‹ Marie-Rose, histoire de deux jeunes orphelinesChapitre 2 sur 79 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

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Bon nombre de personnes m'ont témoigné le désir de connaître les particularités de ma vie , et sont allées jusqu'à me dire de l'écrire.

Je m'y étais presque décidée , voulant leur laisser ce témoignage de reconnaissance pour l'accueil bienveillant qu'elles n'ont cessé de faire a mes poésies ; mais j'ai trouvé la tâche si pénible que j'y ai renoncé.

Je crois cependant faire preuve de bonne volonté a ce sujet , en écrivant la courte et simple histoire d une jeune fille avec laquelle j'ai vécu pendant plusieurs années , histoire qui renferme toutes les impressions de ma jeunesse et m'oblige par cela même à parler de moi plus encore que de rintéressante jeune fille dont il s'agit.

Je dois commencer par des circonstances dont le souvenir va me faire verser bien des larmes et réveiller en moi une foule d'émotions aussi difficiles à concentrer qu'à décrire ; mais je me sens encouragée par la certitude d'être agréable a quelques-uns de ceux qui me liront et par le doux espoir que ma voix trouvera un écho dans tous les cœurs sensibles.

J'avais sept ans à peine, lorsque la mort vint m'enlever ma mère , ici bas mon unique soutien ! Frêle , maladive , étrangère d'ailleurs à tout ce cjui m'entourait , 1 hôpital général de Nimes devint ma seule ressource. J'y fus accueillie avec bonté par les dignes religieuses de Nevers, qui consacrent leur vie entière à soulager les malheureux! L'une de ces dames, la sœur Anne-Marie Eyraud , qui était alors chargée du soin des petites filles , me prit en affection. Mais ni les bontés quelle me prodiguait, ni ses efforts pour améliorer ma nou^elle position, ne purent empêcher la tristesse de s'emparer de mon cœur et d'y prendre racine.

Je dois , avant d'aller plus loin et pour plusieurs raisons , faire connaître à mes lecteurs le règlement journalier qui se pratiquait à l'hospice, pendant que j'y étais.

En hiver comme en été, nous nous levions à cinq heures et trois-quarts. La messe se disait à six heures ; après l'avoir entendue, nous allions faire notre

lit, balayer le dortoir et déjeûner ensuite. A sept heures et demie nous nous mettions à l'ouvrage : les unes , s'occupaient à dévider de la soie écrue pour les marchands de la ville ; les autres , cousaient toute l'année pour tenir en bon ordre les vêtements de cinq à six cents pauvres que renfermait l'hospice (j'étais du nombre de ces dernières). Le silence n'était interrompu, de toute la matinée , que par la prière pour bénir les heures lorsqu'elles sonnaient, et par une courte leçon que nous disions chacune à notre tour, car on nous apprenait à lire seulement. A onze heures la cloche nous appelait au réfectoire où , pendant le diner , une religieuse nous lisait le Saint-Évangile. Après quelques minutes de récréation, nous reprenions te travail. A deux heures nous disions le chapelet qui était suivi d'une lecture sur la vie des saints. A quatre heures , on nous faisait réciter le Catéchisme, et chaque intervalle de temps qui se trouvait entre ces différents exercices, était rempli par le chant d'un pieux cantique. A six heures, la cloche nous appelait de nouveau au réfectoire pour souper. Après la récréation qui se prolongeait jusqu'à huit heures, nous faisions la prière du soir et nous allions nous coucher en silence.

Bien que chaque minute de la journée eut son (emploi utile, comme on vient de le voir, les trois |)r(Mi)i('!('s années (juc je passai à l'hospice , me paru-

rent trois siècles! Je comptais, en pleurant, ces jours qui se succédaient avec tant de lenteur et sans rien perdre de cette uniformité qui me les rendaient insupportables. Le malheur de ma naissance que je comprenais déjà, maccablait de tout son poids! En vain , je cherchais à len distraire , mon esprit s'occupait sans cesse de lobjet que je m'efforçais de fuir ; c'est que cette pensée avait quelque chose de bien doux pour mon cœur , elle renfermait un souvenir qui m'était cher , celui dune mère adorée ! 11 me semblait la voir, m'entendre appeler par elle pour m'asseoir sur ses genoux comme autrefois , me couvrir de ses baisers , de ses larmes de repentir et d'amour qui Tont tuée avant le temps ! Lorsque cette douce illusion avait disparu , le vide affreux de mon cœur se faisait sentir plus que jamais. C'est alors qu'en secret j'implorais le secours d'une main amie , pour m'aider à franchir l'abime de douleur que chaque jour creusait plus profond sous mes pas! La sœur Anne-Marie , ainsi que notre aumônier . le R. P. De Barruel , avaient acquis de justes droits à ma confiance; mais je les voyais si élevés au-dessus de moi , que je n'osais m'adresser en particulier ni à l'un , ni à 1 autre. J avais beau tourner mes regards du coté des compagnes de mon infortune ; sur quatre-vingts , pas une encore n'avait pu fixer mon choix , je les aimais toutes d'une égale amitié. Sentant la gravité de ma position aussi étrange que pénible, je commençai à me replier sur moimême et résolus de suivre l'attrait qui me portait à

la réflexion. Ce fut alors que l'idée me vint de faire ce que j'appelais de petits cantiques , de petites chansons, car les mots de poésie et de vers, n'avaient point encore frappé mon oreille , et bien que mes compositions dussent fourmiller de fautes de toute espèce j je me plaisais à les réciter , pendant la récréation , à celles de mes compagnes qui me paraissaient les plus intelligentes et cela sans craindre de me trahir , car la moins bornée me disait avec un sourire naïf et plein de conviction : — Ce cantique est joli , tu l'as appris sans doute dans le recueil de ceux qu'on nous fait chanter à l'atelier? J'aimais à les laisser dans cette idée si favorable d'ailleurs au secret de mon petit talent que j'aurais probablement emporté dans la tombe si j'étais restée toujours dans une condition dépendante. Mais si la poésie parvint à me faire oublier la longueur du temps , elle ne put dérober mon cœur à ce vide immense qu'il éprouvait ; il lui fallait quelque chose de plus doux , car le poète vit moins de chant que d'alTection. Je puis donner pour preuve de ce besoin d'aimer qui se fit sentir en moi si vivement et de si bonne heure , le quatrain suivant qui fut une de mes premières compositions.

Noble syiiipalhie ,

Doux élan du cœur !

Répands sur ma vie

Un peu de boidieurî

Je ne cessais de le répéter et lorsqu'on me questionnait sur cette tristesse qui influait si lisiblement sur ma santé, m'obstinant à garder le silence : « Est-

il possible, disais-je intérieurement, que l'on puisse me demander ce qui me rend triste, moi, pauvre enfant trouvé? » Il me semblait que ces derniers mots qui renfei-maient la source de mon chagrin , étaient écrits sur mon front et qu'on pouvait les voir aussi distinctement que létoile de drap quon voit briller de loin sur la casquette des petits garçons de l'hospice dAix (1).

La première fois que cette marque humiliante frappa mes regards: son inventeur, dis-je , avec amertume . ne pouvait pousser plus loin l'indélicatesse î II devait être bien stupide ou bien insensible pour ne pas comprendre tout ce que ce signe symbolique peut ajouter de pesanteur à la couronne d'épines du pauvre enfant trouvé ! Ignorait-il que sur mille de ces infortunés, un seul a le courage d'avouer tout haut ce qu'il est , non pour se plaindre du sort et de la société , mais pour attirer un peu de compassion sur sa peine extrême? Ces pensées me saisissent, me brisent le cœur chaque fois que je vois ces pauvres enfants assister aux trois-quarts des enterrements qui se font dans notre ville. Il me semble que je fondrais en larmes de reconnaissance devant la pitié de celui qui, prenant en haine l'étoile dont je viens de parler, la ferait disparaître pour toujours. (2)

(1) Les petits garçons de Ihospiee d'Aix , en Provence, ont une étoile en drap rouge sur le milieu du rond de leur casquette. Les gens du pays ne les entendent que sous le nom d'Enfants de l'Étoile , ce qui veut dire tout simplement et clairement , enfants trouvés

(-2) Le pieux désir de Reine Garde a été rempli. Aujourd'hui

Ma onzième année devait amener avec elle un de ces jours qui font époque dans la vie , celui de ma première communion, que j'avais appelé de tous mes vœux. Ce jour si remarquable dans le monde, par les touchantes cérémonies de l'Église et par l'affluence des pères et mères qui s'y pressent pour entourer et bénir leurs enfants, ce jour, dis-je, a quelque chose de saisissant, à l'hospice où rien de particulier ne révélait la présence d'une si belle fête.

Mais si nous étions privées de cette pompe extérieure qui ravit l'âme, si nous n'avions ni ces habits blancs, ni cette couronne qui va si bien au front de l'innocence , je dois le dire à la louange de ces dignes religieuses, rien du moins n'était négligé par elles pour nous préparer à une action devant laquelle les anges tremblent et dont le ciel est jaloux. Aussi , beaucoup plus tourmentée par la pensée de mon indignité que par les douleurs aiguGs que me causait une forte indisposition , je ne pus fermer l'œil de toute la nuit qui précéda ce beau jour dont l'aurore me trouva très agitée , et ce ne fut qu'après avoir été rassurée par les salutaires avis du K. P. de Jîarruel , que , vôtue d'une robe de gros cadis , d'un

l'étoile des enfants trouvés est supprimée. On le doit , sans contredit, ti la réclamation si délicate do celle qui connaît les soufTranccs de ces petits malheureux pour les avoir ellemême éprouvées.

(note de l'éditeur.)

fichu de cotone blanche et dun bonnet de la même étoile, je m'approchai de laïable Sainte pour y recevoir le Dieu juste, le Dieu bon , mais surtout le père de ceux qui n'en ont pas.

Cette dernière considération m'attendrit si fort que mon émotion était près d'éclater lorsqu'on nous fit sortir de l'église.

Profitant du quart-dheure qui se trouvait entre la messe et le déjeûner, j'allai me cacher dans l'ancien cimetière de Ihospice qui servait alors d'étendage et qui était peu fréquenté le dimanche. Là, je donnai un libre cours à mes pleurs. Néanmoins , dans la crainte de déplaire à ce grand Dieu qui daignait m'honorer de sa présence , je m'agenouillai sur-lechamp , et comme si je devais en être mieux et plus tôt entendue :

« Père tendre , lui dis-je tout haut ; mes pleurs vous offensent peut-être? mais je souffre tant! La sœur Anne-Marie nous disait hier , que vous n'aviez jamais rien refusé à vos enfants le jour de leur première communion! Puisqu'il en est ainsi ;car cette bonne sœur ne ment pas) , accordez-moi d'être plus résignée à votre sainte , à votre adorable volonté qui doit s'accomplir jusque dans ma triste destinée ! Encore une grâce, ô mon Dieu! Depuis que la mort a brisé le seul lien qui l'attachait ici bas , mon cœur languit et soupire ; envoyez-lui une amie pour le consoler dans son isolement. C'est beaucoup vous

demander , ô mon père ! mais n'étes-vous pas le Tout-Puissant? »

Je ressentis tout de suite la vérité de ces derniers mots. Celui auquel les éléments et Tunivers entier obéissent avec tant de promptitude , n'eut qu'à se faire entendre ; à sa Yoix , cette pluie de larmes qui m'avait si fort abattue, se dissipa pour faire place à un calme que je n'avais point encore connu. L'espérance entra dans mon cœur et pour, la première fois de ma vie je me trouvai moins malheureuse.

J'allais continuer mon entretien avec Dieu , quand l'idée me vint que l'heure du déjeuner devait être passée et qu'on avait pu s'apercevoir de mon absence. Je me disposais donc à quitter ce lieu où le devoir ne me permettait pas de rester davantage, mais j'étais si faible qu'au premier mouvement que je fis pour me relever, je me laissai tomber sur le bras gauche , qu'il me fut impossible de remuer de quelques minutes. Habituée à souffrir , dès que la douleur fut moins vive , ramassant ça et là de petites pierres, je les alignai en forme de croix sur l'herbe où je m'étais agenouillée pour prier. Après avoir baisé avec respect cette petite croix qui me rappelait le lit douloureux sur lequel le fils de Dieu fait homme voulut rendre le dernier soupir , je quittai cette place, non sans me promettre d'y revenir le plus souvent qu'il me serait possible.

Mil.

Je sortais de Tétendage . lorsqu'un léger bruit vint frapper mon oreille. C'était un trousseau de clefs suspendues à la ceinture de la sœur Anne-Marie et que ses pas précipités faisaient sonner plus que d'habitude. — Je vous cherche depuis une demi-heure, m e dit la sœur. Mais vous êtes bien pâle ! Seriezvous plus souffrante , ou est-ce seulement parce que vous n'avez encore rien pris ?

Ne voulant ni mentir , ni dire l'exacte vérité , cette dernière question vint me tirer d'embarras.

— Il se peut, ma sœur, lui répondis-je , que je sois mieux lorsque j'aurai pris quelque chose.

— « Venez donc \ite au réfectoire; » et tout en m'y accompagnant, « j'espère, » me dit-elle, <:( que \ous devez être contente aujourd'hui que vous avez eu le bonheur de loger dans votre âme le roi du ciel et de la terre , l'ami des pauvres , le consolateur des affligés , ce Dieu qui met tant d'empressement à nous accorder ses grâces ! Vous avez dû lui en demander beaucoup, une surtout qui vous est bien nécessaire , la soumission à sa volonté sainte! Vous allez vous mettre tout de bon à la poursuite de cette belle vertu, n'est-ce pas mon enfant ? ))

Malgré mon vif désir de faire connaître mes sentiments à celle qui les devinait presque , j'étais si émue que je ne pus lui répondre qne par des larmes. Après m'avoir consolée et entourée de ses soins : —

Du courage, me dit la bonne sœur, Dieu n'abandonne pas les siens!

L'ange qui descendit du ciel pour consoler le Christ, au jardin des olives, n'avait pas sans doute une voix plus douce que celle delà sœur Anne. Chacune de ses paroles avait pénétré dans mon âme , les dernières surtout me semblaient prophétiques. A dater de ce jour , ma tristesse prit un caractère calme et résigné. Je pouvais feuilleter mon passé douloureux, aller à la rencontre d'un avenir sans espérance.Devant la volonté de Dieu , ces idées noires se dépouillaient de leur amertume comme la cire fond devant le feu. A mesure que mon intelligence se développait , je com- I pris que le vrai moyen de rendre ma position meil-

'' leure , c'était de vaincre ma grande sensibilité , mon

extrême délicatesse, et de me familiariser avec le malheur d'autrui sous quelque forme qu'il m' apparût.

L'hôpital général de Nîmes est très vaste, bien distribué. Les dilTérents âges de la vie s'y rencontrent tous à la fois. Il y a de la place pour toutes les misères (\u\ désolent la pauvre humanité. L'indigence, la folie et la plaie incurable en occupent la plus grande |)artie. Le /-èle Arainient héroïque de quobpies religieuses suffit pour y maintenir la propreté , l'ordre et la paix. On ne m'a pas dit ces choses-là , oh , non 1 j'en ai été le témoin oculaire pen-

— aidant huit longues années que j'ai habité cet asile du malheur et dans leq'iel , peut-être, j'irai rendre le dernier soupir , si telle est la volonté de Dieu , volonté à laquelle j'appris de bonne heure à me soumettre.

^aOOlJJOqiyiJiiu j

Je parvins à'iséniént à me faire ouvrir la porte des nombreuses infortunes que cet hospice abrite depuis des siècles ! Un jour, c'était du linge très-propre que je portais à la salle des hommes , et tout en plaignant ces malheureux qui, pendant cinquante à soixante ans de travail et de privations, n'avaient pu s'économiser de quoi secourir leur vieillesse; jadmirais en voyant la sœur Thaïs prendre un soin tout particulier de ces pauvres vieillards , j'admirais la bonté , la prévoyance du père céleste qui veille continuellement sur toutes ses créatures. Une autre fois , enlevant des mains de la sœur Angèle une tisane rafraîchissante, je me dirigeais vers Tinfirmerie des femmes, et la donnant à la malade qui m'avait été désignée , je bénissais Dieu de n'entendre jamais prononcer un mot de plainte pour des souffrances auxquelles la mort seule devait mettre un terme.

J'allais dans tous les coins et recoins de l'hospice. Je n'avais peur de rien, pas même des folles que je visitais souvent. Je les connaissais toutes particulièrement ; je savais le nom de chacnne et m'étais rendue si familière avec elles, que pour leur faire plaisir , je prenais quelquefois part à leur jeux bi-

zarres ; aussi , quand leur folie en était à son dernier période , je pomais les approcher , leur toucher la main sans craindre qu'elles me fissent le moindre mal. On eût dit qu'elles étaient sensibles à la pitié que j'éprouvais devant leur triste sort, qu'elles paraissaient comprendre par moments.

La sœur Marie De Tron avait le rare talent de dompter les mille caprices de ces êtres privés déraison, qui l'aimaient, cependant, parce qu'elles avait les entourer des soins les plus tendres et les plus assidus.

La sœur Marie De Tron avait l'abord sévère , mais un moment d'étude suffisait pour la comprendre. La bonté, la générosité, se reflétaient dans son regard à la fois yif, pénétrant et doux. C'était le vrai type de la sœur hospitalière , toujours prête à se sacrifier pour le prochain qui devient pour elle un second Dieu.

La sœur Marie av ait encore une bien noble charge, celle de ces innocentes créatures qui sont abandonnées en naissant, par ceux-là même qui leur ont donné le jour. Au premier son de la cloche, qui lui annonçait qu'un de ces petits êtres tourmenté par la faim et le froid , se débattait dans le tour.; le portier s'empressait tout de suite de le porter à la sœur Marie , qui tendait les bras pour le recevoir , le presser sur son cœur, le réchauffer de son souffle, lui donner le premier baiser , le seul peut-être qu'il dut recevoir en sa vie. 0 charité 1 qui dira ton pouvoir sur une âme éprise de toi I

Mon estime pour la sœ^ur Marie allait jusqu'à la vénération. Il me semble voir encore l'espèce de

salon où elle passait toute la journée et souvent une grande partie de la nuit. Deux gravures , le Bon Pasteur et le Christ mourant , une longue table , deux armoires et quelques chaises, composaient Tameublemeot de cette vaste pièce oii j'ai rêvé tant de fois. Là , mon regard triste et mélancolique aimait à se reposer sur des étagères qui pliaient sous le poids de mille objets dont je savais par cœur la destination. C'était du pain pour les folles qui venaient en demander à chaque instant à la sœur Marie, qui n'avait pas le courage de leur en refuser, bien qu" elle leur en donnât suffisamment à chaque repas. C'était de petits ragoûts , de petites fritures pour les plus délicates, des poires, des pommes cuites pour les malades et les con\alescentes. Les deux armoires étaient pleines de gros paquets de sangles , de pièces de toile , de cadis , de cotonnade, de mousseline pour le trousseau des petits enfants qu on envoyait aux Cévennes lorsqu'il y en avait un certain nombre à l'entrepôt, où deux bonnes femmes, Thérèse et Madeleine, en prenaient le plus grand soin. En présence de ces objets , mes yeux avaient beau se remplir de larmes , je ne me lassais pas de les contempler avec un intérêt toujours croissant. Aussi, la sœur Marie qui me comprenait . acceptait de bon cœur mes offres de service et je pouvais , en toute liberté , faire le tour de ses petits états qu'elle savait si bien gouverner et dont elle était la souveraine bien-aimée.

L'entrepôt ou l'habitation de Thérèse et de Madeleine y n'était pas éloigné du salon de la sœur Marie. En y entrant, mes regards se reposaient ayec amour sur la sentence suivante : « Mon père et ma « mère m'ont abandonné , mais le Seigneur a pris « soin de moi ! » Ces paroles si frappantes de vérité, m'impressionnaient, m'attendrissaient 1 et tout en les répétant, je me dirigeais vers sept à huit berceaux presque tous occupés , et les découvrant tour à tour, je regardais dormir ces pauvres petits orphelins que la divine Providence venait d'abriter sous ses ailes. Puis, assise à côté de Thérèse avec laquelle le temps et l'habitude m'avaient rendue familière , et qui soignait ces pauvres enfants bien plus par vocation que pour les six francs qu'on lui donnait tous les mois, aprèsl'avoir interrogée du regard :

— Si je puis vous être utile à quelque chose , lui disais-je, n'épargnez ni mes bras ni mes jambes, entendez-vous, bonne Thérèse? Je sens si vivement tout ce que vous faites pour mes petits frères et mes petites sœurs d'infortune que je ne sais ce que je ferais pour vous en témoigner ma reconnaissance!

— Pauvre enfant, me répondait-elle , avec un sourire plein de pitié ])our mon malheur et ma faible santé 1 Ce serait pécher, que de mettre ta bonne volonté à contribution ; mais ce ne sera pas Thérèse Vian (jui exercera cette cruauté envers toi.

Bien que l'entrepôt fût mon endroit favori et que Thérèse eût beaucoup de plaisir à my voir , je n'y allais jamais qu'avec appréhension , craignant toujours d'y rencontrer la messagère , pour laquelle j'avais une antipathie qu'il m'était impossible de surmonter. La messagère était une femme d'environ cinquante ans. Sa taille était au-dessus de la moyenne. Un teint basané , des traits fort prononcés , un regard sombre et lent, une voix mâle donnaient à sa physionomie quelque chose de repoussant. Je crois cependant qu'il y avait chez elle moins de méchanceté que de froideur et d'indifférence. Cette femme que j ai vue si souvent et dont je ne puis me rappeler le nom , était chargée par l'administration de Ihospice , du transport des enfants trouvés , dans les Cévennes , où les nourrices étaient plus nombreuses et moins chères que partout ailleurs. Le départ de ces pauvres enfants me causait un tel chagrin que je ne pouvais pas môme en supporter l'idée. Mères tendres ! vous qui veillez avec tant de sollicitude près du berceau de votre premier-né , craignant que le moindre choc ou le bourdonnement du plus petit insecte n'interrompent sou léger sommeil, vous qui attendez son réveil avec impatience pour le voir sourire et tressaillir sous vos douces caresses, transportez-vous en esprit sur la route pierreuse qui conduit aux Cévennes , et contemplez sans larmes , si vous le pouvez , le touchant spectacle qui va s'otîrir à vos

— Soyeux. Voyez- vous cette femme qui tient un bâton noueux à la main , pour faire marcher à son gré une jument dont les flancs sont meurtris par deux paniers où sont couchés cinq à six enfants nouveaux nés ? Dites , ne ressemblent-ils pas à de jeunes agneaux que Ton conduit à la boucherie? Ne croirait-on pas y à leur petit air raisonnable , qu'ils comprennent déjà que rindifférence est aveugle et sourde, que, par conséquent , ils ne doivent pleurer et se plaindre que le moins possible? Cependant, la messagère à qui la sœur Marie et Thérèse ont recommandé ces pauvres petits , au nom de celui qui a répandu jusqu'à la dernière goutte de son sang pour eux comme pour le reste des hommes , la messagère , dis-je , présente de temps en temps à leurs lèvres altérées par la soif et la souffrance , une éponge treïnpée dans du lait froid et cahoté par les continuels soubresauts de la jument, qui semble braver les difficultés du chemin pour conduire à bon port sa précieuse charge.

La messagère ne devait se rendre aux Cévennes qu'à petites journées. Il lui était expressément défendu de marcher la nuit, non par la crainte dos malfaiteurs, car la rencontre de plusieurs groupes d'anges, couchés dans des paniers et dormant peut- <Mrc d'un profond sommeil , eiit émule cœur du plus grand scélérat , c'était uniquement pour qu'on leur fit j)rcndre queUpics heures d(» repos et qu'en m(>me temi)s , on li'ur doimàt les soins dont leur âge et leur

position ne pouvaient se passer. La messagère était connue de presque tous les habitants des Cévennes. Lorsqu'elle arrivait dans la première ville ou village de cette contrée . elle y trouvait par fois plus de nourrices quelle navait d enfants à sa disposition , parce que le plus grand nombre de celles qui s'en chargeaient avaient calculé d'avance le profit qu'elles devaient retirer de ces enfants , qu'on leur laissait jusqu'à l'âge de douze à quartorze ans. Dès quelle avait fini le placement de ces petits anges , dont la plupart allaient avoir une chèvre ou une brebis pour nourrice , la messagère faisait le tour de la contrée, pour y prendre ceux de ces enfants qui étaient déjà grands et que l'hospice réclamait pour s'en servir et leur donner en même temps une éducation chrétienne.

Ainsi que je l'avais prévu, ma grande familiarité avec le malheur d'autrui diminua de beaucoup la pesanteur du mien ; mais l'habitude de voir souffrir ne put rien sur mon extrême sensibilité.

En présence des infortunes que je n'ai fait qu'esquisser, j'avais toujours de nouvelles larmes à répandre; mais la résignation me venait promptement en aide et j'allais en remercier Dieu, à l'endroit même où ce bienfait m'avait été accordé pour la première fois ; car je n'avais point oublié la petite croix de pierre , autour de laquelle chaque printemps faisait naitre et grandir la mauve , le bouton d'or, la marguerite et mille autre fleurettes dont j ignorais

le nom , mais devant lesquelles je m'extasiais des heures entières. Ce lieu, que j'appelais mon petit oratoire, avait quelque chose dattrayant pour mon cœur toujours triste de son isolement. Chaque fois que j'y allais Je croyais entendre une voix douce et mystérieuse qui me disait d'espérer contre toute espérance !

C'était le lendemain du troisième anniversaire de ma première communion, et tout en travaillant, je réfléchissais sur ces paroles que je venais d entendre pour la millième fois et auxquelles, cependant, je ne me lassais pas de croire , lorsqu'un bruit confus attira mes regards vers la porte de l'atelier qui venait de s'ouvrir. C'était la messagère, accouipagnée de deux jeunes filles qu'elle ramenait des Cevennes. Après les avoir présentées à la sœur Anne-Marie, qui les accueillit avec sa bonté accoutumée, la messagère quitta les jeunes filles sans morne leur adresser un mot d'adieu.

Tout parlait en faveur de la pins grande. Elle était si bien de figure et de taille que l'idée me >int, tout de suite, qu'elle devait appartenir à queUpie grande dame. Si le costume de montagnarde qui lui allait à ravir, faisait penser (pie la jeinn^ lillo avait renc(Mitré dos ])arcnts nourriciers (pii (le\ aient (Hre à leur aise, les larmes qui ternissaient l'azur de ses grands yeux entourés do longs cils noirs, proclamaient bien haut l'amour qu'elle j>()rtait à ses parents , et l(^ regret qu'elle éprouvait d'en être séparée.

— Parlez, mon enfant, lui dit la sœur Anne, comment vous appelle-t-on ? » Les pleurs étouflant sa voix , la pauvre petite eut toutes les peines du monde à répondre « Marie Rose! » Ce nom me fit tressaillir; je trouvais qu'il s'adaptait parfaitement avec la fraîcheur et la beauté de celle qui le portait, aussi, pendant que la jeune fdle cherchait des yeux sa compagne de voyage qui , beaucoup moins timide et différente d'elle en tout, répondait sans embarras aux questions que lui faisait Gabrielle notre surveillante, je répétai vingt fois le nom de Rose dont je suivais tous les mouvements. Il me tardait de savoir à laquelle d'entre nous laimable jeune fille serait confiée pour la mettre au courant des usages de la maison , ainsi que cela se pratiquait ordinairement. Je n'osais rien dire, mais que de fois déjà, mon regard suppliant avait interrogé la sœur Anne qui , inspirée de Dieu, sans doute, me ût signe d'approcher. Mettant la main de Rose dans la mienne: — Voilà une compagne, me dit la sœur, vous plait-elle ? A ces mots auxquels je ne pus répondre tant jetais émue , la jeune fille jeta sur moi un de ces regards dont le meilleur peintre ne rendrait pas , je crois , la touchante expression. Les larmes que je répandis en sériant la petite main de Rose , lui donnèrent la réponse quelle paraissait vivement désirer. Son angélique sourire vint m'assurer à l'instant que j'étais comprise. J'en remerciais Dieu et le priais de bénir l'union de deux cœurs qui s'offraient l'un à

l'autre avec tant d'abandon, lorsque la cloche sonna le dîner.

A table, Rose fut placée à mon côté. Je crus devoir prêcher d'exemple en mangeant un peu plus que d'habitude; mais, à ma grande satisfaction, je vis qu'elle mangeait sans se faire prier la portion assez copieuse soifc du potage , soit du légume qu'on nous servit ce jour-là. Après avoir vidé sonécuelle d'étain (notre unique assiette) , la croyant sans doute en argent tant elle luisait, Marie-Rose la tournait dans tous les sens, pour mieux la contempler. « Qu'elle est simple! disais-je, en observant la jeune fille, que de candeur et de naïveté! Combien je vais être heureuse en sa compagnie ! Mais si le jeu lui plaît, comme il est si naturel de l'aimer à notre âge, oh ! alors tout le bonheur que je me promets sera détruit; car, habituée à courir , à folâtrer du matin au soir dans les champs avec ses brebis, ses chèvres et les compagnes de son enfance , la pauvre petite n'aura que trop do peine à se faire à la vie de recluses que l'on mène ici, sans la priver encore du seul plaisir qu'elle peut trouver à s'amuser pendant les courts moments de la récréation. Je veux donc la laisser libre de suivre son goût quel qu'il soit. »

Le Tu (Lulcin Doininc , que l'on disait à la lin de chacjue rci)as, vint me tirer de ma réno\i'>n. Kn me

levant, je m'aperçus que Rose navait pas fini son pain Pendant que je le lui faisais mettre dans la poche de son tablier , comme un essaim doiseaux qui prennent la volée, quatre-vingts jeunes filles désertèrent le réfectoire pour se rendre dans une cour , où chacune pouvait s'amuser comme bon lui semblait jusqu'à midi.

Souriant à Rose qui me parut satisfaite de se trouver seule avec moi :

— Nous sommes en récréation, lui dis-je, veux-tu que j'aille te conduire à la cour où s'amusent les jeunes filles? elles seront charmées de te voir prendre part à leurs jeux.

— Et vous, me répondit-elle, avec tristesse?

— Moi, oh! ne t'en inquiètes nullement, je suis un peu souffrante et ne puis jouer pour aujourd'hui; mais de grâce, ne me dis plus vous î Ce langage n'est pas celui de l'amitié qui va nous unir pour toujours.

— Mais alors, reprit l'expansive jeune fille^ pourquoi vouloir m'éloigner de celle avec qui je me trouve si bien? Et , me montrant du doigt le crucifix qui décorait les murs du réfectoire : si tu voulais ^ nous ferions , en présence du Bon Dieu, la promesse de nous aimer toujours comme deux sœurs?

— Ne le sommes-nous pas d'infortune? m'écriaisje avec délire ! -lioa îi

Tandis que nos larmes se confondaient avec nos baisers, mon esprit voltigeait autour de la petite croix de pierre que j'avais hâte de lui montrer.

— Puisque tu ne Yeux absolument pas me quitter, lui dis-je alors , je vais te conduire en un lieu qui te plaira pour peu que tu aimes la solitude, et sur-lechamp , nous nous dirigeâmes vers Tétendage , oii la douce chaleur de mai se faisait agréablement sentir et tout en lui faisant remarquer la yétusté de quelques arbres qui se trouvaient sur notre passage, nous arrivâmes à Tendroit de ma prédilection.

« Tiens » dit Rose aussi émue que surprise , « voilà des fleurs pareilles à celles d e nos montagnes! Les pauvrettes 1 croyant ne plus les revoir , je leur dis adieu avant de partir , et le bonheur veut que je les retrouve? Oh ! que leur vue me fait du bien ! »

Puis , se baissant pour mieux contempler les boutons d'or et les marguerites qu'une légère brise faisait entr'ouvrir :

— Reine, Reine , s'écria-t-elle , une découverte ! viens voir ! »

— Qu'est-ce ? lui dis-je , en passant mon bras autour de sa taille déliée.

— Regarde cette petite croix de pierre I Dieu la protège visiblement , car les orties qui l'entourent pourraient bien faire repentir (jui que ce soit de l'avoir touchée.

— Ces plantes! je les ai vues naître et suis familière avec elles comme avec l'objet qui cause ta surprise.

— Comment! Cette petite croix t'ai)partient?

— Elle est mon ou\Tage.

— J'en suis doublement ravie ! Mais dis, pourquoi Tas-tu placée là plutôt qu'ailleurs?

— Pour marquer la place , où depuis trois ans je ne cesse de demander à Dieu une amie telle que toi, chère Rose , et ma persévérance vient enfin d'être couronnée.^"-^^^^"^^^^'^^''^^^'^^"

Assises par terre , en face Tune de l'autre , nous nous interrogions du regard sur la réciprocité de notre joie, lorsque Ihorloge sonna midi.

— La récréation est finie , dis-je à Rose , qui, ëtonnée de la rapidité du temps , me répondit avec tine admirable simplicité. « Les heures sont donc plus courtes ici qu'aux Cévennes? » Laissant ma compagne dans cette douce erreur , je l'engageai à sacrifier le plaisir au devoir et nous réprimes en-

''lemble le chemin de Vatelier, où Gabrielle se plut à relever notre exactitude.

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Heureuse d apprendre le peu que je savais à ma douce compagne, je commençai par lui donner quelques petits carrés de toile (cétait nos mouchoirs de poche). Dès quelle en eut ourlé un , elle me demanda si j'en étais contente. Fière démon apprentie, je me dirigeai tout de suite vers la sœur Anne et la priai de vouloir bien examiner le travail de la jeune

fille.

Après l'avoir parcouru dun œil satisfait,

— Je suis sûre, dit la religieuse, que Marie-Rose

est aussi sage qu'elle me paraît adroite et dégagée !

Vous dites vrai, ma sœur , Rose est un ange dont la seule présence fait tressaillir de joie celle à qui vous venez de la donner pour compagne !

— Et pour amie! ajouta la sœur, en frappant deux coups de dez sur sa table à ouvrage.

Au signe appellatif qui s'adressait à elle , Rose s'approcha sans trop d'embarras. — Eh bien ! dit la sœur, en relevant la tête de la jeune fille : « Voyons, y a-t-il encore des larmes dans ces yeux ?» — Oh ! non, ma sœur, je suis entièrement consolée, grâce à vos bontés et à celles de Sa voix demeura suspendue , un clignement d'yeux venait de lui faire comprendre que je ne voulais pas qu'il fût question de moi. Feignant de ne s'apercevoir de rien : — Quel âgeavez-vous, continua la sœur Anne? — Mes treize ans vont bientôt finir. — Vous savez , je n'en doute pas , vos prières du matin et du soir ? — Chez mes parents , nous les faisions en commun et chacun à notre tour. — Excellente habitude ! et votre catéchisme? — J'ai fait ma première communion l'année dernière. — Très-bien, cela me fait supposer qu'il y a chez vous de l'instruction et que vous avez eu le bonheur de rencontrer des parents nourriciers qui ne vous ont pas négligée , car il arrive rarement qu'on nous renvoie des enfants qui aient fait leur première communion ; il me faudrait co|)endant un certificat à ce sujet. — Ce doit être çà , dit Rose , paraissant évoquer un souvenir : A[)rès avoir soupe chez nous , la veille de mon départ , M. le Curé me remit un

petit billet, me recommandant bien de ne pas le perdre, que je serais obligée de le montrer aux religieuses de l'hospice. Dans la crainte qu'il ne vint à s'égarer pendant le voyage, ma mère voulut le coudre contre la doublure de mon corset. » Puis se tournant vers moi : « Veux-tu m'aider à le trouver , chère Reine? — Bien volontiers , lui répondis-je , et dans moins de cinq minutes, la sœur Anne put lire ce qui suit :

Je soussigné, certifie et déclare, que, Marie-Rose, fille de l'hospice de Nîmes , a fait sa première communion dans notre église paroissiale de Genollhac , le trois mai mil huit cent.... ; de plus, que la susdite jeune fille a toujours été un modèle de

Lorsqu'elle eut achevé de lire à voix basse l'éloge de ma compagne : — On voit bien , lui dit la sœur Anne , que vous êtes la petite gâtée du Bon Dieu , mais vous n'abuserez pas de ses dons, ouje me tromperais fort. Et nous souriant: Maintenant, vous allez aider Rose à faire le lit qui touche le vôtre, me dit-elle, après quoi, vous aurez carte blanche jusqu'à ce soir.

Les dernières paroles de la sœur, nous firent tressaillir, mais notre joie ne fut pas de longue durée. Comme nous traversions la galerie qui conduisait au dortoir, nous entendîmes des pleurs. Voyant ma compagne se pencher vers la porte de la classe, d'où venait le bruit: — Faisons notre chemin , lui dis-je, car on pourrait nous faire repentir de notre curiosité.

Je parlais encore, lorsqu' ouvrant avec promptitude :

— Petites sottes, nous dit la sœur S. P. , « je vais vous apprendre à écouter aux portes I »

Le regard sévère de cette religieuse fit trembler Rose , mais ni sa frayeur, ni son titre d'arrivante ne purent la garantir des coups dont j'eus aussi ma bonne part. Bien que la plainte ne sortit pas de ma bouche en présence de la sœur S. P., je m'en voulais de n'oser répéter tout haut les épithètes dont on ne lui faisait pas faute et qui, selon nous, avaient beaucoup de rapport avec le physique de cette sœur que nous n'aimions pas du tout, parce qu'elle avait toujours la main levée pour frapper. Je dois néanmoins, sous peine d'être injuste , faire connaître ce qui peut atténuer les torts de cette religieuse que je trouvais parfois plus digne de pitié que de blâme.

La sœur S. P. avait un air très-distingué. Elle était très-instruite , mais il lui manquait l'esprit de discernement en ce qui regarde les caractères ; talent rare et qui demande une étude sérieuse , approfondie, une étude à laquelle l'extrême vivacité de la sœur S. P. ne lui permettait pas de se livrer ; et je crois très fort, que cette impatience dont elle n'était pas maîtresse , venait de son état nerveux et continuellement souffrant. Quoiqu'il en soit , l'emploi de la classe était un vrai martyre pour cette religieuse. Il lui était absolument impossible de faire la part de ces pauvres petites filles qui venaient de passer leurs plus belles années au sein des montagnes , dans

J 'ignorance la plus complète du bien et du mal; car le plus grand nombre , en ari\ ant à l'hospice , ne savait pas même faire le signe de la croix ! N'importe; la sœur S. P. n'abordait pas ces considérations. Que TOUS fussiez intelligente ou bornée, il fallait apprendre , et vite , ou gare les coups , dont îes moindres étaient pareils à ceux que nous venions de recevoir. Aussi, la sœur S. P. ne nous laissa continuer notre chemin qu'après nous avoir bien promis de doubler la dose si elle nous surprenait encore à écouter.

Tourmentée par le regret de l'imprudence qu'elle venait de commettre :

— Je sens , dit Rose , en m'aidant à déplier les draps bien blancs que nous allions mettre à son lit ; « Je sens que je ne pourrai dormir cette nuit. »

— Pourquoi? chère Rose !

^'^—^ 'Pourquoi? as-tu donc si vite oublié mes torts envers ^

— N'acneve pas, et surtout point de larmes 1 Seulement, comme c'est la bonté de ton cœur qui est cause de ce qui vient d'arriver, je t'engage à t'en méfier. »

— « Et le tien , ne se trompe-t-il pas en me prodiguant une affection que je mérite si peu! Cependant, lorsque je serai battue et que je pleurerai comme cette petite flUe que j'ai vue par le trou de la serrure et à qui la religieuse, qui m'a fait si peur, a donné

un gros soufflet parce qu'elle ne savait pas sa leçon , si je ne t'avais pour me consoler^ m'encourager, oh, alors !

— « Que ferais-tu? »

— Ce que je ferais? je retournerais aux Cévennes, où je serais reçue à bras ouverts par mes bons parents nourriciers ; car au moment de nous séparer, ma mère me dit ceci: « Rose , tu ne m'appartiens malheureusement pas ; je ne puis donc m' opposer à ce que tu t'en ailles; mais ne te chagrine pas, dès que nous aurons fait la récolte, j'irai te voir à l'hospice, et pour peu que tu ne sois pas contente , je ferai les démarches nécessaires pour pouvoir te ramener ici , et ce sera pour toujours , entends-tu? »

— « Oui, dit alors mon père, en s'essuyant les yeux , oui , si Eose ne se trouve pas bien à l'hospice, elle retournera ici, quand je devrais, pour cela, remuer ciel et terre. » Je ne puis t'expliquerle sens de ces mots ; mais lorsque mon frère aîné tira au sort et que nous pleurions tous de voir qu'il avait rencontré un mauvais numéro , mon père dit les mêmes paroles , et bien qu'il n'eut aucune réclamation à faire , Julou ne partit pas pour l'armée.

— Tes parents, chère Rose, n'auraient pas besoin de remuer ciel et terre pour te garder auprès d'eux où, sans nul doute, tu serais mieux qu'ici; mais je t'aimerai tant , que lorsque ta mère viendra, tu n'auras pas le courage de me quitter.

— M'aimcr davantage? ch ! le pourras-tu, ditelle , en me sautant au cou?

Ah ! que j étais heureuse en ce moment !

Loin de répondre à ma compagne , je l'engageai à me donner le bras pour lui faire visiter la maison. Chemin faisant: « Sais-tu lire? » lui demandais-je.

— Très peu, et \oilà ce qui me fait craindre d'être souvent battue. Et toi? ne l'es-tu jamais pour cette raison ?

— Il y a deux ans que je ne vais plus en classe.

— Tu sais donc bien lire et bien écrire?

— Je ne sais pas même tenir la plume. La sœur S. P. dit toujours que les enfants comme nous doivent se contenter de savoir lire passablement. Mais dis , as-tu bonne mémoire?

— Je comprends assez; mais j'ai de la peine à retenir.

— Allons prier Dieu de bénir mon zèle et ta bonne volonté, lui dis-je, en ouvrant la petite porte de Téglise.

L'aspect recueilli de cette chapelle , son architecture, ses deux rangs de colonnes, sa curieuse mosaïque , qui avaient toujours frappé mes regards d'enfant, ne tardèrent pas à captiver l'attention de Rose, qui me demanda si dans Nimes il y avait une église plus belle et mieux parée que celle-là.

Nous allâmes ensuite à l'entrepôt oii la nuit vint nous surprendre à causer avec Thérèse qui embrassait Rose à chaque instant et ne se se lassait pas de me féliciter de mon bonheur qu'elle semblait comprendre mieux que personne.

Dès que j'eus rempli mon premier devoir envers ma compagne (celui de la mettre au courant des usages de la maison), je lui expliquai en peu de mots la manière dont j'employais les heures de la récréation pendant toute Tannée.

— Néanmoins , lui dis-je , s'il y a quelque chose qui ne t'aille pas , fais-le moi connaître et je le supprimerai tout de suite.

— Au contraire , si tu voulais, nous y ajouterions quelque chose encore.

— Dis vite , chère amie , et nous commencerons par ce qui peut te faire plaisir.

— Eh bien ! ce serait de prendre quelques minutes sur la récréation du matin ou sur celle du soir, pour me faire dire ma leçon.

— Tu ne m'aurais certainement pas devancée là dessus, siFabrette avait pu faire ma commission; car dès le jour de ton arrivée ,je la priai de m'acheter un livre pareil à celui dans lequel la sœur S. P. te fait lire. Mais à propos ! Es-tu assez heureuse pour n'avoir pas encore été frappée à ce sujet? Tu ne dis rien ! Ce que j'avais si fort redouté pour toi, est donc arrivé? Oh! cette sœur 1 cette sœur 1 Que de chagrin elle me prépare !

— C'est pour cela que je ne voulais t'en rien dire, je n'ai d'ailleurs reçu encore que quelques petits coui)s de signal sur les doigts.

— Et tu n'as pas pleuré?

— J'en avais grande envie; mais je crains tant la sœur S. P. que je n'ose pas même respirer devant elle.

La méchante ! vas, je t'assure que je vais joliment lui faire la mine, ce qui la contrarie beaucoup et comme (j'en suis certaine) elle m'en demandera le motif, il faut , vois-tu, que je lui dise tout ce que j'ai sur le cœur.

— Tu ne voudrais pas commettre une imprudence qui ne pourrait que nous être nuisible à toutes deux, et m'attirer de nouveaux coups. Mais, écoutons! Il me semble qu'on t'appelle.

C'était Fabrette qui m'apportait le livre si ardemment désiré.

— Il ne coûte que çà? dit Rose, en me voyant mettre deux liards dans la main de la commissionnaire.

— Le livre était payé d'avance, dis-je à ma compagne, en le lui offrant ; mais comme Fabrette n'est pas gagée et qu'elle use beaucoups de souliers pour aller en ville , nous nous faisons un plaisir de lui donner deux liards par commission.

Tout entière au petit livre qu'elle venait d'ouvrir avec précipitation, Rose était loin d'écouter ce que je lui disais.

— Syl-la-bai-re ! C'est cela même , balbutiaitelle tout bas; puis, me regardant avec un sourire plein de larmes :

— Reine , me dit-elle, tes bontés me rendent confuse. Comment pourrais-je les reconnaître?

— En ne me rappelant jamais le peu que je fais pour toi. Ne sais-tu donc pas que mon bonheur dépend du tien, et que si je puis t'épargner un seu Icoup, une seule larme , ma récompense ira au-delà de tout ce que tu pourrais imaginer pour me faire plaisir ? A dater de ce jour, je consacrai toute la récréation du matin à lui faire dire sa leçon ; mais ni mon zèle, ni sa bonne volonté , ne purent l'empêcher d'être souvent battue. C'était surtout lorsque la sœur S. P. la faisait changer de livre , que je voyais revenir ma compagne avec la marque d'un rude soufflet sur la joue, ou celle d'un coup de signal sur la main. J'en étais si navrée , que toute en larme et sans égard pour l'heure du travail , je priais Gabrielle de me laisser sortir un moment et j'allais sur-le-champ mettre à contribution l'obligeance de Fabrette pour avoir le nouveau livre.

Malgré l'ennui que cette malheureuse leçon nous causait à l'une et à l'autre, ma compagne ne laissait pas de grandir ni de se bien porter. L'innocence de son àme , la paix do son cœur et sa beauté toujours croissante, m'inspirèrent les vers que voici. Je prie le public de vouloir bien me pardonner d'oser les lui montrer avec leurs fautes de tout genre , tels enfin , que je les fis alors pour cette amie de mon cœur.

A MAUIE-HOSE.

Tes lonp^s rlif'vciix Sfxis la coilTi' (rimlicimo , Sont prisonniers, «lis-j<! souvent 1

^fûis qu'un peu de libert^î vienne Et je pourrai les voir jouer avec le vent.

J'aime dans toi, avec ton innocence.

Cet air gai qui te va si bien

Aux jours de ton adolescence !

II n'y a pas de visage aussi beau que le tien.

Que j'aime à voir ton allure modeste

Et ton sourire délicieux 1

Oh I oui ; de la voûte céleste Le bleu est moins joli que celui de tes yeux.

; ^rnl eb t Ta bouche ! oh 1 qu elle est mignonette !

Et tes petites dents d' émail î

On dirait de blanches perlettes Que l'on vient d'enchâsser dans un riche corail.

Dans les deux trous qu'elle a fait sur tes joues

Et que je me plais tant h voir ,

Lorsque tu ris, la grâce joue Sans discontinuer du matin jusqu'au soir.

Du lys qui croît au sein de la prairie ,

Tu as l'éclat et la blancheur!

Nul peintre ici bas , je parie , Nul peintre ne saurait bien rendre ta fraîcheur.

Parmi les fleurs , crois-tu que celle

Dont tu portes le joli nom.

Soit si gracieuse , si belle Que toi, charmante Rose? Oh! non, mille fois non!

Ces couplets me faisaient passer de si doux moments 1 Je leur avais fabriqué un air et les chantais souvent en présence de ma compagne, pendant la récréation, mais toujours à demi-voix et sans la nommer, de peur de la contrarier. La première fois

qu'elle me demanda ce que je chantais : — « Oh I rien, lui dis-je , c'est une chansonnette que je sais depuis longtemps et le seul motif qui me la fait aimer , c'est qu'elle semble avoir été composée exprès pour toi. »

Le sourire plein de modestie qui accueillit ces paroles , me fit penser que Rose n'était ni orgueilleuse ni fâchée du petit compliment que je venais de lui adresser. L'amitié que je lui portais était d'ailleurs aussi respectueuse que tendre. Je la trouvais si remplie de bonnes qualités que je ne me lassais pas de l'admirer.

XXVÏ.

« Oui, me disais-je, un jour, en la regardant travailler avec attention , oui , Rose est la perle des petites filles de l'hospice l Gomme elle est douce I comme elle est patiente 1 Voila près de dix-huit mois qu^elle est ici, et loin de s'ennuyer comme elle en aurait le sujet , un doux sourire erre continuellement sur ses lèvres l Ses parents nourriciers lui avaient promis de venir la voir, et bien qu'ils n'aient pas tenu leur promesse, non-seulement ma compagne ne s'en plaint point , mais elle n'en parle presque jamais. D'où vient cela? Rose n'est cependant ni mgrate , nt mdmorente. » •

.Te continuais de froncer un jupon de cadis dont l'épaisseur me blessait les doigts , et me perdais en conjectures sur la conduite de ma compagne, quand tout à coup je l'entendis s'écrier : ma mère 1 ma mèrel

Ne sachant plus ce qui lui arrivait , je tendis vers elle mes deux bras toujours prêts à la défendre ; mais sa chaise était déjà vide , car Rose navait fait qu'un pas de sa place à la porte de latelier , que le bruit dune cinquantaine dedévidoirs m'avait empêché dentendre ouvrier.

— Ma belle Rose ! — ma bonne mère ! telles fu-' rent les paroles , les seules qui s'échappèrent de la bouche de Rose et de celle de sa mère pendant leur long embrassement.

En faisant cesser tout bruit dans latelier , cette scène attendrissante attira tous les regards sur ce groupe intéressant. Je commençais à craindre pour la timidité de ma compagne , lorsqu'à ma grande satisfaction, la sœur Anne frappa des mains et l'ordre fut rétabli comme par enchantement. Puis s'approchant d'une femme jeune encore et dune agréable physionomie :

— Si je ne me trompe , lui dit la sœur , vous êtes là mère -nourrice de Rose?

— Oui , madame ; mais nous l'aimons tant , mon mari et moi, que nous n'avons jamais établi la moindre différence entre elle et nos propres enfants. '

— Je le crois, pauvre femme! S'il n'en était ainsi , vous ne seriez pas venue de si loin pour la voir ; mais venez dans mon cabinet où vous pourrez lui parler à votre aise.

Bien que ce cabinet ne fût qu'à deux pas de moi

et qu'on y parlât très-fort , je n'entendis absolument rien. L'idée qu'une séparation entre ma compagne et moi pouvait avoir lieu, me bouleversait, lorsque la sœur Anne vint me dire que la mère de Rose désirait me connaître.

Venant à ma rencontre : — Permettez-moi de vous embrasser, me dit la jeune femme : surtout laissezmoi vous remercier de vos bontés envers ma fille.

— Vous êtes dans l'erreur, interrompis-je. L'amitié que Rose me porte, la fait tomber dans l'exagération, voilà tout ; car je n'ai presque rien fait pour elle. Mais dites : comment la trouvez-vous depuis qu'elle a quitté vos montagnes ?

— Bien changée, mais à son avantage. Si son père et ses frères la revoyaient si grande , si fraîche, si belle, comme ils seraient contents 1

— Pauvre père ! me dit Rose , tu ne sais pas, il a été longtemps malade et voilà pourquoi ma mère n'a pu venir plus tôt.

— Tant pis! lui dis-je, mais va-t-il bien maintenant?

— Ma mère me l'assure , et se tournant vers elle en souriant. « N'est-ce pas, mère? )>

— Oui, ma Rose, oui, grâce à Dieu, ton père va bien à présent ; mais quand il va me voir arriver sans toi , il va être bien triste ainsi que tes frères qui parlent sans cosse do ton retour 1 J'ospèro néanmoins qu'il se consoleront on apprenant cpie tu es licurcuso (!t bien [)ortante; car il n'y a quo ça, vois-

tu, qui puisse nous dédommager de la peine que nous éprouvons de ne plus t'avoir auprès de nous. II y avait des larmes dans la voix de cette brave femme , il y en avait dans les yeux de ma compagne et les miennes étaient prêtes à couler. Aussi, surmontant mon appréhension de la voir partir.

— Je ne conprends pas, dis-je à Rose, ce qui peut t'empècher de suivre ta mère et de porter la joie au sein d'une famille qui te chérit? Il me semble qu'à ta place, je ne balancerais pas un seul instant.

— Et moi , je ne comprends pas que tu puisses me parler ainsi, car je te connais assez pour savoir qu'à ma place, tu ne pourrais te résoudre àm'abandonner ! Mes parents , d'ailleurs , sont quatre pour se consoler dans leurs peines, tandis que nous

XXYIII.

— Il paraît , nous dit la sœur Anne , dont la présence subite venait d'interrompre ma compagne : il paraît que la joie vous empêche d'entendre , car la cloche vient d'appeler tout le monde au réfectoire; mais vous n'y perdrez rien.

Posant alors un plat de viande, une salade et quelques noix sur un table: — Vous allez souper, reprit la sœur, et puis, vous irez conduire la mère de Rose à l'Entrepôt, où Thérèse et Madeleine lui préparent un bon lit ; car la pauvre femme doit avoir grandement besoin de se reposer.

Confuse de tant de bonté, la mère de Rose se leva pour remercier la sœur Anne; mais celle-ci avait

disparu. Faisant quelques pas du côté de la table : « Je ne comptais ni souper , ni coucher ici , dit la jeune femme : cependant l'hospitalité m'est offerte de si bon cœur que je ne puis la refuser. Approchez donc mes enfants, et ne laissons pas refroidir ce ragoût qui sent bien bon, je vous assure.

— Mère^ dit Rose! C'est en votre honneur qu'on nous régaie ce soir , yu que d'habitude nous n'avons qu'un seul plat , mais notre pain est si savoureux , qu'au besoin il peut très-bien se passer d'accompagnement. »

Pendant ce petit repas de famille où la joie et la gaîté présidèrent, je ne cessai d'être l'objet des attentions et des prévenances de la jeune femme. Lorsque nous fûmes au dessert: — Ces noix, dit-elle à Rose , me font penser à une chose dont j'oubliais de te parler. Au moment où j'allais partir de Genollhac :

— Catherine, me dit ton père, ça ne coûtera pas plus, tu devrais mettre dans un de nos plus grands sacs, un peu de toutes nos provisions de ménage, et si le malheur veut que tu ne puisses ramener Rose , elle aura du moins ce faible souvenir de notre amitié.

— Crois-tu , lui répondis-je , que ce ne soit pas déjà fait? Il se mita sourire, le pauvre homme! et bien que tes frères eussent eu de la peine à fermer le sac , tant nous l'avions rempli , ton père aurait voulu (pi'on eût délié le sac devant hii pour voir s'il n'y aurait pas eu moyen d'y faire entrer (jnehiue chose (le i»liis. Couime avant tout je voulais le voir, ma

Rose, j'ai laissé tout cela chez un homme qu'on ma (lit être le portier. Si tu voulais , nous irions l'en débarrasser?

— Oui, dit Rose, dune voix émue; et sur-lechamp, nous nous dirigeâmes toutes les trois vers la petite loge du portier.

S'adressant à la mère de Rose, avec un air d'importance que lui donnait son double titre de chantre et de portier :

— « Voici la maîtresse du sac , » lui dit Castan. « Voyons! où faut-il qu'on vous le porte? » « Et sans attendre la réponse: François, dit-il à un jeune homme qui se trouvait là , fais vite cette corvée. »

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Pendant que je mettais un peu d'ordre dans le cabinet de la sœur , la mère de Rose se hâtait de faire un choix de ce que le sac contenait de plus présentable. Me doutant pour qui c'était :

— Voici, lui dis-je, une corbeille vide, vous pourriez y placer ces objets, ils seraient mieux qu'à terre.

— Vous prévenez mon désir, dit la jeune femme ; et sur-le-champ , elle se mit en devoir de remplir la corbeille.

Elle avait à peine fini , lorsque voyant entrer la soeur Anne :

— Madame, lui dit la montagnarde avec une

grâce charmante : puis-je vous offrir cela?

— Excellente femme! je vous sais bon gré de votre générosité ; mais une religieuse ne peut rien recevoir sans permission , à moins que ce ne soit pour les pauvres ; en ce cas , nous avons pleine et entière liberté.

— Faites-en tel usage qu'il vous plaira, mais , je vous en prie , madame , ne refusez pas ma chétive ofïrande ! ï»^. ôiH. ^i^^ùbxGi:

— Eh bienl dit la sœur, en considérant les fruits de la corbeille, je l'accepte pour mes malades, d'autant plus qu'il y a là des choses qui pourront leur faire plaisir , surtout à l'une d'entre elles, dont le goût est bien difficile à contenter et qui s'en va tant qu'elle peut , la pauvre petite ! je vais vite lui porter ces deux pruneaux et cette poire fondante.

Rose n'avait pas perdu son temps. Lorsque la sœur nous quitta , elle en était à faire la troisième portion de ce que sa nourrice lui avait apporté.

— Tout cela est pour donner, dis-je très bas à la jeune femme. Vous allez voir si je me trompe ?

Madressant alors à ma compagne :

— Veux-tu parier (juo je devine pour qui sont les châtaignes et les petits fromages que tu mets à part?

— Voyons ?

— Pour Thérèse et pour Madeleine.

— Et ces pommes? et ces noisettes? me dit-elle en riant de bon cœur l

— ol -

— Oh ! ça , il n'y a pas à s'y tromper, cest pour les folles. Gertrude qui nous court après chaque fois que nous y allons , va-t-elle en faire des sauts de joie ? et Mion , qui passerait volontiers sa vie à lisser tes cheveux qui lui plaisent tant? Et Véronique? Tiens , je suis sûre que pour une pomme elle va faire danser ses vingt poupées à la fois 1 Mais renvoyons ce plaisir à demain, il se fait tard; et ta mère

— Je comprends, me dit Rose; et regardant sa nourrice :

— Pauvre mèrel c'est moi qui vous ai occasionné cette lassitude que vous paraissez éprouver, n'est-ce pas ? Mais nous allons prier Dieu de vous envoyer un paisible sommeil pour réparer vos forces. A l'instant nous la conduisîmes à l'entrepôt, où Thérèse nous attendait avec impatience.

XXXMl.

Rose avait beau dissimuler le chagrin qu'elle éprouvait de se séparer de sa mère ; au moment de son départ qui eut lieu le lendemain , elle versa d'abondantes larmes. Il me semble entendre encore les dernières paroles que sa nourrice lui adressa sur le point de la quitter. Après nous avoir serrées tour- àtour dans ses bras : ^ -JJ /^f^P rinhn iu/iio

— Adieu , ma Rose î lui dit-elle , adieu ! quand te reverrais-je ? Peut-être jamais !

Pour adoucir un peu sa douleur qui me brisait l'âme et dont j'étais la cause involontaire :

— Vous la verrez plus tôt que vous ne pensez, lui dis-je.

— Gomment cela? demandèrent-elles toutes les deux à la fois.

— Quand nous serons libres de nos actions et de l'argent que nous aurons gagné au service , qui nous empêchera, dis-je à Rose , d'aller faire une visite à ta bonne mère?

Ces paroles firent jaillir un rayon d'espoir dans le cœur de la mère et de la fille ; elles diminuèrent aussi notre chagrin réciproque.

A cette époque , Rose avait quinze ans. J'avais six mois de plus qu'elle.

Depuis quelque temps nous étions au rang des grandes dont les avantages , bien que faibles , ne laissaient pas de nous rendre la vie beaucoup plus agréable. Il nous était permis de faire des bas pour les gens du dehors et nous pouvions y travailler pendant la récréation du matin et de sept à neuf heures du soir, ce qui nous procurait quelques sous pour acheter mille petites choses dont nous avions besoin, sans toutefois oublier l'avenir; car nous avions chacune notre petite bourse que la sœur Anne se faisait un plaisir de nous garder.

Nous sortions aussi plus souvent que nos jeunes compagnes , vu qu'aucun travail n'était fait par des mains étrangères , pas même celui des champs ; car l'hôpital général de Nîmes avait des propriétés à quatre lieues loin, où nous allions vendanger, ramasser les olives et faire les sarments. Nous faisions

aussi les lessives quoique elles fussent très fortes ; car les deux cuviers en pierre qui étaient à la buanderie, contenaient chacun de quatre à cinq cents draps de lit et autant de chemises. Pour peu qu'il fit beau temps , nous allions laver au moulin de M. R. ou à la campagne de M^' Aubanel , amie intime de notre digne supérieure , la mère Louise Pélagie, qui avait reçu du ciel le don de se faire aimer de tous ceux qui la connaissaient.

Ces différentes sortes de travaux égayaient beaucoup ma compagne. Une seule chose lui déplaisait, c'était de voir que partout où nous allions , les étrangers , en se la montrant du doigt les uns aux autres , disaient : « Regardez donc cette chantonne . comme elle est jolie! » Le plus souvent, Rose n'y faisait pas attention ; mais lorsqu'elle comprenait qu'on le répétait à dessein , faisant une petite moue qui la rendait plus intéressante encore : « Qu'ils sont bêtes, disait-elle, de s'arrêter à si peu de chose! » Ma compagne avait raison de penser ainsi; mais tout le monde n'était pas de son avis; car sa beauté faillit un jour nous coiiter cher à toutes les deux, et voici comment.

C'était vers la fin du printemps. Nous devions aller laver au moulin de M. R. et comme d'habitude en ces circonstances nous nous étions levées à minuit pour aider à charger la charrette. Me voyant souffrante et fatiguée d'avoir porté comme elle du linge

mouillé sur mes épaules pendant deux heures : « Je crains , me dit Rose , que tu ne puisses aller à pied jusqu'au moulin. Si tu yeux, je prierai la sœur Dorothée de te faire un peu de place à côté d'elle sur la charrette.

— Je ferai comme je pourrai , mais je t'en prie en grâce! ne dis rien; et sur-le-champ, nous nous mîmes en devoir de joindre nos campagnes, qui, bien qu'il ne fit point encore jour, ayaient pris la route du moulin que nous connaissions parfaitement.

Nous quittions le boulevard Saint -Antoine pour prendre la rue Charretterie, lorsque nous entendîmes le chuchottement de plusieurs voix et des pas d'hommes qui semblaient se diriger vers nous. « J'ai peur ! dit Rose, en se serrant contre moi. Non moins effrayée qu'elle : « rassure-toi, lui dis-je , Dieu nous garde. Ne vois-tu pas quelque chose comme une clarté, au bout de la rue? Marchons vite , mais sans courir ni tourner la tête , car cela pourrait nous être nuisible. » Nous arrivâmes presque hors d'haleine, à l'endroit que je lui avais fait remarquer. C'était une vieille écurie dont la porte entr'ouverte laissait voir une lanterne dont la faible clarté se reflétait sur le mur de la maison en face. « Nous sommes perdues , me dit Rose , en entrant avec précipitation dans l'écurie 1 Je les ai vus , ils ne sont qu'à vingt pas d'ici 1 mon Dieu, mon Dieul Qu'allons-nous devenir?

Tremblantes alors comme deux feuilles d'arbre , nous allâmes nous cacher dans un coin de l'écurie. Sans faire attention que j'étais beaucoup moins forte et moins grande que Rose , je la fis mettre contre le mur et me plaçai devant elle, comme pour lui servir de rempart en cas de besoin. Dans cette attitude, nous cherchions à nous persuader que le danger que nous courions n'était qu'imaginaire , quand tout à coup nous vîmes entrer un jeune homme de dix-huit à vingt ans, qui, nous ayant sans doute aperçues de loin , se mit à crier, en retournant sur ses pas : « Frédéric! Simon 1 venez vite, elles sont ici. » Je recommandais à Rose de ne pas se laisser dominer par la peur et la timidité, lorsque nous nous vîmes entourer par trois jeunes étourdis à peu près du même âge.

— Tiens , dirent-ils avec étonnement , ce sont des chantonnes ! Il n'y a qu'à voir leur coiffe d'indienne et le mouchoir de poche qui leur sert de fichu.

— Vous savez que je devrais être déjà rendu chez moi, dit un quatrième, qui se tenait sur la porte (ïe lecune ; venez donc ou je vous laisse.

Et s'approchant de nous : — Comment se fait- il que vous soyez dans là rue à l'heure qu'il est?

— Nous allons laver la lessive , lui dis-je en pleurant. « Pauvres enfants! reprit-il d'une voix émue. Puis s'adressant à celui que je reconnus pour être entré le premier : « Allons , Robert! laisse-les tranquilles. »

— Mais qu'as-tu? Je ne leur ai pas même adressé la parole. Voyer donc ce Lucien ! Ne yeut-il pas faire l'homme de bon sens? Il n'a d'yeux, néanmoins, que pour cette maigrinelle , qui semble prête à rendre l'âme. Regarde l'autre , comme elle est fraîche et jolie ! On dirait un bouton de rose éclos ce matin. »

Plus qu'indifférente à ce compliment , ma compagne se cacha la figure avec son tablier de toile ; mais sa beauté avait déjà captivé l'attention de Lucien, qui la regardait en silence pendant que ses amis se parlaient à voix basse.

En vain Lucien essaya-t-il de faire entendre raison à ses camarades, il prit le parti de les quitter. Ceux-ci trouvant plaisant d'effrayer deuxjeunes filles sans défense, firent mine de s'emparer de Rose; mais les paroles que je leur adressai ainsi que mon air déterminé firent reculer nos agresseurs.

Les voyant rester dans l'inaction:

— Peut-on être si poltron? leur dit Robert. Et me prenant le bras , il m'attira si fort à lui , qu'en tombant je frappai de la bouche et du du nez contre la pointe du soulier de ce brutal. Plus effrayée du mal que je m'étais fait que du danger qui nous menaçait, Rose qui s'était cramponnée à ma ceinture et que j'entraînai dans ma chute , se mit à crier au . secours de toute sa force.

— Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il arrive, dit un homme du fond de l'écurie. A la vue de cet homme qui s'ai>i)rochait à grands pas; Robert désespéré,

furibond d'avoir manqué son coup , alla rejoindre ses camarades qui avaient pris la fuite.

— Comment 1 C'est vous autres ! dit le charretier qui nous avait vues passer mille fois devant son écurie lorsque nous allions laver au moulin. Pauvres enfants ! Quelque mauvais sujet vous aura sans doute fait peur ? — Oh ! oui , bien peur , lui dit Rose , mais avant tout, aidez-moi, je vous prie, à secourir ma compagne.

— Elle a du sang à la figure, dit ce brave homme. Et d'une voix forte , il appela sa femme qui, les larmes aux yeux , pendant que Rose lui racontait ce qui venait de se passer , me bassinait la figure avec du linge fin quelle trempait dans de leau vulnéraire. Après avoir poussé la bonté jusquà nous faire prendre une infusion de tilleul: « Où comptezvous aller maintenant? nous demanda cette femme charitable. — La charrette ne doit pas être encore partie, lui répondis-je; nous allons retourner sur nos pas , car je me sens trop mal à l'aise pour aller au moulin. — Voilà qui est bien pensé; mais vous ne retournerez pas seules. Nous allons , mon mari et moi, vous accompagner. Ce disant, elle m'offrit son bras et nous reprîmes le chemin de Thospice.

— Que vous est-il arrivé ? nous demanda la sœur Dorothée, prête à monter sur la charrette. -- Oh I

, lui répondis-je. Seulement nous courions un peu trop vite pour tâcher de rejoindre nos compagnes , lorsque je me suis laissée tomber devant l'écurie de ces braves gens qui m'ont porté secours sur-le-champ et nous ont conseillé de revenir. S'adressant à la femme du charretier : Je ne saurais trop vous remercier , lui dit la religieuse, des soins que vous avez prodigués à cette jeune fille ; car l'odeur de l'eau vulnéraire me dit assez que vous n'avez pas négligé les coups qu'elle s'est donné à la figure. Quant à moi , profitant du moment où la sœur me recommandait à Rose : « Nous ne pourrons jamais reconnaître le service que vous venez de nous rendre , dis-je à nos bienfaiteurs , mais nous allons prier Dieu pour que le bonheur établisse sa demeure sous votre toit. » Et nous nous séparâmes en essuyant nos larmes de part et d'autre.

: :Brisée par les émotions plu& encore que par la fatigue , je me mis au lit pour n'en sortir qu'un mois après. Dès le lendemain , je fus en proie à une fluxion de poitrine qui me mit en peu de jours à toute extrémité. Les paroles de Robert, sa brutalitç^ m'avaient fait tant d'impression quje , dans mon délire, je croyais le voir, l'entendre, dans tous ceux qui m'apjirochaient. Je ne voulais rien accepter de personne , pas m(^me de liose qui priait et pleurait sans cesse à coté de mon lit , sans qu'on put lui faire prendre un moment de repos. Les autres com-

pagnes de notre âge rivalisaient de zèle pour me rendre tous les petits services qui étaient en leur pouvoir ; mais rien n'égalait la tendre sollicitude de la sœur Anne. Je fus soignée par elle , conmie un enfant chéri le serait par sa mère en pareille circonstance.

Quant à Rose, qui semblait épier l'instant de ma guérison , quelle ne fut pas sa joie, lorsque avec le travail , elle me vit reprendre nos anciennes habitudes, celle surtout de la faire lire pendant la récréation. Le changement qui s'était opéré sur ses traits en si peu de temps , m'avait tellement frappée qu'il m'était imposible de ne pas croire que la sœur S. P. n'y fût pour quelque chose , bien que Rose sefforçàt de me persuader le contraire. Questionnant un jour la jeunne fille qui disait sa leçon tout de suite après ma compagne, je la priai de me faire connaître l'exacte vérité là-dessus. « Ignores-tu , me répondit Victoire , qu'il n'est pas au pouvoir de la sœur S. P. de se modérer ? Non , Rose n'est pas mieux traitée par elle maintenant que par le passé; car ce matin encore, j'ai vu ta compagne sortir de la classe , se diriger vers le dortoir en essuyant ses larmes et composant sa figure. » Touchée de la conduite de Rose qui , pour ne pas m'affliger , dévorait en silence ses larmes et sa douleur : « C'est un peu fort , dis-je avec dépit, mais cela finira, dùt-il m'en coûter la vie ! »

L'occasion de laisser éclater mon ressentiment

envers la sœur S. P. ne tarda pas à se présenter. Un dimanche , comme d'habitude , nous étions réunies au dortoir où cette religieuse se disposait à nous faire une instruction en forme de catéchisme. Contre son attente , Rose fut interrogée la première ; mais je fis si bien qu'elle n'eut pas la honte de rester sur ses dents. Contrariée au dernier point de ce que j'avais soufflé une réponse à ma compagne, la sœur me fit mettre à genoux et m'y laissa jusqu'à la fin du catéchisme. Après, voyant qu'au lieu de suivre les jeunes filles à la cour du jeu J'allais m'asseoir à côté de mon lit : a Eh bien ! me dit-elle , comment avez-vous trouvé le coussin sur lequel vous étiez à genoux? » Indignée de cette façon d'agir si peu chîa^^ ritable : « Moins dur que votre cœur! murmurai-je tout bas ; mais la sœur S. P. était loin d'être dure d'oreille. « Vraiment , reprit-elle, je ne comprends pas que vous soyez si nigaude que de vous faire punir pour cette bécasse de Rose qui n'a ni mémoire, ni intelligence. » « Est-ce sa faute , et dépend-il de qui que ce soit d'être intelligent ou borné? Ils ,§e trompent joliment ceux qui se figurent que les coups peuvent donner à quelqu'un des facultés qu'il n'a pas et dont Dieu seul est maître de disposer. »

J'en eusse dit bien davantage ; mais les coups de poing qui tombèrent sur moi comme la pluie, me firent comprendre que la vérité n'est pas toujours bien accueillie. Dès que la sœur se fut éloignée, mettant en jeu tous les ressorts de mon imagination: « Qu'ai-jc fait, me dcmandais-je? Au lieu de renié-

dier au mal, ne Fai-je point aigri? Qui sait si Rose ne sera pas \ictime de mon imprudence? Comment dissiper Torage qui va fondre sur elle, peut-être même avant ce soir? A qui m'adresser? Mon Dieu , mon Dieu , ayez pitié de moi !

XLYI.

Tout à coup, aussi rapide que Téclair, une idée me traversa lesprit.

C'est le ciel qui m'inspire , dis-je , allons trouver là mère Louise. Elle est si juste , si bonne , si compatissante ! Qui sait? Peut-être que

Ces paroles me trouvèrent en face du salon où se tenait habituellement notre digne supérieure. Je ne l'abordai qu'en tremblant, parce que c'était la première fois, depuis que j'étais à l'hospice, que je m'adressais à elle en particulier. Me voyant toute en larmes à ses pieds : a Qu'est-ce qui vous arrive ? me demanda-t-elle, et me serrant les mains avec une tendre affection: déposez toutes vos peines dans le cœur de votre mère ! Non-seulement elle y prendra part , mais elle fera tout pour les adoucir, soyez en persuadée.

— Oui , ma mère , je vous dirai tout et vous me pardonnerez quoique bien coupable !

— Vous , coupable?

— Je viens de manquer à la sœur S. P.

— Je croyais que vous n'alliez plus en classe depuis longtemps.

— C'est vrai ; mais j'ai voulu me venger de ce que

la sœur S. P. fait souffrir Rose, cet ange de bonté que la sœur Anne a bien voulu me donner pour compagne. Depuis trois ans qu'elle est ici , la sœur S. P. ne cesse de la frapper parce qu'elle fait des fautes en disant sa leçon. Elle sait pourtant bien lire ; mais Rose m'a avoué plus d'une fois qu'en présence de la sœur S. P., elle ne sait plus où elle en est , ni ce qu'elle dit; et sans égard pour le trouble de ma compagne, qui n'a pas dû lui échapper, la sœur S. P. la frappe toujours. Cela me donne une telle aversion pour cette religieuse , que j'ai été heureuse de trouver l'occasion de le lui témoigner en. . .

— En la boudant , n'est-ce pas?

— • Oh ! plus que cela , je je lui ai dit qu'elle

avait le cœur plus dur qu'une pierre! ■? 7^M -v

— Gomment! Vous avez pu dire des paroles si offensantes à la sœur S. P., qui est, il est vrai^ trèsvive, mais non méchante?

— Ce n'est pas tout , repris-je , en inclinant mon front rouge de honte.

— Qu'avez-vous donc pu lui dire de plus?

— Pendant que la sœur me donnait de gros soufflets , de gros coups de poing , l'idée de me révolter m'est venue je ne sais combien de fois , et^l'.^.^ "^'

— Vous ne l'auriez pas fait, interrompit Vivèm'efit la supérieure. Non, Reine , j'en suis sûre , vous ne voudriez pas me causer un tel chagrin dans mes vieux ans I

— Je me laisserais plutôt hacher ; mais répondant à la confiance que vous avez su m'inspirer, j'ai voulu

vous faire connaître toute la gravité de ma faute, dans l'espoir d'obtenir avec votre pardon et votre pitié, la permission de ne plus

— Je comprends , me dit-elle en riant : de ne plus rien avoir à démêler, ni vous , ni votre compagne , avec la sœur S. P., n'est-il pas vrai? Eh bien , soit! Mais sachez que je ne vous dispense pas de lui faire vos excuses de la conduite que vous avez tenue à son égard et qui peut influer sur son état nerveux , au point de la rendre malade pour plus dun jour.

Voyant que j avais de la peine à comprimer une forte émotion. Vous avez besoin de calme, de repos, me dit cette sainte religieuse. Allez-en puiser à la vraie source , qui est Dieu. Priez-le surtout de rendre votre tète aussi bonne que votre cœur.

J'ouvris en vain la bouche pour remercier la mère Louise, je ne pus que baiser sa main et l'arroser de mes larmes.

Dès que j'eus quitté notre mère, mon premier soin fut de réparer mes torts envers la sœur S. P. que l'on me dit être à sa chambre. Je la trouvai pâle, souffrante , la tête appuyée contre son lit. Ce fut elle qui me prévint: « Je vous ai frappée bien rudement, ,^<jiit la sœur; et, me tendant la main: Je vous en prie , Reine , veuillez ne plus me mettre dans le même cas. » Je le lui promis avec sincérité, vu que ni ma compagne, ni moi, ne devions plus rien avoir à faire avec elle.

Pressée de faire partager ma joie à Rose, j'allai tout de suite à sa recherche. Ne voyant porsonne dans la cour du jeu ni dans les différentes galeries , je pensai que c'était l'heure de vêpres et me rendis à l'église. Bien que je ne fusse pas à ma place habituelle, Rose m'eut vite aperçue. Ses regards inquiets interrogeaient sans cesse les miens. A mon tour, je lui souriais , pour qu'elle comprît que je lui préparais une agréable surprise; à force de me regarder, elle finit par me comprendre. Son visage peu à peu redevint calme. Je la vis se recueillir et prier avec ferveur le reste du temps que nous passâmes à l'église. Je ne tardai pas à l'imiter ; mais à mesure que je priais , il se fit dans mes idées un changement qui m'étonna. Autant j'avais désiré d'apprendre à Rosece qui venait de se passer entre la sœur S. P., la mère Louise et moi à son occasion, autant je me sentis portée à le lui cacher. A côté des sacrifices qu'elle avait fait pour moi , je trouvais le mien si petit que j'avais honte de le relever, et puis, ne faudrait-il pas lui dire : J'ai reçu une grêle de soufflets et de coups de poing? Que deviendraient alors ce calme, cette sérénité que j'ai eu tant de peine à lui inspirer? Non ! je ne veux pas me laisser vaincre en générosité par ma compagne. Dieu , sur qui je me repose de cette affaire , l'arrangera de manière à ce que tout aille bien.

XLYIIl.

Après vêpres , elle ne se fit pas dire de me suivre à la cour du jeu , où nous allumes nous asseoir

sur un banc de pierre adossé contre le tronc d'un \ieil accacia , (c'était notre place favorite). Bien que Rose ne fût pas du nombre de ces amies qui vous font mille questions pour avoir la clef d'un secret, ma joie inaccoutumée la travaillait un peu. Tout en s'amusant à effeuiller les petites fleurs blanches de l'arbre qui nous prêtait son ombre , après m'avoir adressé de tendres reproches sur ce que je m'étais fait chercher si longtemps , elle me demanda pourquoi j'étais si contente. Je lui dis que ma joie venait de ce que je n'étais brouillée avecpersonne, pas même avec la sœur S. P. à qui j'avais demandé pardon de lavoir fait fâcher, en soufflant contre sa défense, ajoutant que la sœur m'avait on ne peut mieux accueillie malgré sa souffrance visible. Naturellement bonne et compatissante, Rose ne cessait de me remercier de ma conduite envers sa maîtresse, de classe, lorsque, pour mettre fin aux éloges dont elle m'accablait , j'attirai son attention sur une foule de petits oiseaux qui semblaient se disputer les branches de Tarbre séculaire pour y gazouiller l'hymne du soir et nous inviter à bénir cette journée qui , en s'écoulant, nous laissait plus riches de paix et de bonheur!

Le lendemain , à peine arrivée à la classe, la sœur S. P. fit appeler Rose. Dans mon inquiétude extrême sur ce qui allait se passer, je me levais , je m'asseyais et me relevais encore : on eût dit que toutes les épines de Tunivers étaient sur ma chaise , tant

je faisais de mouvements. Je fus, néanmoins, trèsétonnée de voir revenir sitôt ma compagne qui, sans se montrer ni triste , ni joyeuse , reprit son ouvrage comme s'il ne s'agissait de rien. J'eus beau interroger ses yeux, dans lesquels je savais lire comme dans mon livre de messe; je n'y découvris qu'un peu plus de rêverie, pas davantage. Rose n'avait pu dire sa leçon dans l'espace de trois ou quatre minutes , voilà ce qui seul me portait à croire qu'il y avait quelque chose de nouveau ; mais que , rigide observatrice de la règle du silence , elle ne me l'apprendrait qu'à la récréation.

La matinée ne m'avait jamais paru si longue. A chaque instant, je regardais les rayons du soleil, qui, à telle ou telle heure , glissaient sur tel ou tel objet , et dans mon impatience de ce que onze heures arrivaient si lentement, je fis signe à Gabrielle de me laisser sortir, et j'allai à la rencontre du pauvre boiteux qui était chargé de sonner presque tous les exercices. Le voyant venir du fond delà galerie : « Blache, m'écriai-je, vous vous faites bien attendre aujourd'hui! Voulez-vous que je sonne à votre place? > Tout aussi fier de son emploi qu'un président l'est du sien, Blache fit le sourd-muet, si bien qu'il ne sonna pas le dîner une seconde avant l'heure prescrite.

An sortir de table : — Voilà qui est singulier, pensais-jc , on allant à l'étcndage avec Rose. Il y a quelques minutes à peine, j'aurais donné tout au

monde pour avoir une explication avec elle et maintenant je suis muette!

Je cherchais à m'expliquer cette inconséquence, lorsque , s'échappant de mon bras , Rose alla cueillir un brin de réséda que nous avions semé autour du petit oratoire , me l'offrit , et, sans autre préambule, après mavoir demandé si je n'avais pas trouvé sa leçon bien courte, elle m'apprit que la sœur S. P. lui avait dit avoir un grand nombre déjeunes filles à faire lire , et qu'elle le sachant passablement, elle pouvait, à l'avenir, se dispenser daller en classe. Je venais de gagner un fameux procès; aussi, faisant semblant d'admirer la beauté dune petite fleur qui venait d'éclore dans notre jardin , je remerciai Dieu intérieurement de ce que tout s'était passé au gré de mes désirs.

N'ayant plus à nous occuper de cette leçon qui nous avait causé tant de chagrins, nous l'abandonnâmes sans peine pour suivre de plus doux penchants. Nos visites à la sœur Marie de Tron , furent dès lors plus fréquentes. Celles à Thérèse devinrent presque journalières ; nous étions si heureuses lorsque nous pouvions lui être de quelque utilité ! Mais aussi , Thérèse nous payait en amour. Elle ne nous avait jamais assez vues ni l'une ni l'autre. Bien que cette femme excellente eût pour moi une prédilection trèsmarquée , elle aimait Rose de tout son cœur ; il y avait même dans cet amour qu'elle lui portait, je ne

— essais quoi de touchant qui, plus d'une fois, m'avait donné à penser. Un jour que j'étais seule avec Thérèse qui emmaillottait l'un de ces pauvres enfants dont je m'efforçais d'apaiser les cris, par de petites agaceries et de tendres caresses : — Thérèse, lui dis-je, parlons un peu de Rose. Ne trouvez-vous pas qu'elle gagne chaque jour? Qui croirait qu'elle n'a que seize ans? — Seize ans, interrompit Thérèse, paraissant évoquer un souvenir 1 Oui, elle les a finis. Pauvre petite ! Elle, si jolie, si vertueuse! avoir..., et secouant la tête , comme pour en chasser une idée pénible , Thérèse me pria de prendre l'enfant qu'elle tenait sur ses genoux , de le remettre dans son berceau et de lui en apporter un autre. Après avoir fait tout ce qu'elle voulut : « Thérèse , repris-je, vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée 1 » « Peuton parler ainsi? dit-elle, en me donnant un coup de son mouchoir de poche, dont elle venait de s'essuyer les yeux, « Méchante I Après Dieu, c'est toi que j'aime le plus. » — Mais alors, pourquoi faire la mystérieuse avec moi , au sujet de Rose? Car, enfin, les louanges que vous venez de lui adresser avec justice, mais avec tant de compassion, prouvent assez qu'il y a là-dessous quelque chose dont vous m'avez toujours fait un secret. — Que veux-tu? Je ne puis m'empêcher de la plaindre. — Mais encore une fois, pour quelle raison? — Parce que. . . , parce que

la sœur S. P. la mal — Thérèse 1 Thérèse I Si

vous étiez de mon âge, j'oserais vous dire que pour Atre bon menteur, il faut avoir bonne mémoire. Vous

savez fort bien que Rose n'est plus maltraitée parla gœur S. P., puisqu'elle ne va plus en classe. N'estce pas aussi par la mOme raison que nous vous consacrons avec bonheur le temps qui était employé à lui faire dire sa leçon? — C'est vrai J'oubliais que Rose ne va plus en classe ; et voilà pourquoije la plaignais tant. — Bien vrai, Thérèse , vous ne savez rien qui puisse la rendre malheureuse, ni pour le présent, ni pour lavenir? Oh! jurez-le moi en présence de l'innocent à qui Dieu vous voit donner des soins si tendres et si touchants! —Veste î comme tu y vas 1 me dit-elle, avec un sourire qui, seul, vous Veut fait aimer; Jurer pour te faire plaisir! Est-ce que ma parole ne te suffît pas ?

Je ne sais trop ce que j'allais répondre , lorsque Rose entra , chargée de divers objets dont je m'empressai de la débarrasser. Toute joyeuse de ce que la présence de ma compagne venait d interrompre cette con\ersation , Thérèse se mit à nous remercier tour à tour de nos petits services, comme si la reconnaissance et l'amitié ne nous obligeaient pas envers elle.

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