PREFACE
Il y a dix ans que Reine Garde, couturière à Aix en Provence, publiait la seconde édition de ses Essais poétiques. Dix ans, c'est pour les uns la décadence ; pour les autres, c'est le progrès. Depuis I80I, pendant les loisirs de sa retraite à Nîmes, sa ville natale, Reine Garde s'est appliquée à tenir les promesses de ses heureux commencements : elle a écrit, elle a chanté. L'Académie a
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montré le cas qu'elle faisait de sa prose en couronnant Marie-Rose^ simple et touchant épisode de l'enfance du poëte. Reine Garde soumet aujourd'hui ses nouYelles inspirations au jugement du public. Pour le remercier de la faveur accordée à ses premiers travaux, elle lui apporte le tribut d'un talent épuré par l'étude, fortifié et mûri par l'expérience parfois si douloureuse de la vie. La reconnaissance, dit Shakespeare, est le seul bien du pauvre. De ce bien. Reine Garde est riche, et il s'en faut qu'elle en soit avare. Elle s'est crue obligée envers les patrons de ses premiers vers, et sa muse ne sera quitte avec eux que le jour où elle aura mérité de trouver des juges sévères dans ceux qu'elle a considérés jusqu'ici comme des amis indulgents.
Nous qui n'avons jamais flatté le poëte, nous estimons que ce jour est venu.
Ce nouveau recueil se recommande par les mêmes qualités qui distinguent le premier, plus brillantes toutefois et plus abondantes.
Ce sont la simplicité et la délicatesse des pensées, la grâce et la fraîcheur des images, l'expression affectueuse et vive des sentiments du cœur les plus nobles, tels que l'amitié, la charité, la reconnaissance ; c'est une résignation ferme aux décrets de Dieu, une indifférence pour le monde, qui est plutôt de la compassion que du mépris, enfin un contentement de sa condition, si admirable et si plein, que la fortune ne saurait y rien ajouter, ni seulement le troubler. Joignez à cela quelques tableaux pris dans la nature. L'observa-
tion ne s'y élève pas, il est vrai, jusqu'à la hauteur de la science, et c'est fort heureux, mais elle se ressent du juste point de vue où l'observateur s'est placé, de l'exactitude et de la finesse de son coup d'œil, et de son commerce habituel avec ces petites choses où l'on dit que se montrent avec le plus d'éclat la puissance et la grandeur de Dieu. Ces qualités sont partout ^ mais je les remarque plus particulièrement dans les pièces qui ont pour titres, à M. Mignet^ la jeune Mère athénienne^ la jeune Mendiante^ la Sympathie, la Fille des champs et Fleurs des champs. Le Rêve du mousse est un petit poëme où éclatent surtout la candeur, le naturel et la sensibilité du poëte. Un mousse, un enfant, s'endort sur le pont de son navire. 11 rcvc qu'il voit la terre. Il débarque, et le voilà
dans les bras de sa mère et de ses sœurs. Il cherche ses chèyres ; il s'informe d'elles, car ses chèvres aussi sont de sa famille. Rien n'est gracieux comme ce monologue ; la mélancolie même n'y est pas sans une certaine dose de gaieté, mais de cette gaieté qui sied à l'enfant, quand il revoit ceux qu'il aime, et qu'il pleure et rit à la fois. Un antre que Reine Garde n'eût pas manqué de faire ressortir le contraste de la vie calmée des champs, même en rêve, avec la vie active et fatigante à bord d'un navire ; il n'eût pas manqué de réveiller le mousse pour nous rendre ce contraste encore plus frappant. Plus ingénieux et plus vrai, notre aimable poëte le laisse dormir, ne voulant pas troubler la douce impression que nous a causée son rêve, et nous épargnant le désappointement du réveil.
La verve, renlraînement et la forcené sont pas, rigoureusement parlant, les qualités du style de Reine Garde, parce que ni ses pensées ni ses sujets ne le comportent ; mais elle y supplée par une douce chaleur qui pénètre le cœur et qui Tassainit, si je l'ose dire ; par l'art de nous rendre intéressantes les circonstances les plus modestes de notre vie, et de nous forcer à leur prêter une attention que nous ne leur prêtons pas assez ; enfin, par une pm^eté de langage qui est presque toujours irréprochable. Pour ses idées, je le répète, ce sont toujours celles qui vivent dans une âme candide, aimante, reconnaissante, attendrie encore par l'injustice et la rigueur des épreuves, pleine de confiance en Dieu, et d'autant plus charitable envers les hommes qu'elle a eu plus à souf-
frir de leurs préjugés, la plupart du temps supérieurs à leurs meilleurs sentiments et à leur raison même. C'est pourquoi l'impression qui nous reste de la lecture de ses poésies est si agréable, car nous nous y retrouvons ou tels que nous sommes, ou tels qu'il ne tient qu'à nous de devenir.
Ceux qui couvent des tempêtes dans leur cœur et qui cherchent les occasions de les déchaîner, ceux qui aiment qu'on parle à leurs haines, à leurs colères, à toutes les passions violentes par lesquelles ils se consolent de la crainte ou du mépris dont ils sont l'objet, ceux enfin que leur égoïsme tient dans l'isolement, et qui, soit par calcul, soit par lâcheté, demeurent étrangers à tout ce qui émeut, élève et dispose aux grands sacrifices, ceux-là se défendront des poésies de Reine-Garde,
les uns comme d'un ennui, les autres comme d'un remords, les autres comme d'une leçon qui les arracherait à leur honteuse quiétude. Pour y goûter un plaisir sans mélange, il faut aimer quelque chose plus que soi, et, si nous ne rencontrons rien ici-bas qui soit digne de ce dévouement, il faut aimer au delà du tombeau ; il faut avoir été humilié, et souvent sans en avoir jamais gardé d'amertume ni de fiel; il faut savoh^ se plaire dans sa condition, s'y faire respecter, reconnaître de bonne grâce qu'il y en a de meilleures, et ne leur porter point envie ; il faut enfin s'être accoutumé de bonne heure à prendre le monde comme il est, s'y être frayé sa voie sans nuire à personne et sans s'offenser d'y être dépassé. Le bonheur est aux plus honnêtes ; il n'est pas toujours aux plus habiles.
C'est avec des dispositions pareilles qu'on sentira tout le prix des poésies que nous publions ; c'est là qu'on se retrouvera soi-même, sinon tout entier, du moins dans ses meilleures parties, dans celles qui sont Texcuse des mauvaises ou qui en * adoucissent la malignité. Xous confessons volontiers notre prédilection pour ce genre de poésie. Si tout en est simple, tout aussi en est vrai ; tout y charme et va droit an cœur. Le vague et le faux nous laissent froid et dédaigneux : c'est assez communément le propre des poètes bien portants, bien rentes, bien adulés. La violence nous attriste; c'est trop souvent la marque d'un esprit en révolte contre une destinée qu'il s'e^t faite à soimême et dont il impute la responsabilité aux autre:?. Il n^• a rien de tout cela dans les poésies
de Reine Garde. On s'y repose comme dans un sanctuaire où les agitations du monde ne sauraient nous atteindre, et où s'apaisent et s'éteignent celles que nous portons en nous. Le poète ne dit que ce qu'il sent, et c'est le caractère le plus naturel, le plus droit, le plus tempéré. Comme il comprend bien ce qu'il a conçu, ne voyant pas quel mérite il peut y avoir à se laisser deviner, il parle toujours clairement, avec l'abandon d'un cœur qui se répand et qui n'a point à rougir de ses confidences. Le père de famille qui veut mettre entre les mains de ses enfants des livres de poésie , y éprouve souvent de grands embarras, et les auteurs qui travaillent pour eux ont la plupart du temps plus de bonne volonté que de talent. La prétention, la
fadeur et la niaiserie ne sont pas leurs moindres défauts. Ces embarras ne sont pas à craindre ici. Non-seulement aucun mot n'y peut donner lieu à Tune de ces questions dont la réponse est une mauvaise défaite ou un mensonge, mais aucun en soi n'a même besoin d'être expliqué. Dès que la raison se développe, on y comprend tout sans efforts. C'est donc un devoir pour tout père de famiUe de mettre sous les yeux de ses enfants cet aimable Kvre et de leur laisser le soin d'en tirer des conclusions. Il ne leur faut pour cela que les premières notions du bon sens, et si eUes sont encore imparfaites, eUes ne sont du moins pas gâtées. On leur a tant parlé de ce qui est bien, que lorsqu'ils le rencontrent dans les Uvres, ils le reconnaissent aussitôt. U peut leur être jusqu'à
certain point difficile de le pratiquer, mais ils ne peuvent se défendre de lui rendre hommage, et ils ignorent les sophismes au moyen desquels on se dispense même de cette formalité.