LE M 0 I* C II O I P. BLEU
A la fin du mois d'octobre de l'année dernière, je retournais, a pied, d'Orléans au château de Bardy. Devant moi. et sur la même route, marchait un régi-
ment de la garde étrangère. J'avais hâté le pas pour entendre cette musique militaire que j'aime tant; mais la musique se taisait : seulement quelques mesures de tambour venaient, de loin en loin, marquer le pas uniforme des soldats.
Après une demi-heure de marche, je vis le régiment entrer dans une petite plaine entourée d'un bois de sapins.
Je demandai à un capitaine que je connaissais, si on allait faire l'exercice. — o Non. me dit-il ; on va juger et probablement fusiller un soldat de ma compagnie, pour avoir volé le bourgeois qui le logeait. — Comment, lui dis -je. on va le juger, le condamner.
l'exécuter dans le même moment ! — Oui, reprit-il, ce sont nos capitulations. » Ce mot pour lui était sans réplique, comme si tout avait été prévu dans ces capitulations, la faute et le châtiment, la justice et l'humanité même.
« Au reste, si vous êtes curieux, ajouta le capitaine, je vais vous faire placer. Gela ne sera pas long. » — J'ai toujours été avide de ces tristes spectacles: je m'imagine que je vais apprendre ce qu'est la mort sur la figure d'un mourant. Je suivis le capitaine.
Le régiment s'était formé en carré ; derrière la seconde ligne, et sur le bord du bois, quelques soldats creu-
saient une fosse. Ils étaient commandés par un sous-lieutenant, car tout, au régiment, se fait avec ordre, et il y a une certaine discipline pour creuser la fosse d'un homme.
Au centre du carré, huit officiers étaient assis sur des tambours; le neuvième, à droite et plus en avant, écrivait quelques mots sur ses genoux, mais avec négligence, et simplement pour qu'un homme ne fût pas tué sans quelques formes.
On appela l'accusé. C'était un jeune homme d'une taille élevée, d'une figure noble et douce. Avec lui s'avança une femme, seul témoin qui déposât dans cette affaire. Mais lorsque le colonel voulut interroger cette femme : « C'est
inutile, «lit le soldat; je vais (oui avouer : j'ai volé un mouchoir chez cette dame.
Le Colonel. Vous, Piter! vous passiez pour un bon sujet !
Piter. Il est vrai, mon colonel; j'ai toujours tâché de contenter mes chefs : aussi ce n'est pas pour moi que j'ai volé. C'est pour Marie.
Le Colonel. Quelle est cette Marie?
Piter. C'est Marie qui demeure làbas.... au pays.... près d'Areneberg....
où est ce grand pommier.... Je ne la verrai donc plus î
Le Colo.nel. Je ne vuus comprends pas, Piter. Expliquez-vous.
Piter. Eh bien ! mon colonel, lisez cette lettre... — Et il lui remit la lettre suivante, dont tous les mots sont présents à mon souvenir :
i Mon bon ami Piter,
» Je profite du recrue Arnold, qui
s est engagé dans ton régiment, pour
» t'envoyer cette lettre et une bourse
o en soie que j'ai faite à ton intention.
» Je me suis bien cachée de mon père
»> pour la faire, car il me gronde tou-
» jours de taimer tant, et dit que tu
» ne reviendras pas. N'est-ce pas que
» tu reviendras? Au reste, quand tu ne
» reviendrais jamais, je t'aimerais mal-
» gré cela. Je me suis promise à toi
» le jour où tu ramassas mon mouchoir
» bleu, à la danse d'Areneberg, pour
» me le rapporter. Quand te reverrai -
)) je donc? Ce qui me fait plaisir, c'est
» que l'on me dit que tu es estimé de
)» tes supérieurs et aimé des autres.
9 Mais tu as encore deux ans à faire.
» Fais-les vite, parce qu'alors nous
» nous marierons. Adieu, mon bon ami
i Piter.
i Ta chère Marie. »
« P. S. Tâche de m'envover aussi
» quelque chose de France, non pas de b peur que je t'oublie, mais pour que » je le porte avec moi. Tu baiseras ce » que tu m'enverras : je suis bien » assurée que je retrouverai tout de b suite la place de ton baiser. »
Quand la lecture fut achevée, Piter reprit la parole. « Arnold, dit-il, me remit cette lettre hier soir, quand on me donna mon billet de logement. Toute la nuit, je ne pus dormir; je pensais au pays et à Marie. Elle me demandait quelque chose de France.
Je n'avais point d'argent; j'ai engagé mon prêt pendant trois mois pour mon frère et mon cousin, qui sont retournés au pays il y a quelques
jours. Ce malin, quand je me suis levé pour partir, j'ai ouvert ma fenêtre. Un mouchoir bleu était suspendu aune corde; il ressemblait à celui de Marie: c'étaient la même couleur, les mêmes raies blanches. J'ai eu la faiblesse de le prendre et de le mettre dans mon sac. Je suis descendu dans la rue: je me repentais; j'allais revenir à la maison, quand cette dame a couru après moi. On a trouvé le mouchoir : voilà la vérité. La capitulation veut qu'on me fusille. Faitesmoi fusiller, mais ne me méprisez pas. )>
Les juges ne pouvaient cacher leur émotion. Cependant, lorsqu'on alla aux
voix, il fut condamné à mort à l'unanimité. Il entendit l'arrêt avec sangfroid; puis, s approchant de son capitaine, il le pria de lui prêter quatre francs. Le capitaine les lui donna.
Je le vis ensuite qui s'avançait vers la femme, à qui l'on avait rendu le mouchoir bleu, et j'entendis ces mots : « Madame, voilà quatre francs : je ne sais si votre mouchoir vaut plus; mais, quand cela serait, je le paie assez cher pour que vous me fassiez grâce du reste. »
Reprenant alors le mouchoir, il le baisa et le donna au capitaine. « Mon officier, lui dit-il. dans deux ans von? re-
tournerez à nos montagnes; si vous allez du côté d'Areneberg, demandez Marie : remettez-lui ce mouchoir bleu, mais ne lui dites pas comment je l'ai acheté. Ensuite il s'agenouilla, pria Dieu et marcha d'un pas ferme au supplice.
Je m'éloignai alors et j'entrai dans le bois pour ne pas voir la fin de cette cruelle tragédie. Quelques coups de fusil m'apprirent bientôt qu'elle était terminée.
Je revins une heure après : le régiment s'était éloigné, tout était calme:
mais en suivant le bord du bois pour regagner la route, j'aperçus à quelques
pas devant moi dos traces de sang et une butte de terre fraîchement remuée. Je pris une branche de sapin, j'en fis une espèce de croix, et je la plaçai sur la tombe du pauvre Piter, oublié maintenant de tout le monde, excepté de moi et peut-être de Marie.
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