‹ Marie-Louise d'OrléansChapitre 6 sur 6 · XLVII · texte numérisé non relu

XLVII

A la première nouvelle de sa nomination, M. de Rébenac quitta en toute hâte Brandebourg pour venir prendre les ordres de Louis XIV. Les honneurs qu'on lui rendit, les félicitations qu'on lui prodigua, les fêtes qu'on préparait à la cour, rien ne put le retenir un jour de plus à Versailles; il partit seul pour Madrid, devant trouver sa maison toute montée, puisqu'il conservait, dans son respect filial, la même chancellerie et les mêmes serviteurs qu'avait laissés son père.

On ferait un volume des pensées qui agitèrent M. de Rébenac pendant ce long voyage. Que d'espérences insensées, que de vagues résolutions, que de serments faits avec sa conscience de plutôt mourir, que de révéler son secret soit par l'effet d'une émotion soudaine, soit par la crainte d'un piège ou le hasard d'une imprudence! Aux promesses illusoires succédaient les suppositions alarmantes. L'Europe entière connaissait l'état de Charles II. Son manque d'héritier intéressait au plus haut point les deux grandes puissance qui se croyaient des droits à sa succession. Le malheur de la reine était le sujet de plus d'une correspondance diplomatique. Mais n'était-il pas possible qu'entourée de courtisans, de seigneurs empressés à lui plaire, la reine n'eût fait choix d'un consolateur? Nul bruit à ce sujet ne s'était répandu, mais

lorsqu'il y va de la vie, on peut trouver un adorateur discret. L'avoir vue si peu et depuis si longtemps permettait les suppositions les plus contraires; celle qui revint le plus souvent à l'idée du voyageur était naturellement la plus inquiétante, et lorsqu'il arriva à Madrid, son imagination jalouse avait si bien travaillé, qu'il voulait apprendre avant tout le nom du favori créé par lui pour être l'objet de sa haine et de son désespoir.

L'étiquette voulait que l'ambassadeur de France restât plusieurs jours incognito avant de faire son entrée solennelle à Madrid et avant d'être présenté à Leurs Majestés. M. de Rébenac les passa moins à s'instruire des usages de la cour d'Espagne qu'à questionner sur les aventures romanesques qui s'y passaient.

Dans ses longues conversations avec son premier secrétaire d'ambassade, le nom de la reine se trouva souvent mêlé aux détails de plusieurs affaires d'Etat. On citait son courage à prendre le parti de la France contre les intentions hostiles du gouvernement espagnol, et l'on savait devoir à son crédit sur l'esprit du roi la rétractation de différents actes qui auraient indubitablement amené la guerre entre les deux puissances. Tous ces renseignements, fort utiles au plan de conduite du nouvel ambassadeur, ne satisfaisaient point sa curiosité; il pouvait d'un mot apprendre ce qu'il craignait et désirait; mais ce mot Jui semblait une profanation. Questionner sur les sentiments, les faiblesses de sa divinité, comme on questionnerait sur les aventures d'une femme ordinaire, lui paraissait un crime de lèse-majesté, et il se résigna à attendre de son observation ou de l'indiscrétion des courtisans la découverte à laquelle il attachait tant de prix.

Se trouver si près de Marie-Louise et ne pas la voir, attendre patiemment la visite du grand-écuyer chargé de lui apprendre le jour et l'heure fixés pour sa présentation, c'était un effort au-dessus du courage de M. de Rébenac. Il méditait

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sur les moyens d'apercevoir furtivement la reine, soit à l'église, soit à la chasse, lorsqu'il apprit que le roi, profondément affligé du désastre récemment arrivé à Naples par suite d'un affreux tremblement de terre (1), venait d'ordonner des prières publiques et des processions dans tous les quartiers de Madrid. Lui-même devait se rendre sous le dais à la cathédrale, accompagné des deux reines et de toute la cour.

En voyant le peuple se porter dans la grande rue, où le cortège royal devait passer, le comte de Rébenac pensa qu'il pouvait se mêler à la foule sans être reconnu. Pour plus de sûreté, il envoya Benoit, son fidèle valet de chambre, lui acheter un de ces manteaux et un de ces chapeaux à grands bords qui sont la partie essentielle du costume d'un bourgeois espagnol. Il s'en vêtit, et, ainsi déguisé, il sortit par une porte secrète du palais de l'ambassade, et suivit les curieux qui couraient vers la cathédrale.

Bientôt les chants religieux annoncèrent la procession; les pénitents blancs ouvrirent la marche; ensuite vint le haut clergé, présidé par le cardinal-nonce, puis les ministres, les membres du conseil royal, les principaux corps de l'État ; enfin les cris de : Vivael Reil Viva la Reina! annoncèrent Leurs Majestés. M. de Rébenac sentit son cœur battre avec tant de violence que sa respiration s'arrêta; mais, bientôt ranimé par le bonheur de revoir l'objet de tous ses rêves, il fendit la presse, au risque d'être maltraité, et parvint au premier rang des curieux à l'instant même où Marie-Louise pui-

(i) Le récit détaillé de ce désastre se trouve dans la Gazette de 1688 Vingt mille personnes périrent sous les décombres. Les plus beaux édifices, l'église de Saint-Paul, celie des Apôtres, dont la façade était le reste d'un ancien temple élevé à Castor et Pollux; la coupole du trône de Saint-Janvier, celles des Jésuites, peinte par Lanfranc, la plupart des palais de Naples et de ses environs furent entièrement ruinés. Le cardinal des Ursins fut sauvé par miracle sous une voûte qui seule avait résisté à l'écroulement de tout son palais.

sait do sa belle main dan3 la bourse que sa camarera-mayor tenait ouverte, et jetait de l'argent aux pauvres, qui la bénissaient.

— Toujours aussi belle ! s'écria M. de Réberiac dans le délire de sa joie.

Cette exclamation singulière, ces mots français sortant de la bouche d'un homme vêtu à l'espagnole, excitèrent le rire de ses voisins et l'attention d'un personnage muet, qui semblait plus occupé de surveiller l'ambassadeur de France que de regarder passer la procession.

A l'abri de son déguisement, le comte crut pouvoir accompagner le cortège jusqu'au parvis du Temple, et s'enivrer le plus longtemps possible de là vue de son idole. Parvenu près de la porte où la reine allait passer, il vit plusieurs dames de la cour former une haie devant lui pour empêcher qu'on ne s'approchât de Sa Majesté. Tout à coup l'une de ces femmes se retourne, fixe sur lui un regard étonné, le reconnaît et dit, de l'accent le plus ironique :

— Vous iciî

C'était la comtesse de Soissons.

— Est-ce bien elle? se demanda M. de Rébenac en s'enuyant sans répondre, est-ce bien cette femme exilée de France pour crime? est-ce la complice de la Voisin que j'ai revue parmi les dames du palais de la reine? Mais, je n'en puis douter, c'était bien sa voix, son regard audacieux, ce beau visage qui l'a faite Un moment reine de France. Ah ! sa présence ici présage un malheur. Par quel pourvoir infernal est-elle parvenue à quitter Bruxelles, le lieu de son exil, pour

venir se réfugier ici, à la cour de Charles II, auprès de la princesse la plus honorée, la plus pure? Son admission à cette cour dévote cache un mystère que je découvrirai. Il faut qu'elle soit protégée par quelque grande puissance pour avoir osé s'y présenter. C'est l'instrument secret d'une intrigue que le ciel m'aidera à déjouer, je l'espère. D'ici là, soyons prudent et redoutons sa haine; on sait ce qu'elle produit...

Cette rencontre inattendue, la contrariété d'avoir été reconnu là où un ambassadeur de France n'était pas à sa place, gâtèrent la joie si douce qu'avait éprouvée le comte de Rébenac à retrouver Marie-Louise d'Orléans dans tout l'éclat de sa beauté, et entourée de ce prestige royal qui ajoutait encore la magnificence à la grâce.

Elle avait alors vingt-six ans. De longs ennuis que nulle espérance ne venait distraire donnaient à son visage l'expression d'une langueur pleine de charme. Sa démarche était lente, comme celle d'une personne que rien n'attire, que rien n'agite, ses yeux pensifs regardaient sans voir, son sourire était sans gaieté, sa voix sans inflexions; il semblait qu'abattue sous le poids d'une existence insipide, la vie de l'âme l'eût abandonnée, et que, n'attendant nul bonheur sur cette terre, cette âme se fût déjà envolée vers les cieux.

Une circonstance presque sans exemple la tira bientôt de cette léthargie.

La santé du roi s'affaiblissait au point de faire pressentir sa mort prochaine. L'Espagne et l'Autriche s'alarmaient également d'un événement qui devait placer sur la tête d'une Française la double couronne de Charles-Quint. Deux seuls moyens se présentaient pour éviter d'augmenter encore la puissance de Louis XIV par le règne de sa nièce : l'un était la naissance d'un héritier présomptif, l'autre la mort de Marie- Louise d'Orléans.

L'état du roi aurait dû faire écarter le premier de ces moyens. Mais la politique a des hardiesses trop souvent justi-

fiées par le succès, aux yeux des souverains et des grands hommes d'État. Qu'est-ce, en effet, que l'honneur d'une femme en comparaison des intérêts d'un gouvernement ambitieux ou des suites d'une guerre désastreuse?

Après avoir sévèrement agité cette question dans le conseil de l'empereur d'Allemagne, on décida que le comte de Mansfeld serait chargé de la mission délicate de faire parvenir à la reine d'Espagne des propositions aussi embarrassantes à faire qu'à écouter. Le caractère du comte et, par-dessus tout, la misère où ses dissipations Pavaient plongé, le mettaient dans la dépendance du pouvoir quelconque qui flatterait sa vanité, et le sortirait de l'état déplorable dont il pensait à s'affranchir par le suicide.

Il promit donc sans hésiter tout ce qu'on exigeait de lui ; mais il demanda à son tour qu'on le laissât libre de choisir ses instruments et ses complices. De semblables projets ne s'exécutent pas sans aide. Il y a autant d'adresse à ne les confier qu'à des gens capables de les seconder, qu'il y en a à faire servir les personues les plus innocentes à leur accomplissement.

M. de Mansfeld avait connu la comtesse de Soissons un peu avant l'époque de son exil; il l'avait rencontrée un jour chez la Voisin, la célèbre empoisonneuse, et sans croire que la belle comtesse fût aussi coupable qu'on le disait alors, il savait que le dépit d'avoir perdu l'amour du roi, le désespoir de s'être vue contrainte à quitter cette cour où elle avait régné un moment, la rendraient facile à toute action dirigée contre la personne ou la famille de Louis XIV. En conséquence, il avait engagé l'empereur d'Autriche à écrire à sa sœur, la reine mère de Charles II, pour obtenir de son fils de recevoir à sa cour la comtesse de Soissons, faveur qui ne se fit point attendre, et dont madame de Soissons se hâta de profiter.

C'était une princesse élevée à la cour de France. Elle avait

connu tous ceux que regrettait Marie-Louise; elle pourrait lui en parler. En fallait-il davantage pour lui assurer la bienveillance de la reine?

Le comte de Mansfeld avait jugé prudent de n'arriver à Madrid que lorsque la comtesse de Soissons y serait bien établie, désirant laisser ignorer la part qu'il avait à l'accueil qu'elle y recevait. Elle seule connaissait la main qui l'y avait conduite ; car, s'il était nécessaire aux desseins de l'ambassadeur d'Autriche que madame de Soissons lui fût attachée par la reconnaissance, il n'était pas moins urgent que le comte de Mansfeld eût un entretien secret avec elle avant de se rendre à la cour ; mais ses démarches seraient surveillées, et il avait imaginé de déconcerter les espions en faisant naître cette entrevue d'un hasard prémédité.

La comtesse de Soissons irait vis 1er un château royal, situé sur la route par laquelle devait arriver M. de Mansfeld, et la rencontre se ferait naturelle^CLt à la venta, où tous deux devaient relayer.

Le long séjour qu'avait fait M. de Mansfeld en France, où il s'était amusé à dissiper la plus grande partie de sa fortune, lui avait donné cette grâce dans les manières et cette légèreté dans la conversation qui ne sont pas les avantages ordinaires des seigneurs allemands ; mais il avait conservé de ses habitudes tudesques un air de bonhomie, un faux ton de franchise, qui lui attiraient d'abord la confiance. Il fallait toute l'expérience de la comtesse de Soissons pour démêler les atroces pensées de ce malin esprit sous la gaieté naïve et l'aimable insouciance qui les masquaient.

— J'ai bien des pardons à vous demander, madame la comtesse, dit M. de Mansfeld en entrant dans la chambre où l'attendait la comtesse ; mais des raisons d'État pouvaient seules m'empêcher d'avoir l'honneur de me rendre chez Votre Altesse.

La naissance du comte de Soissons donnait à sa femme des

droits à ce titre, auquel elle tenait d'autant plus qu'on le lui contestait dans plusieurs cours.

La comtesse s'incliaa et dit en souriant :

— J'ai bien pensé que cet empressement extrême n'avait pas pour unique but de me revoir plus tôt ; mais vous voyez que je n'ai pas besoin de savoir le motif de l'entretien que vous désirez pour m'empresser de vous l'accorder.

— Je sais, madame, tout ce qu'on peut attendre de votre bonne grâce, de votre esprit et de votre souvenir pour cette ingrate France.

— Oui, bien ingrate! et plus injuste encore! Mais quepuisje pour elle?

— Sauver un de ses enfants, et la sauver elle-même des horreurs d'une guerre inévitable.

— Je devrais me réjouir des maux qui la menacent, mais je ne saurais rendre la France entière responsable des procédés infâmes de son roi envers moi. Dites-moi comment je puis la servir, et je verrai si ma gloire me permet...

— Ah! votre, gloire n'est compromise en rien dans ce que j'espère de votre complaisance, interrompit l'ambassadeur. Si les rapports qu'on m'a faits sont exacts, la jeune reine a déjà pour vous toute la confiance que devait lui inspirer une ancienne amie de sa famille, possédant l'avantage si précieux pour elle de connaître son pays et tous ceux qu'elle y regrette. Il est impossible que cette affection si bien fondée ne vous touche point, madame, et que vous ne désiriez y répondre par un dévouement sincère.

— Vous n'en sauriez douter, répondit la comtesse, sans penser à ce qu'elle disait, et tout occupée à deviner ce que le comte semblait être embarrassé de lui dire.

— Eh bien , cette malheureuse reine, qu'on dit fort intéressante, est dans un grand danger.

— Se peut-il?

— Oui. Par une fatalité inconcevable, sa vie est l'obstacle

le plus réel à la brillante destinée d'un grand empire, et une seule circonstance... pourrait la soustraire... à une mort subite.

— Que voulez-vous dire?... Vous m'effrayez! Parlez,

ajouta la comtesse en voyant que l'ambassadeur hésitait.

— Mais c'est qu'il n'est pas facile de vous faire comprendre... Cependant il y va de sa vie... Au fait, ce n'est pas moi qui ai pris cette résolution... Le crime n'en saurait retomber sur ma tête...

— Mais expliquez-vous donc, dit la comtesse avec impatience.

— D'ailleurs, continua le comte, quand la reine saura qu'il faut opter... son choix sera bientôt fait, je pense... Depuis que vous êtes à Madrid, madame, n'avez- vous rien vu, rien entendu qui puisse donner l'idée d'une préférence de la reine en faveur de quelque seigneur de la cour?

— Vous pensez bien, répondit madame de Soissons, qu'à mon arrivée ici, j'ai mis tous mes soins à découvrir celui qui devait consoler la reine de la triste existence qu'elle mène. Plusieurs des seigneurs de la cour soupirent visiblement pour elle. Le comte de Monterey particulièrement ne se donne pas la peine de cacher son adoration ; mais sa présence ne cause aucun trouble; ses soins ne lui attirent aucune préférence; enfin on ne nomme aucun favori.

— C'est que l'emploi est dangereux, qu'il y va de la vie, dit le comte.

— N'importe, reprit-elle, l'amour espagnol ne se laisse pas intimider par une telle considération; et, si Marie-Louise s'intéressait vivement au moindre de ses soupirants, elle en ferait bien vite un héros.

— Eh bien, répliqua M. de Mansfeld, il faut lui donner le désir d'accomplir cette métamorphose.

— Quelle folie ! dit en riant la comtesse. Et la surveillance, la vertu, l'habitude, vous les comptez donc pour rien?

— Vraiment, c'est parce que je les crois très-difficiles à vaincre que j'ai recours à l'esprit le plus ingénieux pour y parvenir.

— Ah! c'est moi que vous chargez de cette noble, corruption ?

— Dites plutôt de cette action charitable. Il faut que la couronne d'Espagne reste à tout prix dans la maison d'Autriche, et par droit d'héritage : ainsi donc il faut que Charles II ait un fils.

— C'est très-bien; mais...

— Il le faut, interrompit l'ambassadeur, et je me charge de lui en prouver à lui-même la nécessité. On se résigne à tous les sacrifices pour conserver un trône. D'ailleurs, le grand inquisiteur et le père Reluz sont là pour lui prouver que le salut de l'État dans ce monde et le salut de son àme dans l'autre dépendent de cette mortification.

— Et si, justement offensée de la proposition, la reine y résistait?

— Alors, dit le comte avec l'accent du regret, nous serions contraints à tenter d'être mieux écoutés d'une autre reine.

— Je comprends... celle-ci serait sacrifiée à votre politique.

— J'en serais désolé, dit le comte avec indifférence ; mais les circonstances sont impérieuses et les ordres sont positifs. Je me refuserais à les exécuter qu'un autre les accomplirait avec bien moins d'égards encore, et c'est autant par humanité que par devoir que je me suis résigné à remplir une mission si pénible. Vous voyez s'il est urgent de vaincre les scrupules de la reine, et qu'en la décidant à faire un choix, vous lui sauvez la vie. Adieu, madame, agissez sans perdre de temps, et comptez que la reconnaissance de mon maître sera digne de l'important service rendu par vous à la maison d'Autriche.

A ces mots, on vint avertir l'ambassadeur que ses carroç-

ses étaient prêts; il salua la comtesse de Soissons et partit pour se rendre à Madrid.

Cette entrevue avait eu lieu un mois avant l'arrivée de l'ambassadeur de France. Un événement que le comte de Mansfeld aurait pu prévoir l'engagea à prier la comtesse de Soissons de suspendre ses démarches auprès de la reine jusqu'à un nouvel avis de sa part. Il prétendait avoir reçu des instructions qui l'obligeaient à différer la proposition du sacrifice imposé à la reine, il était essentiel disait-il, de diriger son choix. Mais le vrai motif de cette hésitation était l'admiration possionnée qu'il avait ressentie à la première vue de Marie-Louise. Jamais la beauté d'aucune femme n'avait produit sur lui tant d'impression, et l'on comprendra sans peine qu'ayant pour mission diplomatique de la rendre docile aux vœux d'un amour discret, il ait pensé à faire tourner en sa faveur la décision du conseil impérial de Vienne.

La vanité de Mansfeld lui faisait supposer naturellement qu'habitué à plaire, il n'aurait pas moins de succès auprès d'une jeune reine, livrée à l'ennui et sevrée d'amour, qu'il n'en avait obtenu auprès de tant de beautés rebelles, et il préférait s'attirer son choix par des soins empressés, avant de lui apprendre la loi qui la contraignait, sous peine de mort, à se laisser aimer.

La comtesse de Soissons était trop savante dans l'art des séductions pour n'avoir pas deviné la cause du retard apporté à la réalisation du projet qu'elle devait seconder. Elle vit avec plaisir l'amour qui s'emparait du comte de Mansfeld, car cette faiblesse le mettait dans sa dépendance et lui promettait un appui contre les tentatives Ae la cour de France, qui ne manquerait pas de solliciter a© renvoi de la cour de

MARIE-LOUISE H'OKI.ÉWS Vil

Madrid Devenue, par la confidence diplomatique du »•■, de Mansfeld, premier espion dû l'ambassadeur d'Autriche et décidée à se conserver sa protection par tous les (noyons possibles, elle s'empressa d'apprendre à M. de Mansfeld lu rencontre qu'elle avait faite à la procession du comte de Rébenac, déguisé en bourgeois espagnol, et la manière dont il s'était enfui en se voyant reconnu.

D'abord, le comte ne vit dans ce déguisement que Fenvie de satisfaire la curiosité qu'éprouve tout ambassadeur à voir de près le peuple chez qui on l'envoie.

— Si c'était ce motif, pourquoi ne pas l'avouer? Pourquoi s'enfuir brusquement comme un homme pris en frau*!; . dit la comtesse. Ah! croyez-moi, M. de Rébenac sait trop bien que toutes les démarches d'un ambassadeur sont espionnées, et que l'incognito qui précède la présentation à Leurs Majestés ne dispense pas de certaines convenances, et je le connais assez pour être sûre qu'un motif puissant Ta seul porté à se mêler ainsi à la foule.

— Peut-être voulait-il voir nos visages avant d'avoir affaire à nous. Peut-être espérait-il s'éclairer sur plusieurs intérêts par les discours du peuple. Le peuple est d'ordinaire fort peu discret sur les défauts de ceux qui le gouvernent, et les plus grands ministres de France n'ont pas dédaigné de descendre jusqu'à lui pour s'instruire des vérités que lui seul ose dire.

— Non, M. de Rébenac avait l'air d'être là en intrigue pour son compte particulier, et point du tout pour les intérêts de son maître. Je saurai ce qui l'occupait.

— Quelque aventure romanesque sans doute. Est-il beau, galant?

— Mieux que cela, il est agréable, spirituel, distingué, et il captive l'attention par je ne sais quel air rêveur qui donne à penser. On lui suppose un secret, et l'on s'applique involontairement à le deviner. Enfin c'est un. homme nu'on

ne peut voir sans le remarquer, et qui plaît sans chercher à plaire. C'est du moins ce que j'ai reconnu pendant le peu de temps qu'il a passé à Bruxelles en revenant de chez l'Électeur de Brandebourg.

— Eh bien, je livre à votre perspicacité ce beau mystérieux. C'est demain qu'il est présenté à la reine. Elle va le recevoir avec la bienveillance, trop partiale peut-être, que lui inspire tout ce qui porte un nom français. C'est à maintenir cette bienveillance dans des bornes fort restrintes «^u'il faudra vous appliquer, aimable comtesse, vous savez ce qu'un mot lancé adroitement peut produire sur l'esprit d'une femme d'un goût délicat, d'une imagination facile à désenchanter. Vous direz ce qu'il faudra pour empêcher la reine de trouver l'ambassadeur de France plus aimable que nous.

La comtesse de Soissons n'avait pas besoin d'être stimulée dans sa médisance. Un motif personnel la portait à détruire, autant que possible, la bonne idée que M. de Rébenac devait naturellement donner de lui à la reine. La comtesse était restée, malgré ses nombreuses galanteries, inconsolable de l'infidélité du grand roi; plusieurs amants avaient essayé de le faire oublier, mais nul n'y devait réussir. Le cœur peut se dédommager d'une affection par une autre, mais la vanité ne trouve de soulagement que dans la vengeance. La pensée de contrarier Louis XIV en prenant sur son ambassadeur un empire absolu avait d'abord enivré l'orgueil de la belle Olympe, puis le mérite et les agréments du comte de Rébenac avaient achevé la séduction. C'est donc armée de tous ses moyens de plaire et de nuire que la comtesse se rendit au palais où le roi et les reines, suivis de leur cour, allaient passer dans la salle du trône pour y recevoir, avec tous les honneurs requis, le nouvel ambassadeur de France.

Il n'est point d'homme amoureux qui ne place souvent

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en idée la femme qu'il aime sur un trône, mais son imagination ne l'élève à ce point que pour la suivre, et le comte de Rébenac, en s'inclinant devant celui de la reine d'Espagne, sentait que ce trône le séparait à jamais de celle qui régnait sur son âme.

Après les saluts et le compliment fait au roi, après avoir baisé la main royale, lorsqu'il vit la reine lui présenter la sienne, M. de Rébenac pâlit, trembla, il saisit d'une main glacée cette douce main, puis y posa ses lèvres brûlantes. En levant les yeux sur la reine, il ne put contraindre assez son regard pour ne pas trahir le trouble de son cœur, mais, effrayé de son imprudence, il fit un effort sur lui-même, et s'éloigna en baissant les yeux, comme pour ne plus rien voir, après avoir contemplé un instant cette image adorée.

En vain la comtesse de Soissons, assise au bas du trône, s'était agitée; en vain les mouvements de sa belle tête avaient fait scintiller les diamants dont elle était parée, nul regard, nul salut ne lui avaient appris qu'elle était reconnue, admirée par M. de Rébenac. Elle chercha à expliquer l'inattention de l'ambassadeur par l'embarras, assez naturel, d'une cérémonie imposante dont on est le héros. Mais ce qui lui parut moins simple, c'est le silence de la reine et la rougeur qui anima son visage au moment où M. de Rébenac avait baisé sa main.

Dans les solennités semblables, la reine adressait d'ordinaire quelques mots gracieux aux personnes qui avaient l'honneur de lui être présentées. L'ambassadeur d'Autriche en avait fait l'épreuve un mois avant et la comtesse se demanda si ce changement dans les habitudes de la reine était une rigueur ou une préférence de sa part.

Si on eût été assez hardi pour faire cette question à Marie-Louise, elle n'aurait su que répondre, car elle avait éprouvé, sans y rien comprendre, le contre-coup d'une émotion si vive, si profonde qui l'objet que l'inspire ne sau-

rait y rester complètement insensible ; c'est le feu dont on ne voit pas la flamme et dont la chaleur pénètre sans qu'on en sache la cause ; c'est l'influence de tout sentiment vrai sur une âme candide ; c'est la fièvre dont la contagion se fait sentir en dépit de toutes les précautions de la sagesse.

Il fallait que Marie-Louise fût accablée sous le poids d'un ennui paralysant pour n'avoir pas deviné, à la pâleur qui se répandit sur le front du comte de Monterey, lorsque l'ambassadeur d'Autriche s'approchait d'elle, que tous deux l'aimaient, et pour ne pas remarquer les soins galants de l'un et la jalousie de l'autre.

Malgré leur peut de méfiance, les âmes pures ont un instinct préservateur qui les soustrait parfois aux pièges de la perfidie, quelle que soit leur séduction. La reine rendait justice à tous les avantages, à tous les agréments réunis chez le comte de Mansfeld ; mais elle voyait sans être émue les efforts qu'il faisait pour paraître dissimuler un amour involontaire; elle s'effrayait seulement de la faveur dont il jouissait auprès du roi, des prérogatives que lui attirait son titre de plénipotentiaire du plus proche parent de Charles II, titre qui lui permettait de venir chaque jour au palais, d'assister au dîner de Leurs Majestés, et de profiter ainsi de toutes ces occasions pour faire comprendre à la reine, par des mots détournés, ou une adoration muette, l'amour dont il n'osait lui faire l'aveu.

— Cet homme me sera funeste, pensait Marie-Louise. D'où vient que je tremble à son approche? d'où vient que ses flatteries si spirituelles, ses regards caressants m'inspirent un secret effroi? Il ne pense qu'à me plaire; c'est à ses prières, c'est à lui seul que je dois le peu de liberté qu'on me laisse. Il n'emploie son crédit sur l'esprit du roi que pour obtenir de lui quelque soulagement à ma triste situation; et malgré tant de droits à ma reconnaissance, je le hais... Moi... haïr! moi, payer d'ingratitude un sentiment noble, généreux!...

Non, mon cœur en est incapable... S'il se refuse à rer.dre ce qui est dû à un tel dévouement, c'est qu'une trahison est radiée sous cette feinte tendresse... c'est que le ciel m'avertit de nie défier de ce charmant sourire, de ces paroles si flatteuses, et qu'à travers ce voile séduisant il laisse apercevoir deux horribles fantômes... le malheur et la mort.

Le soir, il y eut comédie au théâtre de la cour; la reine y parut encore plus belle que de coutume, sans qu'elle y fût pourtant mieux parée et plus brillante, mais ses yeux étaient moins languissants, son front moins abattu. Elle parlait plus souvent aux personnes qui l'entouraient, et s'efforçait de paraître prendre quelque intérêt au spectacle.

On donnait Pyrame et Tliisbé, comédie suivie d'une farce espagnole indigne d'un théâtre royal. La reine sentit la honte d'offrir un spectacle si mauvais à l'ambassadeur accoutumé à voir représenter devant la cour de Louis XIV les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Molière. Elle tourna les yeux vers la loge du comte de Rébenac, pour voir l'effet que lui produisait ce spectacle insipide ; mais le comte, absorbé dans une seule pensée, ne prenait aucune part à ce qui se passait sur le théâtre. Ses regards fixés sur la loge royale ne s'en détachaient que lorsque ceux des souverains se dirigeaient vers lui, et la reine ne vit pas sans étonnement qu'il évitait les siens.

En sortant du théâtre, on passa dans la grande galerie, le roi, voulant donner un divertissement particulier à l'ambassadeur de France, commanda à son nain Louisillo d'aller prendre la main de la petite dona Elvire et de danser un fandango.

Ce nain était une petite merveille, point difforme, doué d'une belle tête et d'un esprit juste et brillant; il était si bien dans la faveur du roi, qu'on lui permettait de tout dire. Cette faculté d'exprimer impunément les vérités les plus hardies, là où personne n'ose hasarder les plus simples réflexions,

rendait Louisillo aussi souvent redoutable que secourable. Dona Elvire était une petite fille de dix-huit ans, d'une beauté angélique, et dont la jeune âme, toute dévouée à sa bienfaitrice, semblait attendre un mot, un geste de la reine, pour penser ou agir.

— La charmante créature! s'écria le comte de Rébenac, en voyant Elvire s'avancer dans le cercle qu'on faisait pour la laisser danser.

— L'histoire de cette enfant, est fort romanesque, dit la comtesse d'Aunoy (1), qui se trouvait assise en qualité de Française parmi les personnes attachées à la légation de France.

— Ah! racontez-la-moi, demanda avec instance M. de Rébenac ; la reine semble lui porter un bien vif intérêt.

Alors l'attention générale étant captivée par le fandango, madame d'Aunoy profita de ce moment pour satisfaire la curiosité du comte.

— Les pères de la Merci, dit-elle, rachètent tous les ans un certain nombre d'esclaves; un jour qu'ils les conduisaient en procession par la ville, la reine vit une des captives qui tenait deux petites filles par la main, dont l'une était fort belle et l'autre très-laide. La reine fit approcher la captive et lui demanda si elle était la mère de ces deux enfants.— Je ne le suis que de la laide, répondit-elle. Nous étions dans un vaisseau où il y avait une grande dame qui était grosse, et que nous ne connaissions pas ; mais à son train et à la magnificence de ses habits, il était aisé de juger de sa qualité. Nous fûmes pris après un rude combat. La plus grande partie de ses gens furent tués; elle eut tant peur qu'elle accoucha et mourut aussitôt. J'étais auprès d'elle, et voyant cette pauvre petite sans nourrice et prête à mourir, je résolus de la nourrir

(i) Auteur des Mémoires île la cour d'Espagne, et de plusieurs romans intéressants.

s'il m'était possible sans faire tort à mon enfant. Dès que les corsaires furent maîtres de notre bâtiment, chacun prit ce qui lui était échu en partage. On me sépara des femmes et des gens de la dame, de sorte, continua la captive, que je n'ai pu savoir à qui appartenait celle que j'ai sauvée; je la regarde comme ma propre tille, et elle croit que je suis sa mère.— La reine, touchée d'une action si charitable, voulut la récompenser en assurant le sort de la captive et de son enfant et en gardant près d'elle la petite inconnue. La reine, en effet, l'aime tant qu'elle est toujours Labillée magnifiquement; elle la suit partout et lui parle avec tant de liberté que cela ne sent point sa misérable : peut-être découvrira- t-on qui elle est.

— Eh! quel sort pourrait-elle envier? s'écria M. de Rébenac en joignant ses applaudissements à tous ceux qu'excitait la danse élégante de Louisillo et d'Elvire.

— Eh bien, dit le roi à l'ambassadeur de France, n'êtesvous pas ravi de mon petit Louisillo? Avez-vous jamais rien vu de plus joli à la cour de France?

Et M. de Rébenac se confondit en éloges sur le nain ; puis il ajouta, se croyant entendu de la reine, qu'il n'avait pas moins admiré la charmante dona Elvire.

— Prenez garde, monsieur le comte, dit la reine en souriant; n'allez pas alarmer la jalousie de Louisillo ; dona Elvire est la dame de ses pensées, et il serait capable de tout pour se venger d'un rival.

— Mon rival, dit Louisillo avec fierté. Mon rival! ah! je voudrais bien savoir qui oserait se déclarer l'adorateur d'Elvire ; il y aurait moins de danger à se déclarer le vôtre, Madame, ajouta le nain en s'adressant à la reine; on n'aurait à craindre que la colère de notre bon roi! Mais celle de Louisillo est bien autrement redoutable, vraiment!

— Gela est fort croyable, dit d'un ton moqueur M. de Rébe nac;si pourtant la belle Elvire donnait quelque espérance d'être un jour aimé d'elle..-

254 MARIE-LOUISE D'ORL ÊANS

— Je tuerais le perfide sous ses yeux, interrompit Louisillo...

— Et il se croirait veugé, dit le comte, en regardant la reine! Pauvre jaloux! qui ne sait pas tout le bonheur qu'il y a à donner sa vie pour un moment d'espoir!

Ces mots prononcés sans nulle affectation, mais avec un accent pénétrant, firent rêver la reine. Ils avaient été dits en français, et elle pensa que le charme du souvenir attaché à ce langage était la seule cause de l'espèce d'émotion qu'elle éprouvait.

— Gomment trouves-tu le nouvel ambassadeur? demanda Charles II à son nain.

— Beaucoup trop aimable, répondit Louisillo. Ces seigneurs français ont une galanterie sournoise qui ne me plaît pas. Fort traître en amour, très-loyal en affaire, le meilleur d'eux ne se fait aucun scrupule de vous enlever votre maîtresse. Quant à moi je ne voudrais pas laisser ce charmant comte une minute avec la mienne; et si vous m'en croyez, vous ne le laisserez pas souvent faire sa cour à la reine.

Cette plaisanterie, que Louisillo recommençait toutes les fois qu'on présentait quelque jeune et grand personnage à la cour d'Espagne, ne fit aucune impression sur le roi ni sur ses courtisans; mais elle troubla visiblement M. de Rébenac, et fit naître un embarras charmant sur le beau front de Marie- Louise.

Le miracle promis à Charles II en récompense de i'auto-da-fé ne s'accomplissait point. Une fièvre lente augmentait encore la faiblesse du roi, les médecins lui conseillèrent le séjour de Buen-Retîro, l'air y étant plus pur qu'à Madrid.

La cour alla s'y établir ; l'étiquette était moins sévère dans ce château de plaisance que dans tous les autres. Aussi la reine s'y plaisait-elle mieux que dans le palais de Madrid. Au

retour de la chasse, Leurs Majestés recevaient sans apparat Ie3 personnes invitées. Les ambassadeurs venaient faire leur cour sans demander d'audience, et l'ambassadeur de France pouvait être reçu chaque jour par la reine ; il lui était permis de l'entretenir en présence de la camarera-mayor; et lorsqu'il s'agissait d'une communication de famille, ou de lettres à remettre à la reine de la part de Louis XIV, ou de celle de Monsieur, la camarera-mayor et les filles d'honneur de Marie- Louise avaient ordre de se retirer discrètement dans la galerie qui précédait le salon où se tenait la reine. Mais les battants de la porte restaient toujours ouverts.

Le parc attenant à cette maison royale a une lieue de tour; il est rempli de fontaines, de cascades, de pièces d'eau qui y maintiennent la fraîcheur, avantage précieux sous le climat brûlant d'Espagne. Il s'y trouve de beaux ombrages, des grottes impénétrables aux rayons du soleil, et si la jeune reine avait eu la liberté de s'y promener solitairement, elle aurait pu se croire encore dans les bosquets de Saint-Gloud ; mais ne pouvant faire un pas sans traîner après soi une suite importune, ne pouvoir admirer, rêver ou pleurer que devant témoins, est un supplice qui détruit le charme de tous les plaisirs attachés à la royauté.

La comtesse de Soissons, pour mieux suivre les instructions de l'ambassadeur d'Autriche, s'était liée intimement avec la duchesse d'Albuquerque. Ainsi protégée par la camarera-mayor, elle était admise à voir la reine presque à toute heure, à la suivre à la promenade, et à causer avec elle toutes les fois que Sa Majesté le permettait. Le comte de Mansfeld engagea la comtesse à profiter des fréquentes occasions qu'elle avait de parler avec confiance à la reine pour lui faire entendre le plus délicatement possible ce que la politique autrichienne attendait de sa complaisance.

Le comte de Mansfeld avait remarqué depuis peu dans Marie-Louise une sorte de préoccupation qu'il interprétait en

sa faveur. Il présumait qu'elle n'avait pu voir ce qu'il ressentait pour elle, et les témoignages multipliés de son amour fastueux, sans en être touchée. Cette agitation muette, cette émotion dont on ignore la cause, et qui naît de la vie du cœur; cette douce rêverie à laquelle Marie-Louise s'abandonnait sans défiance lui donnait tellement l'apparence d'une personne qui se défend d'un sentiment tendre, que M. de Mansfeld pouvait, sans trop de fatuité, penser que ce trouble était son ouvrage, et que le moment était venu de hasarder sa honteuse proposition.

Un matin que le roi devait montrer aux divers ambassadeurs la ménagerie attenante au parc du Buen-Retiro, et leur faire admirer les tigres et les lions qu'il y réunissait à grands frais, madame de Soissons inspira à la reine le désir d'aller en pèlerinage à une petite chapelle élevée 8. ftotre-Dame-des- Sept-Douleurs, et à peu de distance du château. Pendant le temps que dura cette promenade, madame de Soissons ne cessa de parler en français à la reine. La duchesse d'Albuquerque savait très-peu de mots de cette langue; après s'être appliquée en vain à comprendre ce que madame de Soissons pouvait dire d'assez intéressant pour faire ainsi tour à tour pâlir et rougir la reine, elle se mit à causer de son côté avec le grand écuyer, et madame de Soissons, délivrée de la crainte d'être entendue, dit et répéta tout ce qu'elle jugea de plus persuasif pour entraîner la reine à suivre son conseil, enfin à sacrifier son honneur à sa vie.

Stupéfaite d'une telle proposition, la reine, sauf quelques signes d'indignation, n'y faisait aucune réponse, et la comtesse parlait encore lorsque le roi et les ambassadeurs vinrent les rejoindre à l'entrée de la chapelle. Charles II ayant su par la camarera-mayor l'heure où devait s'y trouver la reine, lui avait ménagé cette surprise et avait fait apprêter une collation champêtre sous les chênes verts qui ombrageaient la chapelle. Les principaux personnages de cette petite réunion furent

mutuellement frappés de l'anxiété peinte sur tous les visages.

Le comte de Mansfeld portait alternativement sur madame de Soissons et sur la reine un regard investigateur; et chacune d'elles cherchait à deviner la cause de l'altération des traits de M. de Rébenac et de l'expression douloureuse empreinte dans ses yeux ; tout en lui trahissait une inquiétude insurmontable. Ce n'était plus ce trouble contagieux d'un amour brûlant et résigné, ces suaves tourments d'une passion sans espoir; c'était la contraction de la crainte, l'amer sourire de la colère, la prévision de quelque événement sinistre.

Malgré les sentiments qui la préoccupaient, malgré les sentiments violents que la comtesse de Soissons venait de faire naître dans l'âme de Marie-Louise, elle se sentit dominée par ce qu'éprouvait M. de Rébenac ; quelque chose l'avertit qu'il ne pouvait être ainsi péniblement ému que parce qu'il tremblait pour elle, et pourtant aucun mot de M. de Rébenac n'avait révélé sa pensée; mais il est des connivences subites, inexplicables, dont le ciel seul a le secret. On dirait qu'en semant les idées il en crée de jumelles qui tendent toujours à se rapprocher, quelle que soit la distance qui les sépare ; se connaître à peine et déjà penser ensemble, être appris sans s'être confié, être plaint sans avoir jamais parlé de sa peine, n'est-ce pas un miracle qui doit faire supposer que la volonté divine protège une telle sympathie ?

Le roi conduisit la reine vers l'autel de la Vierge. Là, tous deux s'agenouillèrent et se mirent à prier. Chacun les imita en apparence ; mais le comte de Mansfeld, ne pouvant modérer son impatience, quitta sa place du côté du roi, pour aller se prosterner sur les marches de l'autel auprès de madame de Soissons, qui était derrière la reine.

Tous deux la tête baissée, et dans l'attitude la plus dévote, échangèrent ce peu de mots:

— Comment vous a-t-on accueillie?

- Mal. '

— Qu'a- 1- elle répondu?

— Rien.

— Que peut-on espérer?

— Tout.

— Quoi! malgré....

— Paix, on nous regarde.

En effet, l'ambassadeur de France, les yeux fixés sur la comtesse de Soissons et sur M. de Mansfeld, les avait vus se parler à voix basse ; et, depuis ce moment, son attention se porta continuellement sur eux ; il tâcha de profiter de l'exemple du comte pour passer du côté de la chapelle où la reine se trouvait. Il feignit d'admirer un tableau accroché au-dessus de la porte de la sacristie ; et quand Marie-Louise se leva, elle s'approcha pour voir ce tableau, et demanda à M. de Rébenac ce qui pouvait captiver ainsi son admiration.

— Il faut absolument que je parle à Votre Majesté, dit-il de manière à n'être entendu que de Marie-Louise; c'est un avis du roi mon maître... qui m'ordonne...

— Eh bien , interrompit la reine, après la collation, rendezvous au palais.

— Au nom du ciel, madame, de toute cette collation ne mangez que des fruits.

Et M. de Rébenac s'éloigna brusquement de la reine, n'osant regarder l'effet que ces mots terribles allaient produire sur elle.

Louisillo avait suivi le roi, et avait égayé par ses bouffonneries la visite faite aux bêtes féroces de la ménagerie. Le roi lui commanda d'égayer de même la collation. Mais cela fut impossible ; la reine se plaignit d'un mal de tête qu'elle attribua à l'excès de la chaleur. Madame de Soissons, mécontente du peu de succès de ses coquetteries envers M. de Rébenac, des obstacles que la vertu de la reine apportait aux projets de l'Autriche, se voyait menacée de perdre le prix de sa négociation politique, sans se flatter d'être jamais consolée par l'amour des mécomptes de la fortune ; car en disant au

comte de Mansfeld d'espérer tout des nouveaux moyens qu'elle allait tenter près de la reine, elle voulait se paamtehir dans sa confiance, et lui persuader qu'il ne pouvait se passer d'elle; mais au fond de l'âme, elle avait une trop grande idée du caractère de Marie-Louise, pour se flatter de la voir céder à la peur de la mort. Elle supposait que l'arnour aurait plus de puissance, et il semblait à la comtesse que la reine était dans cette disposition du cœur, qui favorisait le développement d'une passion, elle la surprenait souvent absorbée dans une profonde rêverie -, mais qui la faisait rêver? Voilà, ce que la belle Olympe n'avait point découvert et ce que la reine elle-même ignorait encore.

— Pardon, maitre, dit le nain en montant sur la table, mais je ne saurais animer ces convives de marbre, qui font de cette collation un véritable Festin de Pierre, tous ces seigneurs là seraient condamnés à mort ou à épouser des femmes laides, qu'ils ne seraient pas plus tristes.

— C'est ta faute, dit Charles II, tu ne sais pas les amuser. Dis-leur la bonne aventure.

— Oui, reprit Louisillo, pour être brûlé vif, n'est-ce pas ? Ah! c'est un talent qui coûte trop cher, témoin cette pauvre Voisin. A ce nom tous les yeux se tournèrent involontairement vers madame de Soissons.

— Laisse-là cette horrible empoisonneuse, dit le roi, et raconte-nous des histoires d'amour.

— Bah! c'est toujours la même chose, répliqua le nain. Des maris, des amants trompés, des filles séduites, des femmes trahies; c'est à périr d'ennui.

— Eh bien, chante-nous une chanson à boire, dit le roi. Nous ferons chorus en buvant à la santé de la reine. A ces mots, 1 Ychanson royal se mit en devoir de remplir tous les verres. Lnain entonna une vieille ballade espagnole qui a pour refrain :

e bonheur, c'est l'amour; Buvons à la plus belle.

En cet instant, chacun répétant ce refrain, buvait à la plus belle. M. de Rébenac, poursuivi par la même idée, lança un regard si expressif à la reine, qu'il lui fit aussitôt poser sur ia table le verre qu'elle portait à ses lèvres. Ce mouvement fut remarqué du comte de Mansfeld. Nous sommes trahis, pensa-t-il, ces maudits Français ont des espions partout. Eh bien, qu'importent les soupçons de ce farouche ambassadeur. Nous verrons ce que fera sa politique contre la nôtre, ce n'est pas la première fois que deux grandes puissances auront combattu sans armées, et|que leurs destinées auront été confiées à l'adresse plutôt qu'à la force. Ah ! l'on prétend nous souffler la couronne d'Espagne. Eh bien , nous verrons qui l'emportera dans cette guerre intime, de la France ou de l'Autriche.

Ce pèlerinage fait pendant la plus grande chaleur du jour avait beaucoup fatigué la vieille duchesse d'Albuquerque. La reine l'engagea à aller prendre quelque repos; et la camareramayor, profitant de la permission, fit prévenir la marquise de Mortare, la première dame d'honneur, qui vint aussitôt la remplacer près de la reine. La marquise de Mortare n'était tenue par sa charge à aucune surveillance et ne cherchait qu'à plaire à sa souveraine ; aussi la reine lui ayant dit la visite qu'elle attendait, la marquise donna l'ordre de ne laisser entrer que son excellence le comte de Rébenac.

Il ne tarda pas à se présenter aux gardes de la porte; il dit son nom, et ils le laissèrent passer. C'était l'heure où le roi s'enfermait avec son premier ministre pour signer aveuglément tout ce qu'avait décidé le duc de Medina-Cœli, et personne ne soupçonnait qu'après avoir passé la matinée avec la reine, l'ambassadeur de France eût une communication à lui faire de la part de sa cour.

— Qu'avez-vous à m'apprendre, monsieur le comte? dit la reine, en faisant signe à M. de Rébenac d'approcher; comme elle le voyait regarder de tous côtés si on pouvait l'entendre, et si la dame d'atours avait rejoint les filles d'honneur qui se

tenaient dans le salon attenant à la galerie, elle ajouta : Parlez avec sécurité; la distance qui les sépare de nous ne leur permet pas de nous entendre.

— Elles nous voient, madame, et il est essentiel de ne pas leur laisser lire dans vos yeux la juste indignation que vous allez ressentir.

— Parlez. .. Rien ne saurait surpasser l'effroi que deux mots de vous m'ont causé.

— Ah! madame, croyez qu'il fallait toute la terreur que cette lettre a jetée dans mon âme pour oser ainsi alarmer Votre Majesté; mais sa vie est menacée; comment rester calme à la pensée d'un tel danger?

La reine prit la lettre que lui présentait l'ambassadeur.

— C'est de mon père, dit-elle; puis elle la lut sans pâlir, sans donner le moindre signe de surprise.

— Gela ne m'apprend rien, continua la reine, en serrant la lettre de Monsieur dans son sein. Votre inquiétude m'avait tout révélé; ils ont peur de mes droits, ils veulent les anéantir avec moi ; que faire contre leurs infâmes projets?

— Les déjouer, madame, et les punir ensuite, reprit vivement M. de Rébenac. Mais peu nous importe que la colère du roi mon maître vous en venge, il faut avant tout vous mettre à l'abri de leur trahison. On connaît les moyens habituels que l'Autriche emploie pour se débarrasser des rivalités qui la gênent, c'est la prudence seule qui peut vous sauver de ses embûches. Je me suis permis de donner l'ordre à votre cuisinier français de ne permettre l'approche de ses fourneaux à qui que ce soit, deux chiens sont sans cesse près de lui pour faire l'essai des mets que l'une de vos femmes, celle en qui vous avez le plus de confiance, doit seule porter sur votre table; ces soins sont d'autant plus faciles à prendre que les repas du roi ne se composent que de mets espagnols. Ce ne sont pas les mêmes serviteurs qui les apprêtent; et nos précautions peuvent rester secrètes; mais ce qu'il faut obser-

ver avant tout, c'est de n'accepter aucune boisson sans en avoir fait l'épreuve. L'exemple de votre auguste mère, madame, doit vous prouver mieux que je ne saurais le dire, la nécessité de cette précaution.

— Ah ! c'est mourir mille fois, s'écria la reine, que de s'imposer de si horribles soins. Ma vie n'est pas assez heureuse pour la disputer ainsi ; laissons à Dieu le mérite de la sauver, s'il la croit utile en ce monde. Je ne me sens pas la force de combattre des ennemis si puissants, et je me résigne sans peine au sort qu'ils me préparent.

— Ah! cette résignation est un crime, madame; c'est la mort de tout ce qui tient à vous. L'intérêt, la gloire de la France, celle de l'Espagne, vos nobles parents, vos défenseurs, tout vous ordonne de vivre. Est-il donc si difficile de supporter l'existence lorsqu'on est la providence de tout un pays, quand on est admirée, honorée... adorée...

A ce mot échappé de son cœur, M. de Rébenac s'interrompit tout à coup, comme effrayé de tout ce qu'il avait dit.

— J'en conviens, reprit la reine troublée elle-même par la crainte qu'elle lisait dans les yeux de l'ambassadeur, oui, je dois vous paraître coupable de ne pas attacher plus de prix à la gloire de régner, mais si l'on savait, monsieur le comte, par quels tourments on me fait acheter cet honneur, on me blâmerait moins!

— Vos malheurs sont enfin connus du roi mon maître, madame; il connaît déjà les moyens employés parla reine-mère pour vous perdre dans l'esprit du roi, votre époux; ceux qu'elle doit tenter pour vous ravir tout crédit, et s'emparer du gouvernement; mais la puissance de Louis XIV va mettre fin à ces persécutions. Il n'oublie point la protection qu'il doit à l'enfant de son frère, à la fille de ';ette adorable princesse, dont la mort a laissé de si cruels souvenirs. J'ai des ordres positifs, des pouvoirs illimités, pour soustraire Votre Majesté aux outrages qu'elle endure, aux dangers qui la m«-

naçent; mais si je puis tout tenter pour la sauver, si je puis mourir pour sa défense, mon zèle, mon courais né peuvent rien contre la trahison; et c'est par cet affreux moyen que les misérables se flattent de nous atteindre, on n'en saurait douter. Ah! madame, ne leur laissez pas ce triomphe! Jurez à votre père, jurez au roi votre oncle, par l'ombre d'Henriette d'Angleterre, jurez de suivre religieusement les avis de la prudence, les miens enfin; car votre indifférence pour vousmême ne permet pas de se fier à vos soins. C'est à moi qui n'ai pas d'autre pensée, à moi dont c'est le premier devoir, la constante inquiétude; c'est à moi qu'il appartient de vous guider, madame. Oh ! par pitié... pour... le roi lui-même, dont la vie tient à vos tendres soins... madame... obéissez à mes conseils.

En parlant ainsi, M. de Rébenac avait les yeux humides de larmes, et jamais prière n'avait été prononcée avec plus de ferveur. L'animation de ses traits contrastait singulière ment avec son immobilité: son chapeau à plumes à la main, il n'avait pas quitté l'attitude d'un simple visiteur, car pouvant être vu par les personnes du service de la reine, il ne fallait pas leur laisser soupçonner l'importance du sujet do l'entretien qu'il avait avec Sa Majesté.

— L'intérêt qu'on me témoigne, dit la reine avec uue émotion contrainte, vous est garant de ma docilité, monsieur le comte. Mais comment croire à l'affection du roi, mon oncle, à celle de ma famille après avoir été ainsi sacrifiée par eux?... En m'exilant sur le trône d'Espagne, n'ont-ils pas renoncé pour toujours à ma présence; ne m'ont-ils pas vouée à un malheur éternel ! Ah! je ne puis me faire d'illusion sur les sentiments que je leur inspire. N'importe, si leur politique a besoin de ma vie, j'essaierai de la défendre contre mes ennemis; mais ce n'est pas à me tuer que ces barbares bornent leur ambition ! Si l'on savait jusqu'où leur politique infâme. . .

— Nous le savons, madame, interrompit le comte, uu M

leurs, payé par la France, nous a révèle tout ce qui a été décidé dans le conseil de Vienne, et le respect seul m'impose silence à ce sujet.

— Quoi! cette honteuse proposition...

— M'était connue, madame, et comme je n'avais rien à opposer à l'horreur qu'elle vous inspire, je n'en aurais jamais parlé.

En ce moment, la reine porta sur M. de Rébenac un regard où s'exprimaient l'estime... la reconnaissance... peut-être plus encore. Il en frémit de joie, et Marie-Louise éprouva à son insu le retentissement du bonheur qu'elle donnait. Car l'amour qu'on inspire est déjà une sensation, lors même qu'on en ignore encore l'existence.

C'était pour tous deux un piège inévitable, que cette révélation mutuelle du plus noble des sentiments, de celui qui fait préférer la mort au déshonneur. Combien il faut aimer pour encourager dans ce culte sévère la femme qu'on adore !

Sans faire cette réflexion, la reine en subit la conséquence. Une sécurité perfide s'établit dans son cœur et sa confiance pour M. de Rébenac perdit ce doute salutaire qui retient au fond de l'âme les émotions secrètes et les vœux imprudents.

Sans se rien avouer, tous deux se comprirent, et c'est avec l'assurance d'être bien écouté que l'ambassadeur de France détailla toutes les précautions que devait prendre la reine pour échapper au poison.

— Votre Majesté s'engage, ajouta-t-il d'un ton à la fois humble et impérieux, à n'accepter aucun aliment, aucun breuvage que présenté par les deux seules Françaises qui soient restées à son service, et sur la fidélité desquelles Votre Majesté croit pouvoir compter. Elle s'engage de plus à accueillir avec sa bonne grâce ordinaire le comte de Mansfeld, et à conserver à madame de Soissons la faveur dont elle n'aurait pas dû l'honorer, mais dont il est prudent de lui laisser toutes les apparences. Elle redoublera de soumission envers la reine-mère, de considération pour le duc de Médina-Gœli..,

MARIE-LOUISE D'ORLKANS 265

— Et le comte de Monterey, interrompit la reine, le soupçonneriez-vous de tremper dans cet indigne complot, lui, dont j'ai fait cesser l'exil?

Avant de répondre à cette question, de M. Rébenac ne put s'empêcher d'attacher un regard pénétrant sur Marie-Louise, et de chercher à deviner la nature du sentiment qui la dirigeait dans le désir d'apprendre si le comte de Monterey conspirait contre elle. Tout à son observation, il gardait le silence.

— Ah! vous n'osez me l'apprendre, s'écriâ^Marie-Louise; lui aussi me trahit.

A ces mots, le comte, rougissant de laisser accuser le seigneur espagnol qu'il estimait le plus, répondit avec toute la franchise et la générosité de son caractère :

— Le comte de Monterey vous est aussi dévoué... que moi, madame. Le souvenir de vos bienfaits est gravé dans son âme... Il vous aime... madame... mais de cet amour chevaleresque dont la plus grande reine du monde ne saurait s'offenser, de cet amour qui ne se trahit que par sa constance, qui vit de contemplation, de sacrifice, et qui ne demande pour prix de son martyre que la permission d'en souffrir... Ah! la perfidie n'habite jamais dans une âme pareille, madame. Le comte de Monterey est digne de toute votre confiance.

En faisant ainsi l'éloge d'un rival, M. de Rébenac cédait à la noblesse de son cœur ; mais peut-être aurait-il abrégé cet éloge si la manière calme dont il était écouté ne lui eût prouvé qu'il pouvait le continuer sans danger, et même le faire servir à une sorte d'aveu de ses propres sentiments pour la Reine.

— Vous vous trompez, j'espère, dit Marie-Louise avecembarras, sur la pensée romanesque que vous supposez au comte de Monterey, mais je crois, comme vous, à la sincérité de tous ses autres sentiments ; et j'éprouve une consolation à ne pas douter de son dévouement pour moi ; au milieu de tant d'inimitiés, de perfidies, il est si doux de pouvoir se reposer sur le zèle 4'un ami, de pouvoir se dire : — Il est là qui me garde...

26t) MARIE-LOUISE D'ORLÉANS

— Qui m'adore, qui se tait, interrompit vivement M. de Rêbenac, et qui n'aspire qu'au bonheur de mourir pour moi.

En finissant ces mots, échappés à son cœur, il s'éloigna rapidement, puis apercevant à la porle de la galerie la dame d'atours, il se retourna pour faire respectueusement ses trois saluts à la reine.

LU

Quel entretien ! que d'agitations diverses il laissa dans l'âme de Marie-Louise ! Combien elle aurait désiré être seule pendant le reste de la journée pour méditer à loisir sur les impressions douces ou funèbres qui charmaient et terrifiaient son esprit. Mais à peine l'audience de l'ambassadeur terminée, la dame et les filles d'honneur de le reine vinrent reprendre leurs places dans son salon pour se retirer de nouveau à l'arrivée du roi et de la reine-mère.

Leur présence causa d'abord un grand trouble à Marie- Louise; elle était si vivement préoccupée qu'elle se crut surprise dans ses pensées, et le tremblement qu'elle en éprouva faillit la trahir. La comtesse de Soissons, qui faisait les fonctions de dame d'honneur de la reine-mère sans en avoir ni le titre, ni les droits, l'accompagnait sans cesse. On devinait que la comtesse s'attirait cette faveur en flattant les goûts et les desseins de la vieille reine : ce qui ne l'empêchait pas de feindre pour Marie-Louise d'Orléans un attachement sans borne. Aussi ne manqua-t-elle point à s'inquiéter tout haut du malaise que semblait éprouver la reine.

En cet instant, le comte de Mansfeld, le duc de Medina- Cceli, le comte de Monterey, firent demander l'honneur de saluer Leurs Majestés. Le roi consentit à les recevoir. A l'approche de l'ambassadeur d'Autriche, la reine se rappela les conseils du comte de Rébenac, et bien plus pour lui obéir que par mesure de prudence, elle écouta d'un air corn-

plaisant les compliments, les flatteries galantes que lui adressa M. de Mansfeld. Le comte, encouragé par le gracieux silence que gardait la reine, changea peu à peu ses paroles flatteuses en expressions passionnées ; et comme elle ne perdait rien de son indifférence en les écoutant, elle le laissa employer toute son adresse pour lui faire comprendre que dans l'intérêt de sa vie à elle et de son bonheur, il fallait répondre à l'amour qu'elle lui inspirait.

Il attendait qu'un mot ou un regard lui répondit, lorsque le comte de Monterey, importuné de voir l'ambassadeur d'Autriche parler si longtemps à la reine, s'approcha d'elle, espérant en être remarqué. En effet, Marie-Louise, encore émue de l'éloge qu'elle venait d'entendre de M. de Monterey, s'empressa de lui adresser la parole. Elle s'étonna de ne pas éprouver plus d'embarras à parler à un homme qu'elle savait être épris d'elle, et compara la patience dédaigneuse avec laquelle elle écoutait les aveux insultants du comte de Mansfeld, et le calme qu'elle conservait en lisant dans les yeux de Monterey l'amour respectueux qui le dévorait, avec le trouble, l'espèce d'enivrement qui s'emparait d'elle au moindre mot que lui disait le comte de Rébenac.

— C'est, pensa-t-elle, qu'il me parle de choses terribles, qu'on ne peut écouter de sang-froid. Et satisfaite de cette explication avec sa conscience, elle s'abandonna à toute l'émotion du souvenir.

La comtesse de Soissons ayant remarqué l'espoir qui brillait dans les regards de Mansfeld, après avoir parlé à ia roine, s'approcha de lui et dit à voix basse :

— Eh bien , suis-je un oracle faux I N'avais-je pas bien deviné ce que deviendrait cette belle indignation?

— Silence, répondit le comte d'un air présomptueux ; on n'est qu'un peu moins mal, voilà tout.

— Ç'enestassez, reprit la comtesse, pour nepas douter du succèsi c'est toujours de la première balaillequedépend la victoire

Le roi, en se levant, fit cesser toutes les conversations ; il paraissait encore plus abattu que de coutume ; il se retira dans son appartement, la reine le suivit.

Quelques jours après, elle le vit entrer chez elie Pair rayonnant de joie, la démarche plus vive.

— Vous êtes moins souffrant, je le vois, dit la reine ; l'air de la campagne vous est salutaire.

— Ce n'est pas cela, dit le roi, mais j'ai enfin trouvé le secours que Dieu me promet depuis si longtemps. Un fameux astrologue, venu tout exprès du fond de la Bohême pour consulter les astres sur mon sort, jure par le ciel de me guérir si je consens à suivre ses avis.

— Ah ! Sire, gardez-vous, s'écria la reine, de vous livrer aux remèdes de ces charlatans qui courent le monde pour échapper à la vengeance de leurs dupes.

— Parlez avec plus d'égards, ma reine, d'un savant que chacun révère, et que votre père lui-même a plus d'une fois consulté.

— Mais cette crédulité de la part de Monsieur ne peut avoir d'inconvénient. Ce n'est jamais sur sa santé qu'il consulte les devins ; il s'amuse de leurs prédictions et borne sa confiance en eux à les écouter. Mais je puis vous affirmer qu'il n'a jamais rien fait d'après leurs ordonnances.

— Oh! celui-ci, reprit le roi, ne m'ordonne rien qui puisse me rendre plus malade, c'est quelque chose qui demande du courage pourtant; mais il répond de l'effet de cette visite nocturne, de cet hommage à la mort, ainsi qu'il rappelle.

— Ah! mon Dieu, dit la reine avec effroi, que peut-être cet hommage à la mort?

— Une descente dans les tombeaux de l'Escurial, répliqua le roi à voix basse. L'astrologue a lu dans les cieux que le feu roi mon père n'avait pas/ reçu de moi, à son lit de mort, les soins, les caresses d'un tendre fils, et que le ressentiment qu'il en conserve est laçasse du misérable état pu je

suis. Le devin prédit que je recouvrerai la force et la santé si je me rends seulement accompagné de mon confesseur, du prieur des Hiéronymites et des religieux de son couvent, dans le caveau royal, à la chapelle ardente où repose le corps de mon père Philippe IV. Là, après avoir récité les prières de le messe des morts ; après avoir allumé tous les cierges des candélabres comme au jour de l'enterrement de Philippe IV, les religieux procéderont avec cérémonial à l'ouverture du cercueil du feu roi, puis il me faudra baiser le front courroucé de mon père.

— Poser vos lèvres sur son cadavre, s'écria la reine en frémissant. Mais la peur, le dégoût... vous feront évanouir... Vous en mourrez, vous dis-je.

— Bien au contraire, reprit le roi avec exaltation, rien qu'à la pensée d'accomplir ce devoir pieux, je me sens renaître à la vie. Je me rappelle tout ce que le devin m'a prédit d'heureux, et la longue existence que cette mortification me promet. Ne cherchez point à me détourner de cette résolution, ma reine, ce serait inutile, et gardez-m'en le secret ; car les religieux du couvent de l'Escurial doivent être les seuls confidents et les seuls témoins de cette visite funèbre. Nous irons tous deux nous établir dans peu de jours à l'Escurial ; les ordres sont donnés à cet effet.

— Mais la reine votre mère ne s'indignera-t-elle point d'une telle profanation ?

— C'est parce qu'elle s'y opposerait sans doute qu'il faut tout lui laisser ignorer, chère Louise ! C'est la vie que je vais chercher dans ce tombeau ; ne me la ravissez point en m'empêchant d'aller recueillir sur son front glacé le pardon de mon père (1).

(1) Le monarque fit ouvrir à l'Escurial le tombeau de son père; il baisa ce qui restait de ce cadavre, soit qu'en cela il suivît l'exemple de quelques anciens rois d'Espagne, soit qu'il voulût s'accoutumer aux horreurs de la mort, soit qu'une secrète superstition lui fit croire que l'on-

— Au moins permettez à votre camarera-mayor, à quelque seigneur de la cour, de vous suivre dans les tombeaux de l'Escurial.

— C'est impossible, la condition est expresse, je dois être seul avec les Hiéronymites.

— Vous livrer ainsi sans défense à ces prêtres ! à ces esclaves du grand inquisiteur ! non, je ne saurais le souffrir ; j'irai plutôt moi-même vous protéger contre...

— Ah ! gardez-vous-en bien, je serais perdu, la colère du ciel retomberait sur nous deux, s'écria le roi dans un accès de terreur impossible à décrire. Chère Louise, ma reine, mon ange tutélaire ! ajouta-t-il en se jetant aux pieds de la reine, laisse-moi recouvrer la faveur divine, laisse-moi conjurer à jamais le démon qui me tue. Prends pitié de mes souffrances, vois cette pâleur, vois ce visage décharné qui t'annoncent ma mort prochaine. Ne t'oppose point à ma résurrection. J'ai foi dans le secours promis, ne me ravis point cette dernière espérance, ma Louise, je t'implore comme une sainte!

Et des flots de larmes s'échappèrent des yeux du roi.

Touchée de la douleur de Charles II, et de sa conviction dans le miracle qu'on lui faisait espérer, la reine sentit qu'il y aurait de la cruauté à l'empêcher d'avoir recours au moyen qu'il croyait efficace. Elle s'engagea sur l'honneur à ne parler à personne de la visite prochaine au Panthéon de l'Escurial, et de dissimuler l'inquiétude qu'elle lui causait. Le roi, satisfait, mais accablé sous le poids des émotions qu'il venait d'éprouver, regagna sa chambre à pas lents, et soutenu par le bras de Marie-Louise. En se mettant à son prie-Dieu, il tomba en faiblesse ; la reine fit aussitôt appeler les médecins, qui recommandèrent le plus grand calme. On porta le roi dans son lit. La reine et les médecins le veillèrent

yerture de ces tombes retarderait l'heure où il devait être porté dans la sienne.

(Voltaire, Siècle de Louis XIV, 1. 1, p. 411.)

MAKIE-LOUISE D'OKLÉANS ?7f

toute la nuit. Un sommeil bienfaisant lui rendit assez de force pour recommencer le lendemain la triste existence de la veille.

Après plusieurs jours d'un morne repos, il se crut en état de se rendre à l'Escurial. Comme Leurs Majesté, disait-on, y allaient pour faire pénitence, elles ne devaient être accompagnées que d'un petit nombre de personnes indispensables à leur service.

La reine partit pour cette résidence, livrée à des idées sinistres, à de sombres pressentiments, dont elle s'étonnait de n'être pas plus affectée. C'est qu'il y a dans le bonheur de ae sentir aimée selon son cœur, des consolations qui défient tous les malheurs du monde.

Le premier ministre et le grand inquisiteur étaient seuls instruits du prochain départ du roi et de la reine pour l'Escurial; on en avait fait un mystère aux ambassadeurs étrangers, et ils ne vinrent point saluer Leurs Majestés, ni réclamer l'honneur de les accompagner. Le comte de Mansfeld témoigna hautement son mécontentement de ce procédé ; il reprocha en termes assez durs au duc de Medina-Cœli sa discrétion envers lui. Le duc répondit avec toute la fierté espagnole, qu'il n'obéissait qu'au roi son maître.

— Votre maître! s'écria Mansfeld, c'est le mien, c'est l'empereur, et vous en aurez bientôt la preuve.

Le ministre, dédaignant cette menace, tourna le dos à l'ambassadeur. Celui-ci se rendit aussitôt chez la reine-mère, et là, tenant conseil avec les chefs du complot autrichien, la chute de Medina-Cœli fut résolue. On lui choisit pour successeur le comte d'Oropeza, qui, dans l'espoir d'atteindre à cette place éminente, s'était acquit la faveur du roi par des flatteries et des complaisances exagérées. On convint d'inia-

giner une démarche du duc de Medina-Cœli auprès du cabinet autrichien, dont l'empereur se trouverait offensé; et le comte de Mansfeld s'engagea à effrayer si bien Charles II de la menace d'une rupture avec la cour d'Autriche, qu'il l'amèuerait sans peine à sacrifier son premier ministre au maintien de la paix entre les deux grandes puissances.

Une fois Medina-Cœli remplacé par le comte d'Oropeza, le crédit de la reine était annulé; il ne lui restait pour appui que l'ambassadeur de France, dont le comte d'Oropeza se promettait de rendre le dévouement suspect au roi. Alors cet obstacle mis de côté, rien ne s'opposait plus au succès de leurs atroces projets.

Madame de Soissons, admise dans ce conciliabule, dit que le comte d'Oropeza s'abusait sur la facilité d'écarter de la cour M. de Rébenac et de déjouer sa surveillance.

— Songez donc, ajouta- t-elle, que lui seul a le droit de parler en particulier à la reine, et qu'il en profitera toujours pour l'avertir des...

— C'est ce droit-là même qui nous donne un moyen sûr de le perdre, interrompit le comte d'Oropeza. Ne peut-on insinuer au roi que ces fréquents entretiens n'ont pas toujours pour sujet les intérêts de la famille de la reine? Ne peut-on, sans craindre de mentir, affirmer que le galant Rébenac est amoureux fou de la belle Marie-Louise, et que Sa Majesté voit cet amour sans colère?...

— Serait-il vrai? s'écrièrent à la fois le comte de Mansfeld et madame de Soissons.

— Je le crois, reprit d'Oropeza; mais de cette supposition il n'y aurait que la moitié de vrai, que cela suffirait pour faire demander le rappel du sensible ambassadeur.

— Au fait, dit la comtesse en réfléchissant, il affecte un respect, une froideur pour elle qui pourraient bien n'être qu'un masque.

— Si je pouvais le croire, dit à voix basse et d'un air me-

naçantle comte de Mansfeld... mais non... loin de chercher les occasions de l'attirer près d'elle, je la vois toujours les éviter; elle ne lui adresse presque jamais la parole : c'est de tous les ministres étrangers celui qu'elle traite le moins bien.

— Et vous prenez cela pour de l'indifférence, pauvre diplomate! dit la comtesse en riant; jamais symptômes plus clairs n'ont révélé la maladie ; mais je vous jure de ne pas vous laisser longtemps dans cette incertitude.

— Gardez-vous de rien tenter pour nous éclaircir sur ce point, s'écria M. de Mansfeld; il faut surtout leur laisser croire à notre complète ignorance; la sécurité rend imprudent; fiez-vous à moi pour pénétrer bientôt ce secret, mais n'attendez pas d'être instruit pour agir, ajouta-t-il en s'adressant à d'Oropeza. En qualité d'ami du grand inquisiteur, d'officier du Saint- Tribunal, vous serez sans doute admis à TEscurial pendant les cérémonies saintes qui vont avoir lieu; profitez d'un moment à travers les actes de contrition que fera le roi pour semer dans son esprit les soupçons nécessaires. Il est dévot, superstitieux, mais il est encore plus méfiant et plus jaloux; et si vous jetez adroitement le trouble dans son âme, la ferveur de sa pénitence ne l'empêchera point d£ se livrer intérieurement, à des projets vindicatifs. Vous savez qu'ici on tient un chapelet dans une main et un poignard dans l'autre.

Le comte d'Oropeza sortit de ce conseil secret ivre d'orgueil, et se voyant déjà premier ministre. La comtesse de Soissons en rapporta une haine profonde contre la reine d'Espagne, et le comte de Mansfeld en revint avec la ferme détermination de se déclarer si clairement à Marie-Louise, qu'elle se trouverait dans l'obligation d'accueillir son amour ou de s'exposer à tous les dangers attachés à un refus dédaigneux.

Pendant ce temps, M. de Rébenac, désolé de n'avoir pu voir la reine avant son départ, par la raison qu'elle n'avait point quitté la chambre du roi tant qu'il avait eu de la fièvre, M. de Rébenac se promenait à cheval avec le comte de Charni,

sur la route de FEscurial, dans l'espoir d'y voir passer la reine, et d'obtenir peut-être un regard d'elle.

En vieillissant loin de la France, le comte de Charni avait rassuré Louis XIV et Monsieur sur la crainte de le voir revendiquer les droits de sa naissance, droits que ceux accordés aux enfants légitimés de Louis XIV rendaient incontestables. Aussi, le roi de France avait-il autorisé son ambassadeur à traiter le mieux possible le bâtard du feu duc d'Orléans. Seulement, ne pouvant prouver par un acte authentique sa noble parenté, le comte de Gharni n'était point admis à la cour, et ne savait l'intérêt que lui portait son auguste nièce, que par les présents qu'elle lui adressait au premier jour de l'an, et à l'anniversaire de la fête de Henri IV. Mais son adoration pour elle n'avait pas besoin d'être soutenue par la reconnaissance. C'était le dévouement d'un esclave joint à la tendresse d'un père. Aussi, le comte de Rébenac avait-il pour lui un vif attachement, et préférait-il la société du comte de Charni à toutes les autres, car il pouvait lui confier ses craintes sur la reine, et employer sa prudence à le servir. Le comte de Charni était intimement lié avec une des dames du palais de la reine, et M. de Rébenac s'était déjà servi plus d'une fois de cette intimité pour savoir des détails intéressants sur l'intérieur de la cour de la reine; et sur les impressions que, malgré toute sa retenue, elle avait peine à dissimuler aux personnes qui étaient sans cesse auprès d'elle.

C'est ainsi qu'il avait appris que Marie-Louise pleurait eu parlant du voyage de l'Escurial, qu'elle avait donné pour motif à sa tristesse la répugnance très-naturelle d'aller visiter son propre tombeau et d'habiter là où se trouvent tous ceux de la famille royale; mais que cette raison n'était sans doute pas la seule, et qu'elle paraissait en cacher une plus douloureuse encore. Le comte de Rébenac espérait deviner cette raison secrète et la lire dans les yeux de Marie-Louise

Il n'en fut pas ainsi ; la reine, heureuse de l'apercevoir, et

peut-être reconnaissante du soin qu'il prenait de se trouver gor sa route, lui fit un salut gracieux, accompagné du plus charmant sourire. Le roi, occupé à dire son rosaire, ne remarqua ni la rencontre ni le salut qui devaient porter tant de consolation dans le cœur terrifié de Marie-Louise, ni le sourire qui devait laisser un si doux souvenir dans le cœur passionné de celui qui l'aimait.

Il ne fallait pas moins que cette impression bienfaisante pour tempérer l'effet de celles qu'on éprouve en arrivant à l'Escurial. Un de nos auteurs les plus vrais, les plus spirituels, a dit :

« Je défie l'homme le plus froid de pénétrer sans frayeur dans cette geôle royale. L'Escurial est à la fois une prison et un couvent. L'idée du droit est là si intimement unie à celle de la force, qu'elle épouvante plus qu'elle ne console. L'Escurial parait encore hanté par l'esprit du prince fondateur de ce palais monacal, monument unique dans le monde, parce qu'il est le produit de la foi d'un chrétien et de la tyrannie d'un roi. »

A l'aspect des montagnes arides et déjà couvertes de neige qui dominent le couvent funèbre, Marie-Louise se rappela l'horrible superstition qui y amenait le roi, et elle sentit un froid mortel courir dans ses veines. Lorsque son carrosse entra clans l'avenue d'ormes d'épouillés de leurs feuilles par laquelle on arrive au superbe portail dédié à saint Laurent, la reine fut frappée de l'idée qu'elle repasserait sous ces ormes avant qu'ils eussent repris leur parure, mais que les panaches cramoisis, les harnais dorés des chevaux qui l'entraînaient en ce moment seraient remplacés par des panaches noirs, des harnais d'argent, et que ces paysans qui accouraient pour la voir en criant vive la Reine ! suivraient à pas lents son cercueil, en priant Dieu pour le repos de son âme.

Ce fut sous le poids de ce cruel pressentiment qu'elle suivit le roi dans les cloîtres immenses qu'il voulut parcourir avant de monter dans ses appartements. Le prieur des Hiéro-

Dymites et ses chapelains étaient venus au-devant de Leurs Majestés jusque sous le portail. Le roi marchait appuyé sur le bras de la reine, et parlait à voix basse au prieur, qui se tenait à sa droite. Marie-Louise s'efforçait d'entendre ce qu'ils disaient, mais il ne lui parvenait que des mots sans suite, tels que : La journée de demain doit être toute consacrée à la prière... samedi... préparé... confession... Les frères réunis... la croix sainte... les instruments nécessaires... à minuit... pendant l'office des...

C'en était assez pour savoir que l'ouverture de la tombe de Philippe IV aurait lieu dans la nuit du surlendemain.

A l'Escurial, toutes les pompes, les magnificences de la terre ont été consacrées à Dieu. Le génie terrible de Philippe H, qui plane encore sur l'Espagne , s'est humilié dans le palais élevé aux deux plus grandes puissances du monde, la religion et la mort. Les autels y sont parés d'or et de pierreries. Les colonnes, soutiens de ce bel édifice, sont en jaspe, les degrés en porphyre. Le tabernacle est tout en agathe, les ornements en lapis, en cristal et enchâssés dans l'or pur. Quarante chapelles tiennent à cette immense basilique ; chaque jour on renouvelle leurs ornements ; on descend par un escalier de jaspe dans le Panthéon creusé sous le grand autel du temple. Les chaires du grand choeur sont en bois des Indes et sculptées avec art. La magnificence du monastère répond à celle de l'église, et rappelle le mot spirituel du duc de Bragance au seigneur espagnol chargé par Philippe II de lui montrer l'Escurial et de lui en faire valoir toutes les beautés :

— L'érection de ce monument unique, disait le religieux, était la suite d'un vœu qu'avait fait Philippe II à la bataille de^Saint-Quentin.

— Ah! répondit le duc... Celui qui faisait un si grand vœu devait avoir grand peur.

De tout ce qui compose l'ensemble imposant de ce riche monastère les aouartements du roi sont ce au'il v a de moins

be&Q. On y découvre même une affectation de simplicité qui prouve l'intention du fondateur. Dans un lieu d'expiation royale, le luxe aurait gêné la pénitence.

Les hiéronymites qui habitent le couvent vivent comme les chartreux. Leur ordre inconnu en France fut aboli en Italie du jour où un hiéronymite de Milan attenta à la vie de saint Charles Borromée. Ils parlent peu, prient beaucoup, et ne permettent point aux femmes l'entrée de leur église. Ils sont en grande vénération en Espagne, et le prieur est ordinairement l'un des plus zélés ministres du grand inquisiteur.

Les religieux étaient alors au nombre de trois cents, parmi lesquels on comptait plusieurs fils de grandes familles qu'un désastre amoureux avait précipités dans le cloître. Chacun d'eux est obligé à dire, pendant six mois de l'année, des messes pour le repos de l'âme de Philippe II. Cette tyrannie posthume est encore en vigueur aujourd'hui ; car l'ombre du père de don Carlos règne seule à l'Escurial. On dirait que cette ombre errante, sous ces voûtes immenses, surveille l'accomplissement de ses dernières volontés, et que ce fantôme a hérité de la puissance du roi.

Après avoir conduit Charles II dans son appartement, où il se mit au lit, épuisé de fatigue, la reine passa dans sa chambre, espérant aussi *y trouver le repos. Mais, l'imagination tourmentée par des idées sinistres, elle ne put dormir; alors, rallumant ses flambeaux à la lampe d'or dont la faible lueur donnait à tout ce qui l'entourait une forme fantastique, elle se mit à considérer les tableaux qui décoraient sa chambre. Un grand portrait de Philippe II, placé au-dessus d'un bahut d'ébène incrusté de nacre de perles, frappa d'abord ses regards; mais, terrifiée par l'expression de ce visage menaçant, elle les détourna aussitôt pour les porter sur les traits charmants de la reine Elisabeth de France. Dans une cavité du cadre gothique de ce portrait, Marie-Louise aperçut un petit papier roulé; elle le prit: c'était un précis très-succinct,

et écrit en espagnol, de la mort de don Carlos. La reine le lut d'abord comme une de ces notices qu'on attache souvent aux tableaux historiques, mais, arrivée à la fin, elle devint rêveuse ; la notice se terminait ainsi :

« Il périt sur l'échafaud pour avoir aimé la reine. » Et, plus bas, il y avait ces mots, en français, et tracés par la même main : « Heureux Carlos ! »

Le lendemain, en ouvrant les volets de l'appartement de la reine, on aperçut les rochers, les montagnes qui servent de remparts à TEscurial, resplendissants de neige. Les toits du monastère semblaient couverts d'un immense linceul. L'hiver, si rare, si doux en Espagne, était là dans toute sa rigueur. On aurait dit que le ciel, averti de la profanation qui se méditait, en témoignait sa colère en glaçant les profanes. Cette pensée, la reine tenta en vain de la jeter dans l'esprit craintif de Charles IL Chez les dévots de sa force, la voix des prêtres l'emporte sur celle de Dieu. C'est par eux seuls qu'ils comprennent, qu'ils interprètent la divinité. La foi des fanatiques est tout entière dans le ministre, et le Roi des rois se révèle en vain à leurs regards voilés. Le grand inquisiteur avait permis la violation du tombeau du feu roi ; le prieur des hiéronymites y devait présider! Le Seigneur aurait apparu dans toute sa gloire à Charles II, pour le détourner de ce projet, que le roi l'aurait accompli de même.

Au milieu de si tristes préoccupations, Marie-Louise pensait à découvrir la personne qui avait déposé dans le cadre du portrait d'Elisabeth cette notice déjà relue plusieurs fois. Quel en était l'auteur? Était-ce le chef de la précieuse bibliothèque de l'Escurial, dont l'érudition aimait à se faufiler par-

tout? Était-ce le comte de Monterey qui avait fait déposer ce papier par son neveu, jeune religieux de l'ordre des hiéronymites? ou bien un des nombreux étrangers qui visitaient chaque jour l'Escurial? Bien que ce précis pût être l'oeuvre la plus indifférente, les deux mots qui s'y trouvaient joints jetaient beaucoup de trouble dans Fesprit de la reine. Elle aurait pu, sans inconvénient, demander à l'une de ses femmes quelques éclaircissements sur ce papier; mais un instinct secret l'avertissait de n'en point parler. D'ailleurs, elle se fiait au hasard, qui amène toujours l'explication des choses auxquelles on pense sans cesse.

Celle-ci ne se fit pas attendre. Lorsque la reine alla s'informer de la santé du roi, elle le trouva lisant une lettre qu'un courrier extraordinaire venait d'apporter.

— Voilà, dit le roi en montrant la lettre, une triste nouvelle pour tous les souverains du monde : notre cousin, le roi de la Grande-Bretagne, a quitté la partie, et abandonne son royaume à l'Électeur de Hanovre. Il vient d'arriver à Versailles, ajouta Charles II ; et, s'il faut en croire l'ambassadeur de France, l'accueil que ce roi déchu a reçu du roi de France le console de tous ses malheurs.

— 0 ciel ! s'écria la reine, que va devenir la pauvre reine d'Angleterre ! Parle-t-on d'elle, Sire ?

— Tenez, dit le roi, voyez comment le comte de Rébenac raconte tout cela, et la manière dont le duc de Lauzun a sauvé la reine et l'héritier présomptif; c'est presque un roman de chevalerie.

La reine prit la lettre avec empressement, et la regarda longtemps sans la lire, car elle avait reconnu les mêmes caractères qui avaient tracé la notice sur Elisabeth et don Carlos.

— Eh bien , qu'en pensez-vous? reprit le roi.

Ces mots rappelèrent Marie-Louise aux événements rapportés dans cette lettre; elle répondit en la parcourant avec distraction, et parut si froide à la lecture de ce grand drame,

280 MARIE-LOUISE D'ORLÉAN S

que le roi lui en sut bon gré, et crut un moment qu'à force de lui voir haïr la France et l'Angleterre, elle avait fini par ne plus s'y intéresser.

L'arrivée du prieur de l'Escurial changea la conversation. Marie-Louise comprit, à un signe du roi, qu'il désirait conférer seul avec le religieux, et elle se retira en gardant la lettre de l'ambassadeur de France, pour la confronter avec l'écrit qu'elle avait caché dans son sein.

— C'est bien de lui, pénsa-t-elle, et voilà le sort qu'il envie! Heureux Carlos! dit-il; heureux sous la haine d'un père, sous la hache du bourreau. Heureux! Ah! c'est qu'il fut aimé...

En ce moment, une rougeur subite couvrit le beau visage de la reine, elle jeta au feu les papiers qu'elle tenait et appela vivement sacamarera-mayor, comme pour éviter d'être seule, et de répondre aux questions qu'elle-même s'adressait.

Le reste de cette journée fut consacré au jeûne et à la prière. Charles II, en laissant ignorer son projet au peu de personnes qui l'avaient suivi à l'Escurial, leur avait seulement ordonné de prier pour lui, espérant obtenir par leur assistance un droit de plus à la miséricorde de Dieu.

Dès neuf heures du soir, un morne silence régnait dans les appartements de l'Escurial ; on n'entendait que le bruit du vent et de la pluie, qui faisaient trembler les vitraux. Le roi, après s'être laissé mettre au lit, venait de se relever, aidé du seul valet de chambre qui fût dans sa confidence. Il avait consenti à prendre une boisson fortifiante pour se soutenir dans le douloureux pèlerinage qu'il allait entreprendre, et il attendait en priant le moment où, guidé par le prieur, il passerait dans la tribune (1) qui tenait à sa chambre et s'ouvrait de plain-pied sur le palier, en face le maître-autel de la basi-

(1) C'est dans cette tribune que Philippe II fit apporter son lit pour y mourir.

lique. Par ic moyen de cette porte secrète, le roi pouvait <i cendre dans l'église sans être vu d'aucun des gens de sa maison.

Pendant ce temps, la reine, maudissant la faiblesse du roi, qui le livrait au pouvoir des prêtres, redoutant une foule de dangers pour lui, et craignant plus encore peut-être les pensées qu'elle chassait vainement de son esprit, et dont le retour alarmait sa conscience, s'exhortait à tenter un dernier efïort pour empêcher le roi d'aller violer le tombeau de son père. Si elle échoue encore auprès de lui, pense- t-elle, eh bien, c'est au prieur, c'est à ses chapelains qu'elle adressera ses plaintes, ses reproches sur la profanation qu'ils protègent, c'est eux qu'elle rendra responsables devant Dieu et devant les hommes de cette action coupable. Dans cette disposition, elle épie les battements de l'horloge, et lorsqu'elle sonne douze coups, la reine, enveloppée d'une mante, la tête couverte d'un voile noir, sort à pas muets de chez elle, traverse la longue galerie qui la sépare de l'appartement du roi, pénètre dans sa chambre par la porte masquée qu'elle seule a le droit d'ouvrir, et elle évite ainsi d'être aperçue des gardes qui veillent à la grande porte de la chambre royale ; mais, à peine entrée, Marie-Louise reste stupéfaite, sa résolution est inutile, elle est arrivée trop tard. L'impatience du roi, celle des religieux, la certitude que tout reposait dans le couvent, et que rien ne troublerait leur cérémonie nocturne, leur a fait devancer l'heure.

A la lueur du seul ilambeau resté sur la table du roi, Marie- Louise aperçoit la porte de la tribune entr'ouverte, elle la franchit, puis elle descend le petit escalier qui aboutit au chœur de l'église ; là, elle entend des bruits souterrains, des voix murmurantes, des chants funèbres qui lui apprennent l'inutilité de sa démarche.

— C'en est fait,.se dit-elle, la violation est commencée. Rien n'en peut plus arrêter l'accomplissement. Mais le roi peut succomber à cet efTort impie, ses forces déjà si épuisées

peuvent s'anéantir à la vue du cadavre de son père ! Et qui lui portera secours? grand Dieu ! Les moines qui abusent de sa superstition pour l'amener à cette violation horrible chercheront-ils à le ranimer? Non, c'est à sa vie qu'ils en veulent; ils espèrent le voir mourir de terreur sans qu'on puisse les accuser de sa mort; mais non, je serai là pour le secourir, pour l'arracher à l'horreur de cet affreux spectacle.

En se parlant ainsi, la reine marche vers l'escalier de jaspe qui conduit aux chapelles souterraines. Nul garde n'en défend l'entrée ; car les religieux seuls président à la cérémonie funèbre, et les portes du temple étant fermées, ils se croient à l'abri de toute surprise. Ils pensent que dans ce sanctuaire, interdit aux femmes, la reine elle-même n'oserait pénétrer. Mais l'idée du danger qui menace le roi lui fait tout braver, même la terreur qui s'empare d'elle en pénétrant sous ces voûtes obscures; ayant peine à se soutenir, elle s'appuie, pour se guider, sur le marbre des mausolées qui bordent chaque côté de ce cloître souterrain; elle se traîne ainsi de tombeau en tombeau jusqu'à la chapelle qui précède le caveau royal.

Un reflet de l'éclat des lumières qui embrasent le Panthéon montre aux yeux de Marie-Louise, là près d'elle le sarcophage de don Juan, de ce bâtard célèbre qui a plus gouverné l'Espagne que son frère le roi légitime. C'était le dernier des princes morts à Madrid. Sa naissance le condamnait à ne point reposer dans le caveau doré où Charles-Quint et Philippe II ont les premières places.

— Et moi aussi, pensa Marie-Louise, je serai bientôt ici près de don Juan, car les reines-mères ont seules le droit de dormir parmi ces trônes mortuaires, ajouta-t-elle en tournant ses regards vers la chapelle où l'on chantait l'office des morts. Puis les ramenant sous la voûte inoccupée, qui touchait au sarcophage :

— Oui, c'est là que ma place est marquée, se dit-elle. ftélaalui d'où vient que je tremble ?„.. La mort devrait-elle

MAKiK-Lons;; D'oïl LÉ AN s ?K)

mVITrayer0... N'est-ce pas !'heure de la délivrance'... Mois qu'entcnds-je? des coups de marteau... On mutile le cercueil <!e Philippe IV... et les ombres de ces rois puissants ne se soulèvent point contre cette indigne profanation !...

Alors, immobile, le col tendu, les yeux attentifs à ce qui se passe dans la chapelle, la reine voit soulever le couvercle du cercueil de Philippe IV... Elle voit le roi, soutenu par deux religieux s'avancer en chancelant et d'un air stupide vers le cercueil paternel... A cet aspect horrible, il hésite. La reine espère qu'il n'a plus le courage... Mais pousse par une rage superstitieuse, il fait signe au prieur d'arracher le linceul. Le religieux, épouvanté, n'ose porter la main sur ce voile sacré, un ordre du roi en courroux le force d'obéir. Alors, malgré l'exhalaison fétide qui s'échappe du linceul, le roi se précipite sur le cadavre de son père, l'embrasse, presse ce front décharné de ses lèvres tremblantes, et, sulïoqué par l'air pestilentiel qu'il respire, il tombe à la renverse.

— Le roi se meurt ! disent à la fois tous les religieux. A cette exclamation, la reine éperdue, jette un cri douloureux, s'élance vers la chapelle ardente, et va scandaliser par sa présence les moines indignés, lorsqu'une voix connue lui dit:

— Arrêtez ! ne les troublez pas, ou la mort...

— Ciel! s'écrie la reine. Et la surprise, la terreur la font tomber évanouie dans les bras de Mansfeld... Il l'entraîne vers le catafalque, dont les draperies funèbres peuvent les cacher tous deux à tous les yeux; car déjà le porte-croix s'avance en tête de la procession. Déjà le roi, ranimé par la joie d'avoir accompli son vœu, marche d'un pas assuré vers la sortie de la chapelle royale; déjà la lumière des cierges 'claire une partie du caveau où se trouve Mansfeld; un moment encore, la reine et lui vont être vus, et Mansfeld perdra cette occasion unique d'avoir la reine en sa puissance!

Inspiré par cette crainte, il allait porter Marie-Louise inanimée sur les degrés du catafalque, derrière le* tente

où la lumière ne peut pénétrer, lorsqu'un bras ferme l'arrête à son tour, lorsqu'une voix connue lui dit :

— Pourquoi soustraire la reine à nos secours? pourquo vous cacher?

Puis s'élançant vers le roi, dont le dais venait'de s'abaisser sous la porte dorée :

— Sire, dit le comte de Rébenac, la reine est là mourante; ordonnez qu'on la transporte chez elle, qu'on la secoure!...

— La reine! s'écrie le roi d'un accent douloureux; où estelle ? 0 mou Dieu ! ne la punissez pas de sa désobéissance !

En disant ces mots, Charles II suit le comte de Rébenac qui lui montre la reine étendue sur les marches du tombeau de don Juan ; mais le roi, plus dominé par la jalousie que par la pitié, dit au comte avec l'accent de la colère :

— Vous ici ! et de quel droit?

— Sire, répond M. de Rébenac en montrant le comte de Mansfeld qui se tenait à l'écart, j'ai pensé qu'ici l'ambassadeur de France peut être partout où se trouve l'ambassadeur d'Autriche.

— Le comte de Mansfeld à l'Escurial ! s'écria le roi...

— Oui, sire, et avec l'autorisation du grand inquisiteur, répond Mansfeld d'un ton impérieux; l'Autriche a trop d'intérêt à la conservation de Votre Majesté, pour l'abandonner au moment où elle expose sa vie pour accomplir un vœu qui fait frémir la nature.

Au nom du grand inquisiteur, Charles II se soumet à tout, sans faire la moindre objection. Il s'incline comme il l'eût pu faire à la voix de Dieu.

Pendant ce temps la reine restait là, sans que nul religieux s'approchât pour la secourir, n'osant toucher une femme. Le comte de Rébenac seul, bravant la rigueur de l'étiquette, cherchait à soulever la tête de la reine pour lui faire respirer des sels.

— Retirez- vous, lui dit vivement le roi; puis se tournan

vers le prieur : — Mon pure, aidez-moi à transporter la reine hors d'ici ; Dieu vous le pardonnera, car c'est moi qui l'ordonne.

Alors le prieur fait signe à ses plus vieux chapelains de se joindre à lui, et, posant la reine sur un des drapeaux du saint-tribunal qui décoraient le tombeau de don Juan, ils prirent chacun un coin de ce drapeau, et, accompagnés du roi qui soutenait une main de Marie-Louise, ils la transportèrent ainsi jusqu'à son appartement. Là, les médecins décidèrent qu'il fallait la saigner. Elle revint à elle, mais une fièvre brûlante succéda à son évanouissement, et le lendemain, après l'avoir ramenée à Madrid, on ordonnait des prières dans toutes les églises de la ville... car une maladie mortelle venait de so déclarer : la reine avait la petite vérole.

En apprenant le nouveau danger qui menaçait la reine, le comte de Rébenac éprouva un désespoir si violent, que son ami le comte de Gharni le retint enfermé à l'hôtel de l'ambassade pendant plusieurs jours pour le soustraire aux soupçons que ce désespoir eût fait naître. Mais, pour obtenir de son ami tant de soumission. M. de Charni avait promis d'aller d'heure en heure chez la première dame du palais qui le tenait au courant de tout ce qui se faisait chez la reine, et de s'informer près d'elle de l'état de la malade.

Un soir M. de Gharni revint de chez la marquise del Fresno, l'air triste, la respiration oppressée; et, comme il semblait hésiter à parler :

— Ah ! je le vois, s'écrie M. de Rébenac, il n'est plus d'espoir... Tous mes vœux, mes soins pour la sauver deviennent inutiles. L'or qui m'acquiert ses gardiens, l'or qui m'ouvre les caveaux de l'Escurial ne peut rien contre le mal qui la tue Je ne la verrai plus !...

— Calmez- vous, dit M. de Charni en prenant la main que Rébenac portait à ses yeux pour cacher ses larmes. A son âge, il y a tant de ressources contre la souffrance ; l'état alarmant où elle se trouve aujourd'hui n'étonne point les médecins. C'est le neuvième jour de la maladie, l'époque fatale. Si elle passe la nuit, si la fièvre diminue demain, elle est sauvée.

— 0 mon Dieu ! que faire ? quel sacrifice t'offrir pour obtenir sa vie ?

- Il faut conserver sa raison pour la secourir, car au palais il règne tant d'agitations diverses, qu'on ne sait plus ce qu'on y fait. La reine-mère ne quitte pas le roi de peur qu'il ne s'expose à la contagion de la maladie en allant près de la reine. Dans l'attente du cruel événement qu'on redoute, les ambassadeurs viennent d'être mandés au palais, l'un des gentilshommes de Sa Majesté est dans votre salon pour vous communiquer Tavis du roi. Il faut vous rendre à cette triste invitation, il faut faire bonne contenance. Allons, mon ami, du courage! L'épreuve est cruelle, mais c'est peut-être le sacrifice qui doit obtenir son salut.

A cette pensée, qui ranimait ses forces, le comte se leva brusquement et serra la main de son ami, comme pour le remercier de le rendre au devoir, à l'honneur ; car ne pas contraindre ses sentiments, c'était compromettre la reine ; c'était donner à penser qu'elle avait pu encourager un amour si délirant. Le comte alla rejoindre dans son salon le messager du roi et tous deux se rendirent au palais.

Il faut avoir vécu dans les cours, ou avoir été le confident des personnages qui y jouent les grands rôles, pour se faire une idée du supplice d'un malheureux seigneur, qui cache sous un front de glace, sous un sourire forcé, la torture d'un cœur en proie au désespoir.

En entrant dans la galerie où se trouvaient déjà rassemblés les différents ambassadeurs, les personnes attachées à la maison de la reine, M. de Rébenac pressentit que tous les

regards allaient se fixer sur lui : il en soutint l'observation maligne sans trouble. D'ailleurs, l'intérêt desavoir s'il n'était pas survenu quelque amélioration dans l'état de la reine l'occupait uniquement. Il alla droit au marquis d'Astorga, pour le questionner à ce sujet.

Le grand-écuyer répondit par tous les lieux communs en usage dans de semblables circonstances.

Il dit i

— La maladie est grave; mais la puissance de Dieu est grande, et la sainte résignation de la malade touchera sans doute la bonté céleste. Il ajoute encore beaucoup de phrases pareilles à celles-ci sans que le comte pense à l'interrompre, car dès les premiers mots du marquis, s'étant aperçu qu'il n'en tirerait rien de positif, M. de Rébenac avait cessé de l'écouter pour regarder le comte de Monterey et lire sur le front abattu, dans les yeux consternés de cet homme passionné, à quel point les jours de la reine étaient menacés. Une place restait vide auprès de M. de Monterey, M. de Rébenac alla s'y asseoir. La douleur la plus sympathique les unissait en ce moment. Aussi levèrent-ils chacun les yeux au ciel, sans se saluer, sans prononcer une parole, comme deux malheureux qui n'ont pas besoin de se confier pour se comprendre.

Le comte de Mansfeld, debout, le coude appuyé sur le marbre d'une console, affectait un accablement profond que démentait son regard curieux et porté alternativement sur chacune des personnes dont il épiait les pensées secrètes. La pâleur du comte de Rébenac faisait sourire Mansfeld, en dépit de ses efforts pour feindre la tristesse. Tout à coup on le voit tressaillir et s'élancer vers une porte qui s'ouvre. C'est la comtesse de Soissons qui sort de la chambre de la reine; on s'empresse autour d'elle ; tout le monde la questionne à la fois, excepté M. de Rébenac qui frémit en pensant à quels soins redoutables la reine est livrée.

— La fièvre est moins ardente, dit-elle.

Et jetant \ un regard diabolique sur M. de Rébenac:

— Soyez tranquille, le délire a cessé.

Puis se retournant vers M. de Mansfeld, elle ajoute : mais les médecins ne croiront Sa Majesté hors de danger que si les calmants produisent quelque effet. Si dans une heure la reine n'est pas endormie... disaient-ils... plus d'espoir!

Madame de Soissons proféra ces mots d'un ton tragique, en faisant mine de retenir des larmes qui ne venaient point. Et, comme toutes les hypocrisies s'attirent, ce qu'il y avait là d'ennemis de Marie-Louise s'approchèrent de la comtesse, et rivalisèrent avec elles d'exclamations désolées et de phrases arrangées, sur les vertus, les charmes de la reine, et les regrets qu'elle laisserait.

— Que penser de cela? dit tout bas M. de Rébenac au comte de Monterey.

— Je vais le savoir, dit-il, et il se leva pour aller auprès de la petite El vire, qu'on venait de renvoyer de la chambre de la reine, où elle se glissait sans cesse malgré tout ce qu'on faisait pour l'en empêcher, et qui pleurait là dans un coin obscur de la galerie.

— Qu'as-tu vu ? qu'as-tu entendu ? demandai, de Monterey. Le docteur a dit :

— Si le sommeil ne vient pas dans une heure, demain elle sera... Les sanglots d'Elvire l'empêchèrent d'achever. M. de Rébenac, impatient de savoir ce qu'allait répondre Elvire, avait suivi M. de Monterey; il entendit la petite fille confirmer ce qu'avait dit madame de Soissons.

— Encore une heure de supplice, pensa-t-il ; et si tout est fini pour elle, tout le sera pour moi.

Il alla se rasseoir avec le calme qui résulte d'une résolution solennelle.

Alors un silence de mort régna dans la galerie. Seulement de quart-d'heure en quart-d'heure, la camarera-mayor sou-

levait la portière qui séparait l'appartement de Sa Majesté de la galerie, et faisait signe que la reine ne donnait pas.

Cette heure, ou plutôt ce siècle allait finir, M. de Rébenac, les yeux fixés sur l'horloge, suivait la marche des aiguilles comme on suit un convoi funèbre. Sa respiration s'oppressait de plus en plus, à mesure que le terme approchait ; il n'avait plus que l'espoir de succomber à l'excès de sa souffrance, lorsque le premier médecin du roi parut. La joie, l'orgueil dont sou front rayonnait, apprirent que la reine était sauvée avant qu'il eût eu le temps de le dire; mais le docteur ordonnant le plus grand silence, il fallut comprimer les élans de la joie vraie ou fausse que chacun aurait voulu témoigner. Heureusement pour le comte de Rébenac, le passage subit du désespoir au bonheur lui causa une contraction de nerfs si poignante à la tête et au cœur, que son visage en garda malgré lui une empreinte douloureuse, et que la crainte de se trouver mal lui donna la force de surmonter son émotion.

L'inquiétude dissipée, tout le monde se retira. En montant dans son carrosse, l'ambassadeur de France trouva le comte de Gharni qui l'attendait pour le secourir ou le féliciter...

— Ah! mon ami, sauvée! s'écria M. de Rébenac; et, suffoqué par des larmes de joie, il tomba dans les bras de M. de Charni.

— Je le pressentais, dit l'oncle de Marie-Louise, j'ai tant prié pour elle !

La reine se rétablit promplement, et il ne lui resta aucun ressentiment de sa maladie, son beau visage n'en garda nulle trace; seulement une langueur charmante avait succédé à l'agitation douloureuse qu'elle éprouvait avant de tomber malade. On aurait dit que, familiarisée avec la mort, qu'elle venait de voir de si près, elle eu ayait perdu l'effroi. En effet,

elle ne pensait pas sans reconnaissance au danger qui lui avait appris tout ce qu'elle inspirait.

On parlait beaucoup de la faveur où cette maladie avait porté la marquise del Fresno. La reine prétendait devoir la vie à ses soins, et ne pouvait plus se passer d'elle, ce qui déplaisait excessivement aux autres dames du palais, et principalement à la duchesse d'Albuquerque.

Pendant la maladie de la reine, la cabale du comte dOropeza, protégée par la reine-mère, ne trouvant plus d'opposition, triompha sans peine de la répugnance du roi à disgracier le duc de Medina-Cœli; d'Oropeza fut nommé premier ministre, et il était déjà tout-puissant lorsque la reine entra en convalescence. Cette maladie, qui pouvait amener une mort naturelle, avait suspendu tous les complots; mais les ennemis de Marie-Louise, déçus dans leur espérance, et craignant que la reine ne vît son crédit s'augmenter de tous les vœux que le roi avait faits au ciel pour son salut, résolurent de s'affranchir à tout prix de son influence. Le corn le de Mansfeld eut besoin de parler au nom de son maître pour obtenir quelques jours de délai, et il s'empressa de les mettre à profit.

Le comte d'Oropeza dit avec une ironie féroce qu'il emploierait le temps que demandait l'ambassadeur d'Autriche à fôter le retour à la vie de Marie-Louise. Un Te Deum fut ordonné à Notre-Dame d'Atocha, et des spectacles, des réjouissances eurent lieu dans tout le royaume. Le ministre comptait sur ces preuves de joie et d'amour pour abuser les gens du parti de la jeune reine et forcer le comte de Rébenac à rassurer sa cour en lui racontant ce qu'on faisait à Madrid pour fêter la convalescence de la reine d'Espagne.

Les lettres qui Venaient de France peignaient dans les termes les plus vifs, l'inquiétude de Monsieur, sur l'état de sa fille; il écrivait au comte de Rébenac de s'assurer par ses propres yeux de la vérité de cette convalescence; car la vie de la jeune reine étant un grand événement politique, il était de

*,ÀJUE -LOUISÇ JO'ORLJÊAiNS tyl

l'intérêt des puissances ennemies de dissimuler le danger ou elle se trouvait, pour préparer dans l'ombre les moyens de faire tourner sa mort à leur profit.

Muni de cette lettre de Monsieur, à laquelle étaient jointes quelques lignes de la main de Louis XIV, l'ambassadeur de Franco lit demander audience au roi d'Espagne, et réclama la laveur de présenter ses hommages à la reine, afin de pouvoir i assurer en toute conscience son auguste famille. La reine ii Y tait encore visible que pour sa belle-mère et pour le roi son mari; la demande pouvait être indiscrète, et M. de Rébenac attendait la réponse de Charles 11, dans une anxiété facile à comprendre.

— D'abord, Sa Majesté dit qu'il fallait consulter la reineiiière sur cette démarche, puis prendre les ordres delà jeune reine qui pouvait désirer ne se pas montrer avant que le peu de traces qui lui restaient de sa maladie fussent complètement clïacées.

— Ce n'est point de la beauté de la reine, mais de sa santé dont ma cour s'inquiète, répliqua M. de Rébenac ; et je ne doute pas que Sa Majesté ne dédaigne de telles considérations pour rendre le piïnce son père au bonheur de la savoir complètement rétablie.

— Eh bien, reprit le roi ébranlé par la ténacité du comte, je vais faire appeler la camarera-mayor, elle nous dira les volontés de la reine.

— Ah! sire, s'écria le comte d'un ton suppliant, si Votre Mr.jesté daignait faire demander à la reine elle-même si elle consent à me recevoir?

— Mais c'est que... il se pourrait... Je ne sais... Si d'Oropcza était là... ou la reine-mère... ils me diraient...

— Ehl quoi, sire, est-il besoin d'une autre volonté que de la votre et de celle de la reine, pour satisfaire au désir d'un père, à ceux du roi votre oncle, et prendre une décision qui n'intéresse en rien vos conseillers d'État? Mais puisque Votre

Majesté ne croit pas pouvoir prendre sur elle de m'accorder la grâce que je réclame, je vais répondre à ma cour, et lui dire les vains efforts que...

— Arrêtez! s'écria le roi ; il est inutile de donner tant d'importance à une chose si simple. J'allais me rendre chez la reine, car les médecins assurent qu'il n'y a plus de contagion à craindre. Suivez-moi, je vous ferai dire si elle consent à vous recevoir.

L'ambassadeur s'inclina, et suivit Charles II ; l'idée de revoir Marie-Louise, après avoir tant craint pour elle, faisait battre le cœur de M. de Rébenac avec violence ; ii arriva, se soutenant à peine, dans le salon qui précédait la chambre de la reine. Un sentiment plus tendre que présomptueux ne lui laissait pas douterqu'elle ne voulût bien le recevoir. En effet, un premier mouvement de femme avait fait hésiter la reine à se montrer à M. de Rébenac, le visage altéré par quelques taches rouges ; puis la réflexion surmoutant aussitôt cet intérêt de coquetterie, elle pensa que tout ce qui l'enlaidirait à ses yeux lui serait secourable, et elle donna l'ordre de laisser entrer l'ambassadeur de France.

La reine rougit tellement en le voyant paraître, que les traces laissées par la maladie devinrent un moment imperceptibles, et pourtant elle aurait pu en être fort enlaidie sans que l'admiration du comte de Rébenac en fût diminuée.

Il est un degré d'exaltation où l'on ne voit plus que par son cœur. Ce sont les amours de vanité ou les amours tout matériels, que le moindre revers ou la moindre altération dans la beauté désenchantent ; mais l'âme passionnée qui s'empreint d'une image adorée la conserve pure et belle, en dépit des outrages du temps, du malheur ou de la maladie.

A peine le roi commençait-il à parler à Marie-Louise des inquiétudes que la cour de France conservait sur sa santé, et Pengageait-il à rassurer elle-même l'ambassadeur de Louis XIV, que la duchesse d'Aîbuquerque vint lui dire;

— L'ambassadeur d'Autriche réclame de Votre Majesté la faveur qu'elle daigne accorder à l'ambassadeur de France ; n'ayant pas moins d'intérêt que lui à se convaincre, dit-il, du parfait rétablissement de la reine.

A cette requête insolente, le roi eut d'abord l'idée de répondre par un refus ; mais la camarera-mayor ayant ajouté que le comte d'Oropeza accompagnait le comte de Mansfeld, et que tous deux attendaient dans la galerie voisine la réponse de Leurs Majestés, la crainte de déplaire à son ministre, à celui qui régnait pour lui, l'emporta sur tout autre sentiment; c roi permit à l'ambassadeur d'Autriche de venir rendre ses hommages à la reine.

— Pardon, madame, dit le comte de Mansfeld en entrant, pardon d'avoir insisté pour avoir l'honneur de voir Votre Majesté, et pour m'assurer par mes propres yeux de son retour à la vie, à la beauté et au bonheur; mais après avoir causé tant d'inquiétude, Votre Majesté doit excuser mon empressement à lui porter les félicitations de ma cour; d'ailleurs, ajouta-t-il avec une ironie amère, j'ai cru pouvoir me présenter là où se trouvait l'ambassadeur de France.

Ces derniers mots, en rappelant à la reine l'affreuse nuit passée dans les caveaux funèbres de l'Escurial, la troublèrent visiblement, elle lança au comte de Rébenac un regard qu'il comprit, car ayant déjà la bouche ouverte pour répondre à M. de Mansfeld que le titre d'envoyé extraordinaire de Monsieur près de la reine sa fille, lui donnait le droit d'être reçu particulièrement d'elle, il s'abstint de parler, et se contenta de garder l'attitude Mère d'un homme trop haut placé pour supposer qu'on veuille l'offenser. D'ailleurs, ce regard qui lui commandait le silence, qui le suppliait d'éviter une scène dont le résultat pouvait avoir de graves conséquences, n'étaitil pas un aveu de la puissance que la reine se reconnaissait sur lui? Et commander un sacrifice à l'amour qu'on inspire n'est-ce pas l'autoriser ?

Dans sa frayeur de voir s'établir une conversation périlleuse entre les deux ambassadeurs, Marie-Louise s'empressa de leur parler de la solennité qui devait avoir lieu à Notre-Dame d'Àtocha, le jour où elle irait rendre grâce à sa divine patronne de l'avoir arrachée à la mort; puis elle ajouta, de manière à rassurer le comte de Rébenac sur d'autres dangers que celui dont elle parlait :

— Je ne puis douter maintenant de la protection du ciel. Si j'avais dû succomber au sort qui me menaçait, il n'aurait pas donné tant de pouvoir aux soins qui m'ont sauvée; Dieu n'aurait pas écarté de moi la main de la mort que je voyais sans cesse prête à me frapper. L'occasion était si belle, j'étais bien à la merci des maux qui tuent, que s'ils m'ont épargnée, je dois croire que Dieu veille sur moi et qu'il veut que je vive.

— Eh ! comment le ciel ne serait-il pas jaloux de nous conserver son plus bel ouvrage! s'écria le comte de Mansfeld avec enthousiasme; comment n'aurait-il pas été sensible à nos vœux, à nos prières! Ah ! si Votre Majesté avait pu voir l'accablement où toute sa cour était plongée, l'anxiété de tout un peuple, le désespoir... muet... de ceux qui n'osaient... montrer leur inquiétude sur le danger qui la menaçait, ajoutale comte en baissant la voix, elle saurait à quel point sa vie nous est chère.

— Croyez, monsieur le comte, dit la reine, que je sens tout le prix d'un si vif intérêt, et que j'attends avec impatience le jour où je pourrai aller à Notre-Dame d'Atocha, rendre grâce à Dieu et à la sainte Vierge de me conserver la vie pour jouir du bonheur d'être aimée ainsi... de nos fidèles sujets.

En disant ces derniers mots, la reine fixa ses regards sur le rosaire de perles qu'elle tenait à la main, comme si elle avait craint de lire dans d'autres yeux la joie que ces paroles devaient faire naître.

Le comte de Rébenac présenta à la reine une lettre de Monsieur. Elle l'ouvrit, puis après l'avoir parcourue :

— Cette lettre m'annonce une parure nouvelle, montée à la

MÂRIB-LOUISE D'ORLÉANS f%

mode du jour. C'est un présent de mon père. L'écrm n'est-ii pas encore arrivé?

— Je l'ai reçu, madame, répondit M. de Rôbenac; mais craignant de n'avoir point l'honneur d'être admis à saluer Votre Majesté, je l'ai laissé. .. dans mon carrosse.

— Nous voulons le voir, dit le roi : il faut l'envoyer chercher. Bn entendant cet ordre, le comte parut fort embarrassé. H

demanda nu roi la permission de venir le lendemain remettre à la reine l'écrin envoyé par Monsieur. -* Pourquoi dilîérer jusqu'à demain? reprit le roi.

— Une parure nouvelle envoyée par la cour de France! s'éeria le comte d'Oropeza, en souriant; mais c'est un événement pour toutes les cours de l'Europe.

Enfin les instances redoublèrent en raison de la résistance qu'y opposait M. de Rébcnac, et il fut forcé de céder. L'écrin fut apporté ; mais, en le remettant à la reine, le comte profita du bruit des aboiements du joli petit chien, caché sous le canapé où était assise sa royale maîtresse, et qui semblait placé là pour dénoncer quiconque oserait approcher d'elle, et dit tout bas à la reine :

— Ne touchez pas au bouton de nacre.

Cette recommandation fit tressaillir la reine. Elle devina sans peine ce que renfermait le double fond de la boite; et prenant le collier et les bracelets d'opales et de rubis qui occupaient le premier rang de l'écrin et paraissaient le remplir en entier, elle les montra au mi et à toutes les personnes qui se trouvaient là, leur faisant admirer le bon goût de cette parure et le travail précieux des joailliers français, mais sans se dessaisir un moment de l'écrin, et sans porter les doigts sur le bouton de nacre qu'elle voyait près du fermoir.

Son cœur battait avec violence en pensant que le roi, soupçonneux par nature, et peut être averti par le trouble que ne pouvait dissimuler M. de Rébenac, aurait la curiosité de Voir par lui-même si l'écrm ne renfermait pas quelques lettres,

quelque avis secret, et apprendrait ainsi à Mansfeld et au comte d'Oropeza la méfiance qu'ils inspiraient. Mais dans cet instant on vint annoncer au roi que son fou venait de se casser le bras en tombant du haut de l'échelle de sa bibliothèque; et Charles II, tout au malheur qui arrivait à son favori, sortit précipitamment pour lui porter secours.

Le comte de Mansfeld, en habile courtisan, suivit le roi, et témoigna la plus vive inquiétude pour Louisillo. Comme il sortait de chez la reine, la comtesse de Soissons y entrait.

Le comte de Mansfeld fit un signe : elle y répondit par un autre qui voulait dire : — Soyez tranquille, vous aurez bientôt une occasion de lui parler sans témoins. Et ils échangèrent un salut sans s'arrêter.

En voyant entrer madame de Soissons, M. de Rébenac perdit toute espérance de pouvoir adresser quelques mots en particulier à la reine, car il redoutait l'observation maligne de la comtesse, et préférait sacrifier une présence chérie au danger de laisser soupçonner à quel point il l'adorait. Il se retira en pensant que la reine lui saurait gré de sa discrétion. Tant il est vrai que l'amour le plus désintéressé ne s'immole qu'à l'espoir d'un peu de reconnaissance.

Restée seule avec la reine, la comtesse de Soissons employa tout son esprit à la déterminer à accorder au comte de Mansfeld un entretien secret; il s'agissait, disait-elle, de faits importants, d'où dépendait le sort du royaume d'Espagne, et peut-être celui de la reine elle-même.

— C'est au roi qu'il appartient de connaître et de juger de si grands intérêts, répondit Marie-Louise. En mettant par son crédit le comte d'Oropeza à la tête des affaires d'Espagne, M. de Mansfeld s'est assuré le succès de toutes les propositions

qu'il peut faire au nom de son gouvernement, et je ne saurais leur être utile.

En vain la comtesse combattit ces raisons; elle ne put faire consentir la reine à promettre l'audience particulière que désirait l'ambassadeur d'Autriche. En vain la comtesse fit entendre que l'ambassadeur de France serait sans doute plus heureux; en vain elle mit en jeu la flatterie et l'adresse infernale qui l'avaient si souvent secondée dans ses méchants projets. La reine, soutenue par une répugnance invincible, persista dans sa résolution de ne pas entendre les confidences politiques du comte de Mansfeld, et pour mettre fin aux instances de madame de Soissons, Marie-Louise prétexta une grande fatigue et se retira dans sa chambre à coucher.

Là, dès qu'elle fut seule, elle ouvrit l'écrin envoyé par le prince son père, et appuyant son doigt sur le boulon de nacre, elle fit jouer un ressort qui souleva le premier fond et laissa voir un papier bleu contenant une poudre blanche. A ce petit paquet était attaché un billet, où se trouvaient ce peu de mots tracés par la main de Monsieur :

« Voilà, chère Louise, de quoi parer au coup qui vous menace. Ce contre-poison ne doit pas vous quitter un instant, afin que vous puissiez en faire usage à la première souffrance. »

Sur le papier bleu était écrite la manière dont on devait employer le contre-poison.

— Je reconnais bien à ce soin la tendresse de mon père et sa confiance dans les empyriques, pensa la reine; il croit sincèrement qu'il est des remèdes certains contre les poisons distillés par la haine, et pourtant il sait que tous les secours ont été impuissants pour sauver ma mère ; il sait que la prudence ne peut rien contre la trahison, et que la vie d'une pauvre princesse est sans défense contre les ennemis qui ont résolu sa mort... Hélas i cette précaution si tendrement recommandée m'apprend que j'avais tort de croire la colère de mes persécuteurs apaisée par ma résignation, et surtout par

mon empressement à leur abandonner le crédit qu'ils ambitionnent. Mais, je le vois, rien ne saurait calmer leur rage. Ils ne peuvent souffrir de voir les intérêts de la France défendus par la nièce de Louis XIV. Ils ne me pardonneront jamais d'avoir plus d'une fois déjoué leurs projets perfides en les lui faisant connaître, d'avoir souvent arrêté la main du roi au moment où elle allait signer un acte onéreux pour la France, ou un arrêt arraché par l'astuce à la faiblesse d'un malade. Oui, je suis la victime mcrquée pour leur vengeance ; ils me regardent comme Tunique obstacle qui les sépare du trône d'Espagne, le seul lien qui attache ce trône à celui de la France ; ils veulent le rompre, le remplacer par un anneau qui l'enchaîne à l'Autriche. Ma mort est résolue.

Accablée sous cette funeste pensée, la reine se refusa, pendant plusieurs jours, à recevoir les félicitations de tous les grands personnages de la cour. Enfin, elle ne put retarder davantage son pèlerinage à Notre-Dame d'Atocha. L'archevêque vint prendre ses ordres. Il fut décidé que la procession aurait lieu le lendemain, et que le peuple en serait averti par les crieurs du saint tribunal.

La reine fit, la veille, l'essai des riches habits qu'elle devait porter à cette grande solennité ; car, malgré les sombres idées qui la préoccupaient, elle n'était pas insensible au désir de paraître encore belle aux yeux de ce peuple si fier de la beauté de sa reine. Le cœur des femmes est seul capable d'unir tant de faiblesse à tant de courage; mais qui voudrait les corriger d'un défaut qui ajoute tant de charme à leurs vertus?

Ce même soir, après avoir congédié ses femmes, et au moment de se mettre au lit, Marie-Louise voulut écrire à son père pour dissiper les inquiétudes qu'il pouvait conserver sur elle, et lui dire qu'elle portait religieusement le sache: bleu qu'il lui avait envoyé, mais qu'elle y attachait encore plus de prix comme souvenir qu'en qualité de préservatif. pute ftlie lui fit i« r&Udu trouble qutili avait éprouvé ldr*>

que le comte de Rébenac s'était vu obligé de lui remettre lï-crin devant le comte de Mansfeld; elle se eomulnisait un peu trop peut-être à lui peindre cette scène lorsqu'elle entendit marcher dans l'oratoire attenant à sa chambre.

A ce bruit de pas, une terreur subite s'empara de Marie- Louise, sa tôle se renversa sur le dossier de son fauteuil, elle resta à demi- morte.

— Pourquoi trembler ainsi?... dit une voix qui fit tressaillir la reine. Pourquoi frémir de ma présence, quand je viens vous sauver malgré vous... quand je viens mettre à vos pieds mon crédit, ma vie et plus encore... mon honneur; car je ne puis, sans manquer à tous mes devoirs, âmes serments, trahir la mission aue j'ai acceptée. Je dois obéir ou livrer ma tête au bourreau... mais obéir... c'est vous immoler, et je n'aurai jamais cet atïreux courage... Ah! pour servir leur barbare politique, leurs atroces projets, il ne fallait pas vous voir, il ne fallait pas subir le pouvoir doux et fatal que vous exercez sur tout ce qui vous approche.. . et c'est lorsque je veux vous supplier de me laisser vous défendre contre le péril qui vous menace, lorsque je brave tous les supplices pour vous arracher à la mort, que yous refusez de me voir, que vous me réduisez à corrompre à prix d'or le gardien de cette porte. Ah! madame, est-ce ainsi que vous devez payer un dévouement sans bornes, un amour insensé qui vous rend l'arbitre.. .

— Ah! c'est trop m'insul ter! s'écria la reine en laisantun effort pour se lever etappeler ses femmes. .. mais le comte de Mansfeld la retint avant que son bras ait pu atteindre la sonnette.

— Arrêtez, madame, dit-il ; ne me laites pas l'injure de supposer qu'en pénétrant ici contre votre volonté, je veuille abuser de la situation où vous m'avez réduit. Non, madame; en me décidant à une démarche si hardie, je n'ai pensé qu'à vous et non à moi; mais, tout en jurant de me soumettre à vos moindres ordres, je n'ai pu me défendre de l'espoir d'attendrir votre cœur par l'excès d'un sentiment dévoué, faut*

tique, qui rend tous les sacrifices possibles... Vous, madame, si bonne, si indulgente pour tous ceux qui vous chérissent, ne seriez-vous injuste, méchante que pour moi?... Non, je ne puis le croire... vous me laisserez vous soustraire à un péril que je puis seul détourner de vous... Vous me permettrez de racheter votre vie par la mienne?

— Je ne ^aurais accepter un si grand sacrifice, reprit la reine avec dignité. S'il est vrai que mes ennemis demandent ma mort, s'il est vrai qu'ils aient trouvé dans un des nobles seigneurs de l'Allemagne l'assassin qui doit me frapper pour leur plaire, que puis-je contre l'arrêt de ce tribunal occulte ?

— Vous confier à moi, accepter mon secours.

— Non, monsieur : ce serait vous perdre sans me sauver. Votre cour est riche en agents secrets, accoutumés à remplir de semblables missions, et qui répareraient bientôt les torts de votre pitié, en donnant à l'Autriche toutes les garanties que ma mort lui promet. Je ne m'abuse point : rien ne peut me soustraire à leur décret meurtrier, pas même la vengeance qu'en doit tirer ma famille.

— Détrompez-vous, madame : l'empereur, mon maître, n'a point de haine contre vous, et sans les raisons d'État qui l'obligent à maintenir l'hérédité de la couronne d'Espagne dans la maison d'Autriche, il ne s'armerait point contre vous.. Qu'il naisse un héritier de cette couronne.. . un descendant de Charles-Quint, et l'empereur d'Allemagne sera le premier à combattre pour l'affermir sur le trône d'Espagne. Mais, risquer de voir ce trône passer dans la maison de France, c'est ce que toutes les puissances d'Europe ne sauraient tolérer. Au nom du ciel, madame, épargnez-leur un crime. Eh quoi! pourriez-vous hésiter à vous soumettre aux lois de la destinée, à cette impérieuse nécessité qui vous absout d'avance de tout remords ? Est-ce donc un si grand sacritice que de vous laisser adorer, que de tenir des mains de votre esclave les rênes tle cet empire prêt de vous échapper? Qui donc aurait le droit

de vous reprocher d'éviter le sort affreux qui vous attend? Serait-ce votre famille? Serait-ce ce roi dont l'ambition effrénée vous a livrée vivante au pouvoir d'un infirme? Ah! s'il était là, croyez-moi, il vous ordonnerait la pitié pour vousmême ; il s'unirait à moi pour vous conjurer de vous confier à mon amour, à ma foi... Votre père lui-même vous supplierait d'exaucer ma prière. . . Mais que vois-je ! . . . s'écrie le comte en se jetant aux pieds de la reine; vous pleurez... mes vœux, mon désespoir ont touché votre cœur... Vous vivrez, n'est-ce pas?... et vous vivrez pour moi !... Ces larmes me le promettent...

— Ces larmes... dit la reine en repoussant la main qui s'emparait de la sienne; ces larmes... sont pour mon père que je ne reverrai plus ! ! !

— Eh quoi! vous préférez?...

— Oui, monsieur, je préfère la mort à l'infamie, reprit la reine d'un ton calme.

Alors le comte de Mansfeld, humilié, irrité, se releva brusquement; et s'abandonnant à un torrent de reproches, de menaces, il alla jusqu'à laisser entendre que l'amour de l'ambassadeur de France était l'unique obstacle au sien...

Indignée d'un tel excès d'insolence, la reine allait tout braver pour se délivrer de la présence de M. de Mansfeld, lorsqu'on entendit une grande rumeur du côté de l'appartement du roi.

— On vient, s'écria Marie-Louise avec une joie amôre... En vous trouvant ici à cette heure, on va me croire coupable, je serai perdue, monsieur le comte; mais vous aussi, car ne pensez pas que votre titre vous mette à l'abri de la colère du roi ; ce qu'il n'oserait tenter contre vous, l'inquisition le fera; c'est elle qui venge ici les outrages faits à la royauté, c'est elle qui ne craint pas de terrasser l'innocent pour arriver jusqu'au coupable, c'est elle qui va me rendre à Dieu, et vous... à l'enfer.

— Nulle puissance ici ne peut m'intimider madame, dit froidement le comte ; vous savez si je les gouverne ; mais votre

' Intérêt commanda et j'obéis, Cet habit d'un de vos gardes,

ajouta-t-il en ouvrant son manteau, me permet de traverser le palais sans être reconnu, et le même secours qui m'a fait pénétrer jusqu'ici m'en fera sortir sans être vu de personne; ainsi ne craignez rien pour votre réputation : puissent tant de soins, de respect, mériter mieux de vous, madame, et vous décider à choisir entre l'amour du plus dévoué des hommes, ou la haine du plus implacable ennemi.

A ces mots, des pas précipités, des voix confuses se firent entendre; une des femmes de chambre de la reine frappa trois coups à sa porte en disant:

— Le roi se trouve mal, madame; il demande à voir Votre Majesté.

Et Marie-Louise, encore tremblante de la scène qui venait de se passer, courut aussitôt chez le roi.

Charles II était en proie à un violent accès de fièvre; son visage, d'ordinaire si pâle, était vivement coloré; ses yeux caves brillaient de tous les feux du délire, et cet état alarmant qui confondait la science de tous les docteurs du palais avait pour unique cause l'émotion éprouvée par le roi en apprenant l'accident arrivé à son nain. Il demandait à voir la reine pour la prier d'aller elle-même surveiller les soins qu'exigeait la fracture du bras de Louisillo, ne voulant croire qu'ace qu'elle lui dirait sur le danger où il supposait que devait être son favori. La reine, après avoir essayé vainement de calmer l'inquiétude qui rendait le roi si malade, se détermina à faire apporter le pauvre nain avec toutes les précautions possibles.

A peine le roi l'eût-il vu qu'il se calma et tomba bientôt dans un profond assoupissement. La fièvre s'éteignit, les médecins déclarèrent que cette crise n'aurait aucune suite, et chacun fie retira.

MARIE-LOUISE D'OKLLAN- 30'

Cette indisposition subite avait jeté l'alarme ; la santé du roi était si faible qu'on le croyait toujours au moment de succomber. Aussi toute la cour et les ambassadeurs s'étaien t-ila rendus de bonne heure au palais pour apprendre des nouvelles du roi.

Le comte de Rébenac arriva le dernier; on remarqua ce peu d'empressement, et plus encore l'altération de ses traits, l'espèce d'agitation muette peinte dans ses regards et le sourire amer, signe de la colère concentrée qui faisait trembler ses lèvres.

La comtesse de Soissons s'était approchée de lui.

— Contraignez-vous mieux, lui disait-elle à voix basse ou nous sommes perdus.

Mais le comte ne l'écoutait point; tout entier aux horribles pensées qu'elle avait jetées dans son âme, il souffrait la torture qu'un fanatique éprouve en voyant mutiler son idole.

— Non se disait-il, manquer à sa foi, à ses devoirs, écouter les vœux d'un traître, céder aux menaces d'un infâme. . . elle en cstincapable. Non, cette femme a menti. . l'homme qu'elle m'a fait voir cette nuit, sortant par cette porte secrète, ne venait point de chez la reine... ce n'était pas Mansfdd... J'ai été dupe d'une vision, d'un affreux stratagème. Mais le rapport de ce gardien... l'or dont ses mains étaient encore remplies... les aveux que la peur d'être poignardé lui a fait faire... nesontce pas des preuves? Oh! ciel ! que faut-il croire?...

Et le cœur accablé sous le poids d'atroces conjectures, combattu entre l'évidence des faits et les arguments plus persuasifs de sa foi en la vertu de la reine, M. de Rébenac sentait sa raison faiblir. S'accusant de soupçonner Marie-Louise d'hésiter à punir celui qui la calomniait daus son honneur par de fausses apparences, s'accusant aussi de se refuser à croire ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu; passant de l'amour au mépris, de la rage à la pitié, et forcé de dévorer de telles impressions, de les cacher sous un masque de cour, Rébenac ôf aianait à chaque luttant de voir son courage l'abandonner»

Lorsque ses regards se portèrent sur le comte de Mansfeld, sa maiu se porta par un mouvement involontaire sur la garde de son épée; mais aussitôt la comtesse de Soissons, qui ne le quittait pas de vue, s'écria :

— Voici la reine !

En effet, Marie-Louise, pâlie par les différentes émotions de cette nuit cruelle, sortait de la chambre du roi ; sa voix calmo et pure, la manière simple et gracieuse dont elle rassura la cour sur l'état de Charles II, tout en elle démentait l'agitation inséparable des remords. L'instinct du vrai agit alors si puissamment sur M. de Rébenac, que tous ses soupçons s'évanouirent ; un bien-être général succéda tout à coup à l'oppression qui l'étouffait, à cette torture de cœur et d'esprit qui commençait à dépasser ses forces. Tout changea d'aspect à ses yeux! la reine était remontée sur son piédestal, écartant les voiles ténébreux qui l'avaient un moment cachée ; et le fidèle était rendu aux joies de l'adoration.

Mais cet état de béatitude ne devait pas durer longtemps. On devine que madame de Soissons instruite de la visite nocturne du comte de Mansfeld chez la reine, ayant aidé par son crédit dans le palais à y faire pénétrer secrètement l'ambassadeur d'Autriche, devait faire servir cette intrigue à la venger des dédains du comte de Rébenac, et de la méfiance que lui témoignait la reine. C'est sous le prétexte d'un avis propice aux intérêts de la France, que la comtesse était venue dénoncer à M. de Rébenac le prétendu rendez-vous accordé, ditelle, par Marie-Luuise à l'ambassadeur d'Autriche. Afin de mieux vaincre les doutes que la haute estime de M. de Rébenac pour la reine devait lui opposer, elle lui avait proposé déjuger par ses propres yeux de la vérité du fait, et l'avait conduit vers le garde vendu au comte de Mansfeld, certaine que les menaces de l'ambassadeur de France obtiendraient de cet homme tous les aveux qui devaient justifier sa feinte désolation,

Heureuse du succès de sa ruse, ne pensant qu'à eaifiir tou-

tes les occasions d'affermir dans l'esprit de M. de Rébenac l'idée du déshonneur de Marie-Louise, madame de Soissons poussa le bras du comte au moment où l'ambassadeur d'Autriche s'approcha respectueusement de la reine pour lui demander des nouvelles de la santé du roi ; elle lui fit remarquer la rougeur qui couvrit tout à coup le visage de Marie- Louise en entendant la voix de Mansfeld.

Il est certain que tout en elle décelait une vive émotion, et qu'elle avait peine à contenir le sentiment d'indignation qu'elle éprouvait à cette vue. Mais un cœur trop passionné pour n'être pas jaloux devait s'y tromper ; et M. de Rébenac frissonna comme à l'aspect d'un supplice dont on se croyait sauvé. Le désespoir, la rage qui se peignirent de nouveau dans ses yeux, alarmèrent madame de Soissons : elle lui recommanda tout bas la prudence. II promit de dissimuler ce qu'il se contentait d'appeler son étonnement, en ajoutant avec un ton d'indifférence mal feinte, qu'il n'était chargé que de veiller aux intérêts de sa cour, et point du tout à la vertu des princesses françaises.

Cependant il était le seul qui n'allât point saluer Sa Majesté. La comtesse de Soissons lui en fît le reproche, et le força presque à la suivre lorsqu'elle vint parler à la reine.

— Nous avons pris une grande part à l'inquiétude de Votre Majesté, dit la comtesse, et à la mauvaise nuit que l'indisposition du roi lui a fait passer.

— En effet, j'ai craint un instant que la fièvre du roi ne prît un caractère dangereux; mais elle s'est apaisée tout à coup. 11 dort paisiblement, et j'espère qu'il sera en état de m'accompagner demain à Notre-Dame d'Atocha, répondit Ja reine en regardant le visage altéré de M. de Rébenac, et en s'étonnant de son silence. Puis, voyant qu'il ne s'empressait pas de le rompre, elle ajouta en s'adressant à lui :

— Comptez-vous, monsieur l'ambassadeur, expédier ce soir un courrier pour Versailles?

3fH> marie-Louise d'okléans

— Oh f lion , madame ; je craindrais trop d'affliger votre auguste famille en lui faisant connaître tous les soins qui ont occupé Votre Majesté cette nuit.

Cette réponse de M. de Rébenac fut accompagnée d'un regard, et dite d'un ton à faire trembler une reine coupable; maïs elfe n'excita dans celle qui l'écoutait qu'un sentiment d'indignation. Ses yeux se portèrent sur madame de Soissons, comme ceux d'un accusateur sur le vrai criminel. Tout à coup la complicité de Mansfeld et de la comtesse, les faux rapports de cette dernière à l'ambassadeur de France, se révélèrent à l'esprit de Marie- Louise. Incapable d'opposer la feinte à tant d'astuce et de perfidie, de dissimuler le profond mépris que lui inspiraient de si bases calomnies, et décidée à détruire l'impression qu'elles avaient produite, elle dit à M. de Rébenac, avec toute l'autorité d'une reine :

— Monsieur l'ambassadeur, j'ai des lettres importantes à envoyer au roi mon oncle ; je vous invite à venir les prendre chez moi dans deux heures !

L'ordre était positif, M. de Rébenac s'inclina en signe de soumission, son cœur battit d'impatience en pensant à l'entretien qui allait dissiper ses soupçons ou les changer en certitude.

Hélas ! pourquoi, tout au sentiment qui le dominait, n'at-il pas remarqué la pâleur livide qui couvrit les traits de madame de Soissons en entendant l'ordre qui allait renverser l'édifice élevé par sa haine, son ambition et sa jalousie? Pourquoi n'a-t-il pas songé à tromper l'orgueil outragé d'une femme vindicative, accoutumée au vice comme à l'impunité? Comment n'a-t-il pas deviné que de tous les poisons celui de la calomnie était le plus sûr, le plus atroce, et que celle qui le distillait avec tant d'habileté ne se refuserait pas le plaisir de les employer tous au succès de sa vengeance?

— Et vous irez, avec une lâche complaisance, écouter tes fables qu'elle va inventer pour vous prouver que ce que vous

avez vu est un rêve? dit madame de Soissons à M. de Rébenac, du ton de l'ironie la plus amure.

— Oui, répondit-il, je veux savoir tout ce qu'une femme peut imaginer pour se justifier d'un fait dont personne n'oserait l'accuser tout haut... je veux savoir...

— Vous me faites pitié, interrompit la comtesse avec Tac cent d'une colore étouffée. Allez, allez subir tous les éblouissements de la faiblesse; allez lui demander pardon d'en avoir cru vos yeux. Je m'attends à tout ce qu'un si fol aveuglement peut produire... mais n'espérez pas nous en rendre victimes...

À ces mots, madame deSoissons s'éloigna rapidement.

La reine ayant répondu avec sa grâce ordinaire aux sollicitudes de sa cour sur la santé du roi, rentra, suivie de la duchesse d'Albuquerque dans son cabinet, et chacun se retira.

Deux heures après l'ambassadeur de France se disant muni des dépêches importantes, faisait demander à la reine l'honneur d'un moment d'audience. Il était attendu, et madame del Fresno s'empressa de l'annoncer. Ce ne fut pas sans remarquer l'état violent que tous les efforts du comte ne pervenaient point à dissimuler, et cette fièvre de terreur et d'espoir qui lui causait un tremblement invincible.

Qu'allait-il trouver? La confirmation de la chute de l'ange ou la honte, le remords d'avoir été lui-même le jouet d'un horrible complot, d'avoir outragé par -une crédulité stupide la femme la plus pure, la reine la plus vertueuse qui ait jamais honoré le trône? Il n'est pas de cœur noble et passionné pour qui une semblable alternative ne fût la plus cruelle de toutes les tortures.

En entrant dans le cabinet de la reine, il la vit assise prés d'une table à écrire, sur laquelle se trouvaient plusieurs II-

vres français; elle en tenait un à la main qui resta ouvert sur ses genoux. A quelque distance, près d'une des fenêtres donnant sur la cour du palais, était la duchesse d'Aibuquerque, travaillant à une riche tapisserie. M. de Rébenac s'était flatté d'obtenir une audience particulière; la présence de la camareramayor le déconcerta.

C'est pour éviter une explication difficile, une justification impossible, pensa-t-il, qu'elle veut rendre la duchesse témoin de notre entretien ; mais à quoi bon ce moyen d'éluder un fait incontestable. Éviter d'en parler, n'est-ce pas l'avouer?

M. de Rébenac se perdait dans ces suppositions, lorsque la reine lui fit signe de s'approcher d'elle. Le comte, s'imaginant que la présence de la duchesse d'Albuquerque l'obligeait à donner pour motif à cette audience particulière un intérêt politique, commença par instruire la reine de la triste nouvelle qu'il venait de recevoir par un courrier extraordinaire; il donna d'une voix oppressée quelques détails sur la chute du roi d'Angleterre, et ajouta :

— La France espère, madame, que Votre Majesté, touchée des malheurs d'un souverain qui a l'honneur d'être son proche parent, voudra bien se joindre au roi mon maître pour l'aider à ressaisir sa couronne.

— Je suis d'autant plus affligée des revers du roi d'Angleterre', monsieur le comte, répondit Marie-Louise en soupirant, qu'on ne me laissera pas le temps de lui porter secours; et pourtant le ciel sait qu'en obtenant du roi mon époux de s'unir à mon oncle pour soutenir dans cette cause celle de la royauté et de la religion, j'aurais cru obéir à l'ombre de ma mère; mais, dans ma malheureuse famille, celui qui perd son trône n'est pas le plus à plaindre. La reine à laquelle on veut ravir l'honneur avant d'attenter à sa vie a plus de droits encore à la pitié, à la protection des âmes honnêtes. Ne le pensez-vous pas, monsieur le comte? ajouta la reine en fixant sur M. de Rébenac un regard pénétrant. Ne pensez-

vous pas que celui qui se rend complice, par sa crédulité injurieuse, des crimes de la perfidie, qui donne par sa foi toutes les formes de la réalité à des calomnies, qui en croit la délation, les apparences accusatrices plutôt que sa propre estime pour l'accusée, et qui ne craint pas d'ajouter à tous les maux qui l'accablent l'affreuse idée de passer pour coupable, est plus barbare encore?

— Que devenir, ô ciel ! que répondre? dit le comte d'une voix à peine articulée, et en montrant des yeux la duchesse d'Albuquerque.

— Parlez sans crainte. J'ai dû confier à madame l'infâme démarche du comte de Mansfeld, reprit la reine en montrant la duchesse; j'ai dû faire chasser par elle le garde vendu à l'ambassadeur d'Autriche, et sans lequel il n'eût jamais pénétré furtivement chez moi. Ah! si la guerre, la mort de plusieurs milliers d'hommes ne devaient être le résultat de ma plainte au roi, je l'aurais déjà faite. Mais, monsieur, il me suffit d'avoir échappé aux indignes menées de mes ennemis, d'être sortie de leurs pièges sans souillure, et de mériter leur ressentiment par mon courage. Voilà, monsieur, ce que j'ai voulu vous dire, non pour me justifier à vos yeux, ce soin serait, j'espère, inutile, mais pour vous donner les moyens de répondre à mon père, si jamais le bruit de ces complots atroces arrivait jusqu'à lui.

En écoutant ces paroles, que l'accent de la vérité rendait encore plus frappantes, M. de Rébenac resta confondu. Honteux d'avoir pu se laisser abuser par des rapports trompeurs, par les assurances d'une bouche accoutumée au mensonge... Et sa seule excuse, l'excès de son amour, il ne pouvait la faire valoir...

— Pardon, pardon, madame, dit-il en n'osant lever les yeux... J'obéirai... à Votre Majesté... Jamais... tant que je vivrai, nul n'osera... flétrir d'un mot... la pureté de...

Il ne put achever. -

340 MARÏË-LOUlSÊ D'ôftLÊANS

Marie-Louise le voyant prêt à succomber à son trouble, à ses remords, l'engagea à s'asseoir sur le pliant qui était près de son fauteuil; et, voulant porter la conversation sur un sujet moins douloureux, elle lui montra la gravure du livre qu'elle tenait : c'était le dernier ouvrage de Racine , cette tragédie iïEsther, qui faisait les délices de la cour de France, et que Madame avait envoyée à sa belle-fille pour lui donner sa part dans les nobles plaisirs des princesses françaises.

— Que ces vers sont gracieux, dit la reine, en s'en faisait la triste application :

Ma vie à peine a commencé d'éclore, Je tomberai comme une fleur Qui n'a vu qu'une aurore. Hélas ! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

Alors M. de Rébenac, emporté par la situation, et continuait le chœur, dit vivement :

Le Dieu que nous servons, est le Dieu des combats* Non, non, il ne souff. ira pas Qu'on égorge ainsi l'innocence.

Et la camarera-mayor, qui comprenait assez mal les vers français, se crut obligée de vanter ceux-là.

Ce moyen de s'enlendre, sans s'exposer à l'indiscrétion Ù3 la duchesse, étant offert par la reine, M. de Rébenac s'en servit avec empressement pour traduire tous les sentiments qu'il n'aurait osé exprimer. La reine apprit ainsi îe repentir, la profonde douleur qu'il ressentait de l'avoir oiïensée en prêtant foi au discours de Vimpie.

Ces beaux vers adressés à la divinité allaient trahir une adoration coupable; lorsque fuyant le danger attaché à de si douces révélations, la reine se leva et dit au comte l'heure fixée pour la cérémonie qui devait avoir lieu le lendemain.

— Vous y viendrez prier pour moi, j'espère, ajouta-t-elle

HaME-LOUISS B'ORLÊAKS 3li

k?«c cette grâce impérative qui a toute l'autorité d'Ufl ordre. Un seul regard y répondit, mais ce regard disait : — Ali \ vo« n'en doutez pas!

A la lin de chaque audience donnée à un ambassadeur, la reine lui offrait sa main à baiser, c'était l'usage. Marie-Louis* parut celte fois hésiter à s'y soumettre. M. de Rébenac la sa* lua, et se retira sans revendiquer cette faveur, plus heureuft sans doute de se la voir refusée par scrupule, que de l'avoir obtenue sans trouble.

Le roi, toujours languissant, mais remis de son indisposition, vint prendre la reine le 9 février 1689 à midi pour la conduire a Notre-Dame d'Atocha, où toute la noblesse et le peuple de Madrid l'attendaient pour entonner le Te Deum et remercier le Seigneur de leur avoir conservé une si bonne reine.

Jamais Marie-Louise n'avait été plus belle. Les rares et faibles traces de sa maladie avaient complètement disparu. Le plaisir d'entendre les acclamations des Espagnols répandait sur ses traits si nobles une expression ravissante, et l'éclat de sa parure ajoutait encore un prestige de plus à tous ceu*. qui en faisaient alors la plus belle des reines de toute l'Europe.

Avec quelle émotion elle entra dans ce temple dont les voûtes retentissaient des chants de la reconnaissance publique! fie quelle pieuse fierté elle Se sentit saisie en voyant tout ce peuple rendre grâce à Dieu de l'avoir sauvée ! Pour ia première fois, sou cœur s'abandonna à l'ivresse de la royauté! Pour la première fois elle oublia la contrainte, les tourments attachés à sa chaîne dorée; enfin elle recueillait le fruit de ses bienfaits, la récompense due à tous ses sacrifices. Sans se l'avouer, sans le savoir même, elle savourait la plus grande félicité dont le ciel puisse enivrer un cœur de femme, celle

de s'entendre bénir par un peuple entier devant l'homme dont elle est adorée !

La cause, l'éclat, la pompe sacerdotale de cette cérémonie éblouissaient les yeux et le cœur de Marie-Louise au point de la rendre insensible à la présence du comte de Mansfeid et de madame de Soissons, qui, placés tous deux à peu de distance du trône élevé à la droite de l'autel, observaient les moindres impressions qui se peignaient sur le front de la reine. A ses regards brillants de joie et de reconnaissance, à la sérénité répandue sur les traits du comte de Rébenac, Mansfeid et sa complice devinèrent sans peine qu'un mot de la reine avait suffi pour la justifier dans l'esprit de l'ambassadeur de France. Mais ce mot n'avait pu être dit sans dénoncer la conduite et les projets de Mansfeid, sans les livrer à la colère de Louis XIV. La lutte était engagée; il en fallait sortir victorieux, quels que fussent les moyens à employer pour réussir. A celte infâme raison d'État s'en joignait une plus implacable encore. Les cœurs vicieux ne croient pas à l'amour innocent, et Mansfeid ne douta point, en voyant M. de Rébenac rendu si vite au calme, à la confiance, que la reine n'eût opéré ce changement subit par un coupable sacrifice. C'en fut assez pour rallumer dans l'âme perverse de Mansfeid tous les feux de la haine. L'arrêt, un moment suspendu, fut lancé de nouveau, et c'est lorsque le temple retentissait des chants religieux , organes de la reconnaissance publique , lorsque des voix d'anges s'élevaient vers la Divinité pour la remercier de la résurrection de la reine d'Espagne, que le démon du meurtre et de l'envie prononçait sa sentence.

Il y eut spectacle et bal le même soir au palais. La reinemère voulut que Marie-Louise s'y montrât dans la parure nouvelle qu'elle lui avait commandée. C'était une robe de moire bleu de ciel, brodée en perles fines. Le collier de turquoises qui accompagnait ce présent faisait ressortir l'éclat du beau teint de Marie-Louise, et ses beaux cheveux noirs tombant

sur ses blanches épaules donnaient à la noblesse de. son maintien quelque chose de mélancolique qui ajoutait encore à sa grâce. Enfin, jamais elle n'avait été plus séduisante, et peutêtre aussi jamais plus heureuse de le paraitre.

Ou servit à Leurs Majestés un souper splendide ; mais le roi seul goûta à quelques mets, la reine était encore au régime de lait ordonné par ses docteurs.

On apporta le nain Louisillo au dessert, car malgré le mal que devait lui causer le moindre mouvement, le roi ne pouvant supporter l'idée d'une fête sans Louisillo, il fallait, en dépit de ses souffrances, qu'il égayât le roi par ses bons mots ou l'intéressât par ses prédictions. Ces bouffons de cour se donnaient alors des airs d'oracles. Soit que leur esprit malin et observateur leur donnât souvent les moyens de deviner les pensées les plus secrètes et les événements qui en devaient résulter, soit que le hasard secondât souvent la prérogative qu'ils avaient de tout dire, ils étaient généralement redoutés des porteurs de secrets, tels que les amants ou les conspirateurs

A peine le petit fauteuil de Louisillo fut-il posé sur la table, que le nain, déployant le bras qu'il n'avait point en écharpe, s'écria d'un ton tragique :

— 0 fête dérisoire 1... ô banquet funèbre!... ô rires sacrilèges!... cessez ces accords délirants... éteignez ces lustres profanes... couvrez de crêpes funéraires ces riches ornements... ces tableaux amoureux... Que la pâle lueur des cierges remplace ces mille clartés.,. Cachez ces sourires offensants, ces regards brillants, sous le deuil et les larmes...

— Eh ! que nous dis-tu là ? interrompit le roi avec impatience; je t'ai fait venir pour nous amuser, et non pour nous attrister par tes folies. Ce maudit accident aurait-il changé ton caractère? où voudrais-tu te venger sur nous de ta maladresse?... Allons; chante-nous quelques refrains joyeux en l'honneur de la convalescence de ma reine.

— Que je chante... reprit le nain d'un air d'indignation;

3jVt MARIE -LOUISE D'ORLEANS

que je chante... quand je souffre le martyre? Ah I voilà bien une fantaisie royale!... Eh bien, oui, je chanterai pour vous obéir... Et puisque Votre Majesté l'exige, je chanterai une chanson de circonstance.

Alors il entonna un De Profundis-.

La reine pâlit. Une impression indéfinissable la fit frissonner; elle porta brusquement ses yeux sur le comte de Rébenac. Lu même pâleur couvrait son visage; le même frisson agirait ses membres. On aurait dit qu'il ressentait le contre-coup de tout ce que la folie du nain faisait éprouver à Marie-Louise.

Enfin le roi, mécontent de Louisillo, se leva pour le faire taire, et donna l'ordre de le rapporter dans son lit.

— Ah ! sire , s'écria le nain avec douleur, permettez-moi, avant de m'éloigner, de baiser la main de notre belle reine.

— Non, tu ne mérites pas cette faveur, répond le roi d'un ton sévère...

— Oh ! ne me la refusez pas, reprend Louisillo en pleurant ; laissez-moi lui répéter qu'elle n'a pas de plus dévoué serviteur que le pauvre Louisillo; qu'il voudrait pouvoir donner sa vie pour ajouter quelques jours de plus à la sienne... qu'il va prier pour elle... et que...

En ce moment un bruit effroyable, causé par la chute d'un immense candélabre qui éclairait le fond de la salle, et près duquel se trouvait le comte de Mansfeld, attira l'attention générale. Quelques personnes, atteintes par les branches du candélabre tombé, réclamaient des soins : on ne s'occupa plus que d'elles. Le roi et la reine leur donnèrent des marque.- du plus vif intérêt, et cet accident termina tristement la fête.

La nuit même, la reine l'ut prise de violentes convulsions, accompagnées de vomissements. Ses femmes, questionnées

fiÀRlÉ-LOUlSK d'okléans 315

par les médecins de la cour, afïirmôreut que la reine n'avait pris qu'une jatte de lait en se mettant au lit. Ce lait, môle* de miel, avai't été préparé, comme il l'était chaque soir, par une de ses femmes de chambre.

Le danger où tomba tout a coup Marie-Louise jeta l'alarme dans le palais. Le mot de poison se disait tout bas, mais se répétait de bouche en bouche. Il parvint aux oreilles du roi, qui en éprouva une terreur au moins aussi vive pour lui que pour la reine. Se voyant déjà écrasé sous le poids de la colère de Louis XIV, il donna Tordre de ne point laisser pénétrer dans le palais l'ambassadeur de France, et il se rendit auprès de la reine, bien décidé à ne la point quitter tant qu'elle serait en danger. Mais le courage de Charles 11 ne tint pas contre la vue de si horribles souffrances ; dès le second jour on fut obligé de le reporter évanoui dans sa chambre, où son confesseur et ses médecins le retinrent par force.

Pendant ce temps, tous les secours ayant échoué, même le contre-poison envoyé par Monsieur à sa fille, et l'état de la reine laissant peu d'espérance, l'archevêque dé Tolède fut appelé auprès d'elle pour la bénir et recevoir sa confession.

On présume que le saint homme employa toute son éloquence à convaincre la reine des malheurs qu'il résulterait pour l'Espagne et la France si elle persistait à laisser croire qu'elle succombait à la trahison de ses ennemis. Sans doute il l'engagea à sacrifier les intérêts de cette vie mortelle aux soins pieux, à tous les renoncements qui devaient lui assurer la vie du ciel, car elle offrit dès ce moment l'exemple d'une résignation angélique.

Il est des situations, des supplices de cœur que nulle expression ne peut rendre. M. de Rébenac, hors de lui, soutenu seulement par la colère de se voir d'heure en heure refuser Ventrée du palais; et décidé à mourir plutôt que de renoncer à recevoir les plaintes, les ordres, les adieux de Marie-Louise, écrivit au roi dans des termes si injurieux, si menaçants qu'il

voulait a iinsiant même juger par ses propres yeux de l'état de la reine, pour en rendre compte à son maître ; il articula si nettement qu'il prendrait un nouveau refus pour l'aveu d'un empoisonnement (i), qu'il reçut enfin la permission si souvent et si vainement réclamée.

L'excès du malheur donne une force desespérée qui rend presque insensible (2), c'est à cette excitation fébrile que M. de Rébenac dut ne pas succomber à l'aspect déchirant du tableau qui l'attendait.

D'abord, l'attitude des gardes du palais le frappa. Us étaient consternés. S'interrogeant des yeux, ils observaient un religieux silence. Attentifs au moindre bruit qui se faisait entendre du côté des appartements de la reine, ils se précipitaient aussitôt pour en savoir la cause. Puis ils revenaient tristement à leur place, sans oser se communiquer leur pensée sur ce que la physionomie lugubre des gens qui sortaient de chez la reine leur faisait supposer. C'était plus que l'accablement où plonge un grand malheur; c'était la terreur muette qu'inspire un grand crime.

En traversant la galerie, M. de Rébenac rencontra le marquis d'Astorga qui reconduisait le confesseur de la reine.

— C'est un ange qui remonte au ciel, disait le prêtre. Faites que rien ne trouble son ascension, ajouta-t-il en portant les yeux sur l'ambassadeur de France.

— Une si sainte résignation, dit le marquis, ne lui méritera-t-elle point du ciel quelque adoucissement à ses horribles souffrances.

(1) Le comte de Mansfeld et le comte d'Oropeza sont soupçonnés l'un et l'autre d'avoir été les auteurs de la mort de Marie-Louise, et prennent peu de soins de s'en justifier. (Mémoires de Torcy.)

(2) « La passion de Rébenac n'a point fait de tort a notre jeune reine d'Espagne; c'est le comte de Mansfeld, au nez pointu, qui l'a empoisonnée. »

(Fragments historiques delà princesse Charlotte de Bavière, Madame.)

— Elles sont calmées ; Dieu a pris pitié du martyre, répliqua l'archevêque; qu'il soit loué!

En cet instant, la marquise del Fresno vint au-devant de M. de Rébenac, qui, chancelant, n'osait franchir la porte qu'un page tenait entr'ouverte.

— Du courage, dit la marquise, en prenant le bras du comte, et en soulevant un coin de la portière en tapisserie, qui lui cachait encore l'intérieur de la chambre royale. Les moments sont précieux, elle veut vous parler.

Alors, M. de Rébenac, se laissant guider par la marquise, se trouva bientôt à peu de distance du lit de la reine.

Ses yeux fixés sur elle, il la regardait sans la voir. Il ne reconnaissait point dans ce visage inanimé, ces regards éteints, ces lèvres livides, la femme resplendissante de jeunesse et de beauté qu'il avait vue deux jours auparavant, l'emporter en fraîcheur et en éclat sur les plus séduisantes femmes de sa cour. Cette chambre dont les fenêtres, recouvertes d'épais rideaux, ne laissaient pénétrer qu'une lumière sombre; l'espèce d'isolement où se trouvait la malade, que les femmes de sa cour et même celles de son service tremblaient d'approcher, tant chacune d'elles redoutait d'être interrogée sur la cause des souffrances de la reine, et de se voir compromise dans les recherches qui seraient faites à sa mort; tout pénétrait l'àme de M. de Rébenac d'un effroi mortel, d'une pitié déchirante. Couvert d'une sueur froide, il restait là immobile, comme anéanti sous le poids de ses impressions.

En le voyant entrer, la camarera-mayor s'était retirée discrètement dans le fond de la chambre, et la petite Elvire s'était enfuie en pleurant dans le cabinet des filles d'honneur.

La reine alors, levant avec peine sa main tremblante dont l'effet du poison corrosif avait fait tomber les ongles, fit signe au comte de venir près d'elle ; il se prosterna aux pieds du lit; mais elle lui dit d'une voix à peine articulée de s'approcher davantage pour qu'il pût l'entendre. Il se releva

3Ϋ MaRIE-LOUÎSE D'ORLÉANS

aussi mourant qu'elle, et ne pouvant proférer un mot. A la vue de ce beau visage déjà frappé de mort, de ces regards ternis par la souffrance, de ces lèvres sans couleur qui sentr'ouvaient avec peine pour exhaler quelques plaintes déchirantes ou prononcer quelques douces paroles, M. de Rébenac sentit sa respiralion s'arrêter et crut un moment que le ciel touché de son supplice, allait y mettre fin : mais la \oix de la reine le ranima.

— Dieu le veut ainsi, dit-elle, vos soins ont été vains, ne le regrettez pas... J'étais si malheureuse!... Mais cette mort peut amener d'affreux événements... et je compte sur votre sagesse... sur votre dévouement... pour empêcher les mal heurs qui en doivent naître...

— C'est trop exiger, madame, répond le comte d'une voix tremblante, après vous... je le sens, Dieu me fera la grâce de...

— Ah! si je vous suis chère, interrompit la reine... vous vivrez pour me justifier des calomnies que mes assassins vont répandre. Vous vivrez pour consoler mon père, ma famille, par le récit de mes derniers moments... Vous leur direz que nuls remords* nul ressentiment, n'ont troublé mon agonie... que je suis morte en pardonnant à ceux qui m'ont vouée... à la vie la plus affreuse... comme à ceux... qui m'ea ont délivrée... si criminellement.

Et la reine laissa tomber sa tête sur l'oreiller, comme épuisée par un si grand effort.

— Avoir connu vos ennemis* s'écria Rébenac, avec l'accent du désespoir ; avoir su leurs affreux complots, et n'avoir pu vous sauver... Ah! qui pourrait vivre, madame, sous le poids d'un tel reproche.

— Je sais tout ce que vous avez fait pour détourner le coup qui me frappe; mais la trahison devait l'emporter sur les efforts, les soins du zèle... le plus... tendre... Oui, je le sais... ajoute la reine dans une sorte d'égarement... je sais... ce que vous éprouvez pour moi... les regrets qui vous dévorent...

Ah' si j'ai bien lu dans votre âme... Enfin, si... vous... m'aimez... vous obéirez à mes derniers ycèux... Vous resterez r les accomplir.

— Vous le savez? s'écria llébenac, ivre de joie et de douleur. Vous savez que depuis le jour où je vous ai aamiïée pour la première fois, vous êtes l'arbitre de mon sort. Vous savez que vous étiez ma vie, et vous exigez...

— Oui, je l'ordonne, interrompit Marie-Louise... Vous me survivrez pour m'aimer encore... et vous bénirez la mort q.ui me permet de vous parler ainsi... d'oser vous demander.. .'ce que vivante, il eût fallu vous défendre... Ah! ne me plaignez pas de quitter la terre qui sait ce qu'une destinée si fatale m'y réservait qui 'sait le trouble qu'un amour si noble, si désintéressé, pouvait porter dans mon âme Dieu

me sauve peut-être en m'appelant à lui...

— Se peut-il! s'écria Rébenacen tombant à genoux. Quoi! votre cœur aurait été ému?...

— Arrêtez, dit la reine d'un ton imposant, respectez la sainteté de ces derniers moments. Songez que c'est le pied dans la tombe que je vous parle... et que vous n'aimez déjà plus qu'un fantôme... Résignez-vous à ma mort comme je m'y résigne moi-même .. empêchez qu'on ne la venge... et gardezmoi, dans vous... un ami qui la pleure longtemps... Tenez, ajouta Marie-Louise en donnant sa main à baiser au comte, jurez sur cette main de maintenir de tout votre pouvoir la paix entre la France et l'Espagne.. . de calmer le ressentiment de mon père... du roi mon oncle, en leur disant que je meurs... d'une mort naturelle... que vous m'avez vue leur sourire à ma dernière heure... Oui, je le sens... un calme inespéré succède à mes douleurs... Pourquoi ces cris... ces sanglots?... Je nesoutfre plus, vous dis-je... Ah! (ne me plaignez pas... Je ne quitte point... d'enfant... et je vais rejoindre... ma mère!...

Une horrible contraction de la main que tenait M. de Rébe-

nac, lui apprit que la reine expirait. 11 tomba évanoui. Au bruit que fit sa chute, la duchesse d'Albuquerque et les femmes du service de la reine accoururent.

— Elle est morte ! s'écria la marquise del Fresno !...

Au même instant, le comte de Charni se précipita dans la chambre, baisa la main glacée de sa nièce, et s'empara du corps inanimé de son ami pour le transporter hors du palais.

A force de secours, M. de Rébenac revint à la vie.

Deux jours après, lorsque M. de Charni lui rappela l'obligation où était l'ambassadeur de France d'aller jeter de l'eau bénite sur le cercueil delà reine, M. de Rébenac fit signe qu'il était prêt à le suivre. Son valet de chambre l'aida à revêtir son habit de cérémonie sans que son maitre parût y faire attention. Ce fut avec la même apathie, le même silence, qu'il accompagna son ami au palais du roi; mais arrivé à la chapelle ardente, lorsqu'ébloui par la pompe de cette représentation funèbre, il reçut le goupillon des mains de l'archevêque de Tolède, le comte de Rébenac leva sur le prêtre un regard stupide; puis s'approchant du sarcophage, il l'aspergea eu riant.

Le malheureux n'avait plus sa raison (1).

(i) Il la recouvra peu de temps après pour écrire à Louis XIV la lettre qui parut paimi les notes diplomatiques que le gouvernemen publia, et où nous avons puisé quelques détails sur cette fin tragique M. de Rébenac, inconsolable, refusa, à son retour à Paris, l'ambassao de Turquie. Dangeau dit, t. II, p. 181 de ses Mémoires : « Le roi a et satisfait des raisons de M. de Rébenac et le dispense de l'ambassad de Constantinople. >

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