‹ Marie [microform]Chapitre 2 sur 20 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ce sont donc seulement les mœurs des États- Unis que je me propose de décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne trouvera point dans mon ouvrage une peinture complète des mœurs de ce pays. J*ai tâche d'indiquer les principaux traits , mais non toute la physionomie de la société américaine. Si ce livre était accueilli avec quelque indulgence , plus tard je compléterais la tâche que j'ai commencée. A vrai dire , une seule idée domine tout l'ouvrage et forme comme le point central autour duquel viennent se ranger tous les développemens.

Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux Etats-Unis ; leur nombre s'élève à plus de deux millions. C'est assurément un fait étrange que tant de servitude au milieu de tant de liberté ; mais ce qui est peut-être plus extraordinaire encore, c'est la violence du préjugé qui sépare la race des esclaves de celle des hommes libres, c'est-à-dire les nègres des blancs. La société des États-Unis fournit , pour l'étude de ce préjugé , un double élément qu'on trouverait difficilement ailleurs. La servitude règne au Sud de ce pays , dont le Nord n'a plus d'esclaves. On voit dans les États méridionaux les

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plaies que fait Fesclayage pendant qu'il est en vigueur, et , dans le Nord , les conséquences de la servitude après qu'elle a cessé d'exister. Esclaves ou libres , les nègres forment partout un autre peuple que les blancs. Pour donner au lecteur une idée de la barrière placée entre les deux races , je crois devoir citer un fait dont j'ai été témoin.

La première fois que j'entrai dans un théâtre, aux États-Unis , je fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche étaient distingués du public à figure noire. A la première galerie étaient les blancs ; à la seconde , les mulâtres; à la troisième, les nègres. Un Américain , près duquel j'étais placé , me fit observer que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications. Cependant mes yeux s'étant portés sur la galerie des mulâtres , j'y aperçus une jeune femme d'une éclatante beauté, et dont le teint, d'une parfaite blancheur, annonçait le plus pur sang d'Europe. Entrant dans tous les préjugés de mon voisin , je lui demandai comment une femme d'origine anglaise était assez dénuée de pudeur pour se mêler à des Africaines.

— Cette femme, me répondit-il, est de couleur.

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— Comment? de couleur! elle est plus blanche qu*iui lis !

— Elle est de cotdeur, reprit-il froidement; la tradition du pays établit son origine , et tout le monde sait qu'elle compte un mulâtre parmi ses aïeux.

Il prononça ces paroles sans plus d'explications , comme on dit une véritë qui , pour être comprise , n'a besoin que d'être énoncée.

Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage à moitié noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phénomène; l'Américain me répondit : La personne qui attire en ce moment votre attention est de couleur blanche.

— Comment? blanche ! son teint est celui des mulâtres.

— Elle est blanche , répliqua-t-il ; la tradition du pays constate que le sang qui coule dans ses veines est espagnol '.

(1) Au mois de janvier 1832, un Français, créole de Sainl-Domingue , dont le teint est un peu rembruni , se trouvant à New-York, alla au théâtre où il se plaça parmi les blancs. Le public américain, l'ayant pris pour un homme de couleur , lui intima Tordre de se retirer , et sur son refus , Pexpulsa de la salle avec violence. Je tiens ce fuit de celui même auquel la mésaventure est arrivco.

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% Si l'opinion flétrissante qui s'attache à la race noire et aux générations même dont la couleur s*est effacée ne donnait naissance qu'a quelques distinctions frivoles , rexamen auquel je me suis livré ne présenterait qu'un intérêt de curiosité ; mais ce préjugé a une portée plus grave; il rend chaque jour plus profond l'abimc qui sépare les deux races et les suit dans toutes les phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les mœurs des premiers , qu'il accoutume à la domination et a la tyrannie, règle le sort des nègres , qu'il dévoue à la persécution des blancs , et fait naître entre les uns et les autres des haines si vives , des ressentimens si durables , des collisions si dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'étend jusque sur Favenir de la société américaine.

C'est ce préjugé , né tout à la fois de la servitude et de la race des esclaves , qi|i forme le principal sujet de mon livre. J'aurais voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage , et quelles traces profondes il laisse dans les mœurs, après qu'il a cessé d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces conséquences éloignées d'un mal dont la cause première a

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disparu , que je me suis efforcé de -dëvelop- < per.

Au sujet principal de mon livre j'ai rattaché un grand nombre d'observations diverses sur les mœurs américaines ; mais la condition de la race noire, en Amérique, son influence sur Tavenir des Etats-Unis, sont le véritable objet de cet ouvrage. C'est ici le lieu d'avertir la partie grave du public auquel je m'adresse qu'à la fin de chaque volume il se trouve , sous le titre d'appendice et de notes, une quantité considérable de matières traitées gravement, nonseulement au fond , mais même dans la forme.

Tels sont l'appendice relatif à la condition sociale et politique des esclaves et des nègres affranchis, les notes qui concernent l'égalité sociale , le duel , les sectes religieuses , les Indiens , etc. ; ces notes remplissent la moitié de l'ouvrage.

Je ne terminerai point cet avant-propos sans prier les lecteurs et notamment les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient jusqu'en Amérique) de bien prendre garde que les opinions qui sont exprimées par les personnages mis en scène ne sont pas toujours celles de l'auteur.QuelqUefoisj'ai pris soin de les modifier,

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et même de les combattre dans les notes auxquelles je renvoie par un astérisque. Du reste, à part un très petit nombre d'exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés dans le récit sont vrais , et les impressions rendues sont celles que j'ai éprouvées moi-même. On ne doit pas oublier qu'en peignant la société américaine, l'auteur ne présente que des traits généraux ; et que l'exception , quoique non exprimée, se trouve souvent à côté du principe. Ainsi , dans une partie de ce livre , je dis qu'il n'existe aux États-Unis ni littérature ni beauxarts ; cependant j'ai rencontré en Amérique des hommes de* lettres distingués , des artistes habiles , des orateurs brillans. J'ai vu dans le même pays des salons élégans , des cercles polis , des sociétés tout intellectuelles ; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y a en Amérique ni sociétés intellectuelles, ni salons élégans, ni cercles polis. Dans ces cas, comme dans beaucoup d'autres, mes observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.

Je termine par une réflexion à laquelle j'attache quelque importance.

M. de Tocque ville et moi publions en même temps chacun un livre sur des sujets aussi dis-

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tinots Tun de l'autre que le gaavemeinent d*un peuple peut être séparé de ses mœurs.

Celui qui lira ces deux ouvrages recevra |)cutêtre sur 1* Amérique des impressions différentes, et pourra penser que nous n'avons pas jugé de même le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait remarquée. La raison véritable est celle-ci : M. de Tocque ville a décrit les institutions ; j'ai taché , moi , d'esquisser les mœurs. Or, aux États-Unis, la vie politique est plus belle et mieux partagée que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de jouissances dans la famille , peu de plaisirs dans la société , le citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits. Envisageant la société américaine sous des points de vue si •^■ divers, nous n'avons pas dû, pour la peindfip^;^ nous servir des mêmes couleurs.

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