G VIII
Bien que parvenue à diminuer la douleur de Rose,
j'étais dans une inquiétude extrême sur son compte. Pauvre amie! disais-je, la paix de son cœur \ient de s'enfuir avec le son de quelques paroles! Quel coupterrible vient de la frapper! S'en relèvera-t-elle? J'avais beau me mettre à la place de M"' N. , pour la trouver moins injuste, moins sévère; je ne voyais qu'orgueil et fierté , dans sa conduite à Tégard de Rose. La confiance que j'avais eue jusqu'alors envers cette dame, disparut complètement. Je ne l'aimai plus. Que dis-je? J'eusse voulu savoir mon amie je ne sais où, plutôt que chez elle. En proie à mille idées, toutes plus sombres les unes que les autres , sur la situation présente de mon amie, jallai voir Thérèse pour lui en faire part.
— Chère Thérèse, lui dis-je, savez-vous —
Que le mariage de Rose n'a pas lieu, interrompitelle.
^ Qui vous Ta dit?
— Crois-tu donc que ta tristesse soit muette? Et ces larmes qui coulent sur ton fichu?
— Oui , Thérèse , c'est à cause de cela que je suis si chagrine! Figurez-vous que, d'après les papiers de Rose , sa maîtresse assure connaître la mère de mon amie, et pour
— M"' N. a dit à Rose qui est sa mère ?
— Non. Mais après l'avoir fait comprendre à son fils , M"' N. lui a dit qu'elle se croyait obligée de reprendre son consentement, sous peine de déshonorer la mémoire sans tache de sa famille.
— L'orgueilleuse 1 si elle ne voulait pas lui laisser épouser son fils , M""'' N. devait le garder et se taire en présence du pauvre agneau , qui n'est pour rien dans les fautes de celle qui lui a donné le jour ! Et des larmes coulèrent le long de ses joues enflammées par je ne sais quels sentiments.
La pressant alors vivement, elle me confirma la triste vérité; elle la savait depuis longtemps, et c'était là le secret des larmes que je lui avais vues souvent répandre au milieu de ses caresses à Rose.
— Mais , dit-elle , la pauvre enfant, comment son cœur supporta-t-il ce cruel mécompte?
Hélas! lui dis-je , j'ai tout fait pour arracher Rose à l'excès de son chagrin et l'engager à la résignation ; mais j'ai bien peur que tous mes efforts n'aient été inutiles, et qu'elle ne se laisse tout-à-fait abattre. Aidez-moi donc, chère Thérèse ^ à trouver le moyen de combattre un plus grand malheur!
— Je n'en vois qu'un; (Dieu fasse qu'il réussisse!) C'est de la faire partir tout de suite pour les Cévennes ;
car si une fois le chagrin la gagne précisément,
la messagère doit y aller sous peu , et elle se ferait un plaisir de m'obliger, en conduisant Rose chez ses parents nourriciers.
— La messagère? Eh ! Pourquoi n'irais-je pas moimôme l'accompagner?
— Ce serait encore mieux , mais es-tu libre de faire cela?
— Ne puis-je pas mettre quelqu'un à ma place ? Nous avions , d'ailleurs , projeté ce voyage avec mon
amie , il y a déjà longtemps. Je vais de ce pas l'engager à mettre ce projet à exécution.
ex.
Rose était seule. Je fus si frappée des progrès que le chagrin avait fait chez elle en si peu de temps , que je lui parlai de mille choses avant d'en venir à la principale , tant je craignais de réveiller en elle des souvenirs pénibles pour un cœur qui venait d'être si violemment froissé. J'hésitais à lui faire ma proposition , lorsque, sans trop de tristesse dans la voix et dans le regard , elle me dit : — Eh bien ! Le fils de M"' N. est parti pour Lyon depuis avant-hier ; Il va reprendre , à ce qu'il paraît , son état de commis-voyageur.
Plut à Dieu , pensais-je , qu'il ne l'eût jamais interrompu! Nous ne serions, ni toi ni moi , dans les peines où nous nous trouvons.
Puis , profitant de ce qu'elle venait de me mettre sur la voie : A propos de voyage , chère Rose î dis , quand veux-tu que nous allions aux Cévennes ? Tu n'y a pas renoncé , j'espère !
— Oh ! non, dit-elle, en devenant rêveuse; mais nous irons un peu plus tard.
— Pourquoi ? Tu sais bien que nous allons à la campagne dans le courant de juin et que nous n'en sommes de retour qu'à la fin de l'automne. Renvoyer ce voyage à plus tard , c'est le renvoyer à l'an prochain. Allons, chère Rose, décide-toi. Nous resterons à Genollhac aussi peu que tu voudras , mais pro-
cure-moi le plaisir de faire ce charmant voyage. Arrange-toi de manière à ce que nous puissions partir le premier mai, qui se trouve lundi prochain. C'est , vois-tu , le plus beau mois de l'année ; nous ne pourrions choisir un temps plus agréable. Veux-tu que ce soir ou demain j'arrête nos places?
Voyant mon amie garder le silence : — Mais d'où vient, lui dis-je, cette indifférence pour un voyage qui fut , pendant si longtemps , l'unique objet de tes rêves? Rappelle-toi ces jours où tu me disais , en pleurant de bonheur: a Mes parents nourriciers? Ah! qu'il me tarde de les serrer dans mes bras ! Les Cévennes? Quand donc me sera-t-il permis de les revoir, mais avec toi, chère Reine? Je voudrais, me disais-tu , je voudrais que tu visses les peupliers , les chênes , les noyers , les châtaigniers des Cévennes ! Les uns touchent presque le ciel, les autres tiennent chacun autant de place qu'une maison ! Quand pourrons-nous, à l'ombre de ces grands arbres, entendre chanter le rossignol , la fauvette , le pinson et mille autres petits oiseaux, dont je me plairais à t'expliquer le nom et le train de vie qu'ils mènent entre eux? Que j'aurais de plaisir, 'après m'être fatiguée à poursuivre avec toi un de ces papillons , qui sont si beaux , si beaux, que je n'ai rien vu de tel, depuis quej'ai quitté nos montagnes! Que j'aurais de plaisir, dis-je, à m'asseoir à ton côté, sur l'herbe (leurie et regarder paître les bestiaux de mon père 1 Oui,je donnerais le monde entier pour entendre ruminer nos vaches, nos brebis et nos chèvres, pour caresser encore une fois les
petits agneaux , les petits chevreaux , et lire dans les yeux de leurs mères ce qu'elles éprouvent de joie, en les voyant bondir autour délies ! Qu'il me serait doux de revoir tout cela , mais avec toi ' » A l'époque où tu me parlais ainsi , le meilleur nous manquait , l'argent et la liberté ; mais à présent, chère Rose, tu n'as qu'à vouloir. Allons , décide-toi.
Je m'attendais à ce que ces souvenirs et ma prière vaincraient sa résistance ; il n'en fut rien. Toujours rêveuse: — Je suis loin davoir renoncé à ce voyage, dit-elle, mais je ne suis pas disposée aie faire de sitôt.
Etonnée au dernier point de la conduite de mon amie ^ je la quittai sans lui adresser le moindre reproche , mais non sans être vivement alarmée de l'état dans lequel je l'avais trouvée et duquel je ne voyais plus moyen de la tirer.
Comprenant mon extrême inquiétude , Rose cherchait à me rassurer sur sa santé, dont jallais m'informer presque tous les jours ; mais c'était en vain, car elle dépérissait à vue d'oeil. Elle avait beau me dire qu'elle était consolée de la rupture de son mariage avec Lucien et même de son absence: j'étais persuadée que le dépérissement visible de la santé de mon amie n'avait pas d'autre motif; aussi , je ne cessais de l'engager à se placer pour femme de chambre dans une bonne maison où elle put oublier M"'" N. et son fils , mais je la trouvais toujours inébranlable.
GXII.
Un matin j comme je mettais le pied sur le seuil delà porte, pour aller au marché, afin d'en éviter la peine à Marion, qui était indisposée , le facteur, une lettre à la main, s'arrêta devant moi et se mit à lire:
Mademoiselle Reine Garde, chez Madame P.
(pour remettre à Marie-Rose) .
— Elle ne coûte rien, dit le facteur, en me donnant la lettre que je laissai tomber à terre , tellement je tremblais. C'était la première que je recevais en ma vie ! Je trouvais si doux et si étrange, en même temps, que quelqu'un sur la terre pût penser à moi, au point dem'écrire, que j'en étais heureuse! Le timbre de Lyon, ainsi que l'adresse de cette lettre, ne me permirent pas de douter un seul instant qu'elle ne fût de Lucien. L'ouvrir à l'insu de Rose , cela me paraissait très-indiscret. La lui donner telle quelle? Mais, si au lieu de lui faire du bien, cette lettre achevait de la tuer ! J'étais si embarrassée , qu'il me fut impossible de rien conclure jusqu'à mon retour du marché. Revenant alors sur la lettre, à tête reposée: après tout , me dis-je , ne vaut-il pas mieux , en pareil cas , pécher par indélicatesse que par imprudence?— Et le cachet fut brisé. Mais n'ayant encore lu que quelques morceaux de papier que je trouvais çà et là en balayant les chambres, j'eus toutes les peines du monde à la déchiffrer, quoiqu'elle fût très-
bien écrite. L'extrême longueur de cette lettre déconcertait à chaque instant mon impatience, \u que jetais obligée de m'arréter presque à chaque mot. Néanmoins, au bout dune semaine , je parvins à la lire passablement. Voici, à peu près, ce qu'elle contenait :
« Chère Rose,
« Au moment de nous séparer , en présence du crucifix qui est dans ta chambre, où je me permis d'entrer pour te dire adieu , tu me fis promettre de ne t'écrire qu'une seule fois , et cela , pour Rassurer de ma résignation à la volonté de Dieu et à celle de ma mère! Que pouvais-je refuser à ta voix suppliante ? Sans penser que tu m'avais demandélimpossible , après avoir inondé de pleurs le seuil de cette demeure où je suis né, et dans laquelle je laissais ce que j'avais de plus cher en ce monde, ma mère et toi, je mis tout en œuvre pour tâcher d'acquérir un peu de cette résignation et de cette générosité que tu possèdes à un si haut degré. Tous mes efforts devinrent inutiles. Vaincu par la douleur et le chagrin , en arrivant à Lyon , je m'alitai. Une fièvre brûlante s'empara de moi, et dans mon délire, chère Rose, ta douce image ne me quittait pas. Une fois, je te voyais fraîche, souriante , comme aux jours où, bercés par le même espoir, nous étions tous deux si contents , si heureux! Une autre fois , je te voyais debout, à côté de mon lit , mais pâle, accablée de tristesse, détournant tes regards pour ne pas rencontrer les
miens, et je fondais en larmes !
« Unjour (ce que c'est pourtant que l'imagination 1) un jour, il me semblait que, pleurant à mon chevet, ma mère me disait : « Lucien, mon fils ! ah ! reviens, (( reviens à la vie ! L'heure de ton bonheur n'est pas « éloignée 1 »
(( Je regardais ma mère avec étonnement, lorsque tu nous apparus plus fraîche, plus belle que jamais. Ta robe effaçait la blancheur de la neige. Une couronne de fleurs d'oranger, où le jasmin s'entrelaçait avec grâce , ornait ton front charmant . Tes beaux cheveux noirs, ainsi que ta taille délicieuse, se voyaient à travers le voile qui te couvrait de la tête aux pieds. Ton maintien était si grave , ton port si majestueux, que, en extase devant toi, je me demandais si quelque divinité n'avait pas emprunté ta forme pour tromper mon chagrin.
(f — Tu ne la reconnais donc plus , me dit alors ma mère? C'est Rose, ton aimable fiancée! Vas tout de suite la conduire à l'autel 1 Reine vous y attend pour voir bénir votre union.
« Étais-je heureux? Non , chère Rose , parce que tu semblais ne prendre qu'une faible part à mon bonheur. Néanmoins, je ne sais comment cela se fit, nous avions pris le chemin de la cathédrale et nous nous trouvâmes , en peu d'instants , à la porte de l'hospice. J'ouvrais la bouche pour t'en marquer mai surprise, lorsque je vis deux anges s'approcher de nous et te tendre la main.
« Voyant la tristesse me gagner: — Pourquoi t'alïligcr, me dis-tu, en sasuyant mes larmes avec le
bout de ton voile ? Ce n'est plus ta mère qui s'oppose à notre union, cher Lucien. C'est Dieu ! Soumettonsnous à sa volonté sainte, adorons ses impénétrables décrets. Je ne te quitte, d'ailleurs, que pour aller au ciel , où je ne cesserai de t'aimer ; car ton âme est sœur de la mienne, et Dieu, qui les a fait se rencontrer ici-bas pour s'aimer, Dieu , ne tardera pas à les réunir là-haut 1 Puis , dégageant ton bras du mien , tu t'assis , en me souriant , sur les ailes entr'ouvertes des deux petits anges , qui te dérobèrent subitement à mes regards.
« Cette vision me laissa dans une inquiétude extrême sur ton compte, d'autant plus que ma mère ne me parlait pas de toi dans ses lettres. Dès que je pus lui écrire , je la suppliai de me donner de tes nouvelles. Dans sa réponse, qu'elle ne me fit point attendre , après plusieurs choses me concernant , « quant à Rose, me dit ma mère, elle est un peu « triste ; mais , depuis ton départ , le nom de Lucien <( n'est pas sorti de sa bouche. Oui, mon fils , Rose « fait preuve d'un grand bon sens. Je voudrais te <( voir aussi raisonnable que cette jeune fille. » Ces paroles auxquelles j'eusse dû m'attendre, d'après la conduite que tu tins au moment de mon départ, choquèrent ma susceptibilité , au point que , donnant le nom de vertu à l'égoïsme qui me faisait agir, je pris la plume pour t'écrire que j'étais résigné ; mais les larmes qui troublèrent ma vue, et dont le papier fut sur-le-champ inondé, m'empêclièrent de t'écrire un si gros mensonge. Dès-lors , je résolus de favouer
ma faiblesse . de me recommander à tes prières , auxquelles j'ai une foi si grande , qu'il me semble que, si tu l'en priais, Dieu changerait les dispositions de ma mère, et notre union pourrait peut-être encore avoir lieu. Qu'en dis-tu , chère Rose? Dans un mot de réponse , fais-moi espérer que ta voix douce et pure va monter jusqu'à Dieu , pour en obtenir , ou une adhésion de ma mère , ou pour moi la force de la résignation ; car je sens qu'il m'est impossible de me décider de moi-même à prendre ce dernier parti. « Rappelle-moi au souvenir de ton amie dont le cœur, j'en suis sûr, ne restera point insensible à mon chagrin. Je vous serre affectueusement la main à toutes deux.
« Lucien N., (c Rue Centrale, 15, à Lyon, (Rhône). » .
Toute entière à cette lettre , que je sus par cœur dès l'instant que je pus la lire : Pauvre Lucien 1 non , disais-je, non, je ne suis point insensible à ton chagrin. Néanmoins, j'aimerais cent fois mieux ne l'avoir jamais connu , pour le bonheur de mon amie et pour le mien.
La lettre de Lucien ne me quittait ni jour ni nuit ; mais elle était pour moi un fardeau bien pesant. Thérèse ne tarda point à être consultée sur ce que je devais en faire. Loin de me gronder de ce que mes pleurs en interrompaient, JÀ chaque instant , la lec-
ture, ses larmes se joignirent aux miennes. Lorsque j'eus fini de lire , me montrant du doigt le feu qui brûlait continuellement pour la bouillie des petits nourrissons : Aimes-tu Rose, me dit Thérèse?
— Pouvez-vous....? — Eh bien! Jette-moi cette lettre là-dedans ! — Chère Thérèse ! dis-je en posant la lettre sur ses genoux. Avant que j'eusse prononcé ces mots , la lettre de Lucien fut réduite en cendre. — Qu'avez-Yous fait? dis-je à Thérèse en joignant les mains.
— Jai retardé, ou peut-être avancé de quelques heures, un malheur dont la possibilité me préoccupe sans cesse et m'afflige vivement ; car, depuis la ru|>ture de ce mariage , la santé de Rose va de mal en pis. Tu ne le comprends que trop, et voilà pourquoi tu regrettes cette lettre , qui renfermait une faible lueur d'espoir pour ton amie. C'est justement ce qui m'a engagée à la brûler ; car, dis-moi, si après avoir fait espérer à ton amie une chose à laquelle >P' N. s'opposera toujours , ne serais-tu pas inconsolable , devant le nouveau chagrin que Rose éprouverait, en voyant une seconde fois son espoir trompé ?
— Mais c'est elle, chère Thérèse , c'est Rose . au contraire , qui engage Lucien à se soumettre aux volontés du Ciel et à celles de sa mère ; vous lavez vu d'après cette lettre.
— Parce que le cœur de Rose est aussi noble qu'il est pur ; néanmoins, ne te fais pas illusion là-dessus. Rose aima longtemps Lucien comme un frère, c'est Vrai ; mais , ensuite , elle l'aima comme devant être
son époux, puisqu'elle touchait à la veille de cet événement. Crois-tu que de telles affections, une fois enracinées dans un cœur tel que celui de Rose, se brisent si facilement? Pauvre petite! Que je la plains 1 Y a-t-il longtemps que tu ne l'as vue?
J'avais le cœur et les yeux si pleins de larmes, que je m'éloignai de Thérèse sans pouvoir lui répondre.
En effet, Rose n'était presque plus reconnaissable. Je la trouvais d'une pâleur et d'une maigreur excessives. Sa démarche devenait lente, ses regards languissants , une toux sèche ne cessait de la tourmenter. En un mot, je croyais voir, chez elle, tout ce que j'avais autrefois remarqué chez plusieurs de nos compagnes de l'hospice, que l'on disait atteintes d'une maladie de langueur. L'état de mon amie me désespérait; néanmoins , malgré sa souffrance visible , elle ne se plaignait jamais. Un jour, cependant, après mille questions, je parvins à lui faire avouer qu'elle éprouvait une forte cuisson dans la poitrine. J'en avertis sa maîtresse qui, sur-le-champ, fit appeler M. Jarras, l'un des quatre médecins en chef de l'Hôtel-Dieu de Nîmes. En voyant Rose , le docteur s'étonna qu'on l'eût appelé si tard. Il dit ensuite que la jeune fille avait besoin d'être soumise à un traitement suivi , mais, surtout, qu'il lui fallait du repos et de grands soins.
Presque toujours souffrante elle-m('me, la maî-
tresse de Rose n'était guère en état de lui donner ses soins. D'ailleurs la maison de M'^'N..., si féconde en souvenirs amers pour le cœur de mon amie , ne pouvait qu'aggraver son mal.
Ne serait-elle pas mieux, à l'hôpital? disais-je. Là, du moins. Rose ne serait à charge à personne, et ne verrait plus rien qui pût lui rappeler celui qu'elle s'efforce en vain d'oublier. Et puis , les religieuses de THôtel-Dieu sont si bonnes, si douces , si charitables ! Oui, sans nul doute , Rose y serait cent fois mieux que chez sa maîtresse.
CXY,
L'idée de l'hôpital me souriait beaucoup pour mon amie , mais aurais-je le courage de lui en parler ? J'allai chez M. Jarras pour savoir ce qu'il pensait de Rose: — Votre amie est gravement malade, me ditil, je crains de ne pouvoir la tirer d'affaire , surtout si elle reste chez M""' N. , qui est tout-à-fait incapable de la soigner. Vous feriez très-bien de lui conseiller d'aller à l'hôpital , et le plus tôt , car sa santé est dans un très-mauvais état.
— Je pense comme vous, monsieur, mais je crains tant de faire de la peine à mon amie !
— Voulez-vous que je lui en parle? d'autant plus que mon service trimestriel commence après-demain, et que, T ayant sous mes yeux , je serai à même de faire tout ce que je pourrai, pour elle.
— Vous m'obligerez infinimen, M. Jarras. Je vous remercie d'avance de vos bontés à l'égard de Rose, si digne de votre intérêt et de vos soins.
— Quel âge a votre amie ?
— Dix-neuf ans.
— Sa maladie a-t-elle une cause que vous sachiez? Cette dernière question à laquelle je ne m'attendais pas, m'embarrassa au point point que je regrettai un moment la démarche que je venais de faire.
S'apercevant de mon'^trouble : — Je vous demande cela, reprit M. J., parce que je voudrais pouvoir vous faire espérer sa guérison. —
Je voyais tant de bon vouloir , tant de pitié dans les paroles du bon docteur , que je n'hésitai plus à lui dire , non sans verser d'abondantes larmes , ce que je croyais être la cause du chagrin qui avait ruiné la santé de Rose.
Après m'avoir écouté avec une attention soutenue :
— Pauvre enfant! dit M. J. Que n'a-t-elle pu se résoudre à quitter sur-le-champ M^^N., pour suivre votre excellent conseil d'aller passer quelque temps aux Gévennes ? Mais il est trop tard maintenant.
— Vous croyez mon amie si malade que cela , Monsieur?
— Dieu est grand I reprit le docteur en voyant mon inquiétude extrême. La jeunesse de votre amie peut , d'ailleurs , triompher du mal. Je vais d'abord la décider à entrer tout de suite à l'hôpital , où mes soins ne lui manqueront pas , soyez-en persuadée.
Trois jours après , Rose était à l'hôpital et M™' N. sur la route de Lyon , d'où elle venait de recevoir
des nouvelles inquiétantes sur la santé de son fils. Quant à moi le chagrin que j" éprouvais de savoir mon amie si malade , m'absorbait complètement. Avec une permission que j'obtins sans peine de M. J. Je pouvais entrer à Fhôpital quand je voulais. Néanmoins mes occupations ne me permettaient pas de goûter souvent cette satisfaction dans la semaine, vu Téloignement de Thôpital. Aussi , je voyais arriver le dimanche avec bonheur pour en passer la moitié près du lit de Rose , dont la maladie était loin de prendre une meilleure tournure.
Sur ces entrefaites , Marion quitta M""' P.
Séduite par les petits loisirs dont la cuisinière pouvait disposer dans l'après-midi, et, surtout, parce qu'elle ne passait que très-peu de temps à la campagne , je demandai à remplacer Marion , ce qui me fut tout de suite accordé par mes excellents maîtres, bien que je n'entendisse pas grandchose àla cuisine. J'avais , cependant, une telle envie de les contenter sur ce point , que je ne craignis pas de dépenser la moitié de mon mois , pour avoir à ma disposition le cuisinier Durand (1), que je consultais à chaque instant, et avec succès.
J'avais beaucoup de peine dans mon nouvel emploi; mais que n'eussé-je pas fait, que n'eussé-je pas sacrifié , pour le seul avantage de voir un peu plus
(1) Célèbre traiteur de Nîmes.
souvent mon amie? J'étais si heureuse quand je pouvais me procurer ce que je savais lui faire plaisir, bien qu'elle ne manquât de rien à 1 hôpital où tout le monde l'aimait. La sœur Rigo, qui était mère de la salle des femmes à cette époqne , me parlant un jour de Rose dans son cabinet , me disait ;
— Votre amie est si douce , si raisonnable, si reconnaissante pour le moindre service qu^onlui rend ! Bien qu'elle souffre parfois beaucoup, on ne l'entend jamais se plaindre. Bon ou mauvais, elle est toujours contente de ce qu'on lui donne, et prend tout avec une indifférence sans égale. Depuis que je suis religieuse, j'ai soigné un grand nombre de malades, mais je n'en ai jamais vu, de son âge, tenir si peu à la vie. En un mot , votre amie est une petite sainte, une voleuse du paradis. Aussi, notre aumônier, le père Cosse, en est-il dans l'admiration. Les premières paroles qu'il m'adresse en entrantdans la salle sont toujours celles-ci : « Eh bien , ma sœur ! Comment va notre ange dun^4? »
Bonne sœur Rigo! J'étais heureuse de l'entendre me parler ainsi de Rose ! Mais qui , mieux que moi , connaissait les nobles et rares qualités de mon ancienne compagne?
Rose finit par ne plus pouvoir se lever. Elle avait de continuels redoublements de fièvre, qui la mettaient dans un état tel , que chaque fois que je la quittais , il me semblait que je ne devais plus la re-
voir. Cependant, un dimanche où, comme d'habitude, en entrant dans la salle, je cherchais des yeux mon amie , je la vis me sourire de son lit, me tendre la main , comme pour me dire de me hâter d'arriver. Après lui avoir baisé le front et serré la main avec tendresse :
— Chère Rose , lui dis-je , tu n'as presque pas de fièvre. Si tu allais de mieux en mieux , quel bonheur! Au lieu de répondre à ce que je lui disais : — Et toi , comment es-tu , me dit-elle '? Je te trouve un air bien fatigué depuis que tu fais la cuisine. Pauvre Reine ! Jusqu'au bout , tu te sacrifieras pour moi , n'est-ce pas?
Après un grand effort pour retenir mes larmes , éludant à mon tour la question : — Sais-tu qui t'envoie le bonjour, lui dis-je ?
— Ce ne peut être Thérèse , elle est venue ce matin , à moins que ce ne soit Flavie ?
— Tu l'as deviné. Hier, en allant au marché, je rencontrai Flavie. La première parole qu'elle m'adressa , fut pour toi , chère Rose , car tu sais combien cette brave fille s'intéresse à tout ce qui te regarde. En me quittant, Flavie me témoigna son regret d'être obligée de partir pour la campagne, sans pouvoir te faire une petite visite ; mais je lui promis de fembrasser pour elle. Et je déposai un nouveau baiser sur son front.
— Que penses-tu , reprit Rose , que penses-tu du silence de M°" N.? Elle est peut-être tombée malade en soignant son fils. Chers amisi Que font-ils si loin de nous?
Étonnée de l'entendre parler de deux personnes sur qui Rose s'était tue pendant longtemps , et sur Tune desquelles sa pitié me semblait déplacée :
ïu es bien bonne j lui dis-je, de t'occuper de M""^ N. et même de son fils , dont le souvenir ne peut que te faire du mal.
— Lucien? Ah! chère Reine, puisses-tu ne jamais rencontrer sur ta route un être aussi parfait ! Ton cœur n'est pas de bronze ; je le connais assez. Tu aurais beau te défendre d'aimer, tu ferais comme moi, et alors, oh! alors Mais, va, sois tranquille , je prierai tant le bon Dieu , qu'il t'accordera d'être plus heureuse que je ne l'ai été à ce sujet, ou, ce qui vaut mieux encore, je lui demanderai de garder ton cœur libre d'efffection pareille à celle qui
m'a tant fait souffrir et qui Mais , tu as raison ,
je ne dois plus m'occuper de ces choses-là , surtout la veille d'un si beau jour !
Après une courte pause : — Sais-tu , dit-elle , en me souriant , sais-tu que demain , dans la matinée , on m'apportera le Saint-Viatique ?
Levant sur elle mes yeux pleins de larmes : — Mais , tu vas mieux, lui dis-je. — Est-ce que cela te fait de la peine, chère Reine? Je m'attendais , au contraire , à te voir prendre part «\ mon bonheur. Il y a six mois que je demande à Dieu de m'appeler à lui. Ne suis-je pas trop heureuse de ce qu'il veut bien m'exaucer ? Et puis , vois-tu, la mort n'a rien d'amer pour ceux qui n'ont cessé de mettre leur confiance en Dieu , (jui nous ])romet une meilleure vie après collcci. Réjouis-toi donc avec moi , au lieu de pleurer.
Rose me parlait avec tant de calme , tant de présence desprit , que je ne pouvais me Ggurer qu'elle dut mourir sitôt. Néanmoins, lorsqu'il fallut m'en séparer, je sentis mon cœur se serrer d une manière étrange. J'embrassai mon amie à plusieurs reprises, et la quittai avec cette cruelle incertitude ; La trouyerai-je en vie à ma première visite ?
Le lendemain, par surcroît de malheur, nous eûmes du monde à dîner. Je fus toute la journée dans une inquiétude extrême sur létat de mon amie. Aussi, bien qu'abîmée de douleur et de fatigue , le mardi , plus matinale que de coutume, je mettais un peu d'ordre dans la cuisine , afin de pouvoir me rendre à Ihôpital avant la visite du médecin , lorsque je vis entrer la lingère de la salle des femmes .
Atterrée par la présence de cette fille . qui me regardait dun air triste et sans m'adresser la parole : — Marguerite , lui dis-je en me sentant défaillir , parlez. Mon amie est-elle plus mal?
— Elle est au ciel, depuis ce matin, vers les trois heures.
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