‹ Marie, ou, La corbeille de fleurs [microforme]Chapitre 6 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Un ami fidèle.

Dans. ce moment, le vieux Antoine, garde-chasse du comte d'Echbourg, venait de la forêt, où depuis l’aube du jour il était occupé à lancer le cerf, Antoine avait été autrefois le compagnon de service de Jacques, et, comme lui, avait suivi le comte dans ses

“ Bonjour, bonjour, père Jacques ! lui dit ‘|; est ce bien vous? 11 m'avait bien semblé entendre votr voix : je ne me suis | compé. Ah ! mon Dieu ! il vous ont donc banni est pourtant bien cruel d’êtr forcé, dans ses vieux jours, de quitter sa patrie.

— Nous mettons notre espoir en Dieu, répond Jacques; sa providence s'étend sur toute la terre, e notre véritable patrie est dans le ciel.

— Ah! Dieu! est-il possible ! reprit le chasseu compalissant : ils vous ont donc renvoyés comme vou: voilà ! Vous n'êtes pas même couverts des vêlement: nécessaires pour un pareil voyage.

JACQUES.— Celui qui daigne vêtir les arbres et les fleurs saura bien nous couvrir aussi,

LE CHASSEUR.— Et sans doute vous n'avez guère d'argent non plus ?

JACQUES.— Nous avons l'amour du travail et une bonne conscience ; avec cela on est assez riche.

LE CnASSEUR.— Parlez-moi franchement : vous n’avez pas un sou, n'est-ce pas ?

JACQUES.— Cette petite corbeille vide que vous voyez à nos picds est toute notre fortune. Combien croÿez-vous qu'elle puisse valoir à peu près ?

— Hem ! environ cinquante sous ou trois francs, répondit le chasseur d’un air peiné ; c’est une bien pauvre ressource que vous avez là.

— Et pourtant, comme je vous le disais, nous sommes riches, repartit Jacques en souriant. Je puis faire par année au moins une centaine de semblables corbeilles, et certainement cent écus nous suffiront pour vivre. Mon père, qui était maître vannier, a voulu que j'apprisse son métier en même temps que celui de jardinier, afin que j’eusse dans l'hiver une occupation utile.

‘* Je l'en remercie encore jusque dans sa tombe : car en cela il a fait plus pour moi, et il a mieux pourvu à mon avenir que s’il m’eût laissé une fortune de six mille francs, qui chaque année me rapporterait un revenu de cent écus, Une âme pure, un corps sain et un métier honnête: voilà les meilleures richesses eten même temps les plus solides de toutes.

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Le CHASsEuR.— Dieu soit loué de ce que vous pensez ainsi! Je suis de votre avis: d’ailleurs, il me semble que vous pourriez aussi tirer parti de votre profession de jardinier. Mais, dites moi, où comptezvous aller à présent ?

Jacques.— Loin, bien loin d'ici, là où personne ne nous connaîtra, là où Dieu nous conduira.

LE CHASSEUR.— Je m'aperçois que vous n’avez pas méme un bâton de voyage : prenez celui-ci. Et puis, tenez, continua-t-il en tirant une petite bourse de cuir, voilà aussi un peu d’ai sent, La somme n’est pas bien forte ; mais elle vous suffira pour le moment. On me l’a donnée hier au soir en payement pour du bois, dans un hameau où j'ai passé la nuit.

JACQUES. - Bien obligé; j'accepte le bâton avec plaisir, et je le conserverai en souvenir de voire bon cœur ; mais je ne puis prendre l'argent, puisqu'il provient d'une vente de bois; il doit nécessairement appartenir au comte, votre maître.

— Brave, honnête Jacques, s’écria le chasseur, celte somme est à mai. Je l'avais payée à M. le comte il y a quelques années pour un pauvre paysan qui, ayant perdu sa vache, se voyait dans l'impossibilité de payer le bois qu’il avait acheté, et je n’y pensais plus. Hier, comme j'allais passer la nuit chez lui, il me raconta qu'il était parvenu à rétablir ses affaires, me fit ses remerciements du service que je lui avais rendu, et me remboursa mon argent au moment où je m'y altendais le moins. Cette petite somme arrive là tout à propos, cowme un secours que le bon Dieu vous envoie.

JACQUES.— Allons, s’il en est ainsi, je l’accepte ; que Dieu vous en récompense! Vois, Marie, dit ensuite le vieillard à sa fille, reconnais avec quelle bonté la Providence pourvoit à nos besoins dès le commencement de notre exil. Au moment même où nous franchissons ces limites, et à peine la prière que je lui adressais vient-elle de finir, qu'elle est déjà exaucée. Un vieil et bon ami vient à notre rencontre et nous munit de l’argent nécessaire pour la route. Ainsi,

ma fille, prends courage, Dieu ne nous abandonner pas.

— Adieu, brave Jacques; adieu, bonne, reprit | chasseur en leur serrant Ja main. Je vous ai toujour connus pour de braves et honnêtes gens, je vou crois encore tels. Allez, du courage : la probité fini toujours par être reconnue. Songez à ces paroles espérez.. et que Dieu vous accompagne !”?

Le chasseur se retourna profondément ému e s’achemina vers Echbourg. Jacques se leva, prit sa fille par la main, et suivit la grande route à travers la forêt,sans savoir en quel lieu ils pourraient s'arrêter.

mm ee CHAPITRE IX La ferme hospitalière,

Jacques et Marie furent longtemps à voyager. Ils avaient déjà fait plus de cinquante lieues sans trouver à se fixer nulle part. La modique somme que le bon Antoine leur avait donnée touchait à sa fin. Ils mettaient dans leurs dépenses la plus stricte économie, l’idée d’aller demander l’aumône leur étant extrêmement pénible ; mais à la fin la nécessité les y força. Le plus souvent ils ne recueillaient que des refus accompagnés de paroles grossières ; quelquefois on leur donnait un petit morceau de pain sec qu'ils trempaient dans la fontaine voisine. Rarement on leur donnait un peu de soupe ou des légumes, plus rarement encore Etes restes de viandes ou de friture. Marie vit plus d’une fois tourner et retourner longtemps de misérables débris pour en choisir les plus petits et les plus mauvais qu'on voulait bien leur accorder. Souvent, après avoir passé la journée sans avoir mangé rien de chaud, ils étaient encore heureux d'obtenir la permission de concher dans une grange.

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Un jour, après avoir parcouru la route entre des montagnes boisées, sans rencontrer aucune habitation, le vieillard se sentit défaillir. Pâle, défait, et n'ayant

lus la force de proférer une parole, il se laissa tom- Le au pied d’une colline, sur des feuilles dont la terre était jonchée, Marie, tremblante, éperdue, chercha partout un peu d'eau. Elle n’en trouva pas une goutte. En vain elle appela du secours ; l'écho seul répondait à ses cris. Dans tous les en irons il n'y avait ni maison ni cabane. Marie monta précipitammett sur la colline pour voir si elle ne pourrait pas découvrir quelque chaumière : ses genoux fléchissaient sous elle. Tout à coup elle aperçut dans une vallée profonde, de l’autre côté de la colline, une mé'airie avec de beaux champs de blé et de vastes prairies: c'était la seule habitation . se trouvât dans cette vaste forêt ; elle y descendit en courant aussi vite qu'elle put, et arriva presque hors d’haleivne. Fondant en larmes, et d’une voix entrecoupée de sanglots, elle implora des secours pour son père, Le paysan et sa femme, tous deux déjà un peu âgés, avaient l'âme bonne et compatissante ; ils furent touchés du désespoir, de la pâleur, des larmes et des prières de la pauvre fille. La paysanne dit à son mari : ‘* Va atteler bien vite le cheval à la petite charretie, et allons chercher ce malheureux vieillard.” Le fermier partit pour enharnacher le cheval, et tira la charrette hors de la grange. De son côté, la paysanne alla chercher quelques matelas, une cruche remplie d'eau fraîche et une bouteille de vinaigre. Mais Marie, ayant appris que le chemin pour les voitures était en ma: vais état, et faisait perdre une demi-heure parce qu'il faisait plusieurs détours, emporta la cruche d'eau avec le flacon de vinaigre, et reprit sa course par le même sentier qui l'avait amenée : il lui tardait trop de revenir auprès de son père.

En arrivant, elle le trouva un peu remis et assis sous un arbre. Il fut bien content de revoir Marie, dont l'absence lui causait déjà une vive inquiétude.

On le plaça sur la voiture, qui arriva peu après, et on le conduisit à la ferme.

Le fermier avait dans sa maison un joli petit appartement, qui justement alors se trouvait libre ; c'était une chambre, un cabinet et une petite cuisine ; il céda ce local au vieillard malade, où la fermière lui arrangea un bon lit et quelques meut es nécessaires, Marie, afin d'être toujours à côté de son père, se contenta d’une simple paillasse, La maladie de Jacques n'était qu’un épuisement causé par la mauvaise nourriture, les misétables gites et les fativues du voyage. La bonne paysanne n'épargna rien de ce que la maison pouvait fournir Pour rendre des forces au vieillard. Elle ne ménagea ni la farine, ni les œufs, ni le lait, ni le beurre ; elle ne regretta pas même quelques poules pour faire d'excellents bouillons et réconforter son hôte languissant. Ce fut ensuite le tour du paysan ; il fournit presque tous les jours un jeune pigeon de sa volière, « Tiens, disait-il à sa femme en souriant, va lui mettre cela à la broche : puisque tu n'as point ménagé tes poules, je ne veux point rester en arrière, ”

Ce fermier et sa femme avaient l'habitude d'aller toutes les années, en partie de plaisir, à la fête d’un village situé à quelques lieues de là. Cette fois, ils

rirent la résolution de rester chez eux, d'employer ’argent qu'ils épargnaient ainsi à l'achat de quelques bouteilles de bon vin pour leur vieil hôte, Marie en témoigna sa vive reconnaissance, les larmes aux yeux. ‘* O mon Dieu, disait-elle, il est donc vrai qu’il y a de bonnes gens partout! et c’est précisément dans les contrées les plus Sauvages qu'on trouve souvent les cœurs les plus humains.”

Marie était constamment assise au chevet du lit de son père; pourtant elle ne restait point oisive, Elle savait parfaitement coudre et tricoter: elle travailla avec ardeur et sans relâche pour ses généreux hôtes ; jamais on ne la voyait se reposer un seul instant, La paysanne était extrêmement contente de son application au travail et de sa conduite décente et modeste.

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L'excellente nourriture et les bons soins eurent le meilleur effet sur la santé de Jacques. Bientôt il se sentit assez de forces pour travailler aussi. L'oisiveté lui avait toujours été insupportable, il recommença donc à travailler sur-le-champ, et, reprenant son ancien état, il se mit à faire des paniers. Marie allait chercher des branches d’osier et des baguettes de coudrier. Avant tout il fit pour la fermière un bel et bon panier à bras qu'il voulait lui offrir comme un gage de reconnaissance, Il avait parfaitement bien deviné le goût de cette brave femme. Le panier était tressé avec soin et solidité. Dans le couvercle, des brins rouges enlacés dans le tissu formaient le chiffre de la neo po

ranches jaunes, brunes et vertes, représenté le dessin d'une métairie couverte en chaume et entourée de quelques sapins. Toute la maison vint admirer ce joli travail, mais la paysanne surtout témoigna la plus grande joie, et l’image de sa métairie, qu'on appelait le domaine de SariNCOUR, à cause de Ia forêt de sapins dont il était entouré, lui fit un extrême plaisir.

Dès que le père Jacques se sentit parfaitement rétabli, il dit au paysan età la paysanne : ‘ Nous vous avons été assez longtemps à charge ; il faut que nous partions, ma fille et moi.”

Mais le paysan le prit par la main, et lui répondit : ‘ Quelle mouche vous pique donc là, père Jacques ? J'espère que nous ne vous avons pas fait de mal ?... Pourquoi voulez-vous donc vous en aller ? Vous êtes ordinairement un homme raisonnable ; mais, pour cette fois, vous avez une très mauvaise idée.”

La paysanne, essuyant une larme avec le coin de son tablier, ajouta: ‘* Restez donc chez nous; la saison est déjà avancée. Le feuillage devient tout jaune, et l’hiver n’est pas loin. Voulez-vous donc absolument retomber malade ?”

Jacques protesta que, s’il partait, c’était uniquement pour ne pas leur être à charge.

‘ Ah! bien oui, à charge! que venez-vous nous chanter là ? s’écria le paysan ; que cela ne vous tra-

casse point; vous ne nous embarrassez nullement dans cette petite chambre, et puis vous savez bien gagner ce que vous mangez.

—Ah! certainement, disait la paysanne ; Marie le gagne en tricotant et en cousant Pour mon ménage : et vous, Jacques, si vous voulez vous amuser encore

à faire des paniers, vous n'aurez plus rien à craindre pour votre subsistance, car, lorsque je fus dernièrement invitée à ce baptême chez la meunière là-haut, et que j'y allai avec votre panier, toutes les paysannes qui s’y houvèrent voulaient en avoir de pareils. Je vous procurerai bien assez de commandes ; soyez tranquille, l'ouvrage ne vous manquera pas de longtemps.”

Jacques et Marie se décidèrent à rester, et leurs hôtes en témoignèrent la joie la plus sincère,

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