‹ Marie-Louise d'OrléansChapitre 2 sur 6 · XI · texte numérisé non relu

XI

La princesse Marie-Louise, fatiguée d'une longue insomnie, succombant à une oppression continuelle, était venue respirer l'air pur du pare de Saint-Gloud. Assise sous ces mêmes ombrages où sa mère avait rêvé autrefois, elle évoquait son souvenir pour l'aider à supporter dignement toutes ses peines. Un livre saint était ouvert là, sur le banc à côté d'elle; ses yeux s'y fixaient souvent, mais sa pensée en était distraite, malgré tous ses efforts pour l'y ramener sans cesse; car elle était de bonne foi dans son désir de vouer son âme au Seigneur.

L'abandon où elle se voyait ajoutait encore à la ferveur de sa conversion. Nul souvenir de M. le Dauphin n'était venu la consoler dans cette triste circonstance; il n'avait tenté aucun moyen de l'instruire de ce que lui faisait éprouver la perte de leur commune espérance, et cependant il ne pouvait douter du

désespoir de Marie-Louise. Elle ajoutait à toutes ses douleurs le tourment plus cruel encore d'accuser ce qu'on aime ; puis elle s'appliquait aie justifier. — On lui laisse ignorer, pensaitelle, le sacrifice impie, impossible qu'on exige de moi. Dans cette prison, qu'on appelle la cour, où chaque prince a son geôlier qui ne lui laisse rien parvenir de ce qu'il n'a pns ordre de lui apprendre, où la victime qu'on doit frapper n'est jamais avertie du coup qu'on lui prépare ; où nulle voix amie ne vous arrête au bord du précipice, où vous souriez encore quand vous êtes déjà l'objet de la pitié de tout le monde; qui oserait lui dire qu'en ce moment son père, son roi dispose de ma vie, de mon bonheur, du sien; qu'on nous sépare à jamais.

C'est au moment où elle se livrait avec le plus de confiance à toutes ces suppositions que la maréchale de Giérembault vint avertir Mademoiselle que monseigneur l'évêque de Gondom était au château, et faisait demander à Son Altesse l'honneur de l'entretenir un instant.

Bossuet, après avoir été le précepteur de M. le Dauphin, était resté son ami, son guide; il savait mieux que personne lire dans ce cœur timide, où la crainte de manquer au devoir avait tout le fanatisme qui s'attache d'ordinaire à l'honneur ; et Mademoiselle allait apprendre de lui ce qu'elle pouvait espérer des sentiments de son cousin; aussi s'empressa- 1- elle de se rendre dans le salon où l'attendait le célèbre prédicateur.

En voyant entrer la princesse, celui-ci ne put se défendre d'un mouvement de surprise ; elle le remarqua et dit :

— Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas? Cette pâleur vous rappelle ma mère! Ah! plût à Dieu que je mourusse ainsi qu'elle, tout à coup, dans ce même palais! et bénie comme elle par vos saintes mains !

— De semblables vœux sont indignes d'une âme chrétienne, dit le prélat, et Votre Altesse a trop de piété pour n'en pas rougir. Mais ce n'est point un sermon que je viens lui faire ;

je viens au nom d'un prince qui la chérit; d'un pnnce, le modèle de ceux que leur naissance appelle à régner, qui, plaçant la soumission filiale au premier rang de toutes les vertus, veut lui en donner l'exemple.

— Ainsi, Monseigneur approuve l'alliance qui rompt à jamais celle que le roi avait projetée depuis si longtemps, dit Mademoiselle avec amertume.

— On approuve rarement ce qui afflige, reprit M. de Condom ; mais plus un sacrifice est grand, plus une âme noble et pieuse trouve de force pour l'accomplir. Monseigneur avait mis ses plus chères espérances dans le bonheur de vivre près de Votre Altesse; l'intérêt de l'État en ordonne autrement. Estce à l'héritier du trône, au prince, dont le premier serment, en prenant le sceptre, est celui d'immoler sa vie même à la gloire, au bonheur de ses sujets; est-ce à un fils de France à résister aux désirs éclairés d'un roi, à la volonté sacrée d'un père.

— Plus d'espoir! dit Mademoiselle d'une voix étouffée.

— Plus d'espoir? répéta Bossuet d'une voix vibrante. Et quelle plus belle occasion Dieu vous offrira-t-il jamais d'espérer en sa bonté divine? Par quelle plus sublime épreuve tentera-t-il jamais votre vertu, votre courage? Pensez-vous que le ciel soit ingrat pour une telle abnégation de vousmême? Non, le Père céleste se plaît à regarder les pieux sacrifices des âmes pures. Et comme il sait leur préparer leur croix, il y mesure aussi leur récompense.

— Ah! je n'attends plus du ciel que le repos de la tombe ; mais peut-être le reste d'une vie toute consacrée à la prière m'attirera-t-il de lui le seul bien que j'envie.

— Le Seigneur ne peut récompenser qu'un sacrifice réel, reprit l'évêque, et non la résolution vaine d'un dépit momentané. Ce n'est pas lui qu'on trompe sur les motifs d'une brusque conversion. Si vous tentez d'entrer dans la maison de Dieu, le cœur encore plein de sentiments profanes, sa voix

tonnante vous repoussera comme indigne, et si sa clémence daignait vous accueillir, lui rendrez-vous compte des dispositions que vous lui apportez? Irez-vous, en proie à des regrets qui l'offensent, porter le trouble parmi son troupeau, émouvoir de vos larmes ces chastes sœurs tout à l'amour divin, et mêler vos soupirs à leurs saintes prières? Non, la religion même vous défend de violer son asile, avant que le temps et la pénitence aient délivré votre âme de sa chaîne terrestre.

— Quoi! ce dernier secours, ce refuge offert à tous les malheureux, il m'est refusé, s'écrie la princesse! Le ciel, si miséricordieux pour le péché, pour le crime, serait sans pitié pour moi, qui ne l'ai point offensé? Oh! mon Dieu ! que devenir? A qui demander protection? Où me réfugier?

— Dans le devoir, reprit l'évêque; pour les princes le devoir c'est la loi de Dieu. Ils ne peuvent s'y soustraire sans crime, et l'obéissance à l'autorité est le plus sacré de tous. C'est que le roi, à qui la Divinité confie le pouvoir suprême, ne doit l'employer qu'à la gloire et à l'intérêt de ses peuples.

« Pensez-vous, princesse, que ce roi si bon, si plein de tendresse pour sa famille, se décidât à vous affliger, à désoler son fils si des motifs impérieux ne l'y obligeaient; si l'État épuisé par une longue guerre ne risquait pas de succomber à une nouvelle ; si du sacrifice de votre main ne dépendait pas le repos de l'Europe? Sans doute avec plus d'adresse, de prudence, les ambassadeurs auraient pu se ménager une ressource en cas d'un refus de votre part; mais comme de semblables refus ne sont pas supposables et qu'il ne peut venir à la pensée de personne que la volonté de Louis XIV, cette volonté si puissante même dans l'étranger, trouve ici quelque obstacle, ils ont avancé les négociations de manière à ne pouvoir reculer. Il faut s'allier ou se battre, et le ciel veut que Votre Altesse soit en ce moment l'arbitre du sort de deux grandes nations comme le fut autrefois cette vertueuse reine, mm imttâe mère qui yens donne chaqtte jour Vettuapitf

d'une pieuse résignation. Avec quelle application, avec quelle tendresse Philippe IV, son père, ne l'avait-il pas élevée!... On la regardait en Espagne, non comme l'infante, mais comme un infant; car c'est ainsi qu'on y appelle la princesse reconnue pour l'héritière de tant de royaumes. Dans cette vue on approche d'elle tout ce que l'Espagne a déplus vertueux, de plus savant. Philippe l'élève ainsi pour ses États. Mais il y a dans le ciel des mesures qu'il ne peut rompre, et Dieu qui nous aime, la destine à Louis XV. Alors cette illustre princesse destinée au bonheur de régner sur le peuple qui l'a vu naître, au bonheur plus doux encore de vivre près de sa famille, entourée des objets de ses premières affections, Marie-Thérèse est tout à coup choisie par Dieu pour réconcilier deux nations ennemies. La voix d'un père lui ordonne de renoncer, pour obtenir la paix à son trône et à sa patrie. Elle pleure, mais elle obéit; de sa soumission naissent aussitôt tous les biens de la terre ; le sang cesse de couler, la prospérité revient, les félicitations l'accablent, et même avant d'avoir trouvé la récompense de son sacrifice près de l'époux qui l'attend, elle se sent consolée par les bénédictions dont le comblent et la France et l'Espagne. 0 vous, princesse qui avez l'honneur de lui appartenir, ferez-vous moins qu'elle pour le salut de votre pays, pour la gloire d'un roi et l'amour d'un père!

A ces mots, un torrent de larmes s'échappa des yeux de Marie-Louise, et le prélat, ému lui-même de l'effet qu'il produisait, s'écria avec l'enthousiasme d'un missionnaire :

— Béni soit le Seigneur, qui donne à ma voix l'accent de la voix maternelle!... Oui, cette auguste princesse dont j'ai reçu ici le dernier soupir, dont j'ai vu la main défaillante chercher encore en mourant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres le signe de notre rédemption, celte femme pieuse dont les dernières paroles ont été pour vous et pour Dieu, c'est elle qui vous parle par ma bouche, c'est elle qui vous

«supplia de céder au devoir comme elle e'tfit Hti&m % u

mort, sans murmure et sans plainte. Ecoutez ses conseils, soyez docile à ses commandements, et rendez-vous digne, par votre soumission, de la place que Dieu lui permet de vous garder près d'elle.

Frappée comme de l'apparition d'un fantôme, croyant entendre la voix de sa mère, Marie-Louise tombe à genoux, lève ses bras vers le ciel et fait le serment d'obéir.

Alors le prélat la bénit au nom du Tout-Puissant, lai promet le bonheur des élus, la palme du martyre, et la quitte aussitôt pour aller chercher près du roi le prix de son triomphe.

Lorsque la princesse ne fut plus soutenue par la présence de Bossuet, lorsqu'un profond silence eut succédé au retentissement de cette voix éloquente, elle retomba dans l'accablement du patient qui, après avoir entendu son arrêt, attend l'accomplissement de sa sentence. Elle s'étonna d'avoir promis plus que son courage ne pouvait accorder. Des idées, des moyens d'appuyer sa résistance lui revinrent en foule à l'esprit; elle se reprocha de ne les avoir point fait valoir, d'avoir si faiblement combattu, et le regret du serment arraché à sa piété filiale se tournant en remords, elle résolut d'aller se jeter aux pieds du roi et de l'implorer pour qu'il la relevât de ce serment coupable.

Le lendemain, jour de la Fête-Dieu, elle revêtit son grand habit de cour; et se soutenant à peine, son beau visage flétri par les larmes, elle suivit Madame à Saint-Germain. A peine fut-elle entrée dans la grande galerie, que tous les regards se fixèrent sur elle.

— Voilà l'effet de l'éloquence de M. de Condom, disait l'un.

— Dites plutôt celui des brillants d'une couronne, disait on autre.

— Qui peut résister à sa voix tonnante?

— Qui peut résister aux séductions d'un trône?

— J'étais bien sûr qu'elle finirait par entendre raison.

— On y regarde à deux fois avant de refuser un royaume.

— Mais, demandait un troisième, comment monseigneur s'arrange-t-il de ce mariage? Il aimait beaucoup sa cousine.

— Oh! les femmes ne lui manqueront pas, soyez tranquilles; et sans doute on a déjà choisi celle qui doit le consoler.

— Il ne sera pas facile de lui en trouver une aussi belle.

— Si on lui en donne une laide, il aura toujours la ressource de faire comme...

— Chut! on peut vous entendre, et rien n'est si dangeureux que de dire ici ce que tout le monde y pense.

— Il suffit.

— On prétend que Mademoiselle n'a pas revu monseigneur depuis que le sort, barbare comme un tyran d'opéra, a résolu de l'en séparer pour jamais.

— Tant mieux, cela nous vaudra une scène intéressante, lorsqu'ils vont se rencontrer. Depuis la prise de voile de madame de la Vallière on ne voit plus rien de romanesque à la cour. Le scandale y tourne tout de suite à la monotonie, et nous aurions besoin de quelque beau désespoir ^our nous désennuyer.

Sans entendre ces sots discours, Mademoiselle, importunée de l'attention obstinée que l'on portait sur elle, pria Madame d'entrer dans le salon attenant au cabinet du roi. Elles n'y furent pas longtemps sans voir arriver les pages et les gentilshommes de service qui précédaient Sa Majesté, le roi parut; au moment où il s'approchait de la princesse pour la saluer et lui adresser quelques paroles affectueuses, elle se précipita à

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tes genoux^ les baigna de ses larmes en le conjurant de la laisser vivre et mourir près de lui.

Surpris d'une action si vive, les courtisans se retirèrent discrètement dans l'antre partie du salon.

Le roi se retourna brusquement pour s'assurer que l'ambassadeur d'Espagne n'était pas témoin de cette scène; puis, relevant sa nièce avec un mouvement qui témoignait plus de colère que de pitié :

— Vous oubliez, dit-il, que M. de Condom a reçu votre promesse ; qu'il me l'a communiquée et que vous ne pouvez y manquer sans nous faire injure à tous deux.

— Mais s'il n'est pas en mon pouvoir de la tenir, cette promesse \ si je préfère la mort à...

— Une fille de France préfère à tout son devoir, interrompit sévèrement le roi, et vous remplirez le vôtre ; puis feignant l'attendrissement :• Je vous connais, vous ne voudrez pas m'aflljger, vous dont je me croyais chéri, vous pour qui j'ai toute la tendresse d'un père! De quoi vous plaignez-vous? aurais-je pu faire davantage pour ma lille?

— Non, sire, mais pour votre nièce...

En parlant ainsi, la princesse suppliait, pleurait, s'attachait aux pas de Sa Majesté. Le roi se dégagea d'elle, et sans répondre à ses instances, il dit en plaisantant :

— En vérité, Madame, ce serait une belle chose que la reine catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.

Puis il la laissa succombant sous l'excès de son désespoir.

Madame, touchée de l'état douloureux de sa belle-fille, et jugeant convenable de ne pas la laisser voir à toute la cour, ordonna à madame de Glérembault de ramener Mademoiselle à Saint-Gloud.

Abattue par cette dernière épreuve, par le regret de voir éteindre la faible lueur d'espérance qui lui restait, Mademoiselle s'enferma dans son oratoire, et chercha dans la

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prière le secours qu'elle accorde toujours aux âmes vraiment pieuses.

Marie-Louise commençait à ressentir un peu no calme lorsque, cherchant à relever son courage par la lecture des tourments de la Passion, et l'image de ce long martyre subi par le Fils de Dieu avec une résignation si humble, elle s'aperçut que le fermoir de son missel était ouvert. Alors prenant le livre, elle en fît tomber un papier cacheté. Il ne portait nulle adresse. La princesse hésita à rouvrir; puis, entraînée moins par la curiosité que par l'assurance de ne pouvoir rien apprendre qui pût augmenter son malheur, elle le décacheta et lut ces mots ;

Je sais tout ce que vous souffrez, je sais tout ce qui vous menace; mais n'ajoutez pas à ma douleur celle de vous voir braver une telle colère, et puisqu'il faut mourir ou s'y soumettre, vivez pour être, de près ou de loin, la seule qui régnera jamais sur le cœur de Louis. »

Il faut s'être cru abandonné un moment du ciel et de ce qu'on aime pour comprendre le délire de joie et de désespoir qui s'empara de Marie-Louise en relisant cet ordre à la fois si cruel et si consolant.

Le silence gardé par M. le Dauphin sur l'alliance qu'on imposait à la princesse l'affligeait bien davantage que tous les malheurs attachés à cette union. En apprenant de lui qu'il en était aussi malheureux qu'elle, la force de supporter dignement sa triste destinée lui revint.

S'il me garde son amour, pensa- t-elle, je puis tout délier, le chagrin, l'exil, l'absence. Et, connue elle se sentait en elle la puissance d'une constance à toute épreuve, elle en parait l'amour du Dauphin et se trouvait déjà trop récompeusée des sacrifices par l'idée qu'il en pleurait autant qu'elle.

Les moindres détails qui se rattachent à une nreuve de

souvenir ont de l'importance, et Mademoiselle désirait vivement savoir par quel moyen M. le Dauphin était parvenu à faire déposer ce billet dans son livre de messe. 11 fallait qu'il eût quelque affidé près d'elle, et ce n'est pas pour le gronder qu'elle voulait le connaître. Mais elle n'osait faire de questions. Seulement, elle entendit Madame regretter de ne s'être point trouvée à Saint-Gloud lorsque le prince de la Roche-Guyon y était venu en passant pour se rendre à Saint-Germain. Il savait bien, ajouta Madame, que nous devions être chez le roi aujourd'hui, et je me rappelle maintenant que je ne l'ai point vu à la chapelle avec monseigneur. L'étourdi sera arrivé trop tard, et le roi le grondera encore. En vérité, ces jeunes princes finiront par s'attirer une disgrâce complète.

Un autre hasard apprit à Mademoiselle que le prince de la Roche-Guyon avait rencontré dans le parc madame de Saint-Gervais, et tout lui fut expliqué.

Ce jour-là le roi n'entendit pas la messe sans quelques distractions. Il en attendait la fin avec impatience pour envoyer demander M. de Gondom, et pour lui reprocher de s'être laissé abuser par l'effet de son éloquence. Au sortir de la chapelle, le roi emmena Monsieur dans son cabinet, et lui parla avec amertume de la situation où sa fille le mettait vis-à-vis de l'ambassadeur d'Espagne, et de l'impossibilité de cacher plus longtemps au marquis de Los Balbazès la résistance de Mademoiselle et les extravagances de son désespoir.

— Chargez-vous de faire des excuses à l'ambassadeur, ajouta le roi, car je ne saurais trouver une parole pour pallier une semblable injure, et je ne saurais surtout dissi-

muler le ressentiment que j'éprouve contre une tille ingrate, dénaturée, qui ne craint pas d'attirer les plus grands malheurs sur son pays et sa famille.

— Non, il ne sera pas dit, s'écria Monsieur, que la maison d'Orléans ait mérité les malédictions de la France. Ma fille ne démentira pas le noble sang qui coule dans ses veines, sinon, je la renie, et vous frémirez vous-même du châtiment que je lui réserve.

Chez les personnes faibles, la colère n'a pas de bornes, et le roi content de voir son frère dans l'état d'exaspération où il fallait qu'il fût pour se décider à un parti concluant, se garda bien de le retenir. Seulement il craignait que, dans l'espace qu'il fallait parcourir de Saint-Germain à Saint- Cloud, la volonté de son frère ne perdit la moitié de sa force. Mais cette volonté, aiguisée par de vives inquiétudes, devait se soutenir. Seulement, lorsque Monsieur entra chez Mademoiselle, les yeux enflammés de courroux, la voix menaçante, lorsqu'il débuta par de nombreuses imprécations contre ce qu'il appelait la révolte insensée de sa fille, il la trouva si douce, si soumise, qu'il resta tout honteux de son emportement. Rien n'est plus pénible aux caractères endurants et paresseux que de s'animer inutilement, et de faire de l'autorité en pure perte.

— Je vous dois ma vie, vous en pouvez disposer, avait répondu la princesse avec une tranquillité déconcertante.

Mais le prince, dont la colère préméditée ne pouvait s'éteindre si vite, continua :

— Ainsi, vous me traitez en père barbare, qui veut Immoler son enfant à son ambition ? Mais est-ce donc moi qui régnerai en Espagne? est-ce moi qui disposerai des trésors amassés par Charles-Quint et des richesses du nouveau monde? est-ce moi qui recueillerai les bénédictions qui vous attendent de toutes parts, en reconnaissance de la paix qu'assure ce mariage. Non; vous seule aurez le profit d'une si

grande alliance, et l'on ne se doutera jamais de la peine qu'elle m'aura coûtée et des injustes reproches qu'elle m'attire de votre part.

— Je jure de ne vous en adresser jamais, interrompit Marie-Louise. Avant de me sacrifier à la politique du roi, avant d'épouser un prince que je ne connais point, qu'il m'est impossible d'aimer, parce que j'en aime un autre; avant de signer mon exil éternel et la renonciation de tous les biens qui m'attachent à la vie, j'ai tenté tous les moyens d'échapper à ce triste sort. Nul ne m'a réussi. Ainsi l'a voulu le ciel. Eh bien, que sa volonté soit faite. Je ne demande pour prix d'une résignation, dont le Seigneur connaît seul l'étendue, qu'un peu de pitié pour mes larmes et quelque délai pour obtenir de moi la force de les cacher.

— Ah! ce n'est pas avec moi qu'il faut les contraindre, s'écria Monsieur, passant tout à coup de la colère à l'attendrissement. Crois-tu donc que je ne comprends pas tes regrets! Va, j'en ai souffert avant toi; mais la parole du roi était donnée, toute représentation aurait été vaine; il fallait obéir, et même le remercier de placer sur ta tête la plus riche couronne du monde.

Alors Monsieur se mit à énumérer tous les avantages d'une position si élevée; il alla jusqu'à vanter la cour d'Espagne de n'avoir rien perdu de la pompe ni de l'étiquette établie par Charles-Quint, sorte de mérite si grand aux yeux de ce prince, qu'il ne croyait pas, de bonne foi, qu'on pût s'ennuyer là où la prééminence était un culte, et l'étiquette une occupation de tous les esprits et de tous les moments.

La princesse le laissa dire sans l'écouter. Que lui importaient les détails des compensations qui n'en seraient pas pour elle: mais elle fut tirée de sa rêverie par le nom du marquis de Los Balbazès, que Monsieur la suppliait de recevoir dès le lendemain, tant l'ambassadeur était impatient de l'aire parvenir sa réponse au roi son maître,

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Cette audience allait sceller l'arrêt porté contre la princesse; le frémissement qui s'empara d'elle, en se résignant à l'accorder, lui prouva l'espoir involontaire, insensé même, qu'elle conservait encore d'échapper au trône d'Espagne. Quand on a la conscience de ne s'être attiré par aucun tort un malheur accablant, il est naturel d'espérer de la justice divine quelque miracle pour nous en délivrer. Il faut avoir épuisé les injustices du sort, pour s'en consoler par la foi des récompenses à venir.

Sans y croire, sans même oser le désirer, Marie-Louise pensait qu'un obstacle, un événement imprévu pouvait amet ner une rupture entre le roi de France et le roi d'Espagne- Son hésitation même à consentir à son mariage devait avoir offensé Charles II ; il pouvait se montrer susceptible et dédaigneux par dépit. Mais quand il aurait chargé son ambassadeur de lui annoncer que rien ne s'opposait à son union avec elle, tout serait fixé. Accablée sous le poids de cette idée, elle tenta d'éloigner le moment décisif. Elle ne put rien gagner sur ce point.

Le roi avait déclaré à son frère que le marquis de Los Balbazès serait reçu le lendemain par Mademoiselle, voulant avoir la réponse à sa résolution de la bouche même de la princesse ; et Monsieur, que l'amour du cérémonial dominai» en dépit des intérêts les plus graves, fit appeler les grands officiers de sa maison et toutes les femmes de Mademoiselle, pour assigner à chacun d'eux la place et le costume qu'il devait avoir dans cette solennité. 11 se fit même représenter ia robe de cour que porterait la princesse; il ordonna d'y ajouter des nœuds de diamants, et dit que ce serait l'occasion de porter le riche collier de perles donné à feu Madame par le roi son frère, et dont Mademoiselle avait hérité.

Dans Fesprit de Monsieur, le plaisir d'être ainsi parée, devait beaucoup diminuer les regrets de sa fille; on ne peut le blâmer. Il la jugeait d'après tant de femmes de la cour au'il

voyait journellement sacrifier plus encore à la vanité d'un titre ou d'une parure qu'envieraient leurs rivales ; et, dans son orgueil, l'honneur de s'entendre dire : Votre Majesté, lui semblait un bonheur capable de compenser tous les regrets du cœur le plus sensible.

La princesse passa toute cette nuit à s'ordonner le courage nécessaire pour accomplir ce qu'on exigeait d'elle. Dès huit heures, ses femmes entrèrent joyeuses dans sa chambre, apportant chacune une partie du vêtement qui devait l'embellir. Elles se racontaient entre elles les préparatifs ordonnés par Monsieur pour éblouir de sa magnificence l'ambassadeur d'Espagne. L'idée de l'honneur présent ne laissait point penser à la séparation à venir, et tout le palais de Saint-Gloud était dans la joie de voir cette jeune et belle princesse, si digne d'une couronne, recevoir le prix dû à sa beauté, à sa naissance et à ses vertus. Elle seule était triste ; mais on mettait son air abattu sur le compte de sa modestie, et personne, excepté madame de Saint-Gervais, ne pensait à la plaindre.

C'était le 2 juillet 1679. Le marquis de Los Balbazès, ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne, après avoir montré au roi la lettre du roi son maître, et avoir reçu le consentement de Sa Majesté au mariage de sa nièce avec le roi catholique, vint à Saint-Gloud saluer Monsieur et Madame, et recevoir aussi leur consentement ; puis, étant conduit par Leurs Altesses vers Mademoiselle, il lui présenta respectueusement la lettre de son maître; elle la prit en tremblant et donna sa main à baiser à l'ambassadeur. C'était la réponse ordonnée par l'étiquette (1).

Alors le marquis de Los Balbazès prononça quelques phrases préparées sur le bonheur de son roi et sur la joie qu'un si beau jour allait répandre dans toutes les Espagnes. Après quoi, il fut reconduit par Leurs Altesses jusqu'au dernier salon.

A) Gazette de 1679.

Pendant ce court trajet, il apprit à Monsieur que le roi venait de commander au chancelier de France, au maréchal de Villeroy et à ses ministres, les sieurs Colbert et de Pomponne, de dresser les articles du contrat de mariage.

Mademoiselle s'avouant l'impossibilité de cacher l'excès de sa tristesse aux yeux de toute la cour, dit à son père qu'elle désirait se préparer, par quelques jours de retraite, au grand acte qu'elle allait accomplir, faveur qui lui fut accordée, et qui la dispensa d'assister à la réception du baron de Reichberg, envoyé extraordinaire de Bavière. On faisait beaucoup de conjectures sur le motif de l'audience que, dès le lendemain, le baron obtint du roi.

Le soir, il y eut fête à Saint-Germain ; monseigneur le Dauphin n'y vint point : on le dit retenu par un rhume accompagné d'une fièvre violente. Le roi et la reine allèrent le voir plusieurs fois, les courtisans remarquèrent qu'au retour de ses visites, le roi avait les yeux rouges. Tous ces détails avaient été donnés à Madame, devant la princesse Marie-Louise, par la maréchale de Grancey. Avec quel intérêt ils furent écoutés et commentés par Mademoiselle! Qu'il y avait de douleur et de consolation à savoir le Dauphin affligé et souffrant du même malheur qui la désespérait! il se serait mêlé moins de douceur à sa peine, si la princesse avait pu deviner que le ressentiment avait une grande part dans l'affliction du prince. Livré à toutes les inconséquences d'un cœur amoureux, oubliant sa prière à Marie-Louise, il ne ne lui pardonnait pas d'y avoir cédé; oubliant la terreur que lui inspirait à lui-même la moindre parole du roi, il s'indignait à l'idée

que sa cousine avait pu fléchir devant les plus cruelles menaces; son injustice allait jusqu'à lui reprocher d'avoir cru à sa sincérité, lorsqu'il la suppliait au nom de leur amour de ne pas attirer sur elle et sur lui les effets de la sainte colère d'un roi et d'un père. Enfin, il l'accusait, il l'appelait parjure, ambitieuse, et, dans son injuste dépit, il ne pensait qu'au moyen de lui témoigner, fût-ee même devant toute la cour, son mépris et son indignation.

Le dimanche suivant, le Dauphin n'ayant plus de fièvre accompagna le roi à la chapelle. Monsieur avait exigé de sa fille qu'elle s'y rendit aussi, en disant que si elle pouvait se dispenser de prendre part aux plaisirs de la cour, il n'en était pas de même pour les cérémonies religieuses, et que le roi aimait à s'y voir entouré de toute sa famille.

La princesse allait donc revoir M. le Dauphin pour la première fois depuis qu'on les forçait à renoncer l'un à l'autre. 311e espérait trouver dans son regard l'expression du regret et de la pitié, enfin, cette douleur, cette émotion sympathique qui devait soutenir son courage. Qu'eprouva-t-elle, hélas! en voyant la douce sérénité de ce jeune visage remplacée par un sentiment amer! Gomment son âme naïve, ignorante des folies du cœur humain, ne connaissant de la passion que le dévouement qu'elle inspire, aurait-elle connu dans cette rage concentrée l'effet d'une jalousie d'autant plus implacable qu'elle n'était pas fondée, car en amour on trouve plus de raisons pour douter de ce que l'on voit que de ce qu'on imagine. Elle mit ces témoignages d'un faux dédain sur le compte d'une insensibilité choquante, d'un commencement d'inconstance; et elle sentit s'évanouir dans son cœur la seule douce pensée qui le soutînt encore.

La messe terminée, le roi s'approcha de Mademoiselle et lui donna la main pour traverser les grands appartements jusqu'à son cabinet. Cette déférence devait apprendre le nouveau rang auquel allait monter la princesse.

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Avant d'entrer dans le cabinet du roi, le marquis dé Los Balbazês offrit à la princesse la relation écrite en français et en espagnol, des fêtes données à Madrid en réjouissance du consentement de Sa Majesté très-chrétienne et du consentement de Leurs Altesses royales au mariage du roi d'Espagne avec elle.

A l'arrivée de cette grande nouvelle, le roi Charles II avait aussitôt fait chanter un Te Deum dans l'église de Notre-Dame d'Atocha. Toutes les maisons de Madrid avaient été illuminées. On avait fait des feux de joie dans toutes les rues. Cent cinquante cavaliers des meilleures maisons du royaume avaient fait une mascarade à cheval pendant la nuit, chacun un flambeau à la main. Ces divertissements avaient duré trois jours. Une lettre du marquis de Villars au roi confirmait tous ces détails, et y ajoutait que la joie de Sa Majesté catholique n'avait pas été moins vive que celle de ses sujets, lorsqu'il avait remis, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, la réponse attendue avec tant d'impatience.

— 11 est impossible, dit le roi à sa nièce, que vous ne soyez pas sensible à tant de bonheur causé par vous. Croyez, m:i chère enfant, que le plaisir de s'entendre bénir par les acclamations de tout un peuple peut consoler de bien des regrets. Colbert vient de me dire que tous les articles du contrat sont dressés. Nous le signerons demain soir. Puis, lorsque tout sera prêt, la cour se rendra à Fontainebleau pour la grande cérémonie.

A ces mots Marie-Louise s'inclina respectueusement sans pouvoir répondre, de grosses larmes tombèrent de ses yeux. Le roi les vit, et craignant une nouvelle scène de désespoir de la part de sa nièce, il s'éloigna d'elle et remit à un autre moment les avis qu'il croyait nécessaire de lui donner sur la cour où elle allait régner.

— Emmenez-la, dit-il à voix basse à Madame, et tâchez d'obtenir d'elle un peu plus de raison. C'est assez pleurer ce

qu'elle quitte, et le roi d'Espagne pourrait bien la punir de cet excès de larmes.

— Et je me croyais malheureuse ! s'écria-t-elle lorsqu'elle fut seule, j'accusais le sort qui me séparait de lui! Je croyais à ses regrets, à ses larmes et j'osais me plaindre!... Ah! c'est aujourd'hui seulement que je mérite la pitié, aujourd'hui qu'il me soupçonne peut-être de lui préférer ce trône que je hais, ce roi dont l'amour me fait trembler... Mais non, je cherche en vain à trouver un motif noble à son changement. C'est le découragement d'une âme faible pour une affection dont il n'a plus de bonheur à attendre ; c'est le lâche désir de se faire un mérite auprès du roi d'une soumission trop facile; c'est de l'égoïsme, de la dureté enfin, de l'indifférence! et c'est à un tel sentiment que je sacrifierais mes devoirs et l'intérêt de la France!... Non... C'est assez qu'il me coûte le repos de ma vie elle-même, je l'espère. Je ne permettrai pas qu'il flétrisse ma mémoire... Tant de faiblesse, d'injustice, me rappellent enfin à moi-même, à ce que je dois à ma famille, à mon nom, à ma patrie. Ah! si je ne puis résister à tant de chagrins réunis, je laisserai du moins la mémoire d'une princesse digne d'un meilleur sort.

Quand la dignité, la fierté viennent au secours des peines de l'âme, elles lui donnent toujours la force de les contraindre. Marie-Louise se promit de dévorer ses larmes pendant tout le temps que durerait la solennité du lendemain. Monsieur avait espéré qu'il y aurait bal à la cour après la lecture et la première signature du contrat de mariage. Mais le roi, redoutant quelques scènes fâcheuses, avait décidé que cet acte se passerait en famille, et que toute la pompe des fêtes du mariage serait réservée pour Fontainebleau, où aurait lieu la signature définitive des fiançailles et la cérémonie sainte. Soigneux d'épargner à son fils et à sa nièce une rencontre pénible dans cette circonstance et non moins attentif à empêcher l'ambassadeur d'Espagne de faire des remarques dan-

gereuses sur les regrets trop tendres qu'il pourrait lire dans les yeux du Dauphin et dans ceux de la fiancée, le roi venait de faire préparer auprès de Passy, un camp pour les troupes de sa maison. Il avait assisté lui-môme à l'arrivée dans ce camp des quatre compagnies de ses gardes du corps, ses gendarmes, ses chevau-légers de la garde, des compagnies des mousquetaires, onze compagnies de grenadiers à cheval, tout cela commandé par le duc de Noailles, sous les ordres de monseigneur ; ainsi le Dauphin devant assister à la réception des principaux officiers du camp par le duc de Noailles, ne pourrait être à la lecture du contrat, ce qui fut annoncé par le roi à toute l'assemblée ; et ce qui confirma Mademoiselle dans son accusation contre le prince.

La lecture de ce contrat, faite à haute voix par M. de Colbert, ne fut écoutée de personne, car chacun en connaissait d'avance tous les articles, et particulièrement celui qui donnait à la France un droit de plus à la succession de la couronne d'Espagne ; c'est à cet article, qui devait un jour coûter tant de sang à la France, que Louis XIV immolait sans pitié le bonheur de son fils et celui de sa nièce.

Sans doute le courage de Marie-Louise l'aurait trahie si elle avait vu la main tremblante du Dauphin hésiter à signer leur séparation éternelle; mais il n'était pas là pour la troubler, l'encourager, ou la consoler d'un regard. Son absence la livrait sans conteste au plus cruel devoir ; elle l'accomplit au grand contentement de sa famille, et signa d'une main convulsive l'arrêt qui la condamnait à régner et à mourir loin de la France.

Le marquis de Los Balbazès dépêcha aussitôt un courrier à Madrid pour y porter l'importante nouvelle de la signature du contrat; puis un autre courrier fut expédié au marquis de Liche, ambassadeur d'Espagne à Rome, afin que ce dernier demandât conjointement avec notre ambassadeur, le duc d'Estrées. les dispenses nécessaires pour que M. le prince de Gonti. proche parent de Mademoiselle, pût Tépouser au nom du roi d'Espagne.

Le roi nomma en même temps le prince et la priiv d'Harcourt pour conduire la reine d'Espagne jusqu'aux Pyrénées; il ordonna que la maréchale de Clérambault lui servirait de dame d'honneur, et la fille du maréchal de Grancey de dame d'atours, jusqu'à ce que la fiancée eût rejoint sa maison, qui devait l'attendre sur la frontière.

A la nouvelle du consentement de Louis XIV et de celui de Mademoiselle, le roi d'Espagne avait envoyé sa procuration en blanc au roi de France, en le priant de la remplir du nom qu'il lui plairait. Le choix d'un prince du sang devait nécessiter des dispenses du pape et retarder les cérémonies nuptiales.

Si les joies de la vanité avaient pu pénétrer dans l'âme de Marie-Louise, ses regrets auraient été anéantis sous le poids des honneurs que dès lors on lui prodigua. Ardent à lui faire croire qu'après la signature du contrat Mademoiselle s'était engagée irrévocablement, et que nul événement ne pouvait plus mettre obstacle à son mariage, le roi avait ordonné qu'on la traitât dès lors en reine. Mais la retraite dans laquelle la orincesse s'obstinait à vivre, sa résolution de rester à Saint-

MARIE-LOUISE DORLEANS 83

Cloud jusqu'au moment où la dispense arriverait de Rome, et où la cour partirait pour Fontainebleau, empêchèrent de lui rendre les honneurs dont on espérait l'éblouir.

Pendant ces délais, Monsieur ne pensa qu'à surveiller les détails du cérémonial voulu dans la grande solennité qui s'apprêtait. La crainte d'oublier le plus insignifiant des hommages dus à sa fille en cetle circonstance, lui causait de fréquentes insomnies, et son agitation, ses inquiétudes, faisaient rire les courtisans. Les femmes ne parlaient que des dentelles, des étoffes d'or à quinze louis Faune fournies par la fameuse Langlée, pour le trousseau de Mademoiselle, des bijoux montés par Beilmer, et donnés à la reine d'Espagne par le roi et les princes de sa famille.

La reine Marie-Thérèse était plus triste que jamais ; car madame de Montespan, croyant servir sa jalousie personnelle en excitant celle de la reine, lui avait dénoncé l'amour du roi pour mademoiselle de Fontanges. Cette nouvelle infidélité lui ôtait tout espoir de voir le roi se convertir, et elle joignait à la douleur d'en être trahie dans ce monde, celle de le croire perdu dans l'autre.

Quant au roi, sa situation était fort pénible. Dominé par l'esprit de madame de Montespan, fasciné par la beauté et la jeunesse de mademoiselle de Fontanges, séduit parla conversation moitié sainte et moitié coquette de madame de Maintenon, il ne pensait qu'à concilier ces trois grandes puissances, ou plutôt il cherchait les moyens de satisfaire, dans chacune d'elles leur goût dominant; il voulait laisser le crédit à madame de Montespan, offrir son amour et ses trésors à mademoiselle de Fontanges, et donner à madame de Maintenon l'espérance de le ramener par le pouvoir de son éloquence sacrée et de ses caresses mystiques, à toutes les vertus dïm vieux roi.

Lorsque la duches-e d'Arpajon présenta à Madame mademoiselle de Fontanges, pour laquelle la duchesse avait obtenu

une place de fille d'honneur auprès de Son Altesse royale, Mademoiselle, frappée de l'extrême beauté de cette jeune personne et de l'expression naïve et mélancolique répandue sur tous ses traits, se sentit portée vers elle par cet attrait mystérieux qui unit à leur insu deux âmes destinées à de grandes douleurs et à une fin prématurée.

Elevée dans la province de Rouergue, au sein d'une famille noble et pauvre, où l'on avait pour le roi de France l'amour et la crainte qu'on ne doit qu'à Dieu, mademoiselle de Fontanges avait reçu, pour toute recommandation, celle de ne rien faire qui pût lui attirer le moindre reproche de la part de Sa Majesté, ni de la part de l'auguste princesse qui daignait la mettre au rang de ses filles d'honneur.

On peut se faire une idée de l'ébahissement d'une jeune fille accoutumée aux noires tourelles du vieux manoir paternel, aux soirées monotones passées entre un chapelain qui lit et une tante qui file, tombant tout à coup au milieu de la cour la plus magnifique, la plus sémillante de toutes celles de l'Europe.

D'abord Tétonnement la rend stupide, et comme elle regarde tout sans rien comprendre, et qu'elle ne trouve nulle réponse aux questions qui la troublent, on en conclut qu'elle est imbécile (1). Les femmes de la cour, rassurées par cet arrêt, le proclament en tous lieux. Madame de Montespan est

(i) Dreux du Radier et la Fontaine ont contesté, avec toute l'autorité de leur talent, la réputation de sottise faite à mademoiselle de Fontanges. On connaît ces vers où la Fontaine dit, en parlant d'elle ;

L'éclat fut pris des feux du firmament; Chaque déesse et chaque objet charmant, Qui brille au ciel avec plus d'avantage, Contribua du sien à cet ouvrage.

Pallas y mit son esprit si vanté ; Junon son port, et Vénus sa beauté; Flore son teint, et les Grâces leurs grâces.

MARIIi-LOUISE D'ORLÉANS 85

la première à protéger celle qu'elle nomme Vidole de marbre, elle veut que le roi voie ce beau visage, cette taille de nymphe, et profite d'une partie de chasse pour présenter mademoiselle de Fontanges à Louis XIV; l'imprudente va jusqu'à blesser la modestie de la jeune fille, en faisant remarquer au roi les beautés que recouvrait un lichu de dentelle : la pauvre Angélique en rougit de honte, et son embarras la rendit si intéressante, que le roi en garda une vive impression.

Mademoiselle promenait sa triste rêverie dans les bosquets de Saint-Gloud, lorsqu'elle vit, au retour de cette chasse, mademoiselle de Fontanges assise sur les degrés d'un petit temple grec, et le visage inondé de larmes. Un sentiment d'intérêt plutôt que de curiosité engagea la princesse à s'approcher d'elle.

A l'aspect de Mademoiselle, Angélique se leva aussitôt, porta son mouchoir à ses yeux, et parut confuse d'être surprise en cet état. La princesse la rassura d'abord par quelques paroles affectueuses; puis elle lui demanda le sujet de ses pleurs avec une sollicitude si bienveillante, que mademoiselle de Fontanges raconta naïvement l'humiliation qu'elle venait d'éprouver.

Ce qu'elle dit de sa terreur au moment où le roi lui avait adressé la parole, de l'émotion qui avait succédé à son tremblement en écoutant les compliments dont Sa Majesté l'avait honorée, du supplice que madame de Montespan lui avait fait endurer par l'insolence et l'indécence de ses éloges, portait l'empreinte de la vérité, et de la candeur la plus touchante. Encore émue d'une chaste indignation, justement blessée de l'admiration dédaigneuse de la favorite, mademoiselle de Fontanges exprima en fort bons termes les sentiments que ce mélange de choses flatteuses et outrageantes lui faisait éprouver; et Mademoiselle s'étonna de la réputation établie sur le manque d'esprit de mademoiselle de Fontanges. La princesse, trop jeune pour l'avoir observée, ignorait cette ruse habi-

tuelle de l'envie, qui ne consent à reconnaître la beauté dans une personne qu'à condition de l'affubler de l'infirmité ou du ridicule qui en doit détruire le prestige.

Dans la disposition d'âme où se trouvait Mademoiselle, les pleurs d'une jeune personne belle et malheureuse devaient la toucher sensiblement. Elle tenta de la consoler, en lui parlant de malheurs plus cruels que le sien ; et de cette confiance mutuelle naquirent deux sortes d'amitiés, l'une protectrice, et l'autre respectueuse, qui durèrent secrètement jusqu'à la mort, en dépit de l'absence et des événements qui devaient le plus s'y opposer.

Mademoiselle de Fontanges, en pleurant ainsi sur la manière blessante dont elle avait été présentée au roi par madame de Montespan, ne se doutait pas de l'effet que sa beauté avait produit sur le cœur de Louis XIV; et la puissance de madame de Montespan paraissait si bien établie, elle avait résisté à l'apparition de tant de beautés rivales, de tant d'attaques en tous genres, que chacun la croyait invincible.

Cependant le roi venait plus souvent à Saint-Cloud; mais Ton attribuait ses fréquentes visites à ses soins, ses déférences pour la future reine d'Espagne, et au désir qu'il avait de maintenir et surveiller lui-même la conduite de sa nièce.

C'est une faculté réservée aux âmes d'élite que de pouvoir oublier les peines en s'occupant à soulager celles des autres. Mademoiselle, sans espoir de rien obtenir de la pitié du roi en sa faveur, imagina de l'intéresser au sort de mademoiselle de Fontanges en lui racontant les malheurs de sa famille, et les larmes qu'elle lui avait vu répandre au retour de la chasse où elle avait accompagné Madame.

Il fallait toute l'innocence de Mademoiselle pour n'être point frappée du feu qui brilla tout à coup dans les yeux du roi, au nom de mademoiselle de Fontanges, et de l'empressement qu'il mit à rapprocher son fauteuil de la chaise de la

princesse, pour la questionner tout bas sur le compte de sa belle protégée.

Elle n'avait que du bien à en dire, et elle se vit écouter avec tant d'intérêt, qu'elle crut pouvoir hasarder une demande d'un grand prix pour elle. Il s'agissait da faire inscrire le nom de mademoiselle Fontanges sur la liste des femmes qni devaient accompagner la jeune reine d'Espagne.

A cette proposition, le roi fît un mouvement involontaire, et se récria sur l'impossibilité d'ajouter une personne de plus à celles désignées pour la suivre ; il dit qu'il serait d'autant plus inconvenant d'en augmenter le nombre, que le roi d'Espagne ne les souffrirait point à sa cour; que le premier devoir d'une reine était de s'entourer des femmes titrées du pays où elle allait régner, et de ne garder près d'elle qu'une ou deux personnes de son service, venues à sa suite.

— Quoi ! pas même une amie ? dit la princesse d'une voix oppressée.

Et le roi la voyant prête à pleurer, se leva et marcha vers l'autre bout du salon où se trouvait mademoiselle de Fontanges.

11 la gronda du ton le plus gracieux de ne pas lui avoir fait savoir plutôt les malheurs de fortune éprouvés par sa famille, et l'autorisa à partager avec elle la pension qui lui était accordée à dater de ce jour. Puis, ne lui laissant pas le temps de le remercier, il la questionna affectueusement sur l'emploi de ses journées dans le vieux château de ses pères, et s'amusa beaucoup de la naïveté de ses réponses. Il alla même jusqu'à lui demander si nul châtelain de son voisinage n'avait jamais tenté de lui plaire.

— Excepté deux vieilles parentes, le curé et le chapelain, personne ne venait au château, répondit-elle.

— Quoi ! personne ne vous a jamais dit à quel point vous étiez belle?.

Mademoiselle de Fontanges baissa les yeux pour toute réponse. *

— On ne vous a jamais parlé du trouble qu'on ressent à votre vue, ajouta le roi en baissant la voix :

— Jamais, dit-elle avec une candeur ravissante.

— C'est à nous qu'il était réservé de vous l'apprendre; ah! j'en rends grâces au ciel, reprit le roi en lançant sur elle un regard brûlant.

Puis, revenant près de Madame, il la supplia de ne pas manquer au rendez-vous de chasse qui aurait lieu le lendemain dans les bois de Marly.

Dès que le roi fut parti, Mademoiselle alla se renfermer chez elle, où mademoiselle de Fontanges vint bientôt la rejoindre, toute joyeuse des bienfaits du roi pour la pauvre famille des Scorailles, et non moins reconnaissante du soin de sa bienfaitrice à lui attirer la protection du roi.

— En vérité, dit-elle, je ne m'attendais pas à voir sitôt la prédiction s'accomplir; car Votre Altesse saura que j'ai fait l'an passé un songe dans lequel je me voyais élevée sur une haute montagne; puis, éblouie par un nuage resplendissant, qui s'évanouit tout à coup et me laissa dans une obscurité profonde, et respirant à peine comme si je venais d'être précipitée dans un abîme. Tourmentée par le rêve dont je ne pouvais chasser le souvenir, je le confiai à mon confesseur. « Prenez bien garde à vous, me dit-il d'un air inspiré. Cette montagne est la cour de Louis XIV. Vous y parviendrez à un grand éclat ; mais cet éclat sera de fort courte durée. Si vous abandonnez Dieu, il vous abandonnera, et vous tomberez

dans d'éternelles et profondes ténèbres. » La fin de cette prédiction ne me fait point peur, ajouta Angélique ; car je suis bien sûre de ne jamais abandonner Dieu.

Elle était de bonne foi dans cette assurance. Mais que les séductions d'un roi ont d'empire, même sur une âme pure !

— Trois jours après l'explication de mon rêve, j'en vis réaliser le commencement, continua mademoiselle deFontanges, par une lettre de la duchesse d'Arpajon, qui m'envoyait chercher pour me placer ici. En arrivant à la cour, je me dis ; Voilà bien le nuage resplendissant qui m'avait éblouie en songe, et les bontés du roi, les vôtres, ne me promettent-elles point déjà plus de bonheur que je n'aurais jamais osé en espérer !

La princesse, sans croire aux devins et aux sorciers aussi aveuglément que son père, avait cette superstition dont les âmes tendres, les esprits rêveurs ont peine à se défendre. Bien qu'elle regardât son sort comme fixé irrévocablement, elle exprima le désir de consulter quelqu'un de ces prophètes, dont le supplice de La Voisin n'avait point refroidi le zèle. Monsieur avait souvent cité devant elle la science du chevalier de Jant, qui expliquait d'une façon surprenante les centuries du fameux Nostradamus, et trouvait dans ses prédictions, incompréhensibles au vulgaire des lecteurs, nonseulement la destinée des empires, mais celle de toutes les personnes qui consultaient ce grand docteur.

Le chevalier de Jant était parent de madame de Saint-Gervais ; il venait assez souvent la voir, et c'est par ses soins qu'il était parvenu à montrer à Bontemps, le valet de chambre du roi, son interprétatien de la centurie sur les conquêtes de Louis XIV, et les longues années que le destin accordait à ce grand monarque. 11 fut donc décidé qu'à la requête de mademoiselle de Fontanges seule, madame de Saint-Gervais engagerait le chevalier de Jant à se rendre un matin, avant le lever de Madame, dans le pavillon qui dominait les hauteurs du

parc de Saint-Cloud ; et que la princesse et son amie viendraient, toutes deux masquées, pour le consulter lui et ses livres prophétiques.

Gela convenu, la princesse revêtit la robe que portait depuis quelques jours madame de Saint-Gervais, et le visage caché sous un masque, elle prit le bras de mademoiselle deFontanges ; toutes deux se rendirent dans le pavillon. Madame de Saint-Gervais les suivait à quelque distance, encapuchonnée de manière à n'être point reconnue ; elle s'assit sur les marches du pavillon, et les deux jeunes masques entrèrent.

Le chevalier de Jant était là, qui lisait en les attendant; il était tellement captivé par sa lecture, qu'il ne s'aperçut pas de leur arrivée.

C'était un homme vieilli par les veilles plus que par les années, d'une ligure grave et noble, dont le regard fixe semblait attaché sur une pensée unique et ne rien voir de ce qui l'entourait. Tout en lui annonçait un fanatique consciencieux, un rêveur de bonne foi. En effet, M. de Jant croyait à Nostradamus comme à Dieu ; c'était pour lui le prophète des temps modernes. Le chevalier prétendait avoir la clef de son langage mystique, acquise par douze ans d'étude; plusieurs faits historiques et particuliers étant venus justifier le système explicatif du chevalier, il se regardait comme le truchement chargé par la Divinité d'apprendre aux hommes les grandes vérités prédites dans le livre de son prophète.

— Pardonnez-nous, monsieur, de vous déranger ainsi de vos études, dit mademoiselle de Fontanges désirant interrompre la méditation qui se prolongeait.

Alors le chevalier sort brusquement de son rêve, se confond en excuses de n'avoir point vu entrer ces dames, et croyant s'adresser à madame de Saint-Gervais, il lui demande si elle est bien déterminée à entendre la vérité, toute la vérité que renferment ces livres, ajoute-t-il en montrant la vieille édition des centuries de Nostradamus, les prédictions d'Olivarius,

et plusieurs livres latins qui traitent des signes symboliques et de l'explication des songes.

Mademoiselle inclina la tète en manière d'approbation, n'osant parler de peur d'être reconnue.

Mademoiselle de Fontanges, qui n'avait pas la même crainte, répondit qu'elle voulait savoir la vérité tout entière.

— C'est que je ne la fais point, dit le chevalier, je la lis; et Dieu seul sait si elle doit jeter la joie ou le désespoir dans l'âme de ceux qui la veulent connaître.

Ces paroles dites d'une voix sombre, inspirent une sorte d'eflroi à mademoiselle de Fontanges, elle questionne des yeux la princesse qui lui dicte à voix basse sa réponse.

— Nous demandons la vérité, si cruelle qu'elle puisse être, dit-elle.

Alors M. de Jant prend un stylet d'ivoire à poignée de cuivre ciselé, et le présente à la princesse en lui disant de l'enfoncer au hasard entre les feuillets du vieux livre qu'il tenait fermé. Puis, ouvrant le livre à l'endroit marqué par le stylet, il lit à haute voix les versets inscrits sur la page. Ces quatrains, d'un sens très-obscur par lui-même, et de plus écrits en vieux langage, paraissent inintelligibles à la princesse et à sa compagne.

Ces mots seuls frappent leurs oreilles:

Entre Bayonne et Saint-Jean de Lux Sera posé de Mars la promettoise.

Poignant poison et lettres au colet Sera saisi eschappé en dangé.

Des innocents le sang de vefve et vierge Sans simulacres trempés en ardent cierge.

Mort conspirée, viendra en plein effet Charge donnée et voyage de mort.

Ici le chevalier lève les bras au ciel, le livre tombe, et l'interprète de l'oracle reste anéanti sous le poids des événements funèbres que lui révèlent ces mots incohérents.

— Parlez sans crainte, dit la princesse ; ces rr rôles de poison, de mort n'ont rien qui m'effraie.

— Je ne suis pas si courageuse, moi, dit mademoiselle de Fontanges ; si vous lisez là dedans ma mort prochaine, ne me le dites point. v

— A votre place je penserais de même, reprit Mademoiselle ; 'quand il est permis d'aimer et d'être aimée, on doit craindre la mort.

— Aimée! s'écria le prophète; et qui le sera jamais plus que vous?

Alors, répétant des mots que lui seul comprenait, il en tira pour conséquence que l'inconnue, dont la main avait été chercher sa destinée parmi toutes les prédictions de Nostradamus, serait l'objet de trois amours funestes, l'un désespéré, le second impossible ; le troisième, plus fatal encore, coûterait la raison à l'infortuné qui en serait atteint.

— Assez, dit la princesse saisie d'effroi, assez...

Mais le chevalier ne l'entendit pas. Tout à son exaltation prophétique, terrifié lui-même par l'horreur des événements que les centuries lui révèlent :

— Où courez-vous? s'écrie-t-il d'une voix étouffée... Les monstres !... beauté, spectre, jeunesse, vertu... rien ne pourra les fléchir... Restez ici... oh! restez!...

Et le chevalier se couvre les yeux de ses tremblantes mains comme pour échapper au tableau dont la vue le glace d'épouvante.

La princesse pâlit et tremble... Mademoiselle de Fontanges feint de sourire des paroles sinistres, des gestes tragiques de l'oracle, et veut attirer son attention sur elle pour le détourner de ses idées lugubres; mais il la repousse avec violence, et s'écrie en fermant le livre ;

— Ne m'interrogez pas!

— Pourquoi cette défense?

En disant ces mots, Angélique ouvre le livre, et met sous les yeux du chevalier la page qui se présente. Les mots fleurs, trésors, joailleries, contentement brillantent cette page. Angélique en fait la remarque en se félicitant ; car elle lisait furtivement par-dessus l'épaule du chevalier. Aussitôt M. de Jant pose sa main sur les derniers quatrains de cette page. Emportée par la curiosité, mademoiselle de Fontanges pousse la main qui lui cache la fia de la prophétie, et le mot de poison est le seul qu'elle distingue parmi tous ceux dont le sens est inexplicable.

— Quoi !... toutes deux... empoisonnées!... dit-elle en tombant accablée sur un siège.

— Ah! gardez-vous de le croire, répond M. de Jant ; frémissant des conséquences d'une telle prédiction, et mentant à sa foi pour amortir l'effet de ses oracles ; le poison n'est sans doute ni pour vous ni pour elle ; mais vous serez toutes deux: témoins de tristes événements. Soyez prudentes ; n'accordez, votre confiance qu'après de longues épreuves ; veillez sur ceux qui vous entourent. Craignez également l'amitié ou la haine d'une femme. Espérez; un rayon éclatant luit sur plusieurs phases de votre destinée; puisse-t-il vous éclairer assez pour vous sauver des pièges de l'enfer !

A ces mots, il se leva, prit ses livres et sortit du pavillon.

— A qui donc ai -je parlé? s'écria-t-il en apercevant madame de Saint-Gervais assise sur les marches du perron.

— Dans peu vous le saurez, répondit-elle.

— Malheureux, qu'ai-je fait!. .Ah! ma cousine, vous m'avez perdu !

— Soyez sans crainte, reprit madame de Saint-Gervais, je vous jure le plus profond secret sur cette consultation.

— N'importe, dit le chevalier d'un ton amer, j'aurais dû

soupçonner quelque fraude, je ne devais pas céder à votre prière... J'en serai puni, je le mérite...

En parlant ainsi il s'éloigna promptement sans interrompre ses imprécations contre sa cousine.

Madame de Saint- Ger vais entra dans le pavillon, où elle trouva la princesse et son amie accablées sous le poids des réflexions que les quatrains de Nostradamus avaient fait naître dans leur esprit. Madame de Saint-Gervais tenta vainement de leur prouver que ces centuries, composées pour la plupart de mots incohérents, se prêtaient à toutes les interprétations qu'on voulait leur donner; que le chevalier de Jant n'était point un sorcier, mais le simple traducteur d'un langage tellement obscur qu'on pouvait se tromper à chaque page, à chaque ligne sur le vrai sens d'une phrase qui n'en présentait aucun. La princesse et mademoiselle de Fontanges n'en restèrent pas moins sous l'influence d'une impression terrible. f

Mais quel avenir sinistre pouvait rivaliser en douleur celle qui déchirait le coeur de la princesse Marie-Louise? Et comment la prédiction la plus effrayante n'aurait-elle pas été oubliée au sein du bonheur enivrant qui attendait mademoiselle de Fontanges?

Grâce aux soins de madame de Saint-Gervais, la princesse et mademoiselle de Fontanges rentrèrent au château sans être vues de personne.

Peu d'instants après, un courrier de Saint-Germain vint prévenir Madame que le roi se rendrait à Saint-Gloud, accompagné du prince de Gonli, lequel devait être présenté par Sa Majesté à Mademoiselle, en qualité de son futur époux par

procuration. Rien n'obligeait le roi à cette démarche, mais c'était une occasion toute naturelle de passer la soirée chez Madame, d'y pouvoir contempler à loisir la beauté de mademoiselle de Fontanges, de lui parler de son admiration passionnée, et le roi commençait à ressentir l'effet impérieux de ce charme de présence, qui fait qu'on se meurt d'ennui partout, excepté là où elle est.

La contrainte, ce stimulant rarement connu des souverains, ajoutait encore à l'attrait de cet amour naissant; car I'. (initié de Madame pour madame de Montespan ne lui permutait pas de recevoir le roi sans en prévenir la marquise^ et celle-ci n'avait garde de manquer une occasion d'exercer surveillance jalouse. Il fallait ménager à la fois les égards dus à Madame, la pruderie de convention qui lui faisait tolérer un amour adultère en faveur de la marquise, et qui se serait révoltée contre celui qu'inspirait à son insu mademoiselle de Fontanges, et les soupçons, le ressentiment implacable d'une favorite délaissée, dont la vengeance pouvait défier sa colère ; tant d'obstacles, de ménagements à garder surtout envers mademoiselle de Fontanges, que sa parfaite innocence et l'enivrement de se voir ainsi distinguée par le dieu de la cour entraînaient souvent à de trop naïves imprudences, obligeaient le roi à dissimuler son amour.

Ce supplice, plein de charmes pour de certaines âmes, devait bientôt lasser un prince accoutumé à voir ses désirs prévenus avant même que de naître. Aussi Louis XIV ne pensa-t-il qu'à s'affranchir le plus tôt possible des entraves qui retardaient son bonheur. Le séjour de Fontainebleau, où la cour des princes du sang se trouvait naturellement réunie à la sienne, était propice aux amours de ce genre. C'est là que mademoiselle de la Vallière avait été séduite, c'est là que le roi espérait troubler le cœur et la raison de mademoiselle de Fontanges, et il fixa au surlendemain le voyage de Fontainebleau,

— Quoi! sitôt! s'écria Madame en voyant pâlir la princesse Marie-Louise.

— Ou ne peut différer plus longtemps de satisfaire l'impatience du roi d'Espagne, répondit le roi ; voici des lettres qui en font preuve, ajouta-t-il en remettant à sa nièce deux lettres, où Charles II lui peignait de son mieux les ennuis de l'attente et le bonheur qu'il se promettait à la recevoir.

— Et les dispenses? demanda Madame.

— Elles nous ont été remises ce matin par le marquis de Los Balbazès, ainsi que la procuration qui autorise le prince de Gonti à épouser Mademoiselle.

— En vérité, dit le jeune prince, je regrette bien de n'avoir que l'honneur d'un si beau mariage. Mais du moins m'en ferai- je un droit pour me dévouer plus que jamais aux intérêts de ma belle cousine.

Ces derniers mots furent accompagnés d'un regard qui semblait demander pardon de jouer un si grand rôle dans un acte qui allait éloigner pour toujours la princesse Marie- Louise de la cour de France.

Alors le roi parla de la prochaine arrivée du duc de Plastrano, nommé par le roi d'Espagne pour apporter à Mademoiselle les présents de mariage. Il vanta la richesse de ces présents, héritage du trésor de Charles-Quint, et plaisanta avec grâce sur l'avantage qu'auraient ces bijoux précieux de servir à parer une belle reine, ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps.

Ces flatteries ne valurent au roi ni un sourire ni un regard reconnaissant de la part de sa nièce. Il continua en racontant les ordres qu'il avait donnés pour que les fêtes de ce grand mariage égalassent en magnificence celles que les Espagnols préparaient à Madrid pour la réception de leur jeune reine. Il s'étendit avec plaisir sur le luxe royal qu'on deployerait en cette occasion, et se plut à remarquer l'effet de ces récits magiques sur l'esprit de mademoiselle de Fontanges.

— Je crois entendre lire un chapitre défi Mille et une Nuits, dit-elle en se penchant vers madame de Grancey, ce sera un véritable enchantement.

— Je l'espère bien, dit le roi qui l'avait entendue, bien qu'elle eût parlé à demi-voix. Je veux que nous gardions tous un heureux souvenir de ces fêtes.

— C'est dommage qu'elles nous coûtent si cher! dit Madame en prenant la main de Marie-Louise.

Et la princesse serra celle de sa belle-mère avec tendresse, comme pour la remercier d'être la seule qui la plaignit au milieu de tant de vains hommages. Le nom de M. le Dauphin ne fut point prononcé de toute la soirée. Mais rien ne pouvait dispenser monseigneur d'être du voyage de Fontainebleau, c'est là que la princesse devait le revoir et renoncer à lui pour jamais.

Dans cette soirée, Mademoiselle essaya plus d'une fois de causer avec le prince de Gonti, espérant qu'il aurait quelques mots à lui dire de la part du Dauphin ; mais il ne lui parla que de ses regrets personnels, et de la situation pénible où il allait se trouver en dépit de toute la pompe avec laquelle on croyait dissimuler le ridicule d'épouser une belle personne pour le compte d'un autre. Après l'avoir questionné vivement, la princesse l'écoutait à peine; car, cdi espoir déçu, elle ne pensait plus qu'à s'expliquer le silence, la froide résignation du Dauphin. G'est le malheur des âmes fortes de ne pouvoir comprendre la lâcheté des âmes faibles, et cette naïve hypocrisie qui leur fait ériger en vertu leur soumission aux caprices du plus fort. Le Dauphin savait que la volonté du roi était immuable, et il n'avait pas même tenté de la fléchir. C'était à ses yeux un arrêt du ciel qu'il fallait subir comme ces fléaux dont le Seigneur afflige la terre pour lui rappeler sa toute-puissance. Dès-lors, son imagination, glacée par l'impossible, avait vu évanouir tout à coup ses rêves, ses désira. Le regret de ce qu'il perdait venait bien encore par

moments troubler le calme d'une résignation qu'il croyait héroïque; mais il se rappelait ces mots : « Le roi l'a dit, Louise est morte pour moi, » et son cœur découragé se consolait, hélas! comme tant de cœurs se consolent lorsque la mort l'ordonne.

Le riche trousseau commandé par Madame, et donné par Monsieur à la princesse, l'ut étalé le lendemain sur de longues tables dans les salons du Palais-Royal. Ce trousseau, digne d'une reine, était le sujet des admirations, des conversations de toutes les femmes de la cour, et elles s'étonnaient de l'indifférence que Mademoiselle témoignait pour toutes ces parures qui devaient l'embellir.

Le soir, arrivèrent les présents du roi, de la reine et de M. le Dauphin. C'étaient deux superbes parures, l'une en diamants, l'autre en perles. Le présent de monseigneur consistait en une chaîne moitié perles et diamants, à laquelle était attaché un médaillon entouré de gros brillants et qui encadrait d'un côté le portrait du roi, de l'autre celui de la reine. A la vue de ce médaillon, Marie-Louise se troubla; une rougeur subite anima ses traits. Elle ne douta point que ce médaillon ne renfermât quelques mots du Dauphin, son portrait sans doute, et lorsque ce médaillon passa de mains en mains pour être admiré de plus près, la princesse ne put dissimuler une inquiétude qui l'aurait trahie, si la richesse de ces présents royaux n'eût captivé l'attention générale.

Dans les grands malheurs, la moindre espérance donne au visage l'expression d'une joie insensée. Les courtisans, frappés du changement qui s'opéra tout à coup dans la physiono-

mie, dans la contenance de Mademoiselle, crurent au triomphe si commun de la vanité sur l'amour; et Monsieur se réjouit intérieurement de voir sa fille moins insensible à toutes ces magnificences qu'il croyait être les biens les plua indispensables

au bonheur de la vie.

Avec quelle impatience Mademoiselle attendit le moment d'être seule, pour chercher le secret qui devait ouvrir le médaillon, car il était assez épais pour donner l'idée qu'il renfermait quelque chose. Après l'avoir retourné plusieurs l'ois, Marie- Louise découvre comme une tête d'épingle d'or tenant à la sertissure des brillants. Elle appuie sur cepetit bouton d'or, et aussitôt les deux portions du médaillon se séparent. Son cœur bat, ses yeux se troublent, son émotion la contraint à s'asseoir; elle cherche ce que doit renfermer ce secret, n'aperçoit rien, s'imagine que par l'elîet du tremblement qui l'agitait, le papier caché dans cette cavité est tombé à terre, elle dérange tous ses meubles pour le trouver. Elle ne peut se persuader que le bijoutier seul ait eu l'idée du secret, et que l'ayant montré au Dauphin comme un mérite de plus attaché à ce riche bijou, Monseigneur n'en ait point profité pour lui faire parvenir un mot de regrets et de consolation. Cependant c'est la vérité, qu'elle se refuse de croire, hélas! Toute la nuit passée en vaines recherches, en suppositions douloureuses, lui en donne la triste assurance !

Après ce dernier coup, elle sent qu'elle peut braver tous les malheurs, que nul ne l'atteindra si mortellement, et elle se courbe sous le joug qui accable son existence avec l'espoir de la voir bientôt terminée.

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