CHAPITRE II
La bague perdue. —Horrible soupçon.
A peine Marie, après avoir essayé la jolie robe, l'eut-elle pliée avec soin et renfermée dans son tiroir, qu'on vit la jeune comtesse accourir en toute hâte et entrer dans la petite chambre, pâle, tremblante et presque hors d'haleine. ‘* Marie, au nom du Ciel, qu’as-tu fait? dit-elle. La bague de diamants de ma mère a disparu. Personne n’est eñtré dans la chambre que toi. Rends-la-moi bien vite, on -ela va faire un bruit terrible ; donne-la-moi vite tte affaire pourra encore s'arranger.”
A cette LR RE Marie devint pâle d’effroi.
‘“ Mais, s’écria-t-elle, que voulez-vous dire ? je n'ai point votre bague: je n’en ai pas même aperçu dans la pièce où ‘étais; je n'ai pas seulement bougé de la place où j étais en entrant.
—Marie ! Marie! répéta la comtesse insistant, je t'en prie, pour ton propre salut, rends-moi la bague. Tu igüores sans doute la valeur de ces pierres : cette bague a coûté près de mille écus. Je suis persuadée
ue, si tn avais su cela, tu ne l'aurais pas prise; tu l'as peut-être regardée comme un bijou de peu d'importance. Donne-la-moi, et je te promets qu’on te pardonnera, qu'on ne verra dans cette faute qu’une simple étourderie.”
La première surprise faisant place à l’affliction, Marie se mit à pleurer. ‘ Je puis vous l’aflirmer en
toute vérité, je ne sais ce que vous voulez me dire Jamais de ma vie je n'ai osé toucher à quoi que c fût qui appartint à autrut, encore bien moins le dé rober ! Mon père m'a toujours trop bien recommand de ne jamais rien prendre à personne.”
En ce moment, le père entra dans la petite cham bre. Il travaillait au jardin lors de l’arrivée de | jeune comtesse, La voyant marcher avec tant de pré cipitatior:, il ne put se défendre d’une vague inquié tude. O mon Dieu ! qu’est-il donc arrivé ÿ se disait-i en accourant. Mais quand il sut le motif qui amenai Amélie, et de quoi on accusait sa fille, ce brave hom me éprouva un si rude coup, qu'il fut obligé de s'ap puyer au coin de la table et de s’asseoir sur un ban pour ne pas tomber à la renverse,
‘* Marie, mon enfant, écoute, lui dit-il enfin, ti ignores sans doute que les lois de notre pays punissen ie la peine de mort un vol de cette #4 Las mai c’est encore là la moindre conséquence d’un semblable crime. Songe au commandement de Dieu: Tu Ni DÉRUBERAS POINT. Une action semblable à celle don tu es accusée arme contre nous, non seulement l justice des hommes, mais encore celle d’un jug. infiniment plus redoutable, de Celui qui voit jusqu’at fond des cœurs, et qu'aucune dénégation, aucur faux-fuyant ne sauraient tromper. Si tu as eu le mal heur d'oublier Dieu et ses saints commandements : si, au moment de la tentation, tu ne t’étais plus rap- D mes exhortations paternelles ; si tes yeux se son aissé éblouir par l'éclat de l’or et des pierres fines : si enfin tu as pu commettre ce crime, garde-loi de le nier, avoue-le franchement, et rends cette malheu:reuse bague : c’est le seul moyen de réparer ta faute autant qu'elle puisse être encore réparée.”
Marie, pleurant et sanglotant, répondit: ‘“ En vérité, mon père... en vérité. je vous assure que je n'ai point vu cette bague. Quand même j'aurais trouvé un semblable objet dans la rue, je n'aurais pas -u de repos que je ne l'eusse rendu à son progriétaire. En vérité, je ne l’ai point.
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Vois dene, reprit encore le père, regarde cet
ange tutélair2, la comtest> Amélie, qui, uniquement pour l'amour de toi, descend dans notre chaumière, et vient te sauver des rigueurs de la justice ; qui a de si bonnes intentions pour toi, qui tout à l'heure encore vient de te faire un si riche cadeau. Méritet-elle que tu répondes à ses bontés par de vils mensonges, que tu cherches à la tromper en courant à ia erte ? Si tu as la bague, dis-le, Marie, et Mademoiselle, qui nous attend, saura, par s0n intercession, détourner de toi la punition que tu aurais méritée. Marie, ne mens point; dis-nous la pure vérité.
— Mon père, répliqua la pauvre Marie, vous n'ignorez pas que jamais de ma vie je n'ai rien pris à personne, pas même un denier |... pas même une
omme, pas même un brin d'herbe ! Comment auraisje osé aujourd'hui dérober un objet aussi précieux ? Crovez-moi done, mon père, soyez sûr que je dis la
vé, ‘, vous savez bien que je ne vous ai jamais fait le m indre mensonge, que je n'ai jamais menti.
— Marie, disait encore le malheureux ère, aie
itié de mes cheveux blancs. Prends PA à ue la Lente et la douleur ne me précipitent au tombeau. Épargne-nous, à toi et à moi, celle désolation. Avouele devant Dieu, en présence duquel je vais bientôt paraître. Marie, as-tu la bague ? Je t'en supplie, dis-moi la vérité...”
Marie leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes, et, les mains jointes, elle s’écria : ‘ Je prends Dieu à témoin que je n'ai point la bague... Aussi vrai que je désire aller un jour en paradis, je ne l'ai point.
Eh bien ! dit alors le père, je crois donc aussi que tu ne l’as point, car tu n’oserais pas mentir ainsi à la face de Dieu, devant la noble comtesse, et en présence de ton vieux père ; et puisque tu es innocente, comme j'en ai la ferme croyance, je me sens rassuré. Rassure-toi aussi, Marie, et ne crains rien. Quel que soit le sort qui nous attend, et quand même le monde entier nous abandonnerait et se liguerait sontre nous, nous aurons toujours Dieu pour cons0-
lation et pour appui : il nous sauvera certainem et fera éclater notre innocence ou ici ou haut.”
La jeune comtesse ne pouvait retenir ser larm et dit: ‘ En vous entendant parler, mes bonnes ge je crois, en effet, que vous êtes innocents. Cepend toutes les circonstances vous accusent ; il paraît i possible que vous n'ayez pas la bague. Il faut ( vous l'ayez. Ma mère se rappelle très positivem. avoir posé ce bijou sur sa petite table à ouvrage instant avant que nous entrassions chez elle, Marie moi ; nul autre n’a mis le pied dans cet apparteme Marie elle-même est témoin que je ne me suis f approchée de la petite table; elle est restée seu landis que ma mère causait avec moi, dans le cabir voisin, Personne autre que nous n’est entré dans ce chambre. Dès que nous fûmes parties, ma mère s est enfermée pour faire sa toilette, et, après l’azo achevée, elle voulut mettre la bague à son doigt, ne la trouva plus où elle l'avait déposée : elle eut mên la précaution de ne laisser entrer personne de n: gens, pas même moi, jusqu'à ce qu’elle eût fouil et cherché dans ses poches, dans tous les coins, dat tous les meubles, et cela à deux ou trois reprise mais en vain. Qui donc peut avoir la bague ?
— Je ne le conçois pas non plus, disait le père Dieu nous envoie une rude épreuve.
— En vérité, dit la jeune comtesse, je vais rentre chez moi le cœur tout oppressé. Voilà une bien trist fête pour moi: cela va faire un horrible scandale Il est vrai que ma mère n’en a encore parlé à nu autre qu'à moi, de peur de faire le malheur de Marie mais il sera impossible de cacher longtemps cett affaire. Ma mère ne peut se dispenser de mettr aujourd’hui cette bavue ; car mon père, que nou attendons aujourd’hui de la capitale, ne manquerai
as de s’apercevoir sur-le-champ de l'absence de ce bijou, qui est un présent qu'ii fit à ma mère le jou de ma naissance, et, depuis elle n’a pas manqué une seule fois de s’en parer tous les ans à ma fête. Elle
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r larmes, nnes gens, Cependant araît 1m- | faut que sitivement ivrage un , Marie et artement, suis pas ée seule, le cabinet lans cette mère s’y LC] s l’azoir doigt, et ‘ut même e de nos t fouillé ins, dans dore
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MARIE at ne doute point que je ne la lui rapporte... Adieu donc, ajouta Amélie ; je dirai bien que je vous crois innocente; mais... le croira-t-on comme moi ?...” A ces mots, elle sortit toute triste et les larmes aux yeux. Le père et la fille était trop consternés pour songer seulement à la reconduire.
Le malheureux vieillard restait immobile sur son banc, la tête appuyée sur une main, le regard fixe et attaché à la terre ; il semblait abimé dans de pénibles réflexions, et des larmes coulaient le long de ses joues pâles. Marie se jeta à genoux devant lui, le regardant avec des yeux noyés de pleurs : ‘ O mon père ! ditelle, il est sûr que je suis innocente dans dans toute cette affaire ; je le suis, je vous le proteste ! ”
Son pè.e la releva,la regarda longtemps comme s’il eût voulu lire la vérité dans ses yeux ; puis, satisfait de cet examen, il s’écria : ‘ Oui, Marie, tu es innocente. Le crime ne saurait avoir ce regard pur et candide.
— 0 mon père ! reprit Marie, comment finira tout ceci ? que deviendrons-nous ? Ah! si le malheur ne menaçait que moi seule, je le supporterais avec courage. Mais que vous, mon père, vous deviez souffrit à cause de moi, voilà mon plus affreux tourment.
— Mets ta confiance en Dieu, répondit le père, et ne te décourage point. Surtout ne te laisse point intimider, et renferme-toi dans l’exacte vérité. Quelques menaces, quelques promesses qu’on te puisse faire, ne t'écarte jamais de la vérité, ne dis pas un seul mot que réprouve ta conscience: une bonne conscience console de tout, même de la captivité.
‘“ILest probable qu’on nous séparera ; alors ton père ne pourra pius l’encourager, ma bonne Marie ; mais ton âme pourra se réfugier tout entière dans le sein de ton Père céleste: celui-là, nulle force humaine ne pourra te le ravir. 11 est le tout-puissant protec teur de l'innocence.” L
Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit brusquement, et. le baïilli avec son greffier, suivis de plusieurs archers, entrèrent dans la chambre. Marie
jeta un cri perçant et enlaça son père de ses deu]
ras. ‘* Séparez-les, s’écria le bailli les yeux étincelants de courroux ; enchaînez la fille et jetez-la au cachot. Conduisez aussi provisoirement le pére en lieu de sûreté. Gardez et surveillez exactement toutes les issues de la maison et du jardin, et ne laissez entrer personne jusqu’à ce que nous ayons fait les plus exactes perquisitions .”
Les archers arrachèrent violemment la pauvre Marie du sein de son père, qu'elle tenait toujours étroitement embrassé ; ils la chargèrent de chaines ; elle s’évanouit, et on l’entraîna sans connaissance. Les curieux s’attroupèrent dans les rues pour voit emmener le père et la fille. L'histoire du vol de la bague s’était déjà répandue dans toute la bourgade ; toute la population était accourue autour de la ‘naisonnette du jardinier, comme s’il y avait eu le feu. Alors on entendit les jugements les plus divers. Quoique Jacques et sa fille se fussent toujours montrés bons et affables envers tout le moude, il ne manquait pourtant pas de gens qui par une malice Esp et sans haine, mais naturelle à quelques mauvais esprits, se permirent les remarques les plus odieuses. Comme Jacques et Marie vivaient dans une certaine aisance, fruit de leur activité et de leur économie, ils avaient des envieux. Et ceux-là disaient : ‘* Ah! ah! voilà donc d’où vient leur richesse ! Hier encore nous n’en pouvions deviner la source ; mais actuellement nous voyons bien comment ils pouvaient vivre mieux et porter de plus beaux babits que les honnêtes gens du pays.”
Mais la plupart des habitants d'Echbourg s’apitoyaient sur le triste sort du brave Jacques et de son excellente fille, et maints pères et mères de famille disaient entre eux : ‘* Ah! Dieu, quelle misère que la vie humaine! Le meilleur d’entre les hommes n’est pas certain de ue faire aucune chute... Qui aurait pensé cela de ces braves gens? D'ailleurs. peut-être sont-ils innocents. Puisse le Dieu du ciel les assister, pour qu’ils évitent l'affreux malheur qui les menace!
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Ah! prions Dieu qu’il nous fasse la grâce de nous préserver du mal; car il n’y a pas de jour où nous soyons bien sûrs de n'y pas tomber.”
Les enfants de l’endroit se ormaient aussi en divers groupes et pleuraient. “ Ab! disaient-ils, si on les met en prison, le bon Jacques ne pourra plus nous donner des fruits, ni la bonne Marie nous distribuer des fleurs. On ne devrait pas les enfermer.”