A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
XXXYII
Malgré tout le courage que la reine s'était promis, elle ne put voir le carrosse qui allait la conduire à Madrid, et ceux qui allaient ramener en France les personnes qui l'avaient accompagnée sans répandre des larmes. Elle pria le roi d'ex-
cuser ces derniers regrets donnés à sa patrie ; mais tout ce qu'elle put dire à ce sujet ne dissipa point le nuage de tristesse qui assombrit le visage du roi à la vue des pleurs qu'elle ne pouvait contraindre.
Elle obtint seulement de lui la permission de garder près d'ellesa nourrice, deux femmes de chambre, autant de valets de chambre, et un gentilhomme pour avoir soin de ses six chevaux anglais.
Lorsqu'elle se trouva seule en carrosse avec le roi, elle s'efforça de surmonter sa douleur pour lui adresser quelques mots. Mais tout aux réflexions que lui suggérait cette douleur mal déguisée, il garda le silence. Arrivé à Lerma, il fit appeler la duchesse de Terra-Nova et s'entretint longuement avec elle. La gêne et le redoublement de surveillance qui suivirent cet entretien apprirent bientôt à la reine quel en avait été le sujet.
Dès qu'elle n'eut plus auprès d'elle aucune personne de la cour de France, elle fut traitée avec toute la rigueur eu usage envers les jeunes et jolies femmes espagnoles. La camarera-mayor n'avait pas manqué de dire au roi « qu'il fallait que la reine vécût dans la retraite que les femmes observent à Madrid; qu'elle était jeune, vive, d'un esprit brillant, accoutumée aux manières françaises, et que ce qui est innocent et toléré dans un pays peut être criminel et interdit dans l'autre; mais que si le roi voulait s'en reposer sur elle, ses soins préviendraient tout malheur. »
Charles II loua ce beau zèle; la jalousie d'un Espagnol ne dédaigne aucun avis.
La reine-mère attendait les nouveaux époux à Torrejon, un peu avant Madrid. Au bruit des fanfares qui annonçaient leur arrivée, elle sortit de son appartement pour aller au-devant d'eux. Dès qu'il la vit, le roi courut à elle et l'embrassa tendrement; la jeune reine s'avança en même temps pour lui baiser la main ; mais la reine-mère ne voulut pas le souffrir.
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Elle l'embrassa plusieurs fois avec de grands témoignages d'amitié.
Il faisait froid. La reine-mère s'étant aperçue que la reine n'avait point de manchon, lui donna le sien où il y avait un beau nœud de diamants ; ensuite elle prit un ruban qui attachait une des nattes de sa belle-fille, et lui donna en échange un superbe bracelet, fout ce]a promettait une grande bienveillance de part et d'autre ; mais les courtisans qui n'avaient rien à gagner à la tionne intelligence des princesses entre elles, devaient bientôt s'armer contre cette harmonie.
Le lendemain § décembre, le roi et la reine arrivèrent à Madrid dans un carrosse dont ils avaient fait ouvrir les rideaux pour se montrer au peuple ; ils descendirent à Notre- Dame d'Atocha, où l'on chanta le Te Deum; et le soir ils allèrent coucher au Buen-Retiro, maison de plaisance du roi aux portes de Madrid. Leurs Majestés devaient y rester jusqu'à ce que tout fût prêt pour l'entrée solennelle de la reine.
C'est là que la duchesse de Terra-Nova fit l'essai de son despotisme. Elle déclara que personne ne serait admis à voir Ja reine avant son entrée publique à Madrid. Le marquis de Yillars, Fambassadeur de France auprès de'^la cour d'Espagne, ayant appris cette insolente décision, fit demander à la camarera-mayor s'il pourrait avoir l'honneur de saluer la reine. La duchesse lui répondit comme à tout le monde, qu'on ne verrait point Sa Majesté avant son entrée. M. de Villars n'insista pas, dans la crainte d'un second refus; mais il chargea madame Viremont d'instruire la reine de ce qui se passait. Marie-Louise en parla au roi, et obtintlajpermission de recevoir l'ambassadeur de France, in secreto, comme un simple gentilhomme- Madame de Villars réclama de la camarera-mayor la faveur d'accompagner son mari chez la reine, ce qui lui fut sèchement refusé. La reine, qui ignorait cette réponse, chargea son confesseur de dire à la marquise qu'elle désirait la voir,
ce qui obligea madame de Villars à faire connaître la défense qu'elle avait reçue de se rendre aux désirs de la reine.
Se voir ainsi dans la dépendance d'une duègne, emprisonnée dans son palais, privée de la consolation de recevoir les seuls Français à qui leur rang permettait de causer avec elle, c'était un chagrin trop légitime pour le dissimuler. La reine-mère s'aperçut de ce que souffrait sa belle-fille, elle en devina la cause, et prévint le roi de l'effet que produisait la sévérité exagérée de la camarera-mayor. La duchesse reçut l'ordre d'introduire, par son propre appartement, madame de Villars chez la reine ; mais le roi voulut être présent à cette entrevue. Nous croyons bien faire en laissant l'ambassadrice la raconter elle-même.
Lettre de madame de Villars à madame de Coulanges,
« Madrid, 15 décembre 1679.
« Je fus hier au Retiro, cette maison où la roi et la reine sont présentement. J'entrai par l'appartement de la camareramayor, qui vint me recevoir avec toutes sortes d'honnêtetés. Elle me conduisit, par de petits passages, dans une galerie où je croyais ne trouver que la reine; mais je fus bien étonnée quand je me vis avec toute ta famille royale. Le roi était assis dans un grand fauteuil, et les reines sur des carreaux. La camarera me tenait toujours par la main, m'avertissant du nombre de révérences que j'avais à faire, et qu'il fallait commencer par le roi. Elle me lit approcher si près du fauteuil de Sa Majesté catholique que je ne comprenais pas ce qu'elle voulait que je fisse. Pour moi, je crus n'avoir rien à faire qu'une profonde révérence; sans vanité, il ne me la rendit pas, quoiqu'il ne me parût pas chagrin de me voir. Quand je contai cela à M. de Villars, il me dit que sans doute la camarera voulait que je baisasse la main à Sa Majesté. Je m'en doutai bien, mais je ne m'y sentis pas portée»
» Me voilà donc au milieu de ces trois Majestés : la reinemère me disant, comme la veille, beaucoup de choses obligeantes, et la jeune reine me paraissant fort aise de me voir. Je fis ce que je pus pour qu'elle ne le témoignât que de bonne sorte. Le roi a un petit nain flamand, qui entend et qui parle très-bien le français ; il n'aidait pas peu à la conversation. On fit venir une des filles d'honneur en garde-infante pour me fa^re voir cette machine. Le roi me fit demander comment je la trouvais, et je répondis au nain que je ne croyais pas qu'elle eût jamais été inventée pour un corps humain. 11 me parut assez de mon avis. On m'avait fait donner uDe almoade. Je m'assis seulement un instant pour obéir, et je pris aussitôt une légère occasion de me tenir debout, parce que je vis beaucoup de senoras de honor qui n'étaient point assises. Je me tins donc debout, quoique les reines me dirent souvent de m'asseoir. La jeune reine fit une légère collation, servie à genoux par ses dames, qui ont des noms admirables, et qui ne prétendent pas moins être que des maisons d'Aragon , de Portugal, de Gastille et autres des plus grandes.
» La jeune reine, comme vous pouvez penser, était habillée à l'espagnole, de ces belles étoffes qu'elle a apportées de France, très-bien coiffée, ses cheveux de travers sur le front, et le reste épars sur ses épaules. Elle a le teint admirable, de beaux yeux, la bouche très-agréable quand elle rit. Que c'est une belle chose de rire en Espagne ! Mais il est plaisant que je vous fasse le portrait de la reine!
» Cette galerie était assez longue, tapissée de damas et de velours cramoisi, chamarré fort près à près de larges passements d'or. Depuis un bout jusqu'à l'autre est le plus beau tapis de pied que j'aie jamais vu; des tables, cabinets et brasiers, des flambeaux sur les tables, et de temps en temps on voit des menines très-parées qui entrent avec deux flambeaux d'argent pour changer quand il faut moucher les bougies. Elles font de longues et grandes révérences de bonne grâce;
assez loin des reines, il y avait des filles d'honneur assises à Las, et plusieurs dames d'un âge avancé, avec leurs habits de veuves, debout, appuyées contre la muraille. Le roi et la reine s'en allèrent après trois quarts d'heure, le roi marchant le premier. La reine prit sa belle-mère par la main, passant devant à la porte de la galerie; après quoi, elle revint plus vite que le pas me retrouver. La camarera-mayor ne revint point, et il parut qu'on lui donnait toute liberté de m'entretenir. Il ne demeura qu'une vieille dame, fort loin. Elle me dit que si la dame n'y était pas, elle m'embrasserait bien. Il n'était que quatre heures quand j'arrivai là; il en était sept et demie avant que j'en sortisse, et ce fut moi qui voulus sortir.
» Je vous assure, madame, que je voudrais que le roi, la reine-mère et la camarera-mayor eussent pu entendre tout ce que je disais à la princesse ; je voudrais que vous le sussiez aussi, et que vous nous eussiez pu voir nous promener dans cette galerie que les flambeaux rendaient très-agréable. Cette jeune reine, dans la nouveauté et la beauté de ses habits, avec une infinité de diamants, était ravissante.
» Imaginez-vous, une fois pour toutes, que le blanc et le noir ne sont pas plus différents que la vie d'Espagne et celle de France. Il me semble que cette jeune princesse fait trèsbien. Elle voudrait que j'eusse l'honneur de la voir tous les jours; je l'assurai que j'en serais charmée, mais je la suppliai de m'en dispenser, à moins qu'on ne me fit voir clair comme le jour que le roi et la reine-mère le souhaitaient autant qu'elle. La camarera-mayor vint me prendre à la porte de la galerie pour me reconduire. Je trouvai là des femmes françaises de la reine, auxquelles je dis qu'il fallait apprendre l'espagnol, et s'empêcher, autant qu'il leur serait possible, de dire un mot de français à la reine ; je savais qu'on les grondait un peu lorsqu'elles lui parlaient trop souvent. Je dis, eu espagnol, à la camarera-mayor ce que je disais à ces Fran-
çaises ; elle m'en sut très-bon gré. Voilà à peu près, madame, tout ce que je puis vous mander de cetle première visite.
» Adieu, madame; si ma lettre ne vous prouve pas le plaisir que je prends à penser à vous et à vous entretenir, je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous le persuader. Peutêtre aimeriez-vous mieux en douter, car cette lettre est bien longue. Telle cependant que vous la voyez, il y a mille choses que je ne vous mande point et que je vous dirais bien. Je ne pense pas, quand tout le monde verrait ceci, que je pusse en recevoir ni reproche ni blâme. Cependant, usez-en avec prudence. »
Les derniers mots de cette lettre en apprennent assez sur le triste sort de la reine d'Espagne.
Pendant que la cour de Madrid était tout occupée de sa jeune reine, la cour de France ne pensait qu'au prochain mariage de l'héritier du trône. Le secrétaire d'État Colbert de Groissy venait de partir pour Munich, afin de dresser le contrat de mariage de monseigneur le Dauphin avec la princesse Anne- Marie- Victoire de Bavière, sœur de l'Électeur. On venait de recevoir son portrait, que le célèbre peintre de Troi n'avait pu parvenir à embellir; on louait son esprit, ses dents, sa taille, ce qu'on loue d'ordinaire dans une femme laide, et l'on s'étonnait de voir M. le Dauphin si parfaitement résigné à une telle union.
On nommait déjà les principaux ofliciers de la maison de madame la Dauphine qui devaient aller au-devant d'elle jusqu'à Schlestadt. Le duc de Richelieu était nommé chevalier d'honneur; le maréchal de Bellefond, premier écuyer, etc. La
nomination dont on parlait le plus était celle de la marquise de Maintenon, dont le crédit s'augmentait chaque jour en dépit de la faveur extrême dont jouissait mademoiselle de Fontanges.
Au momentoù l'on s'occupait des préparatifs de ce mariage de raison, le roi en projetait un autre tout d'amour entre sa fille, mademoiselle de Blois, et le prince de Gonti. Ce qui faisait écrire à madame de Sévigné :
« La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de Gonti et de mademoiselle de Blois; ils s'aiment comme dans les romans. Le roi s'est fait un grand jeu de leur inclination ; il parla tendrement à sa fille, et l'assura qu'il l'aimait si fort, qu'il n'avait point voulu l'éloigner dt lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'est qu'elle avait de l'aversion pour le mari qu'il lui avait choisi ; elle redoubla ses pleurs, et son petit cœur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi conta cette petite scène, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince de Conti, il. est transporté ; il ne savait ce qu'il disait ni ce qu'il faisait; il passait par-dessus tous lus gens qu'il trouvait en son chemin, pour aller voir mademoiselle de Blois. Madame de Colbert ne voulait pas qu'il la vit que le soir. Il força les portes, il se jeta à ses pieds et lui baisa la main. Elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie, qu'on voudrait la manger. Le comte de Gramont fit ses compliments comme les autres au prince de Gonti : « Monsieur, je me réjouis de votre mariage ; croyezmoi, ménagez le beau-père, ne le chicanez point. Ne prenez pas garde à peu de chose avec lui. Vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que vous vous trouverez fort bien de cette alliance. »
Il y avait une sorte de cruauté de la part de Louis XIV à déclarer et à protéger ce mariage d'inclination au moment mémo où il venait de désespérer sa nièce et son fils, en les
forçant à en conclure chacun un où leurs sentiments et leur3 goûts étaient également immolés.
M. le Dauphin faisait sur ce sujet de tristes réflexions, en voyant marcher si joyeusement à l'autel sa jolie sœur et son cousin, le prince de Gonti, lorsqu'une voix douce lui dit à l'oreille, comme il passait dans la chapelle :
— J'ai promis de remettre moi-même à monseigneur le billet que je tiens.
— Madame de Grancey! s'écria le Dauphin, déjà de retour! Comment avez-vous?... Un regard de la marquise commandant la prudence interrompit le prince. La manière dont il était entouré, écouté, rendait ce regard fort intelligible.
En cet instant, les plumes du chapeau du prince frôlèrent la main de madame de Grancey : elle glissa le billet sous le large galon d'or qui retenait les plumes, en montrant par un signe ce qu'elle venait de faire. Le Dauphin tira son mouchoir; et, le passant dans la même main qui tenait son chapeau, il s'empara facilement, à l'aide de ce voile, du billet de la reine d'Espagne. Mais l'avoir là, dans sa main, et ne pouvoir le lire ! c'était un supplice que la vertueuse soumission du Dauphin pouvait seule faire endurer avec tant de calme et de résignation.
Avant que le service divin fût commencé, le prince se livra à toutes les suppositions que cette lettre devait faire naître. Il la composa et la recomposa plusieurs fois. Il se faisait presque un 3crupule de lire ce qu'il imaginait. Élevé dans la crainte de son père, avant tout, puis de l'enfer qu'on lui montrait depuis son enfance peuplé de fils rebelles, il n'affrontait pas sans terreur l'idée de commettre une action qu'aurait désapprouvée le roi. Si la vie du grand Dauphin avait été écrite par un philosophe, profond observateur des altérations, dont l'éducation royale peut affliger une riche nature, cet ouvrage eût été une grande leçon pour les prin-
ces appelés au trône, et pour les peuples que l'hérédité leur soumet.
Malgré le silence commandé par la solennité, chacun se disait tout bas :
— Regardez donc la parure de M. le prince? Eu effet, comme l'a dit madame de Sévigné :
« Une très-grande nouvelle! c'est que M. le prince fit hier sa barbe; il était rasé. Ce n'est point une illusion, ni une de ces choses qu'on dit en l'air; c'est une vérité, toute la cour en fut témoin; et madame de Saugeron, prenant son temps pendant qu'il avait les pattes croisées, comme le lion, lui fit mettre un juste-au-corps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes les perruques. Voilà le prodige de la noce.
» L'habit de M. le prince de Gonti était inestimable ; c'était une broderie de diamants fort gros, qui suivaient les compartiments d'un velouté noir, sur un fond de couleur paille. On dit que la couleur paille ne réussit pas, et que madame de Saugeron, qui est Tàrne de toute la parure de l'hôtel de Condé, en a été malade; en effet, voilà de ces sortes de choses dont on ne doit point se consoler. Le meilleur, c'est que l'épée de M. le prince était garnie de diamants.
La famosa spada Al' oui valore ogni Vittoria è certa.
» La princesse était romanesquement belle, et parée et contente.
Qu'il est doux de trouver, dans un amant qu'on aim% Un époux que l'on doit aimer. »
Ce hasard, cette fortune si rare à la cour d'une union où
la beauté, la jeunesse, les sentiments, tout s'accorde, faisait rêver tristement le Dauphin. Etre placé si haut par la destinée, et ne pouvoir jamais atteindre au bonheur; on sent tout ce qu'une semblable pensée peut inspirer de découragement dans une âme faible.
11 supporta comme un devoiî indispensable tous les accessoires de cette longue cérémonie, et ne quitta le roi qu'après avoir partagé avec lui toutes les corvées de l'étiquette du jour. Enfin, saisissant un instant de répit entre le festin et le bal, il alla s'enfermer dans son cabinet, où il lut ce peu de mots :
« Le ciel a eu pitié de ma résignation, toute à moi, Louis, je suis encore toute à votre amour, toute à celui qui remplit mon âme. Je puis encore vous aimer sans crime; je le pourrai toujours. Remerciez Dieu de l'unique consolation qu'il fût en sa puissance de m'accorder, après m'avoir séparée de vous pour toujours, après m'avoir arrachée au seul bonheur qu'il y eût pour moi sur cette terre. »
Cette lettre, que la vertu de Marie-Louise d'Orléans ne permettait pas de mal interprêter, cet aveu qu'une absence éternelle dégageait de toute idée coupable, le Dauphin le relut plus d'une fois sans oser le comprendre. D'abord un sentiment de joie fit tressaillir son cœur; perdre la femme qu'on aime est un grand malheur, mais la savoir à un aut! j est un désespoir qui les dépasse tous. C'est une des férocités de l'amour que de se plaire à laisser des regrets inconsolables.
Exalté par une situation d'âme qui lui donnait le désir do se conserver aussi longtemps que possible fidèle à son premier amour, le Dauphin conçut la pensée de détourner le roi de l'alliance projetée avec la Bavière; il poussa le courage jusqu'à en dire quelques mots à sou père. Mais les négocia-
tions étaient trop avancées, et le roi répondit aux représentations du prince sur la possibilité d'une alliance ftkus tarit) lante, en lui apprenant que la princesse de liavière était déjà en route pour venir l'épouser. Gela dit avec l'accent q Louis XIV mettait d'ordinaire à hnpo volonté royale,
ne permettait aucune réplique. Le Dauphin baissa les yux pour cacher sou émotion douloureuse, et retomba dans sa résignation première pour n'en sortir de aa vie...
Le 13 janvier, jour fixé pour l'entrée solennelle de la jeune reine à Madrid, elle eut à souffrir de nouveau des manières impérieuses de sa camarera-mayor, et des lois absurdes de l'étiquette espagnole qui exigeait que la reine eût les cheveux tombants et complètement défrisés, à la mode d'Espagne. Ne trouvant pas les beaux cheveux de la reine assez bien lissés, ia duchesse de Terra-Nova se mit à cracher dans ses mains pour les unir. Mais la reine, justement choquée d'une telle insolence, lui arrêta le bras et lui défendit de la toucher. Cette défense faite du ton le plus digne avait humilié la duchesse, et elle se promit de s'en venger par toutes les vexations que sa charge lui donnait le droit d'inIHgcr à la reine.
Dans le brusque mouvement qu'avait fait la princesse pour éviter l'insulte que la duchesse allait faire à sa belle tète, elle avait renversé un des flambeaux à trois branches posé près du grand miroir de sa toilette. La glace s'était rompue d'un bout à l'autre, et au bruit que fit cette rupture toutes les dames présentes jetèrent un ^ri funèbre. La consternation se répandit sur les visages, et les plus imnressionables laissèrent échapper des exclamations qui révélaient leurs craintes superstitieuses. A leurs regards d'intérêt, de pitié, la reine
devina que cet événement était pour les dames de sa cour le présage d'une mort prématurée. Sans paraître partager leur superstition, qui s'appliquait particulièrement à elle, la reine les gronda de leur faiblesse, mais en souriant avec tant de tristesse qu'elle leur prouva moins son incrédulité que sa sainte résignation.
Dès qu'elle fut parée et couverte de tous les diamants des deux mondes, lorsqu'elle eut mis son chapeau orné de plumes blanches et relevé par la fameuse perle appelée la pèrégrina, la plus grosse, la plus belle des perles célèbres ; elle monta sur un cheval d'Andalousie que le marquis de Villa-Mayna conduisait par la bride. La richesse de sa parure ajoutait encore à la noblesse de sa taille et à la grâce répandue sur toute sa personne. Rien n'était comparable à la magnificence de sa suite. Marie-Louise s'arrêta devant la maison de la comtesse d'Ognate, pour saluer sur leur balcon le roi et la reine. Elle vint ensuite descendre à Sainte-Marie, où le cardinal Porto- Garero l'attendait, et le Te Deum commença.
En sortant de l'église, la reine passa sous plusieurs arcs de triomphe, traversa la ville aux acclamations du peuple, et entra dans la cour du palais.
Là se trouvèrent de jeunes seigneurs et déjeunes filles représentant les fleuves et les rivières d'Espagne. Ils étaient couronnés de roseaux et de lys d'étang, avec des vases renversés. Ils vinrent complimenter la reine en latin et en espagnol. Les magistrats de la ville, vêtus de brocart d'or, lui présentèrent les clefs de Madrid. Tous les grands d'Espagne, dans l'équipage le plus somptueux, vinrent aussi lui rendre hommage. C'était une pompe, un éclat digne d'enorgueillir même une reine, mais impuissants à distraire un cœur profondément blessé.
Quand elle fut arrivée près du perron, le roi aida Marie- Louise à descendre de cheval et la reine-mère la conduisit à son appartement, où toutes les dames de la cour se jetèrent à ses pieds, et lui baisèrent respectueusement la main.
Ges lambris dorés, ces longues galeries garnies de tableaux admirables, ce luxe royal surprenant môme pour une princesse élevée à la cour de Louis XIV ne faisaient point d'illusion à la princesse. Tout lui disait que ces riches ornements cachaient le mur de sa prison. Si elle avait pu en douter, elle en aurait été convaincue, lorsque en regardant par une des fenêtres de sa chambre la foule qui remplissait la cour du palais, elle entendit sa camarera-mayor lui dire, qu'il était défendu à la reine d'Espagne de regarder par les fenêtres, ni de parler à personne sans en avoir demandé la permission au roi.
L'idée de s'adresser au roi pour obtenir des choses si simples en elle-même, répugnait à la fierté de la reine ; d'ailleurs chaque jour lui prouvait davantage le dépit secret qui ajoutait encore aux sentiments naturellement ombrageux de Charles II. Une colère interne, cette sorte d'indignation qui naît d'une injustice de la nature, altérait l'humeur du roi au point de le rendre aussi tourmentant que malheureux. Il ne pouvait s'imaginer que la douceur, l'affection que lui témoignait la reine, pussent résistera l'humiliante pitié qu'il devait inspirer, et l'effroi d'un avenir qui lui semblait inévitable, le rendait par avance soupçonneux et cruel.
Déjà le marquis de Villars avait eu occasion de s'apercevoir de l'antipathie du roi d'Espagne pour tout ce qui rappelait la France à la jeune reine ; il venait de faire tuer un joli petit chien qu'elle avait amené de Paris, sous prétexte qu'elle en avait trop soin; jamais elle ne pouvait parler sans témoins à aucune des femmes qui l'avaient suivie. Tout en montrant pour elle une véritable adoration, le roi la faisait surveiller et la laissait obséder par la duchesse de Terra-Nova, d'une façon tyrannique, regardant comme une faveur extrême la permission qu'il lui accordait de se promener à cheval et de chasser, sorte de plaisir interdit jusqu'alors aux reines d'Espagne ; il la tenait sur tout le reste, dans un esclavage complet, épiant tous ses mouvements, attachant un sens caché à ses paroles
tu
les plus indifférentes; redoutant par-dessus tout qu'elle ne se prît d'amitié pour une des femmes de sa cour ; l'isolant avec soin de toutes celles qui auraient pu captiver sa confiance, et ne se donnant pas la peine de dissimuler sa haine contre les Français. Charles 11 venait de renvoyer à Paris deux des femmes de la reine, dont une jeune belle et sage, qu'il soupçonna de pouvoir devenir un jour la confidente de Marie- Louise (1).
L'ambassadeur de France n'était pas à l'abri de la mauvaise humeur de Charles IL Tant qu'elle n'avait porté que sur ses dégoûts personnels, M. de Villars avait feint de ne point s'en apercevoir ; mais le roi voulant le pousser à bout pour lui inspirer le désir de demander son rappel, imagina de supprimer toutes les franchises et les immunités du quartier de l'ambassadeur de France. Celui-ci protesta contre le décret insultant. Le roi persista. Et ce procédé parut d'autant plus marquant que le marquis de Villars en fat seul victime, les autres ambassadeurs ayant conservé les privilèges qu'on lui enlevait.
Louis XIV, instruit de ce qui se passait, voulut en avoir raison. Monsieur écrivit à sa fille une lettre où son inquiétude était vivement exprimée, et où il la conjurait d'employer tout son ascendant sur son mari pour l'engager à consentir à ce que le roi très-chrétien avait légitimement droit de prétendre. Elle ignorait l'insulte faite à la France. Elle en parla au roi, lui reprocha son silence à cet égard, et lui demanda par quelle raison il était ainsi déterminé à traiter le marquis de Villars. Charles II se conteuta de lui répondre:
— Que me quitara â este embajador y mo embiaram otro cavacho.
(i) Lettres de madame de Villars, p. 99.
« Le roi a une grande joie de voir diminuer le nombre des Français, car il ne peut celer qu'il hait au dernier point notre nation. »
MARIE-LOUISE D'OHLÉA\> 191
Ce qui signifie :
— C'est qu'on m'ôtera cet ambassadeur, et qu'on m'enverra quelqu'autre aventurier.
Les instances de la reine furent vaines, elle s'aperçut môme que sa sollicitude en faveur de M. de Villars augmentait la malveillance du roi contre cet ambassadeur, et elle se retira profondement affligée des malheurs qui pouvaient en résulter. Mais un courrier extraordinaire ayant apporté au marquis de Villars des instructions très-positives et très-menarautes, la peur d'une déclaration de guerre et d'un soulèvement dans l'Italie fit céder Charles IL II envoya le marquis de Los Bulbazès, chez l'ambassadeur de France, porter à ce dernier un papier signé du roi d'Espagne, par lequel il s'engageait à rétablir notre ambassadeur dans tous les droits dont il jouissait avant le décret sur les franchises.
Cet acte de faiblesse ne fit qu'ajouter un sentiment de ran cune à tous ceux de Charles II contre les Français. La reine témoigna une vive satisfaction de voir la bonne intelligence rétablie entre le roi son mari et le roi son oncle. Elle vanta avec beaucoup de grâce celle qu'il avait mise à céder à ses prières, et Charles II lui sut bon gré de laisser croire que le désir de lui plaire plutôt que l'effroi d'une guerre inévitable l'avait décidé à satisfaire le roi Très-Chrétien.
Dans sa reconnaissance pour cette ruse d'un si bon cœur et d'un esprit si délicat, Charles II lui fil présent de plusieurs beaux chevaux d'Andalousie, destinés au divertissement de la chasse.
Empressée d'essayer le plus fringant, Marie-Louise le fait amener dans la cour du palais et s'élance dessus. Au même moment, l'animal se cabre; il se renverse, la reine tombe; son pied reste engagé dans l'étrier; le cheval rue pour se dégager du poids qui l'entraîne. . La reine est dans le plus grand péril, et tous ceux qui l'entourent, gardes ou seigneurs, restent immobiles. Le roi oui voit de son balcon l'événement, s*
désespère et crie au secours; mais personne ne hasarde d'aller secourir Marie-Louise, car il y a peine de mort à toucher le pied delà reine; c'est une des lois les plus sottement rigides et les mieux observées d'Espagne.
Enfin, deux cavaliers espagnols, don Luis de las Torrès et don Jaime de Soto-Mayor, bravant tout pour sauver Marie- Louise, se précipitent, l'un sur la bride du cheval, et l'autre sur l'étrier qui emprisonne le pied de la reine ; don Jaime se démet un doigt de la main pour rompre l'étrier. Enfin, la reine délivrée, tombe sans connaissance dans les bras de son sauveur, qui la dépose doucement sur le sable, et les deux cavaliers s'enfuient aussitôt.
Arrivés chez eux, ils font seller leurs chevaux pour se dérober, s'il se peut, à la rigueur de la loi qui les condamne à avoir la tête tranchée.
Pendant ce temps, leur ami, le jeune comte de Pegnaranda, s'approche respectueusement de la reine, et lui dit dans quel danger se trouvent ceux qui ont été assez heureux pour lui sauver la vie. Alors la reine, à peine remise de son émotion, tremblant encore de souffrance et de terreur, se jette aux pieds du roi, qui était accouru près d'elle, et lui demande en pleurant la grâce de ces généreux coupables. Le roi l'accorde; on envoie aussitôt chez eux leur apprendre la clémence royale. Ils étaient déjà à cheval pour se sauver. La reine les honora le lendemain d'un présent magnifique. Mais un avis secret les engagea à quitter Madrid le plus tôt possible et à ne jamais parler de leur dévouement pour la reine.
Don Luis de Las Torrès voulait braver la rigueur de la loi, et prétendait que la reconnaissance du roi l'emporterait sur le fanatisme de la jalousie; mais son ami, plus sage et moins romanesque, lui prouva que l'unique moyen de s'assurer l'indulgence du roi, était de paraître craindre sa sévérité ; et qu'il fallait surtout se soustraire aux remercîments de la reine.
— Qui! là protéjais! di eiJeau gentilhomme qu'elle avait
M A II ! E - L 0 U I S E D'ORL É A N s 1 M
chargé de leur porter ses présents. J'aurais voulu du moins les voir une fois et leur parler de ma reconnaissance.
Ce mot, qui prouvait assez que les libérateurs de la reine étaient complètement inconnus, plaida. mieux leur cause que toutes ses instances pour obtenir leur grâce.
Le roi Charles devenait chaque jour plus sombre, même au milieu des fêtes qu'il ordonnait pour célébrer l'avènement de la jeune reine. Au moment où les acclamations, les plaisirs triomphaient le plus de la gravité espagnole, on le voyait tout à coup pris d'un accès de mélancolie profonde que rien n'expliquait, car la reine lui témoignait une douce affection, et ses soins pour lui étaient gracieux et tendres ; mais plus elle lui montrait d'intérêt, plus sa tristesse prenait d'amertume, une jalousie vague l'agitait. Ce sentiment de défiance, né des insinuations de la duchesse de Terra-Nova, et sans cesse excité par des rapports mensongers, des suppositions perfides, donnait aux moindres actions du roi quelque chose de menaçant qui jetait l'effroi dans l'esprit de la reine et l'étonnement parmi les personnes qui l'entouraient. La marquise de Viliars, craignant que la mauvaise humeur de Charles II n'eût pour objet les fréquentes visites qu'elle faisait à la reine et les conversations françaises qu'elles avaient ensemble, se décida à ne plus aller au palais que lorsqu'elle y serait mandée par le roi.
Pour faire diversion à cette existence contrainte et monotone, ou donna des spectacles à la cour; mais ils étaient si inférieurs à ceux que la reine avait vus à la cour de Louis XIV, qu'elle faisait de vains efforts pour paraître s'en amuser.
Charles II pensa que cette indifférence pour les plaisirs d'Espagne céderait à la pompe dramatique d'un combat de taureaux. La fête en iut proclamée à son de trompe. On engagea les grands et les fils des grands à taurèader. Douze d'entre eux se firent inscrire au rang des tauréadors.
La reine entendit le roi, la reine-mère et la duchesse de Terra-Nova vanter à tel point ce plaisir espagnol, qu'elle ne fut nullement préparée à l'horreur qu'elle en devait éprouver. Les apprêts s'en faisaient avec tant de magnificence et de gaieté, qu'il était impossible de présumer qu'on pût se réjouir ainsi d'avance d'une représentation où l'on avait toujours à regretter la vie de plusieurs acteurs.
Déjà deux her adores (1) avaient été tués en marquant d'un fer chaud deux taureaux désignés pour le combat. Ce prélude sanglant fait plaisir au peuple, parce qu'il prouve en faveur de la force et de la fureur des taureaux. Déjà la Plaça-Mayor était entourée de barrières de la hauteur d'un homme et ornée de trophées aux armes du roi; déjà les balcons de chaque maison étaient recouverts de tentes élégantes ; celui du roi plus spacieux, plus riche que tous les autres, se distinguait encore par son dais en étoffe d'or.
On entend une fanfare: ce sont les ambassadeurs et le nonce, qui viennent occuper leurs différents balcons, placés en face de celui du roi. Les conseils d'Aragon, de Castille, de l'Inquisition, de l'Italie, de Flandre, des Indes, et les ministres, sont à la droite du balcon du roi; on les reconnaît aux armes brodées en or sur leur tapis cramoisi. A gauche, sont placés le corps de ville, les juges, les grands, les titulados, chacun selon leur rang.
Des corbeilles de fruits, de confitures sèches et d'eau glacée sont apportées aux dames invitées de la part du roi. Ces cor-
(i) Jeunes et robustes paysans chargés de fendre les oreilles des taureaux et de les marquer à la cuiss
MARIE-LOUISE D'ORLÉANS l'Jô
beilles contiennent aussi des gants, des rubans, des éventails, des bas de soie, des pastilles €t des jarretières (1).
Depuis le niveau du palais jusqu'au premier balcon, on avait élevé des échafauds pour tout ce qui ne peut louer un balcon.
A l'aspect de cette place qui rappelait les cirques antiques, de ces maisons décorées de draperies superbes, de ces balcons remplis de femmes resplendissantes, de ces jeunes seigneurs dont les beaux chevaux caparaçonnés d'or et de pierreries semblaient rivaliser avec eux de magnificence et d'intrépidité, Marie-Louise se sentit un moment fiôre d'être la reine d'un peuple si noble et si galant.
Elle approuvait l'usage qui ne permettait à ces jeunes seigneurs de caracoler auprès de son carrosse qu'autant qu'ils en avaient obtenu l'autorisation de la dame dont ils portaient les couleurs. Les yeux de la reine se reposèrent agréablement sur le balcon de la marquise de Villars, qui était vêtue à la française, ainsi que toutes les personnes de l'ambassade, prérogative uniquement accordée ces jours-là à l'ambassadeur de France et à sa suite.
Dès que le roi et les reines furent assis sur le balcon, les capitaines des gardes, ayant ebacun à la main un bâton de commandement, entrèrent dans la Plaça-Mayor, suivis de leurs ofïiciers, ils y firent plusieurs tours pour donner les ordres nécessaires et pour saluer leurs dames. Après s'être fait reconnaître à la couleur des nœuds de rubans qui flottent en aiguillettes sur leurs épaules, sur leurs chapeaux, et jusque sur la housse de leurs chevaux ; ils font ranger le peuple sur les échafauds, et la place une fois libre, ils donnent Tordre de faire entrer cinquante tonneaux pleins d'eau et portés sur des charrettes. On arrose l'arène, puis les capitaines des gardes reviennent prendre leur poste sous le balcon du roi ; leurs
(1) Cette dépense, fort considérable, I ordinairement sur les
amendes» qui sont adjugées au roi et à la ville.
gardes se mettent en haie, et quel que soit le danger qui les menace pendant le combat, ils ne peuvent ni reculer ni sortir de leur place; seulement ils présentent aux taureaux la pointe de leur hallebarde, et si, par un hasard heureux, l'animal se précipite sur l'arme, et que le garde le tue en se défendant, le taureau lui appartient.
Les gardes rangés, six alguazils entrèrent dans la lice, et la reine-mère fît remarquer leur extrême pâleur à sa bellefille. Ils montaient de beaux chevaux caparaçonnés à la mauresque, chargés de petites sonnettes que le moindre mouvement agitait.
— Voyez comme ces malheureux ont peur, dit la reinemère. L'usage veut qu'ils restent dans la lice tant que dure le combat. C'est eux qui vont chercher les cavaliers qui doivent combattre ; honneur fort dangereux qu'ils céderaient de bon cœur. Il faut que vous sachiez, ajouta la reine-mère, qu'il y a des lois très-anciennes établies pour cette sorte de course, nommée duelo, parce qu'un cavalier attaque le taureau en combat singulier. Il faut être né gentilhomme pour combattre à cheval. Il n'est pas permis à ce gentilhomme de tirer l'épée contre le taureau qu'il ne lui ait fait insulte, c'està-dire s'il a fait tomber son chapeau ou son manteau ; s'il lui a arraché sa lance, ou s'il a fait quelque blessure au cavalier ou à son cheval ; en ce cas, le combattant est obligé de pousser son cheval droit au taureau ; car c'est un impegno{l) qu'il faut venger ou mourir. Si le cheval résiste à avancer, il faut que le cavalier mette pied à terre et combatte corps à corps avec l'animal, en commençant par le frapper avec son épée sur la tête ou à la gorge; il peut diriger les autres coups à son gré. Alors les cavaliers présents descendent aussi de cheval, mais ils ne peuvent en rien seconder le combattant contre son féroce ennemi.
(1) Affront.
En cet instant le roi ordonna de commencer la fête. Deux, alguazils vinrent sous son balcon recevoir la clef de l'écurie où les taureaux sont enfermés. Cette clef leur est jetée par le privado ou premier ministre à qui le roi la remet, ce qui est regardé comme une faveur insigne. Aussitôt les trompettes sonnèrent, et les alguazils allèrent tout tremblants ouvrir la porte de l'écurie. Il y avait un homme derrière cette porte qui la referma vite, et grimpa par une échelle sur le toit de l'écurie, car le taureau, en sortant, cherche ordinairement derrière la porte, et commence par tuer l'homme qu'il y trouve, puis il court après les alguazils qui pressent leurs chevaux, et n'ont de salut que dans la fuite.
Parmi les six chevaliers qui devaient combattre se trouvait le comte de Konismark, jeune Suédois, beau, brave, et qui attirait particulièrement les regards par la magnificence de sa suite. Elle se composait de douze chevaux superbes, tenus en main par autant de palefreniers, et de six mulets avec des couvertures de velours brodé d'or et porteurs de faisceaux de lances. Chaque combattant avait la même suite, portant ses couleurs. Mais rien n'égalait la richesse et l'élégance de celle du comte de Konismark : chaque cavalier était vêtu d'un justaucorps brodé d'or ou d'argent, de soie ou de jais. Il avait une touffe de plumes blanches mouchetées de différentes couleurs, sur un côté de son chapeau, attachées par une agrafe en diamants. Il portait de plus une écharpe aux couleurs de sa dame, habituellement donnée par elle. Par-dessus tout cela on voyait un manteau noir, dont les bouts jetés en arrière, ne gênaient point ses mouvements. Le cavalier avait de petites bottines blanches avec de longs éperons d'or, à la mode des Maures.
Ce vêtement simple et austère, contrastait avec le luxe des habits des laquais. Chaque cavalier en amène quarante, habillés de moire d'or ou de brocart incarnat : les uns en costumes indiens, les autres en turcs, en hongrois ; mais tous
plus éclatants les uns que les autres. Cette suite nombreuse entoure la lice; deux laquais chargés de lances, peuvent seuls y pénétrer.
A peine le taureau se fut-il lancé dans la carrière, qu'une pluie de petits dards, garnis de papiers découpés et enflammés, tomba de toutes parts sur l'animal. Ces dards très-pointus et lancés avec adresse, se fixent dans la peau du taureau, et redoublent sa fureur. Il court plus vite qu'un cheval de course, se précipite sur le cavalier destiné à le combattre. Celui-ci l'attend la lance à la main comme un poignard ; il le repousse ; le bois de la lance qui est faible, se casse; aussitôt les laquais en présentent une autre dont le cavalier blesse encore le taureau ; il mugit, il bondit, sa fureur est au comble ; en vain on lui jette des chapeaux, des figures de carton pour tromper sa rage, il va atteindre le comte de Konismark. Un cri général se fait entendre. La jeune reine, que l'horreur d'un tel spectacle fait tressaillir, cacha sa tête entre ses mains.
— Que faites-vous, madame? s'écria la camarera-mayor indignée.
A ces mots, la reine fait un effort pour rouvrir les yeux ; elle voit un jeune Maure aller droit au taureau, et profiter du moment où l'animal ferme toujours les yeux avant de frapper de ses cornes, pour lui enfoncer son poignard au milieu du front, dans la suture des os, endroit délicat et aisé à percer; mais pas plus grand que l'épaisseur de la lame du poignard. Le taureau tombe mort.
Ce coup, le plus téméraire, le plus adroit qu'on eût jamais vu, excita les plus vives acclamations. Les trompettes sonnèrent: le roi jeta une bourse de quinze pistoles au Maure qui avait tué le taureau. Quatre mules ornées de plumes et de sonnettes, vinrent s'atteler aux jambes du taureau vaincu, pour le conduire hors de l'arène aux cris des vivats de la foule en délire.
Cependant, le comte de Konismark était grièvement blessé. Son beau cheval, atteint par le taureau, avait le ilanc crevé, et courait dans cet état au milieu de la lice en renversant tout. Son maître ayant mis pied à terre, ne pouvait le retenir, il le vit frapper de la tête et du poitrail un malheureux homme qui tomba aussitôt mortellement blessé. Enfin, les archers ouvrirent la barrière, et le coursier furieux alla mourir à quelques pas de la Plaça-Mayor.
Alors on vint au secours du comte de Konismark; une fort belle dame espagnole s'avança sur son balcon et lui fit signe avec son mouchoir, comme pour lui donner du courage. En voyant ce témoignage d'intérêt, le comte se relève fièrement, prend son épée, la baise, et bien qu'il perdît un ruisseau de sang, et qu'il fût obligé d'être soutenu par ses laquais, il vint faire une grande blessure à la tête du taureau mort traîné par les mulets; puis, regardant encore une fois sa dame, il tomba évanoui dans les bras de ses laquais qui l'emportèrent.
Ce premier drame, dont la vue fut si pénible que la reine faillit s'en trouver mal, n'interrompit pas la fête; un nouveau combat s'engagea, et plusieurs se succédèrent pendant lesquels un jeune Tolédan, beau, bien fait, ne put éviter le coup de corne du taureau, qui le lança à une telle hauteur qu'il retomba mort. Un Castillan, plus heureux, eut l'adresse de sauter comme un oiseau de son cheval sur le taureau, et de le frapper mortellement.
La reine ne pouvant s'accoutumer à un spectacle à la fois si horrible et si magnifique, prit le parti de détourner ses regards de la lice, et de les porter sur les balcons qui entouraient la place. Ils se fixèrent d'abord sur le balcon de l'ambassadeur de France; et cela pour le plaisir de revoir les costumes élégants qui lui rappelaient sa belle patrie (1); parmi les
(1) « Il y eut hier la plus célèbre fête de taureaux qui se soit vue depuis plusieurs règnes des rois d'Espagne; il y eut six grands ou fils de
gentilshommes attachés à l'ambassade, elle en remarqua un dont l'attention paraissait uniquement attachée sur elle. Madame de Villars adressait souvent la parole à cet inconnu. La reine se promit de la questionner à ce sujet, car elle ne se rappelait point que ce gentilhomme lui eût été présenté avec les autres, et elle avait peine à s'expliquer sa présence auprès de l'ambassadrice.
La reine était loin de se douter que ce gentilhomme fût son grand-oncle. C'était le comte de Gharni, le fils naturel de feu M. le duc d'Orléans. On l'avait exilé de France, pour le punir de s'être trop vanté de son illustre parenté. On devine tout le plaisir qu'il trouvait à contempler cette belle reine d'Espagne, dont il était rapproché par le sang, et si éloigné par les lois du monde.
Le marquis de Flamarens était aussi sur le balcon de l'ambassadeur de France. Le roi, importuné de leur admiration pour la reine, demanda leurs noms avec humeur, et se répandit, comme à l'ordinaire, en épigrammes sur ces chiens de Français qui devraient bien rester chez eux.
La reine sentit ses yeux se mouiller de larmes, et tous sos regrets de patrie vinrent ajouter leur tristesse à l'horreur du sanglant spectacle qui venait de finir.
La duchesse de Terra-Nova, dont le zèle courtisan dépassait tout ce qu'on pouvait attendre, était à l'affût des moin-
grands qui furent les taureadors. Je pensais mourir dans la première heure, mourir est un peu trop dire, mais j'eus une émotion et un si violent battement de cœur, que je crus n'y pouvoir résister, et je me levais pour m'ôter de dessus le balcon si M. de Villars ne m'eût dit que pour rien au monde il ne fallait faire cette faute. » (Lettres de madame le Villars, p. 78.)
dres occasions de prouver au roi qu'elle partageait au pin haut degré sa haine contre tout ce qui venait de la France, aversion dont la reine était seule exceptée.
Marie-Louise avait apporté de Paris deux beaux perroquets. Ces oiseaux disaient fort distinctement plusieurs phrases françaises, ce qui ne plaisait point au roi; aussi la reine ne les faisait-elle venir dans son cabinet que lorsqu'il était à la chasse. La camarera-mayor s'aperçut de la grimace que faisait le roi chaque fois que ces perroquets répétaient les mots de : Vive la France, vive le roi, vive la reine, vive monseigneur le Dauphin! et elle conçut l'idée de faire une exécution qui lui assurerait, pensait-elle, la faveur du roi.
Un jour, pendant une promenade de la reine avec lui, la duchesse feignit une légère indisposition pour être dispensée de suivre Leurs Majestés, puis elle demanda les deux perroquets à la personne qui en prenait soin, et certaine de ne pouvoir trouver dans toute la maison de la reine un seul serviteur qui consentît à lui obéir lorsqu'elle lui ordonnerait de tuer ces deux oiseaux, si chéris de leur maîtresse, elle se décida à les étrangler de ses propres mains.
Ce fut une véritable affliction parmi les femmes françaises qui servaient la reine que de voir avec quelle audace sa duègne pouvait la contrarier, la braver même dans ses goûts les plus innocents, et la priver impunément de tout ce qui pouvait lui rappeler sa patrie.
De retour de sa promenade, la reine, sachant le roi au conseil, fit demander ses perroquets. Alors les femmes de la reine se regardèrent sans oser répondre. Enlin, ne pouvant contenir son indignation, madame Viremont raconta l'exécution faite par la camarera-mayor, ajoutant que la jolie gazelle de Sa Majesté aurait sans doute bientôt le même sort que ses perroquets.
Pour la première fois l'expression de la colère se peignit sur le beau visage de Marie-Louise : pour la première fois.
cette femme, accoutumée à subir les plus affreux coups du sort avec une résignation angélique, se sentit révoltée d'une insulte, au point de ne pouvoir contenir son indignation,
En ce moment la duchesse de Terra-Nova entra chez la reine et vint selon la coutume, lui baiser la main. La reine retira brusquement sa main et en frappa la joue de la duchesse.
Jamais on ne vit surprise ni rage pareilles à celles dont la camarera-mayor fut saisie, elle qui avait un royaume dans le Mexique, se voir souffleter par une jeune femme qu'elle croyait pouvoir traiter comme un enfant !... Dans l'excès de sa fureur, elle sortit de chez la reine, en proférant les injures, les menaces les plus effrayantes ; puis elle assembla chez elle ses parents, ses amis, enfin plus de quatre cents personnes. Avec ce nombreux cortège, elle alla vers le roi lui demander justice de l'outrage qu'elle prétendait avoir reçu de la reine. Elle cria, pleura tant que le roi lui promit de gronder Marie- Louise.
En effet, il se rendit chez elle au moment où elle se faisait coiffer et où ses femmes étaient occupées à natter et à parfumer ses beaux cheveux. Madame Viremont était là, cherchant dans son imagination les moyens de parer à la colère du roi, car la camarera-mayor allait profiter de son ascendant sur l'esprit de Charles II pour le porter à un vif ressentiment contre la reine, et les premiers mots qu'il adressa à Marie- Louise confirmèrent ce soupçon.
— Vous ignorez donc madame, dit-il, d'un air irrité, quel est le rang d'une camarera-mayor?
La reine ne répondit rien.
— Qui a pu vous porter à traiter ainsi la petite-fille de Fernand Gortez, une femme choisie par moi entre les plus nobles de mes royaumes, pour remplir près de vous la première charge de la cour? Dites, quel motif assez puissant a pu vous entraîner à un semblable oubli de ce que vous deviez à son raneç et au vôtre?
La crainte d'apprendre au roi qu'en tuant ses perroquet- la duchesse de Terra-Nova a cru faire un acte de patriotisme empêchait la reine d'avouer la cause du mouvement de courroux qu'elle n'avait pu maîtriser.
— Enfin, donnez une raison ajouta le roi avec impatience.
— Ah ! sire, si j'osais la dire cette raison à Votre Majesté, s'écria la nourrice de la reine en se jetant aux pieds de Charles II.
— Parlez, dit le roi, qu'elle est-elle?...
— Esto es un anlojo, reprit à haute voix madame Viremont (eu qui signifie en espagnol : c'est une envie de femme grosse).
Le roi resta un moment interdit.... un /.uage sombre couvrit ses traits ; mais bientôt paraissant s'elTorcer de surmonter une idée pénible, il se tourna vers la reine et l'embrassa en répétant :
— Esto es un antojo...
La reine baissa les yeux. Ce mouvement fut mis sur le compte de sa modestie, et parut un aveu. Toutes les femmes s'écrièrent : — Béni soit l'enfant de Leurs Majestés! La duchesse entra dans ce instant. Le roi courut à elle; lui dit qu'il était ravi de l'offense qu'elle avait reçue ; que lorsqu'elle en saurait la cause, elle-même en serait joyeuse; et il finit par lui expliquer comment la reine avait cédé à une envie de femme grosse.
Il faut savoir qu'en Espagne, on croit qu'en résistant à ces sortes (['enviés, les femmes accouchent avant le terme d'un enfant mort.
Rien ne saurait peindre i'étonnement delà camarera-mayor en entendant ces mots sortir île la bouche du roi. Son regard trahissait l'incrédulité, l'ironie, la crainte et le dépit. Elle adressa à la reine de feintes excuses sur le tort de n'avoir point deviné Vétat dans lequel Sa Majesté pouvait être, et dit une foule de choses moitié flatteuses, moitié malignes, que chacun pouvait interpréter à son gré. Quelques mots sur la présence
d'esprit, sur l'imagination ingénieuse de la reine furent trèsbien compris par elle. Quant au roi, il recevait, avec un sourire un peu forcé, les nombreuses félicitations dont on l'accablait; mais il en témoignait une joie si fastueuse que chacun s'empressait d'y joindre les prédictions qui devaient le plus le flatter.
La nouvelle de YAntojo se répandit bientôt dans tout le palais ; et ceux à qui leur rang en donnait le droit accoururent pour être des premiers à complimenter le roi. Il passa dans le salon de la reine pour la laisser achever sa toilette ; dès qu'elle fut terminée, Marie-Louise renvoya ses femmes, et retint seulement près d'elle sa nourrice. Alors profitant d'un moment où la duchesse de Terra-Nova allait prendre ses gants et son évantail pour la suivre, elle se tourna vivement du côté de madame Virement.
— Qu'as-tu fait ? lui dit-elle en levant les yeux au ciel.
— Je vous ai sauvée, madame ; car le roi ne vous aurait point pardonné d'avoir traité votre méchante duègne comme elle le mérite.
— Mais tu lui as menti.
— Qu'importe, s'il n'en doute pas.
— Il le sait, te dis-je.
— Gomment, que voulez-vous dire!
— Chut, voici la duchesse.
A ces mots la reine, suivie de sa camarera-mayor , passa dans le salon où le roi et la cour l'attendaient.
Le roi répondait aux félicitations de la marquise de Villars lorsque la reine entra; il lui tendit affectueusement la main, la conduisit vers le balcon qui donne sur la cour du palais
et lui montrant les chevaux de selle, que les écuyers promenaient en attendant qu'elle les montât, il dit :
— Vous allez donner l'ordre qu'on les ramène à l'écurie, n'est-ce pas?
— Pourquoi donc ! dit la reine avec regret.
— Parce qu'il ne serait pas prudent à vous de monter à cheval maintenant; demandez plutôt à madame l'ambassadrice, ajouta-t-il en faisant signe à madame de Villars de venir près d'eux.
Et madame de Villars questionnée par le roi, ne manqua pas d'appuyer sur le danger qu'il y avait de monter à cheval dans un commencement de grossesse. En l'écoutant, la reine fixa ses yeux sur le roi, pour y chercher ce qu'elle devait dire. Il paraissait enivré d'un rêve charmant. Son regard joyeux brillait à travers une larme. Il souriait d'un air insensé, qui faisait peine et plaisir à voir. Madame de Villars ravie de l'effet que produisaient ses félicitations, s'écria :
— Quelle bonne nouvelle je vais donner à la cour de France, car si M. de Villars est obligé d'attendre la communication officielle de Votre Majesté pour en réjouir son maître, moi je puis bien bavarder avec mes amis de Saint- Germain et de Versailles.
— Ne vous pressez pas tant, dit la reine, il se peut que....
— Eh bien, interrompit vivement le roi, si notre espérance est déçue, vous les détromperez, écrivez toujours, madame la marquise, cela nous portera bonheur. Oui, ajouta-t-il, en répondant au sentiment de surprise qu'il lisait dans les yeux de la reine, je veux que tout ce qui nous aime croie à ma félicité. En disant ces mots, il serra de ses mains les beaux bras de la reine, sorte de caresse fort tendre en Espagne. Elle crut voir dans le ton à fois impérieux et caressant dont le roi avait insisté pour propager la nouvelle imaginée par madame Viremont, une invitation pressante de ne la point démentir. Sans comprendre le motif de ce petit mensonge, elle
se soumit au caprice du roi, et accueillit tous les discours à ce sujet de manière à accréditer le bruit de la prochaine naissance d'un héritier du trône.
Tant que dura cette illusion, le roi fut de très-bonne humeur, et la cour d'Espagne eut un moment l'espoir de voir s'introduire chez elle les usages et les fêtes qui rendaient celle de Louis XIV la plus agréable et la plus galante de toutes. Mais bientôt il se fit un changement tel dans le caractère et les manières du roi que chacun en fut effrayé. Le duc de Medina-Cœli seul ne s'en alarma point; car le roi, en devenant triste, soupçonneux, jaloux, portait sa pensée inquiète sur tous les détails de la vie, et lui livrait chaque jour davantage le soin de conduire les affaires de l'État. Aussi, loin de calmer ses vagues inquiétudes, cherchait-il habilement à les entretenir. C'est surtout contre les Français que le duc de Médina- Cœli excitait sa haine.
Un jour que la reine allait en prière à Notre-Dame d'Atocha, un pauvre insensé, qui était Français, s'approcha de son carrosse et lui demanda l'aumône. Le roi se mit dans une colère si violente contre ce malheureux, qu'on eût peur qu'il ne le fît tuer sur-le-champ.
C'était, disait-il, pour remettre un billet à la reine que cet homme feignait la démence, et s'était approché si près d'elle. Enfin, de retour au palais, la duchesse de Terra-Nova conseilla à la reine d'ordonner à ce pauvre mendiant de sortir promptement de Madrid; car il n'y était pas en sûreté.
Les visites de l'ambassadeur et de l'ambassadrice de France chez la reine devinrent encore plus rares. La camarera-mayor trouvait toujours quelques raisons pour les ajourner. La vie intérieure du palais prit toute L'austérité de celle d'un couvent; le manque d'argent s'y faisait sentir au milieu de toutes les richesses des deux mondes. La reine en était particulièrement privée, sous prétexte que les sommes qu'on mettrait à sa disposition pourraient être mal employées, et que l'argent
nourrit l'intrigue. On ne comprenait rien à l'ennui qui régnait dans cette cour, présidée par un jeune roi et par une reine charmante. La solitude dans laquelle on la maintenait et sa résignation à la supporter n'expliquaient pas davantage la surveillance jalouse dont on l'obsédait. Mais le roi ne pouva voir les yeux de Marie-Louise se porter, môme avec la plus grande indifférence, sur un homme quelconque sans en pâlir de jalousie (1), et sa préoccupation continuelle, son dédain pour tous les biens qu'on envie, semblaient cacher un malheur qu'on osait soupçonner.
L'ambassadeur de France ayant reçu des dépêches importantes, fit demander une audience particulière au roi d'Espagne. Madame de Villars en sollicita en même temps une de la reine, que la camarera-mayor voulut bien lui laisser accorder.
Lorsque la marquise entra dans le cabinet de Marie- Louise, elle regarda de tous côtés pour voir s'il n'y avait personne.
— Nous sommes seules, lui dit la reine, parlez en toute coniiance.
— J'ai voulu prévenir Votre Majesté d'une nouvelle qui n'en est sans doute pas une pour elle ;mais comme M. de Villars en fait dans deux heures la communication officielle au roi, j'ai pensé qu'il serait peut-être convenable d'en parler auparavant à Votre Majesté...
Deux larmes qui s'échappèrent des yeux de la reine apprirent à madame de Villars qu'elle avait été comprise. Elle n'osa achever.
— Parlez, dit la reine en essuyant ses yeux. Le mariage est accompli, n'est-ce pas? Vous avez une Dauphine!
(1) « Le Roi d'Espagne est amoureux et jaloux sans savoir de quoi, ni de <jui. Ses combats de taureaux ont été affreux. Deux grand* pensèrent y périr. Leurs chevaux furénttùés sous eux. Très-souvent l'arène est ensanglantée. Voilà les divertissements d'un royaume chrétien. Les nôtres sont bien opposés à cette destruction et bien plus aisés à comprendre, i (Madame de Séyigné, tome 5, p. 98.)
— Oui, Madame, répondit tristement la marquise.
— Je vous remercie de m'avoir épargné le tort de montrer à d'autres qu'à vous ce que cette nouvelle me fait éprouver; et pourtant je m'y attendais. Nous savions le départ delà princesse de Bavière. Des lettres de son frère l'Électeur avaient instruit le roi de toutes les circonstances de ce mariage, mais je m'obstinais à en douter. Plaignez cette faiblesse et gardez m'en le secret. C'était le rêve de ma vie, je le pleurerai éternellement.
— Ah! madame, c'est pour être seule confidente de ces regrets douloureux, de ces regrets que tant d'années d'illusion rendent si excusables, que j'ai eu le courage de venir vous porter ce dernier coup... Il est essentiel que personne ici ne soupçonne votre peine.
— Et quand ils la devineraient, n'est-elle pas de celles que le sort rend inconsolables? Le ciel lui-même peut-il rien contre un semblable malheur?
— Et qu'importe! reprit la marquise; la certitude de vous voir à jamais séparée de celui qu'on vous destinait ne suffit pas pour faire tolérer vos regrets, madame; la jalousie du passé est encore plus féroce que l'autre, car elle ne peut s'abuser; et si Votre Majesté a souvent à souffrir des vagues soupçons d'un caractère ombrageux, enfin d'une jalousie sans sujet, que serait-ce, grand Dieu ! si ce sentiment s'appuyait sur les preuves d'un amour sacrifié, il est vrai, mais d'un amour trop légitime, trop bien fondé pour ne pas survivre longtemps au sacrifice?... Ah! croyez-moi, madame, ne vous fiez pointa la raison, a la justice d'un cœur où vous régnez. Le roi doit être si heureux de vous posséder qu'il ne pourrait penser sans dépit qu'un autre a recueilli les premières impressions d'une âme telle que la vôtre.
— Eh quoi! dit la reine, ce sentiment si pur, si protégé, est devenu un crime, il faut cacher mes pleurs, sous peine d'être haie, méprisée!... En aurai-jela force?
— Oui, Madame, vous l'aurez; celle dont vous avez fait preuve jusqu'ici vous en donne l'assurance.
— Ah! ma chère madame de Villars, s'écria la reine en fondant en larmes. Laissez-moi goûter la seule consolation qui m'ait été offerte depuis que j'ai quitté la France. Avoir là sans cesse sur le cœur une pensée dévorante, un regret mortel, et n'en pouvoir pleurer avec personne; être entourée jour et nuit de surveillants ou d'ennemis qui guettent vos souvenirs, vos moindres impressions pour vous en punir comme d'un parjure. Voilà le supplice qui m'était réservé pour prix de mon obéissance. Ah î vous qui savez la cause de tant de peines, laissez-moi vous en parler pour la dernière fois.
— Calmez-vous, madame, calmez-vous; songez que le roi peut venir ici d'un instant à l'autre; ah! s'il vous voyait dans cet état de désespoir, il en devinerait le motif, et Dieu sait quels seraient les effets de sa colère. N'alarmez point son amour. Si mon âge, mon dévouement à Votre Majesté m'autorisaient à lui donner un conseil, je la supplierais d'oublier un attachement mal récompensé; un sentiment dont le souvenir n'est peut-être plus aujourd'hui que dans votre noble cœur. Ah! je voudrais contraindre ce cœur à répondre à l'amour du roi.
— L'amour du roi ! . . . interrompit la reine, l'amour du roi !.. . mais cet amour n'est qu'un tourment pour lui... un supplice que ma tendresse augmenterait encore... Ah! croyez que je l'aime de toute l'affection, de toute la pitié de mon âme. Ne voyez-vous pas à ma soumission, à mes soins pour lui, au zèle que je mets à dissiper ses craintes, à prévenir ses moindres caprices, à ma patience à me conformer aux exigences de cette cour insipide et à la tyrannie de la méchante duègne qu'il a placée près de moi; ne voyez-vous pas jusqu'où va l'intérêt qu'il m'inspire? mais cet intérêt fondé sur son malheur est tout ce que je puis éprouver pour lui. . . Alors la reine craignant d'en avoir trop dit, ajouta vivement : au nom du
ciel, chère marquise, gardez-vous de répéter ce que la douleur me fait dire, je sens qu'elle m'égare; mais le ciel me donnera la force de la surmonter... Oui, je suivrai vos conseils, j'oublierai ceiui qui m'oublie, je le verrai tel qu'il est, et non plus tel que je l'ai rêvé; dites-moi qu'il s'est décidé sans peine à aimer cette princesse choisie par son père pour l'emporter sur mon souvenir. Parlez-moi d'elle, parlez-moi de lui, de son esprit faible, de son cœur inconstant; enfin guérissez-moi par le récit de son misérable bonheur.
— Misérable est bien le mot, dit madame de Villars, car la princesse de Bavière est fort laide, malgré ses beaux bras et ses belles dents, que notre roi vante à l'excès. 11 avait envoyé M. Sanguin à Munich, pour la voir et lui en faire le portrait. A son retour, Sanguin, dont on emmaît la véracité, dit :
» — Sire, sauvez le premier coup-d'œilet vous en serez content, en effet le premier coup-d'œil n'est pas avantageux à madame la Dauphine ; mais elle a bonne grâce, on loue son esprit et sa réponse aux députés de Strasbourg, qui crurent lui plaire en la complimentant dans sa langue allemande :
« — Parlez-moi français, messieurs, leur a-t-elle dit, jq n'entends plus l'allemand.
— Impiété que j'envie! interrompit la reine, se faire un mérite d'oublier sa famille, sa patrie, tout ce que le ciel nous ordonne d'aimer!
— C'est le triste devoir d'une reine, madame; c'est la vertu qu'il lui faut tâcher de feindre, du moins pour s'acquérir l'amour de ses sujets. C'est celle que je vous vois professer chaque jour davantage, ajouta madame de Villars, désirant maintenir la reine dans les idées plus raisonnables qui venaient de succéder à sou exaltation douloureuse. Il y a presque toujours, continua-t-elle, dans les situations les plus malheureuses, une ressource contre le chagrin et l'ennui; c'est de se consacrer au bonheur des autres. A la place où Vous éteà, madame, on peut empêcher, le mal et provoquer
MARIE-LOUISE D'OIUÉXXS 211
le bieti. N'est-ce donc pas la plus belle mission que le puisse confier à une femme sur la terre? Ali! remplissez-la, madame; soyez l'effroi des intrigants qui spéculent sur la faiblesse d'un jeune roi malade; soyez l'ange consolateur de celui qui souffre, et vous verrez qu'il est des joies réelles dans le succès du bien qu'on a rêve* pour uu grand peuple et un bon roi.
La reine serra la main de madame de Villars, en reconnaissance des sages avis qu'elle lui donnait, et lui promit de les suivre.
En ce moment le roi entra, accompagné de l'ambassadeur de France. Avant même de s'asseoir, il lança la nouvelle du mariage de monsieur le Dauphin, et fixa ses regards sur le visage de la reine pour épier l'impression qui allait s'y peindre. Il fut surpris d'entendre Marie-Louise lui répondre du ton le plus naturel :
— Nous parlions de ce mariage avec madame ds Villars; elle me faisait le portrait de la Dauphine.
— Elle est charmante, dit le roi.
— Ah! sire, charmante de caractère, dit M. de Villars.
— Mais pourtant le Dauphin en est fort amoureux, à ce qu'on nous écrit.
— Sire, le roi son père le désire tant, qu'il se le persuade. Monseigneur le Dauphin est l'inique héritier de son trône, et il est tout simple que le roi mon maître se flatte de voir bientôt de nouveaux princes assurer l'hérédité de sa couronne. Il n'est point de roi qui n'envie le bonheur de Votre Majesté.
A ce compliment, le roi rougit, et 1 : reines se tourna vers madame de Villars pour dissimuler son embarras.
La conversation se continua sur les l'êtes qui allaient avoir lieu pour le mariage du Dauphin à la cour de Lcui> XIV. Le roi demanda malignement si tous les bâtards du roi y assisteraient, et l'ambassadeur répôu lit qu'il n'y avait à la cour do France que des pririces légitimés, ;
212 MALIE-LOUISE D'ORLÉANS
mettre fin à un entretien pénible pour elle, proposa au roi une promenade en voiture. Il y consentit.
Dès qu'elle fut seule avec lui, elle lui déclara ne pouvoir plus longtemps laisser répandre le bruit de sa grossesse. En effet, dès le lendemain, la cour entière sut que la reine n'était point grosse (1). On fit à ce sujet des suppositions de tous genres, mais en secret, car on redoutait qu'elles parvinssent aux oreilles du roi ou de la reine-mère. La sombre tristesse qui régnait dans le palais inspirait aux courtisans plus de crainte que de pitié. Il est si ordinaire de voir un roi mécontent devenir injuste et cruel !
Sans se rendre compte de son effroi, chacun pressentait quelque effet malheureux de la morosité de Charles II. Le grand inquisiteur, à qui le confesseur du roi en avait appris la cause, conçut le projet de faire tourner l'état maladif du roi au profit du clergé espagnol, et particulièrement à celui du saint tribunal de l'Inquisition. Après avoir longuement combiné les moyens qu'il devait employer pour amener le roi à ce qu'il désirait lui faire faire, il se présenta un matin chez Sa Majesté, et sollicita d'elle un moment d'audience. Gomme le grand inquisiteur n'attend jamais, il fut introduit sur-lechamp.
Une visite de don Diego Sarmiento di Valladarès, de l'inquisiteur-général à Sa Majesté catholique, était un événement à la cour d'Espagne; car cette grande autorité sacerdotale ne se croyait tenue à aucune déférence envers le monarque, et traitait avec lui de puissance à puissance, ne devant compte de ses actions qu'au saint-père, et ne recevant que de lui
(i) « On a cru Ceux mois que la reine était grosse; c'est à elle à savoir s*il y en avait sujet. » (Lettres de madame de Villars, p. 120.)
MARIE-LOUISE D'ORLÉA>S 213
toutes ses instructions. Sous le règne de Charles-Quint un pouvoir si étendu était sans nul danger pour les intérêts de la monarchie; le bras qui portait alors le sceptre, avait trop de force pour en redouter aucune autre; mais sous un roi faible comme Charles II, le clergé espagnol devait chercher à s'emparer des rênes du gouvernement.
La duchesse de Terra-Nova, prévoyant le crédit absolu que prendrait sur l'esprit du jeune roi ceux qui lui commanderaient au nom du ciel, avait eu l'adresse de faire nommer pour confesseur du roi fray Francisco Reluz, dominicain, allié de la famille de la duchesse et tout dévoué à ses intérêts. Cet homme, dont la bonhomie, l'humilité apparentes cachaient la finesse et l'ambition d'un intrigant, se servait souvent des prérogatives de son saint ministère pour instruire la camarera-mayor des chagrins, des scrupules et des superstitions du roi. Celle-ci en faisait part au grand inquisiteur, comme étant le résultat de l'observation qu'elle était à portée d'exercer, en voyant le roi tous les jours et en possédant sa confiance.
Sans vouloir chercher la source des avis qu'on lui donnait, don Diego Valladarès pensa à en profiter pour ranimer le zèle religieux des Espagnols par le spectacle d'une de ces solennités barbares qui consolidaient la foi par la terreur.
— Sire, dit le grand inquisiteur en entrant chez le roi, j'ai appris par le père Reluz, que Votre Majesté désirait s'entretenir avec moi, relativement aux secours qu'elle a droit d'attendre des ministres de Dieu, soit pour faire cesser l'état qui l'afflige, soit pour l'en consoler par toutes les ressources que la religion sait offrir contre les infirmités du corps et de l'ame. Ah! c'est le ciel qui inspire à Votre Majesté la sainte pensée de neutraliser la malice du démon par des actes de foi. Le prince qui donne au monde l'exemple d'une piété active; celui du combat, qui terrasse l'hérésie, peut seul tout attendre de la bonté divine !
A mesure que le grand inquisiteur s'animait en parlant, le roi sortait peu à peu de son abattement, et ses regards brillaient de tous les feux de l'espérance.
— Quoi! disait-il, vous pensez que le ciel, touché de mes prières, des messes que j'ordonne dans tous mes royaumes, finira par me rendre la santé, le bonheur?
— Des prières ne sont pas suffisantes, sire. C'est la grande, l'unique ressource du pauvre; elle lui attire la miséricorde divine; mais le roi, qui a reçu du ciel la puissance de protéger, d'aflermir la religion, est tenu à de plus grands efforts.
— Eh! que puis-je faire de plus pour la gloire du Seigneur! Est-il un pays au monde où son culte soit mieux observé qu'en Espagne? où ses temples soient plus remplis de fidèles! ses ministres plus honorés?
— Sans doute, Votre Majesté accomplit ses devoirs religieux en bon chrétien, mais la tristesse dont le roi des rois permet qu'elle soit affligée, cet état de langueur qui s'oppose à ses vœux ; à ceux de ses peuples qui voudraient saluer de leurs acclamations la naissance d'un héritier de son trône, cette rigueur enfin dont votre piété a droit de s'étonner, n'est-ce pas la preuve que Dieu n'est point satisfait? Oui, sire, ce que fait un monarque pour la religion n'est rien, tant qu'il lui reste à faire. Votre auguste père avait reconnu cette grande vérité, lorsque, ayant un grand vœu à former, il s'assura la protection du Seigneur, par le glorieux autoda-fé de 1632. Hélas! malgré la grande leçon donnée dans ce saint jour d'expiation, sire, les prisons du Saint-Office, de Madrid, de Tolède sont pleines de criminels dont les causes impies sont instruites et jugées. Le moment de la justice est arrivé. Cette justice, Dieu la réclame. Les maux qu'il nous inflige sont la punition de notre lenteur à la rendre. C'est la voix dont le ciel se sert pour vous ordonner d'accomplir ce grand acte, sire, et de recommencer le saint jugement dont votre père vous a donné l'exemple. C'est en vous montrant le
digne fils de ce roi vraiment catholique, que vous obtiendrez de la grâce divine, le fils qui doit, ainsi que vous, maintenir ici la religion dans toute sa gloire.
«Il ne s'agit point, poursuivit Valladarès, délivrer Votre Majesté à toutes les austérités de la pénitence, mais seulement d'édifier l'empire par un auto-da-fé trop longtemps retardé. Le conseil du Saint-Oflice a déjà décrété que cette grande solennité devait avoir lieu incessamment. Tolède en réclame l'honneur; mais le père Reluz ayant rappelé les indulgences attachées à ce spectacle religieux et combien il importait au roi et à la reine d'en être témoins, il a été décidé que la célébration se ferait à Madrid. Je viens au nom du conseil suprême soumettre cette décision à Votre Majesté et la prier de vouloir bien signer l'autorisation de publier cette grande nouvelle et d'appeler tous les fidèles à ce spectacle rédempteur. »
Le roi signa sans hésiter le parchemin que lui présentait l'inquisiteur général, et sans faire la moindre objection sur l'autorité que s'arrogeait le Saint-Office en décrétant un auto-da-fé avant de savoir si la volonté du roi n'y serait point contraire, il promit de se conformer ainsi que la reine à tous les usages imposés aux souverains dans cette circonstance.
Muni de cette autorisation, don Diego Valladarès se hâta d'assembler tous les congréganistes, les officiers du Saint- Offîce, d'en composer un cortège imposant, et de leur faire lire à haute voix, dans toutes les rues de Madrid, la proclamation suivante (1) :
« Que tous les propriétaires, gens domiciliés, habitants ou étrangers se trouvant actuellement dans ce bourg de Madrid, où le roi tient sa cour, apprennent que le Saint-Office de la ville et du royaume de Tolède doit célébrer un acte public de
(l) Cette proclamation est littéralement traduite de la relation oflifiellc du Saint-Office.
la foi, en la Plaça-Mayor de cette cour, le dimanche 30 de juin de la présente année 1680, et qu'il concède les grâces et les indulgences données par les papes, à tous ceux qui assisteront ou prêteront leur aide audit acte de foi. On ordonne cette publication pour qu'elle soit à la connaissance de tous. »
La congrégation se rendit ensuite chez le duc de Médina- Cœli, le premier ministre, pour le convier à porter, à la procession, l'étendard de la croix verte; honneur que le duc accepta avec reconnaissance, et qu'on ne pouvait refuser sans péril.
A peine Charles II se fut-il engagé par ses promesses au grand inquisiteur, qu'il vint faire part à la reine de la fête sanglante qui se préparait. Au seul mot d'auto-da-fé, Marie- Louise ne put maîtriser un sentiment d'horreur qui s'augmenta encore en apprenant que l'intérêt de la religion lui faisait un devoir d'assister à cette terrible solennité. Son premier mouvement fut de déclarer qu'elle mourrait plutôt que d'être témoin du supplice de tant de malheureux.
— Ce ne sont pas des malheureux, dit le roi, ce sont des hérétiques, des suppôts de Satan qui corrompent les bonnes âmes et jettent des sorts sur les braves chrétiens, victimes de leur malice infernale.
— Eh bien , s'il en est ainsi, répondit la reine, laissez-les en prison, ôtez-leur la liberté, les moyens de nuire, ou bannissez-les de vos États; mais les brûler vifs, sous vos yeux, savourer leur supplice... Non, Dieu ne peut vouloir un tel excès de barbarie.
^Mais si à cet acte de foi était attaché mon bonheur?... ma vie? Si ma félicité, la vôtre en étaient le prix?
— Ah! sire, il ne peut rien résulter d'heureux d'un semblable massacre...
— Pour Dieu, taisez-vous, dit le roi en saisissant le bras de la reine ; car si l'on vous entendait vous seriez perdue...
La duchesse de Terra-ISova venait d entrer, et le roi frémis-
sait du scandale que les paroles de la reine causeraient à cette femme si dévote et si dévouée au grand inquisiteur.
La camarera-mayor se prosterna devant le roi pour lui rendre grâces des faveurs infinies que sa résolution d'honorer de sa présence l'auto-da-fé, qu'on proclamait en ce moment aux acclamations du peuple, allait attirer sur toutes les Espagnes.
— Ecoutez, dit Charles à la reine, entendez-vous ces cris de joie, ces vira.' viva el rat/... Voyez si Dieu et les hommes ne sont pas d'accord pour demander que ce jugement s'accomplisse?...
Alors Marie-Louise leva les yeux au ciel en signe de désespoir, car elle pressentit que ses représentations, ses prières, ses larmes seraient nulles contre le fanatisme des Espagnols et la superstition du roi.
Gomme tous les princes de son caractère, Charles II redoutant l'effet que pourrait avoir sur lui l'horreur profonde dont Marie-Louise semblait pénétrée à la seule idée du prochain auto-da-fé, il voulut s'engager de telle manière avec l'inquisition et l'immense partie de la nation, dont elle disposait, qu'il lui fut impossible de revenir sur son autorisation, et de rien accorder à la pitié de la reine. En vain elle le supplia de la dispenser d'assister à cette fête épouvantable; l'effroi qu'il témoigna à cette proposition, les exclamations de la reinemère, en l'écoutant, prouvèrent à Marie- Louise le danger qu'il y aurait à se soustraire à cette cérémonie.
— Vous ignorez, dit la reine-mère, que l'absence de l'une de nous serait regardée comme une insulte envers le saint tribunal, comme une impiété envers Dieu, et le ciel sait les malheurs qui en retomberaient sur nous. Songez que le pape transmet au grand inquisiteur toute sa piisiance spirituelle, qu'il peut punir à son gré, et par tous le moyens qu'il juge convenables, sans considération d'âge, de famille ou de rang, ceux qu'il soupçonne de tiédeur pour les intérêts de l'Église;
218 MARIÇ-LOUISE D'ORLÉANS
et la reine-mère raconta plusieurs exemples de morts subites arrivées à de grands personnages qui avaient refusé de coopérer par leur présence à l'éclat d'une telle solennité. Puis, devinant la pensée de la reine, et son mépris de la mort, elle ajouta : Vous seule ne seriez pas victime de ce qu'ils nomment la justice céleste; ils reprocheraient au roi de n'avoir point usé de son autorité pour vous faire accomplir un devoir dont il est sans exemple qu'une reine d'Espagne ait jamais osé se dispenser; c'est lui qu'ils accuseraient de votre manque de foi; c'est lui qui en subirait la peine; voyez si vous pouvez le livrer, sans remords, à un ressentiment si redoutable.
— Chère Marie-Louise, dit le roi d'un ton suppliant, c'est ma vie qu'on vous demande ; je suis perdu si l'on ne vous voit point près de moi pendant tout le temps que dureront les jugements et la messe de l'auto-da-fé.
— J'irai, dit la reine, avec la résignation d'une personne qui s'immole à une autre. J'irai, je ne vous quitterai pas; mais priez le ciel d'égaler mes forces à mon courage.
Pendant le mois qui s'écoula entre la proclamation et l'exécution de l'auto-da-fé, le conseil suprême distribua à chacun de ses membres les différents travaux que nécessitait ce grand spectacle. Don Fernando Yillegas fut chargé de la construction d'un vaste théâtre sur la Plaça-Mayor. Don Àlvaro de Mendoz devait faire préparer les étendards, et rassembler les cassettes dans esquelles on renferme les sentences. Don Essedan del Vado désigna les familiers pour escorter à cheval, et armés de baguettes de justice, le conseil suprême.
Le tribunal siégeant à Madrid et nommé inquisition de cour, réunit et jugea à la hâte toutes les causes non encore termi-
n^es ; et Gaspard Fanègue, et Josué dul Olmo, reçurent l'ordre de lo^cr dans les maisons des congréganistes les plus zéléa la partie des criminels qu'on avait tires des prisons secrètes du Saint-Oiïice, et cela pour faire place à ceux que tous les tribunaux du royaume expédiaient à Madrid.
On confia à don Francisco Bazan le soin d'enrégimenter les soldats de la foi qui conduisent les criminels au bûcher, de régler l'ordre des processions de la croix verte et de la croix blanche, et de veiller à ce qu'il y eût une ample provision de vivres et de rafraîchissements pour les membres du Saint-Office, et ceux des deux congrégations de Madrid et de Tolède (1).
La veille de ce grand jour, les prédicateurs attirèrent la foule dans les temples pour l'instruire des indulgences accordées à quiconque dénoncerait un hérétique, un juif ou tout autre justiciable du Saint-Office. La rémission des pèches de toute nature, des crimes, excès et délits quelque graves et énormes qu'ils soient, fut assurée à ceux qui assisteraient dans leurs fonctions les confrères delà congrégation de Sain t- Fierrc-Martyr (2).
La reine revenait d'une de ces prédications où le père Remy avait fait de grands efforts d'éloquence, lorsqu'elle entendit sous ses fenêtres une salve de mousqueterie qui la fit tressaillir.
— Que Votre Majesté se rassure, ditlacamarera-mayor ; ce sont les soldats de la foi.
— Que viennent-ils faire ici? demanda la reine avec effroi.
(i) Attendu, dit l'ordonnance, que l'acte de foi doit durer toute la journée du 31, et occasionner de grandes fatigues aux ministres du Sfàïnt-Ôfficè.
(2) Tous ces détails, traduits de la relation de José del Olmo, se trouvent plus complets encore dans l'intéressant ouvrage de M. Je Mortonyal, intitulé Fra Eugenio.
— Ils viennent remplir leur mission, reprit la duchesse; les bourgeois de la ville, enrégimentés par l'ordre de l'Inquisition, sont chargés de venir offrir à Vos Majestés catholiques le fagot d'honneur, celui qui doit allumer tous les autres.
— Et l'on accepterait cet horrible hommage? s'écria la reine avec indignation.
— Le capitaine de la compagnie de la foi sera reçu, madame, avec tous les honneurs du palais. Le roi sait trop bien ce qui est dû aux ministres du Saint-Onïce pour ne pas accueillir l'offrande du fagot, comme il convient au plus ferme appui de la religion chrétienne.
— Non, jamais le roi, si juste, si bon, ne se joindra aux bourreaux de tant de suppliciés; jamais sa main royale n'allumera le feu qui doit dévorer ces malheureux...
Au même instant la voix des huissiers annonça le roi. Il parut portant un petit fagot composé de branches d'arbustes délicats mêlées de fleurs odorantes et orné de rubans de couleur rose.
— Touchez ce symbole de foi, dit-il à Marie-Louise, pour que vous partagiez les grâces attachées au divin sacrifice.
La reine détourna la tête avec horreur. Alors le roi s'empara de sa main, lui fit faire de force un signe de croix sur le fagot fleuri, puis, revenant près du capitaine, il le lui remit en ordonnant de le porter en son nom au bûcher, pour qu'il fût le premier à allumer le feu .
Quand les soldats de la foi se furent retirés, la reine tenta de nouveau d'obtenir du roi la permission de ne point assister à l'auto-da-fé. Elle promit de se faire saigner ce jour là; elle affirma qu'elle se sentait malade, qu'elle devrait être au lit. Le roi, ému de si vives instances, commençait à y résister plus faiblement, lorsque la camarera-mayor vint ranimer sa démence religieuse, et lui prouver que c'était perdre la
reine dans ce monde et dans l'autre que de céder à une peur d'enfant, dont la religion devait triompher.
— Rappelez-vous, Sire, ajouta-t-elle, l'auto-da-fé de 1559, et les paroles mémorables de votre aïeul, Philippe II, au condamné Carlos di Sessa, qui, marchant au supplice, eut l'audace de s'arrêter devant ce grand roi pour lui demander grâce. « Si mon propre fils, dit-il, était suspect d'hérésie, je l'abandonnerais lui-même à la justice de l'Inquisition. Oui, mon horreur est telle, pour vous et vos semblables, que si l'on manquait de bourreaux, j'en servirais moi-même. »
— Pouvons-nous montrer moins de zèle, s'écria le roi. Ah! chèio Louise! j'ai votre promesse, j'y compte. Pensez aux bienfaits qui nous attendent pour prix de ce grand acte ; et, loin de le déplorer, vous vous en glorifierez devant Dieu.
A ces mots, il quitta l'appartement de la reine pour aller voir passer la procession de la Croix verte et celle de la Croix blanche. La foule était déjà rassemblée sur la place du couvent de dona Maria d'Arrago, où la Croix verte était exposée à l'adoration des fidèles au milieu d'une quantité prodigieuse de cierges et de lustres. Le duc Medina-Cœli, en habits de gala, suivi des grands d'Esgagne, vêtus, ainsi que lui, à la mode du temps des Maures, en étoffes de soie brodées d'or, avec des chapeaux entourés de plumes blanches, vint prendre l'étendard.
Les congréganistes ouvraient la marche et portaient la Croix blanche; le prieur du couvent de Hocha portait la croix verte: la musique de la chapelle royale marchait devant lui en chantant le Miserere.
Après avoir parcouru une partie de la ville, la procession s'arrêta à la Plaça-Mayor. La Croix verte fut posée sur l'autel; on la couvrit d'un crêpe noir. On planta à côté l'étendard; puis la procession se remit en marche pour se rendre à la porte de Fuen-Carral. C'était là, à peu de distance des murs de la ville, que les soldats de la foi avaient construit
un bûcher carré, de soixante pieds de long sur sept de hauteur; il était hérissé de poteaux garnis déchaînes et de colliers de fer; au milieu se trouvait un piédestal où l'on planta la croix blanche. C'était là que devait s'accomplir le dernier acte de la sanglante tragédie.
Le 30 juin 1680, dès sept heures du matin, le roi et les deux reines, suivis de toute la cour, se rendirent sur l'amphithéâtre de la Plaça-Mayor. La foule remplissait déjà le centre de cette place et toutes les rues adjacentes. Les bourgeois occupaient les gradins élevés de chaque côté des échaf'auds. La chaire du grand inquisiteur, ou plutôt le trône, Solio, ainsi qu'il est nommé dans la relation, dominait de quarante pieds le balcon du roi. A droite de ce balcon étaient les gradins destinés aux inquisiteurs; à gauche, ceux que devaient occuper les criminels. En face du roi on voyait deux cages découvertes où les condamnés devaient être conduits successivement pour entendre leurs sentences, lues par les commissaires du Saint-Office.
Il est à remarquer que le trône du grand inquisiteur, couvert d'un dais de drap d'or, entouré de tous les chapelains d'honneur et paré de tous les ornements épiscopaux de son excellence, était beaucoup plus magnifique que celui du roi, et que tout dans cette solennité tendait à prouver au peuple la suprématie de l'Église sur la monarchie.
On avait pratiqué au-dessous de l'amphithéâtre deux prisons secrètes, et une salle d'audience, dans le cas où les criminels auraient à faire de nouvelles révélations. Le dessous des gradins des criminels formait une grande pièce consacrée à recevoir les moines et les frères agonisants, chargés d'assis-
ter ces malheureux. A deux prêtres par victime, le nombre des religieux se monta à trois cents.
Une forêt de hautes colonnes élégamment ornées supportaient d'immenses rideaux qui défendaient le théâtre entier contre le ra;o.iS du soleil. Des tapis de Perse recouvraient le plancner, ae riches draperies unissaient les colonnes. L'or, l'argent, les pierreries brillaient de toutes parts, et tant de luxe, de splendeur, étaient là pour rendre plus éclatants la cruauté des hommes, le pouvoir de l'Église et le triomphe du fanatisme.
Le cortège se fît attendre. Il était composé de toutes les autorités civiles et militaires. Le grand inquisiteur en soutane de moire Violette, en rochet, en camail, coiffé d'un chapeau orné de glands suspendus à des cordons, montait un beau cheval bai couvert de nœuds de rubans violets. Un grand nombre de pages, douze laquais à sa livrée, et cinquante gardes commandes par le marquis de Pobar, suivaient son excellence.
En mettant pied à terre, don Valladàrès quitta son chapeau et prit un bonnet carré. Les autres inquisiteurs l'imitèrent et se rendirent avec lui sur le théâtre. Là il revêtit les habits pontificaux, puis il monta les degrés qui conduisaient au balcon du roi.
A l'approche du grand inquisiteur, Charles ÏI et les deux reines se levèrent. Le roi se découvrit; on plaça devant lui le livre des Évangiles ouvert et un crucifix sur lesquels il étendit sa main pendant que don Valladàrès lisait la formule du serment que devait prononcer Sa Majesté catholique.
Voici la traduction littérale de ce serment.
« Votre Majesté jure et promet, par sa foi et parole royale, que comme vrai roi catholique placé par la main de Dieu, il défendra de tout son pouvoir la foi que tient et croit la sainte mère, église apostolique de Rome, ainsi que la conservation et l'agrandissement d'icelle, qu'il poursuivra les hérétiques
et apostats ennemis d'icelle, et qu'il commandera de donner et donnera l'aide et le secours nécessaires au Saint- Office de l'inquisition et à ses ministres, afin que les hérétiques perturbateurs de notre religion chrétienne soient appréhendés et châtiés selon les droits et sacrés canons, sans qu'il y ait omission de la part de Votre Majesté, ni exception de personne aucune de quelque qualité qu'elle sud. »
Le serment prononcé, le grand inquisiteur monta dans sa chaire ; puis défila sous ses yeux le cortège des congréganistes, portant les statues gigantesques des criminels morts dans les tortures. Ces figures burlesques portaient dans leurs mains de carton des coffres remplis des os de ceux qu'elles représentaient. Ces os devaient être livrés aux flammes du bûcher. Venaient ensuite les criminels vivants chacun entre deux moines et gardés par des familiers choisis parmi des gentilshommes et des grands d'Espagne. Ils précédaient les malheureux condamnés au feu. Ceux-ci se distinguaient de loin à leur corazas, sorte de bonnet pointu très-haut de forme, et à leurs san-bénito. Des flammes étaient peintes sur tous ces emblèmes, avec cette différence que les flammes avaient la pointe renversée sur le vêtement des réduits, on appelle ainsi ceux à qui l'on accorde la faveur d'être étranglés avant d'être brûlés, et qu'il y avait des dragons mêlés aux flammes sur les habits des obstinés destinés à périr vivants sur le bûcher.
A ce spectacle effroyable, le peuple parut terrifié. Il se fit un morne silence, on n'entendit plus que les hurlements de douze de ces malheureux, qui, malgré leurs bâillons, rugissaient de fureur, et détournaient convulsivement la tête à l'approche du crucifix que les moines pressaient sur leurs lèvres.
Jusqu'à ce moment la reine, les yeux fixés sur son missel n'avait rien vu de tout ce qui défilait devant elle. Mais les cris, les plaintes des condamnés ne la laissèrent pas longtemps
s'abuser sur l'affreuse ce'rémonie à laquelle on la forçait d'assister. Elle se sentit émue d'une pitié déchirante. Un rri involontaire s'échappa de son cœur. Le roi se retourna vers elle et dit, avec l'accent d'une terreur imbécile :
— Quel pécheur oserait plaindre ces damnés? ces monstres d'impiété qui repoussent le Christ à leurs derniers moments?
Après un sermon accompagné des gémissements des criminels, on procéda aux jugements des effigies. Don Pedro souleva le mannequin dont le nom était le premier sur la liste, le porta gravement dans l'une des cages, et un secrétaire lut son arrêt, comme si la statue pouvait l'entendre, et il en fut de même pour les autres.
On passa ensuite du jugement des criminels à celui des condamnés au feu. Ils étaient au nombre de vingt-deux, dont vingt juifs, tant hommes que femmes, un renégat et un mahométan. Parmi se trouvait une jeune et belle fille qui, placée sur l'estrade dont le bout se joignait au balcon de la reine, pensa qu'elle pourrait être entendue de Marie-Louise, et la supplia de demander sa grâce.
— Grande reine, lui dit- elle, votre présence royale n'apportera-t-elle point quelque changement à mon malheur? Considérez que je suis jeune, et qu'il s'agit d'une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mère.
Ces paroles déchiraient le cœur de la reine ; mais stupéfiée par la vue de „ant d'horreurs, elle n'osait dire un mot en faveur de cette pauvre fille. D'ailleurs elle savait trop bien que toute prière de sa part serait non-seulement rejetée, mais regardée comme un crime.
— 0 mon Dieu! pensa- t-elle en levant les yeux au ciel, inspirez-moi un moyen de salut pour cette infortunée!...
Et le Seigneur, touché d'une ferveur si vive, si charitable, fait naître dans l'esprit de la reine l'idée de s'adresser à son graud-écuyer, le marquis d'Astorga, qui se trouve justement
placé derrière elle du côté des gradins où sont les criminels.
— Vous Pavez entendue, lui dit-elle à voix basse, de peur d'éveiller l'attention de la duchesse de Terra-Nova, qui était aussi derrière elle, mais à sa droite. Que faire pour la sauver?
— Lui conseiller de demander à faire une révélation, Madame, répond furtivement le marquis.
— Mais je ne puis lui parler.
— Si Votre Majesté le désire, je tâcherai de lui faire parvenir...
— Ah! ma reconnaissance en sera éternelle...
Puis la reine resta immobile sur son fauteuil, se gardant bien de porter les yeux du côté de sa jeune protégée.
Ce qu'allait tenter le marquis d'Asiorga n'était pas sans danger. Mais plaire à la reine, mériter sa reconnaissance, sauver une belle fille, que de raisons pour braver la colère du grand inquisiteur lui-même! D'ailleurs, tout servait ce projet. Un des moines chargé d'assister la pauvre Maria, était connu du marquis d'Astorga; il l'avait déjà employé daDs plus d'une négociation difficile. Certain de sa docilité, le marquis lui fit un signe qui attira son attention ; puis d'autres signes, dont les Espagnols se servent entre eux pour se parler à distance, furent compris du religieux; il se pencha vers sa jeune patiente, lui parla longtemps à l'oreille. Alors la pauvre fille tomba en convulsion, et le moine saisissant l'intervalle d'un jugement à un autre, s'écria : Dieu soit béni ! la grâce opère!... La criminelle demandait à faire une révélation ! ... Mais la voilà saisie d'un accès de folie. On ne peut la juger dans cet état... elle est mourante.
Alors plusieurs voix s'écrièrent :
— Qu'on la porte à la salle d'audience!
Le peuple, fatigué de cette torture, qui durait déjà depuis huit heures, accueillit avec transport cette occasion de relâche, et tel mimbrii du ëaint»Oiiice qui s'apercevaient du refroi-
dissement général pour ces nombreux supplices, affectèrent en cette circonstance une disposition à la clémence, dont un autre prisonnier profita pour faire la même demande que Maria.
Tous deux furent descendus dans les prisons pratiquées sous les gradins des inquisiteurs. Don Atonio Zambrana vint leur donner audience, puis il monta faire son rapport au grand inquisiteur, qui, ayant consulté à ce sujet les seigneurs du conseil et usant de la clémence accoutumée de ce saint tribunal, délivra les deux prisonniers de la mort, aux grands applaudissements du peuple.
Un regard, un seul regard de la reine porté sur le marquis d'Astorga, suffit pour lui apprendre qu'elle n'oublierait de sa vie la joie qu'elle lui devait en ce moment.— Je suis payée de mon béissance, pensa-t-elle , en m'accordant la vie de ces deux malheureux, le ciel me prouve que je devais venir, que e devais affronter le spectacle de si cruelles souffrances, puisqu'il, me réservait la grâce d'en soulager quelques-unes.
Encouragée par ce succès, Marie-Louise espéra trouver dans cette consolation la force de maîtriser ses impressions. Mais lorsque les soldats de la foi firent descendre les criminels devant l'autel où devaient se faire les adjurations; lorsqu'ils forcèrent les condamnés à monter à âne pour se rendre vers le bûcher qui les attendait; lorsqu'elle vit ce brillant cortège se mettre en marche pour conduire tant de malheureux à la mort, la pensée de ne pouvoir rien pour eux l'oppressa tellement qu'elle sentit sa force expirer. La pûleur de la mort couvrit son visage, sa tête se renversa sur le dossier de son fauteuil.
— La reine se trouve mal, dit vivement le marquis d'Astorga à la camarera-mayor.
— Silence, répondit à voix basse la duchesse en empêchant le grand-écuyer de se lever pour secourir la reine; gardez- Yous de faire apercevoir m faiblesse,
— Mais elle peut succomber à...
— N'importe, interrompit madame de Terra-Nova, tout vaut mieux pour elle que de s'attirer la colère du roi et celle du grand inquisiteur.
Le marquis resta immobile, car il savait trop bien qu'en cette circonstance la duègne disait vrai.
En défilant sous le balcon royal, les condamnés qui imploraient par un dernier regard l'assistance de leurs souverains, purent croire que la reine était morte à l'aspect de leurs tortures; elle resta sans connaissance jusqu'au moment où le bruit des fanfares apprit au peuple que la fête était terminée, c'est-à-dire que les victimes venaient d'être jetées sur le bûcher, alors plusieurs décharges de mousqueterie retentirent de toutes parts. La musique de la chapelle du roi vint joindre ses accords bruyants aux vivats des familiers de l'inquisition, et cela pour couvrir les voix déchirantes, les gémissements effroyables des victimes que dévoraient les flammes.
Le roi se trouvait alors dans un tel état de stupeur qu'il fallut l'avertir que tout était fini, et pourtant il siégeait là depuis douze heures sans avoir pris la moindre nourriture, n'osant se distraire un instant d'une solennité qui devait lui attirer tant (['indulgences, et voulant donner l'exemple d'une soumission sans bornes aux arrêts du Saint-Office. Cette ferveur imbécile alla si loin, que le grand inquisiteur et le conseil suprême s'étant déjà retirés, le roi attendait encore qu'un prêtre vînt lui permettre de se lever. Ce fut la reinemère qui le tira de son extase, en se levant la première.
— Quoi! dit le roi, est-ce tout? puis-je m'en aller?
Sur l'assurance que sa mère lui donnait, il quitta le balcon sans s'apercevoir que la jeune reine se soutenait à peiDe, sans voir l'horreur profonde empreinte sur son front, qu'elle emportait de ce spectacle épouvantable, autant de haine pour les fanatiques qui l'avaient sollicité, que de dégoût pour le maître qui en avait permis l'exécution.
Ce tableau des mœurs espagnoles et des plaisirs de la cour du temps de Charles II, suffit pour donner l'idée de la tristesse qui accablait Marie-Louise, de la monotonie des persécutions mesquines, de la contrainte tyrannique qu'elle eut à souffrir pendant huit années ; cet enchaînement de jours tous semblables, soumis aux mêmes actions, à la même étiquette, aux mêmes ennuis, seraient trop fastidieux à peindre. Nous dirons simplement que pendant le long intervalle qui sépara l'époque de son mariage de celle que nous allons retracer, la reine n'eut d'autre adoucissement à son sort que la satisfaction de voir la duchesse de Terra- Nova remplacée dans sa charge par la vieille duchesse d'Albuquerque.
Une intrigue de cour amena le renvoi delà camarera-mayorque la reine eut en vain sollicité.
Encouragée par le succès de toutes ses menées ambitieuses, la duchesse de Terra-Nova se ligua avec le père Reluz pour ôter le pouvoir au duc de Médina-Cœli. Mais celui-ci prévenu à temps de leur complot, le déjoua, le dénonça au roi, et, prétextant l'impossibilité de régir les affaires du gou, vernement tant que le confesseur du roi et la camarera-mayor se ligueraient pour entraver tous ses plans, il déposa sa démission aux pieds de Sa Majesté.
L'idée d'être abandonné du seul ministre qui pût remédier aux maux dont l'Espagne était menacée, du seul homme qui pût trouver dans son intelligenee les ressources indispensables pour sortir des embarras où la régence avait laissé les finances de l'État, inspira un tel effroi au faible Charles II, qu'il promit au duc de Médina-Cœli tout ce qu'il exigeait.
Le confesseur et la camarera furent aussitôt sacrifiés, et
leurs successeurs choisis sans plus de délai. Le roi mit une seule condition à sa complaisance ; c'est que le grand inquisiteur approuverait ce changement, et particulièrement la nomination du frère dominicain qu'on lui proposait pour nouveau confesseur. Le duc avait prévu l'objection en choisissant, pour remplacer le père Reluz, un favori de don Valladarez; mais le peu de tranquillité que la reine gagna à l'él Dignement de la duchesse de Terra-Nova fut cruellement payé par le renvoi de madame Gantin Viremont, cette bonne nourrice que la duchesse de Terra-Nova regardait comme la personne dont les rapports avaient le plus contribué à sa disgrâce. Sans se donner la peine de vérifier si ses soupçons étaient fondés ou non, cette femme implacable ne pensa plus qu'à la vengeance.
Une dénonciation faite par un Français (1) à la solde de la duchesse, et connu pour être l'ennemi de la reine, accusa madame Viremont d'avoir voulu empoisonner le roi.
La malheureuse femme fut arrêtée; elle subit la question; rien ne put la faire convenir d'un crime dont elle était innocente. Frapper d'une telle accusation une femme attachée par tant de liens à la reine, c'était faire supçonner la reine ellemême. Mais le roi ne se laissa point abuser par ces perfides insinuations. Il se borna, dans sa faiblesse, à ne point punir les accusateurs de madame Viremont, dont l'innocence fut bientôt reconnue. La reine, indignée de cette injustice, et craignant pour la vie de sa nourrice, l'engagea à se retirer en France. C'était se priver des soins de la seule amie qui lui restât. Mais la torture avait si cruellement martyrisé la pauvre femme, qn'elie avait besoin du secours des gens de Fart pour rétablir ses membres disloqués, et la reine redoutait avec raison de la confier à des médecins espagnols. Marie
(1) Cet homme, nommd LéveiJUnce, avait été page d« M. cU Vil- Jars.
Louise exigea cette séparation, mais au moment de l'accomplir, elle ne put contraindre sa douleur, alors madame Vires'écria :
— Plutôt mourir que de vous quitter. Ah! n'exigez pas de moi ce sacrifice. Qu'irai-je faire en France? La mort de la duchesse de Fontanges m'a enlevé ma seule protectrice, la seule personne à qui je puisse parler de vos peines. Ah ! laissez-moi user le peu de forces qui me reste à vous servir encore!
Il fallût que la reine la conjurât de partir et lui fît accroire qu'elle seule pouvait lui rendre le service d'instruire sa famille du sort qui la menaçait.
— Car tu n'en doutes pas, ajouta- t-elle; ceux qui n'ont pas craint d'attenter à mou honneur par cette infâme accusation ne craindront pas plus d'attenter à ma vie. Les avertissements, les menaces de la cour de France peuvent seuls me protéger. Va, dis à mon père, au roi mon oncle les traitements que j'endure, ceux que mes ennemis me préparent. Dis-leur dans quel état de marasme est tombé le roi ; les intrigues, les espérances que cet état fait uaitre. Enfin peins-leur tout ce que je ne saurais écrire. Ah! que j'aie au moins leur pitié pour consolation! si leur puissance ne peut m'ètre d'aucun secours. Va ranimer le souvenir, la compassion des ingrats qui m'oublient.
Des larmes interrompirent cet adieu cruel; madame Virement le reçut comme un ordre, et l'espoir d'être utile à sa chère maîtresse lui rendit le courage de se séparer d'elle.
La marquise de Villars, toute déroftél à la jeune reine, avait un esprit trop clairvoyant pour nVu-o \m suspect aux
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ennemis de Marie-Louise ; aussi ne tardèrent-ils pas à la dénoncer au roi comme entretenant les sentiments français et anti espagnols de cette malheureuse princesse. On créa des tracasseries au marquis de Villars, et l'on obtint bientôt son rappel en France.
Le marquis de Feuquières était ambassadeur de France à Madrid en 1688. Le comte de Mansfeld venait de recevoir l'ordre de l'empereur d'Allemagne de se rendre auprès de Charles II, moins pour y remplir les fonctions d'ambassadeur que pour guetter les progrès de la maladie dont le roi était atteint, et pour tout disposer afin de s'emparer de sa succession s'il venait à succomber, et la conserver ainsi à la maison d'Autriche.
La jeune reine était le plus grand obstacle à ce projet, car par les lois d'Espagne elle hériterait de la couronne; et la prépondérance de la France deviendrait alors si grande en Europe, que les autres puissances s'en alarmaient par prévision. L'Autriche particulièrement perdait tous ses droits sur l'Espagne, à moins qu'un enfant de Charles II ne maintînt la succession du trône dans la famille de Philippe IV. \ On attendait à la cour de Madrid le nouvel ambassadeur envoyé par l'Autriche. C'était le comte de Mansfeld.
Dans l'âge où sans rien perdre de sa beauté, un homme peut joindre à son intelligence naturelle les secours de l'expérience, M. le comte de Mansfeld était ambitieux par caractère et prodigue par goût. Ses dissipations ruineuses avaient souvent nui à ses projets d'élévation. Innocent de tout mal inutile, il fallait qu'une mauvaise action lui parût très-profitable pour qu'il fût tenté de la commettre ; mais son utilité la lui rendait toujours facile. Implacable pour les défauts, indulgent pour les vices, il avait des manières charmantes, une gaieté imperturbable qui masquaient parfaitement son manque absolu d'âme et de conscience, et il possédait à un haut degré cette sorte de bravoure, fille d'une vanité bien placée,
qui porte à se distinguer à l'armée, ou à se battre convenablement en duel, sans préjudice de toutes les autres lâchetés dont l'ambition, l'intrigue et la cupidité peuvent rendre capable. Un tel homme devait prendre une grande influence dans un gouvernement dont les rênes étaient flottantes.
Le duc de Médina-Cœli, depuis longtemps premier ministre, voyant s'augmenter chaque jour les misères de l'État et les difficultés de le régir, pensait à se débarrasser du fardeau des affaires. La crainte de voir le pouvoir passer dans les mains de ses ennemis était le seul motif de sa persévérance à supporter les plaintes du peuple et les reproches de la noblesse. L'altération des monnaies venait de porter le dernier coup au crédit du gouvernement; la peste ravageait le port de Sainte- Marie ; la disette se faisait sentir dans plusieurs provinces, et il fallait toute la patience des sujets espagnols, tout leur respect envers leur roi, pour ne pas se révolter contre une administration si déplorable.
Le comte de Monterey, général illustré par plusieurs grands faits d'armes, encore jeune, et désolé de voir son beau pays accablé de tant de maux, se ligua avec le comte d'Oropeza et le marquis de Mansera pour détrôner le premier ministre, ou du moins pour s'opposer de tout leur pouvoir aux mesures désastreuses qui ruinaient l'État.
L'amour de la patrie n'était pas le seul qui engageât le comte de Monterey à combattre le duc de Médina-Cœli. Exilé par don Juan d'Autriche, à propos d'une pièce de vers faite contre le bâtard de Philippe II, et dont il n'était point l'auteur, le comte de Monterey se trouvait au nombre des seigneurs dont Marie-Louise avait demandé et obtenu le rappel avec celui de la reine-mère. La reconnaissance du comte s'augmenta beaucoup en voyant la beauté de sa bienfaitrice. Longtemps il fut dupe de son cœur; il croyait encore obéir au sentiment le plus pur que déjà l'amour, et un amour espagnol, l'absorbait entièrement. Mais sachant trop bien que 1
moindre soupçon de cet amour le rendrait à l'exil, et ne voulant pas risquer le bonheur d'admirer chaque jour Marie- Louise, contre l'espoir incertain de lui inspirer quelque intérêt pour sa passion, il s'était juré d'en garder l'éternel secret. La profonde tristesse de la reine, la vie de garde-malade à laquelle elle se résignait sans chercher à se faire plaindre, l'absence complète de toute coquetterie de sa part, auraient rendu la discrétion du comte de Monterey facile, si le charme répandu sur toute la personne de Marie- Louise, la grâce empreinte dans ses moindres actions, dans ses paroles les plus insignifiantes, n'avaient jeté à son insu un trouble invincible dans l'âme de ceux à qui leur emploi à la cour permettait de la voir souvent. Renoncer au bonheur qu'on ne peut atteindre, est une résolution à la portée de tous les caractères ; mais voir un rival plus audacieux obtenir la moindre des préférences qu'on n'ose désirer, voilà ce qui est au-dessus des forces humaines.
Le marquis Pas de Feuquières était depuis trois ans ambassadeur de France à Madrid, lorsqu'en sortant de la cour où venaient d'être présentés avec solennité les envoyés moscovites, il fut pris d'une fluxion de poitrine qui l'enleva en moins de trois jours (1). C'était un homme de mérite, brave militaire et bon diplomate. Louis XIV, voulant récompenser ses services, nomma son fils aîné, le marquis de Feuquières, au gouvernement de Verdun, et choisit le comte de Rébenac, frère puîné de celui-ci, pour remplacer son père dans l'ambassade d'Espagne.
Charles II accueillit cette nomination avec plaisir. Il conservait un bon souvenir du vieux marquis de Feuquières dont le caractère noble et l'esprit prudent avaient su défendre
(1) Le marquis Pas de Feuquières, lieutenant-général des armées du roi, ambassadeur en Espagne, mourut à Madrid, le 6 mars 1688. (Ga~ zette de 1688, 20 mars.)
les intérêts de la France, sans se mêler des intrigues de la cour de Madrid. La reine le regrettait comme un témoin de ses peines, et non comme un protecteur, car elle savait que ses avis, ses représentations, n'avaient point été écoutés. Mais il la plaignait, c'en était assez pour qu'il lui inspirât de l'affection. Elle se rappelait confusément son fils, le comte de Rébenac; elle l'avait vu dans un moment où toute au désespoir de quitter la France, les objets présents disparaissaient derrière les images empreintes dans son cœur, et elle ne redoutait, ni n'espérait rien de lui.
Il n'en était pas ainsi pour le comte de Rébenac, depuis le jour où ses lettres de créance étaient venues le consoler de la mort de son père, il éprouvait une sorte de délire facile à concevoir, si l'on se rappelle son extase à la première vue de la princesse Marie-Louise d'Orléans, lorsqu'il dut, en qualité de commandant, l'accompagner jusqu'à la frontière de France.
Jamais la beauté, les grâces, le malheur d'une femme ne firent une plus vive impression sur une âme passionnée. Les périls de la guerre, les graves occupations de la politique, l'absence, le désespoir de jamais atteindre au triomphe d'un amour trop ambitieux; rien n'était parvenu à calmer ce sentiment dans le cœur de M. de Rébenac. Il avait cédé au vœu de sa famille en faisant un mariage de convenance ; mais son attachement tout fraternel pour madame de Rébenac n'avait en rien diminué la passion qu'il nourrissait, sorte de culte fanatique auquel toutes ses idées se rapportaient, ce qui maintenait son imagination dans un monde idéal, et lui faisait sacrifier tous les biens à sa portée, pour se livrer au plaisir d'en rêver d'impossibles.
Envoyé du roi de France à Brandebourg, le comte de Rébenac n'avait jamais pu obtenir de congé pour aller voir son père à Madrid. Sa raison approuvait cette rigueur, car peu de jours passés près de son idole auraient suffi pour trahir sa folie, et l'idée de se laisser deviner lui inspirait une véritable terreur.
Mais cette prudence ne tint pas contre la perspective qui lui était offerte. Pouvoir contempler chaque jour cette femme angélique dont le souvenir faisait sa vie, pouvoir l'entendre, lui parler, la secourir; être autorisé par le plus grand roi de l'Europe à veiller sur elle, à la protéger contre l'intrigue et la tyrannie. Quelle mission divine! et comment le danger d'y perdre la raison ou la vie l'aurait-ii détourné de l'accomplir !