Marie, ou, le Mouchoir bleu
« Avant-hier est mort, presque incognito, dans la maison bienveillante du docteur Blanche, un des hommes de ce temps-ci qui ont le plus d'esprit, Etienne Béquet, notre collaborateur, notre ami, le plus bienveillant des humains. Ame timide, cœur généreux, style excellent, goût parfait et si pur qu'il n'a pas été une seule fois en défaut, en un mot le meilleur disciple et le plus fervent qu'ait produit Voltaire ».
Ainsi débute le feuilleton du Journal des Débats du lundi 1er octobre 1838 (de douze colonnes, quatre à la page), entièrement consacré par Jules Janin à la mémoire de
l'auteur du Mouchoir bleu. Depuis près de trois ans, Etienne Béquet avait quitté non seulement le Journal des Débats, mais Paris, pour aller s*enfouir au fond d'une banlieue triste et morne. Le « timide » et le « bienveillant » dont parle Janin avec émotion avaient été absorbés par un misanthrope amer, spirituel toujours, mais vieilli, voûté, usé, condamné à mourir avant quarante ans.
Pour avoir l'explication de cette existence étrange, il suffit de songer à la génération à laquelle appartenait Etienne Béquet. Les rares recueils biographiques qui se sont occupés de lui le font, naître en 1800. Des renseignements et des rapprochements nouveaux me permettent de fixer à quelques années au delà, vers 1796. la date exacte. Adolescent à la fin de l'Empire, Béquet se trouva donc avoir âge
d'homme en ces premières années de la Restauration qui promettaient une si riche moisson littéraire et qui ont tenu une partie de leurs promesses. Mais la forte éducation universitaire qu'avait reçue Béquet le classait dans un petit groupe absolument original et spécial, résolument, obstinément fermé aux novateurs littéraires destinés, peu d'années plus tard, à demeurer maîtres du terrain sous le nom de romantiques. Jules Janin résume exactement la mission de ce groupe, pénétré avant tout du souci de la langue française, non de son renouvellement mais de sa restauration : « Recomposer lentement l'illustre passé de la France, revenir avec amour à ces grands poètes délaissés, rendre un culte public aux anciens dieux littéraires, sauter par-dessus la France impériale, l'effacer du livre des nations écri-
vantes, pour revenir aux deux grands siècles : le siècle de Louis XIV, voilà pour le goût; le siècle de Voltaire, voilà pour la pensée. Et une fois dans cette position formidable, repousser par le dédain, par le silence, par l'ironie, les novateurs présents et futurs. »
Inflexiblement fidèle à ce programme, Béquet fut vaincu : mais plutôt que de l'avouer, plutôt surtout que de faire la moindre concession à ceux qu'il considérait comme les destructeurs du style français, il préféra abandonner la partie et se confiner dans l'épicuréisme. Peut-être eut-il le sentiment que cet épicuréisme serait pour lui une forme du suicide. Sous cette apparence de sceptique voltairien, il y eut un cœur profondément blessé, qui ne tint plus à vivre, le jour où il ne douta plus du triomphe des « barbares » sur Molière.
sur Corneille, sur Racine et sur Voltaire.
Aussi, ce chef-d'œuvre de quelques pages, Marie ou le Mouchoir bleu, n'est-il pas seulement le récit d'un conteur exquis, c'est surtout le testament littéraire d'un écrivain qui pouvait dire, comme plus tard le poète : « S'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ».
Parisien d'origine, Béquet était né rue du Mont-Blanc, aujourd'hui rue de la Chausséed'Antin. 11 appartenait à une famille bourgeoise, enrichie honorablement dans les affaires. En ce temps-là, déjà, le barreau menait à tout : le régime parlementaire, coïncidant avec les 18 ans d'Etienne Béquet, lui promettait une carrière brillante. Aussi eut-il à lutter contre les ambitions paternelles, auxquelles il préféra l'indépendance et le loisir des lettres. Il avait obtenu
sur les bancs du collège des succès éclatants et ce détail mérite attention, car on comptait alors avec les lauréats : plus d'une illustration, soit dans le domaine poétique, comme Casimir Delavigne, soit dans celui de la philosophie ou de l'histoire, comme Villemain et Cousin, data des premières victoires universitaires. Une note inédite * me permet de rappeler les succès d'Etienne Béquet au lycée Louis-le-Grand : en troisième, il obtient le Ie' prix de vers latins, le 2e accessit de version latine, le 3e de version grecque; en seconde, le 1er prix de version latine, le 1er accessit de vers latins,
1 Communiquée par M. de Pontmartin. Je dois à l'obligeance de l'éminent critique nombre d'autres détails anecdotiques et biographiques, inédits, dont a profité cette étude sur Etienne Béquet. Ces documents sont assez précieux pour que je lui en exprime ici toute ma gratitude.
le 3" de version grecque. Enfin, en 1815, il enlève, au grand concours, le Prix d'honneur, alors unique. Si le portrait de Béquet ne figure pas dans la salle des Prix d'honneur du lycée Louis-le-Grand, c'est que cette fondation ne date que de 1818. Le premier lauréat qui en bénéficia fut M. Cuvillier-Fleury.
M. Béquet père avait eu Burnouf pour professeur. Le vieil et savant helléniste fut également l'un des maîtres du fils. Le père et le fils durent à ces fortes études de parler le grec et le latin aussi couramment que le français. Toute sa vie Etienne garda pour les classiques, surtout pour les grecs, une prédilection particulière. Même à l'époque la plus brillante de sa collaboration aux Débats (de 1825 à 1855) il n'était pas rare qu'il disparût de Paris, sans prévenir personne, pour aller s'enfermer dans
quelque maison amie, à Bardy par exemple ', et y traduire Lucien, le philosophe railleur et dédaigneux du succès qui sympathisait le mieux avec sa fierté. Une partie seulement de cette traduction excellente (V Histoire véritable) a paru dans la Collection des romans grecs éditée par Merlin (tome 12).
Il serait aisé de composer un volume avec les articles fournis au Journal des Débats par Béquet. Après la mort de Geoffroy, ce qu'on appelait alors « le sceptre de la critique dramatique » avait été dévolu à Charles Nodier. Contre toute attente, l'auteur de Trilby ne réussit pas. Il se retira spontanément, et le feuilleton fut alors partagé entre Duvicquet, pour la Comédie-Française, l'Odéon, l'Opéra-Comique, et Béquet
* Il est question du château de Bardy dès les premières lignes du Mouchoir bleu.
pour les théâtres de vaudeville et de mélodrame. Mais cet ordre ne fut pas longtemps observé, car plus d'un compte rendu important des grands théâtres de ce temps-là eut Béquet pour rédacteur. Béquet signait ses articles d'une simple lettre majuscule : R. Comme son domaine eût été assez restreint, il y ajoutait de temps en temps, sous le titre de Variétés, des articles qui s'appelleraient aujourd'hui Courriers de Paris, spirituels, mais sans grand éclat.
J'ai déjà indiqué ses idées arrêtées en littérature. Il avait horreur du néologisme et ne laissait échapper aucune occasion de défendre Boileau contre les injures déjà à la mode. Bon compagnon, lié d'amitié avec la plupart des « novateurs »,il fallait renoncer à le séduire. La plume à la main il était intraitable. Il poussa la haine du romantisme et de ses procédés jusqu'à faire campagne