IV
en faveur de Casimir Deiavigne, abandonné de tous. Il fut le premier à applaudir à la Comédie de Scribe, qu'il trouvait « ingénieuse » et, c'était son expression « suffisamment écrite ». Il alla, ceci est authentique, jusqu'à rédiger lui-même le prospectus des Œuvres de Scribe, et ce ne serait pas le moins curieux de ses paradoxes à retrouver.
L'explication de ce goût, plus systématique que sincère de Béquet pour Casimir Deiavigne et pour Scribe, en pleine invasion du romantisme d'Henri III et d'Hernani, tient dans le mot dogmatique de Napoléon : « J'aime les genres tranchés. » Béquet était à ce point tranchant qu'en dehors de Talma et de Mlle Mars il ne reconnaissait pas de talent au théâtre. Les Dorval, Frederick -Lemaitre n'existaient pas pour lui.
Nous arrivons au Mouchoir bleu, écrit par Béquet précisément en cette année 1829, qui, par le Henri III d'Alexandre Dumas, fut l'Austerlitz du romantisme. Ici je laisse encore parler Jules Janin :
« Nous étions alors au siècle des romans sanglants, des nouvelles terribles, des drames effrénés : Béquet voulut écrire un roman, lui aussi, et par un beau jour de printemps (je l'ai vu écrire) il se mit à l'œuvre, non sans avoir longtemps médité. Il écrivait très lentement, ne laissant rien au hasard, n'abandonnant jamais à ellemême la phrase commencée, mais au contraire la tenant serrée de très près et lui laissant justement assez de liberté et d'espace pour qu'elle allât au but qu'il désignait. C'était un habile artiste, qui savait à fond toutes les ressources de la vieille langue et qui eût rougi de se servir des
artifices modernes. Il écrivit donc sa nouvelle lentement, posément, entant certains effets que d'autres eussent été heureux de trouver, s'efforçant d'être simple avant tout et restant calme même au milieu des désespoirs qu'il racontait. Il ne lui fallut pas moins d'un mois pour écrire ce chefd'œuvre intitulé Marie ou le Mouchoir bleu. Mais aussi, quand parurent ces pages d'un style si excellent, ce fut un ravissement universel. On était si peu fait à cette narration éloquente, sans apprêts, à cette forme si simple, à cet art de tout dire sans trivialité et sans emphase! D'un autre côté ce petit drame était si simple!... L'écrivain raconte ce qui s'est passé au coin d'un bois et à peine laisse— t— il entrevoir ce qu'il a au fond de l'âme. A ce touchant récit, qu'on dirait écrit par un témoin oculaire, les larmes arrivent d'elles-mêmes et sans vio-
lence; et, pour ce temps-là d'effroyables excès dramatiques, vous pensez si ces larmes paraissaient douces ! »
Ainsi fut composé le Mouchoir bleu1, et tout de suite son succès courut les salons. M. Villemain, alors brillant professeur en Sorbonne, en citait, comme exemple du style parfait, des paragraphes entiers à son auditoire. Ce fut, en petit, un succès presque comparable à celui de Paul et Virginie et qui l'eût égalé si le Mouchoir bleu avait pu être édité en volume. Malheureusement cette forme définitive et durable de
1 Marie ou le Mouchoir bleu (la mode était alors aux sous-titres, témoin Hernani ou l'Honneur castillan) parut dans la Revue de Paris, numéro d'octobre 1829. La Revue de Paris ne tarda pas à être absorbée par la Revue des Deux-Mondes. Elle avait été fondée par le docteur Véron, qui en parle longuement dans ses Mémoires d'un bourgeois de Paris, mais sans nommer Béquet.
tout chef-d'œuvre fut longtemps refusée au Mouchoir bleu. La librairie Ladvocat avait bien résolu, vers le même temps, le problème de composer, à renfort de papier do luxe et de grandes marges, un volume inoctavo de près de deux cents pages avec Ourika. la courte et célèbre nouvelle de Mme de Duras. Mais aucune librairie n'osa renouveler ou plutôt dépasser l'audace de l'entreprise, au profit des deux cents lignes du Mouchoir bleu. L'honneur en appartient à la présente édition : c'est aujourd'hui seulement, et pour la première fois, que le petit chef-d'œuvre d'Etienne Béquet peut prendre place, seul, sans être confondu pêle-mêle avec d'autres récits ou nouvelles, dans une bibliothèque. C'est la première fois aussi que le texte a été rigoureusement rétabli sur la version originale. Ces détails minutieux ont leur intérêt, quand il s'agit
d'un écrivain aussi méticuleux sur le choix d'un mot, sur la place d'une virgule, et aussi dédaigneux des accessoires typographiques du roman dialogué, tels que renvois à la ligne, tiret, guillemets, etc., etc.
Jules Janin, qui était plein de malice, a dû sourire dans sa barbe juvénile en écrivant gravement que Béquet employa un mois entier à polir sa nouvelle. On a le droit d'en sourire comme Janin, car il y eut bien un peu d'apprêt, de pose ironique dans cette lenteur calculée de l'auteur et dans le soin qu'il prit visiblement à la bien faire constater par ses amis. C'était encore une pierre, une grosse pierre, jetée dans le jardin de l'improvisation romantique. Béquet, sceptique et classique comme Béranger, l'idole des libéraux d'alors, renouvelait ainsi, à sa manière, contre le romantisme, et ses drames et ses poèmes, le
fameux mot du chansonnier cà M. Viennet, demandant à Béranger s'il avait composé quelque nouvelle chanson depuis l'autre semaine : — « Ce pauvre Viennet! Il croit qu'on fait une chanson aussi vite qu'une tragédie! »
Edouard Fournier, qui fut l'un des premiers à rappeler le Mouchoir bleu, il y a une dizaine d'années, à l'attention des délicats, accompagnait la réédition du texte de la note suivante : « Le fait que raconte Etienne Béquet n'a été qu'arrangé par lui, il est vrai au fond. C'est à Orléans, où se trouvait en effet alors en garnison un régiment de la garde Suisse, qu'il se passa, ainsi que l'indiquent au reste les premières lignes de la nouvelle. Aussi, huit jours après la publication dans la Revue de Paris, le Journal du Loiret la reproduisit-il, moins comme roman que comme histoire. Pour
les Orléanais, ce n'était qu'un fait divers merveilleusement raconté. » Edouard Fournier parlait en connaissance de cause et sur témoignages certains, car il avait à Orléans de très anciens liens de famille. Néanmoins, il n'est pas impossible qu'ici l'histoire soi-disant authentique ait été créée par la légende littéraire, de même qu'on assure qu'à Ferrare les ciceroni montrent avec conviction aux touristes étrangers le palais dans lequel le Gennaro de Victor Hugo assista au fameux souper de Lucrèce Borgia.
Cette hypothèse, qui n'enlève rien au mérite littéraire, vraiment personnel, du Mouchoir bleu, je me permettrai de la fonder sur le titre même ou, si l'on veut, sur le sous-titre, devenu titre principal, de la nouvelle de Béquet. Longtemps avant que le fin critique du Journal des Débats songeât
à celte nouvelle, une chanson touchante, poignante même, courait dans le peuple, après avoir d'abord couru dans l'armée.
D'où venait cette chanson ? Personne ne pouvait, ne pourra jamais le dire : improvisée sans doute, par un soir d'automne, air et paroles, afin d'atténuer par la cadence du rythme l'ennui d'une longue marche de soldats, de ces soldats que Napoléon Ier appelait parfois de l'Èbre à la Yistule, et qui, vainqueurs un mois auparavant en Catalogne, l'étaient un mois après à Wagram. Le fond de cette chanson mélancolique rappelait quelque tragique épisode, un exemple sanglant de discipline militaire. L'air en est doux et simple, vague ressouvenir de quelque ballade villageoise, vieille de plusieurs siècles, et dont avait été bercé l'un de ces durs soldats, au temps du village natal.
Là-bas, dans les prés verts.
J'ai tué mon capitaine.
Mon capitaine est mort
Et moi je vis encor :
Oui, mais, dans quelques jours,
Ce sera à mon tour
Celui qui me tuera Sera mon camarade. Il me band'ra les yeux Avec son mouchoir bleu.
Et me fera mourir Sans me faire souffrir.
Etienne Béquel connaissait- il cette chanson, beaucoup plus populaire en ce tempslà qu'aujourd'hui? Non seulement c'est probable, mais, en outre, l'inflexible ennemi de tous « les faux brillants » du romantisme devait professer à cet égard la même
opinion qu'Alcesle à propos de la chanson : J'aime mieux ma mie, ô gué ! Il devait la préférer à tous les poèmes de la nouvelle école et estimer que la passion i y parlait toute pure ». Il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce que le ynouchoir bleu de la touchante complainte ait hanté le cerveau d'Etienne Béquet jusqu'à ce qu'un enchaînement d'idées et de réflexions nouvelles lui ait inspiré son Mouchoir bleu.
S'il faut en croire Jules Janin, loin d'être heureux du succès de son œuvre, Béquet en fut comme effarouché. Avait-il pris la renommée en pitié à force d'en avoir vu? Suivant Janin, il ne pouvait en être autrement d'un homme qui n'admettait que deux romans : Gil Blas et Don Quichotte; trois écrivains pour ceux qui aiment le théâtre et la poésie : Molière, Corneille,
Racine ; et Voltaire pour ceux qui vivent par l'esprit et par le doute. Mais Janin oublie que Béquet, en 1831, c'est-à-dire deux ans après le Mouchoir bleu, donna un pendant à son chef-d'œuvre : YAbbaye de Maubuisson1, nouvelle presque aussi courte, non moins serrée, châtiée, sobre de style.
Peut-être y eut-il chez Etienne Béquet plutôt découragement que dédain.
Le succès du Mouchoir bleu, je l'ai dit, avait été très vif, mais c'était un succès restreint, de cercles, de raffinés. En cette année 1829, en dehors des grandes batailles du théâtre, le succès éclatant, le succès public, la vogue en un mot, avait été pour les nouvelles de Mérimée : Matteo Falcone, le Vase étrusque, et
1 Revue de Paris, année 1831, tome XXXVI.
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s'en mêle. Chaque matin, en faisant votre déjeuner, j'aperçois ma campagne au fond de ma casserole1 ».
A Saint-Maur Béquet recevait encore par-ci par-là quelques amis, anciens compagnons de table, grands sableurs de Champagne, entre autres Loève-Weymars, le traducteur d'Hoffmann, et Roger de Beauvoir, alors tout jeune, tout brillant de santé, et aussi de ses succès de [Ecolier de Cluny et du Chevalier de Saint-Georges. La chère était maigre, mais les invités, ces jours-là, y suppléaient en apportant leur plat, sous la forme d'un pâté de Chevet. Roger de Beauvoir, dans ses Soupeurs de mon temps, nous a laissé le récit d'une
1 La vieille Adèle (de son vrai nom) est morte chez M. Béquet père, où elle avait été recueillie et dont elle ne voulut jamais se séparer.
de ces agapes. On avait dîné tant bien que mal, et, comme le repas s'était prolongé par la causerie, Loève-Weymars avait accepté de coucher à Saint-Maur.
— Vous ne serez pas étonné, lui dit Béquet en le conduisant, un bougeoir à la main, si tous entendez marcher cette nuit dans la maison. C'est la Bérézina, ma servante, quiest somnambule : la gaillarde peut seule marcher en liberté à cette heure-là.
Loève-Weymars se couche et s'endort.
Un bruit étrange le réveille. Il se lève, passe des pantoufles, descend tout doucement au rez-de-chaussée et colle son œil à une fente par laquelle passe un rayon de lumière. Il aperçoit Béquet, en robe de chambre et en bonnet de nuit, entouré d'une foule de bouteilles, les unes à moitié, qu'il continuait, les autres encore intactes. C'était la somnambule.
La légende, il faut le dire, a peut-être exagéré le Béquet « viveur ». La vérité est qu'il avait un fort mauvais estomac (l'hypocondrie finale dont mourut Béquet est le dénouement ordinaire de cette sorte d'affection). C'était peut-être bien plutôt pour apaiser les brûlures de son estomac, que par goût et par passion, que cet homme de bonne éducation et d'esprit s'oubliait souvent à des apparences d'ivresse. 11 buvait parfois plus de carafes d'eau que de bouteilles de vin ; dans les derniers mois de sa vie, il buvait jusqu'à de l'huile, détail qui m'est affirmé par des témoignages certains et qui explique, en le réduisant à sa juste valeur, le mot malveillant d'un ancien camarade, à la suite d'une visite chez Béquet :
— Je le quitte à l'instant, ce pauvre Béquet m'a fait bien de la peine : il a avalé sa veilleuse.
Mais il n'en est pas moins vrai que cet homme de tant dégoût, qui mit toujours une cravate blanche à son style, devait à cette passion ou plutôt à cette maladie une tenue débraillée qui faisait le désespoir de sa grande amie, Mlle Mars, dont il était le commensal attitré. « Béquet, lui disaitelle chaque fois qu'elle le rencontrait, vous savez que votre couvert est toujours mis chez moi, mais à une condition : c'est que vous ne yous griserez pas. » Un autre jour : « Béquet, vous seriez ravissant, vous seriez parfait, si vous ne vous grisiez pas. Vous avez là un vilain vice. » A quoi Béquet, déjà lancé, riposta : « Aimeriez-vous mieux que j'eusse le vice de votre camarade X...? » Et il nommait tout haut, devant vingt convives,un comédien alors très en vue sur lequel couraient des bruits fâcheux dont Alexandre Dumas s'est fait l'écho dans ses Mémoires.
La plupart clos mots de Béquet sont devenus proverbes ou ont été attribués tour à tour à divers hommes d'esprit. C'est Béquet, à la fin d'un souper où il avait vaincu tous ses compagnons, qui criait aux garçons de Véry, en leur montrant les bouteilles vides : — Vœ victis! On lui attribue cet autre mot si souvent cité : Un ami apprend que Béquet vient d'éprouver un malheur de famille. Il finit par trouver l'auteur du Mouchoir bleu attablé, à minuit, devant un perdreau et une bouteille de Champagne :
— Vous avez donc perdu quelqu'un ce matin, mon pauvre Béquet?
— Hélas! oui, mon oncle. Un excellent homme. Buvez donc.
— Comment, vous buvez, même aujourd'hui?
— Pourquoi pas, mon cher? Le Champagne est de deuil.
Le mot est joli. Mais Béquet n'eut jamais d'oncle. 11 n'est pas impossible, je le répète, que la légende ait mis sur le compte de Béquet beaucoup de traits dont il fut innocent. Un peu de rancune, un désir de représailles, ne durent pas être étrangers à cette légende. Quoique classique renforcé et convaincu, Béquet était obligé de vivre en contact presque quotidien, souvent même en camaraderie, avec les représentants de l'école romantique, objet de son horreur. Volontiers sceptique et bon enfant dans la conversation familière, il devenait féroce lorsqu'on s'avisait de toucher à ses dieux.
Un soir, dans un salon, Alexandre Dumas, alors dans toute la fougue de la jeunesse et du combat, se livrait à une improvisation mordante contre les classiques.
Emporté par sa verve il lança ce mot :
— Qu'est devenu Racine?
Béquet fit un bond, et se plantant droit devant l'auteur d'Antony:
— Oui, monsieur, répliqua-t-il, Racine a disparu; il devait disparaître : c'était un polisson !
Dumas, malgré tout son esprit, demeura coi. Béquet eut plus d'une aventure de ce genre où il montra les dents. Il les montrait encore plus aiguës et plus dures lorsqu'il écrivait. Si je ne craignais de prolonger outre mesure cette notice déjà bien longue, je reproduirais ici des extraits des feuilletons de Béquet sur Hernani, sur le Roi s'amuse, sur la Tour de Nesle. On n'a jamais rien écrit de plus dédaigneux contre la nouvelle école. C'est du parti pris, sans doute, mais il n'est guère de conviction sans parti pris. On conçoit donc aisément que les victimes de Béquet, aussi bien les
petites que les grandes, ne durent pas manquer de venger plus tard leurs blessures d'amour-propre, en insistant beaucoup plus sur les faiblesses de l'homme que sur la réelle valeur du critique.
Doublement indépendant, par le talent, par la fortune, il aurait été facile à Etienne Béquet de faire comme tant d'autres son chemin après 1830. Il avait poussé à cette révolution par un article demeuré célèbre, qui parut dans le Journal des Débats le 10 août 1829, vingt-quatre heures après la nomination du ministère Polignac. Cet article commençait par les mots : « Ainsi, le voilà encore une fois rompu, etc., etc. », et finissait par l'exclamation prophétique : Malheureux roi! Malheureuse France! Il n'était pas signé : le journal fut poursuivi. Béquet se dénonça aussitôt comme l'auteur, fut condamné en première instance
et acquitté en appel. C'était là un titre dont il eût été aisé de se prévaloir auprès du régime nouveau. Mais Béquet avait en politique le même dédain qu'en littérature.
Haïssant le profane vulgaire, comme son ami Horace, il ne voulut pas se mêler à la tourbe des vainqueurs. Et cependant c'était à l'un d'eux, à M. Thiers, qu'il avait prêté, quelques années auparavant, sa maison patrimoniale de Bessancourt; c'est dans cette maison de famille que le futur président de la République de 1871 avait composé les premiers volumes de son Histoire de la Révolution. Peut-être après 4850 Béquet ne revit jamais M. Thiers. En tous cas, il ne lui demanda jamais rien. Je croirais même volontiers qu'un seul poème se rattachant à l'école romantique, objet de l'exécration de Béquet, put alors trouver grâce devant lui : la Curée, d'Auguste Bar-
hier, dut le soulager un instant de ses dégoûts politiques, ajoutés à ses anciens dégoûts de lettré blessé dans sa religion classique. Après 1850, Etienne Béquet, non plus qu'Auguste Barbier, ne s'abaissa à « gueuser quelque bout de galon », et mourut, la boutonnière vierge et l'honneur sauf.
En ses dernières années, il avait quitté Saint-Maur. contrée aride et triste, pour Montmartre, plus triste et plus aride encore. Bien rarement il se traînait à Paris. On l'y choyait, on l'y caressait, et tout à coup on voyait se redresser cette ruine humaine : les yeux pétillaient, il parlait avec autant de verve que dans ses beaux jours. Sa conversation mordante, parfois cruelle, abondait en anecdotes et en souvenirs : « On eût dit un livre perdu de M. le duc de Saint-Simon. » Ce dernier coup de pinceau
r>st encore de Janin. Un matin d'automne froid et pluvieux, Béquet ne put se lever. 11 était souffrant depuis quinze jours et avait détendu qu'on avertit ses amis.
Depuis trois ans il n'avait pas écrit une ligne : « la seule vue d'un encrier et d'une plume lui faisait l'effet de l'eau sur les hydrophobes. » On le porta chez le docteur Blanche, qui était un ami intime, et il y expira le vendredi soir 28 septembre 1838.
De toute sa vie littéraire il n'avait conservé qu'un seul bon souvenir : le souvenir de sa chère antiquité. Un de ses vieux maîtres, Planche, l'helléniste, le vint voir comme il n'avait plus que bien peu de jours à vivre. Le vieillard pleurait, devant cet homme encore si jeune et irrémédiablement condamné. Béquet alors se souleva et dit, en s'efforçant de sourire :
— Maître, rappelez-vous ces vers d'Ho-
race, et ceux-ci de Virgile, et ces autres de Lucaiu.
Et les voilà tous deux, le vieux professeur et l'ancien élève, oubliant le présent, oubliant la mort, pour revivre dans les purs souvenirs de la poésie antique.
Quatre personnes seulement suivirent le convoi d'Etienne Béquet : ses deux frères (il en avait un troisième, habitant l'Algérie), Jules Janin et Antony Deschamps, le poète traducteur si puissant de la Divine comédie. Ce fut un long et triste voyage, à travers la vallée de Montmorency, car Béquet avait demandé à reposer à Bessancourt, à côté de son père, derrière un pilier de l'église. Bessancourt est un petit village parisien, où la famille Béquet possédait depuis 1824 une maison de campagne. Si l'auteur du Mouchoir bleu repose encore dans cette église ignorée, il y est, comme écrivait
Janin au lendemain des funérailles, « aussi caché dans sa mort que dans sa vie ». Mais il aura suffi d'une nouvelle de deux cents lignes — plus courte que YEnlèvement de la redoute, la plus courte des nouvelles de Mérimée, — pour rendre son nom inoubliable aux lettrés et aux délicats.
Adolphe Racot.