‹ Marie [microform]Chapitre 4 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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« Les femmes américaines ont en générai un esprit orné, mais peu d'imagination, et plus de raison que de sensibilité *,

Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur beauté parmi toutes les autres.

Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise , et leur chevelure noire Tinfluence des étés brûlans *. Leur constitution frêle et délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs

tion : « Quel est de tous les gouvememens celui «{ qui de sa nature est le meilleur? » Elle plaçait la république au-dessus de tous les autres.

Cette froideur des sens , cet empire de la tête, ces habitudes mâles chez les femmes , peuvent trouver grâce devant la raison; mais elles ne contentent point le cœur. Tel fut lé premier jugement que je portai sur les femmes d'Amérique ; cependant je rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère , tout à la fois impétueux et tendre , vint ébranler cette impression.

Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une touchante sensibilité de cœur , et de ce noble enthousiasme de l'arae qui entraîne et subjugue; à l'entendre, elle aimait avec excès les belles-lettres et les beauxarts ; ses yeux se mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une question de sentiment; son goût poiir la musique était un fanatisme ; sa passion pour la poésie un déliré ; elle ne parlait de l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus exaltée : c'était Corinne et Sapho réunies dans une seule aroe. — - Séduit par tant de charmes , j'accusais la témérité de mon premier jugement , lors-

qu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le prestige qui ényironnait.ma nouvelle idole. Nous assistions ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur la musique en général des choses qui m'avaient transporté ; mais , quand elle en vint à juger successivenk ent les différentes parties du concert, je fus saisi d'un étonnement qtie je ne saurais vous dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui ne tarissait point ; elle louait si souvent et avec tant de bruit qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient à faux. Du reste , elle ne paraissait pas tenir' à ^ ' faire preuve de discernement; elle avait à son usage une somme déterminée d'éiitliousiasnke , qu'elle dépensait à tout hasard , bien ou mal à propos, ne s'arrétant qu'après en ^voir achevé la distribution.

Ce caractère , que je retrouvai plus tard dans un grand nombre déjeunes Américaines, n'a rien qui plaise. Les femmes à exaltation factice sont aussi froides que les autres , et , comme elles promettent davantage , elles donnent une déception de plus. Je revins à ma première opinion ; mais ce fut pour y être encore une fois troublé» A l'âge de dix-huit ans , Alice n'était

pas jolie, mais elle attirait vers elle par 0on esprit ; elle négligeait Fart et les soins de la toilette ; sa mise était dépourvue de grâce et d*élégance , et on eût jugé qu'elle n*avait aucune prétention ; car elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et avait le désir de plaire : sa coquetterie était tout intellectuelle ; elle charmait à force de saillies , de naturel et de vivacité . Je la voyais environnée d'adorateurs, et je me prenais quelquefois À penserqu'elle était vraiment digne des hommages qu'on lui adressait , lorsque je découvris que depuis longtemps die était secrètement ettga^e.

Aux États-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se conviennent , elles promettent de s*unir l'une à Fautre , et sont ce qu'on appelle ^ngftgéen ^ c'est une espèce de fiançailles qui se font sans solennité, et n'ont d'autre sanction que le lien de la foi jurée.

La jeune fiancée , si peu soucieuse des moyens de plaireauxyeux , était plus coquette qu'aucune antre , puisqu'elle Tétait avec désintéressement : oe fut le terme de mes admirations.

Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes les jeunes Américaines , et une oonséqoenoe de leur éducation.

Pour toute fille qui a plus de seize ans , uu mariage est le grand intérêt de la vie. En France, elle le désire; en Amértquo, elle le cherche. Comme elle est de bonne heure maîtresse d'ellemême et de sa conduite , c*est elle qui fixe son choix *• On sent combien est délicate et péril • leuse la tache de la jeune fille , dépositaire de sa destinée ; il faut qu'elle ait pour elle-même la prévoyance que chez nous un père et une mère ont pour leur fille : en général , on doit le dire, elle remplit sa mission avec beaucoup de sagesse. Au sein de cette société toute positive, où chacun exerce une industrie , les Américaines ont aussi la leur: c'est de trouver un mari. Aux États-Unis , les hommes sont froids et enchaînés à leurs affaires ; il faut qu'on aille à eux, ou qu'un charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune fille qui vit au milieu d'eux est prodigne de sourires étudiés et de tendres regards ; sa coquetterie est d'ailleurs éclairée et prudente; elle a mesuré l'espace dans lequel elle peut se jouer ; elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses artifices méritent qu'on les censure , le but qu'elle poursuit est du moins irréprochable; car elle ne veut que se marier.

Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes filles qui ont à se révéler un sentiment tendre et un mutuel penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules , et les premiers , en les accompagnant , ne blessent aucune convenance ; la seule forme qu'ils doivent observer , c'est de marcher séparément ; car , pour donner le bras à une. jeune personne, il faut lui être fiancé. On voit régner dans les salons la même liberté. Il est rare que la mère se mêle à la conversation qu'entretient sa fille ; celle-ci reçoit chez elle qui lui plait , donne seule ses audiences , et y admet quelquefois des jeunes gens qu^elle a rencontrés dans le monde, et que ne connaissent pas ses parens. En agissant ainsi , elle ne fait point mal ; cieir ce sont les mœurs du pays.

La coquetterie américaine est d'une nature toute spéciale ; en France , une fille coquette est moins désireuse de se marier que de plaire ; en Amérique , elle n'est impatiente de plaire que pour se marier. Chez nous , la coquetterie est une passion ; en Amérique , un calcul. Si la jeune personne engagée continue à se montrer coquette , c'est moins par goût que par prudence; car il n'est pas sans exemple que le

fiamcé TÎole sa foi ; quelquefois elle i^té^o^ cette chance funeste ^ et tacbe de ipa^^ear des eeei»«, non pour en posséder plusieui» À la îm , mais pour remplace «elui qu'elle oa^rt le risque de perdre.

Dans eette einxmstanoe .ecNouane da«s tmites les Mttoes , eUe provoque , encoistKti^ , ow repmisse ks «oupvans arec une enl&èie liberté.

£n Amérique , oette liberté , sitôt d<»n«hée i la feiBsoye , lui est toui à coup raTie.Cfaen uofuSi la jeune fiJie passe des langes de Tenfance dans les liens du maria^ ; mais ees nouyelles ehaij»es lui sont légères. £n prenant un mari , elle gagne le droit de se donner au monde ; elle devient iâire en s'engageant. Alors commencent pour elle les £ètes , les plaisirs , las succès. En Amérique, au contraire, la vîe brillante est à la jeune fille; en se mariant, die m^irt aux joMSS mondaines pour vivre dans les devoirs ausjtères du foyter domestique* CM lui adressait des hcmimages, non parce qu^elle était femme, mais paroe qu*^e pouvait devenir épouse, âaeoquetr ierie, après avoir trouvée un mari, Ja'^a plus rien à faire, et, depuis qu'elle a donné sa^nain, on n'a plus rien à lui demander.

A.UX Etats-Unis , la femme cesse d'être libre Je joar où , en France , elle le devient.

Ces privilèges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme mariée accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s engagent avant de se marier. En général , le contrat pure ment moral , qui nait de ces sortes de fiançailles, se ratifie peu de temps après par le mariage ; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles s'efibrcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi, elles atteignent un double but : engagées, elles sont sûres de se marier, et ne sont pas encore épouses ; elles gagnent la certitude d'un avenir de femme , en conservant leur liberté de fille.

Rien , dans les femmes américaines , ne parle

à l'imagination cependant il est un côté de

leur caractère qui produit sur tout esprit grave une profonde impression.

f^ On sait la moralité d'une population , quand on connaît celle des femmes , et l'on ne contemple point la société des Etats-Unis sans admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le même sentiment n'exista jamais à un aussi haut degré chez aucun peuple ancien , et les sociétés d'Europe, dans leur corruption, n'ont

point ridée d'une pareille pureté de moBors.

En Amérique , on n'est pas plus sévère qu'ailleurs envers les désordres et même le» débauches du célibat : beaucoup de jeunes gens »^y rencontrent, dont on sait les mœurs dissolues, et dont la réputation n'en reçoit aucune atteinte; mais leurs excès , pour être pardonnes , doivent se commettre en dehors des familles. Indulgente pour les plaisirs qu'on demande à des prostituées, la société condamne sans pitié ceux qui s'obtiendraient aux dépens de la foi conjugale; elle est également inflexible pour l'homme qui provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont bannis de son sein ; et , pour encourir ce châtiment , il n'est pas nécessaire d'avoir été coupable, il suffit d'avoir fait naître le soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul souffle impur ne doit souiller.

La moralité des femmes américaines , firuit d'une éducation grave et religieuse, est encore protégée par d'autres causes.

Envahi par les intérêts positifs., l'Américain n'a ni temps ni ame à donner aux sentimens tendres et aux galanteries; il est galaxtt une seule fois dans sa vie lorsqu'il veut se marier»

C^ÊÎ qpHùlùTÊ il tie ai'Agit pa» d'une intrigue ^ mais d'nne «flTaife.

I! n'a p(Aitt le loisrîr <fiiiiiEN^, encfore nfoin» celtd d'être aimable. Le goàt de» beatut-'arfii, qni âTallie si bi^ïi atix jotrisdaaaces du cœur , hti estintetdit. Si, sortant de sa spbèreindu^dielïe, tOi jeoùe bottrme se prend de paKS^on pour Moïatt ûtt peetr Michel-*Ânge, il se perd dan^ ropinion publique. On ne fait point feitune à écouter des sons ou à regarder des eouteurs.

Et comment fixer au comptoir celui qtà eoiinai une fois les charmes d'une vie poétique?

^ Ainsi condamnés par les mc?ttrs du pays & se reDtférmer dans l'utile , les jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux femmes , m habiles à les séduire.

Il est d'ailteura un élément de corruptioii, puissant dans les «ociëtés d'Europe , et qui ne se rencontre point aux Etats-Unis ; ce sont les oisifs nés atec une grande fortune , et les militaires en garnison. Ces riches sans professiofi et ces soldats sans gloire n'ont tien à &ire : leur seul passe-temps est de corrompre les femmes ; jeunesse bouillante et généreuse à laquelle il ne mainque que de l'espace et de Faction , pareille aux grandes eaux du Mississipi } bienfiii^

santés quand elles roulent impétaeuses, mortelle» dès qu'elles demeurent stagnantes.

En Amérique , tout le monde traraille , parce que nul n'apporte en naissant de grandes richesses ""^ et l'on n'y conndt point la funeste oisi* reté des garnisons , parœ que ce pays n'a point \ d'armée.

Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction: si elles sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont Tortueuses; car elles ne sont j point attaquées.

L'extrême facilité de s'enrichir vient encore att secours des bonnes mœurs; la fortune n'est jamais une considération essentielle dans les mariages ; le commerce , l'industrie , l'exercice d'une profession , assurent aux jeunes gens une existence et un avenir. Ils s'unissent à la première femme qu'ils aiment; et rien n'est plus rare aux États*Unis qu'un vieux garçon de vingtcinq ans. La société y gagne des existences mo» râles d'hommes mariés à la place des vies licen* cieuses du célibat. Enfin l'égalité des conditions ^ protège les mariages auxquels la différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux États-Unis, il n'y a qu'une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne sépare le jeune homme

et la jeune fille qui sont d'accord pour s'unir. Cette égalité, propice aux unions légitimes, gène beaucoup celles qui ne le sont pas. Le séducteur d'une jeune fille devient nécessairement son époux , quelle que soit la différence des positions , parce que , s'il existe des supériorités de fortune , il n'y a point de différence de rang *.

Cette régularité des mœurs, qui tient moins aux individus qu'à l'état social lui-même, ré* pand une teinte grave sur toute la société américaine .

Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire.

Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment , elle y pardonne la faiblesse qui succombe ; elle exige en Angleterre des délicatesses de pudeur, qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas plus sévère à Madrid pour les écarts des sens, qu'elle ne l'est à Londres pour les mouvemens du cœur. En Amérique , cette opinion condamne sans pitié toutes les passions, et n'autorise que les calculs ; indifférente sur les sentimens, elle n'est exigeante que pour les devoirs.

L'amour, dont le charme fait seul toute la

vie de quelques peuples d'Europe , n'est point compris aux Etats-Unis.

Si quelque ame ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y abandonne avec passion , c'est un accident aussi rare que l'apparition d'un roc ëleyë sur la plage américaine. Malheur à cet être isolé au milieu de tous! Pas une sympathie qui vienne le trouver! pas un écho qui lui réponde! pas une force sur laquelle il puisse se reposer! En ce pays on n'estime les choses que suivant leur valeur arithmétique. Comment réduire en dollars les élans de l'ame et les battemens du cœur?

Peut-être aime-t-on en Amérique ; mais on n'y fait point l'amour.

Les femmes , de nature si tendre , prennent l'empreinte de ce monde positif et raisonneur

Vous le voyez, les femmes américaines

méritent l'estime , et non l'enthousiasme ; elles peuvent convenir à une société froide; mais leur cœur n'est point fait pour les brûlantes passions du désert. »

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