CHAPITRE XIV
Nouveaux malheurs —Le cimetière,
Au milieu des divers chagrins de Marie arriva le 25 juillet, fête de son père. Autrefois ce jour était pour elle un jour d’allégresse ; mais cette fois-ci elle en salua le retour avec des larmes de douleur.
C'était une coutume du pays d’orner de fleurs la tombe des pris qu'on avait chéries, et surtout le jour de la fête de leur patron. Souvent on avait demaudé à Marie des fleurs pour cet usage, et elle n’en avait jamais refusé. Elle voulut à son tour parer de fleurs la tombe de son père. Cette corbeille, première occasion de ses malheurs, était encore dans sa chambre, et frappa ses regards. Elle la prit, alla au jardin, la remplit de fleurs et de verdure fraîche, la porta au cimetière d'Erlebron une heure avant le commencement des offices, et la posa sur la tombe de son père. Elle n’avait pas à craindre qu'on allât dérober ni les fleurs ni la corbeille, Les campagnards respectèrent cette offrande de la piété filiale, bénirent dans leur cœur cette bonne fille, et prièrent pour ie repos de l’âme de son vieux père.
Peu de jours après il arriva à Marie un accident funeste. Pendant que tous les gens de la métairie étaient occupés dans la grande prairie au delà de la forêt à faire du foin et à l'engranger, une pièce de toile neuve étendue sur l'herbe, près de la maison, pour blanchir, vint à disparaître. La jeune fermière, qui ne s’aperçut de cette perte que vers le soir, et qui, comme les gens avares, était extrêmement soupçonneuse, accusa tout de suite la pauvre Marie. Jacques n'avait pas cru devoir cacher à ses vieux hôtes l’his-
toire de la bagne; le fils, qui la savait également, avait commis l’imprudence de la raconter à sa femme. Aussi, le soir, lorsque Marie revint de la prairie avec les autres travailleurs, à peine eut-elle mis le pied sur le seuil de la porte, que la jeune fermière sortit de la cuisine comme une furie, l'apostropha dans les termes les plus outrageants et lui demanda sa pièce de toile.
Marie répondit modestement qu’il était impossible qu'elle eût pris cette toile, puisque, comme tous les gens de la maison, elle avait été occupée toute la journée à faire du foin; que, pendant que la maîtresse faisait la cuisine, quelque étranger avait pu facilement s’introduire et voler la pièce. C’est effectivement ce qui était arrivé. Mais la er mière criait à tue-tête : ** C’est toi qui es la voleuse. Crois-tu que j'ignore que tu as déjà volé une bague, et que ce n’est qu'avec bien de la peine que tu as échappé au beurreau ? Va, marche, sors bien vite d’ici, ma maison n’est pas faite pour des gens de ton espèce.”
Le jeune fermier disait: ‘ J'espère que tu ne la renverras pas si tard; le soleil est déjà couché. Au moins fais-la seuper, re ne a travaillé aux champs pour nous toute la journée ; garde-la encore seulement cette nuit.
— Pas une heure seulement! s’écria la femme en fureur ; et tei, tu te tairas, ou sinon je te fermerai la bouche avec un tison.” Le mari sentit qu'il ne ferait que l'irriter davantage en cherchant à l'apaiser, et il ne souffla plus mot. Marie ne répondit à aucune injure ; elle mit le peu qu’elle possédait dans un mouchoir blanc, et ce mouchoir contint sans peine tout son avoir. Prenant ensuite son petit paquet sous son bras, elle remercia ses maîtres pour tous les bienfaits
u’elleavait reçus à Sapincour, protesta encore une eis de son innocence, et demanda pour unique et dernière grâce la permission de faire ses adieux à ses deex vieux bienfaiteurs. ‘‘ Allons, va-t’en leur faire tes adieux, répondit la jeune fermière d’un air moqueur, et, si tu veux les emmener tout de suite evec toi, te me feras plaisir.”
Les deux vieillards avaient déjà entendu le bruit de cette scène, ils pleuraient tous deux. Cependant ils consolèrent Marie aussi bien qu'ils le purent, et jui donnèrent tout l'argent qu'ils possédaient alors : c'était bien peu de chose.
Allons, courage, ma chère enfant ; va, lui direntils, et que Dieu l'accompagne ! Tu as mérité la bénédiction de ton potes tu seras encore heureuse.”
Marie partit donc le soir mème, son petit paquet sous son bras ; elle suivit le sentier qui longeait ia colline boisée. Elle s'était proposé d'aller visiter encore une fois le tombeau de son père avant de quitter le pays. Au moment où elle sortit de la forêt, elle entendit la cloche de l'église d'Erlebron sonner l'angélus, et avant son arrivée au cimetière la nuit élait déjà venue. Cependant elle n'éprouva aucune frayeur en marchant ainsi, pendant la uit, au milieu des tombaux. Elle alla droit vers celui de son pere.
Dans cet instant, la lune brillait entre les branches noires des deux sapins, et éclairait de sa pâle lumière la croix, le rosier et la corbeille de fleurs, qui y était encore. Le vent du soir agitait doucement les branches des sapins et celles du jeune rosier planté sur ce modeste monument. Hormis le bruissement des feuilles et le souffle du zé,hyr, on n’entendait pas le moindre mouvement: c'était le calme et Îe silence
ui règnent habituellement dans le champ du repos.
Les larmes de Marie ne tarissaient point. ** Mon bon père, dit-elle en regardant le tombeau, je ne puis donc te confier mes chagrins ! Hélas ! je suis seule sur la terre, et l’on me chasse même du seul asile qui me restait encore... ; on me ravit jusqu'à la dernière et triste consolation de venir pleurer de temps en temps sur cette tombe..., on me la ravit!” Et ses larmes redoublèrent.
& Q Dieu de bonté, reprit-elle en tombant à genoux, daignez jeter un regard de miséricorde sur une pauvre orpheline abandonnée de l'univers, et qui pleure devant vous sur la tombe de son père. Ayez pitié de moi, mon cœur est près de se briser. Dieu de bonté,
“ Q mon Dieu ! que vois-js ?... un ange du ciel qui vient à mon secours ”.
ne m'abandonnez point ; ear je n'ai peint d'autre refuge que vous. Appelez-moi près de vous, près de mes bons parents. Grâce, grâce, à mon Dieu, ayez pitié de moi. ” Elle dit, et ses larmes recommencèrent à couler.
‘6 Que faire, que devenir maintenant ? dit-elle un instant après ; où aller à l'heure qu'il est ? On ne me recevra nulle part !”
Triste et pensive, elle promena ses regards autour d'elle. Contre le mur du cimetière, tout à côté du tombeau de son père, elle aperçut une ancienne pierre sépulcrale couverte de mousse. Le temps avait effacé jusqu'aux traces de l'inscription, et, comme elle embarrassait, on l'avait rangée près de ce mur, où elle servait de banc. ‘‘ Je vais m’asseoir sur cette Poor dit Marie, et y passer la nuit. C’est proba-
lement pour la dernière fois que je viens ici ; peutêtre ne reverrai-je plus de ma vie cette tombe chérie. Demain, avant l’aube du jour, je porterai mes pas
plus loin. Oùirai-je, à mon Dieu l.. où votre main me conduira.”
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