CHAPITRE IV
La prison
On avait traîné en prison Marie évanouie. Peu à eu elle recouvra l'usage de ses sens, pleura, sanglota, se tordit les mains, pria, et tomba enfin, mourante de chagrin et d’effroi, sur une botte de paille qui lui servait de lit. Un sommeil paisible ferma bientôt ses paupières. Quand elle s’éveilla il faisait nuit. Tout, autour d'elle, était enveloppé de ténèbres, et elle ne pouvait rien distinguer. Elle fut longtemps sans savoir où elle se trouvait. L'histoire de la bague lui sembla un rêve pénible. D'abord elle se crut encore dans son lit. Elle commengait à se réjouir de ce que le réveil la délivrerait d'un si triste songe, lorsque le poids et le bruit des fers dont ses mains se trouvaient chargées lui montrèrent l’afiligeante réalité. Ce bruit de chaînes retentit à ses oreilles, et porta la terreur dans son âme. Elle se lev= en sursaut, et s’écria en se jetant à genoux: ‘* J'élève vers vous, ô mon Dieu! mes mains enchaînées, daignez abaisser vos regards miséricordieux jusqu’au fond de ce noir cachot. Me voici à genoux devant vous... Vous savez ue je suis innocente : ayez pitié de moi... Avez pitié e mon pauvre père |”
En ce moment, la lune, jusqu‘alors cachée par d’épais nuages, se dégagea tout à coup et projela sa lumière dans le cachot à travers l’étroite fenêtre, dont la forte grille se dessina sur le pavé. A la faveur de celte clarté, Marie put examiner sa prison. Une pierre carrée, placée dans un coin, servant de table, une cruche 12 grès, un petit plat de terre et un peu de paille composaient tout l’ameublement de ce lieu de douteur. ‘O0 mon Dieu! s’écria-t-elle, prenez pitié de mon père et de moi. Vos regards pénètrent dans son cœur et le mien; vous connaissez notre innocence: n’abandonnez pas mon malheureux père, donnez-lui le courage de supporter ses maux et les miens, et, s’il le faut, redoublez mes souffrances pour alléger les siennes.”
En cet instant Marie remarqua avec surprise qu’un agréable parfum de fleurs s'était répandu dans sa prison. Le matin, ayant eu quelques fleurs de plus qu'il ne lui fallait pour l’arrangen. : :t de sa corbeille, elle en avait fait un petit bouquet et l'avait mis sous son fichu; il exhalait actuellement La plus douce odeur,
Elle le retira de son sein, et se mit à le considérer au clair de la lune. “ Ah ! dit-elle, lorsque ce matin je cueillais ces boutons de roses dans mon jardin et ces muguets sur les bords du ruisseau limpide, qui aurait dit que je serais ce soir même enfermée dans un cachot ?.. Lorsque je tressais ces guirlandes de fleurs, qui aurait pensé qu'aujourd'hui même je porterais les chaînes ? Voilà comme tout dans ce monde est sujet aux vicissitudes! Personne ne saurait prévoir avec
uelle rapidité son sort peut changer d'un moment à l'autre, et à quels tristes événements les actions les plus innocentes peuvent donner naissance. L'homme a donc bien besoin de se recommander chaque matin à la protection de Dieu.”
Tout en gémissant ainsi, elle pensait à 80 père. ‘* O digne et respectable vieillard disait-elle, quand je considère ce petit bouquet, il me rappelle toutes les rc réflexions que t'inspirait la vue de quelques
eurs,
“ Ces BOUTONS DE ROSE ont fleuri parmi les épines ! C’est ainsi qu’un jour mon bonheur naïitra sans doute de mes peines actuelles. Quiconque aurait tenté de faire sortir avant le temps cette rose du bouton qui la renfermait ne serait parvenu qu'à la détruire. Le doigt de Dieu a développer toutes ses tendres feuilles, et déposé dans leur sein un parfum délicieux. Dieu dé-
à veloppera de même les roses de mon existence, encore cachées sous les épin.s du chagrin, et m'enverra les
bénédictions que ma condition comporte. J'attendrai avec paticnce que ies temps soient venus.
“ Ces MUGUETS me rappellent leur créateur ! Oui, Dieu infiniment bon, je ne vous oublierai point, comme vous aussi ne m'avez jamais oubliée. Le bleu tendre de ces fleurs est semblable à l’azur du ciel. Que le ciel soit ma consolation dans toutes mes souffrances ici-bas !
‘ Voilà un POIS MUSQUÉ avec ses petites fleurs blanches et rouges. Cemme cette plante svelte et déliée monte et s’élance le long de l'appui sans lequel alle ramperait sous la poussière, de même, brillante de joie, portée sur les ailes de l'espérance, je m'élan-, cerai vers vous, Ô mon Dieu, et du sein de la poussière, du milieu des misères de ce moude, je m'élèverai jusqu'à vous.
“ C’est ce RÉSÉDA surtout qui remplit mon cachot de la plus suave odeur. Symbole de la charité, tu prodigues ton parfum délicieux même à celui qui arrache de la terre. Je veux te ressembler, être bonne, même envers ceux qui, sans que je leur eusse fait de mal, m'ont arrachée de mon jardin et précipitée en prison.
‘ Voici un petit rejeton de PERYENCBE. Dieu, dont la toute-puissance sait conserver à cette petite plante sa fraicheur et sa verdure au milieu des neiges et des glaces, et malgré toutes les rigueurs des frimas, saura bien aussi veiller à ma conservation dans les orages de la vie.
‘ Voilà encore quelques feuilles de LAURIER ; elles me rappellent cette couronne impérissable qui attend
s6 MARIE
dans le ciel ceux qui ont supporté leurs malheurs sur la terre avec courage et résignation. Les fleurs terrestres sont passagères comme toutes les joies de ce monde ; un souffle les fane et les détruit, mais après les souffrances passagères de ce monde nous trouverons dans le ciel un bonheur pur, une félicité éternelle et inaltérable.”
Tout à coup un nuage sombre couvrit la lune, Marie cessa de voir ses fleurs, les ténèbres s'étaient emparées du cachot; son cœur se resserra. Mais bientôt les nuages disparurent, et la lune reprit son éclat. ‘ C’est ainsi, Ô mon Dieu, que vous saurez dissiper l’affreux soupçon qui pèse en ce moment sur mon innocence, et que vous la ferez sortir radieuse et triomphante de toutes les fauses accusations.”
Tranquillisée par ces pieuses réflexions, Marie se receucha sur sa botte de paille, et s’endormit paisible et résignée. Un songe agréable vint la consoler encore. Elle rêva qu’elle se premenaitdans un jardin délicieux, qu’elie y retrou sait son père, qu’elle le pressait dans ses bras, et qu'elle versait de douces armes, dont à son réveil elle trouva ses joues inondées.