prologue
Les querelles religieuses qui , durant le seizième siècle, troublèrent l'Europe, et firent naître les persécutions du siècle suivant, ont peuplé TAmérique du Nord de ses premiers habitans civilisés.
La paix continue aujourd'hui l'œuvre de la guerre : quand de longues années de repos se succèdent chez les nations, les populations s'accumulent outre mesure; les rangs se serrent ; la société s'encombre de capacités oisives,
d'ambitions déçues, d'existences précaires.
Alors l'indigence et l'orgueil , le besoin de pain et d'activité morale , le malaise du corps et le trouble de l'ame , chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent , et les poussent , à l'aventure , par-delà les mers , dans des régions moins pleines d'hommes, où il se rencontre encore des terres inoccupées et des postes vacans *.
Les premières migrations furent des exils de conscience ; les secondes sont des exils de raison... Et pourtant tous ceux qui de nos jours vont aux Etats-Unis chercher une condition meilleure , ne la trouvent pas.
Vers l'année 1881, un Français résolut de passer en Amérique dans l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes diverses.
Une révolution récente avait ranimé dans son pays des passions politiques qu'on croyait éteintes : ses sympathies et ses convictions l'entrcdnaient vers un parti; ses liens de famille le retenaient dans un autre. Ainsi placé entre ses principes et ses sentimens^ il éprouvait sans cesse quelque froissement ; pour suivre les mouvemens de s^^ cosur , il lui fallait étouffer la
voix de sa raison; et s'il restmt fidèle à ses croyances, il offensait ses affections les plus chères.
Espérant échapper aux embarras de la vie politique, il essaya de se créer une existence industrielle ; mais la fortune ne lui fut point propice. ••• A Tâge de vingt-cinq ans, il se trouva sans carrière, n'ayant dans l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un jour donc , repoussant du pied sa terre natale , il monta sur un vaisseau qui, du Havre, le conduisit à New-York.
Il ne fît point un long séjour dans cette ville; il n'y passa que le temps nécessaire pour s'enquérir de la route à suivre afin de pénétrer dans l'ouest.
Les uns lui conseillaient de se rendre dans rOhio , où , disaient-ils , l'on vit mieux à bon marché que dans aucun autre État; ceux-là lui recommandaient Illinois et Indiana, où il achèterait à vil prix les terres les plus fertiles de la vallée du Mississipi. Un autre lui dit : «( Vous «( êtes Français et catholique ; pourquoi ne pas «aller dans le Michigan, dont les hahitans, u Canadiens d'origine , parlent votre langue , « et pratiquent votre religion? »
Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont Texécution était d'autant plus facile que , pour se rendre dans le Michigan , il n*ayait qu'à suivre le courant de l'émigration européenne , alors dirigée de ce côté.
Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux chaînes de montagnes, passa par une infinité de petites villes qui portent de grands noms , telles que Rome , Utique , Syracuse , Waterloo. Après avoir traversé le lac Erié, long de cent lieues, et franchi le Détroit *, il vit s'étendre devant lui l'immense plaine du lac Huron , fameux par la pureté de ses ondes et par ses iles consacrées au grand Manitou ; et , côtoyant la rive gauche de ce lac, il pénétra dans l'intérieur du Michigan par la grande haie de Saginaw , en remontant la rivière dont cette haie tient son nom.
Les hords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui a voisinent les grands lacs de l'Amérique du Nord ; ses eaux , dans un cours lent et paisible , s'avancent parmi des prairies , qu'elles fertiliseraient de leur fraîcheur si , par de trop longs séjours , elles ne les changeaient en marécages. L'aspect de ces lieux est froid et sévère ; à travers une atmosphère chargée de
vapeurs, le soleil ne projette qu'une débile clarté ; ses rayons sont pâles comme des reflets. Des joncs tremblans à la surface de l'onde; d'innombrables roseaux rangés en haie sur chaque rive ; et au-delà, de longues herbes que la faux n'a jamais tranchées ; telle est la scène monotone qui, de toutes parts, s'ofire aux yeux. L'oscillation de ces joncs , le murmure de ces roseaux , le bruissement des herbes , et le cri rare de quelques oiseaux plongeurs, cachés parmi les plantes flottantes, forment tout le mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant au plus haut des cieux , on peut y voir un aigle qui plane avec majesté ; il suit la barque du voyageur ; tantôt immobile au-dessus d'elle , tantôt entraîné dans un vol sublime , il semble , roi du désert , observer le téméraire étranger qui pénètre dans son empire. De temps en temps apparaît une hutte sauvage; non loin d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le tronc d'un vieux chêne ; on dirait une antique ruine de la forêt.
Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors sur des rives plus élevées se montre une végétation pauvre et rachitique; une faible
couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre et de granit , où vivent misérablement des érables jaunes, des pins grisâtres, des hêtres chargés de mousse ; leur verdure terne ne réjouit point la vue ; leur front chauve attriste les regards; ils sont petits comme déjeunes arbres , et sont à moitié morts de vieillesse.
Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure , le fleuve et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosphère devient pure, le ciel bleu, le sol fertile; l'influence des grands lacs a cessé ; le soleil a repris son empire. A la droite du fleuve se déroulent au loin de vastes prairies , dont les inondations se retirent après les avoir fécondées ; sur la rive gauche s'élèvent des arbres gigantesques , au tronc antique et vénérable , à la cime jeune et hardie , magnifique futaie primitive , dont les nombreuses clairières attestent la présence de l'homme civilisé.
Là s'arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude profonde , mais seulement le voisinage du désert.
A peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d'une végétation séculaire , qu'il aperçut les traces d'un établissement; ici se voyait
un champ'demaîs entouré de barrières formées à Faide d'arbres renversés; là des débris de pins incendiés ; plus loin des troncs de chênes coupés à hauteur de l'homme.
En marchant, il découvrit le toit d'une chaumière ; on y arrivait par un étroit sentier , sur lequel il distingua Tempreinte récente de pas humains. Bientôt un plus riant paysage s'offrit à sa vue : aux pieds de l'habitation s'étendait un lac charmant , bordé de tous côtés par la forêt ; c'était comme un vaste miroir encadré dans la verdure ; sa surface, parfaitement calme, étincelait aux feux d'un- soleil ardent ; et sa riche ceinture , embellie par toutes les nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal des eaux.
Un petit canot , fait d'écorce , à la manière des Indiens , était couché sur le rivage , et paraissait abandonné.
La chaumière présentaitun singulier mélange d'élégance dans sa forme et de grossièreté dans ses matériaux.
Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute sa construction ; cependant il y avait dans leur arrangement quelque chose qui révélait le goût de l'architecte. Elles
étaient rangées avec symétrie , et disposées de façon à figurer un certain nombre d*arceaux gothiques ; à Textérienj", on remarquait le même mélange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici , un banc de verdure ; là , un siège formé de branches d'érable élégamment entrelacées ; plus loin , un parterre de fleurs adossé à la forêt vierge.
A mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur comprenait moins quel pouvait en être l'habitant; il se perdait en vaines conjectures, lorsqu'il vit paraître un homme Son costume était celui d'un Européen , sa mise simple , sans être commune ; ses traits contenaient beaucoup de nobles^ , quoique leur altération fût sensible; et sonlft'ont, jeune encore , portait l'empreinte de ces mélancolies froides et résignées , qui sont l'œuvre des longues infortunes et des vieilles douleurs.
Le voyageur s'approchait timidement. — Dieu me garde , dit-il au solitaire , de troubler votre retraite ! — Soyez le bienvenu , répondit avec politesse l'habitant du désert.
Ce peu de mots avaient prouvé à l'un et à l'autre qu'ils étaient Français, et une douce émotion était descendue dans leurs âmes f car
c'est une grande joie pour l'exilé de retrouver la voix de la patrie sur la terre étrangère.
Le solitaire prend le voyageur par la main , le conduit dans une petite cabane voisine de la chaumière , et construite plus simplement que celle-ci ; là , il le fait asseoir, l'engage à se reposer quelque temps , lui sert un frugal repas , et lui donne tous les soins d'une hospitalité bienveillante.
L'habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence du voyageur ; cependant il redevenait de temps en temps sombre et pensif..... Tout annonçait qu'il avait dans l'ame de tristes souvenirs , qui sommeillaient quelquefois , mais dont le réveil était toujours douloureux.
Les deux Français parlèrent d'abord de la France, et bientôt ils conversèrent ensemble comme deux amis. — Qui peut vous amener dans ce désert? dit le solitaire au voyageur.
LE VOYAGEUR
Je cherche une contrée qui me plaise... Je viens de parcourir un pays qui me semble charmant.... Oh! j'ai vu de beaux lacs, de belles forêts , de belles prairies! ••..
LE SOLITAIRE
Mais OÙ allez'vous?
LE VOYAGEUR
Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'émotions je n'en ai point encore vu
qui me séduise autant; la vie doit s'écouler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tenté de m'y aiTeter.
LE SOLITAIRE
Dans quel but?
LE VOYAGEUR
Mais pour y demeurer.... Je serais votre voisin.
LE SOLITAIRE
Quoi ! vous renonceriez à la France ! pour toujours ! pour vivre en Amérique! Y avez-vous bien songé?
LE VOYAGEUR
Oui.... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi.... j'aime les institutions de ce pays; elles sont libérales et généreuses.... Chacun y trouve la protection de ses droits....
LE SOLITAIRE
Savez-vous si , dans ce pays de liberté , il n'y
— la —
a point de tyrannie. ... et si les droits les plus sacrés n'y sont pas méconnus?...
LB TOTàGEVR.
Il y a d'ailleurs dans les mœurs de» Américains une simplicité qui me plait.... Voici quel est mon projet : je me placerai sur la limite qui sépare le monde sauvage de la société civilisée ; j'aurai d'un côté le village , de l'autre la forêt; je serai assez près du désert pour jouir en paix des charmes d'une solitude profonde, et assez voisin des cités pour prendre part aux intérêts de la vie politique....
LE SOLITAIRE
Il est des illusions qui nous coûtent quelque* fois bien des larmes !
LE VOYAGEUR
Pourquoi ne serais-je pas heureux?. • Vousmême
LE SOLITAIRE
N'invoquez point mon exemple...., et .prenez garde de m'imiter.... J'ai déjà passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je viens d'éprouver en revoyant un Français est le seul plaisir qui , durant ce temps , soit entré dans le cœur de l'infortuné Ludovic.
En prononçant ces mots , le solitaire se leva. . . sa physionomie attestait un trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des paroles qui pussent sourire à son hôte :
— Je serais charmé , lui dit-il , de connaître tout votre établissement, les terres qui l'avoisinent , et les forêts qui Fentourent.
Cette demande fut agréable à Ludovic , qui s'empressa d'y satisfaire , et parut heureux de montrer au voyageur toute retendue de ses possessions. Celui-ci avait remarqué dès Fabord que le solitaire évitait avec soin de s'approcher de la jolie cabane dont , en arrivant , il avait admiré l'élégante construction ; sa curiosité s'en était accrue. — Cette cabane fait partie de votre domaine? dit-il à Ludovic. — Oui , répondit celui-ci. — J'en admire le bon goût, reprit le voyageur, et je serais charmé de la voir.... — Non ! non ! répliqua vivement le solitaire.. . jamais! jamais!... — Est-ce que quelqu'un l'habite? — Ludovic resta d'abord silencieux...
Oui , répondit-il enfin d'une voix triste et mystérieuse.... Et il entraîna le voyageur du côté opposé.
Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet principal de leur entretien,
r Amérique. Le voyageur avait repris le cours de ses admirations , que le solitaire combattait par des réflexions sages , quelquefois même par dépiquantes railleries... Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui , dans la société américaine , attirent les regards de l'étranger.
— Oh ! arrêtons-nous ici quelques instans , s*écria le voyageur quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé! quelle douce fraîcheur! quelles impressions pures!
comme le ciel est beau sur nos têtes ! et comme, en face de nous , la forêt forme , à l'horizon , un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux yeux l'image du modeste asile d'une tranquille félicité ! Qui demeurerait insensible à ce tableau? Eh bien!
dites; parlez sans prévention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite solitaire , si l'amour d'une jeune Américaine y venait répandre ses charmes et ses enchantemens ?
Tout en parlant ainsi , le voyageur s'était assis sur un banc de verdure ; Ludovic , plein d'émotions bien différentes, avait pris place auprès de lui
S'abandonnant à cette impression poétique :
— En Europe , dit le voyageur , tout est souillure et corruption !.. Les femmes y sont assez viles pour se vendre , et les hommes assex stupides pour les acheter. Quand une jeune fille prend un mari , ce n'est pas une ame tendre qu'elle cherche pour unir à la sienne , ce n'est pas un appui qu'elle invoque pour soutenir sa faihlesse; elle épouse des diamans, un rang, la liberté : non qu'elle soit sans cœur; une fois elle aima; mais celui qu'elle préférait n'était pas assez riche. On l'a marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture : et le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l'amour était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée ; eUe épouse un riche idiot.... Quand elle a quelque peu d'ame , elle se consume et meurt. Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une femme en Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni l'amour une marchandise ; deux êtres ne sont point condam- 'nés à s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'ame candide et pure!.... quel doux parfum sort de leur chevelure , que l'art n'a point fié-
trie!.... que «Tharraoïiie dans leur faible voix, qui ne fut jamais Tëcho des passions cupides! Ici du moins , quand vous allez vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à vous, ce sont de tendres sympathies qui se rencontrent , et non des calculs intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d*une félicité tranquille, mais délicieuse , que de ne pas rechercher l'amour d'une jeune Américaine?
Ludovic écoutait avec calme ; quand le voyageur eut cessé de parler :
— Je plains vos erreurs , lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai point de les combattre ; car je sais combien est vaine pour les hommes l'expérience d'autrui ;... je suis cependant affligé de voir votre ardeur à poursuivre des chimères Je pourrais, par un seul exemple,
vous prouver combien vous êtes égaré Vous
venez d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. ... Le tableau que vous avez esquissé n'est pas tout-à-fait dépourvu de vérité ; mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre imagination.. ••
Je crois qu'il me serait facile de tracer , sans passion, le portrait fidèle des femmes de ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni bienfaits ni injures
Le voyageur fit un signe d'incrédulité ; cependant , par une sorte de courtoisie due à Thospitalité, il témoigna le désir de connaître le sentiment du solitaire qui , après un instant de réflexion , s'exprima en ces termes :