LUI
C'était un jour de printemps , un de ces jours où l'on est heureux de se sentir vivre. Accoudées avec ma compagne sur le rebord de l'une des fenêtres du dortoir, qui donnait sur le jardin, nous contemplions en silence ces arbres déjà garnis d'un épais feuillage et dont la plupart avaient grandi sous nos yeux, ces plantes dont la vertu avait guéri plus d'une fois nos indispositions ; ces fleurs, presque toutes destinées à parer, à embaumer les autels de celui qui leur avait donné un parfum si suave, une parure si belle. De temps à autre, nous échangions avec Rose un regard imprégné de bonheur. Pour lui faire partager mes émotions, j'attendais qu'un jeune rossignol eût achevé ses roulades enchanteresses , lorsque je sentis une main légère se promener surm^on fichu dont la pointe flottillait sans doute sous l'haleine du vent. Ayant tourné la tête, je fus on ne peut plus surprise de voir la sœur Anne à laquelle j'étais loin de penser en ce moment.
— Reine, me dit-elle d'un air triste, descendez au salon , notre mère vous y attend.
La subite apparition de la sœur Anne, sa tristesse, ma conduite qui, sans être exemplaire, ne me reprochait rien de grave, tout cela medonnaità penser; aussi , je mis un temps infini pour me rendre chez la mère Louise.
Arri\ée à la porte du salon, je ne savais à quoi me décider entre frapper ou retourner sur mes pas ,
lorsque, ouvrant la porte: — C'est vous? me dit notre mère. J'allais vous faire appeler de nouveau, et me présentant à un monsieur denviron soixante ans : — Voici la jeune fille dont le père de Barruel vous a parlé; mais je crains qu'elle ne soit pas assez forte pour votre service; j'en ai d'autres qui pourraient mieux vous convenir, si vous — Celle-ci,
interrompit le Monsieur, me parait intelligente. Je crois qu'elle ne déplaira ni à ma fille ni à mon gendre. Je serais bien aise qu'elle pût entrer dès aujourd'hui à notre service ; y a-t-il quelque empêchement à cela , madame? — Non , Monsieur ; mais ne l'envoyez prendre que demain. Et jetant sur moi un regard plein d'intérêt : — Il faut bien que Reine ait le temps de dire adieu à ses amies 1
Lorsque le Monsieur que j'aurais voulu savoir à cent mille lieues de l'hospice, fut sorti du salon, — Ma mère, lui dis-je , en pleurant à chaudes larmes , vous voulez donc vous défaire de moi ? Ah ! que je suis malheureuse ! — Peut-on prendre ainsi les choses! Me défaire de vous? Si cela était, vous ne seriez déjà plus ici; car depuis un an, le père de Barruel me prie de vous remettre à son ami , M. G.; mais, si je n'avais lieu de croire que cette place vous convient sous plusieurs rapports, je ne me serais jamais décidée à vous y laisser entrer; et puis , si vous n'y étiez pas bien, n'avez-vous pas cette maison qui ne cessera d'être la votre et une mère qui vous y recevra toujours avec plaisir?
— Oh ! ma mère ! Il me fut. impossible d'articuler un mot de plus , tant je pleurais.
— Vous êtes trop sensible ; je crains bien que cela ne vous rende malheureuse toute votre vie. Sachez faire à Dieu quelques petits sacrifices 1 Dès que vous serez plus calme, ne manquez pas d'aller chez le père de Barruel; Il m'a témoigné le désir de vous voir.
Je remontai au dortoir où m'attendait une scène encore plus émouvante. Rose était à la même place où je Tavais laissée ; seulement, au lieu de regarder le ciel , les arbres et les fleurs ; le front dans ses deux mains , elle ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour d'elle , au point que je pus la rejoindre sans en être entendue. Je n'osais ni lui parler, ni la toucher ; mais à travers le petit pont que formaient ses bras sur le rebord de la fenêtre où elle était accoudée , je vis de grosses larmes , ruisseler le long de ses joues et se perdre dans les plis de son fichu. Cette douleur muette , ajoutée au poids de mon chagrin , me fit tant de mal , que je me sentis presque défaillir. Ne voyant pas de chaise près de moi , je m'assis par terre , comme cela nous arrivait sou\ent.
Le mouvement queje fis, l'ayant fait se retourner: — Te voilà, me dit Rose, en essuyant ses larmes,pour en répandre de nouvelles! Tu ne me dis rien; mais je sais tout par la sœur Anne. Oui , je sais que tu vas me quitter. Oh 1 que cette pensée m'afflige l iS'on , je ne me doutais pas que la vie eut des jours
si tristes , si pleins d'amertume , des jours où , sans la foi...
Profitant de cette réticence et de l'ascendant que j'avais sur son esprit: Au nom de notre amitié, lui dis-je, épargne un peu mon cœur. Ainsi que toi , je sens que le moment de notre séparation \a être cruel ; mais nous avons eu tort de ne pas le prévoir , car, enfin, nous savons très-bien qu'étant arrivées à l'âge de pouvoir gagner notre Nie, nous devons faire place à celles qui en sont incapables. Regarde si telle et telle de nos campagnes , bien que moins âgées que nous, ne sont pas déjà en service. D'ailleurs, chère Rose, toi qui est si raisonnable, si pieuse, ne comptestu donc pour rien la volonté de Dieu, en cette occasion? Après nous avoir fait goûter pendant trois ans les douceurs d une amitié qu'il forma lui-même. Dieu n'est-il pas le maître de nous séparer pour quelques jours ? Car je n iendrai te voir sous peu. Et puis, ce qui doit te consoler. . , mais si tu pleures, je n'achève pas!
Elle se mit à sourire pour me faire plaisir.
— Écoute, repris-je ; en faisant mes adieux à notre mère, je la prierai de me laisser le soin de te placer, et sitôt que j'aurai trouvé quelque chose qui puisse te convenir, je viendrai te chercher.
— S'il doit en être ainsi, je t'assure que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour être calme et ne pas pleurer, lorsque tu me quitteras. — Ni après , lui dis-je. — Oh! tu me demandes l'impossible. — Il faut que tu me le promettes , si tu veux que je tienne ma parole.
Se recueillant une minute, pendant que je réparais le désordre qu'elle avait mis dans ses cheveux , ea se frottant continuellement les yeux. — Eh bien! Oui , dit-elle , je te promets d'attendre avec patience l'heureux moment où tu viendras me chercher. —
— Que vas-tu faire pour cela, voyons? — D'abord, je remplirai mes devoirs avec la plus grande exactitude; et, tout le temps de la récréation, j'irai le passer avec Thérèse qui ne sera jamais lasse de m'entendre parler de toi. — Merci, chère Rose! Tu viens de décharger mon cœur d'un fardeau bien pesant; car ton affliction m'a fait craindre un instant, que notre amitié n'eût des suites fâcheuses pour toutes deux ; mais je suis complètement rassurée. Une amitié qui est capable de faire taire la sensibilité, d'inspirer l'amour du devoir, une telle amitié ne peut venir que du ciel. Nous pouvons donc espérer d'être encore heureuses , bien que séparées , puisque nous savons nous résigner.
La voyant presque consolée: a Notre mère, lui dis-je, m'a recommandé d'aller chez le père De Barruel , qui veut me parler. Pendant ce temps , chère Rose, va prier le bon Dieu pour moi. Dis-lui de bénir mon entrée dans le monde , où les enfants comme nous doivent sans doute avoir beaucoup à souiTrir. »
J'avais une si grande vénération pour le père De Barruel , qu'il m'est impossible de passer sous silence
— Tôle peu que je sais de lui. Le père De Barruel était d'une taille moyenne; ses traits étaient beaux , sa physionomie pleine de noblesse et de gravité. Toute son âme se laissait lire dans son regard expressif et réfléchi. La paix des élus, qui habitait dans son cœur , se reflétait sur toute sa personne : c'était un de ces hommes dont l'extérieur commande à la fois le respect et lamour. Né au sein des grandeurs et de lopulence, mais ne comptant pour rien tout ce qui doit finir , le père De Barruel , jeune encore; quitta le monde pour suivre chez les Chartreux la règle austère de St-Bruno dont il prit aussi le nom. La révolution de 89 vint le tirer du cloître, pour lui faire souffrir les tourments d'une longue et dure captivité. Ayant mis en Dieu sa confiance, il attendait la mort, sans se troubler ; mais le ciel lui réservait de longues , de paisibles années pendant lesquelles il devait servir de père, d'ami, de consolateur à une foule innombrable de malheureux. Ce fut quelque temps après les désastres de 93 qu'il accepta la place d'aumonier de l'hospice , à raison , sans doute, de son grand amour de la solitude, mais, surtout, parce qu'il y \it du bien à faire.
Le temps et les circonstances l'ayant rendu de nouveau possesseur d'une partie des biens qu'il avait abandonnés de bon cœur, il se fit le dél)iteur des pauvres au milieu desquels il vécut près de quarante ans. Il ne laissait à personne le soin de leur distribuer jusqu'au mince revenu de sa place. Deux fois la semaine, on le voyait faire le tour des salles ; com-
mençant par celle des infirmes , il donnait à chacun de quoi s'acheter un peu de tabac , de café , dont la plupart eussent été obligés de se passer sans lui. Aussi, dès qu^lentrait, soit dans la salle des femmes, soit dans celle des vieillards ; Voici le père, \oici le père! se disait-on des uns aux autres , et ceux qui n'étaient pas alités allaient vite s'asseoir à côté de leur lit pour ne pas être oubliés.
Le père De Barruel aimait tous ceux que la Providence avait confiés à ses soins ; néanmoins , il montrait une préférence pour les enfants de Thospice. Notre malheur l'intéressait vivement. Lorsqu'il nous rencontrait sur ses pas , prévenant d'abord notre timidité par un sourire amical , il avait toujours un mot de bienveillance à nous dire et quelques petits sous à nous donner. Heureux de nous causer une agréable surprise, à Theure de notre déjeuner , qui consistait en un morceau de pain bis, que de fois il venait au réfectoire , suivi de deux on trois femmes portant des corbeilles pleines de fruits de la saison et nous les distribuait lui-même ! En été , où la récréation du soir se prolongeait jusqu'à la nuit , il se faisait un plaisir de nous rassembler (les plus grandes) dans la galerie , non loin de ses appartements, qui étaient contigus à l'atelier; il nous racontait une histoire , quelques passages de la vie des Pères du Désert, ou bien, il nous apprenait un beau cantique et nous le faisait chanter. Il aimait aussi à nous entretenir de ce qu'il avait souflert pendant sa captivité.
Il me semble l'entendre nous dire avec un visage calme, serein, presque joyeux : « Comme jetais du nombre de ceux qui devaient périr par la main du bourreau, chaque fois que j'entendais remuer les verroux de mon noir cachot, persuadé que l'on venait me prendre pour me conduire à Téchafaud, quittant mon grabat, j'allais à la rencontre de la mort avec ce courage que la foi, la prière, la confiance en Dieu donnent au chrétien dans de pareils moments ; mais Dieu ne crut pas devoir m'accorder la grâce du martyre; Je n'en étais pas digne, mes chers enfants! x»
Assises par terre, en face de ce vénérable vieillard, nous prêtions à chacune de ses paroles, une attention qui l'engageait à continuer ces entretiens qui savaient à la fois, nous charmer, nous instruire, nous édifier. Sa vie était celle dun anachorète ; il travaillait beaucoup, dormait peu, ne faisait par jour qu'un seul repas. Il ne sortait jamais de l'hospice, à moins que la nécessité ne l'y obligeât ; et lorsque son grand âge ne lui permit plus de vaquer aux fonctions de sa charge, il ne voulut sortir de ses appartements que pour aller à la chapelle. Encore n'allait-il qu'à la tribune des hommes, où il se fit construire une espèce de cage dans laquelle, pour n'être vu de personne, il entrait par un escalier dérobé.
Le père De Barruel avait près de quatre-vingts ans lorsqu'il plut à Dieu de l'appeler à lui. Comme celle de tous les justes , sa mort ne fut qu'un paisible sommeil d'où il passa à une vie meilleure et sans fin. Il fut vivement regretté de tous ceux qui eurent
le bonheur de le connaître , mais en particulier des pauvres de l'hospice , qui firent en lui une perte immense! Quant à moi, après de longues années , il m'est impossible de penser à ce saint prêtre sans me sentir des larmes dans les yeux.
Laissant Rose à ses bonnes dispositions , j'allai donc chez le père De Barruel, que je trouvai occupé à mettre de la monnaie en rouleaux. — Te voilà , me dit ce bon père, qui prenait plaisir à nous tutoyer. Je voulais te voir pour te parler des maîtres chez lesquels tu vas entrer et qui t'aimeront j'en suis sûr, car ta conduite ne démentira pas le bien que je leur ai dit de toi. Cette place paraît d'ailleurs convenir à ta complexion , qui n'est pas des plus fortes ; ils ne sont que trois, M. G., sa fille et son gendre. Et puis, ils ont une cuisinière , à laquelle ils tiennent beaucoup, par la raison qu'elle est à leur service depuis longues années. Tout cela me porte à croire que je t'aurai bien placée et que tu y resteras longtemps. Après m'avoir ainsi parlé , il ouvrit le tiroir d'une commode où il prit deux mouchoirs de poche en fil, y ajoutant deux rouleaux de vingt sous chacun.
— Voilà un petit souvenir.
Je désirais vivement lui demander sa bénédiction, lui parler de Rose ; mais je ne pus que lui dire d'une voix émue: — Merci, mon père. — « Cela se com|)rend , dit-il, en m'accompagnant jusque sur la galerie. Lorsqu'on est sensible comme tu l'es, on ne
saurait\ ivre pendant huit ou neuf ans avec les mêmes personnes, sans éprouver delà peine en les quittant. Il faut néanmoins savoir prendre son parti dans les circonstances. Va donc faire tes petits préparatifs ; et, demain , dans la matinée, Jeanneton (c'était sa servante) , ira te conduire chez M. G. , ainsi que nous en sommes convenus. »
Je cachais ce que le père De Barruel venait de me donner, derrière le traversin de mon lit, (endroit qui me servait d armoire, depuis que j'étais à Thospice), lorsque jentendis les pas de la sœur Anne, qu'une longue habitude et plus encore l'amitié m'avaient appris à distinguer de tant d'autres. Après avoir déposé sur mon lit deux chemises, une robe de toile grise , deux fichus , deux coiffes d'indienne pour la semaine , plus , une robe de toile bleue , un tablier , deux pointes de cotonnade blanche, deux bonnets de la même étoffe pour les dimanches et fêtes : — Voilà, me dit-elle^ ce que, d'après les ordres de notre mère, j'ai à vous donner. C'est aussi avec sa permission que je vous prie d'accepter ces deux paires de bas (je les ai encore) , dont la marque vous rappellera la pauvre sœur Anne , qui vous porta toujours le plus grand intérêt. Ne Toublierez-vous pas? Viendrez-vous la voir quelquefois?
Je ne pus lui répondre que par des sanglots, mais en la regardant d'un air qui voulait dire: — Vous qui avez toujours su lire dans mon cœur , pourquoi
achever de le briser en me faisant de pareilles questions?
— C'est involontairement, reprit la sœur Anne; ou plutôt c'est la conduite d'un grand nombre de vos anciennes compagnes qui me fait vous parler de la sorte ; car , voyez si Pierrette , Sophie , Marie , Eugénie et tant d'autres , ont remis les pieds dans la maison depuis qu'elles l'ont quittée , avec joie , à la vérité, comme si elles avaient tout gagné ; tandis que votre manière d'agir est bien différente ; aussi continua-t-elle , après m'avoir engagée à prendre un peu de repos, nous vous verrons toujours avec plaisir ; oui , Reine , votre souvenir nous sera toujours cher.
Le reste de la journée fut employé à faire mes adieux à ceux que j'aimais. La sœur Marie De Tron m'embrassa, je ne sais combien de fois , en me souhaitant tout le bonheur possible. Thérèse, la pauvre Thérèse, ne pouvait se faire à l'idée d'une séparation si prompte ; j'avais beau lui dire, en la serrant dans mes bras : Je ne cesserai de penser à vous , bonne Thérèse ; je viendrai vous voir tous les dimanches^ plus souvent, si je le puis. — Oui, oui! répondaitelle ; en s'essuyant les yeux : je crois tout ce que tu dis ; mais ce ne sera plus la même chose.
Quant à Rose , bien que témoin du regret sincère que chacun me témoignait, elle sut trouver dans son âme résignée , assez de force pour m'épargner la douleur de la voir pleurer de nouveau.
Le lendemain^ après le déjeuner, la sœur Anne nous fit signe de la suivre dans son cabinet , et sadressant à ma compagne, elle lui donna plusieurs commissions à faire en ville, ajoutant que Fabrette l'attendait pour sortir. Pressentant qu'elle ne me retrouverait pas à son retour, Rose me regarda avec tristesse, me serra la main, m'em.brassa et sortit sans me donner le temps de lui dire un seul mot. Décrire ce que j'éprouvai en ce moment serait chose impossible ! Me voyant comme anéantie en sa présence: — Reine , me dit la sœur, on va venir vous prendre pour vous conduire chez vos maîtres; voilà pourquoi j'ai éloigné Rose afin que le moment de votre séparation fût moins pénible pour toutes deux. Ai-je mal fait? — ]Se pouvant parler, je lui fis signe que non. Après m'avoir remis les vingt francs que j'avais pu économiser , soit en faisant des bas pour les gens du dehors , soit en vendant la petite mesure de vin qu'on nous donnait quatre fois par semaine, la sœur Anne me recommandait d'en faire tel et tel usage, lorsque Jeanneton vint demander si jetais prête. Me tournant vers la sœur Anne, comme pour prendre congé d'elle, je ne pus que lui tendre la main. Après m'avoir embrassée: — Adieu, Reine, me dit cette bonne sœur avec émotion, à bientôt, n'est-ce pas?
Je suivis Jeanneton en pleurant et les yeux baissés
pour ne voir personne; mais à peine eûmes-nous franchi la porte de cet hospice, auquel j'ai de si grandes ol)ligations; je me retournais sans cesse pour le regarder ; me reprochant vivement de n'avoir pu prendre sur moi de faire connaître au R. P. de Barruel, à la respectable mère Louise, à Tçxcellente sœur Anne-Marie , tout ce que mon cœur renfermait pour eux de reconnaissance et d'amour !
S'arrêtant devant une maison de la rue de l'Horloge: — Nous voici arrivées , me dit Jeanneton; essuie tes larmes. Si M. G. pouvait penser que tu n'entres pas volontiers chez lui, cela, j'en suis sûre, pourrait te nuire dans son esprit.
M. G. était à la cuisine , causant avec une femme qui n'avait pas du tout l'air d'une servante. Après s'être informé assez brièvement de la santé du père De Barruel, il congédia la pauvre Jeanneton sans lui adresser un mot de remerciment pour sa peine , ni même faire un pas de plus avec elle.
La manière d'agir de M. G., envers Jeanneton, me fit penser qu'il devait être fier, qu'il n'avait pas bon cœur et que je serais mal chez lui. Une fois sous son autorité. — Reine, me dit -il brusquement, il faut que tu saches que nous t'avons prise pour soulager Jut lienne que voilà , et qui , après plus de vingt ans de service, a besoin de se reposer. Julienne aura la bonté de te mettre au courant de nos habitudes. De ton côté, sois prévenante à son égard, et toujours prête
à faire ce qu'elle te commandera ; car j'entends que tu lui obéisses comme à moi-même. Le feras-tu ?
— Oui. monsieur.
— Bien; maintenant, viens avec moi.
M'ayant conduite dans la chambre des jeunes
époux : — Voici la petite domestique dont je vous parlais, n"ais-je pas bien choisi? Après un moment de silence:
— Mais si, dit le jeune monsieur. Puis, s'adressant à sa femme: — Qu'en dis-tu, Fanny? — Moi? repondit-elle d'un ton sec . cela mest bien égal , pourvu qu'elle puisse faire notre besogne; mais j'en doute.
Sans paraître fâché le moins du monde de ce que sa fille et son gendre n'étaient point émerveillés de son choix : — En tout cas, reprit M. G. , nous allons essayer , si elle ne fait pas pour notre service , Ihô-
pital et s'adressant à Julienne qui venait d'entrer
dans la chambre, sans qu'on l'eût demandée ni même sans frapper à la porte.
— Julienne , vous allez nous faire servir le déjeuner par Reine, après, vous lui montrerez comment elle doit s'y prendre pour faire nos lits , nos appartements, etc., etc.
D'une chose à l'autre, je fus sur mes jambes toute la journée. Ohl que je désirais le soir pour me reposer et pleurer à mon aise !
A peine dans le mauvais lit qui m'était destiné :
« Où suis-je tombée? me dis-je en sanglottant. lion père De Barruel où m'avez-vous placée? Rose! Rose ! où donc es-tu? que fais-tu? Quand me serat-il permis de te presser dans mes bras? Oh! mon cher hospice, combien je te regrette! » En achevant ces derniers mots, vaincue par la douleur autant que par la fatigue , je m'endormis et ne m'éveillai pas jusqu'au lendemain.
Grâce au bienfait du sommeil , beaucoup moins souffrante que la veille, je fus debout à l'heure prescrite , et me remis à l'œuvre , bien disposée à faire de mon mieux pour contenter mes trois maîtres et l'ancienne servante, que j'eus la bonne idée de regarder comme un quatrième. Par ce moyen, tout ce que je faisais pour elle, coûtait moins à mon amourpropre. D'après la volonté expresse de M. G., en me levant, je devais faire le café pour Julienne, le lui porter au lit; ensuite, mettre ordre à la cuisine, de manière à ce qu'en arrivant , elle n'eût qu'à prendre son panier pour aller au marché. Je ne veux pas entrer dans le détail de tout ce qu'on exigeait de moi, et qui, plus d'une fois, était au-dessus de mes forces ; je dirai seulement que du matin au soir, M. G. et sa servante étaient sans cesse à mes trousses , au point qu'il m'arrivait souvent de prendre mes repas en marchant.
Les jeunes époux , au contraire , ne me commendaient presque jamais. Oui. non, merci, c'était , à
peu près , tout ce qu'ils me disaient. Ni les uns , ni les autres , ne paraissaient avoir pour moi de l'entipathie; mais nul d'entre eux ne me donnait la plus petite marque d'intérêt ; en un mot, j'étais pour ces gens-ià , ce qu'est le premier individu qui travaille pour vous , et auquel vous ne devez que le prix convenu pour votre ouvrage. N'ayant pas une minute à moi dans le jour, je comptais sur la nuit pour alléger le fardeau de mes peines , en pensant à mes amis de l'hospice ; mais j'avais beau m'épuiser en efforts pour me tenir éveillée , j'étais toujours si fatiguée que je m'endormais une minute après que je métais mise au lit.
LXY.
Tout semblait aller contre moi. A la fin de la première semaine , Julienne tomba malade. Je dus renoncer à l'unique plaisir qu'il me fût permis d'espérer , celui daller bientôt passer une heure ou deux à l'hospice. Je redoublai d'attention, de prévenance à l'égard de Julienne, que j'eusse aimée pour peu qu'elle m'eût témoigné d'affection ; car elle n'était pas méchante. Je ne lui connaissais qu'un défaut , celui de me faire un peu trop sentir la supériorité que son ancienneté dans le service, lui accordait sur moi, jeune fille et domestique d'un jour.
A ma part de travail , déjà trop forte pour ma faible santé, ajoutez la cuisine et les soins dont j'entourais Julienne : je fus sur le point de m'aliter , quand celle-ci reprit son petit train. J'avoue, qu'en
cette occasion, je m'attendais, sinon à une récompense, du moins à quelques paroles de bienveillance de la part de Julienne , ou de celle de M. G. ; mais voyant qu'il n'en était rien: Il faut croire, me disje, que tu n'as fait que ton devoir, patience !
Qu'on se figure ma joie et celle de Rose, lorsqu'après plusieurs semaines d'absence, nous pûmes nous embrasser, épancher nos cœurs l'un dans l'autre en toute liberté 1 :Ious étions si heureuses de nous retrouver ensemble, que nous ne savions comment exprimer ce bonheur. La joie de mon amie n'était cependant pas complète :
— Tu as diminué de la moitié, me dit-elle ; ne serais-tu pas bien chez ces maîtres ? Te laisseraientils manquer de quelque chose?
— Je n'y suis pas mal à ce point ; mais les cailles ne tombent pas du ciel toutes rôties chez les maîtres, surtout pour les enfants de l'hospice. Je t'assure que j'aimerais cent fois mieux être ici avec toi que chez le meilleur des maîtres.
— Et bien! fais comme tant d'autres, reviens-y. J'en connais plus d'une qui n'en serait pas fâchée. — Revenir? Ohl non. Je sais trop bien ce qu'on dit de celles de nos compagnes qui retournent à l'hospice après en <itre sorties. Mon amour-propre souffrirait horriblement si j'entendais dire à quelqu'un que je suis une fainéante, une bonne à rien. Je resterai donc au service coiite que coûte; mais je
t'engage à prendre patience , à me donner le temps de te chercher une place moins pénible que celle où je suis.
La voyant s'attendrir.je changeai de conversation, et lui donnai mille petites bagatelles quej avais achetées exprès pour elle, entre autres, une coiffe dindienne dont je portais la pareille. Thérèse ne se possédait pas dejoie. Elle membrassait. me grondait, me plaignait à la fois. Il fallut me mettre en quatre pour lui faire accepter un peu de café , de sucre , ainsi qu'une jolie petite boite pleine de tabac. La sœur Anne-Marie me fit l'accueil qu'une tendre mère ferait à un de ses enfants, qu'elle n'aurait vu depuis dix ans. Oh ! que sa présence et sa voix amie me firent du bien ! Le père De Barruel me revit aussi avec plaisir: >L G. est très-content de toi, me ditil ; je pense que Tannée ne s'écoulera pas sans que tes gages soient augmentés. Je suis heureux de te savoir chez des maîtres dont tu n'as qu'à te louer, n'est-ce pas?
Je ne pouvais répondre oui , sans mentir ; non , sans faire de la peine à celui qui croyait m'avoir bien placée ; aussi , baissant la tète , je me mis à pleurer.
— Si tu n'as que des larmes à me montrer chaque fois que je te parle . me dit le père, il vaut beaucoup mieux que tu ne viennes pas me voir.
Ces paroles , auxquelles j'étais loin de m'attendre de sa part, me bouleversèrent au point que je ne savais ni où j'étais , ni quelle contenance faire. Re-
prenant tout de suite ce ton de douceur qui lui était si naturel : — Faudra-t-il donc toujours te traiter comme une enfant? Je t'aurais crue capable de prendre le dessus dans l'occasion ; car, enfin , tu ne pouvais demeurer ici toute ta vie. Allons , continua-t-il en faisant glisser quelque chose dans la poche béante de mon tablier : Promets-moi d'être plus raisonnable à l'avenir ?
Je ne pus que lui faire un signe de tête affîrmatif. La mère Louise que je rencontrai dans le vestibule, ne se contenta pas d'un simple bonjour, ni de quelques mots dits à la hâte. — Pauvre enfant , ditelle en me conduisant au salon ! Vous n'êtes déjà plus reconnaissable! Que veut dire cela? N'étesvous pas bien chez M. G.? Cette place est sans doute trop forte pour vous? Parlez , Reine ! Je veux absolument que vous me disiez ce qu'il en est, ou j'irai le savoir moi-môme chez vos maîtres. Ne suis-je donc plus votre mère ?
La première émotion passée, je lui dis que je souffrais beaucoup , beaucoup !
— Qu'est-ce donc qui vous fait mal? où souffrezvous ?
— Dans le cœur ! Mes maîtres ne sont pas méchants , oh 1 non , ma mère , ils ne m'ont encore fait
aucun reproche ; mais je suis pour eux Oh 1 s'ils
me témoignaient la centième partie de l'affection que vous me portez , il me semble que leur service, bien que j)énible , et presque au-dessus de mes forces , ne me pèserait pas une once , tandis que
— Oui , Reine , interrompit la mère Louise , je vous porte une sincère affection , et je veux vous le prouver en vous donnant des conseils , dontj'espère vous voir profiter. Votre cœur est trop sensible , trop aimant et par conséquent, tout à fait en désacord avec votre condition de servante, qui peut durer longtemps , toute votre vie , peut être. Vous avez donc besoin, plus qu'un autre, de courage, de résignation , pour soutenir les épreuves de toute espèce attachées à cette condition ; car, voyez-vous , mon enfant , le plus grand nombre des domestiques ne servant leurs maitres que par intérêt , ceux-ci , à leur tour, ne croient leur devoir que la nourriture et quelques écus. Il en existe pourtant de ces maîtres , qui non-seulement remplissent les devoirs que la charité chrétienne leur impose envers ceux qui les servent , mais qui sont heureux de leur tenir lieu de parents et d'amis. Cependant, comme il n'est pas sûr que vous rencontriez de tels maîtres ; ( car ce ne sont pas les plus nombreux) , je vous engage fort , à tourner vos regards vers Dieu , à vous unir le plus souvent qu'il vous sera possible à celui qui nous dit avec tant de bonté: Venez à moi, vous qui êtes fatigués , vous qui êtes prêts à succomber sous le poids de vos peines, venez, et je vous soulagerai. Oui, Reine, déposez tous vos chagrins dans le sein de Dieu! Il vous comprend, il sait que vous avez besoin qu'on vous aime ; sa tendre amitié vous fera oublier Tindifférence de ceux avec lesquels vous ^tes obligée de vivre :
Après une courte pause : — Cela ne \ eut pas dire que vous devez rester contre votre gré chez M. G., où vous finiriez par tomber malade. Non , je vous engage , au contraire , à revenir ici , vous y resterez jusqu'à ce qu'il se présente une place qui puisse vous aller.
— Mais le père De Barruel , que dira-t-il ^ lui qui croit m'avoir si bien placée?
— Je sais qu'il tient beaucoup à ce que vous demeuriez chez M. G.; mais pourtant, s'il savait que votre santé en dépend? ne comptez-vous pas le voir? — Je sors de chez lui. — Et vous ne lui avez rien dit à ce sujet? — Je n'ai su que pleurer en sa présence. — Est-il possible que vous soyez si enfant? Allons! je vais tâcher d'arranger cela. — Je vous en prie, en grâce , ne parlez encore de rien au père De Barruel. Avec l'aide de vos bons conseils, je pourrai peut être m'habituer chez M. G. S'il en est autrement, j'aurai de nouveau recours à vous, ma bonne mère ! — Oui , reprit-elle , vous serez toujours la bienvenue; oui, tant que je vivrai, je veux vous servir de mère?
Les heures coulent si douces, si rapides avec ceux qu'on aime I II était presque nuit lorsque je me séparai de la mère Louise. Ce fut seulement alors que Je me souvins que M. G. m'avait recommandé de ne pas trop rester dehors, que j'avais quelque chose à faire ce jour-là. J'eus beau doubler le pas pour être
plus tôt rendue ; en arrivant , je trouvai Julienne occupée à servir le dîner. Bon gré malgré je dus me présenter devant mes maîtres, qui me donnèrent une forte semonce. Baissant la tète , je gardais le silence. Pendant qu'ils étaient tous à me gronder, je fouillais machinalement dans la poche de mon tablier, lorsqu'ayant touché un morceau de papier bien plié , l'envie me prit de voir ce qu'il y avait dedans et sans penser le moins du monde si on me regardait ou non, je l'ouvris, et, tout en considérant les trois pièces de vingt sous qu'il contenait: — Bon père De Barruel , disais-je intérieurement , lui aussi, je l'ai centriste par mon silence et loin de m en vouloir, il m'a donné cela? Qu'elle générosité 1 — Et des larmes tombèrent de mes yeux sur les petites pièces.
Attribuant sans doute mon émotion aux reproches que l'on venait de me faire : — Enlève ces plats , me dit M. G., va pleurnicher et compter tes sous à la cuisine, mais tiens-toi pour assurée que tu ne retourneras pas de longtemps à l'hospice !
Stupéfaite de me voir ainsi surprise , je remis bien vite le petit papier dans ma poche et ne me fis pas dire une seconde fois de prendre le chemin de la cuisine. Julienne me parla bien plus haut que nos maîtres: — Puisque tu avais ton bonnet de nuit; dit-elle en regardant ma coiffe d'indienne , tu devais coucher à ton hôpital. Crois-tu, par hasard, que Monsieur te nourrit , te paie pour te promener toute la journée? Mademoiselle! il m'a fallu mettre le couvert , servir à table ! Si cela t'arrivait souvent ; mais on y prendra garde, où
J'avoue que je n'étais pas calme en l'écoutant ; je sentais mon sang bouillonner au point que je fus tentée de lui dire: — Gomment, Julienne! Est-ce donc là le remercîment de ce que j'ai fait pour vous pendant trois semaines entières? Mais , réfléchissant tout de suite sur ce qu'il y a de vil , de méprisable dans le reproche d'un service rendu , j'eus honte de moi-même et n'osai regarder Julienne qui , voyant que je ne lui répondais pas , ne me dit plus rien.
Bien que la mère Louise n'eût fait que me répéter ce que mon cœur m'avait dit souvent, j'aimais à revenir sur ses paroles si vraies , si parfaitement en rapport avec ma position exceptionnelle, qui me faisait toujours sentir davantage combien j'avais besoin de l'amitié de Dieu.
L'église et l'hospice étaient les seuls endroits vers lesquels je me sentais attirée; néanmoins, je ne pouvais aller à la première que tous les dimanches et très-rarement au second.
Au bout de quatre mois que je fus chez M. G., il y eut deux personnes de plus , une petite fille et sa nourrice. J'appris cette nouvelle avec grand plaisir, me figurant qu'au moment où la petite Blanche sourirait aux incessantes caresses de sa mère, ma jeune maîtresse comprenant tout ce qu'un regard ami peut renfermer de consolation , pour une pauvre orpheline, perdrait un peu de sa froideur envers moi. Ge jour ne tarda pas à venir ; mais hélas 1 Je ne m'aperçus
que d'une seule chose, mon tra\ail avait augmenté^ c'était tout.
La maison où demeurait la famille G. était aussi habitée par plusieurs autres familles riches , ayant chacune trois ou quatre domestiques. Soit que le souvenir de Rose m'occupât continuellement , soit parce que M. G. m'avait dit, lorsque j'entrai chez lui, quil détestait toute espèce de familiarité entre ses domestiques et ceux des autres , je n'eus pas la moindre envie de voisiner avec personne. Il y avait, cependant, parmi les domestiques des maîtres de la maison , une ancienne femme de chambre qui , chaque fois que nous nous rencontrions , me regardait outre mesure. Ce fut en vain que j'étudiai les regards de Flavie, pour voir si je n'y découvrirais pas un peu de moquerie, pour mon costume de char i tonne, que je me plus à porter, jusqu'à ce qu'il fût entièrement usé ; mais ne voyant rien que d'inexplicable dans les regards de cette fille, je pris le plus court parti , celui de la laisser me regarder tant qu'elle voudrait , sans même lui donner à comprendre, que sa manière d'agir me choquait ; espérant que , par ce moyen , cela finirait plus tôt.
Un dimanche , pendant que nos maîtres étaient à faire des visites et que Julienne était à vêpres ; triste , et souffrante , je m'asseyais à côté de la porte de la cuisine, lorsque Flavie passa devant moi avec sa
maîtresse qu'elle accompagnait à l'église ; car elles avaient chacune un livre à la main.
Je fis semblant de ne pas les voir afin de rester inaperçue ; mais Flavie revint bientôt , et s'approchant de moi: — Qu'as-tu? petite, me dit-elle, tu as l'air souffrant ?
— Merci , mademoiselle Flavie , vous êtes trop bonne de faire attention à moi. Je suis un peu plus fatiguée que de coutume, voilà tout.
— Est-ce que Julienne est là? reprit Flavie en baissant la voix.
— Je suis seule pour le moment.
— Tant mieux, dit-elle avec une expression de bonheur qui m'étonna ! Depuis que tu es ici, je désire avoir un petit entretien avec toi; mais avec des maîtres comme lestions, qui
— Qui sont de parfaits honnêtes gens , mademoiselle, interrompis-je.
Déconcertée par le ton sérieux que je venais de prendre. — Je le sais, dit Flavie; je voulais dire qu'ils sont toujours à espionner, pour voir si l'on ne parle point avec leurs domestiques, avec la seconde, surtout , tu dois déjà t'en être aperçue.
— Non , mademoiselle, mes maîtres ne m'ont pas prise pour surveiller leur conduite , mais pour les servir et je tâche de le faire du mieux qu'il m'est possible.
— Ce raisonnement n'est pas de ton âge, dit-elle en me regardant toujours plus.
Profitant de l'occasion :
— Mademoiselle, permettez-moi de vous demander pourquoi vous me regardez tant. — Pourquoi? C'est que plus je te regarde , plus je trouve que tu ressembles à une personne que jai connue dans le temps. Je ne veux pas te demander d'où tu es, cela ne se voit malheureusement que trop ; mais voudraistu me dire si tu as connu ta mère? — Oui, jai eu le bonheur de connaître ma mère dont le souvenir m'arrache souvent des larmes et que je pleurerai toute ma vie. — Comment sappelait-elle. Marie Garde. — Marie Garde 1 Toi , la fille de Marie Garde ! Voilà pourquoi je te trouvais une si grande ressemblance avec elle ; tu as son front , ses yeux , son regard , son air triste et pensif. Pauvre Marie 1 elle tint sa promesse ; mais la mort qui se rit de nos
projets ! Et me regardant avec un intérêt toujours
croissant: Pauvre petite! Non , je ne puis te dire tout ce que jéprouve de tendresse et de pitié pour toi en ce moment !
Dès que je fus un peu remise de la forte secousse que je venais de subir : — Flavie , lui dis-je. n'est-ce point un rêve? Est-il possible que vous ayez connu ma mère I
— Si je l'ai connue l nous étions du même pays , de Saint-Agrève. Lorsque le malheur lobligea à se mettre en service , nous allâmes nous placer toutes deux pour femmes de chambre , au Puy-en-Velay, où , dix-huit mois plus tard , elle te mit au monde. Sijaiconnutamèrel J'avais son amitié, sa confiance, au point que j'étais présente lorsque tu naquis! Il me
semble voir encore les larmes abondantes qu'elle répandit lorsque nous lui dîmes qu'elle venait d'avoir une fille. Ce chagrin ne fut pourtant rien en comparaison de celui qu'elle éprouva , quand des raisons graves la forcèrent à consentir à ce que l'on te portât au dépôt des enfants trouvés : Mon Dieu , dit-elle ! Pardonnez-moi cette seconde faute , plus grande peut-être que la première 1 Mais , ô mon Dieu ! J'en fais le serment en votre présence , je reprendrai mon enfant dès que je le pourrai.
Sur ces entrefaites , je fus obligée de voyager avec mes maîtres et ne pus établir une correspondance suivie avec ta mère , dont l'intention était de quitter le Puy-en-Velay aussitôt que sa santé le lui permettrait. Ce ne fut que huit ans après, lorsque j'allai voir ma famille, que j'appris la mort prématurée de ta mère et combien elle avait été regrettée dans le pays. Quant à ton père, que j'ai revu bien des fois depuis
— Mon père !
— Oui , ton père ! C'est un tel ; il est à tel endroit, dans telle position ; si tu veux, je
— Merci, lui dis-je en pleurant à chaudes larmes, j'en sais déjà trop là-dessus , je ne veux d'ailleurs rien autre chose que l'accomplissement de la volonté de Dieu sur moi.
— Rien autre chose? me dit Flavie d'un ton caressant, pas mcme mon amitié et mes petits services que je t'offre de si bon cœur en qualité d'amie de ta pauvre mère que j'aimais tant?
— Vous êtes trop bonne, lui r épondis-je en serran* une de ses mains qu'elle me tendait dun air aiTectueux.
— Je te porte un intérêt si vrai , si senti, repritelle, que je ne voudrais déjà plus te voir chez ces maîtres où , malgré tout ce que tu peux m'en dire , tu n'es bien , ni pour ta santé , qui me paraît faible , ni à cause de ta position d'orpheline qui seule devrai j^ te gagner l'affection de ceux qui t'entourent. Je crois d'ailleurs avoir trouvé ce qui te convient sous ces deux rapports chez M°" Puget , qui a besoin d'une seconde domestique. Ce sont des gens riches et d'une probité reconnue. On dit aussi qu'ils sont extrêmement bons , sans fierté aucune avec leurs domestiques. Je serais enchantée de te voir entrer à leur service , parce que je suis convaincue d'avance que tu y serais bien. Je me charge de t'y conduire un de ces jours. Le veux-tu?
J'étais à me demander ce que je devais répondre à cette brave fille , lorsqu'un chut de sa part et sa disparition subite , m'avertirent que mes maîtres rentraient.
Flavie, bien qu'innocemment, venait de bouleverser tout mon être. J'avais sans cesse devant les yeux ma pauvre mère étendue sur son lit de douleur, en proie à toutes les souffrances morales et physiques. Le tableau de ma mère en cet état me déchirait l'âme. Quant à mon père, l'auteur de tous mes cha-
grins , loin de le maudire , son nom seul me faisait tressaillir. Il est vrai que Flavie m'avait assuré qu'il était bon, généreux, sensible, et, bien que ces nobles sentiments fussent loin de s'accorder avec les torts immenses qu'il avait à se reprocher envers ma pauvre mère ; je puis dire , en toute vérité , que je ne haïssais pas mon père ; car je fus obligée de me faire une grande violence pour ne pas céder au vif désir que j'avais de le voir lorsque je n'en étais éloignée que de quelques lieues. Mais Flavie m'avait dit aussi que je ressemblais encore plus à mon père qu'à ma mère, que s'il me voyait, il serai^ frappé de ma ressemblance avec lui. Cette considération n'avait pas peu d'empire sur moi. A quoi bon, disais-je, aller troubler le repos de plusieurs êtres qui ne sont pour rien dans le malheur de ma naissance? Cela y changerait-il quelque chose ? Et loin de nourrir, à ce sujet, des idées fausses, chimériques^ je priais Dieu de les éloigner de mon esprit.
Quant à la nouvelle place dont Flavie m'avait parlé : ce que j'en savais était plus que suffisant pour me la faire préférer à celle où j'étais ; mais soit que j'y fisse moins attention (mon esprit étant plein d'autres choses) , il me semblait que depuis quelques jours la famille G. avait perdu un tant soit peu de sa froideur à mon égard. Julienne aussi, venait de faire un grand pas dans mon estime |)ar un trait que je veux citer parce qu'il honore cette fille.
Un soir que j'étais prête à me lever de tablccomme
je m'y étais mise: — Je ne conçois pas, me dit Julienne, que tu puisses faire ta besogne en mangeant si peu. » Ce disant , elle ouvrit la dépense , y prit un plat de poisson , mis en réserve pour le lendemain , et ne me laissa en repos qu'après que je l'eus entamé. Une attention si délicate de la part de Julienne, dont l'économie pour ses maîtres allait jusqu'à l'excès , me fit oublier non-seulement que j'avais eu à m'en plaindre , mais me persuada que cette fille , dans plus d'une circonstance , en avait agi bien plus par ignorance que par malice.
Il fallait cependant me décider à répondre quelque chose à Flavie qui , depuis notre dernière entrevue , ne faisait que passer et repasser dans le vestibule , épiant sans doute le moment où elle pourrait me parler sans témoin.
Un jour que j'allais laver à la Fontaine-Neuve, je rencontrai Flavie; en l'apercevant, je ne sais pourquoi le cœur me battit si fort, que je fus obligée de poser à terre ma corbeille pleine de linge et de m'asseoir dessus. — Te voilà, me dit-elle d'un air joyeux! Je puis enfin te parler en liberté. Eh bien 1 Tu sauras que j'ai vu M. et M"' P. Ils désirent te voir le plus tôt possible. Si tu savais comme ils sont bons, et comme j'en ai été bien reçue! Veux-tu que nous y allions maintenant?
Je crois que vous plai^ntez? Regardez le paquet
( BîBLÎOTHECA |
de linge que j'ai à la\er ; et puis , couYient-il que j'y aille avec mes sabots et ma coiffe d'indienne.
— Oh I sois tranquille de ce côté-là ; ils savent très-bien qu'une jeune fille qui sort de l'hospice j ne peut être mise autrement que tu ne l'es. Quant à ton linge, à nous deux ce sera vite fait, allons, viens?
Subjugée par les bontés de Flavie autant que par ses vives instances, je me décidai à la suivre. Arrivées sur le Cours , en face de l'église Saint-Charles : — Tu vois cette belle maison à notre droite , me dit Flavie, elle appartient à la famille P., Dieu veuille que nous les trouvions.
Il me semble que c'est hier. M. et M""^ P. étaient dans le salon; ils nous y reçurent avec une affabilité dont j'ai vu peu d'exemples. — Je la croyais moins jeune, moins frêle, ditM"^P., que j'aimai au premier abord. Et m'adressant la parole:
— Quel âge avez-vous ? Quinze ans tout au plus , n'est-ce pas?
— Madame se trompe ; j'en ai près de dix-sept.
— C'est fâcheux , dit M""' P., dont la noble physionomie exprime tout ce qu'elle senti Je vous prendrais volontiers; mais je crains que vous ne soyez pas assez forte. M"' Flavie a dû vous dire que c'est d'une seconde domestique que nous avons besoin.
— Oui , Madame.
— Eh bien 1 Vous sentez-vous capable de faire
telle chose tous les jours et telle autre tant de fois la semaine ?
— Je fais tout cela dans la maison où je suis.
— Julie , dit alors M. P. à sa femme , cette jeune fille m'a l'air pleine de bonne volonté, je te conseille de la prendre, tu verras que , dans un mois ou deux, elle ne sera plus la même ; ça se refait si vite, à son âge. Allons! mettez-vous d'accord pour le prix.
— Soit, dit M"^ P. d'un air satisfait. Combien gagnez-vous chez M. G.,?
— Vingt-quatre écus.
— C'est bien peu; je vous en donnerai trentecinq pour le moment et si vous me convenez, comme il faut l'espérer, je vous augmenterai, soyez en persuadée. Quand viendrez-vous ?
— Dès que mes maîtres auront quelqu'un pour me remplacer, luirépondis-je d'une voix émue.
— Et s'ils n'ont personne de six mois , dit M"' P. en riant. Vous regrettez vos maîtres, c'est bien; mais il faudrait que je pusse compter sur vous pour d'aujourd'hui en huit. Le puis-je '?
^ oyant que j'hésitais à répondre: a Mais oui, Madame , dit Flavie , Reine n'est pas au courant de ces choses-là; je lui dirai comment elle doit s'y prendre pour avertir ses maîtres et leur donner les huit jours. »
— Il faut cependant que Reine me dise si je puis compter sur elle.
— Oui, madame, lui répondis-je , c'est même avec grand plaisir que j'entre à votre service.
— Bien, dirent à la fois M. et M"' P., Yoilà qui est entendu. A mardi prochain 1
Ne pouvant reyenir de leur surprise lorsqu'ils apprirent par Julienne que je devais les quitter, M. G., sa fille et son gendre me pressèrent en vain de leur dire de quoi j'avais à me plaindre chez eux. Comme c'était mon cœur qui me faisait souffrir plus que toute autre chose , je ne sus que leur répondre.
— Puisque tu n'as aucune raison à nous donner, dit M. G. en se disposant à sortir, je vais trouver la supérieure de l'hospice , où tu retourneras , entendstu? Car je ne suis pas bien aise d'avoir fait le morceau pour les autres !
Le même jour encore , la mère Louise me fit dire, par Fabrette, d'aller lui parler. Je ne me fis pas prier pour suivre cette dernière qui, chemin faisant, me donna de bonnes nouvelles de mes amis que je n'avais pas vu depuis quelque temps.
— Assurément, dis-je à Fabrette, mes maîtres ne se doutent pas du plaisir qu'ils viennent de me procurer en me permettant d'aller avec vous à l'hospice, que j'aime plus qu'ils ne pensent.
Après m'avoir reçue avec sa bonté accoutumée : « vous voilà donc tout à fait décidée à quitetrM. G., me dit la mère Louise ; avez-vous une autre place? » Je lui racontai presque de point en point ma première
entrevue avec Flavie , le bon accueil qui m" avait été fait par M. et M°' P., ajoutant que je leur avais promis d'entrer chez eux dans huit jours. Heureuse de ce que je venais de lui apprendre : a Dieu soit béni , dit notre mère , la Providence veille sur vous 1 Cependant , je dois vous le dire : M. G. vous voit sortir de chez lui avec peine. Le père De Barruel en est aussi très fâché. Ne comptez-vous pas le voir? »
— Je fl'ose plus reparaître devant le père De Barruel , n'ayant pas de raisons assez puissantes pour justifier ma conduite envers ses amis.
— A la vérité, la chose est un peu délicate ; néanmoins , ne vous en inquiétez pas trop , je verrai moimême le père De Barruel; car il m'est impossible de ne pas préférer la nouvelle place dont vous me parlez, à celle où vous êtes. Je vais vous donner mon consentement par écrit , afin que M. G. n"ait plus rien à alléguer là-dessus.
— Je remerciai la mère Louise , en l'assurant que le souvenir de ses bienfaits me suivrait au-delà du tombeau.
— En attendant , me dit-elle , quoi qu'il vous advienne de fâcheux ou d'agréable ; venez toujours me le dire , et soyez persuadée que je m'en réjouirai ou m'en affligerai avec vous.
J'allai ensuite surprendre Rose, qui fut d'autant plus charmée de ma visite qu'elle ne m'attendait pas. Comme d'habitude , je lui fis part de tout ce qui m'était arrivé depuis que nous n'avions eu le plaisir de nous voir. En me parlant de Flavie :
— Que j'aime cette demoiselle, dit Rose; comme elle doit être bonne! Dis-lui; que je prie Dieu de lui rendre en bonheur ce qu'elle fait pour toi !
— Crois-tu que Flavie soit indifférente à ton égard? Laisse que je puisse m'en occuper et tu verras si elle ne m'aidera pas à te bien placer.
Le regard joyeux de mon amie ainsi qu'un baiser plein de tendresse que j'en reçus, me firent comprendre qu'il lui tardait de quitter l'hospice.
LXXM.
De retour à la maison , je fus étonnée du ton de douceur avec lequel M. G. me demanda si j'avais vu lepèreDeBarruel et ce que m'avait dit la supérieure. Éludant la première questionne lui remis , non sans trembler, le petit billet que m'avait fait notre mère. « Ainsi , me dit M. G. après l'avoir parcouru , tu étais déjà arrêté? Dis-moi franchement qui t'a procuré cette place; j'en suis plus que sûr, tu n as pas fait cela de toi-même.;) Voyant que je m'obstinais à garder le silence , il crut devoir mettre l'intérêt en scène. Combien vas-tu gagner?
— Trente-cinq écus.
— Veux-tu nous préférer à trente-huit ?
— Impossible.
— Mais pourquoi ?
— Parce que j'ai donné ma parole.
— Ta parole? Imbécile 1 murniura-t-il.
— Aussi vivement blessée du terme dont il venait de se servir (juc du sourire qui l'accompagna , je fus
tentée de relever lindélicatesse de M. G.; mais intimidée par la présence de ma jeune maîtresse , je ne répondis pas même aux nouvelles questions qu'ils me firent tant Tun que lautre. <( Comprends-tu quelque chose à cette petite •?diiM. G. à sa fille. Elle est pour moi une véritable énigme. » Néanmoins, au lieu de me traiter avec plus de froideur, ainsi que je m'y attendais, pendant les quelques jours que je restai encore avec ces maîtres . ils eurent pour moi mille petits égards auxquels mon cœur ne fut point insensible. Le jour où je devais m'en séparer étant arrivé, je choisis Theure où personne n'était encore levé dans la maison , excepté Julienne à qui je serrai la main avec émotion, et, chargée de mon petit paquet , je me rendis chez mes nouveaux maîtres.
LXXMI.
Il ne me fallut pas longtemps pour remarquer la grande ditïérence qui existait entre le service que j'avais quitté et celui dans lequel je venais d'entrer. Le travail n'y manquait pas ; mais l'ordre qui régnait chez >L' P., sa manière atTable de vous commander, l'adoucissaient beaucoup.
Marion , la cuisinière de M"' P., était d'ailleurs une jeune fille bonne, douce, pieuse, et de laquelle je n'eus jamais à me plaindre. L'amitié sincère que j'avais pour mes seconds maîtres , se reportait naturellement sur leurs quatre fils , jeunes encore , et dont l'aîné est aujourd'hui l'un des plus honorables magistrats de la Cour impériale de Paris. Je me ré-
jouissais des succès de ces quatre enfants; il me semblait qu'après leurs parents c'était moi qui les aimais le plus. J'étais heureuse autant qu'on peut l'être dans la condition de servante. Aussi , les paroles de M. P. se vérifièrent à la lettre. Au bout de deux ou trois mois , je fus tout autre. Sans devenir parfaite, ma santé s'améliora, au point que mes amis de l'hospice m'en faisaient compliment chaque fois que j'y allais, et Flavie ne cessait de me répéter qu'elle était heureuse de m'avoir bien placée. C'était Yrai; néanmoins, je trouvais le service si pénible , que je ne pouvais me faire à l'idée d'y voir entrer Rose. Ne ferait-elle pas mieux, disais-je, d'apprendre un état qui pût nous rendre toutes deux indépendantes ? Mais lequel? D'ailleurs , comment s'y prendre, dans notre position d'orphelines?
Un jour que j'étais à me faire ces différentes questions, M""^ P. m'envoya chez sa couturière voir si elle avait corrigé le défaut qui se trouvait à une robe de barége qu'elle voulait mettre ce jour-là.
— Pour le coup, dit M"'" G. en tournant la robe dans tous les sens , non-seulement j'ai oublié cette robe , mais je n'ai pas la moindre idée de ce que je dois y faire.
Heureuse de pouvoir la tirer d'embarras , bien qu'un peu intimidée par la présence d'une autre dame : Il me semble , dis-je à la couturière , qu'en habillant M '" P., j'ai remarqué que la couture de la
manche droite de cette robe , était un peu trop en dessous du bras. »
— Cest précisément le seul défaut que j'y avais reconnu moi-même et duquel je ne me souvenais plus. Tu sais donc coudre? me dit-elle avec étonnement.
— Je n'ai jamais fait que des robes de toile ou de cadis à Ihospice; mais j'imagine qu'il doit exister une règle générale pour poser les manches d une robe quelconque.
Se tournant vers l'autre dame , qui me regardait avec des yeux pleins de larmes , Madame C. lui dit : « N'est-ce pas dommage que cette petite soit obligée d'aller d'un maître à l'autre pour gagner sa vie? Ne mériteraient-ils pas d'être brûlés vifs , les parents qui abandonnent de tels enfants ?
En entendant parler ainsi cette femme , je sentis rindignation me monter du cœur à la figure, et. sans même lui demander si la robe serait prête pour telle heure, je la quittai brusquement. Comme je mettais le pied sur la dernière marche de l'escalier , je m'entendis appeler par trois fois. Croyant que c'était de la robe qu'on voulait me parler , je remontai sans hésitation.
— Si tu n'es pas trop pressée , me dit la couturière; voilà M"^* N. qui désire te parler un instant.
— N aimerais-tu pas mieux apprendre un état que de servir? me dit M"^' N. avec bonté. Avoue-le franchement.
— Il me semble que si , madame ; mais pour cela
ne faut-il pas de l'argent, ou, du moins, un chez soi?
— Les arrangements font tout, reprit-elle. Ainsi que M"' G. , je suis tailleuse de robes ; si tu yeux venir chez moi, je t'apprendrai mon état. De plus, je m'engage à te nourrir, à t'habiller pendant trois ans, après lesquels , si tu restes avec nous , comme je l'espère, nous prendrons de nouveaux arrangements. Il faudrait cependant te résoudre à faire notre ménage, bien petit, car nous ne sommes que deux, mon mari et moi ; nous avons un fils , mais il n'est presque jamais chez nous, vu qu'il voyage pour une maison de commerce. Regarde si cela peut te convenir.
— Madame, lui répondis-je les larmes aux yeux, si j'étais avec des maîtres moins bons et que mon affection pour eux fut moins grande , je n'hésiterais pas d'accepter une offre si obligeante, si avantageuse, une offre que nul autre ne me fera jamais plus dans le courant de ma triste vie ; mais je serais heureuse de vous voir porter le même intérêt à unejeune fille de l'hospice pour laquelle je voudrais trouver une place convenable. D'ailleurs, croyez-le, madame, la Proyidence n'est point étrangère à tout ceci. Il y a demi-heure à peine, je priais Dieu de m'éclairer sur le meilleur parti à prendre, au sujet de mon amie qui est encore à l'hospice , lorsque M'"" P. m'a envoyée ici, où Dieu, sans doute, vous avait conduite pour me tirer de peine on faisant pour mon amie ce que votre bon cœur vous portait à faire pour moi.
— Eh bien ! Fais-moi donc le portrait physique et moral de ta protégée? Si elle me convient
— Marie-Rose est une jeune fille de seize ans , fraîche , bien taillée , limage de la sagesse , de la bonté, de la douceur, pleine d'intelligence, d'adresse ; mais elle est fort... — Laide, sans doute, interrompit M"' N. en riant ; car il y a très peu de ces enfants qui soient bien de figure.
— Vous vous trompez en ce point au sujet de mon amie; vous pourrez enjuger par vous-même, madame. Je voulais dire que Rose est fort timide ; mais que votre regard ami aurait vite triomplié de cette timidité, si naturelle aux pauvres enfants de l'hospice.
— Je ne sais ce qu'il en sera ; mais j'aime déjà ton amie. Voyons: quand veux-tu que nous allions la voir ?
— Le plus tôt possible, madame.
— Viens donc me prendre dimanche , vers les quatre heures de l'après-midi , rue Fresque, 8, au premier étage.
Quoique j'eusse plusieurs commissions à faire, en sortant de chez M°" C, j'allai voir Rose pour la préparer à la visite de M""" N. Pendant que je lui racontais assez brièvement l'entretien que je venais d'avoir avec sa maîtresse future, dans les transports de sa joie , Rose ne cessait de répéter ces paroles : Que Dieu est bon, chère Reine ! Que je suis heureuse de t'avoir pour amie! N'ayant que quelques minutes à lui donner je quittai Rose en lui recommandant le secret sur ce que je venais de lui apprendre, n'étant d'ailleurs sûre de rien.
Le dimanche parut enfin. A l'heure dite , je me rendis chez M""" N. que je trouvai causant avec son mari , dont l'honnêteté jointe à une physionomie ouverte et bienveillante , me charmèrent au premier abord. M. N. me reçut tellement sans façon et me parla si amicalement, qu'on aurait dit qu'il me connaissait depuis longtemps.
— Pourquoi, me dit-il, ne pas accepter l'offre de ma femme ? Tu aurais été sa compagne , nous t'aurions aimée comme notre enfant.
— Monsieur , vos bontés me vont au cœur ; mais si M°' votre épouse se charge de la jeune fille dont je lui ai parlé, soyez certain qu'au lieu de perdre au change, vous y gagnerez beaucoup; cela est si vrai que si j'aimais moins Rose, je craindrais d'être jalouse de la juste préférence que vous lui accorderez sur moi.
— Et si Rose ne veut pas de nous?
— En ce cas, je vous promets de venir à sa place.
— Touche-là ! dit-il en me tendant la main.
— Ne craignez pas que je me rétracte de ma parole. Si mon amie ne veut pas venir chez vous , j'y viendrai, soyez-en sûr.
— Et si elle ne plaisait point à ma femme?
■— Ce serait une autre affaire ; mais j'en doute.
— Va donc et fais pour le mieux, dit M. N. à sa femme ; surtout , reste le moins possible afin que , pour le seul plaisir de nous obliger , cette petite ne
— lu —
soit pas grondée par ses maîtres en rentrant trop tard.
Arrivées à Thospice, je conduisis ^P' N. à la cour du jeu où les jeunes filles se tenaient presque toute la journée du dimanche. Rose était assise à l'ombre du vieil acacia et paraissait rêveuse. Nous ayant aperçues , elle vint à notre rencontre , non sans un peu d'embarras : Néanmoins, après avoir salué M^' îs . et mavoir embrassée ; dun air fort gracieux, elle nous pria d'aller nous asseoir àla place qu'elle venait de quitter.
— Eh bien ! ma petite , lui dit M"^' N. Non-seulement tu ne t'attendais pas à ma visite , mais tu ignores le sujet qui m'amène ici ?
— Pardon , madame , depuis trois jours je sais , par mon amie, ce que votre bon cœur vous a inspiré de faire pour moi, si toutefois je suis assez heureuse pour ne pas vous déplaire.
— Me déplaire ! dit M"^" N. en prenant la main de Rose. Il faudrait être bien difficile ! Daprès ce que Reine m'avait dit de toi, je t'aimais sans te connaître; mais à présent vois-tu — et dans sajoie : « Combien faut-il de temps à Rose pour faire ses petits préparatifs? »
Madame, lui dis-je en souriant , vous oubliez sans doute que tout dépend de notre digne supérieure à qui nous n'avons encore rien dit? » A ces mots qui la firent changer de couleur : a Allons donc voir la
supérieure pour que je sache à quoi m'en tenir. » Sur-le-champ, nous allâmes au salon de la mère Louise, dont Faccueil fut prompt à rassurer la couturière. Après nous avoir offert des chaises : « Je parie , me dit notre mère , que c'est une place pour Rose? »
— Oui, ma mère, une place que Dieu lui gardait ; car Rose va trouver dans M. et M"' N. un père et une mère.
— C'est pousser la chose un peu loin, et pourtant, dit notre mère, en s'adressant à M""' N. il serait à désirer qu'il en fût ainsi pour chacun de ces pauvres enfants que la Providence a confiés à nos soins ; tandis que la plupart de ceux qui s'en chargent , ne savent que les traiter avec une indifférence qui n'a pas de nom. Aussi, lorsque nous sommes sûres de les bien placer , nous n'hésitons pas , malgré la peine que nous éprouvons quelquefois à nous en séparer. Mais connaissez-vous la jeune fille dont il s'agit ?
— Oui, madame. Je viens de lui parler, elle me plaît tant que si vous. . .
— Je le crois bien , interrompit notre mère ; c'est la plus douce , la plus aimable , la plus vertueuse de nos petites filles. Oui, madame , cette enfant méritait de trouver une maîtresse aussi bonne que vous paraissez l'^^tre.
Prenant la parole : Ma mère , lui dis-je , savez- Tous que Rose n'est pas censée entrer en service ?
— Comment cela?
— Madame N. qui est tailleuse de robes , veutJui apprendre son état , la nourrir et 1 habiller pendant trois ans , après lesquels elle prendra dautres arrangements, qui, j'en suis persuadée, seront tout à l'avantage de Pvose.
— Vraiment , dit notre mère ! Cette petite Rose semble née pour être heureuse; mais, encore une fois, elle le mérite.
— Quand me permettez-vous de venir la prendre? demanda la couturière.
— Elle est à votre disposition , lui dit notre digne supérieure.
— Ma mère , dis-je alors, si vous le voulez bien, je viendrai moi-même chercher Rose pour la conduire chez M"' N. ?
— D'autant plus que vous lui adoucirez le moment de sa sortie de l'hospice ; car votre amie n'est point ingrate.
M'élançant vers Rose, qui nous épiait à travers les barreaux du portail donnant dans le vestibule , même en face du salon de la mère Louise , je lui fis part du succès de notre démarche et lui recommandai de se tenir prête pour le lendemain.
Bien que Rose ne fût point ingrate , sa douleur devait être moins vive que la mienne , en quittant l'hospice , où elle nétait restée que trois ans , tandis que
j'y en avais passé huit; et puis, je l'y laissais en sortant au lieu qu'elle se rapprochait de moi. Lorsque je fus la chercher, elle faisait ses adieux à nos bons amis. Je la trouvai chez Thérèse , qui , tout en l'embrassant , augmentait d'un fichu et d'un tablier, son paquet à peu près pareil à celui qu'on m'avait donné en quittant l'hospice. Après un moment de douce causerie: Vous allez faire un grand vide autour de moi , dit Thérèse en soupirant ; mais la vie n'est autre chose qu'un sacrifice continuel ! Néanmoins, je vais prier Dieu pour que le bonheur vous suive partout , bien que nos vœux les plus ardents ne se réalisent pas toujours.
Je vous attendais , nous dit la sœur Anne , à qui nous allâmes dire adieu.
Lorsqu'elle lui eut assez témoigné son affection et ses regrets , prenant la main de Rose : « Mon enfant, lui dit cette bonne sœur , vous allez entrer dans un monde plein d'écueils pour votre innocence ! Dès que la moindre chose troublera la paix de votre âme, recourez à Dieu par les sacrements , à la fréquentation desquels je ne saurais trop vous engager. N'ayez rien de caché pour votre ancienne compagne. Ne faites rien sans la consulter, d'abord parce qu'elle est votre aînée , puis parce qu'elle vous aime sincèrement. «
Nos larmes dirent à la sœur Anne combien nous lui étions reconnaissantes de ses bons conseils et combien nous l'aimions. Après lui a\oir fait à peu près les mômes recommandations , la mère Louise, en nous serrant la main à plusieurs reprises: Adieu,
mes enfants, nous dit-elle. Aimez-vous toujours et pensez quelquefois à la mère Louise . qui ne saurait vous oublier.
Nous étions si émues en nous éloignant de l'hospice, que nous fimes plus de la moitié du chemin sans pouvoir nous parler. Rose fut la première à rompre le silence.
— Je m'étais figurée, dit-elle, que le jour de ma sortie de l'hospice serait, pour moi, un jour de fête, et voilà que je me sens pleurer !
— Rose, si tu pouvais te réjouir en ce moment, j'aurais le droit de te croire légère, ce qui m'affligerait beaucoup.
— La joie est loin de mon cœur; néanmoins . chère Reine , je dois te l'avouer, l'idée que nous allons recommencer ce doux échange de pensées, de paroles et de sentiments, qui nous rendait si heureuses; cette idée seule diminue le chagrin que j'éprouve de me séparer de nos amis. Y a-t-il du mal à cela ?
— Non , mais tu te fais illusion de croire que nous pourrons nous voir et nous parlera volonté. D'abord, tu ne viendras que rarement chez >P' P. ; elle ignore notre intimité et j'en suis bien aise, par la raison que , toutes les fois qu'elle m'enverra faire des commissions de ton côté, je pourrai passer une minute ou deux avec toi , sans craindre qu'à mon retourelle me dise: Comme vous êtes restée longtemps! "N^ous yenez sans doute de voir votre amie? Nous ne pour-
rons être librement ensemble que le dimanche , encore pas toujours; car mes maîtres ont une campagne à St,-Geniez où ils vont passer deux ou trois mois de l'année; pendant ce temps , ils ne se servent point eux-mêmes , comme tu peux te l'imaginer. II faudra donc bien se résoudre , de part et d'autre, chère Rose! Les sacrifices, les privations, voilà notre partage! Ainsi, tu le vois, tes rêves de bonheur viennent de s'enfuir avec le son de mes paroles !
Ces tristes réflexions nous accompagnèrent chez les maîtres de Rose. Ils l'accueillirent on ne peut mieux. Pendant que M"' N. me débarrassait du paquet de mon amie: Sois la bienvenue, mon enfant, lui dit M. N., et lui tendant la main: Allons! pas de timidité, car te voilà chez toi. Nous sommes loin d'être de riches bourgeois ; mais j'espère que tu n'auras à te plaindre de rien chez nous. En tout cas , si quelque chose te manque, ce ne sera pas notre amitié. S'adressant ensuite à M"' N.: Voyons, femme! Astu quelque chose de bon pour le goûter de ces jeunes filles ?
— Merci, M. N., il faut que je vous quitte; le temps que M"" P. a bien voulu me donner pour mes petites commissions commence à s'écouler, et je ne veux pas abuser de sa complaisance. Souriant à Rose: — Je te laisse en bonnes mains, dis-je , en lui baisant le front; à dimanche!
— Comment, dit la couturière, tu aurais le cou-
rage de rester cinq grands jours sans voir ton amie?
— Femme, interrompit M. N. , tu me connais, je ne suis pas méchant; néanmoins , si Reine fait cela, je lui en voudrai toute ma vie.
— Si je ne peux venir plus tôt , leur dis -je en riant; vous savez bien qu'en service on ne fait pas toujours ce qui serait le plus agréable.
— C'est juste, c'est juste, dirent à la fois les deux époux en se calmant; tu viendras quand tu pourras ; soit de jour, soit de nuit, notre maison sera ouverte pour toi.
LXXXYI.
Ainsi queTavait dit la mère Louise, Rose semblait née pour être heureuse. Ses maîtres qui laimaient tendrement , se plaisaient à le lui prouver. Mon amie, à son tour, leur rendait cette affection par une confiance toute filiale , une prévenance touchante , des soins assidus et un dévouement peu commun. Chez de si bons maîtres, ses jours coulaient rapides, sans amertume. Chaque fois que le temps me le permettait, jallais vite l'embrasser, nv informer dans ses yeux si son cœur ne renfermait pas quelque chagrin; mais , la trouvant toujours plus contente, j'en bénissais Dieu. Le dimanche, dès que j'étais libre de sortir , jallais la prendre pour aller à vêpres , le plus souvent à l'hospice que nous ne quittions jamais sans peine. Il nous arrivait même quelquefois de nous joindre aux petites filles lorsqu'elles allaient à la promenade , et cela, pour être plus longtemps avec
la sœur Anne, que notre présence ne fatiguait jamais. Nous étions habillées à peu près de même ; mais c'était condescendance de la part de Rose; car, chaque fois que nous passions sur les boulevards pour aller à Thospice , soit la tournure gracieuse d'une robe, soit la forme distinguée d'un bonnet garni de rubans , elle avait toujours quelque chose à me faire remarquer , dans la mise élégante des grisettes de Nimes. Simple par goût autant que par économie, je lui répétais sans cesse , que dans notre condition de pauvres filles de 1 hospice, nous ne pouvions être trop modestes dans notre mise, que, d'ailleurs , on devait s'épargner bien des peines, des ennuis , lorsqu'on savait ne pas se rendre esclave de la mode, et que c'était mal connaître le prix du temps que de l'employer à de telles futilités. Loin de trouver mauvais que je me permisse de lui parler ainsi, n'opposant qu'une douceur angélique aux simples avis que me dictait l'amitié sincère que je lui portais, Rose m'approuvait toujours.
Quant à nos entretiens: époque par époque , nous aimions à revenir sur les trois années que nous avions passées ensemble à l'hospice et dont le souvenir nous attendrissait toujours. La petite croix de pierres n'était point oubliée, bien qu'elle eût disparu de l'étendage depuis qu'on y avait posé les fondements d'une bâtisse, alors destinée aux fous et que les folles occujjent aujourd hui. Étrangères à toutes les joies d'ici-bas , nous laissions le présent décote ; mais TaviMiir !.... Chaciue fois (pie nous entamions
ce chapitre . je sentais le besoin de me tenir en garde contre la tristesse; devant Rose chez qui cette pensée agissait avec moins de force et qui me disait que j'avais tort de mal augurer de notre avenir, vu que sa maîtresse lui promettait, non-seulement d'en faire une bonne ouvrière, mais de lui céder, plus tard, son travail; qu'alors, je quitterais le service pour aller demeurer avec elle chez M"^" N., qui m'aimait beaucoup , ou ailleurs, si cela me convenait mieux, et qu'une fois ensemble pour toujours, nous serions heureuses plus que jamais. Pressant Rose contre mon cœur . je la remerciais de ces sentiments à mon égard ; mais je me gardais bien de croire à tant de bonheur !
Ses parents nourriciers n'étaient pas non plus oubliés ; nous en parlions, au contraire, fort souvent. La promesse faite à sa mère d'aller la voir , devait se réaliser dès que nous aurions de quoi faire le voyage et y ajouter quelques petits cadeaux pour ses bons parents. Mais Rose ne gagnait rien, et mes neuf francs par mois ne me permettaient pas de faire une grande économie; néanmoins, nous comptions aller aux Cévennes , au plus tard , dans deux ans.
Telle était notre manière de vivre avec Rose, lorsqu'il fallut nous séparer. Depuis ma sortie de 1 hospice, l'absence la plus longue entre nous avait été celle à laquelle j'avais été forcée par l'indisposition de Julienne ; aussi , je ne pus retenir mes larmes
en disant à Rose que j'allais partir pour St. -Gêniez. Témoins de notre chagrin réciproque, M. et M"^ N., dont le cœur valait beaucoup plus que l'intelligence, s'irritant contre mes maîtres , dirent avec chaleur , que j'étais bien nigaude de leur sacrifier le seul plaisir que j'eusse en ce monde , celui de voir de temps en temps mon amie.
— Qui te force à les suivre, dit la femme? — Imbécile! dit le mari. Lache-moi ces maîtres et viens avec nous ; un peu plus , un peu moins , ça n'y fait rien, vois-tu. Lorsqu'il y en a pour trois , il y en a pour quatre. Bien que triste en me voyant prête à partir , Rose était loin de penser comme ces bonnes gens. Je lisais dans ces yeaxces paroles sorties de la bouche même de l'Homme-Dieu. «Le serviteur ne doit-il pas faire la volonté du maître ? » En effet , j'eus plusieurs fois l'idée d'interrompre M. et M"' N. pour leur montrer combien ils s'écartaient de la justice et même du bon sens , au sujet du devoir des domestiques ; mais l'hospitalité qu'ils venaient de m'offrir avec tant de cœur , me toucha si profondément, que j'oubliai tout le reste, pour leur en témoigner ma gratitude. Je fis ensuite mille petites recommandations à Rose , entre autres , celle de ne pas négliger nos amis de l'hospice et d'aller voir quelquefois la bonne Flavie , qui nous aimait si tendrement.
Ne pouvant continuer , tant j'étais émue, j'embrassai Rose et m'en séparai sans savoir quand nous nous reverrions.
LXXXMII.
Nous restâmes quatre mois à la campagne, où malgré mes nombreuses occupations , le souvenir de Rose ne me quittait pas du matin au soir. Que faitelle en ce moment? disais-je. Si je savais écrire, elle recevrait une lettre tous les huit jours au moins, ne serait-ce que pour lui dire: « Chère amie, ton souvenir m'occupe sans cesse ! En est-il de même de ton côté? Je me promettais bien qu'après notre voyage des Cévennes,le premier argent que je pourrais économiser serait pour un maître qui nous donnerait des leçons d'écriture, à Rose et à moi; car, je trouvais trop dui d'être obligées de se passer des nouvelles lune de l'autre.
Le village de Saint-Geniez était cependant plein de vie et dejoie.Tous les soirs , au retour des champs, le hautbois invitait la jeunesse à se délasser par la danse des travaux de la journée. Toujours bonne à mon égard , M"' P., en m'ôtant le travail des mains , m'engageait alors à me récréer un peu et tout en la remerciant de cette marque d'attention qui me touchait, j'allais prendre le frais sur la porte pendant quelques minutes.
Les villageois dansaient en plein air à deux pas de là , en sorte que je pouvais les voir sans bouger de place ; mais, le sérieux imperturbable avec lequel ils sautaient les uns devant les autres , sans daigner se regarder, me donnait une telle envie de rire, que,
sans mon caractère naturellement triste, j'eusse éclaté ; aussi , dans la crainte, mal fondée, peut-être, de m'entendre apostropher par ceux ou celles dont j'aurais pu blesser Tamour-propre , je rentrais surle-champ.
Les premiers jours de mon arrivée à Saint-Geniez, les jeunes gens m'accablaient d'invitations pour me faire honneur, sans doute , comme étant la servante des maîtres de la maison devant laquelle ils dansaient. Je refusais constamment , parce que je n'entendais rien à la danse que je n'aimais pas. D'ailleurs , loin de RosC; pouvais-je me livrer à une joie quelconque? Mais, ainsi que les plaisirs, chaque peine a son terme. Un soir, pendant que nous soupions, Mina, l'un des valets , me dit d'un ton plein de mystère : Reine , votre procès est gagné! — Expliquez-vous! — Eh bien ! oui : demain ou après demain vous serez plus contente que vous ne létes maintenant. — Pourquoi, bon Mina?— Pourquoi? dit-il en riant. Parce qu'étant
à Nîmes , vous aurez déjà vu celui ou celle qui
possède tout votre cœur.
XG.
En ciîet, le surlendemain, à la même heure, j'étais dans les bras de Rose, moins joyeuse, cependant, que n'avait pu le supposer Mina; car sans notre' amitié, sous les habits de deuil qui relevaient la blancheur et la beauté de mon ancienne compagne , je ne Teusse jtas reconnue.
Après le premier élan d(« t(;ndresse qui nous tint
embrassées pendant quelques minutes : La mort a donc passé par ici, chère Rose ? Qui t"a-t-elle enlevé pendant mon absence? — Mon cher maître 1 le bon M. N., dit-elle , le cœur et les yeux pleins de larmes. — Ciel! Et de quelle maladie est-il mort ? — Dune maladie qui ne nous a pas même donné le temps de lui prodiguer nos soins ; car, peu de jours après ton départ , il lui prit une attaque et ce fut fait de lui en moins d'un jour. — Pauvre M. N.l Combien je le regrette î Oh 1 que ta maîtresse doit être affligée ! Où donc est-elle en ce moment ? — Elle vient de sortir avec son fils. — Son fils ! est-ce quil est ici? — Depuis la mort de son père. Et je crois trèsfort quil cessera de voyager, pour rester auprès de sa mère , ce qui me fait plaisir pour M"' N . qui laime d'autant plus quelle na que ce fils. Mais , tu le connais, chère Reine 1 Tu las vu , tu lui a parle I — Moiî Et quand? — Nous étions encore à l'hospice. Ne t'en souvient-il pas de ce jour où nous allions laver au moulin et où nous fumes poursuivies par ces jeunes gens qui nous firent si peur? — Si je m en souviens? Il me semble que c'est hier, tant ce fait est présent à ma mémoire. — Eh bien! le fils de M"" N. est celui de ces jeunes gens qui... — C'est peut-être Robert! interrompis-je. — Ce méchant qui me coûta tant de chagrin pendant la maladie qu'il t'occasionna? Grandement fâchée que Robert fut Tindigne fils de ma maîtresse , crois-tu que je n'eusse pas pris un autre ton en te parlant de lui? Le fils de M"* N. est, au contraire, ce vertueux
Lucien , dont la pitié pour notre cruelle situation , lui fit prendre notre défense avec tant d'ardeur. Ne te îe rappelles-tu pas? — J'ai toujours eu devant mes yeux la dure physionomie de Robert, tandis qu'il ne me reste qu'un souvenir confus de celle de Lucien ; mais je n'ai point oublié les paroles pleines de charité, qu'il voulut bien nous adresser, et celles aussi pleines de bons sens qu'il fit entendre à ses camarades en les quittant. Je ne pourrais donc reconnaitreM. Lucien; mais je suis enchantée d'apprendre qu'il est le fils de M"'' N.; car je tremble encore en pensant que ce pouvait être Robert, ce qui nous eût rendu bien malheureuse toutes deux.— Lucien pourtant se souvient fort bien de toi , chère Reine ; car, il a été le premier à m'en parler. Il te croyait morte et je puis Rassurer qu'il te verra avec grand plaisir. — 11 en serait de même de mon côté, si je pouvais rester plus longtemps ; mais je suis sortie sans rien dire; mon impatience ne m'ayant pas permis d'attendre à demain pour t'embrasser. Présente mes afîectueux respects à M"^ N., dis-lui, surtout combien je prends part à son malheur et remercie son fils de s'être souvenu de moi.
XGI
Le souvenir de Lucien , dont le contraste était si frappant avec celui de Robert , ne pouvait que me rassurer à l'égard de Rose ; néanmoins, j'étais plus que jamais irHjuiète sur son compte. Pauvre amie , disais-je, connue elle était triste 1 quelle perte elle
vient de faire dans la personne de ce bon M. N.l II me semble Fentendre encore me dire avec un bonheur inexprimable: « Crois-le Reine ; j'aime cette petite Rose j autant, vois-tu, que si elle était ma fille. » M"^ N. l'aime aussi beaucoup; mais la mort de son mari ne va-t-elle pas tout faire changer à son désavantage ? Lucien , lui , je le crois incapable de chagriner celle dont, jeune encore, il se montra l'admirateur en même temps que le défenseur. Mais, s'il se marie , est-il sûr que son épouse la verra de bon œil? Qui sait, même, si linfluence dune belle fille n'ira pas jusqu'à enlever à mon amie cette douce et précieuse affection que M''" N. lui porte, depuis le jour que je lui parlai d'elle chez M""^ C?
Pour me distraire de ces réflexions qui m'absorbaient tout entière, j'allais en esprit chez M"^ N. qu'il me tardait de voir, ainsi que son fils. J'aimais surtout à me représenter Rose , telle que je l'avais vue en arrivant de St. -Gêniez. Une robe de mousseline noire unie , un tablier à petits filets blancs , un foulard noué à son cou, en forme de sautoir, un petit bonnet de mousseline très-claire et dont le bord valait tout au plus deux sous le mètre , voilà tout ! Cependant , que Rose était bien avec ce costume si simple l Elle avait un air si distingué, si dénué de toute affectation , qu'on eut dit qu'elle n'avait jamais été habillée autrement. Sous ce costume qui tenait un peu de celui des grisettes, la charitone avait tout à fait disparu ; mais loin d'en ressentir la moindre jalousie, il me semblait que j'en aimais davantage
mon ancienne compagne, au point que j'eusse voulu voir tout le monde en admiration devant elle.
Le dimanche suivant, à l'heure accoutumée, j'allai chez M""' N. A mesure que j'approchais de ce lieu où le bonheur habitait naguère, je sentais mon cœur se serrer. Ce n'était pas sans raison ; ma présence chez M""^ N. allait réveiller un triste souvenir, faire couler des larmes. Ce fut M"' N. qui me reçut. Je l'embrassai , lui serrai fortement la main , pour lui faire comprendre que si je ne pouvais lui parler, je n'étais point indifférente à son chagrin. Malgré les larmes qui étouffaient sa voix : — J'étais sûre de ton cœur, me dit-elle. Eh bien! non, tu ne le verras plus ce pauvre homme qui t'aimait tant! Lorsque tu fus partie pour la campagne , il ne cessait de me dire qu'il lui manquait quelque chose ! Il était si bon , si rempli de qualités inappréciables 1 Et voilà que je suis séparée pour toujours de ce cher époux! — Pour toujours? Oh! non; il vous attend au ciel 1 Je ne pus lui en dire davantage.
Touchée de ma douleur profonde , pour y faire diversion , M"' N. dit à Rose d'appeler Lucien , qui ne se fit pas attendre.
Voilà Reine , lui dit sa mère ; je sais qu'il te tardait beaucoup de la voir.
Me tendant amicalement la main : Mademoiselle , je suis heureux de pouvoir renouveler connaissance avec vous ; mais, je voudrais que ce fut en toute
autre circonstance pour vous en témoigner ma joie. Je vous remercie de la part que vous prenez à notre malheur, bien grand; car, nous avons perdu, ma mère, le meilleur des époux; moi, le plus tendre des pères !
— Et Rose, interrompis-je , n'a-t-elle pas perdu Tami le plus sincère, le plus dévoué?
— A'ous dites vrai ! Mais il reste à votre amie , une mère dans la mienne , et, dans moi, il lui reste plus qu'un ami , il lui reste un frère !
— Merci, Monsieur ! Merci mille fois pour le bien que vous me faites en me parlant ainsi à l'égard de mon ancienne compagne.
— Du tout, mademoiselle , lintérét , Tamitié que Dous portons à Rose , ma mère et moi , nous font un devoir d'en agir ainsi envers elle. Je désire seulement que le temps et l'occasion me permettent de vous prouver la sincérité de mes paroles.
— Mais, parlons un peu de vous, reprit-il; car, je ne vous ai point oubliée depuis l'aventure delécurie. Votre pâleur et votre tristesse m'avaient si fort impressionné, que j'ai eu longtemps votre image devant mes yeux, si bien, que je vous aurais reconnus entre mille; mais vous étiez si maigre, vous aviez lair si soutirant, que je ne me figurais pas que vous puissiez vivre longtemps; aussi, je fus agréablement surpris lorsqu'en demandant de vos nouvelles à Rose , elle me dit que votre santé avait enfin repris le dessus. Je fus aussi très-charmé d'apprendre que l'étroite amitié qui vous unissait
alors à \otre compagne , ne s'est pas démentie un seul instant depuis cette malheureuse aventure, qui, à ce que me dit Rose, faillit yous coûter cher. J'en ai été si peiné j que je me repens encore aujourd'hui d'avoir pu vous abandonner toutes deux à la brutalité de Robert. Mais, depuis, j'en suis sûr, vous avez tout oublié, même les torts de Robert, d'autant plus digne de votre pardon , qu'il n'existe plus.
— Robert est mort ! dis-je , involontairement.
— Le malheureux jeune homme voulut s'engager malgré ses parents , et peu de temps après il mourut en Afrique.
— Puisque Robert est mort, dis-je à Rose, tâchons de ne penser à lui que pour le recommander à Dieu , n'est-ce pas , chère amie?
— Certainement, dit-elle, si nous devons aimer de tout notre cœur ceux qui sont bons pour nous , il est de notre devoir de prier pour tous , même pour ceux qui nous ont fait du mal.
M""" N. et son fils approuvaient nos sentiments, lorsque deux coups frappés à la porte annoncèrent une visite , ce qui nous permit de sortir pour faire notre tournée du dimanche , comme avant mon départ pour la campagne.
A peine dans la rue, sans même se douter que mon petit fichu d'indienne , lixé par trois ou quatre épingles au corsage de ma robe , était loin de faire honneur au grand châle de mérinos noir qu'elle ])ortait avec autant d'aisance que de grâce.
— Eh bien ! dit Rose en me prenant le bras, comment trouves-tu Lucien ?
— Très-bien de figure et de taille, parfait de cœur et de sentiment , tel , enfin, chère amie , que je désirais qu'il fût à ton égard.
— Merci , me dit-elle avec un sourire ]ilein dune mélancolie que jattribuai tout de suite à la mort de M. N.
Détournant la conversation de ce sujet pour égayer un peu mon amie, je lui racontai comment j'avais passé mon temps à Saint-Geniez. Elle fut heureuse de savoir que son souvenir ne m'avait pas quittée. Je m'attendais à la voir beaucoup rire, en lui parlant du sérieux comique , avec lequel les villageois dansaient ; mais elle paraissait occupée d'autre chose. Ce défaut d'attention, que je remarquais pour la première fois chez Rose, se fit pourtant moins sentir lorsque je lui fis part de mon admiration pour les beautés de la nature et les dons quelle répand avec profusion sur la vaste campagne, pendant l'automne.
La campagne , se mit-elle à dire ? Tu verras , tu verras, lorsque nous irons aux Cévennes ! Mais quand irons-nous ? Jamais , peut-être !
— Comment! repris-je. Toi qui, jusqu'ici, as vu tout en beau , tu commences à désespérer ? Je ne vois pas les obstacles insurmontables qui peuvent nous empêcher d'accomplir un tel projet.
— Si M. N. vivait, oui; mais à présent
— A présent ! et pourquoi pas aussi bien qu'alors ?
— - Attends-tu autre chose de M"' N. que sa permission ? Penses-tu qu'elle te la refuse ?
— Non. Mais
— Eh bien! moi Je te dis que l'année prochaine ne se passera pas , sans que nous ayons pu réaliser ce projet , à moins que nous ne soyons malades l'une ou l'autre , ou que tu ne t'en soucies plus.
— Tu sais trop bien le contraire , chère Reine !
— Laisse donc là tes si, tes mais ; tes peut-être , et pense; chère Rose, que chaque mois ajoute à la somme que je mets de côté pour ce charmant voyage.
XGIV.
— J'avais beau vouloir me le dissimuler; à dater de ce jour, je fus obligée de convenir que, pendant mon absence, le caractère de Rose avait subi un grand changement. Je ne reconnaissais plus en elle cette jeune fille dont naguère la physionomie enfantine laissait voir le bonheur qu'elle goûtait intérieurement.
Sa gaîté franche et naïve disparut insensiblement pour faire place à une tristesse indéfinissable. Ses habits de deuil, qui la rendaient plus intéressante encore , lui servaient d'excuse aux yeux de nos amis, qui me disaient souvent : Pauvre Rose I depuis qu'elle a perdu son maître, elle n'est plus la même. Je pensais comme eux et me torturais l'espris pour arriver à comprendre la vraie cause de la tristesse de mon amie.
« J^a mort de son maître, disais-je, peut bien y ôtre (»our beaucoup ; mais en est-elle l'unique motif? Cela
me semble impossible. Aimerait-elle outre mesure le fils de M"' N.?Mais alors, Rose serait heureuse de le voir si bon et , en même temps , si plein de respect pour elle. Si, au contraire, mon amie se sentait de l'éloignement pour lui , m'en dirait-elle tant de bien chaque fois que nous en parlons? » Je passais des semaines entières à réfléchir là-dessus , mais je n'avançais à rien; et, lorsque tourmentée de la voir ainsi , je suppliai Rose, au nom de notre amitié , de m'ouvrir son cœur :
— Je voudrais , me répondait-elle, pouvoir te dire : J'ai ceci ou cela ; mais je me sens triste sans pouvoir m'expliquer pourquoi , et ce qui m'attriste encore plus, cest de te voir souffrir à cause de moi.
Un dimanche que j'allais la prendre pour aller à vêpres , je trouvai , contre son habitude , mon amie en habits de tous les jours et fondant en larmes.
— Au nom du ciell qu'as-tu ? lui dis-je. Serait-il arrivé quelque nouveau malheur dans cette maison? M°" N. est-elle malade? Son fils parti ou prêt à partir ?
— Rien de tout cela ; ils sont tous deux en ville.
— Es-tu malade toi-même ?
— Non.
— Mais alors , qu'as-tu? - Je n'en sais rien ! Feignant de m'en aller ;
« Rose , lui dis-je, ta conduite envers moi, depuis mon retour de Saint-Geniez , commence à me faire supposer que mon amitié ne te suffit plus , ainsi
— Oh ! Reine, interrompit-elle en me forçant à me rasseoir, est-ce bien toi qui \iens de me faire entendre des paroles si dures ? Toi , sans l'amitié de laquelle je ne saurais Yi\re !
— S'il en est comme tu dis, pourquoi ne pas m'ouvrir ton cœur ; car, enfin , tu as beau ne pas en convenir ; tu souffres , chère amie I Chaque peine a sa cause. Veux-tu que nous cherchions ensemble la source de cette mélancolie , qui , en détruisant chez toi toute espèce de bonheur, finirait par nuire à ta santé ? Avec mon aide , peut-être parviendrons-nous à deviner ce que tu dis ne pouvoir t'expliquer. Réponds , le veux-tu?
— Oui.
Prenant le plus court chemin pour atteindre mou but:
— Depuis quand es-tu si triste?
— Depuis la mort du pauvre M. N.
— En ce cas, ta tristesse est louable ; mais enfin , le temps adoucit les plus fortes douleurs. Voilà bientôt un an que ton maître est mort , et loin de diminuer, ta douleur augmente! Qu'est-ce donc qui avait pu te le rendre cher à ce point ?
— L'amitié sincère qu'il me portait.
— Si M""^ N. mourait, que ferais-tu alors, que deviendrais-tu?
— M"' N.? Il me semble que je m'en consolerais plus vite.
— Tu l'aimes donc moins que tu n'aimais son mari?
— Oh 1 oui , beaucoup moins I
— Elle t'aime cependant bien !
— Tu le crois ?
— Mais c'est positif, chère Rose ! Jette un coupd'œil en arrière : vois ce que M""^ N. a fait pour toi. Elle te nourrit, t'habille depuis le jour où nous allâmes te chercher ensemble à Ihospice. Elle te met à même de gagner ta vie sans avoir besoin d'aller d'un maître à l'autre, comme j'ai déjà fait. Que te manque-t-il chez M"^ N.? Es-tu moins bien nourrie, moins bien mise qu'elle? Ne dirait-on pas, au contraire, que tu es sa propre fille?
Pleurant de nouveau à chaudes larmes : C'est parce que W' N. a fait pour moi tout ce que tu dis , que j'en souffre plus cruellement aujourd'hui !
— Explique-toi , chère amie , au lieu de pleurer ainsi; car tu me fais plus de mal que tu ne le crois. Est-ce que M"' N. serait moins bonne pour toi maintenant ?
— Je voudrais pouvoir me tromper ; mais , depuis la mort de son mari , elle a bien changé à mon égard ; <lepuis quelques mois surtout, il me semble que j'ai perdu toute son affection. Elle ne me laisse manquer de rien ; mais quelle différence dans sa manière d'agir! Jai beau aller au-devant délie, comme j'ai toujours fait , elle ne me parle que par nécessité , et d'un ton qui me glace. Que ne peut-elle comprendre combien cela me fait souffrir! ,AIais elle ne s'en aperçoit même pas.
— Eh ! Tu disais que tu ne savais ce qui pouvait te rendre triste! Pourquoi , chère Rose, dis-je en la
pressant contre mon cœur, pourquoi me taire ainsi ton chagrin? il m'a fallu te Farracher par morceaux! Ne sais-tu pas qu'une peine à deux, perd beaucoup de sa pesanteur et de son amertume I
— J'ai souvent ouvert la bouche pour te l'avouer; mais, il est si pénible de ne pouvoir toujours dire du bien de ceux auxquels on doit tant , de ceux qu'on voudrait aimer malgré eux !
— Cœur excellent , va 1
— Et Lucien , repris-je , l'aimes-tu beaucoup?
— Puis-je faire autrement? il a été si bon pour moi ! Je ne puis me rappeler ses attentions , ses prévenances , sans me sentir pleurer!
— Comment? est-ce qu'il a changé lui aussi?
— Gh ! oui , presque en même temps que sa mère.
— Lucien I Est-ce possible? Mais, te fait-il passer de mauvais jours?
— Il me parle avec moins de froideur, mais avec non moins de réserve que sa mère. On dirait qu'il tâche d'éviter ma présence. Je le trouve aussi beaucoup plus triste depuis quelques mois. Il a l'air tout malade. Pauvre Lucien! S'il savait combien je le plains ; combien je m'intéresse à lui! Mais
— On dirait que tu l'aimes plus que sa mère?
— Par une raison toute naturelle. Depuis quelque temps , M'"" N. me fait sentir le poids de son autorité, tandis (jue son fils ne m'a jamais traité avec la moindre rigueur, pas même aujourd'hui qu'il ne m'aime plus ; car tout en lui me porte à faire cette supposition.
— Puisque tu n'as rien fait pour mériter d'être ainsi traitée, je te conseille de demander une explication à ta maitresse ; car enfin , cela ne peut pas durer.
— C'est précisément cette résolution qui m"a mise dans l'état où tu m'as trouvée. Étudiant ce que j'avais à dire à M"' N., je croyais l'entendre me répondre : « Rose, si notre manière d'agir à ton égard ne te plait pas, nous en sommes fâchés, cherche ailleurs!» Tu comprends combien il me serait pénible de quitter cette maison où j'étais si bien vue autrefois. Néanmoins , je t'avoue avec sincérité que je préfère en sortir plutôt que de vivre ainsi !
— ^ eux-tu que je prenne l'initiative auprès de ta maîtresse, que je sonde ses sentiments, ses intentions à ton égard ?
— Il me semble qu'il est plus convenable que ce soit moi. Qu'en dis-tu?
— Je voulais ménager ta sensibilité ; mais si tu en as le courage, il vaut mieux que tu parles toimême à M*^" N., afin défaire cesser une incertitude, qui nous rend malheureuse toutes deux , il n'y a déjà que trop de temps.
XGYI.
Je me disposais à quitter mon amie, lorsque M"* N. et son fils rentrèrent. La voyant en habits de travail et fort abattue: — Est-ce que Rose serait malade? dit M"^ N., et lui prenant la main: Qu'as-tu? Où souffres-tu?
— J'ai un peu mal à la tète.
— Depuis quand , pauvre enfant?
— Depuis quelques jours.
— Rose , ma fille , ce n'est pas bien de ta part. Tu souffres et tu ne m'en dis rien. Pourquoi cela? Si c'était d'hier que tu fusses dans la maison , tu serais excusable ; mais voilà deux ans passés que tu es avec nous qui te regardons comme de la famille et tu te comportes comme une étrangère; encore une fois , ce n'est pas bien !
La tristesse, l'inquiétude, l'agitation peintes sur sa figure: Ma mère, dit Lucien, empressons-nous de
soulager Rose, et puis vous Ce disant, il passa
dans la pièce à côté.
Je suivis Lucien , sous prétexte de lui offrir mes services. Le voyant s'essuyer les yeux : Monsieur, lui dis-je, ne vous inquiétez pas 1 Mon amie est un peu souffrante; mais je suis persuadée qu'un peu de repos la guérira tout à fait.
— Vous le croyez? Mais les larmes qu'elle s'efforçait de nous cacher, dites , n'annoncent-elles pas que Rose souffre dans le cœur?
La présence de M"' N. vint nous interrompre.
Retournant près de mon amie, qui me parut moins triste : Je crois très-fort , lui dis-je , que tu es dans Terreur sur le compte de ta maîtresse ; car enfin , la manière affable et toute cordiale avec laquelle M"" N. t'a parlé , n'a rien , absolument rien, qui puisse faire supposer qu'elle a changé à ton égard. Et Lucien, si tusavais combien il souffre de te voir ainsi? Oui,
chère Rose, tu te trompes; M" N. ainsi que son fils t aiment plus que tu ne le penses. Je suis bien sûre que le mal dont tu te plains n'existe que dans ton imagination. Tu verras si ce que je te dis n'est pas la vérité ?
xGvm.
Je laissai mon amie calme, résignée, ayant même abandonné sa résolution de parler à M°^^N., croyant comme je le lui avais dit, que tout cela pouvait' bien n être qu'un jeu de son imagination. Il ne me convenait pas de m'en aller sans rien dire à la maîtresse de Rose ; mais elle était encore dans la pièce voisine, d'où je l'entendais poursuivre avec son fils, un entretien sérieux, animé, que je trouvais indiscret d mterrompre. M- N. parlait très-fort, mais si vite, qu il me fut impossible de retenir un mot de ce qu'elle disait. Quant à Lucien , dont le respect pour sa mère semblait maîtriser en lui, jusqu'au ton de sa voix • a force de prêter l'oreille , je pus l'entendre proférer ces paroles: Oui, ma mère. Oui, crovez-le , c'est depuis lors! Et si le chagrin la gagne? Oh! ma mère!
Au nom du ciel! pourquoi vous arrêter à ces Ma
mère, ma tendre mère! Laissez-vous fléchir? Dites oui, ma mère!
De qui peut-il s'agir, si ce n'est de Rose , dis-je avec anxiété! Mais cédant à la voix du devoir qui m'appelait ailleurs, je m'éloignai avec le regret de ne pouvoir satisfaire une curiosité bien légitime selon moi. '
XGIX.
L'abattement de mon amie , ses pleurs , la confidence qu'elle m'avait faite et qui n'avait pas le moindre rapport avec le traitement dont elle venait d'être l'objet de la part de ses maîtres , ce long et sérieux entretien de M"^ N. avec son fils , les paroles pathétiques , mais pleines de mystère , que j'avais entendu proférer à Lucien, tout cela était pour moi une énigme qu'il me tardait extrêmement de voir éclaircir. Le lendemain , revenant sur toutes ces choses qui m'avaient occupée une bonne partie de la nuit: « Je n'attendrai point à dimanche pour aller voir Rose, disaisje. Si j'ai terminé de bonne heure mon repassage, j'irai savoir comment elle va. Son mal de tête me sera une excuse auprès de M"^ N. » Je changeais de fer à repasser, lorsque Rose parut. Elle me fit tressaillir de joie et de surprise ; car, bien que mon esprit fut occupé d'elle , je ne m'attendais nullement à la Yoir à cette heure.
— .Te voilà, chère amie? Je me hâtais d'achever de repasser pour aller te voir. Et le mal de tête? Mais tu semblés moins triste! As-tu de bonnes nouvelles à me donner? Je vois cela dans tes yeux. Allons ! assieds-toi et dis vite.
— J'ai une foule de choses à t'apprendre, me ditelle, une, surtout, qui va te paraître incroyable, tout comme à moi ; car je ne cesse de me demander, si ce n'est point un rêve.
— Vous avez donc eu une explication avec ta maîtresse !
— Oui ; mais cest elle qui a pris l'initiative. Figure-toi quhier, lorsque tu meus quittée , fatiguée par les pleurs et les idées noires qui m'assiégeaient depuis si longtemps , je finis par mendormir. Quand je m'éveillai ^il était presque nuit), je fus on ne peut plus étonnée de voir M"* N. assise à côté de mon lit.
— Eh bien I me dit-elle , comment es-tu?
— Le bon sommeil que je viens de faire, lui répondis-je, m'a soulagé la tète , au point quelle ne me fait presque plus de mal.
— Tu souperas donc avec nous?
— Mais oui , répondis-je en souriant.
— Ah! tant mieux! car je n'étais pas la seule à être en peine sur ta santé.
— Vous êtes trop bonne , M"' N., de vous intéresser à moi de cette manière.
— Il n'y a pas de bonté là dedans, c'est mon devoir; d'ailleurs, poursuivit-elle, est-ce d'à-présent que je m'intéresse à toi? Ai-je cessé de t'aimer un seul instant depuis que je te connais ?
— Je me mis à pleurer, chère Reine , mais cette fois-ci , c'était de bonheur!
— Rose , continua M'"' N., tu as des peines que tu nous caches ! Ainsi que Lucien , j'aurais dii m'en apercevoir; cela ne m'eût point échappé, sans la mort de mon pauvre mari. Le malheur, chère Rose, m'a rendu égoïste à ton égard; sans compter que, depuis quelque temps , une seule idée me préoccupe ;
mais, aujourd'hui, c'est uniquement de toi que je veux m'occuper. Ouvre-moi ton cœur, ma pauvre enfant! Confie-moi ton chagrin et sois persuadée qu'en y prenant part , je t'aiderai à recouvrer cette paix , ce calme , dont tu jouissais et qui semblent t'avoir complètement abandonnée.
— Je n'ai plus rien, dis-je à M°" N., en l'embrassant avec un bonheur inexprimable.
— Mais , tu pleures !
— De joie , voyez-vous! Car, je croyais avoir perdu sans retour votre amitié, celle de votre fils, et cette pensée qui me désolait , était la cause unique du chagrin qui me rongeait le cœur depuis quelque temps. Mais vos paroles viennent de me rendre au bonheur.
— Tu as nommé mon fils, reprit M"^ N., l'aimestu , chère Rose ?
— Peut-on me faire une pareille question ? Votre fils , M"^ N., je l'aime de tout mon cœur, autant que vous-même! Croyez-vous que j'aie oublié ce temps où, me prodiguant ses bontés, votre fils me disait en votre présence: « Rose, non-seulement je te regarde comme ma sœur, mais je sens pour toi l'amitié d'un frère pour une sœur chérie 1 »
— Et si, maintenant, Lucien te disait : « Rose, je te demande ta main, veux-tu me l'accorder? » Que lui répondrais-tu?
— Ma main? Eh ! Seigneur Dieu! Je les lui tendrais toutes les deux de grand cœur!
— Je vois que tu ne me comprends pas,ditM"" N.
en riant. Écoute! Si mon fils , à l'heure qu'il est , te disait : « Rose , me veux-tu pour ton époux? »
— Ceci est dilTérent , madame N. Regardant cela comme une injure delà part de votre fils, je commencerais à me méfier de lui ; car, sans être remplie d'esprit , je crois en avoir assez pour comprendre mon infériorité, vis-à-vis du fils de ma maîtresse, ainsi que l'énorme distance qui m'en sépare! L'amitié fraternelle de votre fils , jointe à la vôtre , M"' N., voilà jusqu'où se porte mon ambition. Vous m'assurez de l'une et de l'autre, n'est-ce pas?
La voyant s'interrompre :— Achève , dis-je à mon amie! Que te répondit ta maîtresse?
— Rose, me dit-elle, au lieu de sonder les sentiments que je m'attendais à trouver dans ton cœur noble et pur, j'aurais du t'apprendre , sans détours , que mon fils songe sérieusement à fépouser. Cela est si vrai que , depuis six mois , je combats en lui cette résolution , non à cause de toi, car je t'aime de tout mon cœur, mais pour certains préjugés , auxquels le monde s'attache avec une invincible opiniâtreté.
Je comprends, M** N. Mais, grâce à Dieu, vous avez un fils incapable d'aller contre votre volonté , surtout en fait de mariage. Il ne m'a encore témoigné qu'un intérêt plein de sympathie et de bienveillance ; mais s'il en venait jusqu'à me parler de mariage , soyez sûre que je repousserais de toutes mes forces une pareille proposition; car, je ne voudrais pas, pour tout au monde, vous causer le moindre désa-
— Tu n'y peux rien , me dit-elle. Cette question si longtemps débattue entre mon fils et moi , \ient d'être tranchée. J'ai donné mon consentement à Lucien! J'ai plus fait , chère Rose, je lui ai même promis le tien sans te consulter, espérant que tu ne me réfuserais pas ta main pour mon fils.
Étonnée au dernier point de m'entendre parler ainsi par M""^ N.; — Oh ! pourquoi , lui dis-je , êtesvous allée si vite et si loin ?
— Ai-je mal fait, Rose ? Allons 1 continua-t-elle , vous TOUS connaissez , vous vous aimez l'un l'autre ! Dis moi tout simplement si tu veux épouser mon fils , oui ou non; c'est vite dit , ça. Dépêche-toi, car il est impatient d'avoir ta réponse.
Après une nouvelle pose : — Il m'est impossible , me dit Rose , de te dépeindre la situation de mon cœur pendant les quelques minutes que je restai sans répondre à M"' N. J'ouvris cinq à six fois la bouche pour dire non , et je n'eusse point hésité sans la crainte de perdre l'amitié de M"" N. et celle de son fils ; amitié qui m'a toujours été si précieuse ! Je dis donc oui, mais si bas, que je doutais que M"* N. m'eût entendue. Lucien entra au même instant, pour demander comment je me trouvais de mon indisposition.
— Mon fils , lui dit alors , M™' N. , voilà celle que ton cœur a choisie 1 Dès que le deuil de ton père sera fini, votre union aura lieu. Cela te convient-il? Es-tu content?
— Ohl ma mère ! Vous venez de donner à votre
— 143 -^ fils la plus grande marque de \otre tendresse pour lui I Et toi, Rose , dit-il , en arrosant de ses larmes une de mes mains que M™* N. avait mise dans la main de son fils. Merci mille fois de ce que tu veux bien accepter pour époux celui qui n'eût osé de luimême s'offrir à toi , de peur de s'en rendre indigne en effarouchant ta vertu !
— Tout l'honneur m'en revient , lui répondis-je d'une voix émue et ne sachant quelle contenance faire.
— Je te félicite, dis-je à mon amie , d'avoir été si bien inspirée, malgré ton trouble, que je comprends sans peine. Ce petit compliment , adressé par toi au fils de M™' N. , est très-senti ; il est d'autant plus vrai , que tu ne devais pas t'attendre à faire un tel mariage, n'est-ce pas ?
— Bien certainement ! Il faut que ce soit Lucien pour cela. Combien à sa place ne voudraient pas d'une pauvre fille de l'hospice ; mais il est si bon , lui ! Je ne l'ai jamais vu si heureux qu'il l'est maintenant. Et crois-tu qu'il t'oublie? Oh! non chère amie. Hier soir, au milieu de sa joie: « Qu'il me tarde, disait-il à sa mère, de connaître les sentiments de Reine au sujet de notre prochain mariage avec Rose. Oui , j'aimerais qu'elle fût là , pour voir l'impression que cette nouvelle produirait sur elle. » M"' N. voulait être la première à te lannoncer; mais Lucien a pensé, avec raison , quil valait mieux que tu l'apprisses de la bouche même de ton amie !
— Ce qui , surtout , me fait plaisir , chère Rose ,
c'est de te voir contente. Je te le disais bien que ton chagrin était sans fondement. Tu vois que je ne me suis pas trompée. Pour ce qui est de ton mariage avec le fils de M""" N. , je n'y yois rien d'impossible; néanmoins ; à ta place, je continuerais à regarder ce projet comme un rêve. Par ce moyen , s'il n'avait pas lieu , tu t'en consolerais beaucoup plus aisément.
— Tu ne saurais me donner un meilleur conseil, me dit-elle , je vais tâcher de le mettre en pratique.
Étonnée, en- effet, de ce que Rose venait de m'apprendre : « Comme tout varie et change ici-bas 1 disais-je. Pauvre amie! Hier, son cœur était dans la tristesse et la désolation! Aujourd'hui, ce même cœur bat de joie et d'amour, sur les ailes de l'espérance, et demain, qui sait?... » Rose avait fini ses dix-huit ans : elle en était à cet âge où la beauté brille de tout son éclat. Aussi, elle n'eut besoin d'employer ni le secours de la mode , ni celui de la coquetterie , pour plaire à Lucien. Oh ! non. Rien que pauvre fille de l'hospice , elle fut préférée par le fils de M"' N., à une foule de jeunes filles qui auraient pu lui offrir un nom , une dot , et , peut-être, autant de beauté ; mais autant de candeur et d'innocence ? Lucien en doutait. Cette seule considération , disait-il , l'attachait de plus en plus à sa jeune fiancée et lui faisait désirer avec ardeur le jour où il pourrait la conduire à l'autel.
— Rose aimait aussi de plus en plus le fils de iM'"'N.;
mais que de reconnaissance dans son amour ! Lorsque je lui demandais pourquoi elle désirait tant cette union : Parce que , me répondait-elle, une fois mariée à Lucien , n'ayant plus besoin de me méfier de mon cœur, je pourrai aimer Lucien , sinon comme il le mérite, du moins autant que jen serai capable.
en.
J'étais heureuse du bonheur que ce mariage semblait promettre à mon amie. Flavie l'apprit avec joie et se plaisaif à m'en parler. Il n'en fut pas de même de Thérèse. Lorsque nous allâmes avec Rose lui annoncer quelle serait bientôt 1 épouse du fils de M""" N., Thérèse devint triste et silencieuse.
— Comment , lui dis-je , vous qui portez tant d'intérêt à mon amie, comment se fait-il que vous n'ayez pas un mot de félicitation à lui adresser , lorsqu'elle est sur le point de faire un si bon mariage?
— Pauvres enfants î dit Thérèse. Savez-vous qu'il n'y a rien au monde qui soit plus fragile qu'une promesse de mariage ? Une fausse idée, un léger caprice, un rien, peuvent rompre une telle promesse au moment où l'on y compte le plus.
— Mais, lui dit Rose, la parole des honnêtes gens ne compte donc pour rien en ce monde ?
— En fait de mariage, le plus souvent, non, reprit Thérèse: que d'honnêtes chefs de famille qui, pour la moindre contrariété à ce sujet, reprennent leur parole , sans même se demander , si le bonheur de
deux êtres qui se chérissent n'y est point attaché? Ça ne veut pas dire, chère Rose, queM'^'N. reprenne la sienne; mais quelle garantie as-tu du contraire? Je connais M"^ N. depuis longtemps. C'est une personne très-honnête et d'une probité reconnue; mais il y a chez elle un orgueil de parenté qui naît peut-être de cette probité , dont elle a hérité de sa famille ,
mais qui ne m'en déplait pas moins, et je
Elle se tut , feignant de prêter l'oreille à quelque chose.
— Thérèse, luidis-je, aucun des petits enfants ne pleure , \euillez achever ?
— Eh bien ! reprit-elle, un peu troublée, je désire qu'un de ces matins. Rose t'in\ite à l'accompagner à l'église , pour voir bénir son union. Etes-vous contentes? Et, sans nous donner le temps de lui répondre, elle fit tomber sur chacune de nous une pluie de baisers.
cm.
Je ne pouvais revenir de mon étonnement au sujet du langage étrange que Thérèse venait de nous faire entendre. En quoi et comment M"" N. est-elle fière, me demandais-je? Je ne me suis jamais aperçue que de sa bonté envers tout le monde et surtout envers mon amie. Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous , ou Thérèse serait une méchante langue , ce qui n'est pas. Elle n'a qu'un défaut, celui de faire la niNsiérieuse. Chaque parole de Thérèse, setrans-
formait dans mon esprit , en triste prévision , en noir pressentiment.
Quant à Rose, je pensais qu'elle aussi reviendrait sur cet entretien , qui pourrait peut-être enlever quelque chose à son espoir ; mais elle ne tint compte que des vœux et des baisers de Thérèse ; car chaque jour semblait augmenter sa sécurité.
En effet, dès que le deuil de son mari fut achevé, M"'-N. parut s'occuper sérieusement du mariage de son fils avec Rose. Nous étions en avril ; leur union fut fixée aux premiers jours de juin. J'étais présente et pus lire dans les yeux de mes jeunes amis, la joie que cette décision leur causa.
— Rose aura près de dix-neuf ans , et toi vingtquatre, dit M"' N. à son fils.
— M°^ N. , interrompis-je , n'est-il pas vrai que depuis le mariage d'Adam avec la belle Eve, nul couple n'a été si bien assorti? Il me semble que ce jour-là, tout Nîmes va être en mouvement pour voir passer vos enfants chéris !
Rayonnant de bonheur, Lucien me tendit la main, et Rose m'embrassa ; mais sa maitresse ne répondit pas même par un léger sourire à ce petit compliment qui partait du fond de mon cœur. Le silence de M°" N. m'étonna, au point que, pour lui prouver combien j'en étais froissée, j'eusse volontiers boudé un peu ; mais était-ce le cas ?
Quelques jours après. Rose vint me prier d'aller a^ec elle faire une commission. J'ouvrais la bouche pour me plaindre de sa maîtresse, lorsque mon amie me dit de me hâter, que nous allions chercher ses papiers et que M"* N. nous attendait dans la rue. Je fus si contente, qu'oubliant tout ce que j'avais encore à faire, je sortis sans permission, de peur d'un refus.
— Devine où nous allons? me dit M"* N. — Au bureau de M. Bardin, lui répondis-je avec allégresse.
Employé depuis longues années de l'administration de l'hospiceoùil nous avait vues si souvent, M. B. conservait de chacune de nous une idée très-distincte. Aussi , lorsque M"" N. , qui le connaissait beaucoup , lui eut demandé les papiers en question,' s'étant mis à feuilleter un livre plus gros que celui dans lequel le père De Barruel disait la messe :
— Rose va se marier, dit-il ! Qui épouse-t-elle ? Que fait son prétendu? — Voyant que personne ne lui disait mot : Rose , reprit M. B., l'intérêt que je vous porte me fait vous adresser ces questions. Si vous ne pouvez épouser un homme riche , tenez, du moins , à ce qu'il soit vertueux, et qu'il ait un état ; sans cela, il n'est guère possible que vous soyez heureuse, surtout dans votre position d'orpheline. M""' N. a dû vous en dire autant là-dessus. Je vous conseille , en ami , de bien réfléchir sur ce que vous allez faire , avant de quitter une si bonne maîtresse !
— Mais , je ne la quitte pas , dit Rose en souriant.
— Comment ! vous ne la quittez pas?
— Sois plus franche que cela , dis-je à mon amie, avoue tout simplement à M. Bardin , que le fils de M"* N. va t'épouser.
— Le fils de M"' N.I Est-ce bien vrai , Reine?
— Oui , Monsieur, aussi vrai quil fait jour et que je vous parle.
M. B., dit M"' N. en rougissant, vous (Mes étonné de ce que vous venez d'entendre. Ce n'est pas sans raison. Avec un petit avoir et les qualités que vous lui connaissez, mon fils pouvait prétendre . sinon à une fortune, du moins à un établissement convenable,
tandis que Je sais bien que Lucien n'eut jamais
forcé mon consentement; néanmoins, j'ai tout employé pour le faire changer d'idée, il n'y a pas eu moyen de détourner ses regards de Rose, quil dit aimer plus que lui-même. Devant cet amour, qui a détruit toutes mes espérances, je me suis vue obligée de consentir à leur union , bien qu'avec peine , non à cause de la jeune fille, que j'aime, et qui... mais...
— Je NOUS comprends , Madame ; néanmoins, loin de critiquer votre conduite à cet égard, j'y applaudis de toutes mes forces. Oui, M"' N., je vous félicite et me réjouis de vous voir triompher d'un préjugé qui n'est, après tout, qu'un sot orgueil, qu'un peu plus d amour et de pitié pour l'humanité ferait disparaître de la société. Quant à moi , je ne trouve rien qui soit plus digne d'intérêt que le sort de ces pauvres enfants ! Ayez donc le courage d'achever ce que vous
avez si bien commencé, et soyez persuadée que, pour une personne qui désaprouvera ce mariage , dix honnêtes gens s'en réjouiront et vous en béniront 1
Voici, continua-t-il, en jetant un regard plein d'intérêt sur mon amie, voici l'extrait de baptême de Rose. Il faut encore celui de sa naissance, qu'on trouvera sans peine à l'aide de celui-là. Vous n'avez qu'à vous transporter à la mairie ; précisément , à cette heure, les bureaux sont ouverts.
A la mairie , nous fûmes expédiées tout de suite.
Munie des papiers de Rose, sa maîtresse me pressa d'aller jusqu'à sa maison pour les entendre lire; car elle n'avait pas ses lunettes, et ni Rose, ni moi, n'entendions rien aux écrits à la main.
A peine arrivée chez elle : — Tiens , dit M"^ N. à son fils , qui nous attendait avec impatience , voilà les papiers de Rose ; fais-nous en vite la lecture , à cause de Reine, qui ne peut demeurer longtemps ici.
Presque en face de M"" N. et de Lucien , je n'osais respirer, tant je craignais de perdre un mot, lorsque ce dernier se mit à lire.
« Des registres tenus à l'hôpital général de Nimes, « il résulte qu'un enfant nouveau né du sexe féminin , « a été déposé dans le tour dudit hospice , dans la
« nuit du trois au quatre mars mil huit cent On
« trouva dans les langes de cet enfant, un billet « ainsi conçu :
a Anne-Élisabeth V , à qui cette enfant appar-
« tient , désire qu'on lui fasse porter les noms de « Marie-Rose. »
— Elisabeth Y.! dit M°' N. en pâlissant ! Rose est la fille d'Elisabeth V.?Quel malheur, mon hienl
— Calmez-vous, ma mère! lui dit Lucien. Je ne conçois vraiment pas ce qui peut vous alarmer dans l'initiale d'un nom; car, il y en a des milliers qui commencent par un V. Et Anne et Elisabeth, combien de femmes portent ces noms? Mais , qu'est-ce, enfin , que cette personne , dont la seule idée vous épouvante si fort ?
Ce qu'elle est? Hélas ! Que de fois fai-je entendu toi-même blâmer la conduite de cette Elisa qui demeurait....!
— Comment? dit Lucien , presque aussi pâle que
sa mère. Elisa Vig N'achève pas! interrompit
M"* N., Rose n'est déjà que trop malheureuse de lui appartenir. Qu'elle ignore du moins le nom de famille de sa mère! La misérable! Hélas! tu le vois, mon cher fils, malgré toute la peine que j'en éprouve, je suis forcée de te retirer mon consentement.
— Eh quoi! ma mère, vous pourriez me retirer cette parole qui , en s'échappanl de votre bouche, m'inonda de joie et d'espérance , me rendit le plus heureux des hommes ?
— Je le dois, mon fils, sous peine de déshonorer la mémoire sans tache de nos deux familles !
— Oh! ma mère! Ne comptez-vous donc pour rien le bonheur de votre fils et celui de cet ange d'innocence , sur qui vous faites peser avec trop de
rigueur des fautes qui lui sont étrangères ? — Lucien ! Lucien 1 Je ne m'attendais pas à de tels reproches de la part d'un fils, au bonheur duquel j'avais sacrifié Elle ne put en dire davantage, tant son abattement était profond.
Oubliant alors sa douleur immense , pour adoucir celle de sa maîtresse: — M"" N., lui dit Rose, je suis désolée d'être la cause unique de votre chagrin. Il n'y a encore rien de fait, reprenez sur l'heure votre parole, et qu'avec elle je puisse voir disparaître cette affliction qui achève de me briser l'àme!
Puis, s'adressant au fils de M'"" N . , qui sanglottait : <( Quant à M. Lucien, je le prie en grâce de ne penser maintenant qu'à une seule chose , qu'il se doit tout entier au bonheur de sa mère ! »
Ne pouvant tenir devant une scène pareille , sans trop savoir à qui je m'adressais , tant ma vue était troublée par mes pleurs : — Au revoir, balbutiai-je, et je sortis.
Rose voulut m'accompagner jusqu'au bas de l'escalier. Donnant alors un libre cours à ses pleurs :
- — Comment trouves-tu cela, me dit-elle?
— Rien pénible pour nos cœurs ! Mais ta conduite généreuse envers M""^ N. et son fils , a diminué ma peine de la moitié. Je n'ose condamner tes larmes , puisque j'en répands avec toi ; néanmoins , chère amie , je voudrais te voir moins affligée de ce qui t'arrive; car, enfants du malheur , nous devons
nous attendre à ce qu'Une nous épargne pas. Laissemoi donc emporter Tespoir que tu vas prendre courageusement ton parti là-dessus.
— Mon parti , dit-elle , avec un sourire dépouillé du charme qui lui était si naturel, mon parti? je l'ai pris dès l'instant où M""' N. a fait la découverte qui brise tout notre bonheur.
— Dieu seul est infaillible , chère Rose I M°" N. peut fort bien se tromper , et je crois qu elle se trompe.
Respirant à pleine poitrine:
— Que ta supposition vraie ou fausse me fait de bien ! dit-elle. Je ne puis m'empecher d'y voir une nouvelle marque de ce profond attachement que tu m'as voué. Oui , Reine , aime-moi toujours davantage; car je n'ai jamais senti en moi un si grand besoin de ton amitié qu'en ce moment.
Voyant que je me taisais sur la cause principale de son chagrin: — Et ce pauvre Lucien ! repritelle , as-tu vu comme il pleurait ?
— Les larmes d'un amoureux , lui dis-je, sais-tu à quoi je les compare ? A ces bulles de savon que faisaient nos jeunes compagnes de l'hospice , au moyen d une paille , et qui , à peine sorties du petit tuyau, à la seule pression de l'air disparaissaient à nos yeux. Tu ris de cette comparaison? Eh bien ! V^oici un fait qui pourra peut-être mieux l'expliquer ma pensée : Lorsque j'étais à St-Geniez , le berger qui gardait les troupeaux de la mère de ^L P. m'ennuyait à force de me répéter qu'il serait Ihomme le
plus heureux, si je consentais à devenir sa femme. 11 me disait aussi que j'avais captivé son cœur , au point qu'il lui semblait impossible d'aimer quelqu'un autant qu'il m'aimait. Sans cesse occupée de toi, chère Rose , je ne pensais au berger que le soir à table, parce que nous étions en face l'un de l'autre, et qu'il avait continuellement les yeux sur moi , ce qui ne me contrariait pas peu, je t'assure. Néanmoins, lorsque je lui fis mes adieux, comme à tous les autres domestiques de la maison, en partant de St-Geniez, et que je vis les larmes abondantes qu'il répandit en me serrant la main , j'en fus si touchée, que , croyant pour la première fois à la sincérité de ses paroles, je m'en voulais de ne rien sentir pour ce jeune homme. Je le quittai sans l'aimer, mais non sans le plaindre. Trois mois après, Mina vint nous apporter du bois. Pendant que je lui préparais à déjeuner, je lui demandai s'il n'y avait rien de nouveau à St-Geniez , si les autres valets se portaient bien . ainsi que le berger. Pour celui-là , dit Mina , il est fou de joie depuis qu'il est marié l D'après ce fait, chère Rose, quel cas veux-tu que l'on fasse des larmes d'un amoureux ? Je ne dis pas que Lucien soit inconstant ; il a donnné des preuves du contraire; néanmoins, mets-toi bien dans l'idée qu'il se consolera de ne pas t'avoir pour sa femme.
— Tant mieux , dit-elle , avec un sourire plein d'incrédulité; comme ça j'aurai un chagrin de moins.