu'elle trouverait mieux que lui un moyen de soumettre cette jeune folle, ainsi qu'il appelait sa nièce; mais l'esprit impérieux de madame de Montespan n'était pas propre à triompher d'un caractère courageux, constant et passionné, tel que celui de la princesse.
La marquise proposa plusieurs moyens violents qui auraient tyrannisé Mademoiselle sans la faire obéir. Monsieur avait peint le désespoir de sa fille de manière à faire craindre qu'il ne la portât à auelaue narti extrême, plus funeste encore que celui
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de prendre le voile. Et le roi, tout en feignant de sourire de cette crainte chimérique, en était pourtant arrêté dans son impatience de voir accomplir sa volonté royale. On ne pouvait tarder plus longtemps à donner la réponse qu'attendait le roi d'Espagne. On avait épuisé tous les prétextes près du marquis de Los Balbazès pour excuser ce retard, dont on frémissait de lui laisser deviner la vraie cause.
— J'ai promis de lui donner audience, demain après le conseil, dit le roi. Il faut que d'ici là votre fille soit rendue à la raison, mon frère, sinon, Dieu sait les malheurs qui peuvent nous survenir.
— Eh bien, essayez donc vous-même cette cure, dit Monsieur; quant à moi, je m'en sens incapable; mais cette voix, qui fait trembler la terre, aura sans doute plus de pouvoir sur elle, parlez-lui.
— Oh! si j'osaiê, dit une voix douce et insinuante.
— Parlez, madame, répondit le roi en se tournant vers madame de Maintenon ; vous ne pouvez donner que de bons avis.
— Quoi! si je n'approuvais pas celui qu'on propose à Votre Majesté, elle penserait...
- Que vous pouvez en oifrir un meilleur, interrompit le roi du ton le plus affable.
— Eh bien, puisque Votre Majesté m'y encourage, je lui dirai que ce serait compromettre son autorité que de l'employer à combattre le plus formidable de tous les sentiments, l'amour pur, l'amour vertueux au désespoir, et que dans l'excès de douleur où se trouve en ce moment Mademoiselle, loin de s'en effrayer, elle accepterait avec une joie féroce tous les châtiments qu'on ajouterait à son supplice.
— Ainsi donc, reprit vivement le roi, vous pensez qu'il n'est aucun moyen de dompter cet entêtement fatal?
— J'en sais un, sire, mais un seul!
— Ah! dites-le, par grâce!
-- Nulle crainte, nul intérêt personnel ne peuvent agir sur une âme passionnée; mais on en obtient tout au nom des intérêts de ce qu'elle aime. Persuadez, sire, à la jeune princesse, que sa résistance vous indisposera contre monseigneur. Qu'elle sache bien que vous l'en accuserez; qu'il en peut résulter pour lui les plus grands malheurs, et vous la verrez tomber à vos pieds pour obtenir la grâce de monseigneur le Dauphin, et se condamner elle-même au sacrifice qu'elle vous refuse aujourd'hui.
— Madame a raison, s'écria le roi ; puis, s'approchant de madame de Maintenon, il ajouta de manière à n'être entendu que d'elle : Elle a raison de croire à tous les miracles du dévouement.
— Il est sans doute fort beau de compter sur les sentiments généreux, dit madame de Montespan avec ironie ; mais ils ne sont pas aussi communs à la cour que dans les romans de mademoiselle de Scudéri; et d'ailleurs, il ne s'agit pas ici d'obtenir un sacrifice personnel; il est tout fait, puisque Mademoiselle renonce à tous les biens de ce monde pour se retirer dans un couvent. Gomment lui demander, au nom du ciel, de ne pas se consacrer à Dieu?
— Je comprends, reprit madame de Maintenon, qu'en se mettant à l'abri sous l'autel, la princesse soit plus difficile à atteindre, et qu'ainsi protégée, elle se sente assez forte pour résister même à la volonté du roi. Si pourtant Sa Majesté chargeait de cette mission un homme habile, M. de Gondom par exemple, je pense qu'il pourrait réussir.
- Vous plaisantez, dit madame de Montespan. Quoi! charger un évêque d'empêcher une jeune fille de se faire religieuse! la détourner de sa vocation, lui prouver qu'elle doit sacrifier son salut à l'ennui d'aller se damner en Espagne ! cela n'est pas proposable.
— 11 est certain que, présentée de cette manière, il n'accepterait point la mission, reprit madame de Maintenon; mais si
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Ton prouve à M. de Condom que c'est rendre un important sefYice au roi et à la France que d'enlever Mademoiselle au cloître, pour la placer sur le trône d'tëspagne, Je ne doute pas qu'il y parvienne. Vous savez qu'il a des paroles irrésistibles.
— Il est certain qu'on peut tout attendre de la souplesse de son génie, dit la marquise.
— Et du pouvoir de sa raison, reprit madame de Maintenon.
— Faites prévenir M. de Condom que je le recevrai demain avant la messe, dit le roi, en se levant, au gentilhomme de service. Puis portant sur madame de Maintenon un regard plein de reconnaissance, il se retira.